06/11/2015

Jacques Peletier du Mans sur l'Almanach de Savoie

Almanach 2016 001.jpgL'Almanach des Pays de Savoie 2016 des éditions Arthéma est paru et j'ai l'honneur d'y avoir deux articles, un sur Jacques Peletier, poète français de La Pléiade, au seizième siècle, qui a écrit un poème sur la Savoie, et un autre sur Auguste de Juge, un poète savoisien du dix-neuvième siècle, charmant et élégant. Le premier révèle qu'on faisait en réalité couramment, à son époque, l'ascension des montagnes aisément accessibles, et que lui a fait celle du Môle, au-dessus de Bonneville. Comme on en fait toujours des tonnes sur l'histoire de l'alpinisme qui aurait commencé avant-hier, les vers où il en parle m'ont amusé. Le Môle notamment a été plus tard gravi par Horace-Bénédict de Saussure qui en parle comme s'il accomplissait un exploit, ou comme s'il inaugurait une ère nouvelle. Comme il n'arrivait pas à atteindre le sommet, il pensait la montagne plus ou moins enchantée. Il y avait le petit et le grand Môle et cela créait de la confusion.

D'autres écrivains ont placé des articles dans ce numéro. J'ai été intéressé en particulier par les textes de Joseph Ticon, président de l'Académie chablaisienne, car il a évoqué l'écrivain savoisien du dix-neuvième siècle Antony Dessaix, qui était sympathique et chatoyant mais se faisait mal voir parce qu'il avait la langue trop pendue et aimait la satire. Il a aussi évoqué Voltaire, qui a parlé d'une grotte aux fées du Chablais sans l'avoir visitée mais en ayant beaucoup fantasmé dessus.

On trouve d'autres articles passionnants, et je vous invite à vous procurer ce magazine, disponible dans les bureaux de presse de Savoie et Haute-Savoie.

Le Lac de Lamartine y est présenté avantageusement comme l'acte de fondation du romantisme, qui existait néanmoins depuis vingt ans en Allemagne, et cette erreur touche la fibre patriotique, elle flatte le chauvinisme, c'est toujours agréable.

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04/11/2015

Retour à Ripaille

amedeevii.jpgCette année encore, je serai au salon du livre du château de Ripaille, qui maintenant dure deux jours: ce sera samedi et dimanche prochains, les 7 et 8 novembre. L'invité d'honneur du salon sera Bernard Demotz, historien spécialiste du Moyen Âge savoyard. On se souvient que le château de Ripaille a été justement créé au Moyen Âge, et qu'après avoir été un manoir de chasse le duc Amédée VIII l'a aménagé en monastère.

Cela tombe bien, car j'aurai à proposer un vieux roman réédité cette année dont l'action se passe en partie dans ce même lieu: Le Sanglier de la forêt de Lonnes, par Jacques Replat (1807-1866), que j'ai préfacé et dont l'éditeur m'a donné plusieurs exemplaires, pour le public. Il raconte comment le comte Amédée VII a été blessé dans la forêt proche lors d'une chasse au sanglier, et en est mort. Il a de saisissants moments: par exemple, un sanglier énorme contemple la lune de ses yeux rouges, marquant le destin du dernier des comtes-chevaliers.

Et puis il y a le nain Jehan, conseiller privé du Comte qu'on raconte avoir vu prendre une taille de géant et avoir commandé aux tempêtes sur le lac. Toute une mythologie s'est bâtie autour de Ripaille et Jacques Replat y a participé; il a peut-être écrit le texte qui le fait le plus.

Je présenterai aussi des livres un peu plus anciens mais dont je suis entièrement l'auteur, notamment celui sur La Littérature du duché de Savoie, ainsi que mes Songes de Bretagne, mes Portes de la Savoie occulte et mes recueils de poésie, La Nef de la première étoile et Poésies d'ombre pâle.

Une belle occasion de faire un beau voyage dans ce château illustre. On pourra y rencontrer, en outre, mon ami Claude Barbier, auteur d'une thèse sur le bataille des Glières montrant qu'elle s'est surtout passée dans les têtes; mon ami Michel Dunand, excellent poète annécien; le grand Marcel Maillet, poète chablaisien de premier ordre; et d'autres camarades qui me sont moins proches mais que j'apprécie également: le bouillant Jean-Claude Bibloque, l'élégante Ornella Lotti-Venturini, la captivante Madeleine Covas, le jovial Gérard Aimonier-Davat, le sensible Michel Berthod, le haletant Roger Moiroud, la gracieuse Corinne Bouvet de Maisonneuve, le passionné Philippe Brand, la poétique Chantal Daumont, l'énigmatique Jacques Grouselle, le mystique Léo Gantelet, le sportif Jean Travers, le spirituel Patrick Jagou, le fin Thierry-Daniel Coulon, l'émouvant Patrick Liaudet, l'imaginative Florence Jouniaux, et, enfin, la talentueuse Jacqueline Thévoz, que je salue en particulier car elle me fait souvent des éloges, et cela procure toujours du plaisir. Il y en a d'autres, mais je ne crois pas les connaître bien.

Donc, venez nombreux.

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27/09/2015

Mur d'Hadrien et légendes modernes (Bède)

The_Venerable_Bede_translates_John_1902.jpgJ'ai lu récemment l'Histoire ecclésiastique du peuple anglais, écrite par Bède le Vénérable vers 730. Il évoque beaucoup de choses passionnantes dont je traiterai par ailleurs, mais un trait m'a amusé, car il rend problématique un symbole que les historiens modernes ont créé.

On apprend, en effet, que le fameux mur d'Hadrien, présenté en général comme la limite septentrionale de l'Empire romain, n'eut pas ce sens pour ses contemporains. Car Bède assure qu'il a été bâti par les Romains parce que ceux-ci en avaient assez de protéger les Bretons contre leurs envahisseurs - Pictes, Scots, Danois. Ils ont organisé une collecte auprès des Bretons eux-mêmes pour bâtir le mur selon leurs plans, puis le leur ont confié, pour qu'ils se protègent seuls. Et ils sont partis, pour ne jamais plus revenir.

Le plus amusant est que Bède assure que les Bretons, après s'être organisés en corps d'armée pour veiller sur le mur et guetter l'ennemi, se sont enfuis dès le premier assaut, de telle sorte que le mur n'a servi à rien. C'est ce qui a poussé ensuite les Bretons à demander de l'aide aux Saxons, lesquels, après être arrivés sur l'île, ont finalement mur-d-hadrien-represente-frontiere-l-empire-alors-qu-il-atteignait-son-apogee-iie-apres-348850.jpgdécidé de s'allier avec leurs ennemis, en particulier les Irlandais. Ceux-ci ont eu une influence profonde sur les Anglo-Saxons et ont provoqué leur conversion au christianisme, pour une large part.

On apprend également, en lisant Bède, que les historiens sérieux qui nient l'essentiel des légendes courant sur le roi Arthur s'appuient en réalité sur son texte. Car ils disent qu'il n'y eut pas de roi breton appelé Arthur, mais un dignitaire romain nommé Ambroise, qui combattit avec succès, pour les Bretons, les ennemis de ceux-ci. Et c'est simplement ce que dit Bède.

Il apparaît comme plus fiable que Geoffroy de Mounmouth, prélat qui vécut quatre siècles plus tard et raconta l'histoire d'Arthur en la mêlant de merveilleux. On dit notamment que Geoffroy glorifiait les Bretons de façon fallacieuse. Mais Bède, de son côté, fait beaucoup de reproches aux Bretons, dont il estimait la religion et l'état d'esprit peu recommandables. Il les accuse de n'avoir pas cherché à éclairer les Anglo-Saxons de la lumière du christianisme, mais plutôt d'avoir tenté de les exterminer, sans égard même pour ceux qui s'étaient déjà convertis. Un prince breton appelé Cadwal est blâmé pour avoir tué les femmes et les enfants: les débats sur les génocides sont plus anciens qu'on croit. Il dit aussi que les edwin_deira.jpgBretons n'ont pas abandonné les déviances doctrinales propres aux Celtes, contrairement aux Irlandais. Il les aimait peu.

Le merveilleux était également présent chez Bède: il évoque des miracles et des visions du monde spirituel, du paradis, de l'enfer, des anges, des démons, acquises soit par des religieux, soit par des rois. En particulier, le roi Edwin est présenté comme un sage, conversant avec sa conscience en silence et rêvant d'anges qui l'éclairent. Les rois bretons, en revanche, n'ont pas le même privilège; Bède d'ailleurs dit qu'il n'entend pas parler des impies. Quand Geoffroy de Monmouth assure que Merlin, conseiller d'Arthur, était né d'un être spirituel solidifié jusqu'à avoir pris forme humaine, apparaît-il comme plus fabuleux? Il s'enracine en tout cas davantage dans le paganisme.

