16/09/2016

Surréalisme et érotisme: Charles Duits, Malcolm de Chazal

maa-kali.JPGRécemment est paru le grand livre posthume de Charles Duits (1925-1991) La Seule Femme vraiment noire (aux Éditions Éoliennes, à Bastia), et c'est un livre remarquable à plusieurs titres, notamment en ce qu'il mêle mythologisme, ésotérisme et érotisme. Sa philosophie, fondée sur l'adoration d'une grande déesse se confondant avec l'univers, mais qu'on peut connaître intimement en s'unissant à la femme, rappelle le tantrisme tel que l'a peint le Genevois Daniel Odier dans son ouvrage Tantra Yoga, la Voie de la Connaissance suprême - qui est une traduction d'un ancien texte mystique du Cachemire et est lié au culte de Shiva; un commentaire éclairant accompagne ces aphorismes grandioses, dont la portée sexuelle ne doit pas être exagérée, même si elle existe. Il s'agit en réalité d'orienter le désir vers la déesse cosmique, mais sans renoncer forcément à la relation sexuelle, comme dans le catholicisme: car cette relation peut être une étape.

Le style de Duits est néanmoins différent, plus cru, plus brutal, plus polémique, plus occidental; il doit beaucoup au Surréalisme, dont Duits fut un représentant tardif: il eut pour maître André Breton. Mais il voulait aller plus loin, appréhender les êtres qui vivent derrière les imaginations - au sein des sphères supérieures.

Or, on le sait, le Surréalisme non seulement réhabilita la femme, mais aussi la relation charnelle, dont il fit un enjeu important de la liberté poétique. On pourrait dire qu'il s'agit d'une licence ordinaire, la plongée dans une chair honnie par l'Église mais n'offrant pas réellement de perspective spirituelle: ce serait plutôt le triomphe du matérialisme comme voie mystique...

Que cela ait souvent été le cas ne peut pas être nié. Mais il y avait, mystérieusement, une recherche, dans la sensualité. En effet, on l'érotisme, à l'intérieur de l'être humain, est un puissant moteur de l'imagination. Facilement, si on imagine des mondes plus beaux, des fées s'y trouvent, des houris - ou au moins des femmes supérieures, comme dans la poésie de Paul Éluard. Le catholicisme médiéval assimilait ces images à Lucifer, à l'illusion, à la tromperie, et l'imagination a été surveillée, puis censurée au cours de l'histoire occidentale. C'est de cela que se plaint Charles Duits, et comme le matérialisme finalement limite aussi l'imagination, il le rejette autant que les religions traditionnelles.

Il s'agit plutôt, pour lui, de prolonger la tendance cachée de la chose et d'y faire apparaître la divinité non plus contre la chair, mais au-dessus: si on lève le regard, le visage de la déesse apparaît, mais si on ne AVT_Malcolm-de-Chazal_7366.jpegregarde pas ses cuisses, son pubis, sa croupe, on ne peut voir ce visage.

Éluard, certes, n'est jamais allé aussi loin. Pour ma part, je trouve qu'il feint d'être sincère, et ne crois pas qu'il ait réellement pensé que ses amoureuses aient été des femmes divines. C'est pourquoi je l'ai souvent comparé à Ronsard, qui ajoutait aux images des femmes aimées de belles figures tirées de l'ancienne mythologie, soudain ravivée.

Mais il existe un surréaliste mystique - plutôt rejeté à Paris -, Malcolm de Chazal, qui, dans L'Homme et la Connaissance (1974), avait, peu de temps avant Duits, sexualisé le Ciel: il avait écrit que le sexe terrestre était le reflet de forces cosmiques supérieures, et il parlait des entités du monde divin en utilisant le vocabulaire érotique. Or, ce n'était que le prolongement naturel du Surréalisme, que de parler concrètement et explicitement des Grands Transparents qu'évoquait seulement à demi mots André Breton. Et il était naturel, aussi, qu'il rejoignît, au moins par la théorie, les textes du tantrisme shivaïte. Car l'intention de déployer des images exprimant le Surréel se fondait bien sur le désir. Celui-ci traversait le corps pour trouver son essence. Il ne restait qu'à l'assumer en sublimant ces images, comme l'a fait Duits - qui, logiquement, approuvait ce shivaïsme tantrique dont je parlais.

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08/09/2016

Une sixième république pour la route

Viktoria_Siegessäule.jpgRevenant d'Espagne, et conduisant de longues heures, j'étais content de retrouver une radio française, et c'était France-Inter. On avait invité des hommes politiques qui débattaient pour savoir s'il fallait faire un gouvernement d'union nationale. Un dit oui, un dit non, et le troisième veut une Sixième République.

Au bout de six, est-ce qu'il n'y aurait pas un problème? Pourquoi une, ou au moins trois, n'ont-elles pas suffi? Si la république est une chose naturelle en France, pourquoi en faudrait-il une sixième, une septième, une quinze millième? C'est comme les suites des films: au-delà de cinq, qui va encore les voir?

J'ai eu le sentiment qu'on parlait de la république d'une façon incantatoire. Je lisais la grande épopée républicaine qu'est la Pharsale de Lucain (39-65), et je mesurais l'abîme qui séparait une foi républicaine antique de l'incantation française: je me demandais s'il était franchissable. Il était tellement énorme.

Pour Lucain, la république était la liberté parce que le Sénat gouvernait en dernière instance. Mais le Parlement en France n'a jamais gouverné de façon convaincante, et qu'il y ait deux chambres d'emblée marque qu'on est loin de la Rome antique, car elles viennent du modèle anglais. Or, il s'agit d'une monarchie.

Quand on entrait dans le Sénat antique, il fallait effectuer une cérémonie religieuse: il y avait un autel, et des sacrifices à offrir à la déesse de la Victoire. C'était la garantie du triomphe du droit, en théorie. On s'exprimait sous l'œil des Dieux.

Les chrétiens ont fait supprimer l'autel par l'empereur: le Sénat devenait laïque. Grâce à eux, et non, comme certains le prétendent, contre eux.

Mais dès lors le Sénat a perdu le peu d'éclat qui lui restait, et l'empereur a gardé seul son aura. Avant qu'il ne la perde à son tour.

Victor Hugo, dans Quatrevingt-Treize, a essayé de montrer que l'Assemblée nationale, à l'époque de la Convention, était traversée par un souffle divin. C'était réellement ressusciter l'ancienne république de Rome. 2013-04-27-le-serment-du-jeu-de-paume-le-20-juin-1789-jacques-louis-david-carnavalet-2.jpgMais qu'en reste-t-il? Le Parlement non seulement n'a plus de pouvoirs, mais de surcroît personne n'en attend plus rien, car même sous la Quatrième République, le pouvoir qu'il avait ne semblait pas réellement représentatif. Il n'incarnait aucunement le génie de la France, à travers le peuple.

En effet Lucain croyait au génie de Rome au sens littéral: c'était une déesse, qui s'est dressée contre César au moment où il a attaqué Pompée et qu'il a rejetée, d'une façon sacrilège. Cette mythologie est bien perdue. Même celle de Hugo, plus légère, est dissoute. On ne voit dans les députés qu'une occasion d'exécuter la volonté de leurs clients, et le Parlement comme un rapport de force, un moyen d'imposer sa volonté particulière.

Joseph de Maistre l'avait prévu, quand il avait dénoncé le caractère abstrait de la représentativité du Parlement. Parfaitement au fait des croyances antiques, ne les édulcorant, ne les niant pas comme avait fait Voltaire, il savait ce que signifiait le génie national. Mais il savait aussi que, en 1791, ce n'était pas un acte de foi bien sincère, que cela relevait de l'imitation, et qu'on voulait surtout ramener le vieux décor.

Que Michelet, un peu plus tard, ait assimilé ce génie national aux forces de création de l'univers, de façon démesurée et déraisonnable, achève de montrer que la conscience antique était perdue. Car chez Lucain, de façon plus réaliste, César en appelle aux dieux contre le génie de Rome: il pouvait y avoir conflit. Les deux ne se confondaient pas. La Fortune et le génie de Rome pouvaient se combattre.

Les anciens, comme les chrétiens, savaient qu'il existait une différence entre le dieu d'une cité et celui du cosmos. Mais la confusion moderne, qui refuse d'entrer dans le détail des mythes, ne veut regarder qu'un être divin abstrait, qui dans les faits ne renvoie à rien. Qui peut croire que la France est plus en phase avec lui qu'un autre pays? C'est arbitraire: c'est évident.

Il faut donc respecter mieux les génies des peuples, et créer une Confédération gauloise qui abandonne l'illusion d'une France en phase avec l'univers. Un système vivant, souple, épousant les génies des lieux, est ce qui est nécessaire. Même le maintien d'une cohérence d'ensemble ne néglige pas l'éventuelle grandeur d'un génie national global. Le fédéralisme est aussi le moyen de mettre fin à un nationalisme désuet.

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06/09/2016

Amiel et l’œuvre manquée

Henrifredericamiel.jpgHenri-Frédéric Amiel (1821-1881) était velléitaire. Il rêvait par exemple de composer une épopée sur les Burgondes, mais ne le faisait jamais.

