16/08/2014

L’art préclassique en Grèce

ocres_Pinax_fragment_Hades_et_persephone_Terre_cuite_H-_0-255_m.jpgQuand je suis allé en Grèce, j’ai pu découvrir, au musée d’Athènes, quelque chose qui m’a stupéfié et que je ne connaissais pas du tout: ce qu’on nomme l’art préclassique. J’ai trouvé ce qu’il en restait d’une profonde beauté, parce que cela tendait moins au réalisme et au rationalisme que l’art classique; il y avait encore, dans cet art ancien, plus hiératique, aux formes plus généreuses, une qualité orientale qui évoquait la puissance et la grandeur des mystères de l’ancienne Grèce avant qu’ils ne deviennent des événements mondains, avant qu’ils ne se galvaudent. Beaucoup de Romains de l’aristocratie, de fait, allaient se faire initier aux mystères d’Éleusis pour montrer qu’ils appartenaient à la fleur de l’humanité.
 
Cela rappelle la manière dont se sont moralement vidés les jeux d’Olympie, le comble étant la participation de Caligula aux épreuves, et l’obligation qu’il avait mise de le laisser gagner.
La mythologie grecque, dans cet art préclassique, tel qu’on peut le discerner par exemple dans les anciens frontons du Parthénon, était déjà présente - mais avec une expressivité qu’on ne reverrait Vieillard-fronton-est-temple-Zeus-Olympie-vers-460.jpgplus, une force, une pureté, le sentiment d’une cohérence extrême traduisant une piété réelle, face aux figures héroïques, moins mêlée au plaisir sensuel des formes équilibrées et mathématiques que l’art classique.
 
Je me souviens en particulier d’une sculpture d’Hercule luttant contre un serpent géant, et cela m’a paru être d’une puissance incroyable. Or, il ne faut pas croire que les Grecs aient renoncé volontairement à ces sculptures anciennes: en réalité, à cause des tremblements de terre, il fallait périodiquement refaire les sculptures, les frontons. On changeait de style de façon naturelle, sans le vouloir: on n’aurait pas abattu de vieilles idoles pour en bâtir de nouvelles. L’Asie fonctionne de la même manière: on y remplace périodiquement les œuvres de l’art religieux, qui ne sont, précisément, bonnes qu’au culte, et qui doivent, pour cela, être neuves et adaptées à la sensibilité des fidèles.
 
En littérature, on peut comparer Eschyle à Euripide pour se donner une idée de la différence entre les deux périodes artistiques d’Athènes que j’ai mentionnées. Une génération les séparait, mais si le 14613_Eschyle.gifsecond est raffiné, subtil, et encore puissant dans son art, le premier, plus pur, plus sincèrement religieux, moins talentueux et fin mais plus inspiré et imposant, suscitait à cause de cela l’admiration de Victor Hugo. Jean Racine, lui, préférait Euripide… 
 
Quand un dieu apparaît sur scène, chez Eschyle, il est effrayant, majestueux, splendide; chez Euripide, il est surtout gracieux: on sent déjà poindre le jeu poétique d’un Ovide, qui, malgré tout son génie, regardait les dieux davantage de l’extérieur que les tragiques grecs, les ressentait moins intérieurement: les mystères étaient plus éloignés des profondeurs de son âme.
 
Il en va ainsi: les civilisations s’élèvent, et quand elles arrivent au sommet, elles retombent; après sa période classique, la Grèce a surtout imité extérieurement les formes anciennes, percevant moins les dieux qu’elles recouvraient, et, en passant par les poètes d’Alexandrie, on est ainsi parvenu à Ovide - qui reste quand même, je dois le dire, un de mes poètes préférés. 
 
Ce n’est qu’après la conversion générale au christianisme qu’on a cessé de ressentir tout à fait les dieux de l’Olympe.
 
Ou alors s’est-on converti précisément parce qu’on ne les ressentait plus?

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14/08/2014

Gaudí contre le fonctionnalisme

Capricho_gaudi_201108.jpgOn se souvient que dans La Carte et le territoire Michel Houellebecq s’en prenait aux jurys de concours d’architecture en France, dominés à l’excès, de façon dogmatique, par le fonctionnalisme. Le père du héros Jed Martin a été lui-même architecte admirateur de William Morris, et a conçu des œuvres fondées sur la libre rêverie des formes, qu’il n’a jamais pu réaliser parce que les responsables n’en voulaient pas. Jed Martin, en les découvrant après sa mort, reconnaît toutefois qu’elles sont objectivement irréalisables, et j’ai, dans un article antérieur, reproché à Houellebecq de finalement donner raison aux fonctionnalistes - ou, du moins, de se résigner à leur omnipotence.
 
À Barcelone, j’ai pu voir qu’Antoni Gaudí évidemment n’était pas dans ce cas, puisque lui aussi concevait des formes étranges et a priori irréalisables. La basilique de la Sainte-Famille à cet égard est particulièrement frappante. Car il savait lui-même qu’elle ne pourrait jamais être achevée avant sa mort. On ne l’a d’ailleurs pas encore finie, plus d’un siècle après. Mieux encore, Gaudí concevait l’œuvre réalisée, matérialisée, comme ne montrant jamais qu’une partie de ce que l’artiste avait pu concevoir. L’œuvre, s’étirant vers l’infini, restait à jamais inachevée. Selon Georges Gusdorf, c’est l’essence du romantisme.
 
On saisit alors ce que n’ont pas pu comprendre les fonctionnalistes: administrateurs plus qu’artistes, ils obligeaient à ne projeter que des œuvres pouvant être physiquement terminées dans un délai raisonnable. L’idée de l’œuvre close est une marque éminente de classicisme; l’adaptation du discours au scientisme ne fait que le dissimuler superficiellement.
 
Rien n’empêchait, de fait, de bâtir au moins des fragments de ce qu’avait fantastiquement imaginé le père de Jed Martin. Mais la réalité est autre que celle qu’a dite Houellebecq: la question n’est pas celle de l’irréalisable, mais de la haine de l’imagination qui dépasse les limites du sensible.
 
C’est pour cette raison qu’on peut dire que Paris reste une ville fondamentalement classique, et que Barcelone est romantique. Peu importe qu’on s’y embrasse moins sur la bouche, qu’on y vive palau-guell-gaudi-barcelone_11.jpgmoins d’histoires d’amour: Paris est depuis longtemps une cité galante; cela n’a que peu à voir avec le romantisme véritable.
 
Le lien entre le modernisme de Gaudí et le mouvement Arts & Crafts de William Morris a du reste été établi clairement. L’idée de l’artisan transcendé par son feu spirituel par opposition au technicien maître de toutes les lois de la matière, tel qu’il fut glorifié par Eiffel, est présente chez les deux artistes. Le pendant littéraire existe également: Morris a écrit des poèmes et des romans nourris de littérature arthurienne, de mythologie germanique et celtique, et l’ami de Gaudí Jacint Verdaguer, qui à Barcelone a une place et un monument, a célébré en catalan l’Atlantide à l’origine de l’Espagne et la Catalogne médiévale, avec ses fées et ses chevaliers.
 
Cela a existé aussi en France, si l’on veut; mais cela n’a pas fleuri comme en Catalogne. Cela y est resté anecdotique. À la rigueur, et toute proportion gardée, il y a davantage de rapports avec ce qui s’est passé en Savoie - l’abbaye d’Hautecombe, le pont Charles-Albert aux gorges de la Caille, les romans gothiques de Jacques Replat, la poésie dialectale d’Amélie Gex… On y a plus regardé le rêve à réaliser que la réalisation à effectuer.