Il est quand même troublant que notre époque préfère la version qui glorifie les Romains et leurs auxiliaires, qu'Arthur était réputé combattre, que celle qui glorifie leurs ennemis. Le mur d'Hadrien fait rêver, et on a préféré ne pas suivre Bède, qui le présente comme une entreprise vaine: la ligne Maginot du temps.

Les grosses ruines romaines n'ont pas toujours l'importance qu'on voudrait.

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04/08/2015

La nation, une fiction rhétorique?

Louis_XV_by_Maurice-Quentin_de_La_Tour.jpgOn dit souvent que les religions ont été inventées par les rois pour mieux asservir le peuple. C'était plus ou moins l'idée de Voltaire, et le fait est que sous Louis XV, le roi de France ne croyait guère en Dieu mais protégeait l'Église parce qu'il en avait besoin: que le peuple crût à sa nature divine l'arrangeait. Peut-être aussi qu'il avait peur des prêtres: qu'il savait que leurs intrigues pouvaient réduire à néant ses décisions et monter le peuple contre lui. Mais Voltaire préférait penser que le roi était tout-puissant: l'idée l'en arrangeait, car lorsqu'il se dressait contre l'Église, il craignait pour sa vie, et espérait se sauver par la protection secrète de la Cour. Au bout du compte, chacun crée les fictions qui lui conviennent et vont dans le sens de ses intérêts. Nul besoin pour cela qu'il y ait un enjeu religieux explicite.

On admet volontiers que la France moderne a pareillement créé une fiction nationale, imposant rétroactivement à des contrées exotiques une identité qui arrange l'État central: on pense aux départements et territoires d'outre-mer, bien sûr, mais aussi aux régions périphériques qui n'ont parlé français que parce que Paris l'a voulu et ne sont devenues agnostiques que parce que Jules Ferry l'a entrepris. Car par l'agnosticisme il faut entendre le fameux rationalisme à la française, que la Savoie avant son rattachement ne connaissait pas vraiment, et qu'à mon avis les régions qui ne gregoire.jpgparlaient pas français spontanément ne connaissaient pas non plus. L'abbé Grégoire en atteste, puisqu'il liait le breton et l'alsacien à la superstition...

Bref, l'identité nationale est comme une mythologie, et elle est destinée au culte de l'État, et elle a sa langue sacrée.

Mais peu importe, peut-être. L'important serait de savoir si cette mythologie a une telle valeur qu'elle est légitimée à remplacer celles qui avaient cours autrefois. Et la réponse officielle, partagée par nombre de philosophes, en particulier ceux qui ont droit à la parole, on la connaît: bien sûr que cette image de la France universellement philosophique correspond à un idéal humain qui dépasse de tous les bords l'image de la France catholique et morcelée que nous offre l'état antérieur! Il n'y a donc rien à dire: même si c'est fictif, la fiction contient une vérité qui tient de l'absolu.

Pourtant, la France apparaît dans le monde comme isolée: le rationalisme au fond ne concerne qu'un tiers environ de l'humanité. Même en Europe, cette tendance paraît minoritaire. On a pu croire que cela allait changer, que le monde suivrait la France, qui était à la pointe de l'Évolution: il y avait des prophètes, pour le dire. Mais après une période incertaine, cela a reculé. Et la nation s'en recroqueville.

Or, toute fiction a une part d'imperfection. Il s'agit aussi de l'adapter au réel. Sinon, elle se brise d'un coup. Et c'est un fait qu'il n'est pas absolument obligatoire de s'arrêter aux portes du mystère, comme le veut le rationalisme: on peut y pénétrer, et le monde spirituel tel que le représentait le catholicisme, ou une autre religion, n'a pas à être chassé de la sphère culturelle. C'est bien là qu'est une sorte de thumb-x480-1423157409.jpeglimite fatale à la fiction d'une France entièrement philosophique. Car les statues par exemple de la Vierge qui ornent les places publiques en Savoie viennent bien du monde spirituel tel que le représentait le catholicisme, et elles sont une réalité: elles correspondent à un sentiment profond, dans le peuple. La peur face au monde du mystère, cette peur qui empêche d'en créer des représentations, ne peut pas être érigée en système. Rien n'empêche en effet de conserver une certaine logique au sein de l'Inconnu: Victor Hugo l'a dit.

La tradition française est partiale; il lui manque quelque chose. Et c'est ce que signifient les problèmes identitaires de la France actuelle face à ses régions, ses banlieues, ses voisins. Elle doit encore trop à Voltaire, au règne de Louis XV.

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17/06/2015

Romans français et postcatholicisme

ange.jpgIl n'est pas difficile de voir que les récits anglais et américains sont en moyenne mieux rythmés et agencés que les récits français. D'où cela vient-il?

Une intrigue est fondamentalement faite de forces morales qui s'affrontent. Les ennuis d'un héros ne doivent pas apparaître comme seulement personnels, mais comme représentant des problèmes moraux: il représente le bien, ou il hésite à le faire. Lorsque la fin arrive, on connaît l'ordre du monde, s'il va vers le bien ou vers le mal. L'histoire racontée en est le symbole.

Dans le récit réaliste, cela n'apparaît pas toujours: les problèmes peuvent y être très personnels. C'est pourquoi le réalisme est souvent ennuyeux. L'épopée a toujours étendu les soucis des particuliers à l'univers entier, et l'épopée de notre temps est généralement la science-fiction.

Les critiques prétendent que l'épopée ne s'applique qu'à des peuples; mais ils sont trompés par l'idée star.jpgqu'avait chaque peuple, dans l'antiquité, qu'il était à l'image de l'humanité entière. La science-fiction englobe celle-ci en principe, et dans les faits tend à l'assimiler aux seuls Américains.

Si deux civilisations s'affrontent, on prend parti pour celle qui rappelle le plus l'humanité, qui correspond le mieux à ce qu'on regarde comme juste.

Le problème des récits en Europe continentale et en France apparaît facilement: après la chute du catholicisme, qui imposait une morale toute faite, on n'a plus osé assumer un système moral clair. On préfère louvoyer, ou relativiser. Toute morale claire renvoyant forcément au catholicisme traditionnel, qui est honni, on s'efforce de brouiller les cartes, et on tourne autour du pot. Les récits en perdent leur rythme, leur souffle. Car celui-ci venait de la conviction de leurs auteurs. Même la science-fiction subit en France ce triste sort: le monde futuriste et plein de machines est machine.jpgseulement l'occasion de rêver à des mondes plus beaux; aucune question morale n'y survient, ou de façon superficielle. Du coup, il n'y a plus d'histoire.

Pour les auteurs de science-fiction français, les machines ne posent pas de problème moral: seulement des problèmes techniques, ou sociaux. Préoccupés surtout par la répartition équitable de sa puissance, ils ne se demanderont pas facilement si elle est en accord profond avec la nature de l'être humain. Question que se sont pourtant posée les plus grands représentants du genre: Lovecraft et Asimov, notamment. À travers des symboles, ils en ont discuté. Mais très souvent les commentateurs français ont réduit leurs questionnements à leur lubie bien connue: la critique du capitalisme!

La doctrine qui regarde l'univers tout entier comme une machine, partagée par Karl Marx, a remplacé le catholicisme, à la façon d'un nouveau dogme. On ne pouvait donc pas questionner la conformité de la machine à l'ordre cosmique: elle s'imposait d'emblée comme une image réduite de l'univers. Les auteurs qui la présentaient comme une anomalie étaient rejetés. Les anathèmes lancés contre la fantasy par Gérard Klein ont sans doute cette source.

spider.pngLa science-fiction française a créé par conséquent des intrigues qui fréquemment tournaient court, ou qui déplaçaient le problème que pose la science même: les machines du futur n'y étaient qu'un joli décor, auquel s'adjoignaient parfois des figures mystiques.

Seul Michel Jeury, peut-être, a su créer des oppositions morales claires. Vivant à la campagne, il connaissait les forces cosmiques qui retiennent en arrière ou tirent vers l'avant. C'est la glace et le feu, comme qui dirait. Or, la machine, essentiellement solide, est en principe de glace; mais un feu l'habite. Elle pose donc directement un problème: sa nature est ambiguë.

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13/06/2015

La fin de l'éternité selon Asimov

51kvua+rIiL._SX258_BO1,204,203,200_.jpgJ'ai écouté le roman d'Isaac Asimov (1920-1992) The End of Eternity (1955) lu par Paul Boehmer. J'ai été frappé par un motif dont j'avais parlé dans un article en 1993 (paru dans la revue Phénix), mais à propos des Seigneurs de la guerre (1970) de l'écrivain français Gérard Klein. Il s'agissait de la femme venue du futur qui vous aime et vous connaît, qui est supérieure à vous et sait tout de vous, mais n'en est pas moins tombée amoureuse de vous. J'avais dit que cela ressemblait éminemment aux contes de fées. Or, Asimov avait créé cette figure avant Gérard Klein, et l'avait fait sans doute d'une façon plus convaincante, au sein d'une intrigue plus claire et moralement plus nette - même si l'écriture restait à l'avantage de l'écrivain français, grand amateur de Jean Racine.