Dans son journal, il affirmait que s'il n’osait rien, c'est parce qu’il avait une sensibilité religieuse appuyée; il avait de fait une sorte de respect superstitieux pour la philosophie officielle, notamment celle venant de Paris. D'un côté il critiquait la soumission à l’autorité consacrée à laquelle s’adonnaient les catholiques et plus généralement les Français, mais lui-même jusqu'à un certain point s’y pliait.

Dans sa solitude, il se vengeait, scrutant les esprits au fond de la nature, comme Lamartine; mais en public, il ne publiait que ce qui était, de son propre aveu, accepté par la ligne officielle de la littérature parisienne: il n’aurait pas voulu se dresser contre cette ligne, essentiellement naturaliste; il n’en avait pas le courage. Il publiait des poèmes bien frappés, mais n’exposant que des idées morales, non des perceptions du monde de l'Esprit, comme il le faisait sans cesse dans son journal. Il craignait l'exaltation; il voulait donner l’image de quelqu’un de sage, d’intelligent, tout en rejetant en secret le positivisme.

Dans son journal, il ose pénétrer les mystères de l’âme sans perdre sa claire pensée, en créant des images fabuleuses manifestant ce qui se mouvait dans ses profondeurs intimes; mais dans ses poèmes publiés, loin de faire de même, il se contente d'affecter de dire que le raisonnable n’existe que si on ne descend pas sous la conscience diurne, comme c’était effectivement la doctrine en cours à Paris. Il était double: l'homme privé contredisait l'homme public. En privé, il était dans la lignée du romantisme allemand, en public, soumis au positivisme français.

Est-il en ce sens une incarnation parfaite de la cité de Genève? Chacun pourra en juger à sa guise.

Au reste il pensait que la frontière avec la France permettait une critique, une prise de distance, un recul, mais pas une remise en cause. Lui-même se sentait obligé de lire Taine et Renan et de les regarder comme des auteurs de référence.

Durant ses cours, il ennuyait ses étudiants: lorsqu'il présentait la philosophie officielle, il manquait 3879593.jpgprofondément de conviction.

Un singulier destin, que ce romantique immense, classique dans sa fonction d'enseignant ou ses recueils de poésie, et se rattrapant dans son journal.

Si j'osais comparer avec la Savoie des rois de Sardaigne, je devrais avouer que, soutenue par ceux-ci, elle a commencé par créer hardiment une mythologie propre; il fut un temps où elle était ardente, contre l'esprit moderniste français. Mais peut-être que cette ardeur est cela même qui, par un coup de balancier naturel, l'a jetée plus tard dans les bras de la France. La prudence genevoise devait s'avérer plus efficace, sur le long terme.

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29/08/2016

Michel Butor nous quitte

michel-butor-figure-du-nouveau-roman-est-mort,M365041.jpgMichel Butor (1926-2016) vient de mourir, et je dois dire que je n'ai pas lu ses romans, mais plutôt sa poésie, notamment celle qu'il a consacrée à son havre de Lucinges, dans le Faucigny. Lui-même minimisait l'importance du roman en général, le disant un genre périmé, et de sa participation au Nouveau Roman en particulier, préférant se dire poète.

J'ai écrit sur lui quelques articles (reproduits dans mon livre Écrivains en pays de Savoie), dont un a été approuvé par lui après que je le lui ai envoyé, et qui portait sur un aspect que j'ai réellement aimé, dans ses vers. Car il aimait les images fabuleuses, et partageait volontiers celles de l'occultisme, quoique discrètement. Il a ainsi affirmé que l'hiver, les gnomes, sous terre, préparaient, dans leurs officines, le bourgeonnement du printemps, et que, quand celui-ci advenait, cela sifflait sur les branches des arbres comme des machines à vapeur. J'ai beaucoup aimé ces figures tirées de l'industrie, des machines, appliquées mystérieusement à la nature.

Il aimait l'imagerie de la science-fiction, allant jusqu'à envisager de collaborer avec les adeptes de celle-ci, avant de déclarer qu'ils avaient une vision de la littérature qui demeurait classique, et ne permettait pas réellement l'innovation.

À cet égard, je l'ai souvent trouvé mystérieux. Il n'expliquait pas très clairement ce qu'il entendait par l'innovation qu'il appelait de ses vœux et qu'il disait désormais impossible au roman, y compris de science-6a015433b54391970c016762916327970b-200wi.jpgfiction. Peut-être justement un merveilleux affranchi des dogmes traditionnels. Mais cela peut aussi être ce qui m'arrange, de le penser. Car c'est plutôt ma façon de voir. Sous ce rapport, le récit tel que l'a pratiqué Charles Duits était réellement innovant, et je ne sache pas que Butor en ait jamais parlé.

Parfois, quand il critiquait la légèreté du discours public, il suggérait des remèdes; mais j'étais alors plutôt désarmé, car je les trouvais banals, plus issus de son métier de professeur, ou de promoteur des sciences, que de la poésie.

Il était difficile à cerner, car il pouvait donner le sentiment qu'il aimait surtout faire part de ses expériences personnelles en les mêlant de figures fabuleuses, tirées de ses lectures ou de ses voyages. Or, on avait du mal à en saisir la construction d'ensemble, même s'il tendait à ouvrir toujours davantage le champ de vision; mais c'était une technique qui ne créait des liens que symboliques, entre les éléments qu'il évoquait.

Il enchantait sa vie par ses écrits charmants. Mais on n'y entrait pas toujours avec lui.

Je l'ai rencontré une fois, et le dialogue, malgré une mienne tentative, ne s'est pas engagé.

Assez récemment, il avait publié un épais recueil de vers dans la collection poésie de Gallimard, et la tentation m'est venue de l'acheter et de le lire. Mais il y a tellement de choses à lire. Je le ferai peut-être.

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21/08/2016

La République et les symboles

collier-reine.jpgLes hommes politiques, et les philosophes qui les relaient, en France, ne cessent d'évoquer les symboles, vaguement conscients qu'ils donnent une direction morale au peuple. Ils en créent, en célèbrent, mais cela ne marche pas vraiment, car un symbole authentique ne naît pas de l'intellect et de buts matériels, tels que la paix civile ou la réussite économique, mais des profondeurs de l'âme; et, quand la culture est assez brimée pour interdire ce qui émane des profondeurs de l'âme de se manifester, il naît des événements eux-mêmes. Finalement, dans la culture postclassique du dix-huitième siècle, un grand symbole fut le Collier de la Reine. Dans la France d'aujourd'hui, le Coiffeur du Président est sans doute devenu aussi un symbole. (C'est ce qu'on appelle un détail qui tue.)

Le classicisme rejetait ces faits ou objets matériels qui faisaient sens, parce que, pour lui, la matière ne faisait jamais sens. Ainsi, lorsque Victor Hugo, dans ses drames, a parlé de fenêtres, il a choqué. Mais le symbolisme n'est pas l'allégorie, et il ne devrait pas pouvoir, non plus, s'appuyer sur des figures rebattues, issues des mythes antiques ou de la Bible - et dont on a expliqué la signification d'un milliard de façons, de telle sorte qu'on les a vidées de leur vie, de leur force.

Le symbole est bien un fait porteur de sens, de force, d'esprit. D'une certaine manière, l'atome est un symbole, car on projette sur lui une puissance causale, ou du moins on l'a longtemps fait. Le gène est un tel symbole, et c'est pourquoi certains croient voir Dieu dans l'acide désoxyribonucléique, ce qui donne lieu à toute une littérature, à une science-fiction dont le principe est d'ériger en symboles les éléments découverts par les instruments de la Science. De façon assez illusoire voire hallucinatoire, à vrai dire, mais là n'est pas le problème.

Le génie authentique est celui qui, à une force spirituelle, donne une forme accessible, et sait voir, dans certains faits, une force spirituelle. C'est à cause de cela que Baudelaire faisait de Joseph de Maistre un voyant quand il faisait de la révolution française un symbole. Quand Hugo faisait de la machine le symbole du progrès, Baudelaire était moins enthousiaste. Mais rejeter la machine du monde des symboles n'en demeure pas moins une erreur, car elle est bien le symbole de quelque chose, le revêtement d'une force cachée. C'est alcasans_head7.jpglà la légitimité de la science-fiction, qui du reste n'exclut pas que la machine soit assimilée au diable, même si beaucoup veulent absolument que la science-fiction ne parle jamais d'êtres spirituels ou mythiques. Tolkien faisait bien habiter les machines par l'esprit du malin, et son ami Lewis l'a formalisé dans un roman (That Hideous Strength) au sein duquel une machine faisant survivre artificiellement la tête d'un gourou énonce d'horribles oracles en fait prononcés par l'Esprit infraterrestre.