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06/08/2014

Diversité culturelle en Catalogne

29_1barcelona_13.jpgJe suis allé récemment en Espagne et un soir que je trouvais le vol des moustiques un peu bas et que la terre gardait un souvenir vivace de l’amour que lui avait donné le soleil avant son coucher - je veux dire qu’elle était encore bien chaude, si on me pardonne le mot -, j’ai allumé la télévision, et suis tombé sur la chaîne nationale qui m’a paru consacrée à l’Islam. Un cours d’arabe s’y donnait, et deux charmantes femmes voilées et un homme glabre y assistaient joyeusement et avec enthousiasme, pour les besoins du spectacle. Je me suis demandé si à la télévision française on pourrait voir une telle chose - et me suis dit que non. Et c’est dommage, car au moins à Barcelone - que j’ai visitée deux fois, durant ce séjour -, j’ai eu le sentiment d’une grande liberté, assumée dans une humeur assez bonne, et qui tranchait singulièrement avec l’esprit plutôt lourd qui règne à Paris. Il y avait des femmes voilées, et d’autres qui portaient des shorts très courts, et je n’ai ressenti aucune forme de tension, on s’y mêlait sans problème particulier.
 
Il faut dire que Barcelone est avant tout portée par l’enracinement dans la tradition catalane, qui exerce une poussée à laquelle le reste se soumet peu ou prou: le dynamisme local est assez grand pour entraîner à sa suite tout ce qui pourrait spontanément s’en écarter; ce n’est pas comme en France, où, faute de dynamisme réel, le courant républicain tend à s’en prendre à ce qui n’est pas lui, afin d’empêcher la concurrence.
 
Le patrimoine catalan suscite l’enthousiasme parce qu’il est républicain, certes, mais aussi parce qu’il plonge ses racines dans l’époque gothique - le catholicisme médiéval -, et se lie explicitement à la 1188845-l-univers-architectural-de-gaudi.jpgnature, le paysage. Gaudí, on le sait, s’appuyait sur ce qu’on appelle en architecture l’arc catalan, mais imitait également, dans leurs formes, les particularités du delta de l’Èbre ou du massif de Montsant. Le grand poète catalan Jacint Verdaguer, son ami, était prêtre, mais il chantait les Pyrénées, y situant des fées, et reliait toute l’Espagne à l’Atlantide: au fond du monde sensible, il y avait la mythologie.
 
L’architecture moderniste de Barcelone, d’un autre côté, était principalement financée par de riches industriels, eux aussi portés par l’enthousiasme, par le romantisme qui faisait renouer avec la Catalogne immortelle après un siècle de silence et la répression, au dix-huitième siècle, du roi de Castille. Cet enthousiasme proprement local dynamisait non seulement la culture, mais aussi l’économie, car les deux vont bien plus de pair qu’on ne l’imagine. Et aujourd’hui, la Catalogne est une des plus riches régions d’Europe, ce qui n’empêche pas sa capitale de comporter d’énormes voies piétonnes, ou d’interdire aux voitures ses vieux quartiers, ce que Paris ne fait pas, semblant comme enlisé dans ses habitudes, ses préjugés, ses certitudes, et ne connaître d’aucune façon l’enthousiasme barcelonais. Loin de placer les formes du paysage gaulois en son sein, il prétend lui imposer ses inventions propres - par exemple par le remembrement, ou les grandes régions qui viennent d'être votées. Loin de laisser libre cours à une fantaisie gaudienne, il s’assujettit lui-même à un fonctionnalisme que même Houellebecq a dénoncé.
 
Les classements internationaux font de l’Espagne un pays plus libre, plus démocratique, que la France; on a du mal à voir que ce soit faux, quand on s’y rend.

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29/07/2014

François de Sales, Jean Calvin et le monde antique

calvin_4.jpgJean Calvin fut nourri d’humanités gréco-latines; on se souvient qu’il effectua sa thèse sur Sénèque, et, en son temps, et dans les cercles littéraires qu’il fréquenta (notamment celui de Marguerite de Navarre), on pratiquait beaucoup Plutarque: historien grec prônant la vertu, et qui montrait que, au-delà des différences que la rhétorique chrétienne a soulignées entre les Grecs et les Latins d’une part, les Juifs et les Chrétiens d’autre part, les points de convergence étaient en réalité très grands, et qu’il était faux que, comme on les en a accusés au Moyen Âge - ou comme on l’a dit plus tard pour faire leur éloge -, les païens fussent dénués de système moral, notamment en matière sexuelle. On savait, à vrai dire, que les Romains étaient assez rigoureux, puisqu’on les lisait, mais, sur les Grecs, on avait des doutes, alimentés par les Romains mêmes, qui leur reprochaient leurs mœurs légères. Plutarque, qui était prêtre d’Apollon à Delphes, a démenti cette impression. Au contraire, l’antiquité semblait respirer, même dans le paganisme, du culte de la vertu, et on sait quelle impression cela fera sur Rousseau.
 
Cependant, sur certains points, les philosophes et historiens antiques se différenciaient profondément des théologiens chrétiens et en particulier catholiques, et si, en France, la théologie gallicane a tendu à concilier le stoïcisme de Sénèque avec le catholicisme, en Savoie, l’on était plus fidèle à la tradition francois_de_sales.jpgmédiévale - hostile aux anciens Romains, et influencée assez clairement par une pensée venue des anciens Celtes et des anciens Germains, par exemple au travers des mystiques irlandais. Et François de Sales, qui refusa - après ses Controverses, qui mirent ses nerfs à rude épreuve - de recommencer à polémiquer avec Luther, Calvin et Théodore de Bèze, s’en prit tout naturellement aux anciens - aux païens, à Sénèque, à Plutarque, ou aux autres historiens et philosophes de l’antiquité -, comme s’ils étaient les véritables sources de la Réforme protestante. Il pourfendait bien sûr le principe du suicide, mais aussi le stoïcisme, qui à ses yeux n’était qu’une singerie, une vertu réalisée en paroles, point dans les faits: car la vertu effective demande d’autres sources de courages que les beaux mots que la raison contient, affirmait-il en substance: il y faut la force divine, pénétrant le cœur de feu; il y faut un miracle. Et d’utiliser le ton de la comédie, d’Aristophane, pour se moquer des philosophes qui assurent être au-dessus de la peur dans leurs salons, au coin du feu, servis par des esclaves, et qui, dans un navire que saisit la tempête, manifestent une terreur panique en sautant par-dessus bord pour mettre fin à leur incontrôlable angoisse: envolées, les pensées pures et nobles conçues dans le calme des villégiatures!
 
Cette protestation contre un rationalisme abstrait qui refuse de considérer l’âme dans sa réalité, la ramenant à des systèmes d’idées, Joseph de Maistre la fera sienne en affirmant que la raison ne créait Joseph-de-Maistre-libre-de-droits.jpgrien, et que les constitutions créées par l’intelligence en 1789 n’étaient que des chiffons de papier, qui ne changeaient pas les choses. En un sens, nos penseurs savoyards étaient des réalistes, mais qui considéraient que la divinité et les rapports qu’elle entretenait avec le cœur humain étaient une réalité. Dès que la divinité devient un concept, une abstraction, son évocation s’apparente à une forme d’idéalisme. Mais on ne voit pas que le culte de la raison aussi est une forme d’idéalisme abstrait. Qu’on interdise de le relier explicitement à Dieu en interdisant de nommer celui-ci, comme on le fait chez les intellectuels, notamment parisiens, ne sert au fond qu’à masquer le réel. Le sentiment du sacré n’a pas besoin de se reconnaître tel pour exister; si c’est la raison qui en est l’objet, on peut le constater de l’extérieur. Et on peut dire qu’au sein de la spiritualité laïque, c’est généralement le cas. Par delà les formes apparentes, il existe des constantes, au sein des traditions nationales.

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25/07/2014

Ovide et la corrida

1615044265.jpgJ’ai lu récemment, dans les Métamorphoses d’Ovide, une allusion à ce que nous nommerions la corrida: dans l’arène du cirque, dit le poète, on agite un tissu rouge devant les yeux du taureau, pour l’induire en erreur, et le vaincre. Cela m’a frappé, même si j’ai toujours su que les gladiateurs ne s’affrontaient pas seulement entre eux, qu’ils affrontaient aussi des bêtes sauvages, parmi lesquelles des taureaux; car je ne savais pas néanmoins que le procédé de l’étoffe rouge était déjà présent dans les arènes romaines. On ne sait pas du reste si ce passage a été souvent relevé, puisque les historiens patentés prétendent qu'aucun document n'atteste l'existence de la corrida dans l'ancienne Rome, et que l'idée, qui existait autrefois, qu'elle venait de ses jeux, aurait été depuis longtemps réfutée, au nom de cette absence de preuve!
 