Asimov raconte que dans le futur l'homme aura appris à voyager dans le temps et qu'il se formera une classe d'éternels, dont la vie n'est pas plus longue que celle des autres hommes, mais qui vivent en dehors du temps, et interviennent dans les siècles pour corriger les excès et protéger l'humanité des périls. Ils usent pour cela de machines, d'ordinateurs calculant les probabilités, et soumettent ainsi l’évolution à la raison mathématique. Or, cette prudence bloque cette évolution et condamne l'humanité à l'extinction. Pour qu'elle retrouve la voie du progrès indéfini, il faut que cette éternité soit supprimée.

Des hommes d'un plus lointain futur encore, qui ont acquis le moyen de voir les différentes dimensions, les différentes réalités, et de voyager dans le temps d'une façon plus naturelle que les précédents – en s'appuyant notamment sur les forces psychiques de l'homme -, d'abord se protègent de l'intrusion des éternels, ensuite envoient un des leurs pour intriguer et amener un éternel à supprimer l'éternité. Il s'agit d'une femme qui tombe amoureuse de cet homme qu'elle doit manipuler.

La manière dont les intentions se mêlent aux sentiments est assez remarquable. Le plus beau passage est peut-être celui où le héros, celui qui doit supprimer l'éternité, se souvient de la première nuit qu'il a passée avec cette femme, qu'il prenait alors pour une ravissante idiote. Elle l'a drogué, et elle lui parle de sa voix douce, mais il ne comprend rien. Dans la nuit il se réveille et soudain tout lui apparaît dans sisaac-asimov-the-end-of-eternity.jpga vérité nue - le secret de l'éternité, et le moyen de la supprimer. On se dit qu'il a eu une fulgurance, que c'est un génie. Mais plus tard il comprendra que les mots prononcés par la femme du futur glissaient dans son subconscient la vérité cachée: une autre forme de révélation lui viendra!

L'opposition entre les hommes du futur tournés vers les machines et bloquant l'évolution humaine, et ceux qui veulent émanciper l'humanité du déterminisme et la laisser vivre pleinement son destin cosmique, est assez magnifique. Sous des dehors rationnels et futuristes, elle est d'essence mythologique. Paradoxalement, Asimov, grand amateur de science, prenait toujours le parti de la liberté contre le rationalisme radical; il croyait plus profondément à l'ordre cosmique et au destin de l'humanité qu'à la raison même. Quoique homme de science, il prenait le parti des poètes: pour lui, la science elle-même était affaire de cœurs ardents. Les esprits enfermés dans les tissus rationnels, les calculs, faisaient choir l'être humain.

La vraie éternité n'est pas celle que l'homme se fabrique, mais celle que l'univers lui offre, et qui, pour l'être humain, se traduit par la conquête des étoiles. Pour le voyage dans le temps, il n'est pas prêt!

Cette rigueur morale mêlée à l'idéalisme le plus pur manque fréquemment aux auteurs de science-fiction français, qui ne discernent pas assez la part de mal qui est en la science, qui se laisse éblouir par elle, et se plongent avec trop d'enthousiasme dans les perspectives du voyage temporel, sans en déceler les limites.

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05/06/2015

Isaac Asimov et la conscience morale

asimov.jpgIsaac Asimov (1920-1992) était un grand adepte du scientisme, et il assurait que les scientifiques avaient une conscience morale extrêmement développée: leur démarche expérimentale les y contraignait. Il disait qu'en aucun cas on n'avait besoin du paradis et de l'enfer pour savoir ce qu'il était bien ou mal de faire: la conscience morale se suffisait à elle-même.

Et je ne suis pas en désaccord avec une telle idée, car la conscience morale peut être un acquis de l'éducation, ou même une grâce particulière, et je la crois naturelle chez l'être humain, je la crois présente dans son âme.

Toutefois, je m'étonne de ce paradoxe, voire de cette contradiction, qu'on peut observer chez l'auteur célèbre de Foundation: car s'il avait l'esprit scientifique, comme il le jurait, quelle place précisément avait la conscience morale dans la logique de la science expérimentale dont il vantait les mérites? Il faut admettre qu'il n'y en a pas, car la conscience morale est un fait psychique. Si elle vient mécaniquement de l'éducation, elle n'est pas elle-même, puisqu'elle émane de l'arbitraire d'une lignée: elle ne peut donc être objective et Asimov ne peut assurer que muni d'elle on fera le bien et on fuira le mal; en effet, ce bien et ce mal émaneraient simplement de l'asi.jpgégoïsme des peuples, de ce qu'ils ont appris à regarder comme leur étant profitable. Et comment dès lors défendre un humanisme universel, comme le faisait notre auteur?

Il eût donc fallu explorer scientifiquement, méthodiquement, la conscience morale, indépendamment de la matière, mais à partir d'une pensée logique rigoureuse. Or, celui qui fait cela, de mon point de vue, voit apparaître des pôles: lumière, ténèbres. Et s'il creuse encore, il voit, dans cette lumière, dans ces ténèbres, se dessiner des figures: esprits angéliques, esprits infernaux.

Car cela se recoupe avec les pôles: conscient, inconscient; impulsions positives, impulsions négatives; raison, passion.

Or, symboliquement, ils sont situés dans l'espace: la droite, la gauche, le haut, le bas. Corporellement, c'est l'opposition entre la tête et les membres; physiologiquement, entre le système cérébro-spinal et le système ganglionnaire.

Si on approfondit encore, chaque pôle moral s'étend en lieu, et l'image qui surgit renvoie à ce qui dans le monde s'oppose aussi: chaud, froid; vie, mort; harmonie, cacophonie; bonheur, malheur. Ainsi la figure du paradis et de l'enfer peut-elle resurgir, indépendamment des religions, par la seule force de l'imagination poétique, entrant en résonance avec les profondeurs du psychisme. Pour autant, il s'agit de connaissance, dans la mesure où elle peut s'exprimer en symboles.

Et l'intérêt des religions apparaît: elles portent des tableaux mythologiques et poétiques qui à l'origine ont pu être réellement inspirés, et aider à imager ce qu'on a en soi.

Naturellement, il faut refuser les idées imposées de l'extérieur; si cela ne résonne pas dans les profondeurs, cela reste vide. L'individu doit pouvoir par sa recherche propre, sa pensée maîtrisée, pénétrer les mystères de sa as.jpgpropre âme. Il ne saurait être question de se soumettre aux principes, aux théories, aux dogmes d'un groupe. En ce sens Asimov a pleinement raison: c'est à partir de la conscience morale de chacun que l'univers intérieur doit se redéployer en images, et créer de nouvelles mythologies. Celle qu'il a bâtie, située dans le futur, munie d'un empire galactique, était de cette nature. On peut trouver qu'elle manque de poésie, qu'elle est trop intellectuelle: Tolkien, dans son univers, plaçait des matérialisations des pôles de l'âme: les elfes, les orcs. Asimov est plus diffus, dans ses symboles. Le monde intérieur devait manquer, pour lui, de repères physiques, de données mesurables.

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22/05/2015

Le Golem et les super-héros

golem.jpgOn a beaucoup glosé sur le rapport entre le Golem et les super-héros: on a fait valoir que Superman avait été créé par des Juifs originaires du monde allemand, et on a pensé subtil de le regarder comme un Golem. Sauf que Superman n'est pas créé, dans sa propre histoire, par un sorcier, mais est originaire d'une autre planète: il est naturellement né d'une femme extraterrestre. Cela rappelle plutôt les anges, ou le messie. C'est la mythologie classique judéochrétienne adaptée à l'esprit scientiste du temps: rien de plus.

On peut bien sûr prétendre que les créateurs du personnage ont pensé en faire un gardien spécial pour leur communauté. Mais qui peut croire une chose pareille? Qui peut croire, d'une part, qu'ils n'en aient pas fait le protecteur de toutes les sortes d'Américains, voire d'hommes? Superman est bien cela, dans l'histoire dont il est le héros: il vit à Métropolis, ville cosmopolite. Et, d'autre part, qui peut croire que les créateurs du personnage aient pensé pouvoir le faire sortir des comics et le faire intervenir réellement, dans la vie des gens? Il n'est jamais resté qu'un personnage fictif. Or, le Golem était fait pour prendre vie. Il ressemble beaucoup plus aux robots que les savants essaient de créer.

Le rapport prétendu entre le Golem et les super-héros a été matérialisé par un Américain lorsqu'il a créé Shaloman. Au départ c'est une pierre, mais quand on dit à proximité: O vey voy, elle se transforme en homme musclé. Au moins le lien est clair.