Cette imagination mythologique étant interdite au fond en France, les informations, dans la culture populaire, deviennent des symboles. C'est ce que ne distinguent pas les hommes politiques qui, étant de culture classique, nagent dans les abstractions, restreignent les symboles à des allégories et à des constructions intellectuelles, et ne saisissent pas - pas plus que Louis XVI celle du Collier de la Reine - l'importance du Coiffeur présidentiel. Ils méprisent, comme la critique qui blâmait Victor Hugo, les objets matériels auxquels on donne sens, car pour eux ils n'en ont aucun, et le peuple qui leur en donne un est stupide. Jacques Chirac, visitant le musée des Arts Premiers, s'intéressait aux pouvoirs magiques des fétiches; peut-être qu'il avait encore quelque chose de romantique, qui s'est complètement perdu depuis.

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17/08/2016

Le canon des anges

65cd56ecc96cbe392fb90fff24dd31a5.jpgDans son livre sur les Mythes et mythologies dans la littérature française (Paris, Armand Colin, 1969), Pierre Albouy raconte (p. 48) que John Milton, dans son Paradise Lost, faisait tirer du canon par les anges, et que, dix auparavant, dans son Saint Louis, le Père Le Moyne avait fait pareil. On ne peut pas nier que si les êtres célestes existent, ils disposent des mêmes machines que les hommes, et même sous une forme supérieure.

Jack Kirby, l'auteur célèbre de comics légendaires, affirmait que les machines des immortels étaient tout autres que celles des mortels, qu'elles étaient douées de vie propre, et qu'elles s'apparentaient à la magie; mais cela ne l'empêchait pas, lorsqu'il dessinait, de les représenter comme des machines, même si son imagination tentait de les rendre plus incroyables, de faire ressortir leur supériorité ontologique.

Il existe une école qui veut absolument laisser les dieux dans leurs contextes historiques, faire de Thor non un dieu de l'orage mais un Scandivave ancien, et interdire à Mars de se servir du téléphone. Car c'est ce qu'il fait dans un épisode de la série Wonder Woman, et des lecteurs s'en sont plaint. On peut le représenter avec une épée et une armure antiques, mais il n'a pas le droit de se servir du téléphone, alors que si les hommes ont inventé des machines, ils les tiennent forcément des dieux, qu'ils ont plus ou moins bien imités.

Le téléphone de Mars, sans doute, se présente différemment du nôtre. Il est fait d'êtres élémentaires qui véhiculent directement, sous son ordre, ses pensées auprès de ses guerriers. Pareillement, on pourrait aussi représenter le canon des anges comme étant un dragon qui jette du feu à leur commandement. Le téléphone est donc un objet symbolique. Il peut apparaître comme comique, tenu par un dieu de l'Olympe; mais dans cet éclat de rire est une sagesse profonde, car sur le plan animique, le téléphone enserre aussi des êtres élémentaires, et donc le lien est réel, et l'image judicieuse.

Si on privait Mars de la possibilité de se servir des machines des hommes, si on le laissait à l'âge de pierre, un récit l'impliquant à notre époque n'aurait aucun sens, aucune substance. Et Wonder Woman même, qui tient ses pouvoirs des dieux de l'Olympe, serait vidée de son essence, et la narration s'effondrerait. Ne fut-ce pas le sort de la poésie parnassienne, qui prétendit restituer un état d'esprit antique, et laisser les dieux dans leurs contextes? Elle apparaissait du coup comme une forme vide.

Il est normal de laisser les êtres célestes se servir des machines, puisque les machines humaines ont forcément les leurs pour modèles, et même les rêves de machines futures viennent de celles qu'ils utilisent. C'est ainsi que les extraterrestres munis de machines fabuleuses, dans les récits de science-fiction, ou les hommes du futur dans le même cas, apparaissent en réalité comme des images inconscientes des êtres célestes, tels qu'ils sont dans le présent. Et c'est, peut-être, lorsque les hommes l'auront compris, que leurs machines atteindront réellement un stade supérieur - sortiront, paradoxalement, du principe mécaniste, et, comme l'annonçait Arthur C. Clarke, se confondront avec la magie. Elles seront alors de vraies œuvres d'art - ce qu'elles prétendent être à tort, pour le moment.

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15/08/2016

Savoie et structures représentatives

1974774826.jpegCeux qui défendent politiquement la Savoie réclament souvent pour elle de nouvelles institutions représentatives: un Département, une Région, un État. Chaque option est défendue avec vigueur par le parti qui l'a adoptée. Cela me rappelle parfois Joseph de Maistre fustigeant la manie des révolutionnaires français de créer des constitutions: ce n'est pas ce qu'on pense et écrit avec l'intellect qui crée le réel, disait-il.

Néanmoins, que beaucoup de personnes rêvent d'institutions représentant mieux la spécificité savoisienne montre qu'en eux vit encore l'esprit de l'ancien Duché - qu'il n'a pas, pour ainsi dire, disparu de l'atmosphère terrestre. Le génie de la France ne l'a pas complètement effacé. Joseph de Maistre, de même, eût pu admettre que la frénésie constitutionnelle des révolutionnaires attestait qu'en eux vivait un souffle nouveau, même s'il avait raison de dénoncer la manière dont leur pensée l'interprétait. Le génie de la Liberté, tel que l'invoquait François-Amédée Doppet, ou plus tard Victor Hugo, est une figure qui somme toute a mieux représenté ce souffle que les constitutions de Saint-Just et de ses amis. Il faudrait peut-être dessiner d'abord l'image de la Savoie pour le cœur, avant d'essayer de saisir par la raison ce qu'elle exige.

Pour cela, eût dit François de Sales, la raison peut tout de même jouer un rôle préparatoire: la connaissance est une base pour la foi, écrivait-il. Il est donc bon de connaître la littérature de l'ancienne Savoie; cela est même nécessaire. Pourquoi en particulier elle? Pourquoi pas la langue, ou l'histoire?

Pour l'histoire, elle ne manifeste le génie d'un pays qu'indirectement; encore faut-il sonder les faits. Or les historiens modernes se l'interdisent: ils ne créent que des projections théoriques sans admettre qu'elles représentent imaginativement l'âme des peuples, pour eux pas une réalité.

Pour la langue, elle n'est pas spécifique à l'ancienne Savoie. Le Duché utilisait le français, dans sa culture propre. La langue locale était la même que dans les provinces frontalières, en France et en Suisse. Lyon même l'avait.

Il faut donc regarder la littérature de l'ancienne Savoie, qui émane du Duché en tant qu'institution, et qui, romantique, évoquait directement le génie du peuple - l'esprit national savoisien, comme on disait alors. Elle 14135524971_c4e4850a03_o.jpgl'incarnait par de hautes et nobles figures, notamment Amédée VI le Comte Vert, ou par les anciens Burgondes.

Une fois qu'on a exploré de l'intérieur la Savoie grâce à cette littérature, la manière dont elle doit évoluer institutionnellement apparaît de soi-même, sans pour autant que cela bute sur une structure déterminée a priori. Il s'agit d'une chose vivante qui se positionne réactivement, en fonction des circonstances.

Et la première chose qui apparaît est que la littérature savoisienne n'étant pas représentée par les institutions éducatives françaises, il lui faut une structure spécifique, un concours de l'Agrégation, une École Normale Supérieure, un Rectorat. C'est ce qui paraît logique. Et peut-être que c'est déjà assez révolutionnaire pour une première étape, plus qu'il ne semble, puisqu'elle s'appuie sur des institutions fermées sur elles-mêmes, qui ne dépendent pas de votations, et qui, par conséquent, semblent détachées du peuple. Or elles ne le sont pas; elles sont même centrales, puisqu'on peut bien dire que par elles le vote du peuple est modelé. C'est la limite de la démocratie, en France: le bloc par lequel la république se tient, même en dehors des élections. Il est donc normal de penser que c'est là qu'il faut d'abord agir.

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07/08/2016

Le voyant Joseph de Maistre

Charles-Baudelaire.jpgOn se souvient que Rimbaud avait qualifié de voyants Victor Hugo et Lamartine, même si le second lui paraissait engoncé dans de vieilles formes. Quant à Baudelaire, il réserva constamment ce titre à un écrivain très décrié, et savoyard de surcroît, Joseph de Maistre; dans sa correspondance, il s'écriait: « de Maistre, le grand génie de notre temps, - un voyant ! » (Ch. Baudelaire, Ecrits intimes, Paris, Incidences, 1946, p. 175.)

Le spécialiste universitaire de Hugo Jean Gaudon, plus tard, a fait de Maistre un faux maudit, un écrivain médiocre grandi par l'illusion réactionnaire. Ou bien est-il minimisé par l'illusion progressiste? Peut-être que Baudelaire avait plus de jugement que Jean Gaudon.

Plus récemment, Valère Novarina déclarait que le vrai grand écrivain maudit, ce n'était pas Sade, dont l'importance a été grossie par les surréalistes et leur désir de choquer, mais Joseph de Maistre. Et il faut avouer que le philosophe savoyard suscite toujours des réactions passionnées, et Philippe Sollers raconte que quand dans sa revue il l'a évoqué avec intérêt, il a reçu des bordées d'injures. Au reste Baudelaire écrivait déjà à un intellectuel qui avait dans un livre médit de l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg.