J’ai entendu bien des idées étranges, à ce sujet: Jean Giono disait qu’elle émanait du culte de Mithra, et mon ami Robert Marteau, qui l’affectionnait, la liait pareillement à d’antiques cultes solaires, prétextant le costume doré du toréador. Mais il est à mes yeux vraisemblable que, tout simplement, ce soit une survivance, dans le sud-ouest de l’Europe, d’une pratique propre à l’ancienne Rome.
 
Il est bien possible que les jeux du cirque aient eu, eux-mêmes, pour origine des cultes oubliés, d’antiques cérémonies religieuses, situées en Crète ou ailleurs; mais lorsqu’il s’agit de l’Espagne médiévale, ce n’est probablement pas ainsi qu’il faut raisonner. En réalité, il s’agit de se demander deux choses: d’une part, pourquoi les autres types de combats d’arène n’ont pas subsisté, pourquoi celui-là seul a perduré; d’autre part, pourquoi en Italie et dans la France du nord celui-là même a disparu.
 
La cause en est probablement les Wisigoths: le territoire de la corrida correspond à celui que domina ce peuple. Le fait est qu’il avait un lien assez fort avec le culte de Mithra, qui s’est répercuté ensuite dans Mithra.jpgson ralliement à l’hérésie d’Arius puis au catharisme. On pourrait aussi dire que le combat contre les taureaux a seul subsisté parce que les autres bêtes sauvages étaient devenues trop difficiles à amener dans une arène. Les Wisigoths cependant devaient encore beaucoup au paganisme en général. Si au moins les combats entre gladiateurs sous leur sceptre ont été interdits, comme dans toute la chrétienté, alors qu’en terre catholique, le combat contre les bêtes a aussi été proscrit, il a pu subsister en territoire arien, parce qu’on n’y voulait pas rompre avec l’antiquité de façon radicale. La raison pour laquelle la pratique a disparu sous les Francs est justement sa soumission à un christianisme rigoureux, rationaliste, rejetant les jeux du cirque de façon globale.
 
Ce qui m’a toujours laissé perplexe, en revanche, c’est l’idée que la corrida viendrait de l’Espagne préromaine, et de ses liens avec l’Orient; j’ai du mal à y croire. Il est néanmoins possible que le mithraïsme et l’arianisme des Wisigoths aient donné une vigueur nouvelle à ce qui n’était chez les Romains qu’un spectacle parmi d’autres.

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01/07/2014

Marine Le Pen et la tradition nationale

Marine-Le-Pen.jpgLe succès de Marine Le Pen aux dernières élections n’est pas dû seulement à sa dédiabolisation, qui est relative: les élites continuent à jeter contre son parti des anathèmes. Il s’est agi aussi, pour elle, d’intégrer la culture propre à la France de la seconde moitié du vingtième siècle à la tradition consacrée dans laquelle tous les citoyens sont censés se reconnaître. On m’a raconté qu’à ses meetings, ses militants vendent par exemple la poésie d’Aragon: un grand poète français, disent-ils! Et de fait, le communisme est à présent une partie du patrimoine; le style classicisant d’Aragon semble lui-même le confirmer. Jean d’Ormesson n’a-t-il pas clamé qu’il l’admirait?
 
Son discours social aussi a été repris par Marine Le Pen. Au lieu d’évoquer directement le gallicanisme ancien, elle parle de la laïcité qui l’a remplacé! On a vu ainsi la rejoindre non seulement des gaullistes séduits par la présentation de la République comme un habit nouveau pour la France immortelle, mais aussi des ouvriers syndiqués, pour qui le communisme appartient à l’histoire, mais dont la sensibilité est restée la même. La tentative de Jean-Luc Mélenchon d’ouvrir le marxisme sur Victor Hugo et Robespierre apparaît comme dépassée, tournée vers des époques caduques, que seuls les livres contiennent: Marine Le Pen ratisse plus large!
 
Ce qui apparaissait autrefois comme marginal, ce qui avait été mis à l’écart par les républicains - la référence à Jeanne d’Arc, au catholicisme de la vieille France -, a pris sa revanche en embrassant la tradition sociale de France, comme si elle était au fond issue du peuple gaulois - ce qu'assurait Mitterrand lui-même.
 
En ce qui me concerne, j’ai été choqué par le rejet dont faisait l’objet autrefois la culture catholique traditionnelle. Ce n’est pas que j’aie spécialement adoré Henry Bordeaux, Georges Bernanos, Charles Louis_Dimier.jpgBuet ou Léon Bloy, mais ils faisaient partie de la littérature, et, pour moi, elle doit rester libre. Et puis dans les temps anciens le catholicisme était réellement inspiré; le haïr d’une façon générale et indistincte me semble dénué de sens; François de Sales et Joseph de Maistre furent réellement de bons auteurs.
 
Mais il y avait un Savoyard, Louis Dimier, critique d’art, qui s’est détaché de Charles Maurras, auquel il s’était rallié parce qu’il était catholique et qu’il trouvait lui aussi anormal qu’on cherche à supprimer, au sein de la vie culturelle, les références au christianisme; cependant, il niait qu’il y eût en art aucune inspiration nationale: c’est l’individu seul qui se met en relation avec le Saint-Esprit, disait-il; la nation ne fait ensuite que bénéficier de l’œuvre artistique placée en son sein pour son édification intérieure. Il gardait quelque chose de profondément romantique; jusqu'à un certain point inconnu en France, les Savoyards avaient concilié le catholicisme et l’individualisme, au grand dam des catholiques gaulois, nationalistes - et, au fond, collectivistes. Pourtant Dimier avait raison: l’humanité ne peut grandir que si la liberté de l’individu dans la sphère culturelle est totale. Il est donc mauvais de chercher à la limiter, à l'assujettir à une tradition quelle qu’elle soit.

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09/06/2014

Flaubert et les figures primordiales

tentationdestantoineernst.jpgDans La Tentation de saint Antoine, Gustave Flaubert a fait part de ses visions, en leur donnant un sens spirituel. Sa correspondance, en effet, révèle qu’il fut dans sa jeunesse soumis à des hallucinations. Elle dit, aussi, qu’il croyait à l’Esprit. Il est manifeste que dans ce dialogue qu’il disait philosophico-fantastique il s’est efforcé de donner aux images qui l’avaient obsédé une signification mystique.
 
La fin montre des visions originales, non reprises de traditions antérieures; Antoine distingue un monde où les formes sont imprécises, où elles se mêlent, fusionnent, le minéral, le végétal et l’animal semblant ne former qu’un tout. Il a pénétré dans ce que l’occultisme appelle le monde élémentaire, ce qui se tient juste derrière les apparences. Au bout du compte, il voit des membres tronqués qui repoussent, qui guérissent; il s’agit aussi du lieu secret dont la vie émane.
 
La vision s’efface; mais, entre des nuages d’or, le saint anachorète voit, au cœur du soleil, la figure de Jésus-Christ! Aussitôt il se met à genoux pour prier.
 
Or, tout cela a un rapport clair avec l’Art. Antoine, avant d’avoir ces imaginations, s’exclamait: Il doit y avoir, quelque part, des figures primordiales, dont les corps ne sont que des images. Si on pouvait les voir on connaîtrait le lien de la matière et de la pensée, en quoi l’Être consiste!

Ce sont ces figures-là qui étaient peintes à Babylone sur la muraille du temple de Bélus, et elles druillet-salambo.jpgcouvraient une mosaïque dans le port de Carthage. Moi-même, j’ai quelquefois aperçu dans le ciel comme des formes d’esprit.
 