Mais chez les grands créateurs de super-héros, cela n'a jamais été le cas. Stan Lee disait aimer profondément un personnage appelé le Sub-Mariner – Namor, prince d'Atlantis, seigneur des sept mers: allusion à la mythologie classique. En effet, disait-il, ce fils de Neptune était ambigu, car noble et bon en soi, il était également orgueilleux, et affrontait souvent les hommes de la surface, qu'il accusait de polluer son royaume. Il n'était donc pas un protecteur de la communauté humaine: pas du tout. Or, CAM02902-1.jpgdans une de ses aventures, on trouve un monstre qui semble bien avoir un rapport avec le Golem: car les savants d'Atlantis créent une bête hideuse, une sorte d'automate vivant, destiné à protéger leur cité, sans cependant qu'ils soient bien sûrs qu'elle leur obéira. Et naturellement Namor doit l'affronter, et la vainc. Or, cette bête ne s'appelle pas Golem, mais Béhémoth, du nom du monstre qu'on trouve dans la Bible, et que certains ont assimilé à l'hippopotame. Stan Lee le relie, lui, à la science-fiction et à Atlantis. Il se sentait plutôt redevable des mythologies classiques que du folklore juif, et on ne peut pas dire que chez lui le Golem soit plus important que les immortels de l'ancienne religion scandinave.

Les auteurs de super-héros faisaient des choix personnels, plus que communautaires. Ils émanaient essentiellement du romantisme allemand et leur trait remarquable est qu'ils œuvraient à une mythologie populaire, faute de mieux: leur culture les appelait à des formes d'art plus élevées, mais leur statut social les conduisait vers les comics.

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20/04/2015

Narration, prétexte au poème (Stefan Wul)

1412-wul-14_org.jpgStefan Wul est le pseudonyme que se choisit Pierre Pairault (1922-2003) pour publier ses romans de science-fiction – Oms en série, L'Orphelin de Perdide, Niourk, Noô... Un écrivain dont j'ai toujours apprécié l'imagination chatoyante, mais dont j'ai généralement trouvé les intrigues sans consistance. Il est l'un de ceux qui font dire que les auteurs français du genre se différencient fondamentalement de leurs homologues américains par une certaine incapacité à créer des récits solides, qui puissent donner aux mondes inventés une armature crédible. Les Français privilégient la poésie, pour ainsi dire; ou ce qu'ils entendent par ce mot, du moins.

Récemment, j'ai pu lire, de Stefan Wul, un traité théorique dans lequel il affirmait, effectivement, que l'intrigue n'était qu'une base sur laquelle la poésie pouvait se déployer. Il le disait pour expliquer son dernier livre, Noô, dans lequel un Terrien explore une autre planète sans que sa vie ou son âme soient jamais en danger...

Or, l'art du récit n'a rien de mécanique, comme on se l'imagine souvent. Il s'agit de rendre compte de la destinée, de représenter l'action divine dans le temps. L'intrigue a un ressort moral: elle pose la question du bien et du mal dans le cosmos et l'être humain. Comme le matérialisme a fait considérer que le monde n'avait pas de vie morale, l'héritage antique s'est réfugié dans ce qu'on peut appeler le roman bourgeois, où les questions morales sont restreintes à la société humaine. C'est de cette façon qu'est apparu le réalisme – Balzac, Stendhal, Flaubert. Car l'humanité au moins paraissait avoir une vie morale, dont elle témoignait par ses discours. Dans l'antiquité, l'univers tout entier était imprégné de moralité: le merveilleux, comme le miracle médiéval, manifestait les intentions des dieux. Et dans l'épopée, il était constamment présent.

La science-fiction est née de l'impression que le roman réaliste était étriqué: comme le 96904971.jpgsurréalisme, elle vient d'un rejet de la littérature bourgeoise. Même la prétention à exploiter les théories de la science témoigne d'une volonté de parler du monde en général - par exemple en y décelant une force providentielle de progrès.

Cependant, il a été remarqué que les auteurs français du genre se penchaient plutôt sur les évolutions sociales: ils avaient du mal à sortir des problématiques du roman traditionnel. Et cela explique aussi leurs intrigues molles: elles ne s'enracinent pas dans le cosmos dans son ensemble. Ce qui peut venir en l'homme depuis la nature - l'amour, les accidents, la maladie, la mort – n'y trouve pas de place: n'y a pas de portée morale. Le rapport avec l'Évolution n'est pas établi. L'être humain s'y contente de subir ce qui vient de l'extérieur. L'intrigue manque donc de dynamisme.

Comme souvent chez Stefan Wul, il est spectateur ébloui, mais passif, des merveilles qui lui apparaissent.

Or, l'âme humaine est telle que le merveilleux ne lui apparaît substantiel que s'il a une portée morale. Dès qu'une histoire commence, et que quelque chose d'inhabituel survient, l'enfant demande: Est-ce le bien? Est-ce le mal? C'est la question fondamentale à laquelle se doit de répondre tout conteur. Sinon, ce qu'il invente paraît gratuit et sans substance: invraisemblable. C'est le paradoxe: consciemment, on peut rejeter l'idée que l'univers ait une âme; le récit n'attire que s'il part du principe qu'il en a une. Le récit est d'emblée un tableau mythique du monde.

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14/04/2015

Jeanne d'Arc et Green Lantern

jdarc3.jpgLe scientisme ne doit pas faire dater les super-héros de l'invention des machines, comme il arrive parfois; leur essence reste mythologique.

Jack Kirby a surtout popularisé Thor, qui sous son crayon évoluait certes dans un monde futuriste plein de fabuleuses machines, mais celles-ci en réalité étaient d'abord une ruse, un procédé rhétorique pour symboliser la puissance des Immortels. Est-ce que les anciens ne mettaient pas des éclairs dans la main de Jupiter, une lance dans celle de Minerve sa fille? Le monde moderne invite à placer des machines parmi les dieux, mais il s'agit alors de machines différentes, vivantes, animées de l'intérieur, supérieures à celles des êtres humains – selon ce que dit aussi Kirby.

Jeanne d'Arc tenait sa force et ses pouvoirs de l'archange saint Michel, et Green Lantern de mystérieux Gardiens de l'univers; la différence n'existe que dans la mise en scène - ou mise en œuvre terrestre - de ce don divin. Plusieurs images de Jeanne d'Arc la montrent recevant une épée de l'ange et des fées qui l'accompagnent. L'épée d'Amédée VI le Comte Vert, une fois bénie, devenait un sabre de feu confié à lui par les êtres célestes, dans les épopées que les Savoyards firent de lui; l'anneau de Green Lantern était invisible, lorsqu'il le portait sous sa forme de simple mortel!

Les anciens mêlaient dans leurs représentations le spirituel et le matériel, assimilaient les hommes aux dieux qui les habitaient, les objets aux forces qu'ils contenaient, les fétiches aux esprits qui les animaient; il en était 9378eba4349fe9eafb8dacaa4c78cfff.jpgparticulièrement ainsi dans l'art; mais le christianisme, prenant modèle sur la Bible, l'a placé aussi dans l'histoire, et c'est ainsi que fut créée la légende dorée – dont Jeanne d'Arc est un des derniers personnages.

La Renaissance a rétabli la vieille coupure cicéronienne, entre l'histoire et la poésie, et le scientisme a marginalisé la seconde. Mais elle est naturelle à l'être humain; elle a donc créé dans le scientisme la protubérance, l'anomalie qu'on appelle science-fiction. Le totalitarisme soviétique, pareillement, a inconsciemment réintégré le religieux en le reportant sur la figure du Chef!

Les grands artistes néanmoins ne sont pas dupes. Jack Kirby faisait dire, à l'un de ses superbeings - de ses New Gods -, dans sa série grandiose Fourth World: « But the Gods are ever near!... A part of men's lives!! Giant reflections of the good and evil that men generate within themselves ». Il avait saisi que les super-héros étaient des émanations de la vie morale, en étaient les symboles: ils sont nés de l'âme. Et en même temps, ils sont l'image de ce qui mystérieusement l'anime par delà les limites du corps. Jeanne d'Arc représente une tendance de l'âme, une force intérieure, et en même temps elle fut mue par une puissance spirituelle qui la dépassait, qui était présente à l'extérieur, dans le cosmos. Elle était donc un super-héros, et si l'on cherche en elle des traces de merveilleux scientifique, il faut se dire que l'armure qu'elle revêtait habituellement n'était pas faite sans une certaine science technique dont je m'avoue incapable, étant assez incompétent en la matière. Peu importe la machine. Elle aurait pu en avoir une! D'ailleurs, De Gaulle, lui aussi relié à la Providence, selon ses propres dires, les utilisait abondamment. Ce n'est qu'une question d'époque.

Mais les artistes et écrivains français ont fréquemment, à l'égard du merveilleux chrétien, une aversion qui tient de l'intolérance et de l'aveuglement; il y a chez eux tout le poids de la tradition parisienne et voltairienne, peut-être.

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10/04/2015

Science-fiction et religion des machines

11017241_771304966298852_990417100352798590_n.jpgLa science-fiction attribue aux machines du futur des prérogatives que les vieux récits attribuaient aux dieux: la création des êtres vivants, le voyage dans le temps, le déplacement instantané dans l'espace.