On lui en veut personnellement d'avoir osé écrire l'histoire d'une façon mythologique sans affecter la fiction, ou le jeu. C'est ce qui le rend si grandiose, effectivement. Trop philosophe pour plaire aux amateurs de romans, trop imaginatif pour plaire aux historiens, il n'a pas sa place dans un monde partagé entre le scientisme et le loisir du dimanche, entre le trop sérieux et Disneyland. Mais il faut avouer que c'est ce qui donne raison à Baudelaire.

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05/08/2016

Jean-Paul II à Jerez

catedral-de-jerez-de.jpgJerez de la Frontera est une ville d'Andalousie de la province de Cadix, en Espagne, et elle possède une cathédrale dans laquelle une chapelle est consacrée à Jean-Paul II. Cela m'a surpris, car, en France, le catholicisme est essentiellement une cristallisation du vieux temps: la créativité y est invisible. En Espagne, on continue à développer la religion, et à créer des figures vénérables. Des artistes du vingtième siècle ont imité l'art classique pour bâtir des retables à l'ancienne, et on honore notamment les saints prêtres martyrs de la guerre civile (qui donnent sans doute un autre visage, plus nuancé pour ainsi dire, à celle-ci et au camp républicain que celui qu'on donne en général en France).

Mais le plus étonnant est que, à l'extérieur de la cathédrale de Jerez, sur la place publique, on trouve aussi une statue de Jean-Paul II. Or, en France, c'est interdit. On autorise la statue et donc la vénération imprégnée d'esprit sacré de Jules Ferry, mais pas celle de Charles-Joseph Wojtyla.

À vrai dire, je ne suis pas, moi-même, ravi en extase face à la figure de ce noble pape, et je veux bien reconnaître que le catholicisme a une tendance fâcheuse à vénérer ses clercs, c'est à dire à se vénérer lui-même. S'il parvenait à canoniser de simples particuliers, il se montrerait plus créatif. L'Église pourrait par exemple béatifier des écrivains laïques qui ont chanté sa gloire et celle de ses Pères, tels Joseph de Maistre et Jean-Pierre Veyrat. Mais voyager en Espagne et en particulier en Andalousie n'en montre pas moins une façon d'aborder la religion totalement différente des pays du nord. En Espagne, notamment du sud, la tradition est sacralisée, et continue de vivre, quoique sans doute de façon moins glorieuse qu'autrefois. La situation est la même qu'en Asie.

Quand j'entends dire, par certains, que l'art baroque leur déplaît, je me demande ce qu'ils peuvent intégrer de la culture de l'Espagne ou de l'Allemagne catholique, ce qu'il leur reste pour apprécier une large partie de l'Europe, dont au fond la Savoie fait partie. Car elle aussi a cultivé l'art baroque.

Je ne sais pas si une Savoie non soumise au régime français ferait comme l'Espagne méridionale, - ou comme la Catalogne, qui a essayé de concilier, avec Gaudí et Verdaguer, la modernité et la tradition, le romantisme et le catholicisme, - ou simplement comme la France, qui a essayé de créer une modernité non catholique. La troisième possibilité est douteuse. Car, à cet égard, durant le vingtième siècle, après son annexion, la Savoie n'a fait qu'imiter platement la France, et on ne peut pas dire qu'elle ait été à la pointe par exemple du mouvement surréaliste.

Néanmoins, après l'effervescence issue de l'instauration de la République, en 1870, th.jpgla France semble aujourd'hui à bout de souffle. Elle ne cesse de ressortir les mêmes concepts, les mêmes icônes, bloquée en quelque sorte sur Jules Ferry. Je me dis qu'au moins Jean-Paul II est une figure plus récente, c'est à dire plus moderne.

Est-ce que le régime de la laïcité interdirait aussi d'ériger une statue de Pierre Teilhard de Chardin, sur la place publique? Le doute qu'on peut en avoir a un côté tragique, car il est pour moi le grand homme dont le souvenir peut redonner à la France contemporaine un souffle nouveau, des perspectives encore inexplorées, et fructueuses. Il est celui qui a donné sens à l'humanisme progressiste hors du matérialisme historique, qui est désormais périmé, et il est donc celui par qui les valeurs européennes peuvent retrouver une vie.

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03/07/2016

Hiérarchie des arts

393815-volume18cover_super.jpgJe m'amuse à lire le manga Naruto, et c'est plein d'idées mythologiques que j'aime bien: je crois plus au chakra, pour les super-pouvoirs, qu'aux machines, et l'auteur de Naruto aussi. Naruto lui-même est un garçon-renard, il est possédé par l'esprit du renard, le fameux démon renard si connu au Japon. Il appartient à une école initiatique, une école de guerriers magiques ninjas.

L'auteur de Naruto se nomme Masashi Kishimoto, et il raconte par intermittences, dans ses ouvrages, comment il est devenu auteur de manga. Il a fait les Beaux-Arts, mais l'impudence de ses professeurs qui critiquaient l'art populaire sous prétexte qu'il est commercial l'indignait, parce que dans le même temps ils venaient se vanter d'avoir vendu une toile: la cohérence n'y était pas, et on pouvait simplement dire qu'ils étaient jaloux des artistes populaires qui gagnent leur vie par leurs œuvres. Il écrivait, ainsi: j'aime la pratique des beaux-arts en soi, et je respecte les vrais artistes, mais le danger vient de ces personnes qui tentent d'établir des comparaisons entre les arts plastiques et l'art de diffusion de masse. Ils ne sont ni des artistes « nobles », ni des artistes de l'art populaire, mais de sombres charlatans. (Masashi Kishimoto, Naruto 18, Bruxelles, Kana, 2005, p. 66.)

Ce franc-parler a quelque chose de plaisant, on ne l'a pas en France, peut-être parce qu'il n'y a pas d'artistes populaires gagnant leur vie par leur art. Ou est-ce que les professeurs d'art sont plus respectueux de l'art populaire qu'au Japon? Je ne pense pas. Les professeurs critiquent vivement l'art populaire américain ou asiatique, en général. Et je suppose qu'ils sont fiers quand ayant produit une œuvre elle marche bien. Peut-être aussi que les quelques artistes populaires de France ont trop peu d'indépendance et dépendent trop des subventions, directes ou indirectes, pour oser être aussi rebelles. Je crois que Mathieu Kassovitz a parlé un peu dans le même sens, un jour. Mais du coup il ne fait plus de films, il ne peut plus.

Il y a beaucoup d'artistes populaires professeurs, du reste, comme Jean-Claude Nicollet. Mais si le marché de l'art populaire était plus ouvert et si des auteurs pouvaient en vivre comme au Japon, peut-être bien que les artistes populaires parleraient le même langage que Masashi Kishimoto.

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10/05/2016

Rivarol et la poésie française

Antoine de Rivarol (1753-1801), French writer.jpgIl y a quelque temps, j'ai publié un article dans lequel je citais Frédéric Mistral (1830-1914) affirmant que le français était impropre à la poésie (en particulier l'épique, la plus noble de toutes), parce qu'elle était une langue des cours, engoncée dans ses emplois fonctionnels et son besoin de clarté; la poésie en effet se fonde sur le mystère - et sur la vie de l'âme, qui est obscure. Cela a fait jaser: beaucoup veulent croire la perfection de la langue française absolue, et sont choqués qu'on puisse assigner la moindre limite à son génie.

Pourtant, dès le dix-huitième siècle, on admettait que le caractère rationnel du français, quoique glorieux en soi, n'aidait pas à la poésie. Contrairement à Mistral, qui composa ses vers en provençal, on ne s'en plaignait pas particulièrement, parce que la poésie apparaissait comme secondaire, comme un loisir d'homme de goût, et non comme une activité en soi réellement importante.

Antoine de Rivarol (1753-1801) devint célèbre en remportant, en 1784, le concours proposé par l'Académie de Berlin sur l'universalité de la langue française (voir Georges Gusdorf, Le Romantisme I, Paris, Payot, 2011, p. 235): la vieille lune de cette universalité est issue de ce temps. Il faut signaler, aux républicains qui la défendent avec ardeur, que Rivarol était un grand royaliste.

Il glorifia, donc, le français classique, puisqu'il reflétait la splendeur universelle de Versailles. Il était, comme le disait Mistral, une langue de cour, une langue de classe, arrachée à la culture du peuple. Par là même, pensait-on, il passait par dessus tous les peuples: l'aristocratie française devait chapeauter le monde entier. D'ailleurs elle tendait à le faire, puisqu'on l'imitait.

Le romantisme allemand s'indigna contre l'idée d'une langue universelle qui n'engloberait pas le peuple. AW Schlegel_gemeinfrei.jpgAugust Wilhelm Schlegel (1767-1845) attaqua la poésie compassée du classicisme français, comparant défavorablement Racine à Euripide, son modèle (ibid, p. 236). Il avait commis, assurément, un sacrilège contre le génie français: cela fit scandale. Il affirma, même, que si le français était répandu en Europe, c'était davantage pour des motifs politiques que pour ses vertus intrinsèques et littéraires, et l'assimila à une simple mode.

Le romantisme était né. Bientôt, Stendhal, à son tour, dirait Shakespeare supérieur à Racine, et Victor Hugo déchaînerait contre le second ses foudres. Ce que le français avait perdu en qualités poétiques, le romantisme français, conscient de la vérité des dires de Schlegel, allait tenter de le lui faire regagner: Hugo, notamment, s'efforcera de créer une littérature à la fois classique et populaire, et de devenir le vrai Virgile français.