S’agit-il, pour Flaubert, d’une confession intime? L’idée naît en tout cas, puisque Carthage est nommée, que Salammbô est en réalité le déploiement de ces figures primordiales au sein de l’histoire. Là est l’épopée.
 
Dans ce monde imaginal - comme eût dit Henry Corbin -, le lien apparaît entre l’Esprit et la Matière, dit Flaubert; c’est en lui que les deux se rencontrent. Idée qui émanait du romantisme allemand, et que Goethe à coup sûr appliquait dans son Second Faust, que Flaubert imitait consciemment. La Tentation de saint Antoine est un grand texte méconnu, l’un des seuls de la France moderne qui aient touché au Mythe, et on s’étonne qu’André Breton ne l’ait pas cité; Lovecraft l’adorait, en revanche; et Ernst l'a illustré.
 
Néanmoins, si on le compare à Goethe, il faut avouer qu’il avait quelque chose d’un peu abstrait. Les figures archétypales des anciens avaient un rapport avec les astres, le zodiaque; Flaubert ne va pas si loin: il est plutôt dans l’idéalisme de Hegel, qu’il connaissait par ce qu’en avait rapporté en France Victor Cousin.
 
Il reste un très grand homme. Pas de récit fabuleux plus réussi dans la France moderne que sa Légende de saint Julien l’hospitalier

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09/05/2014

Art baroque, art classique, France et Savoie

Peisey-Nancroix-detail-retable-majeur1-copyright-D-Vidalie-Fondation-Facim.jpgLa Savoie a été peu classique: sa tradition fut baroque. L’esthétique de François de Sales, fondée sur la richesse du coloris, les images vives et parlantes, issues du merveilleux chrétien, a créé, selon moi, les décors des églises du Faucigny, de Tarentaise, de Maurienne que l’on admire aujourd’hui. Si elle n’en fut pas directement à l’origine, elle lui correspondait parfaitement: le prêtre, en reprenant ses écrits, pouvait s’appuyer sur ce que ses fidèles pouvaient voir.
 
En France, le baroque fut bref, rapidement remplacé par le classicisme: une rupture eut lieu. L’imagination, loin d’être recommandée, devait désormais se faire discrète, et était assimilée à des croyances fausses: le lien entre le classicisme et la mythologie grecque, à laquelle évidemment on ne croyait plus, à laquelle les prêtres eux-mêmes recommandaient de ne pas croire, s’explique de cette manière.
 
Le Moyen Âge, qui voulait en réalité établir un lien entre les images fabuleuses et la vérité cachée, s’est significativement détournée de cette mythologie grecque: elle y est peu présente. Il lui a préféré, outre le merveilleux chrétien, la mythologie bretonne, qui lui paraissait plus vivante, et qu’il pouvait relier au christianisme par divers biais. La figure de Merlin, à la fois païenne et préchrétienne, en est un symbole. Or, François de Sales lui aussi rejetait les anciens Grecs; mais son ami Honoré d’Urfé se réclamait des vieux Gaulois, assurant que leur mythologie préfigurait la sainte Trinité. Le baroque restait proche du Moyen Âge, et il devait entretenir avec le romantisme des rapports moins conflictuels que le classicisme.
 
C’est pour cette raison, à mes yeux, que dans les pays catholiques allemands, le romantisme put fleurir plus aisément qu’en France. Les princes bavarois eux-mêmes se sont empressés d’en épouser la 0473-0247_el_sacrificio_de_abraham.jpgcause, à la façon des rois de Sardaigne de la Restauration, Charles-Félix et Charles-Albert. À Paris, au contraire, la Restauration signifiait le retour au classicisme, même dans les milieux catholiques: la référence n’était pas François de Sales, mais Bossuet. La différence entre Joseph de Maistre et Louis de Bonald reproduit cette opposition: le premier, par son feu, ses prétentions prophétiques, était déjà romantique, faisant figure de voyant; le second, mécanique, froid, rationaliste, n’était que néoclassique.
 
Le seul point par lequel le baroque de François de Sales et le classicisme de Racine put se retrouver était dans le respect accordé à l’Ancien Testament: si le Traité de l’amour de Dieu se termine par l’évocation du sacrifice d’Abraham, le dramaturge achève sa carrière par Athalie, la seule de ses pièces qui présente sur la scène un prodige: la vaticination inspirée d’un personnage. Ce merveilleux-là, atténué par le relatif réalisme du texte biblique, dans le même temps est autorisé par la religion officielle. D’une façon remarquable, c’est le seul aussi qu’autorisait le protestantisme: on se souvient du théâtre sacré de Théodore de Bèze. Le romantisme néanmoins n’en fut pas excessivement friand.

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01/05/2014

La Chute d’un ange de Lamartine: l’esprit des choses

La chute d'un ange (Alphonse de Lamartine).jpgLa Chute d’un ange est une sorte de grand roman épique et préhistorique en vers de Lamartine évoquant, à l'aube des temps, un ange qui, par amour pour la mortelle dont il a la garde, prend forme humaine au moment où elle va être emmenée en esclavage par des géants affreux, afin de la sauver; il demeure ensuite exilé sur Terre. 
 
Georges Gusdorf l’a considéré comme un des seules œuvres réellement romantiques que la France ait produites, la plupart de celles qui reçoivent ordinairement ce nom relevant plutôt d’un néoclassicisme que le romantisme ne fit que teinter.
 
Or, le poète du Lac y dit, entre autres choses, qu’il y a beaucoup d’orgueil et d’aveuglement à croire que l’âme s’arrête aux limites de la peau; quand on en est persuadé, on finit toujours par croire que les autres hommes ne sont que des choses, des machines! Or, c’est bien ce qui est fait à propos de l’animal, du végétal, du minéral. Et Lamartine estime que c’est illégitime. Il affirme que les différents règnes de la nature ne se sont tus que progressivement: ils ne sont que plus ou moins endormis. Entre l’Eden et le Déluge, renchérit-il, les animaux parlaient encore, quoique le végétal et le minéral fussent déjà silencieux.
 
Il n’en fait pas moins des cèdres du Liban des instruments à cordes maniés par des esprits du vent qui font résonner par eux une musique, voire des chants! Ainsi inspirent-ils les prophètes. Car ces arbres conservent en eux, sous la forme de rêves qu’ils murmurent, l’image du temps passé, de l’aube du monde! $(KGrHqF,!ocE-yO,44W8BPsscIVRPg~~60_35.JPGLeurs branches inspirent, créent des visions dans l’âme des anachorètes de la famille maronite qui vont bientôt transmettre leurs connaissances occultes au poète. Car celui-ci s’appuie sur sa rencontre des chrétiens libanais effectuée lors de son voyage en Orient. C’est de cette manière, dit-il, qu’il va apprendre ce qu’il faut savoir sur le père des cèdres, l’ange Cédar qui a pris la forme d’un homme!
 
Le vrai romantisme, note Georges Gusdorf, est tel: il crée des mythologies nouvelles, dans le but d’exprimer des mystères de l’âme qui sont aussi des mystères du monde. Lamartine a animé la nature de l’intérieur, et, tout en repoussant loin de lui la tendance à la fantaisie, à l’imagination effrénée qu’on verra bientôt chez Victor Hugo, chez Charles Nodier, il a cherché, à partir des données physiques, à reconstruire l’idée de l’âme de l’univers et des choses - des étoiles, des règnes.
 
Son vers avait, sans doute, quelque chose de mécanique qui devait encore trop à Corneille, au classicisme; il se ressentait de l’éloquence française, de Dellile, du dix-huitième siècle. Mais, par cette Chute d’un ange, il fut un des grands écrivains épiques de la France.