C'est Dieu soufflant dans l'argile et créant l'Homme, c'est Dieu à la fois dans le présent, le passé et le futur et embrassant le Temps d'un seul regard, c'est Dieu à la fois dans le Ciel et sur Terre, dans les astres et dans les êtres humains.

La science-fiction agit de cette façon sans une once de preuve que les machines aient de telles capacités; mais sa rhétorique est convaincante, et puis de toute façon on a envie d'y croire: du coup, peu d'efforts de persuasion sont nécessaires.

Elle se pose comme scientifique, à peu près comme la théologie catholique avant Galilée.

À cet égard comme à d'autres, l'humanité actuelle est relativement crédule, ayant besoin de merveilleux, et étant trop attachée à la matière, au corps, pour le chercher dans le monde spirituel. La science-fiction en profite, et la communauté scientifique, comme on appelle ce nouveau clergé, aussi: on met sur elle les espoirs de salut. Ce qu'elle dit est volontiers parole d’évangile.

En faisant comme s'il n'y avait pas de spécificité du vivant, comme s'il était indifférent que l'être humain soit mort ou vivant lorsqu'il entre dans un trou noir ou voit ses particules aller instantanément d'un endroit à un autre, elle l'absolutise, le théorise, le divinise - et rend aisée pour lui l'attribution de facultés divines. Or, il n'y a rien dont on rêve plus.

La foi en la Science découle également de la peur: l'incapacité de l'être humain à franchir les limites que lui ont imposées la nature crée une forme d'angoisse. Quand surgit un discours qui a l'air vrai et qu'illustrent des machines qui envahissent l'existence, l'âme prend feu: enfin la lumière se fait voir!

La science-fiction est la mythologie correspondant à cette foi.

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28/03/2015

Le culte de la clarté

79948636_p.jpgUn jour j'ai regardé à la télé le compte-rendu d'un procès dans lequel un suspect avait raconté une histoire cohérente qui le dédouanait; comme on lui faisait remarquer que le récit était d'une clarté limpide, l'avocat de la partie civile s'écria: C'est clair mais c'est faux.

D'où vient pourtant que la clarté donne le sentiment du vrai? On sait que l'éloquence française s'est beaucoup targuée de cette clarté céleste; il y en a même qui, vouant un culte au classicisme, ont osé dire que la grandeur de la littérature française était toute dans cette clarté. Et d'autres croient que la langue française est la meilleure du monde parce qu'elle est la plus claire. À l'école, on soumet également les professeurs et les élèves à ce dogme de la clarté, qui sauverait la conscience de tout.

En pratique, il les enferme dans un carcan. Ce qui est trop clair vit d'idées banales et déjà acceptées, rejette le prospectif. On saisit alors la véritable origine en France de l'obsession de la pensée commune; une pensée originale n'est pas claire: elle surprend; pour la comprendre, il faut la répéter.

Victor Hugo s'est beaucoup érigé contre ce classicisme, qui faisait par exemple médire de la littérature allemande, insuffisamment claire aux yeux de la critique française. Même Shakespeare subissait ce reproche: il était confus.

Mais il était imaginatif: la clarté trop parfaite ne laisse plus rien au mystère, ne peut reprendre que des images admises. On peut en saisir l'espèce de sclérose qui saisit jusqu'au monde de l'entreprise en FMallarme.jpgrance, ses absences d'innovations, dans une époque qui, coupée du romantisme, est devenue d'un néoclassicisme affreux.

Pourtant Mallarmé, nourri de littérature anglaise - de Shakespeare, de Poe -, avait assuré que

Le sens trop précis rature
La vague littérature

Mais rien n'y a fait, il a fallu, cent ans plus tard, se soumettre de nouveau à Boileau, et regarder Racine comme le sommet de la littérature.

La vérité est qu'il faut toujours équilibrer la clarté et le sens du mystère. Il faut pénétrer le mystère en toute clarté sans lui faire perdre son essence. Quelqu'un qui sut bien le faire est Goethe, à la fois classique et romantique. Lui peut servir de modèle. Mais son Second Faust a fait hurler des générations de critiques, en France; il n'a été admiré que par les surréalistes.

François de Sales gardait aussi une tendance baroque, au sein de son classicisme; mais on lui préfère des écrivains jansénistes. Le catholicisme savoyard a constamment conservé un contact avec les mystères de l'histoire ou de la nature, comme l'atteste l’œuvre de Joseph de Maistre; en France tout était imité à la doctrine clairement énoncée par Bossuet et ses adeptes: comment être surpris que le peuple se soit révolté? C'est des profondeurs obscures, incertaines, que monte ce qui devra se matérialiser plus tard. On ne doit pas lui verrouiller l'entrée par la recherche d'une clarté idéale dont la vie s'enfuit parce qu'elle n'est liée qu'au passé, à ce qui a déjà été établi, les traditions - et qui désormais est mort. Il faut savoir supporter de vivre avec l'inconnu.

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26/03/2015

Le latin à l'école

Rome.jpgLe gouvernement français a, dit-on, l'intention de supprimer l'option Latin dans les collèges. Beaucoup s'en émeuvent, et en principe comme j'aime le latin ils ont ma sympathie. Mais la vérité est que leurs arguments les plus visibles m'ont choqué et agacé, car ils défendent le latin dans ce qui m'a toujours paru le moins défendable: il aurait une portée civique parce que l'ancienne Rome serait à l'origine du régime politique français. Cette idée m'a toujours heurté, parce qu'en réalité elle conçoit l'enseignement comme invitant les jeunes générations à vouer une sorte de culte au système en cours, comme donnant à celui-ci une force de fétiche immortel.

En outre, au sein même du latin, cela renvoie à la partie la plus ennuyeuse de son enseignement: l'étude des institutions romaines. Je ne dis pas qu'on ne peut pas y trouver de l'intérêt, surtout lorsqu'on observe de quelle manière ces institutions ont été originellement mises en place: car l'Esprit présidait à leur fondation. Mais l'enseignement officiel se contente d'avoir sur ces institutions un regard technique, n'y scrutant pas spécialement l'âme profonde - n'y cherchant pas la figure de Jupiter. D'ailleurs l'histoire romaine elle-même est remplie d'indications d'évolutions institutionnelles qui ne sont au fond utiles que pour les anciens Romains: Tite-Live peut être passionnant lorsqu'il évoque des gestes symboliques, des actions grandioses, mais on peut comprendre que pour des adolescents, ses développements sur les procédures de gouvernement, 1024px-Maccari-Cicero.jpgle poids respectif des tribuns et de l'aristocratie, peuvent apparaître comme parfaitement abscons. Cela ne s'applique même pas correctement – bien qu'on prétende le contraire -, à la République française - et au moins la lecture attentive de Tite-Live permet à cet égard de constater un relatif mensonge. Car la République française prétend que la droite et la gauche, c'est comme le parti de la noblesse et celui de la plèbe, mais dans les faits la gauche française est aristocratique aussi, de telle sorte qu'à Paris on s'emploie plutôt à écarter du pouvoir la plèbe et à faire gouverner constamment une élite. Et la raison en est que la France n'est pas issue organiquement de l'ancienne Rome, qu'elle ne l'est que symboliquement, théoriquement, dans le discours. Son origine organique, réelle, est dans le royaume des Francs qui ont décidé de parler latin et de s'inscrire dans la lignée de la Rome chrétienne et de l'empereur Constantin. Or, à l'époquecharlemagne02.jpg carolingienne, ils ont créé une littérature latine passionnante, et tous les écoliers devraient étudier la Vie de Charlemagne d'Eginhard: un texte sublime, qui montre des Francs parfaitement fidèles à leurs coutumes propres mais désireux d'intégrer l'empire chrétien d'Occident. C'est imité de Suétone, mais c'est presque plus intéressant.

Les programmes de l'enseignement du latin sont donc assez mal faits. Les professeurs qui s'en sortent sont ceux qui les orientent vers la mythologie et la religion antique par l'étude de Virgile et Ovide ou des tragédies de Sénèque; car pour cela c'est immortel, grandiose, réellement universel. Mais les deux consuls de la république romaine n'ont rien à voir avec cet héritier de Constantin qu'est le Président de la République française - lui qui sans cesse réclame l'unité culturelle du territoire comme s'il en allait de la présence de son bon génie - au rayonnement bien sûr universel! Même Auguste ne se souciait pas de faire parler sa langue à tout le monde, il se contentait de demander aux peuples intégrés un tribut annuel, comme dans le Saint-Empire romain germanique. La France ne l'a pas réellement pris pour modèle; ceux qui l'ont fait ont produit beaucoup de discours, mais ils n'ont que peu changé le réel.