Mais il est si vrai qu'on ne peut pas nier l'évidence, à cet égard, à l'endroit du français classique, que Rivarol lui-même l'admit: le français, déclara-t-il, avait été moins propre à la musique et aux vers qu'aucune langue ancienne ou moderne: car ces deux arts vivent de sensation (ibid.). Et le français est tout de raison.

La poésie intellectualiste qu'on voit fleurir depuis quelques décennies, et qui marque une forme de néoclassicisme, a fait retomber la culture française dans ses vieux travers - ceux qui, en figeant la vie culturelle, et en la détachant du peuple, avaient en fait provoqué la Révolution. C'est l'effort et l'humilité romantiques qu'il faut retrouver.

Certes, Mistral a montré qu'il fallait aussi concéder davantage aux langues et cultures régionales. Le classicisme élitiste et sclérosé va en réalité de pair avec la sacralisation du français dans la Constitution: on peut dire qu'elle est contraire à la musique et aux vers, pour citer Rivarol.

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04/05/2016

Le tout seul est lumière: David Lynch, Rudolf Steiner

DL_400x400.jpgDavid Lynch, dans Catching the Big Fish et diverses interviews, a souvent dit que la peur venait de ce qu'on ne percevait qu'une partie des choses, et que, si on avait une vue d'ensemble, elle cessait. Rudolf Steiner, dans son drame-mystère Le Gardien du Seuil, confirme par deux vers:

Das Ganze ist voll Licht, wenn auch der Teil,
Für sich allein gesehn, oft dunkel ist.

(Le tout est lumière, quand la partie,
Si elle est vue seule, souvent est obscure.)

Le problème de la mort, en particulier, ouvre à des ténèbres angoissantes. Symboliquement, le monstre, l'esprit mauvais, dans les films de Lynch, sont des êtres terrifiants, qui rendent l'univers incompréhensible. Pourquoi le mal existe-t-il? C'est d'ailleurs aussi la question de H. P. Lovecraft, mais, curieusement, celui-ci disait au contraire que c'est la vue de l'ensemble qui crée l'épouvante: car si l'homme ne jette son regard que sur un fragment, il peut être rassuré; mais le vrai fond de l'univers est inhumain. L'image du confort rationnel et bourgeois peut être détruite par une vision d'ensemble qui entoure de chaos la cité humaine.

Lovecraft, à cet égard, nous rappelle Sartre qui, dans La Nausée, fait l'expérience d'un au-delà de la matière organisée: il pose comme étant l'ensemble le fragment qu'il perçoit soudain par une faille dans le voile des apparences. L'image de la masse informe, ou du vide, renvoie à tout l'univers.

L'idée de la mort est de fait d'emblée présente pour remplir d'inanité le rêve bourgeois d'une vie pérenne et réglée, et le monde physique régi par des lois connues dans lequel l'humanité s'efforce de vivre. Mais prétendre qu'on est conscient du monde parce qu'on sait que l'on va mourir ne relève-t-il pas d'un abus? Au-delà de cette vérité fragmentaire, Lynch et Steiner proposent une vision du monde dans laquelle le mal et la mort, eux-mêmes, ont un sens.

Derrière le monstre, ou le démon, est un ange, un dieu qui se cache. Derrière la Révolution, disait Joseph de Maistre, était la Providence: au-delà du mal qu'elle représentait indéniablement, il fallait voir l'intention mystérieuse de la divinité. Pareillement, derrière Méphistophélès répondant à l'appel de Faust, chez Goethe, il faut voir les nécessités de l'évolution humaine: Faust est finalement arraché aux ténèbres pour réaliser une Fire-walk-with-me-02.jpgascension par l'éternel féminin. C'est la fin du Second Faust: le héros est emmené au Ciel par les anges de la sainte Vierge.

Chez Lynch, le plan divin est caché: suggéré plus que dit. Non seulement il en est ainsi dans ses films, mais dans ses écrits et paroles il n'en a guère dit plus. Il a évoqué l'image du jeu fantastique qu'était en réalité la vie, voire l'idée du retour de l'être humain à travers plusieurs vies, son germe ne mourant pas. Pour Steiner, on le sait sans doute, il en va de même: l'homme évolue en s'incarnant successivement, et en tirant profit de ses expériences. À cet égard, comme dans le christianisme, la souffrance et la mort purifient, et chez Lynch aussi, puisqu'on ne peut pas comprendre autrement que Laura Palmer, à la fin de Fire Walk With Me, revoie son ange après avoir été abominablement tuée.

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29/03/2016

Aude de Kerros et les inspecteurs de la Culture

damelalicorne.jpgAttendant mon tour chez mon médecin, j'ai parcouru la revue Beaux-Arts, dans laquelle un ancien inspecteur du Ministère de la Culture, à Paris, s'en prenait à Aude de Kerros après qu'elle eut écrit un article dans Le Monde: il se plaignait que ce digne quotidien eût accueilli dans ses colonnes une dame réactionnaire, néofasciste, qui s'en prenait au système de la culture subventionnée en inventant des complots d'inspecteurs. D'ailleurs, ajoutait-il, elle avait tout bénéfice à croire à un complot, vu la médiocrité de ses œuvres, avec des licornes dans des couleurs fades.

En somme, elle aussi complotait: si elle polémiquait contre le système de subventions de l'Art contemporain, c'est parce qu'elle avait des intentions cachées, individualistes et dissolvantes pour la société civilisée, puisqu'elle voulait imposer son style vieillot et naïf, fondé sur le fantastique et le symbolisme onirique.

Tout le monde complote, donc. Les uns pour imposer l'intelligence rationaliste qui ne veut pas des licornes, les autres pour imposer le symbolisme des licornes.

Cela me rappelle un roman de Claude Simon qui était tombé au concours de l'Agrégation et que j'ai essayé de lire. Assez tôt, il était question d'une licorne qui était le symbole non d'une chose en particulier, mais des fantasmes ou illusions en général qu'on peut trouver chez l'être humain. Je me suis demandé pourquoi il avait changé le mot de chimère pour celui de licorne, puisque c'était le sens qu'il lui donnait, et qui n'était pas admis par tous. Peut-être que cet inspecteur s'exprimant dans la revue Beaux-Arts avait lu Claude Simon.

La licorne est-elle devenue le symbole d'une lutte acharnée entre les réalistes et les spiritualistes? Entre les conceptualistes et les symbolistes? Cela sera-t-il la guerre de la Licorne?

Je pense quand même qu'on ne peut pas nier que les services de la Culture, au sein de l'État, sont défavorables à la Licorne, en majorité, et aux symboles aspirant à représenter le monde spirituel; et je pense Aude-de-Kerros-1.pngaussi que, de ce point de vue, les fonctionnaires ne sont pas représentatifs de la population, qui au fond aime bien le symbolisme, ne serait-ce que parce cela fait rêver, ouvre des portes sur l'ailleurs - crée une forme d'exotisme séduisant. Même s'il est vrai que si on leur demande de s'expliquer intellectuellement sur ce goût, la plupart des gens ne vont absolument pas parler du monde spirituel et évoqueront simplement les chers échappatoires offerts par le fantastique; même s'il est exact que les gens spontanément reprennent à leur compte davantage la philosophie qui domine les services de l'État que celle que défendent quelques artistes échevelés - leur goût n'est pas en cohérence avec leurs pensées. Or, en art, le goût doit primer. La recherche de la cohérence entre la pensée abstraite et la sensibilité tue la seconde, parce qu'elle se fait presque toujours au profit de la première.

Cela ne changera que quand la pensée abstraite partira de la sensibilité, au lieu de la combattre. Alors les forces intellectuelles, sans renoncer à rien, porteront en elles un feu nouveau. Et, peut-être, le conflit cessera, entre les intellectuels d'État qui s'occupent de l'art, et les artistes.

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21/03/2016

Un écho de plumes

Seigneur du Chaos.jpgL'association des Poètes de la Cité, que je préside, est heureuse de vous annoncer la parution du premier numéro de sa revue en ligne, Écho de plumes. On y trouve mille choses éblouissantes, en particulier les poèmes des poètes, tels qu'ils ont été composés à l'occasion de leurs réunions. En effet, des contraintes formelles ou thématiques leur sont proposées, et ils sont invités à écrire de magnifiques œuvrettes; aujourd'hui nous les publions.

Nous publions aussi les poèmes de saison, ceux que les poètes écrivent selon le vent qui pénètre dans leur âme, et qu'ils veulent bien nous faire parvenir.