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25/04/2014

L'Homme qui rit, Elephant Man

9782253160823-T.jpgL’Homme qui Rit était le dernier grand roman de Victor Hugo que je n’avais pas lu, et les intellectuels distingués de Paris disent souvent que c’est le meilleur, peut-être parce que c’est le seul qui n’ait pas eu de succès à sa sortie. Hugo l’expliquait en disant qu’il avait trop cherché l’épopée, que le public avait décroché. Mon impression est plutôt qu’il a trop discouru, qu’il n’a pas assez raconté. Le point culminant du récit est en soi un discours, celui de Gwynplaine à la Chambre des Lords: de façon un peu inattendue, aucune de ses pensées allant dans ce sens n’ayant été réellement présente jusque-là dans le roman, il s’en prend aux riches et défend les pauvres, et les nobles y répondent par un immense éclat de rire. Or, la vérité est que Victor Hugo déclenchait les mêmes réactions à la Chambre des Pairs quand il y évoquait l’enfer social dans lequel les pauvres étaient jetés, et au bout du compte ce roman semble être une allégorie renvoyant à lui-même.
 
Cela se mêle toutefois à une histoire intéressante, celle d’un théâtre ambulant dans l’Angleterre du dix-septième siècle, comportant une aveugle à l’âme pure et un homme au visage difforme, transformé par l’art diabolique de sortes de jésuites quand il était petit: c’est l’origine du Joker, le célèbre méchant de Batman! Car sa bouche a été ouverte jusqu’aux oreilles. Le petit théâtre raconte des histoires cosmiques et mythologiques qui font plaisir à voir. Cela rappelle Milton, annonce Blake.
 
Mais ce qui m’a toujours troublé est la série de liens que j’ai cru voir entre Hugo et le cinéaste David Lynch et ce roman n’y fait pas exception: un rapprochement avec Elephant Man pourrait facilement être effectué. Le théâtre ambulant montrant des monstres et comportant de la mythologie créée par le directeur est bien un trait commun, puisque le maître de John Merrick évoque les éléphants qui auraient piétiné sa mère alors qu’elle était enceinte et l’auraient ainsi, lui, déformé. La différence est bien sûr que cette fable est prise en mauvaise part par Lynch, comme uThe Elephant Man 3.jpgne tromperie, une diffamation qui pèse sur la conscience de l’homme-éléphant. Mais il y a aussi le spectacle plein de merveilleux auquel ce dernier assiste, à la fin du film. Peut-être au reste qu’Hugo avait plus qu’il ne le disait de la réticence face au fabuleux, notamment s’il était de cette nature, lié aux métamorphoses, comme dans l’antiquité grecque. Il aimait plus sincèrement les anges, et à la fin de ce roman, comme à celle des Misérables, un de ces êtres célestes apparaît dans le ciel pour accueillir Gwynplaine qui se suicide; or, l’homme-éléphant pareillement se tue et rejoint selon David Lynch sa mère devenue une sorte d’ange, une dame du ciel. Et le héros de Hugo voulait en réalité suivre dans la mort sa bien-aimée.
 
Le regret de l’enfance pure, non difforme, est présent dans les deux cas. Mais la rencontre avec la femme séductrice, noble et gracieuse, également. De nouveau une différence existe: la dame chez Hugo est mauvaise, chez Lynch elle est bonne et compatissante.
 
Les points de convergence sont quand même étonnants.

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21/04/2014

Ballet et matérialisation de la vie morale: le Bolchoï à Genève

4074-Laminated-White-Dakini__36755.1321548819.1280.1280.jpgDans le Dhammapada, recueil de paroles canoniques du Bouddha, celui-ci déclare que les bonnes actions qu’un homme a accomplies durant sa vie l’accueillent après la mort avec joie, comme des personnes de sa famille, dont il serait resté longtemps éloigné: elles s’animent, deviennent des êtres vivants, doués de conscience.
 
Elles sont aussi représentées comme des fées, des êtres célestes féminins accueillant les héros: telles celles qui dans les châteaux mystérieux prenaient soin des chevaliers de la Table Ronde, chez Chrétien de Troyes, ou les houris de l’Islam. Dans le bouddhisme du Petit Véhicule, elles sont les apsaras qui entourent Indra, roi des dieux et de la quatrième sphère céleste - au fond celle du Soleil. Or, le ballet royal khmer, on le sait, a pour principe essentiel de placer sur la scène ces apsaras, et de leur faire danser leur combat contre les démons, qui figurent en réalité les mauvais instincts, les penchants pervers de l’être humain.
 
Il ne faut pas y voir une simple allégorie: l’âme est réellement traversée, dans la spiritualité orientale, par des esprits. Le cœur humain est le lieu d’une lutte entre le bien et le mal, disait Dostoïevski: et il s’agissait de polarités objectives, existant dans le monde sous forme d’entités invisibles. Le théâtre asiatique a continuellement cherché à faire apparaître ce conflit occulte par le moyen de la danse, des costumes, des décors, de la musique, du chant, des vers; dans le monde de l’âme, nul prosaïsme n’est possible.
 
La réalité est que le ballet occidental, en particulier russe, a la même source. J’ai vu, récemment, au Grand Théâtre, à Genève, trois petits ballets de Diaghilev représentés par la troupe du Bolchoï, rassemblés en une seule soirée. Les esprits de l’amour étaient des danseurs vêtus de couleurs flamboyantes, dans le premier, inspiré de l’univers des Mille et une Nuits. Le deuxième évoquait les chopiniana_2268_photo-marc-haegeman.jpgsylphides, esprits féminins de l’air: elles entouraient, dans une atmosphère lunaire, un poète dont elles prenaient soin, dont elles se faisaient désirer sans chercher à le tromper mais en développant en lui les forces vitales nécessaires à la faculté imaginative. Situées au-dessous des fées solaires, les nymphes de la Lune font du corps un objet vivant: elles l’animent. Elles créaient des figures de fleurs, de châteaux enchantés, rappelant les visions de Ludwig Tieck sur l’astre d’argent. Les costumes, les décors, la lumière assumaient pleinement le sujet: l’esprit de la Lune cherchait à s’incarner sur scène. Cela m’a davantage plu que les opéras mythologiques plus ou moins dénaturés que j’y avais vus auparavant!
 
Quant au troisième petit ballet, il représentait une scène guerrière hiératique, inspirée par le folklore polovtsien: c’était très beau. Les guerriers semblaient habités par des forces plus grandes qu’eux, qui sont celles de la tradition dont ils émanaient! Lorsqu’un homme danse, il est semblable à un ange: son corps est mêlé à quelque chose de supérieur. C’est à cause de cela que les héros doivent danser! Aucun dieu n’a jamais parlé si ce n’est en vers; tout mouvement en l’Olympe est une danse.

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16/04/2014

Les anges de Victor Hugo censurés

9782211041997FS.gifLes éditions de l’École des Loisirs travaillent souvent pour les professeurs de l’Éducation nationale, en France: elles vivent en partie des achats des collèges, et nombre de ses publications sont recommandées par l’institution éducative. Est-ce pour cela qu’on y édulcore Victor Hugo en supprimant les allusions trop claires aux anges du Ciel, insuffisamment conformes à l’espèce d’agnosticisme institué avec lequel on confond généralement le principe de laïcité, dès qu’il s’agit de culture? Car dans une version écourtée des Misérables qu’on y trouve, un paragraphe d’à peine trois lignes a été supprimé, qui ne coûtait rien à lire pour les jeunes élèves, et qui était d’une importance assez capitale pour que je me souvinsse de son existence dans la version longue, quand j’ai lu cette version courte; il y est question de l’ange immense qui dans l’ombre attend sans doute, les ailes déployées, Jean Valjean après la mort: il s’agit de la toute fin du livre. Le reste des événements de cette mort a été repris; mais cet ange a été effacé: on l’a censuré, en quelque sorte.
 
C’est bien sûr fausser l’intention de Victor Hugo, qui était clairement de créer une légende dorée moderne, sous couvert de réalisme. Ce dernier a été, naturellement, préféré à la réalité mythologique de Hugo, voire à son mysticisme. Mais on ne peut pas prétendre que les élèves n’aiment pas le merveilleux: le but secret est sans doute de rendre les grands classiques ennuyeux et rebutants.
 
Cela me rappelle encore cet éditeur germanopratin qui me disait qu’on ne pouvait pas relier la poésie au Christ dans un livre, que c’était interdit, que cela privait de liberté les poètes. Il n’a donc pas publié le petit essai que je lui proposais!
 
En Hongrie, dit-on, aucune instance de censure claire n’existait, dans le régime communiste: d’eux-mêmes, les éditeurs et les journalistes se censuraient, se surveillaient, pour ne publier que des idées conformes à la doctrine officielle, qui leur apparaissait comme une évidence - une vérité révélée. Il en va sans doute de même en France.
 
Le fait est qu’on m’y a plus reproché qu’en Suisse mes poèmes pleins d’anges et de dieux: il n’y a pas de hasard.

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14/04/2014

Merveilleux scientifique au sixième siècle

Fortunat1moymax.jpgDans un poème, saint Venance Fortunat, qui vivait au sixième siècle, loua saint Félix, évêque de Nantes, d’avoir détourné un bras de la Loire de son cours grâce à un endiguement, et d’avoir ainsi renversé, par une loi nouvelle, l’ordre naturel, élevant une vallée, abaissant une montagne, faisant passer l’eau par-dessus les collines, permis aux chariots de passer là où voguaient des navires… Il ajoute même que si Homère vivait encore, ce n’est pas Achille et ses prodiges, qu’il chanterait, mais Félix et ses travaux!
 
Cela m’a amusé, car à la grande époque du merveilleux scientifique, on prétendait souvent que les anciens poètes, s’ils revenaient, au lieu de chanter les fables et les miracles, ne manqueraient pas de célébrer la réalité du progrès scientifique de notre temps… Le plus plaisant est qu’on s’imaginait, en disant cela, qu’on entrait dans un moment de l’histoire inouï, comme si jamais on n’avait jusqu’alors songé à chanter les merveilleuses réalisations techniques de l’être humain!
 
Cet endiguement effectué par Félix avait sans doute pour but d’accroître la partie cultivable des terres: il s’agissait de mieux nourrir la population. Doit-on en tirer que les chrétiens ont abandonné la mythologie pour la remplacer par un réalisme vantant les mérites des prêtres? On sait bien que, souvent, ils ont également évoqué les symboles de la Bible, ou la légende des saints martyrs, créant un merveilleux spécifique, cher à Chateaubriand et aux romantiques savoyards; l’éloge des réalisations humaines vient plutôt de l’ancienne Rome, du panégyrique des hommes publics qui rendaient d’insignes services au peuple. Le christianisme a ici surtout cherché à moraliser le genre, en mettant en avant le but; mais on ne peut pas nier que Venance Fortunat ait chanté avec force un ouvrage d’art, et le génie de son concepteur.
 
La vraie différence avec la science-fiction, me semble-t-il, est que celle-ci ne se contente absolument pas de s’extasier devant les réalisations du pouvoir en place, ou des chevaliers d’industrie, comme on Ancienne_entrée_tunnel_ferroviaire_du_Mont-Cenis.JPGle fait en réalité depuis l’antiquité! La technologie a toujours enchanté les peuples, même dans les temps primitifs. Les Savoyards qui célébraient le tunnel du Fréjus au temps de Charles-Albert ne pensaient pas du tout créer un genre nouveau. La naïveté des amateurs d’avions et de machines en tout genre est à cet égard troublante. La science-fiction se porte vers l’avenir: elle fantasme des machines nouvelles, des réalisations possibles. Elle s’appuie sur l’imagination. Or, c’est quelque chose que ne faisaient pas les Romains, qui ne célébraient que le présent. Les Grecs, en général, projetaient leur imagination dans le passé, attribuant les prodiges techniques aux demi-dieux. Seuls les Juifs montraient une capacité à évoquer les miracles à venir de l’humanité sanctifiée par le messie: j’en ai parlé, ailleurs.
 
À l’époque moderne, en France, on peut le dater des dernières pages de Quatrevingt-Treize, de Victor Hugo, ou de son poème Plein Ciel; Jules Verne, ensuite, en détaillera les visions.

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10/04/2014

Les jumeaux au Moyen Âge

18thcenturyportraitoftwinswearingdevotionalcrossesgd4.jpgJ’ai évoqué il y a quelque temps la légende des chevaliers bardés de fer du temps du roi Arthur qui n’en est pas une, Tacite évoquant sous l’empereur Tibère un corps de guerriers celtes effectivement couverts de fer des pieds à la tête. Or, un autre mythe médiéval s’est récemment avéré moins mensonger que je ne l’aurais cru. On prétendait souvent, au Moyen Âge,  que quand une femme accouchait de jumeaux, c’est qu’ils avaient deux pères différents. J’ai vu dans un cours un professeur de la Sorbonne railler à cet égard la crédulité ancienne, la taxant implicitement de misogynie. Et sans doute, elle apparaît comme absurde. Mais récemment, une dame de Pologne, ayant eu des jumeaux, et voulant prouver à un homme qu’ils étaient de lui, s’est entendue dire qu’ils étaient de deux pères différents! Les analyses génétiques étaient formelles...
 
Il s’agissait, naturellement, de faux jumeaux.
 
Pour le coup, néanmoins, Tacite ne peut pas être mis en cause, car il évoque, dans ses Histoires, des jumeaux nés à Rome, et il raconte qu’ils sont regardés comme un prodige, une grâce céleste, une 12_castor_and_pollux_elli_crocker.jpegmarque d’excellence, pour les parents! Souvenir de Castor et Pollux, peut-être. Mais pour le Moyen Âge le caractère prodigieux du fait naturel était moins important que ses implications morales, et Castor et Pollux, justement, n’avaient pas le même père: Castor était né de Tyndare, roi de Sparte, Pollux de Zeus, quoiqu’ils eussent la même mère et fussent nés au même moment. La légende a pu rester dans l’inconscient chrétien: les amours de Zeus étaient au mieux regardées comme un mensonge, au pire assimilées aux amours illicites des démons, des mauvais esprits, des anges déchus, et ce qui apparaissait comme prodige dans l’antiquité devenait la manifestation d’une faute, d’un péché, au moins d’intention, chez la femme et chez l’homme. Merlin l’enchanteur, à l’origine, était le fils d’un être divin de l’ancienne religion bretonne pouvant, comme Jupiter, se changer en oiseau, et d’une mortelle; dans les romans médiévaux, il était devenu le fils du diable: sa mère, vierge, était considérée comme ayant, par ses désirs illicites, invoqué un incube.
 
Bref, il demeure quand même possible scientifiquement que des jumeaux n’aient pas le même père: les faits l’ont démontré.

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08/04/2014

Jean-Pierre Dionnet entre chiens et loups

dieux-et-hommes-tome-2-entre-chiens-et-loups-2.jpgAprès le premier tome de sa série de bande dessinée Des Dieux et des hommes, Jean-Pierre Dionnet a fait paraître le second, Entre Chiens et loups (2011). Je l’ai lu, en peu de temps. Beaucoup d’images sont sans textes et ne font pas avancer rapidement l’action: on est dans cette tradition qu’on voit souvent en France du temps suspendu, du mystère entretenu par le silence. Je dois dire que je n’en suis pas grand amateur. En général, je trouve que les secrets percés au cours de ces méditations narratives ou poétiques ne sont pas très grands, et que la forme ne convient pas.
 
Mais j’aime Jean-Pierre Dionnet parce que, tout de même, il dit des choses concrètes, il énonce des idées belles et fortes. L’histoire principale de cet album montre comment une jeune femme gourou d’une secte hippie est d’abord accusée par une déesse authentique (qui vole dans les airs et est comme une personnification de la nuit) de participer d’une imposture, avant de montrer ses vrais pouvoirs en lévitant - avec le secours complice de cette déesse. C’est provocateur, dans une France qui déteste le spiritualisme lorsqu’il se mêle au miraculeux et fait de tous les gourous d’impénitents imposteurs. Il y a quelque chose de la provocation de Michel Houellebecq dans La Possibilité d’une île, qui affectait de prendre au sérieux les projets de clonage à l’infini d’une secte fondée sur le lien avec les extraterrestres.
 
Jean-Pierre Dionnet fait dire à sa guide occulte que la ligne droite de l’architecture moderne renvoie à une perte de repères, et que seule la ligne courbe est vivante: idée que Jean-Jacques Rousseau avait défendue pour les jardins, attaquant pour cette raison ceux de Versailles. Je m’amuse bien, avec les artistes qui osent s’en prendre à l’absolutisme rationaliste!
 
Un peu plus loin, dans un faux dossier sur un dessinateur d’affiches, il est question, constamment, de rejeter le réalisme et d’aller toujours vers le symbolisme, quitte à le mêler de femmes pulpeuses et à demi dévêtues, comme dans l’art populaire - comme dans cet art baroque, sensuel, érotique développé par le mythique magazine créé jadis par Jean-Pierre Dionnet, Métal Hurlant. C’était toute une époque, dont mon ami Hervé Thiellement est un survivant, et où, de mon point de vue, Charles Duits brillait comme un soleil. Dans l’illustration, il y avait, on s’en souvient, Moebius, Druillet, Caza. C'était beau.

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29/03/2014

Michel Houellebecq et Teilhard de Chardin

0dd76fe20b6587ac1d4f429235dcea51.jpgComme c'est un roman plein de science-fiction et de visions futuristes, j’ai commencé à lire La Possibilité d’une île, de Michel Houellebecq, et je note un passage surprenant où sous couvert de son personnage celui-ci dit fondre en larmes à l’idée que Teilhard de Chardin puisse avoir des lecteurs: il éprouve, assure-t-il, une compassion réelle à leur égard, et pas du tout de la haine, du mépris, ou l’envie de se moquer. J’ai eu du mal à le croire, moi qui suis ou ai été justement été un grand lecteur de ce grand homme. Il faut dire qu’il cite Le Milieu divin, le livre le plus conventionnel du jésuite philosophe, celui où il développe simplement, à partir du dogme catholique, des vues sur l’être humain, sans rapport aucun avec les sciences.
 
Houellebecq compare ce noble auteur à ces savants romantiques allemands dont son cher Schopenhauer se moquait en disant qu’après avoir effectué des expériences dans leur laboratoire, ils développaient des idées sur leur Première Communion. C’est simpliste, car Goethe n’était pas dans ce cas, et même le catholique Ringseis essayait en réalité de saisir de l’intérieur les données de la science afin d’en saisir l’essence morale, selon le principe que rien n’était dénué de sens, et que la conscience morale humaine n’était pas une aberration, au sein de l’univers, mais émanait de l’univers même, en était une production au même titre que le corps. Pensée analogique préconisée déjà par Rousseau, en son temps.
 
On comprend néanmoins que Houellebecq ne la saisisse pas, car il regarde l’univers comme vide et, partant, se voit lui-même comme le seul à aspirer moralement à quelque chose, à avoir des sentiments réellement purs au fond de son âme. Mais cette aspiration est objectivement une bizarrerie, il le confesse - sans pour autant y renoncer, puisque écrire, affirme-t-il, c’est construire du sens dans le chaos régnant!
 
Il prétend qu’il est manifeste que le ciel est vide de toute divinité, et cela me rappelle l’espèce de vérité révélée de l’inexistence de Dieu à laquelle semblent adhérer spontanément, avec une sorte de foi, les écrivains parisiens dans leur majorité - ceux-là même qui évoquent Dieu en faisant fréquemment un anagramme du Vide. Pierre Jourde présentait pareillement l’absence de Dieu comme une évidence métaphysique, et il semble qu’il ne soit pas possible de réussir dans les lettres à Paris sans avoir admis lucifer-flipped.jpgce point de départ obligé, car on n’en voit effectivement pas qui s’imposent sans l’admettre, et d’ailleurs j’ai connu un éditeur à Saint-Germain-des-Prés qui me disait qu’on ne pouvait relier pas la poésie à Jésus-Christ, que cela privait de liberté les poètes.
 
Je trouve le ton de La Possibilité d’une île assez âpre, plein d’une sourde colère contre la création, on dirait qu’il a été écrit par l’ange déchu du Paradis perdu de Milton. Le ton plus doux et burlesque de La Carte et le territoire m’a davantage plu. 
 
Les visions des temps futurs, quoique sporadiques, sont quand même intéressantes et donnent une profondeur au temps présent, figurant comme leur essence, étant comme leur symbole.

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25/03/2014

Mythologie du smartphone

Smartphones (1).jpgJ’ai entendu une émission sur France-Inter qui évoquait le smartphone, et les mots utilisés m’ont rappelé ceux qu’on utilisait dans la religion chrétienne pour l’ange gardien: le compagnon intime, l’outil qui met en relation avec l’univers - et qui, même, montre l’invisible. Il est la matérialisation apparente du bon génie.
 
On se souvient sans doute que, dans l’enfance, on s’inventait un ami impalpable, qui n’était que la suite du doudou. On parlait avec lui. Matérialisation du bon ange dont l’enfant est si proche, eût dit François de Sales; souvenir de sa présence au moment où l’âme s’apprête à prendre corps, eût dit Rudolf Steiner. Le natel, ou téléphone portable, en est le prolongement, au sein de l’ère technologique.
 
Prolongement illusoire. L’outil ne met en relation qu’avec la partie de la noosphère qui se manifeste dans les machines. Comme l’être humain pressent que dans l’unité qui semble habiter les groupes 515px-Talisman_de_Charlemagne_Tau.jpgexiste un point immatériel de convergence, il a la superstition de croire que l’objet qui le relie au réseau téléphonique est une amulette lui permettant d’accéder à l’âme globale de l’humanité.
 
Naturellement, de l’ange qui relie à l’univers, il n’est qu’un reflet inversé, une copie. L’invisible que montre le smartphone n’est que le visible d’un autre œil, de ce qu’on a devant soi quand on s’est déplacé physiquement. Il n’entre pas, quoi qu’on dise, dans le monde des causes.
 
À cet égard, la paranoïa qui lie Internet aux États est également le symptôme qu’on attribue bien plus qu’il n’est légitime à ce monde mécanique intégrant une manifestation partielle, voire superficielle, de la noosphère. On entend dire que l’outil est un moyen de contrôle des âmes depuis tel ou tel service secret; mais c'est en réalité le culte qu'on voue à la machine et la croyance qu'elle est à même de pénétrer les profondeurs de l'Esprit, qui lient la conscience. Dès que l'objet apparaît comme ne touchant qu’à la surface des choses, et comme demeurant en dehors de l’esprit au sens propre, il cesse de prendre l’éclat de l’ami invisible; il n’apparaît plus que comme un fétiche vide, ne parlant pas, ne bougeant pas, ne pensant pas, comme dit la Bible.
 
Et si un esprit semble s'y trouver, il se révèle comme illusoire.

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17/03/2014

La carte et le territoire de Michel Houellebecq

Houellebecq1cS.Bourmeau.jpgJ’ai lu La Carte et le territoire de Michel Houellebecq, et je l’ai trouvé agréable et amusant, en même temps que rempli d’une poésie qui touche à mon avis à la science-fiction.
 
En insérant dans un style classique et neutre un tas de mots propres au monde moderne, il crée une impression burlesque; d’un autre côté, il est traversé par des fantasmes liés au progrès technique et au capitalisme triomphant. À certains égards, cela m’a rappelé Michel Jeury - d’autant plus que Houellebecq y a mêlé des pensées pastorales inspirées par mon cher William Morris, et s’appuyant sur le goût de la province, de la campagne. Chez Jeury, la technologie et le pastoral fusionnent, notamment grâce à une physique quantique qui se pose comme parlant de la nature autant que des machines; or, chez Houellebecq il en va également ainsi, quoique de façon à la fois plus simple et plus édulcorée.
 
L’éternité n’appartient plus au vide comme dans ses romans précédents, mais plutôt à la vie végétale, comme c’est en général le cas dans la poésie agnostique contemporaine, qui admet dans la nature une force immortelle formatrice, mais se refuse à lui attribuer aussi une conscience; de ce fait celle-ci, chez l’homme, se sent isolée, délaissée, ne se retrouve pas dans le monde, qui lui apparaît comme déprimant.
 
Pourtant quelques métaphores inspirées par la science-fiction ordinaire et qui m’ont fait plaisir distillent une sorte de lumière. Un soir de décembre, le ciel de Paris est verdâtre; le narrateur dit qu’on y verrait bien survenir une invasion d’aliens. Ce n’est pas naturellement que ce genre d’images qui ne font en réalité,9781405865241.jpg comme chez Lovecraft ou Wells, que cristalliser la peur qu’inspire le ciel, le mystère de l’infini, donne en soi de l’optimisme; mais d’un simple point de vue artistique, elles représentent une respiration: pour l’âme, elles sont comme un air frais. Le fait est que la première étape qui mène à la connaissance des mondes d’en haut, la véritable tradition mystique l’a dit, est le sentiment du vide, et que la seconde est l’image des monstres émanés de l’époque dans laquelle on vit: raison pour laquelle les chrétiens ont fait du diable le prince de ce monde.
 
Cependant, de William Morris, Houellebecq ne retient que l’utopie champêtre développée dans News from Nowhere; or, dans certains de ses romans, qui appartiennent au genre de la fantasy, il disait plus clairement que, dans la nature végétale, immortelle, formatrice, se trouvent aussi des entités spirituelles bénéfiques pour l’humanité, qui ont une conscience, des pensées. Elles permettent justement de réaliser les projets humains sur terre, lesquels Houellebecq semble pourtant regarder comme vains, les dessins de son architecte adepte de Morris étant splendides, représentant des cités faites d’un cristal vivant, organique, végétal, mais délirants et à juste titre rejetés par les jurys fonctionnalistes des concours d’architecture. C’est en quelque sorte ce que concède Houellebecq à la pensée parisienne, avec laquelle Morris n’était vraiment pas en phase.

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12/03/2014

Qui a peur du saint Suaire? demande Brice Perrier

9782916546834.jpgJ’ai lu récemment un livre de Brice Perrier, Qui a peur du saint Suaire? (éd. Florent Massot, 2011), qu'il m'a obligeamment donné, et qui est consacré au linceul de Turin, relique, objet de culte. Comme on sait, il est lié à la Savoie; il a été exposé à Chambéry, avant de suivre le duc dans la capitale du Piémont.
 
L'impresion de Brice Perrier, en écoutant les diverses personnes impliquées dans la recherche sur ce tissu, est qu'il n’a pas été assez étudié, que les datations en particulier qui ont placé sa création au treizième ou quatorzième siècle ne sont pas fiables, qu’il faut recommencer. Le principal argument qu’il donne est que seul un bout du suaire a été traité, et qu’il pouvait faire partie d’une restauration. Il ajoute l'hypothèse d'un cousin qui, dit-il, l'a poussé à s'intéresser à l'objet: une décharge de particules aurait rajeuni le lin! Cela fausserait les datations. Même si ce cousin en nie la possibilité, Brice Perrier évoque un éventuel lien, à la fin du livre, avec la résurrection.
 
Cela me rappelle la science-fiction, et j’ai le sentiment que l'auteur cherche, inconsciemment, à remplacer les miracles du vieux catholicisme par une science futuriste reposant sur les propriétés inconnues de la matière...
 
Il affirme qu’il est invraisemblable qu’un éclair ait touché le corps de Jésus dans son tombeau; c’était pourtant l’opinion de Rudolf Steiner. Je ne pense de toute façon pas que cela puisse rajeunir le lin...
 
François de Sales évoquait encore autre chose: les visions que François d’Assise eut du Crucifié, créées dans l’espace céleste, dans l’air lumineux d’en haut, par les anges. Or, le Suaire fut dès le départ lié aux Franciscains, extrêmement puissants à Chambéry; et c’est un pape franciscain qui en a consacré le culte, au seizième siècle. L’Église a d’ailleurs dit l’image non créée d’une main d’homme
 
photos-spirites-02 (1).jpgCela me rappelle les idées de H. P. Blavatsky sur le spiritisme: les médiums eux-mêmes créaient les phénomènes étranges qui se manifestaient au cours des séances, leur volonté en réalité s’imprimant dans l’air ambiant au-delà de leurs membres; les images que les participants croyaient voir émanaient de ces médiums: elles matérialisaient ce qu’ils avaient à l’intérieur d’eux-mêmes. Le problème en effet de ce Suaire est que, s’il est un faux, on ne sait pas du tout comment on aurait pu fabriquer une telle image. Les expériences effectuées à cet égard sont peu convaincantes. Peut-être bien qu’elle a été créée par des propriétés inconnues de la nature humaine: des forces psychiques qu’on méconnaît. Est-ce que des volontés puissantes concentrées sur une matière peuvent lui imprimer une forme spécifique? Beaucoup l’ont pensé. Or les Franciscains étaient d’ardents mystiques, à l’origine.
 
Si la science se penche sur cet objet en particulier, en tout cas, ce n’est pas tant à cause de ses applications possibles en médecine ou en physique que parce qu’il reste nimbé de mystère.

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25/02/2014

Origines de la science-fiction

product_9782070447855_195x320.jpgEn lisant un écrivain de science-fiction français, j’ai eu un jour une révélation: son style portait la marque claire, à mes yeux, de l’école de Jules Ferry; il semblait être une langue imposée de l’extérieur, une rhétorique d’instituteur, émanée de la Troisième République.
 
La même se voyait à mon sens chez André Malraux. Or, celui-ci était d’origine modeste; il venait de la banlieue de Paris. Songeant aux autres œuvres de science-fiction, le genre me parut soudain être comme lui émané de la banlieue, des faubourgs.
 
Dans sa jeunesse, Malraux s’était adonné au surréalisme et au fantastique, avant d’aborder des genres plus en vogue dans la bourgeoisie, en particulier le roman d’aventures exotiques à portée politique et métaphysique. Mais les auteurs de la science-fiction en général restaient plus populaires, assumaient davantage leur goût pour l’extraordinaire et les machines.
 
En scrutant leurs inventions, il m’est fréquemment apparu, en outre, que, d’un point de vue scientifique réel, elles ne tenaient pas tellement debout, car elles attribuaient à la machine des pouvoirs que les mythologies attribuaient à la divinité: la Vie, l’Espace, le Temps. Mais il me paraissait, à l’inverse, que leurs figures entretenaient d’étroites relations avec le folklore, ou même les vieux mythes - consciemment ou pas. J’ai fait paraître un jour, alors que j’étais tout jeune - en 1992 -, un article sur ces relations dans une revue de science-fiction qui existait alors, Phénix, et qui était belge.
 
La Belgique n’a pas le dogmatisme qu’on observe en France, et mêle la science-fiction au fantastique de façon plutôt indistincte, comme dans le 1469809_10151808066813105_1931176698_n.jpgmonde anglo-saxon. À Paris, on tient davantage à ce que la science-fiction soit dominée par le scientisme et ne doive rien aux mythes! Mais est-ce crédible?
 
Pour moi, il s’agit d’un genre qui faisait persister spontanément le folklore au sein du cadre intellectuel imposé par Jules Ferry. Le scientisme pénétrant jusque dans les campagnes pendant que les paysans s’exilaient aux abords des grandes villes pour devenir ouvriers, a créé ce genre nouveau. Bien loin d’avoir montré que les anges étaient issus d'extraterrestres oubliés, comme il l’a souvent prétendu, il leur a donné leur visage, aux fées celui de femmes du futur ayant appris à voyager dans le temps, aux héros celui de messagers du progrès universel.
 
Quand on regarde les choses de l’extérieur, indépendamment de la croyance qu’on accorde ou non à ces figures, je crois que cela apparaît clairement. La différence radicale qu’on veut instituer entre la science-fiction et le merveilleux traditionnel est pour moi un reste factice de la lutte idéologique entre la philosophie des Lumières et le catholicisme - un reste de l’époque où les camps s’accusaient mutuellement de superstition et d'impiété.

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