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18/03/2015

Manuel Valls contre Michel Onfray

Onfray564.jpgOn a vu souvent les chefs des gouvernements de François Hollande s'en prendre à des particuliers parce qu'ils ne respectaient pas ce qu'ils regardaient comme la bonne morale – et qui se mêlait assez clairement, en fait, aux intérêts des gouvernements en question. Cela a été le cas avec Gérard Depardieu, et plus récemment avec Michel Onfray, accusé de perdre ses repères parce qu'il préfère une analyste juste d'un catholique réactionnaire à une analyse fausse d'un progressiste agnostique. Michel Onfray entend s'affranchir des lignes partisanes, rejette le sectarisme, et c'est ce que j'apprécie dans ses postures publiques: il se réclame de la liberté en tant qu'homme et du sentiment de la vérité comme philosophe. Peu importe ensuite si je partage ou non ses sentiments; d'ailleurs je n'ai pas lu ses livres. Mais le droit pour les philosophes de s'exprimer librement, de ne pas avoir de comptes à rendre aux chefs de gouvernements et de partis, me paraît fondamental. Les politiques doivent-ils se substituer aux autorités religieuses, créer une nouvelle religion d’État, purement laïque - ou dite telle? Je ne crois pas. Leur rôle est d'exécuter la volonté du peuple, et non de la modeler selon ce qu'ils croient être un bien supérieur.

Michel Onfray a saisi depuis longtemps que le centralisme a un effet culturel dévastateur: contre les intellectuels parisiens trop proches du pouvoir, il a constamment réclamé la liberté de s'adonner publiquement à la philosophie à Caen, en Normandie. Naturellement, autant que je puisse en juger, il den48_tony_001f.jpgest assez centré sur lui-même - ou alors sur la tradition normande, et s'il a fait l'éloge dans un petit livre de sa compatriote Charlotte Corday, qui tua Marat, il n'a pas généralement pas défendu le régionalisme ailleurs: or la Normandie, même si elle a ses originalités, est culturellement proche de Paris. Il ne semble ainsi pas être conscient que l'athéisme, qu'il prône, est une philosophie plus régionale qu'on ne s'en aperçoit en général: certaines provinces l'ont plus développé que d'autres. Les guerres de Vendée sont liées par exemple à cette réalité historique. Mieux encore, il parle de l'Islam sans sembler savoir que l'arianisme par plusieurs philosophes fut rapproché de cette religion; or, dans certaines régions de France, loin de la Normandie, cet arianisme, notamment sous la forme du catharisme, eut beaucoup de succès.

Je suis persuadé, pour ma part, que le climat est pour beaucoup dans la forme que prend la religion ou la philosophie dans une région du monde donnée, et que la liberté individuelle consiste aussi à assumer ce climat. Le catholicisme savoyard s'est toujours nourri du paysage alpin, le catholicisme breton toujours nourri de la lumière tamisée des forêts, ou de l'éclat de la mer: Victor Hugo l'a dit, il a eu raison.

Dans une région très soumise à l'ordre rationnel, Dieu tend à s'estomper. L’État semble pouvoir assumer son rôle d'ordonnateur cosmique. Et le fait est qu'Onfray propose souvent d'imposer depuis l’État central une protection sociale renforcée, comme s'il pouvait créer la justice sur terre. Ce qui n'est d'ailleurs pas une position très originale. On peut aussi la penser liée à son éducation catholique, ou à son ancien statut de fonctionnaire.

Cela dit, il est libre de penser ce qu'il veut, et je m'oppose à ce qu'un gouvernement lui fasse à cet égard la leçon; pour moi, face aux philosophes, les politiques ont un devoir de réserve. Ils n'ont pas à s'en prendre à tel ou tel. La bonne philosophie ne surgit jamais de la contrainte: mais toujours de la liberté, dans laquelle la pensée, parvenant à assumer ses droits illimités, s'oriente selon une logique d'un ordre supérieur - caché, mais présent dans l'univers même. Qu'Onfray ne la suive pas toujours n'y change rien.

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14/03/2015

Égalité des sexes et rationalisme (André Breton)

Moreau,_Gustave_-_Hésiode_et_la_Muse_-_1891.jpgOn se souvient de l’agitation, l'an passé, autour de la théorie des genres et de l’indifférenciation sexuelle. Elle peut traduire, sans doute, un conservatisme, mais, au-delà, elle traduit une inquiétude face à une vision abstraite de l’être humain qui en fait essentiellement un mécanisme doué de raison. Or, réduire la femme à cela apparaît comme particulièrement choquant. N'a-t-elle pas été une muse – une divinité sur terre – pour tant de poètes, de peintres, de sculpteurs, de héros?

André Breton n’a eu de cesse, en son temps, de dénoncer le rationalisme, le regardant comme foncièrement masculin, et comme, par conséquent, propre à organiser et à justifier les inégalités en faveur des hommes. Et même quand il s'agit de corriger celles-ci, on s'emploie à nier le pôle féminin de l'univers, et à faire de la femme non pas seulement l'égale de l'homme, mais son exact semblable. Le piège d'une telle démarche étant que le pôle masculin de l'univers continuant d'être regardé comme le seul valable, la femme n'est reconnue comme l'égale de l'homme qu'autant qu'elle l'imite parfaitement, s'arrachant à ce qu'on ne suppose dû qu'à une éducation réductrice, alors qu'en elle résonne en réalité le pôle cosmique féminin qui est la moitié de l'univers, comme disait Marivaux. L'égalité ainsi n'est pas dans l'assujettissement de la femme au rationalisme que lui permet l'accès libre aux études universitaires, mais dans la reconnaissance, d'emblée, de ses qualités propres, de sa tendance spontanée à l'intuition, à l'intériorisation, à l'émotion – et au refus de considérer que le rationalisme est la philosophie obligatoire de toute l'humanité. Ainsi, justement parce qu'elle doit être ouverte à tous et n'avoir aucune forme de restriction dogmatique, André Breton s'indignait de ce que l'Université n'accordât aucune place à la théosophie – celles de Louis-Claude de Saint-Martin et d'Éliphas Lévi, notamment.

La femme est libre d'emblée, sans condition – sans nécessité d'adhérer au rationalisme spontané de l'homme.

À vrai dire, cela peut être rapproché des protestations de certains musulmans qui disent que le socialisme les accepte du moment qu'ils ont commencé par renoncer à leur qualité de musulmans, c'est 17.jpgà dire qu'ils ont adopté le rationalisme inhérent au socialisme, et ont rejeté leur penchant pour la foi, le sentiment en faveur du monde divin. Car comme les musulmans en France appartiennent volontiers au peuple, les socialistes étaient censés les représenter, mais cet écueil s'est trouvé fréquemment sur le chemin.

Voici, quoi qu'il en soit - et pour en revenir au problème de la femme -, une citation précise d'André Breton: le temps serait venu de faire valoir les idées de la femme aux dépens de celles de l'homme, dont la faillite se consomme assez tumultueusement aujourd'hui. C'est aux artistes en particulier, qu'il appartient, ne serait-ce qu'en protestation contre ce scandaleux état de choses, de faire prédominer au maximum tout ce qui ressortit au système féminin du monde par opposition au système masculin, de faire fond exclusivement sur les qualités de la femme, d'exalter, mieux même de s'approprier jusqu'à le faire jalousement sien, tout ce qui la distingue de l'homme sous le rapport des modes d'appréciation et de volition... Que l'art donne résolument le pas au prétendu « irrationnel » féminin, qu'il tienne farouchement pour ennemi tout ce qui, ayant l'outrecuidance de se donner pour sûr, pour solide, porte en réalité la marque de cette intransigeance masculine, qui, sur le plan des relations humaines à l'échelle internationale, montre assez, aujourd'hui, de quoi elle est capable (Arcane 17, 1944). La femme tend les bras, réunit, disait Breton: l'homme divise en voulant s'imposer.

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04/03/2015

Culture écrite, culture orale

feb2.jpgLa tradition juive, dit-on, a distingué la tradition écrite – les textes sacrés, canoniques – et la tradition orale, rapportée en partie dans le Talmud, ou bien le Zohar, dont l'extension est infinie, et permet à la lettre de rester vivante, de guider vers l'esprit qu'elle contient.

ais à notre époque, tout s'écrit ou peut s'écrire, et la culture orale n'est plus prise tellement au sérieux, parce qu'au fond on ne s'occupe pas de la vie que la culture peut contenir ou pas. En réalité, pour la plupart des gens, la culture est comme les machines, quelque chose d'absolument mort mais qu'on ne peut pas distinguer foncièrement du vivant - puisque le vivant lui-même est traité comme s'il était quelque chose de mort. On n'évoque que les éléments chimiques, ou matériels, au point qu'on pourrait en arriver à dire, si un instinct ne retenait pas - si un effroi ne l'empêchait pas -, qu'un cadavre est aussi vivant qu'un homme vivant, puisqu'ils sont tous les deux un corps. Certains du reste contournent l'effroi en prétendant que le cadavre est simplement un corps vivant qui a perdu un élément chimique quelconque et est en train de devenir autre chose, qui est, somme toute, tout aussi vivant. Les beaux raisonnements ne manquent pas, voire les fantasmes, quand il s'agit de donner raison à une conception matérialiste qui réduit le vivant à un mécanisme; la méthode scientifique peut être brandie – bien que nulle part dans le monde personne n'a pu faire l'expérience d'une machine s'animant d'elle-même. Cela n'empêchera pas de prétendre que les astres sont de grosses machines – ou les animaux de petites.