Enfin nous plaçons des illustrations dont les poètes sont modestement les auteurs. La mienne est celle qui orne cet article et dont le nom originel est Le Danseur sur le chemin; mais il a servi à illustrer un poème mythologique ayant pour curieux titre Le Seigneur du Chaos. Néanmoins d'autres illustrateurs ont fourni des images: Valeria Barouch, Catherine Gaillard-Sarron, Yann Chérelle, Marlo Mylonas-Svikovsky, qui ont aussi fourni des poèmes – tout comme Hyacinthe Reisch, Dominique Vallée, Linda Stroun, Maite Aragonés Lumeras, Francette Penaud, Nitza Schall et Galliano Perut. En somme, à peu près les mêmes que ceux qui ont participé au récital printanier d'hier, et auquel vous avez brûlé de venir, sans en général l'avoir pu. Mais vous pouvez vous rattraper par la lecture de cette revue, qui manifeste le talent, le travail, la sueur des Poètes!

Portés par ce qui vient de l'avenir, ils ont par leurs mots tenté de créer des images nouvelles, lesquelles peuvent transformer le monde. Là est leur génie, s'ils en ont. Et comme les génies passaient dans l'antiquité pour avoir des ailes, c'est bien l'écho de leurs plumes qu'on entend - nous l'espérons, point trop ténu.

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10/03/2016

Souvenirs pédagogiques de Fabre

Henri-Fabre.pngJean-Henri Fabre avait un talent littéraire certain, qui le rendait maître notamment dans l'art de l'ironie. Un jour, revenant à Carpentras après des années d'absence pour trouver une certaine sorte d'insecte qu'il y observait régulièrement, il dit: Je salue en passant le collège où j'ai fait mes premières armes d'éducateur. Son aspect n'a pas changé, c'est toujours celui d'un pénitencier. Ainsi l'entendait l'enseignement gothique d'autrefois. À la gaieté, à l'activité du jeune âge, choses par lui jugées malsaines, il opposait le palliatif de l'étroit, du triste, de l'obscur. Ses maisons d'éducation étaient surtout des maisons de correction.

Il visait clairement, à travers le terme gothique, la tradition catholique, mais Georges Gusdorf a remarqué, en son temps, que le romantisme avait développé une nouvelle pensée éducative en réaction à la conception de Napoléon des lycées-casernes. L'époque napoléonienne, en France, était néoclassique, et prétendait soumettre toute la culture au compas de la raison, faire entrer l'humanité dans les formules mathématiques par lesquelles on créait aussi les canons. Du coup, la vie première des enfants était réprimée. On tâchait de faire entrer ceux-ci dans des moules préétablis, au lieu de veiller à ce que chaque individualité s'épanouisse librement, avec toutes ses potentialités, et tout ce qu'a espéré en elle la nature. On s'imaginait que la nature n'était nulle part, même pas chez l'homme, propre à développer la raison, et qu'il fallait infliger et inoculer celle-ci, comme si les hommes, eux-mêmes, ne l'avaient pas développée naturellement, en même temps qu'ils évoluaient organiquement, comme si elle leur avait été administrée par on ne sait quels extraterrestres.

Au reste, il existe bien un rapport avec l'éducation des Jésuites, nous rappelle Gusdorf, car somme toute le catholicisme s'appuyait inconsciemment sur l'idée des prêtres latins administrant le dogme chez les barbares - notamment les Francs. La doctrine devait leur être apportée d'un bloc, infligée telle quelle.

Pourquoi le cacher? C'est encore cette conception qui prévaut en France, et souvent ailleurs. On est surpris par l'aspect lourd et administratif de la plupart des établissements d'enseignement. Et par des méthodes qui rousseau-par-la-tour.jpgprétendent faire accéder les enfants à la conscience rationnelle en accumulant sur leur pauvre tête des masses de théories. Jean-Jacques Rousseau avait bien vu qu'il n'en était rien, et même si on peut trouver qu'il était d'un optimisme naïf, il avait raison de considérer que la nature créait la conscience rationnelle à un certain âge, à partir duquel il fallait la nourrir et l'alimenter; mais que si on le faisait avant, on n'arrivait à rien, on créait des apparences de raison dans des cerveaux tuméfiés de savoir abstrait, ou alors on se heurtait à la nature pleine de vie des enfants rétifs.

La présentation des insectes par Fabre, précisément, peut susciter la comparaison de leurs transformations: dans la larve, en devenir, mais invisible, est l'insecte adulte; pour le faire naître, elle doit se placer dans un cocon, se liquéfier, et laisser cette forme définitive apparaître. Telle est la raison chez l'être humain: l'être rationnel en lui est caché, et c'est soutenir l'enfant dans sa spécificité qui lui permettra de trouver les forces de le faire naître en lui, de le manifester. Prétendre faire apparaître l'insecte parfait dès la sortie de l'œuf à coups de ciseaux, c'est simplement faire périr la larve, ou créer un semblant d'insecte mûr, qui ne pourra jamais se reproduire. C'est sans doute la sagesse que Fabre avait acquise, sur l'éducation: il avait médité sur les insectes et leurs rapports avec l'être humain.

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11/02/2016

Réforme de l'orthographe

depositphotos_4374239-Newspaper-alphabet.jpgLe gouvernement français a annoncé que désormais les auteurs des manuels scolaires étaient priés d'appliquer une réforme de l'orthographe de 1990, et qu'il ne fallait plus que les graphies mentionnées comme autorisées dans cette réforme soient comptées comme fautes par les enseignants.

Aussitôt, comme à chaque fois qu'une réforme de l'orthographe a lieu, il a semblé à beaucoup qu'on s'en prenait à la forme idéale d'une langue divine, tant le fétichisme est grand, à propos de l'écrit. Les arguments les plus étranges ont resurgi, masquant un attachement instinctif et irraisonné à tout ce qui a trait à la nation. On a encore entendu dire que l'on ne pourrait bientôt plus lire les auteurs classiques – alors que leur orthographe est déjà modernisée par les éditeurs. L'ignorance de l'histoire de l'orthographe montre ce qu'a de fantastique le sentiment qui attache à la forme extérieure de la langue écrite.

L'entomologiste Fabre raconte qu'une espèce d'abeille met ses œufs dans une tige de ronce sèche, les enfermant dans des cellules approvisionnées, et placées les unes sur les autres. Quand une larve rompt son cocon sous une autre, et que l'insecte creuse le plafond de sa cellule pour sortir, il s'arrête lorsqu'il voit une autre larve de son espèce dans son cocon; il attend son tour. Lorsque l'expérimentateur, malicieusement, met, dans la cellule d'au-dessus, un cocon rempli de sa larve mais appartenant à une autre espèce, l'insecte passe à travers à coups de mandibules. Tel est le sentiment national. Il sacralise ce qui a trait à son espèce, mais passe à travers le reste sans scrupule.

Néanmoins, la raison est censée permettre à l'être humain de juger, et d'atteindre à une vision objective, impersonnelle et réellement universelle. L'étude de l'histoire de l'écriture du français peut l'aider, à cet égard. Car il y eut toujours deux écoles. La plus ancienne, est celle qui utilisait l'alphabet pour restituer des sons; la seconde, apparue à la Renaissance, est celle qui réclamait des graphies étymologiques.

Pourquoi? À la Renaissance, comme on sait peut-être, le français a été utilisé pour la théologie, la science, la philosophie, le droit, qui jusque-là se faisaient en latin. Au Moyen Âge, le français était utilisé pour la poésie et les récits. On a donc voulu aider les savants en leur donnant des repères. Il y a eu aussi le fantasme que le français était un latin en puissance, qu'il suffisait de le tirer vers le latin pour le faire redevenir le latin. Cela a fait beaucoup de mal au français, en le rendant incohérent et bizarre. Heureusement, à l'époque classique, Jacques-Benigne_Bossuet_1Mirror.jpgon est revenu à des sentiments plus raisonnables. Et les deux écoles sont alors apparues, en débattant frontalement.

Bossuet était partisan de la graphie étymologique parce qu'elle rappelait la noble origine latine: elle masquait que le roi de France était d'origine franque et lui donnait la légitimité des empereurs romains, qu'il avait si souvent voulu avoir. En Savoie, on était partisan de la graphie phonétique, car l'étymologie embrouillait le peuple sans rien lui apprendre. C'était une science à part, qui devait être traitée indépendamment. Un représentant de ce courant fut Philibert Monet (1566-1643).

Lorsqu'on veut créer une orthographe unitaire, et que les gens ne sont pas d'accord, l'important est de trouver des compromis. Or, les changements votés en 1990 étaient judicieux, en ce qu'ils étaient à la fois conformes à la prononciation et, très souvent, à l'étymologie: car les étymologistes se sont souvent trompés, en faisant remonter continuellement au grec des mots absents du latin; ils étaient obsédés par l'origine grecque, sans doute parce qu'à la Renaissance la Grèce antique fut redécouverte dans sa beauté, sa grandeur. Des erreurs ont donc été faites: des illusions se sont répandues.

Mais il faut de toute façon avouer que rester trop attaché aux vieilles formes est mauvais. Il faut se souvenir de ce que disait ironiquement Voltaire: un vieil abus est toujours sacré. La référence continuelle aux Grecs et aux Romains fige le français, enferme la culture dans des cloisons étroites. Il faut au moins repartir du Moyen Âge, de la France en tant qu'elle fut une création originale au sein des ruines de l'Empire romain, création effectuée par les Francs auxquels se sont joints les Gaulois; et alors, on doit admettre que le onzième siècle eut raison, de commencer à écrire le français selon ce qui était prononcé: car sinon, si on avait dû rester dans l'héritage antique et l'étymologie, on aurait continué à écrire en latin, on n'aurait jamais écrit le français!