Mais un son n'est vivant que s'il est prononcé par une vraie bouche. Rendu par des lettres de l'alphabet, il est mort, et il s'ensuit qu'un écrit est plus mort, moins vivant qu'une parole prononcée.

Naturellement, à cela, il faut opposer deux arguments: d'une part, on peut rendre vivante une parole écrite en se la prononçant avec des sons mentaux vigoureux, ou en la lisant à haute voix - comme le font les acteurs. D'autre part, on voit des orateurs, ou des acteurs, s'animer artificiellement, et être en réalité incapables de mettre de la vie dans leurs discours.

Mais il reste que les traditions orales doivent être infiniment respectées, parce qu'elles contiennent une sagesse spontanée, qui vient de la vie même - de l'âme. La pensée qui en émane porte avec elle les flux qui donnent forme au monde. D'un autre côté, l'écrit permet la précision de la pensée: il n'a pas le côté fluctuant et incertain de ce qui vit; car là tout est visqueux, gluant, humide, mou, informe. Dans le mort, au contraire, tout est pur, net, rigoureux, mathématique, métallique - minéral. Les progrès énormes de l'intellect humain, depuis quelques siècles, sont indéniablement liés à la prédominance de l'écrit: le protestantisme, en privilégiant l'écrit imprimé sur l'interprétation orale, a joué un rôle considérable dans cette évolution. L'alphabet romain, profondément abstrait, a renchéri dans cette direction.

Rien n'est à rejeter; il faut au contraire chercher à vivifier constamment l'écrit par l'oral, l'idée par griot.jpgl'image, d'un côté; à approfondir intellectuellement l'oral grâce à l'écrit, de l'autre. Alors on aura un langage à la fois vivant et intellectuel – et c'est dans cette alliance qu'en réalité l'esprit se saisit. À l'écrit, c'est le rôle en particulier de la poésie – si on l'entend au sens vrai du terme. Et à l'oral, de la confrontation avec la littérature.

Beaucoup de grands poètes ont enrichi leurs œuvres de traditions orales africaines: les griots sont pleins de vie. Mais l'épopée, si elle a paru perdre à l'intellectualisation des images, en trouvera une profondeur inconnue, lorsqu'elle aura réussi à pénétrer de vie la pensée abstraite – et s'imposera à nouveau. Lorsque les griots auront fait glisser dans l'écrit leurs inventions, l'on assistera à une forme de renaissance, en littérature.

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28/02/2015

Marianne, divinité de Lamartine

MariannedeTheodoreDoriot.JPGL'habitude d'appeler la République française Marianne, quoiqu'elle vienne du dix-huitième siècle, a commencé surtout à partir de la révolution de 1848, dans laquelle Alphonse de Lamartine jouait un si grand rôle. C'est à partir de ce moment qu'on a voulu matérialiser cette idée, et Lamartine a proposé pour modèle sa propre épouse, qui s'appelait également Marianne.

Une origine remarquable, car quoique Lamartine fût républicain, il n'avait rien d'un matérialiste, et il croyait aux anges habitant les astres, lesquels il décrivait comme des voiles dont on ne voit ni l'embarcation ni le pilote. À la fin de son roman autobiographique Raphaël, il affirme même que Julie Charles, après sa mort, habitait de sa présence lumineuse toute la vallée du Bourget, où il l'avait rencontrée et aimée. Et il ne faut pas croire qu'il s'adonnait en disant cela à la rhétorique; il était convaincu que le poète, quand il voyait une lumière s'exhaler d'une femme, distinguait l'invisible!

Il n'était pas friand de merveilleux, mais il regardait comme réelle l'âme des choses. Il laissait les anges aux étoiles; lorsqu'il peignait l'esprit d'un ensemble terrestre, d'un paysage, il aimait à évoquer plutôt un homme ou une femme du passé, qui l'avaient marqué, qu'il avait connus. Mais il affirmait, dans le même temps, que les hommes et les femmes, après leur mort, se mêlaient aux astres et à leurs anges: on pouvait donc confondre les anges et les saints, comme au temps de François de Sales. D'ailleurs, dans le vent, il disait souvent entendre le froissement des ailes des anges, ou le murmure des esprits.

Marianne, avant d'être représentée, figurait la mère patrie, dont les Français étaient les enfants, et qu'elle protégeait: ange féminin, comme était souvent dans l'antiquité la déesse Vénus, appelée mère des dieux et des hommes par les poètes. Et de fait, la doctrine s'imposa rapidement, dans les milieux républicains, que les dieux étaient des créations des peuples: Rousseau l'affirme, dans le Contrat social. Mais la patrie, elle, est une réalité ontologique. Elle s'est engendrée elle-même, pour ainsi dire: elle a surgi du néant. Ou elle existe de toute éternité.

Le poète antique qui en particulier faisait de Vénus la mère des dieux et des hommes est le Romain Lucrèce, disciple d’Épicure: son De Natura Rerum avait eu un succès énorme au dix-huitième siècle; Voltaire en était fou. La nature y est une force maternelle - une matrice cosmique. L'épicurisme lui-même s'est imposé en France, et à Paris, au cours du siècle des Lumières. La nature de ce qu'on peut nommer la mythologie républicaine - une mythologie sans Dieu, pour ainsi dire - s'en éclaire.

Naturellement, la sainte Vierge avait souvent remplacé Vénus, dans la doctrine chrétienne; mais elle était alors mise en rapport avec un dieu Père. Vénus n'en avait pas besoin.

La sainte Vierge avait figuré, aux cieux, l'amour cosmique, et elle se tenait, disait-on, sur le trône8012115208_1d83fa58c3_o.jpgabandonné par Lucifer lors de sa chute; or Lucifer était l'étoile de Vénus apparaissant devant le Soleil, le matin. À Lyon, Lug, qui a un rapport aussi avec la lumière, fut justement assimilé à Vénus. Sur le mont Fourvière - Forum Veneris - se tient aujourd'hui la Basilique Notre-Dame...

Il s'agissait certainement d'une divinité gauloise christianisée - en rapport peut-être avec la Galathée mère des Gaulois qu'Honoré d'Urfé plaçait dans le Forez, aux portes de Lyon... Ne retrouve-t-on pas Marianne? Honoré d'Urfé était fervent catholique; mais son Astrée a marqué toute la littérature classique: Rousseau et Voltaire l'avaient lue; Lamartine la connaissait.

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20/02/2015

La religion nouvelle de Vincent Peillon

9782246603917-T_0.jpgDans un récent article de son blog, John Goetelen rapportait des propos de l'ancien ministre français Vincent Peillon, affirmant que la laïcité devait être la nouvelle religion enseignée à l'école, et que le socialisme était la religion de l'avenir. Il ajoutait que la révolution matérielle devait seconder une révolution morale plus grande qu'elle. C'est assez remarquable, en ce que cela semble révéler ce qui habite en profondeur beaucoup d'hommes politiques - bien sûr en France, mais pas seulement.

Mais ce qui laisse perplexe, dans ces affirmations, est la croyance qu'on peut créer une religion sans mythologie. Car les fondateurs du principe de laïcité pensaient qu'elle était justement cela, qu'elle ne conservait des religions que la conscience morale. C'est l'illusion qu'on peut développer cette dernière juste par l'intellect, ou l'autorité du gouvernement - illusion qui semble présider aux sermons auxquels se livrent souvent les dirigeants, en particulier ceux qui ont accès à des postes munis d'une fonction sacerdotale: telle est, en effet, en France, la Présidence de la République. Honorer les chrysanthèmes, c'est bien participer à des rituels!

L'éducation républicaine, de fait, veut généralement prendre pour modèles de réussite des hommes politiques vivants qui, venus de leur province, et ayant passé les concours des grandes écoles, sont devenus des membres de la haute administration. Sa mythologie se limite à cela: la vénération de l'élite. J'ai entendu Ségolène Royal s'exprimer en ce sens. Elle voulait que les chefs redeviennent des exemples pour la jeunesse!

Il n'est pas difficile de saisir pourquoi cela ne fonctionne pas. Cela paraît artificiel, fallacieux. Les grands héros, qui l'ignore? ne passent pas forcément les concours des grandes écoles. Et puis on sait parfaitement que cette mythologie est la même que celle qui fut pratiquée dans la Russie soviétique, et chute1.jpgque cela n'a pas marché: à présent, on s'en moque bien. On se moque pareillement des Chinois et des Nord-Coréens, qui ont fait, ou font, dans les mêmes travers. Les grands hommes parvenus au sommet de l’État se sont effondrés: leurs statues sont tombées; encore récemment, on l'a vu dans presque tous les pays arabes.

Cette mythologie nous rappelle les poèmes, récits et discours à la gloire de Staline et Mao dont se sont rendus les auteurs tant d'illustres écrivains français: Éluard, Aragon, Malraux... On raconte qu'Elsa Triolet elle-même interdisait de dessiner Staline, de le représenter, prétendant que cela le rabaissait toujours. Qui peut prendre cela au sérieux?

Les figures qui peuvent inspirer la jeunesse n'ont pas besoin d'être des hommes vivants, plus élevés socialement que les autres; elles peuvent aussi être de grands héros du passé, ayant accompli de 30830_iiieme-republique-100-francs-genie-avers.jpggrandes choses parfois contre la tendance du présent. Rousseau recommandait la présentation et l'éloge des grands hommes de la république de Rome; le culte des saints renvoyait aussi au passé.

Il faut que les grands hommes apparaissent comme incarnant des forces objectives de l'univers, et non comme correspondant aux fantasmes d'une société saisie dans un lieu et un temps donnés. Il faut une mythologie qui s'assume comme telle. Hugo l'avait compris, lorsqu'il montrait, derrière son républicain Gauvain, l'ange de la justice et de la vérité qui déployait ses ailes et brandissait son glaive. Si on voue un culte à Jaurès, il faut montrer qu'un bon génie lui parlait à l'oreille, venu du Ciel! Un ange, une fée - Marianne même, peut-être. C'est à ce romantisme qu'il faut retourner. Il me paraît bien plus inspirant.

Parler dans l'abstrait ne suffit pas. Compter sur la télévision qui enjolive le présent, est vain.

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16/02/2015

La fin des anges, le début de la modernité

Michel-Maffesoli.jpgDans un article récemment publié au Figaro, Michel Maffesoli, s'exprimant sur le dernier roman de Michel Houellebecq, a osé révéler que la critique littéraire avait décrété que la modernité avait commencé quand on en avait eu fini, dans les récits, avec les anges. Officiellement, parle des anges qui veut; chacun est libre; dans les faits, dès qu'on en parle, on est projeté dans l'enfer social, comme eût dit Victor Hugo.

Et c'est là que me revient en mémoire que, justement, une édition de ses Misérables destinée aux écoliers a censuré l'allusion aux anges qui accueillent Jean Valjean à sa mort. Car Hugo parlait souvent des anges, en fait. L'interdiction de le faire doit dater de la Troisième République, et la modernité avoir commencé très tard! D'ailleurs, même quand ils étaient progressistes, on accuse les romantiques d'avoir été rétrogrades précisément parce qu'ils étaient friands des anges: Chateaubriand, Lamartine, Vigny, tous en ont parlé.

Dans la science-fiction – au moins en France -, il est pareillement interdit de relier les superhéros aux anges - alors que le rapport est souvent manifeste, évident. Il faut affirmer que les anges sont en fait des extraterrestres mal appréhendés par la faible intelligence de nos ancêtres – alors qu'il est surtout BURNE-Jones,_Edward_Days_of_Creation_(First)_1870-1876.jpgévident que les extraterrestres sont des archétypes mal appréhendés comme la même chose que les anges par le matérialisme moderne.

Il est entendu que la littérature médiévale chrétienne, ou même le merveilleux catholique, toujours pleins d'anges, ne sont pas modernes; et donc, qu'ils sont répréhensibles. François de Sales n'est pas un auteur recommandable. Le Coran contient aussi des développements sur les anges; du coup, entend-on, il n'est pas compatible avec la modernité! Car on peut dire que c'est surtout pour son traitement de la femme, ou de la liberté religieuse; mais on en a vu lui reprocher d'être trop gnostique, de contenir trop d'êtres spirituels – de parler trop des anges.

Le bouddhisme lui aussi est plein de divinités secondes: mais souvent, comme on veut le croire moderne, on les passe sous silence, ou on complique la chose en leur donnant des origines psychologiques mystérieuses. La vie canonique de Milarépa (grand nom du bouddhisme tibétain) contient bien des messagères célestes, anges à visage de femmes, ou alors des démons: êtres spirituels qui soit guident le noble ermite vers la lumière, soit sont mis au pas par lui. Bouddha Sakyamuni, du reste, évoque les divinités hindoues, dans ses textes consacrés.

En un sens, je comprends les modernistes. Il est vrai que l'intellect épuré est censé entrer directement avec l'absolu, aller au-delà de tous les anges. Mais dans les faits, je ne sais s'il existe. La tendance mystique à mépriser les anges ou le merveilleux existait déjà du temps de François de Sales: il en parle. Et il dit que les âmes ordinaires ne sont pas en mesure de viser si haut, que le passage par les anges est nécessaire; et que si on s'y refuse, on reste seul avec soi-même. La modernité est peut-être un manque d'humilité; un excès de foi en soi.

Cependant je ne sais pas si, comme l'assure souvent Michel Maffesoli, on est entré dans une ère de merveilleux. J'ai pour le moment l'impression qu'il s'impose depuis les autres continents: l'Asie, l'Amérique, l'Afrique. Les Européens en restent à une culture sans anges. Même si, je l'avoue, mon premier poème, à l'âge de dix-sept ans, en contenait!

Mon sentiment reste, néanmoins, que si on ne perçoit pas, dans la Liberté, l’Égalité et la Fraternité, des forces spirituelles objectives, ces idées resteront lettre morte. L'intellect à lui seul ne fait pas réellement agir: il y manque le feu de l'enthousiasme, que donne la vision intérieure des vertus!

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12/02/2015

Frank Herbert et l'islamisme

6e72adebc41a970263fd0078b6fe32a9_large.jpegFrank Herbert est l'auteur du célèbre roman Dune, qui se passe dans le futur et sur plusieurs planètes; mais dans ce monde, la religion est loin d'avoir disparu. Et le plus étonnant est qu'elle n'est pas un simple élément psychologique ou sociologique: son contenu, largement inspiré par l'Islam, reflète des principes constitutifs de l'univers; il en vient de réelles métamorphoses, tant des hommes que de la planète Dune elle-même. Par son action, le héros, Paul Atreides, devient une sorte d'homme-dieu pouvant contrôler les forces de vie, présentes notamment dans l'eau.

On pense naturellement ce qu'on veut d'une telle philosophie, mêlant l'élémentaire au mystique; mais la force en est grande, et elle crée dans le roman un dynamisme, un élan qui manque par exemple à Pierre Bordage, grand imitateur en France de Frank Herbert: car lui aussi a parsemé son univers de Fremen_small4.jpgfigures mystiques; mais elles tendent à l'ornementation: elles ne fondent pas l'action même, n'en sont pas le moteur, et ne résonnent pas concrètement dans l'univers.

Peut-être, jusqu'à un certain point, est-ce le cas aussi chez Herbert; mais globalement, il a mieux su mêler le spirituel à l'action concrète - puisque c'est galvanisés par leur culte de Muad'Dib que les Fremen ont pu vaincre les armées ennemies.

Dans son roman, qu'on a dit écologiste, il présente des traditions islamiques sous un jour favorable: le mot Jihad est présent, et il exprime l'aspiration d'un peuple qui vit en communion avec son environnement - le désert torride. Ces hommes libres perçoivent les forces cosmiques cachées dans leur planète, et ils s'efforcent de s'en rendre maîtres. Ils se dressent contre l'empire galactique qui pactise avec l'ordre mécanique au lieu de sacraliser l'eau de la Vie – et de reconnaître la supériorité du flux magique de la foi sur la machine.

Paul Atreides, porté par eux, annoncé par leurs prophéties, fera la démonstration de cette supériorité.

Serait-il aujourd'hui encore possible, de faire un tel roman? On peut même se demander si, en France, cela l'aurait jamais été. La science-fiction n'y accorde que peu, somme toute, aux flux magiques de la volonté qu'enflamme une foi. Dans ses livres, Bordage présente un fanatisme religieux ressemblant au catholicisme comme quelque chose d'affreux, de coupé totalement des forces de Vie. Celles-ci se relient bien, comme chez Herbert, à du mysticisme guerrier_silence_bd2_c1.jpgoriental, mais de façon moins nette. La puissance des hommes du bien, fondée sur les mystères de l'âme, reste plus théorique. Elle est contre-balancée par la puissance également psychique et spirituelle des hommes du mal. Quant aux machines du futur, elles apparaissent comme essentiellement décoratives, dénuées de portée morale. L'action du coup a des enjeux moins clairs, et a du mal à avancer. C'est toute une différence d'approche.

On ne sait pas, en outre, jusqu'à quel point le roman de Herbert, très lu en France et dans le monde, a eu une influence sur ses lecteurs, jusqu'à créer de nouvelles représentations. Les événements actuels en portent peut-être la marque.

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