Défendre le français et rester bloqué sur des formes étymologiques n'a donc pas de sens, car le français est ce qui est parlé actuellement en France, et non ce qui s'est parlé en Italie ou en Grèce dans l'antiquité.

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09/02/2016

De l'individu à l'universel (XVIII)

univers.jpgOn fait souvent de la culture française une culture universelle. C'est une contradiction. La France n'est pas l'univers. On précise volontiers que la culture française donne accès à l'universel. Mais en réalité, c'est l'individu qui a accès à l'universel. Seul, en son âme, en son cœur, il tisse un lien avec le tout, dans lequel il se place, dont il se sent un membre, - et dont il sent aussi être un membre le peuple auquel il appartient, quel qu'il soit.

Certes, l'individu se nourrit de la culture qui l'a baigné; et il est possible que, selon la culture qui l'a nourri, il accède plus ou moins facilement à l'universel. Mais en fin de compte c'est à lui qu'incombe l'effort: toute culture donnée est finie. Même entre un grand nombre et l'infini, il reste une infinité de nombres. Cela montre que ce n'est pas par la seule culture collective que l'individu accède à l'universel: les forces pour y parvenir ne sont qu'en lui.

De telle sorte que si on enferme l'individu dans une culture nationale donnée en lui inculquant l'idée qu'elle le met d'emblée en phase avec l'universel, il ne cherchera pas plus loin, et dans les faits n'accèdera pas à l'universel! D'ailleurs, c'est le propre des gouvernements totalitaires, que d'imposer une telle idée, que la culture qu'ils délivrent par leur système d'éducation est suffisante pour que l'individu accède à l'universel, qu'il n'a pas besoin de chercher plus loin. Qu'on fasse ici une distinction entre ceux qui nomment cet universel Dieu et ceux qui le nomment le grand Inconnu - ou ceux qui le nomment simplement l'Universel -, est vide de sens: le problème ne vient pas de la nature de la culture même, de sa qualité philosophique ou religieuse, mais de la manière dont elle est diffusée par un gouvernement.

Car si l'universel réel vient de l'individu, il faut que celui-ci soit libre; il ne faut donc pas l'enfermer dans une culture donnée, à laquelle on entend réduire l'identité individuelle.

Pour moi, en effet, il n'y a pas d'identité nationale; l'identité est individuelle. La nation a une tradition, mais son identité est dans son génie, son être spirituel, qui ne s'incarne pas directement sur Terre, qui n'y a pas de corps distinct. Les corps distincts que sont les individus ont leur identité propre, qui peut toujours se distancier de la tradition nationale, qui n'est pas soumise au génie national – expression qui, comme disait Joseph de Maistre, ne doit pas être prise comme une simple métaphore.

Teilhard de Chardin disait que la nation était un début de spéciation: le même mouvement qui la Cosmic-Tree2.jpgcrée a créé les espèces chez l'animal. Mais l'homme est libre; il peut à nouveau converger vers le centre, le tronc invisible de l'Évolution, et se détacher des branches. Il peut le faire à partir de son individualité, de son identité profonde, qui pour Teilhard de Chardin était liée à l'universel, c'est à dire au Christ.

Dans les faits, cela signifie que, naturellement, il faut que chaque individu puisse s'appuyer sur la culture du peuple où il a pris naissance: il lui faut donc l'apprendre. Mais il ne saurait en rester là, et il lui faut aussi apprendre les autres cultures.

Il est entendu que la culture française a de grandes qualités, mais en réalité cela n'importe pas. Quelle que soit la nation où l'on a pris naissance, il faut toujours que l'on apprenne de façon égale et équilibrée la culture de sa nation et celle des autres. Cela n'est pas lié aux qualités qu'on reconnaît ou pas à la culture nationale, mais à la nature même de l'individu. Il apparaît comme aberrant que des Africains n'apprennent que la culture française; mais il paraîtrait également aberrant, dans le monde tel qu'il est devenu, qu'ils n'apprennent que leur culture propre. Le nationalisme et l'universalisme sont deux écueils qui empêchent l'individu de s'épanouir, qui le déséquilibrent. Il lui faut pouvoir lier les deux, ce qui vient du peuple où il se trouve, ce qui vient des autres peuples. C'est ce qui est moderne et intelligent, selon moi.

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14/01/2016

Ziggy Stardust

tumblr_n1u1brLndS1qlcugro1_1280.jpgDavid Bowie a fait intervenir la science-fiction dans ses chansons, notamment à l'époque où, impressionné par Stranger in a Strange Land, de Robert Heinlein, il a inventé une mythologie interstellaire et le personnage de Ziggy Stardust. Il présentait celui-ci comme envoyé par des êtres sublimes d'une autre planète pour lutter contre des monstres obscurs et changer la face du monde. Dans le roman de Heinlein, c'est un homme élevé par des Martiens qui arrive sur Terre; il est en communion avec les esprits des ancêtres des Martiens, qui sont vivants et conscients, quoique sans enveloppe corporelle. Il enseigne que la morale traditionnelle humaine est dénuée de sens, que chacun est Dieu, et que le plaisir sexuel notamment doit être partagé avec tous sans esprit de possession. Il est faux que la révolution sexuelle et le mouvement hippie aient été sans mythologie: chez Heinlein, les valeurs nouvelles sont bien inspirées par des esprits vivant dans les étoiles. Finalement, l'homme de Mars est martyrisé par les sectateurs des religions traditionnelles. Ziggy Stardust lui aussi meurt, impropre à la vie terrestre.

David Bowie se lassait vite des formes fictives qu'il affectionnait, mais il est resté assez fidèle à la science-fiction. On se souvient qu'un rôle proche de celui du roman de Heinlein lui fut donné dans un film étrange, The Man Who Fell to Earth (1976). Je l'ai vu mais il ne m'a pas laissé de souvenir précis, sinon que, comme souvent dans les films de cette époque, il y avait un fantastique bizarre et FTO-cover-small.jpgdu sexe, comme si les deux étaient mêlés, comme si le fantastique réalisait les fantasmes.

J'ai commencé à écouter David Bowie vers l'âge de douze ans, alors qu'il venait de sortir son album Scary Monsters (1980) et que, l'ayant chez moi, je l'écoutais en boucle en lisant le cycle épique de Philip José Farmer sur Opar: il y était raconté l'histoire grandiose d'une cité perdue d'Afrique, colonie de l'Atlantide inventée par Edgar Rice Burroughs et brièvement évoquée dans son cycle de Tarzan. Je trouvais que la musique correspondait merveilleusement bien à ce roman, parce qu'elle contenait une forme d'étrangeté qui avait trouvé, par une forme pleine, entière, massive, un vêtement idoine. Je pense encore que cet album est le meilleur de David Bowie; il est dynamique, cohérent, unitaire, et en même temps le sentiment de l'ailleurs y demeure. Notre chanteur savait donner ce sentiment, sous la forme d'une nostalgie, peut-être assez anglaise, pour un monde existant mais inaccessible, et d'une rage de ne pouvoir l'imposer à la Terre - un sentiment d'injustice, de colère. Les albums antérieurs avaient de l'énergie, mais ils mêlaient des chansons aux styles très différents, et, surtout, des chansons fascinantes à d'autres ennuyeuses.

Il en avait, du reste, dans The Man Who Sold the World (1970), écrit une sur les surhommes qui étaient censés vivre dans les temps anciens, et qu'évoquait justement Philip José Farmer dans ses livres. C'est celle qui se nommait The Supermen et avait ces vers rappelant Robert E. Howard et Clark Ashton Smith, autres auteurs que je lisais alors abondamment:
When all the world was very young
And mountain magic heavy hung
The supermen would walk in file
Guardians of a loveless isle
And gloomy browed with superfear their tragic endless lives
Clark Ashton Smith en particulier a composé un magnifique poème sur les surhommes de Mû ou d'Atlantis, puissants mais orgueilleux, s'adonnant à des rites abominables. (Plus tard, j'ai découvert que Lamartine, dans La Chute d'un ange, avait évoqué des êtres proches.) Cette mythologie était assez répandue, peut-être par l'entremise de H. P. Blavatsky, et je l'aimais.

Heathen.jpgMais, après Scary Monsters, ses albums ont cessé de porter en eux cette étrangeté des débuts, et Let's Dance (1983) en a marqué le deuil; que cela ait été son plus grand succès montre assez que le public, s'il est attiré d'instinct par le mystère, n'adhère à ceux qui le portent que lorsqu'ils l'ont délaissé, lorsqu'ils s'en sont édulcorés.

Puis, un jour, j'ai vu la pochette de son nouveau disque, Heathen (2002), et une impression d'énigme fantastique y était empreinte. On le voyait avec les yeux blancs - non pas seulement païen, mais aussi prophète d'une force lumineuse et spectrale. Et j'ai recommencé à m'intéresser à l'artiste. Lui-même était conscient d'avoir retrouvé un fil. Les chansons de l'album étaient souvent poignantes, comme saisissant un flux profond.

Finalement, il se pose en étoile noire, comme un être d'un autre monde, mais bizarre, ambigu; comme dans le surréalisme, l'au-delà ne touche que s'il est inattendu, inquiétant. C'était un bon chanteur.

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10/01/2016

Culture et théologie (XII)

800px-St-thomas-aquinas.jpgLa dernière fois, je me suis demandé pourquoi la culture arabe n'était pas mieux représentée dans l'Éducation nationale en France, attendu que beaucoup de citoyens français restent marqués par cette culture de par leurs origines familiales, et qu'il s'agit d'une richesse à exploiter, tant pour les individus que pour l'ensemble du peuple. Même le commerce et l'administration peuvent y trouver des débouchés évidents, mais l'ouverture culturelle à une composante de l'humanité qui, quoi qu'on pense, en vaut bien une autre, est déjà un argument suffisant.

Mais, pour beaucoup d'Occidentaux, la culture arabe ne peut pas, par essence, être laïque: d'où, peut-être, l'idée que répandre l'enseignement de l'arabe serait dangereux.

Je voudrais à présent aborder la question la plus brûlante de mon exposé: la valeur de la culture religieuse en général.

J'y ai déjà fait allusion au sujet de la sainte Vierge considérée comme figure préparatoire - et imparfaite, peut-être - de l'allégorie de la République - de Marianne. Figure qui, restant assez parlante pour le peuple, notamment dans les campagnes, ne doit pas être éradiquée du paysage culturel, mais reliée de façon claire à cette Marianne: elle est, par exemple, l'expression de la fraternité. C'est sous son visage de mère que tous les hommes se sentent frères. C'est bien ainsi qu'on la percevait dans la Savoie du dix-neuvième siècle.

La philosophie, de même, ne peut pas être distinguée de la théologie de façon radicale: c'est un leurre.

Trop souvent les philosophes qui parlent de théologie montrent qu'ils n'en ont jamais lu. Les théologiens ont aussi parlé de problèmes philosophiques.

On dit que, dès qu'on intègre la divinité à la réflexion, on quitte la raison pour entrer dans l'arbitraire; mais c'est un préjugé. C'est du reste par ce préjugé que le rationalisme se différencie de la raison même. Car la raison n'a pas de limite a priori. Elle peut fort bien, somme toute, entrer dans un domaine non physique, et conserver une forme de logique pure. Qu'on ne dispose pas de la béquille de la vérification matérielle ne prouve rien. Les mathématiques suivent aussi une logique pure qui précède les applications physiques. Et si une logique pure pénètre le monde moral et que les résultats de la réflexion s'avèrent bénéfiques pour l'humanité, peut-on dire qu'on n'a pas vérifié la validité de la réflexion?

C'est une idée toute faite, relevant du dogme – et, pour le coup, arbitraire -, que la pensée ne peut pas pénétrer le domaine de l'esprit, qu'elle est rivée à la matière. Puisque la pensée elle-même émane de l'esprit, pourquoi ne pourrait-elle pas se pencher sur ce dont elle émane? Pourquoi ne pourrait-elle pas se regarder elle-même?

De mon point de vue, on a acquis, ou développé, une sorte de peur face au monde de l'esprit détaché de la matière: on craint d'y sombrer. Mais si on suit le fil d'or de la logique pure, cela n'arrive pas. C'est bien elle qui soutient la pensée, parce qu'elle met les éléments dans une relation claire qui ne nécessite pas de socle fondamental, comme serait la Matière – ou même Dieu. Les planètes se soutiennent entre elles; elles ne sont regle_10.jpgpas posées sur un sol - ou collées à un plafond. Dans le monde moral, la pensée peut établir des équilibres semblables.

La théologie n'a donc pas de raison d'être exclue du domaine de la philosophie. Il n'est pas vrai que Boèce, saint Augustin et saint Thomas d'Aquin aient manqué d'esprit de logique, si, comme je le crois, ils faisaient s'appuyer avec rigueur les concepts spirituels les uns sur les autres. Qu'ils ne se soient pas appuyés sur une matière au fond sacralisée, comme tend à le faire la philosophie contemporaine, n'indique rien quant à leurs capacités logiques, lorsqu'il s'agissait d'utiliser la raison. Le croire, c'est être matérialiste; c'est ne croire que la logique n'est possible que si elle suit la mécanique du monde physique. Or, il n'en est rien, à mes yeux; et quel fondement physique peut de toute façon être donné à la liberté, à l'égalité et à la fraternité? Leur fondement est forcément dans une raison qui pénètre le monde moral, comme a essayé de le faire la théologie. Qu'elle ait péché en s'appuyant sur l'idée abstraite de Dieu ne prouve pas que la tentative ait été dénuée de sens. Elle me paraît, au contraire, légitime.

La théologie doit être intégrée à la culture au sens large et je ne crois pas son rejet de principe justifié, je ne crois pas que la laïcité justifie la séparation radicale des facultés de philosophie et de théologie. Si la laïcité est la neutralité de l'État, celui-ci ne peut pas imposer l'idée que la théologie sort du domaine de la raison, il ne peut pas imposer un principe théorique; il ne peut que compter le nombre d'étudiants, et leur donner les moyens d'étudier ce qu'ils veulent.

09:26 Publié dans Culture, Education, France, Philosophie, Société, Spiritualités | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

03/12/2015

Élections régionales 2015

home_01_DinerCroisiereLyonPatrimoineException.01.jpgCitoyen français, je dois voter dimanche, et j'ai reçu les feuillets présentant les listes. Mon avis est que Jean-Jack Queyranne, pour qui j'ai voté la dernière fois, a fait un travail correct, autant que cela est parvenu jusqu'à mes oreilles. Il a été le premier président du Conseil régional qui a son siège à Lyon à avoir œuvré de façon significative en faveur des langues régionales, et il se trouve que j'ai été et suis impliqué dans plusieurs projets ayant trait à ces langues, en particulier le savoyard. C'est un sujet qui m'intéresse, car je crois qu'en langue locale, les poètes avaient une relation plus intime au lieu et à l'âme paysanne, le français étant une langue abstraite et conceptuelle. Or la poésie souffre toujours des excès de l'intellectualisme, et c'est particulièrement le cas en ce moment. J'essaie de lire les vers de Michel Deguy, qui fut professeur de philosophie à l'université à Nanterre, et, comme on dit, j'ai un peu de mal; ses idées compliquées sont peut-être poétiques en elles-mêmes, mais je saisis difficilement pourquoi je devrais me forcer à les comprendre, et, pendant ce temps, ses rythmes n'ont rien de très audible, ni ses images de bien éclatant, en général. Il faudrait que j'étudie la chose plus en profondeur.

À l'autre bout, l'Institut de la Langue régionale, avec l'aide du Conseil régional, prépare la publication d'un recueil bilingue des poèmes en savoyard de Samoëns de mon arrière-grand-oncle Jean-Alfred Mogenet, dont j'aime la façon d'animer toute chose de l'intérieur, d'attribuer une personnalité à tous les objets du monde 10340149_10152442591417420_7729825167950429902_n.jpgsensible - parfois même une puissance symbolique, la faculté de porter des forces suprasensibles. Je viens de lire le célèbre Mireille de Frédéric Mistral et ce poème est la preuve la plus éclatante que les langues régionales entrent de plain-pied dans la mythologie paysanne, ou du moins qu'elles le faisaient encore au dix-neuvième siècle; or je crois que les figures de cette mythologie sont plus propres à la poésie que les concepts de la philosophie moderne.

Je suis bien conscient que la mythologie paysanne appartient au passé, et que les concepts de la philosophie peuvent toujours se déployer en images parlantes, mais je suis sceptique sur la capacité des philosophes actuels de créer des images réellement saisissantes, ou des rythmes prenants, car j'ai le sentiment que leur démarche ne consiste pas à adopter tel ou tel système théorique (je n'aurai pas cette naïveté, de croire qu'un dogme domine les poètes en principe), mais à chasser les images et les rythmes - regardés comme vulgaires et impropres à emmener l'âme vers les mondes supérieurs. Or, c'est bien cette démarche qui me laisse perplexe, à moins que cela ne s'explique par la vulgarité de ma propre âme.

Les langues régionales ont conservé dans leurs expressions poétiques les rythmes et les images populaires, et il me paraît important que face aux subventions données par le gouvernement à des expressions plus abstraites, les collectivités locales soutiennent le patrimoine culturel enraciné dans le terroir, comme on dit. Finalement, c'est peut-être par cet équilibre entre la culture nationale et la culture locale qu'on pourra relier le concept abstrait à la représentation concrète et créer ainsi le monde intermédiaire qui est l'essence de la poésie - celui où le temps se fait espace, comme disait Richard Wagner - qui est à la fois chose et idée, qui est symbole.

Jean-Jack Queyranne joue bien ce rôle: il rétablit bien l'équilibre; je voterai donc pour lui. Ses autres prérogatives me touchent peu. Et au second tour je voterai encore pour lui, car je suppose qu'il y sera.

09:25 Publié dans Culture, Politique, Région | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook