04/03/2015

Culture écrite, culture orale

feb2.jpgLa tradition juive, dit-on, a distingué la tradition écrite – les textes sacrés, canoniques – et la tradition orale, rapportée en partie dans le Talmud, ou bien le Zohar, dont l'extension est infinie, et permet à la lettre de rester vivante, de guider vers l'esprit qu'elle contient.

ais à notre époque, tout s'écrit ou peut s'écrire, et la culture orale n'est plus prise tellement au sérieux, parce qu'au fond on ne s'occupe pas de la vie que la culture peut contenir ou pas. En réalité, pour la plupart des gens, la culture est comme les machines, quelque chose d'absolument mort mais qu'on ne peut pas distinguer foncièrement du vivant - puisque le vivant lui-même est traité comme s'il était quelque chose de mort. On n'évoque que les éléments chimiques, ou matériels, au point qu'on pourrait en arriver à dire, si un instinct ne retenait pas - si un effroi ne l'empêchait pas -, qu'un cadavre est aussi vivant qu'un homme vivant, puisqu'ils sont tous les deux un corps. Certains du reste contournent l'effroi en prétendant que le cadavre est simplement un corps vivant qui a perdu un élément chimique quelconque et est en train de devenir autre chose, qui est, somme toute, tout aussi vivant. Les beaux raisonnements ne manquent pas, voire les fantasmes, quand il s'agit de donner raison à une conception matérialiste qui réduit le vivant à un mécanisme; la méthode scientifique peut être brandie – bien que nulle part dans le monde personne n'a pu faire l'expérience d'une machine s'animant d'elle-même. Cela n'empêchera pas de prétendre que les astres sont de grosses machines – ou les animaux de petites.

Mais un son n'est vivant que s'il est prononcé par une vraie bouche. Rendu par des lettres de l'alphabet, il est mort, et il s'ensuit qu'un écrit est plus mort, moins vivant qu'une parole prononcée.

Naturellement, à cela, il faut opposer deux arguments: d'une part, on peut rendre vivante une parole écrite en se la prononçant avec des sons mentaux vigoureux, ou en la lisant à haute voix - comme le font les acteurs. D'autre part, on voit des orateurs, ou des acteurs, s'animer artificiellement, et être en réalité incapables de mettre de la vie dans leurs discours.

Mais il reste que les traditions orales doivent être infiniment respectées, parce qu'elles contiennent une sagesse spontanée, qui vient de la vie même - de l'âme. La pensée qui en émane porte avec elle les flux qui donnent forme au monde. D'un autre côté, l'écrit permet la précision de la pensée: il n'a pas le côté fluctuant et incertain de ce qui vit; car là tout est visqueux, gluant, humide, mou, informe. Dans le mort, au contraire, tout est pur, net, rigoureux, mathématique, métallique - minéral. Les progrès énormes de l'intellect humain, depuis quelques siècles, sont indéniablement liés à la prédominance de l'écrit: le protestantisme, en privilégiant l'écrit imprimé sur l'interprétation orale, a joué un rôle considérable dans cette évolution. L'alphabet romain, profondément abstrait, a renchéri dans cette direction.

Rien n'est à rejeter; il faut au contraire chercher à vivifier constamment l'écrit par l'oral, l'idée par griot.jpgl'image, d'un côté; à approfondir intellectuellement l'oral grâce à l'écrit, de l'autre. Alors on aura un langage à la fois vivant et intellectuel – et c'est dans cette alliance qu'en réalité l'esprit se saisit. À l'écrit, c'est le rôle en particulier de la poésie – si on l'entend au sens vrai du terme. Et à l'oral, de la confrontation avec la littérature.

Beaucoup de grands poètes ont enrichi leurs œuvres de traditions orales africaines: les griots sont pleins de vie. Mais l'épopée, si elle a paru perdre à l'intellectualisation des images, en trouvera une profondeur inconnue, lorsqu'elle aura réussi à pénétrer de vie la pensée abstraite – et s'imposera à nouveau. Lorsque les griots auront fait glisser dans l'écrit leurs inventions, l'on assistera à une forme de renaissance, en littérature.

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28/02/2015

Marianne, divinité de Lamartine

MariannedeTheodoreDoriot.JPGL'habitude d'appeler la République française Marianne, quoiqu'elle vienne du dix-huitième siècle, a commencé surtout à partir de la révolution de 1848, dans laquelle Alphonse de Lamartine jouait un si grand rôle. C'est à partir de ce moment qu'on a voulu matérialiser cette idée, et Lamartine a proposé pour modèle sa propre épouse, qui s'appelait également Marianne.

Une origine remarquable, car quoique Lamartine fût républicain, il n'avait rien d'un matérialiste, et il croyait aux anges habitant les astres, lesquels il décrivait comme des voiles dont on ne voit ni l'embarcation ni le pilote. À la fin de son roman autobiographique Raphaël, il affirme même que Julie Charles, après sa mort, habitait de sa présence lumineuse toute la vallée du Bourget, où il l'avait rencontrée et aimée. Et il ne faut pas croire qu'il s'adonnait en disant cela à la rhétorique; il était convaincu que le poète, quand il voyait une lumière s'exhaler d'une femme, distinguait l'invisible!

Il n'était pas friand de merveilleux, mais il regardait comme réelle l'âme des choses. Il laissait les anges aux étoiles; lorsqu'il peignait l'esprit d'un ensemble terrestre, d'un paysage, il aimait à évoquer plutôt un homme ou une femme du passé, qui l'avaient marqué, qu'il avait connus. Mais il affirmait, dans le même temps, que les hommes et les femmes, après leur mort, se mêlaient aux astres et à leurs anges: on pouvait donc confondre les anges et les saints, comme au temps de François de Sales. D'ailleurs, dans le vent, il disait souvent entendre le froissement des ailes des anges, ou le murmure des esprits.

Marianne, avant d'être représentée, figurait la mère patrie, dont les Français étaient les enfants, et qu'elle protégeait: ange féminin, comme était souvent dans l'antiquité la déesse Vénus, appelée mère des dieux et des hommes par les poètes. Et de fait, la doctrine s'imposa rapidement, dans les milieux républicains, que les dieux étaient des créations des peuples: Rousseau l'affirme, dans le Contrat social. Mais la patrie, elle, est une réalité ontologique. Elle s'est engendrée elle-même, pour ainsi dire: elle a surgi du néant. Ou elle existe de toute éternité.

Le poète antique qui en particulier faisait de Vénus la mère des dieux et des hommes est le Romain Lucrèce, disciple d’Épicure: son De Natura Rerum avait eu un succès énorme au dix-huitième siècle; Voltaire en était fou. La nature y est une force maternelle - une matrice cosmique. L'épicurisme lui-même s'est imposé en France, et à Paris, au cours du siècle des Lumières. La nature de ce qu'on peut nommer la mythologie républicaine - une mythologie sans Dieu, pour ainsi dire - s'en éclaire.

Naturellement, la sainte Vierge avait souvent remplacé Vénus, dans la doctrine chrétienne; mais elle était alors mise en rapport avec un dieu Père. Vénus n'en avait pas besoin.

La sainte Vierge avait figuré, aux cieux, l'amour cosmique, et elle se tenait, disait-on, sur le trône8012115208_1d83fa58c3_o.jpgabandonné par Lucifer lors de sa chute; or Lucifer était l'étoile de Vénus apparaissant devant le Soleil, le matin. À Lyon, Lug, qui a un rapport aussi avec la lumière, fut justement assimilé à Vénus. Sur le mont Fourvière - Forum Veneris - se tient aujourd'hui la Basilique Notre-Dame...

Il s'agissait certainement d'une divinité gauloise christianisée - en rapport peut-être avec la Galathée mère des Gaulois qu'Honoré d'Urfé plaçait dans le Forez, aux portes de Lyon... Ne retrouve-t-on pas Marianne? Honoré d'Urfé était fervent catholique; mais son Astrée a marqué toute la littérature classique: Rousseau et Voltaire l'avaient lue; Lamartine la connaissait.

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20/02/2015

La religion nouvelle de Vincent Peillon

9782246603917-T_0.jpgDans un récent article de son blog, John Goetelen rapportait des propos de l'ancien ministre français Vincent Peillon, affirmant que la laïcité devait être la nouvelle religion enseignée à l'école, et que le socialisme était la religion de l'avenir. Il ajoutait que la révolution matérielle devait seconder une révolution morale plus grande qu'elle. C'est assez remarquable, en ce que cela semble révéler ce qui habite en profondeur beaucoup d'hommes politiques - bien sûr en France, mais pas seulement.

Mais ce qui laisse perplexe, dans ces affirmations, est la croyance qu'on peut créer une religion sans mythologie. Car les fondateurs du principe de laïcité pensaient qu'elle était justement cela, qu'elle ne conservait des religions que la conscience morale. C'est l'illusion qu'on peut développer cette dernière juste par l'intellect, ou l'autorité du gouvernement - illusion qui semble présider aux sermons auxquels se livrent souvent les dirigeants, en particulier ceux qui ont accès à des postes munis d'une fonction sacerdotale: telle est, en effet, en France, la Présidence de la République. Honorer les chrysanthèmes, c'est bien participer à des rituels!

L'éducation républicaine, de fait, veut généralement prendre pour modèles de réussite des hommes politiques vivants qui, venus de leur province, et ayant passé les concours des grandes écoles, sont devenus des membres de la haute administration. Sa mythologie se limite à cela: la vénération de l'élite. J'ai entendu Ségolène Royal s'exprimer en ce sens. Elle voulait que les chefs redeviennent des exemples pour la jeunesse!

Il n'est pas difficile de saisir pourquoi cela ne fonctionne pas. Cela paraît artificiel, fallacieux. Les grands héros, qui l'ignore? ne passent pas forcément les concours des grandes écoles. Et puis on sait parfaitement que cette mythologie est la même que celle qui fut pratiquée dans la Russie soviétique, et chute1.jpgque cela n'a pas marché: à présent, on s'en moque bien. On se moque pareillement des Chinois et des Nord-Coréens, qui ont fait, ou font, dans les mêmes travers. Les grands hommes parvenus au sommet de l’État se sont effondrés: leurs statues sont tombées; encore récemment, on l'a vu dans presque tous les pays arabes.

Cette mythologie nous rappelle les poèmes, récits et discours à la gloire de Staline et Mao dont se sont rendus les auteurs tant d'illustres écrivains français: Éluard, Aragon, Malraux... On raconte qu'Elsa Triolet elle-même interdisait de dessiner Staline, de le représenter, prétendant que cela le rabaissait toujours. Qui peut prendre cela au sérieux?

Les figures qui peuvent inspirer la jeunesse n'ont pas besoin d'être des hommes vivants, plus élevés socialement que les autres; elles peuvent aussi être de grands héros du passé, ayant accompli de 30830_iiieme-republique-100-francs-genie-avers.jpggrandes choses parfois contre la tendance du présent. Rousseau recommandait la présentation et l'éloge des grands hommes de la république de Rome; le culte des saints renvoyait aussi au passé.

Il faut que les grands hommes apparaissent comme incarnant des forces objectives de l'univers, et non comme correspondant aux fantasmes d'une société saisie dans un lieu et un temps donnés. Il faut une mythologie qui s'assume comme telle. Hugo l'avait compris, lorsqu'il montrait, derrière son républicain Gauvain, l'ange de la justice et de la vérité qui déployait ses ailes et brandissait son glaive. Si on voue un culte à Jaurès, il faut montrer qu'un bon génie lui parlait à l'oreille, venu du Ciel! Un ange, une fée - Marianne même, peut-être. C'est à ce romantisme qu'il faut retourner. Il me paraît bien plus inspirant.

Parler dans l'abstrait ne suffit pas. Compter sur la télévision qui enjolive le présent, est vain.

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16/02/2015

La fin des anges, le début de la modernité

Michel-Maffesoli.jpgDans un article récemment publié au Figaro, Michel Maffesoli, s'exprimant sur le dernier roman de Michel Houellebecq, a osé révéler que la critique littéraire avait décrété que la modernité avait commencé quand on en avait eu fini, dans les récits, avec les anges. Officiellement, parle des anges qui veut; chacun est libre; dans les faits, dès qu'on en parle, on est projeté dans l'enfer social, comme eût dit Victor Hugo.

Et c'est là que me revient en mémoire que, justement, une édition de ses Misérables destinée aux écoliers a censuré l'allusion aux anges qui accueillent Jean Valjean à sa mort. Car Hugo parlait souvent des anges, en fait. L'interdiction de le faire doit dater de la Troisième République, et la modernité avoir commencé très tard! D'ailleurs, même quand ils étaient progressistes, on accuse les romantiques d'avoir été rétrogrades précisément parce qu'ils étaient friands des anges: Chateaubriand, Lamartine, Vigny, tous en ont parlé.

Dans la science-fiction – au moins en France -, il est pareillement interdit de relier les superhéros aux anges - alors que le rapport est souvent manifeste, évident. Il faut affirmer que les anges sont en fait des extraterrestres mal appréhendés par la faible intelligence de nos ancêtres – alors qu'il est surtout BURNE-Jones,_Edward_Days_of_Creation_(First)_1870-1876.jpgévident que les extraterrestres sont des archétypes mal appréhendés comme la même chose que les anges par le matérialisme moderne.

Il est entendu que la littérature médiévale chrétienne, ou même le merveilleux catholique, toujours pleins d'anges, ne sont pas modernes; et donc, qu'ils sont répréhensibles. François de Sales n'est pas un auteur recommandable. Le Coran contient aussi des développements sur les anges; du coup, entend-on, il n'est pas compatible avec la modernité! Car on peut dire que c'est surtout pour son traitement de la femme, ou de la liberté religieuse; mais on en a vu lui reprocher d'être trop gnostique, de contenir trop d'êtres spirituels – de parler trop des anges.

Le bouddhisme lui aussi est plein de divinités secondes: mais souvent, comme on veut le croire moderne, on les passe sous silence, ou on complique la chose en leur donnant des origines psychologiques mystérieuses. La vie canonique de Milarépa (grand nom du bouddhisme tibétain) contient bien des messagères célestes, anges à visage de femmes, ou alors des démons: êtres spirituels qui soit guident le noble ermite vers la lumière, soit sont mis au pas par lui. Bouddha Sakyamuni, du reste, évoque les divinités hindoues, dans ses textes consacrés.

En un sens, je comprends les modernistes. Il est vrai que l'intellect épuré est censé entrer directement avec l'absolu, aller au-delà de tous les anges. Mais dans les faits, je ne sais s'il existe. La tendance mystique à mépriser les anges ou le merveilleux existait déjà du temps de François de Sales: il en parle. Et il dit que les âmes ordinaires ne sont pas en mesure de viser si haut, que le passage par les anges est nécessaire; et que si on s'y refuse, on reste seul avec soi-même. La modernité est peut-être un manque d'humilité; un excès de foi en soi.

Cependant je ne sais pas si, comme l'assure souvent Michel Maffesoli, on est entré dans une ère de merveilleux. J'ai pour le moment l'impression qu'il s'impose depuis les autres continents: l'Asie, l'Amérique, l'Afrique. Les Européens en restent à une culture sans anges. Même si, je l'avoue, mon premier poème, à l'âge de dix-sept ans, en contenait!

Mon sentiment reste, néanmoins, que si on ne perçoit pas, dans la Liberté, l’Égalité et la Fraternité, des forces spirituelles objectives, ces idées resteront lettre morte. L'intellect à lui seul ne fait pas réellement agir: il y manque le feu de l'enthousiasme, que donne la vision intérieure des vertus!

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12/02/2015

Frank Herbert et l'islamisme

6e72adebc41a970263fd0078b6fe32a9_large.jpegFrank Herbert est l'auteur du célèbre roman Dune, qui se passe dans le futur et sur plusieurs planètes; mais dans ce monde, la religion est loin d'avoir disparu. Et le plus étonnant est qu'elle n'est pas un simple élément psychologique ou sociologique: son contenu, largement inspiré par l'Islam, reflète des principes constitutifs de l'univers; il en vient de réelles métamorphoses, tant des hommes que de la planète Dune elle-même. Par son action, le héros, Paul Atreides, devient une sorte d'homme-dieu pouvant contrôler les forces de vie, présentes notamment dans l'eau.

On pense naturellement ce qu'on veut d'une telle philosophie, mêlant l'élémentaire au mystique; mais la force en est grande, et elle crée dans le roman un dynamisme, un élan qui manque par exemple à Pierre Bordage, grand imitateur en France de Frank Herbert: car lui aussi a parsemé son univers de Fremen_small4.jpgfigures mystiques; mais elles tendent à l'ornementation: elles ne fondent pas l'action même, n'en sont pas le moteur, et ne résonnent pas concrètement dans l'univers.

Peut-être, jusqu'à un certain point, est-ce le cas aussi chez Herbert; mais globalement, il a mieux su mêler le spirituel à l'action concrète - puisque c'est galvanisés par leur culte de Muad'Dib que les Fremen ont pu vaincre les armées ennemies.

Dans son roman, qu'on a dit écologiste, il présente des traditions islamiques sous un jour favorable: le mot Jihad est présent, et il exprime l'aspiration d'un peuple qui vit en communion avec son environnement - le désert torride. Ces hommes libres perçoivent les forces cosmiques cachées dans leur planète, et ils s'efforcent de s'en rendre maîtres. Ils se dressent contre l'empire galactique qui pactise avec l'ordre mécanique au lieu de sacraliser l'eau de la Vie – et de reconnaître la supériorité du flux magique de la foi sur la machine.

Paul Atreides, porté par eux, annoncé par leurs prophéties, fera la démonstration de cette supériorité.

Serait-il aujourd'hui encore possible, de faire un tel roman? On peut même se demander si, en France, cela l'aurait jamais été. La science-fiction n'y accorde que peu, somme toute, aux flux magiques de la volonté qu'enflamme une foi. Dans ses livres, Bordage présente un fanatisme religieux ressemblant au catholicisme comme quelque chose d'affreux, de coupé totalement des forces de Vie. Celles-ci se relient bien, comme chez Herbert, à du mysticisme guerrier_silence_bd2_c1.jpgoriental, mais de façon moins nette. La puissance des hommes du bien, fondée sur les mystères de l'âme, reste plus théorique. Elle est contre-balancée par la puissance également psychique et spirituelle des hommes du mal. Quant aux machines du futur, elles apparaissent comme essentiellement décoratives, dénuées de portée morale. L'action du coup a des enjeux moins clairs, et a du mal à avancer. C'est toute une différence d'approche.

On ne sait pas, en outre, jusqu'à quel point le roman de Herbert, très lu en France et dans le monde, a eu une influence sur ses lecteurs, jusqu'à créer de nouvelles représentations. Les événements actuels en portent peut-être la marque.

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06/02/2015

La tradition de la satire en France

Molière_-_Nicolas_Mignard_(1658).jpgOn a beaucoup glosé, depuis l'attentat de Paris du 7 janvier, sur la tradition satirique en France, et à vrai dire elle existe mais elle est essentiellement parisienne, et à Paris même elle ne fit jamais l'unanimité. Elle vient, au fond, de l'excès de lourdeur de la norme classique, ou religieuse, en France, et d'une aspiration sourde à la liberté. Il ne faut que de souvenir de Bossuet et de son rejet du rire, et du sort réservé à Molière par les prêtres; François de Sales même détestait Rabelais.

À l'époque romantique, Baudelaire haïssait pareillement le comique, le rire qui faisait choir le sublime. Cela faisait écho à Platon, qui faisait d'amers reproches à Aristophane de s'être moqué de Socrate.

Au vingtième siècle, Charles Duits se plaignait de l'esprit de ricanement qui régnait à Paris et qui faisait rejeter ses épopées grandioses – Ptah Hotep, Nefer.

Pourquoi? Il est évident que le rire en soi ne crée pas grand-chose, qu'il est plutôt une manière de détruire les illusions, ce qu'on crée mal à propos. En ce sens, il a son utilité. Mais il a aussi son défaut, qui est de casser dans son essor tout ce qui peut se faire de beau et de saint. Car, Baudelaire l'a dit, il peut venir de la haine du merveilleux, ou du sacré - de ce qui est pur et noble; surtout quand il est provoqué délibérément, qu'il n'a rien de spontané, de naturel. On a reproché un tel rire à Voltaire – non sans raison.

On feint souvent de se moquer joyeusement de ce qu'en réalité on hait - et qu'on n'ose pas affronter directement: ce n'est alors plus drôle.

L'humour de Rodolphe Töpffer avait pour grande qualité de ne jamais se départir d'un amour sincère Rodolfe_Toepffer.pngpour l'humanité; car s'il s'agit d'aider les autres à distinguer leurs illusions propres et à se corriger de leur défauts, comme on l'a soutenu, il n'est pas faux que la comédie rende de grands services.

Du reste en France un problème est rapidement apparu: peut-on rire de tout? Peut-on rire des valeurs de la République qui justifient qu'on ait le droit de se moquer des illusions d'autrui? Ce serait assez paradoxal. Moi-même je les crois saintes - regarde les trois termes de la devise républicaine comme trois fées vivant parmi les astres! Et ne crois pas, contrairement à certains, qu'il faille en rire.

J'aime à prendre pour modèle Victor Hugo, qui savait rire de ce qui était ridicule, mais qui savait aussi parler de manière grandiose des mystères cosmiques. Il est important de distinguer.

D'ailleurs il est bien quelques catholiques royalistes qui ont su ironiser sur les illusions de la philosophie des Lumières: Joseph de Maistre, en particulier, s'est beaucoup moqué de Rousseau et de John Locke. On a dit de lui qu'il avait su assimiler le style de Voltaire, quoiqu'il en rejetât les idées.

Il y avait, près de Genève, une pédagogue savoyarde, croyante mais protestante, Noémi Regard, qui enseignait à ses élèves l'ironie contre ceux qui se moquaient des choses saintes. Elle disait que souvent on n'osait pas faire le bien parce qu'on avait peur des moqueries des cyniques, des esprits forts; contre ceux-là disait-elle il ne faut pas se mettre en colère mais retourner leur art contre eux, apprendre à se moquer d'eux. En cela elle restait fidèle à Joseph de Maistre sans doute.

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04/02/2015

Les tabous de l’imaginaire en France

stan-lee-young.jpgIl est impressionnant que les Anglo-Saxons fassent, dans le fantastique, feu de tout bois, qu’ils n’aient que peu de tabous, d’inhibitions. Le monde des super-héros créé par Stan Lee, par exemple, s’appuie bien sûr sur les prodiges de la science moderne – le merveilleux scientifique -, mais aussi sur les mythologies païennes, en particulier scandinave, avec le célèbre Thor. La Bible même est présente, avec des personnages de vilains cosmiques qui viennent de pharaons ayant acquis des pouvoirs magiques, ou la figure du Veilleur qui vient en aide aux êtres humains dans la difficulté face au mal, bien que cela lui soit en principe interdit. Captain America évoque Jésus-Christ comme un parangon de toutes les vertus.

La Légende dorée sans doute ne s'y trouve guère: mais ce n'est pas par rejet; plutôt parce que la culture en est regardée comme étroitement liée au catholicisme.

Tout de même, quelle différence avec les écrivains français, qui semblent paralysés dès qu’on sort des fantasmes issus de la machinerie moderne - qui transpirent et tremblent dès qu’on entre dans le mythologique ancien! La science-fiction en France est agnostique, et n'entend conjecturer que dans les limites du rationalisme cartésien. Quant aux écrivains catholiques, ils demeurent dans un monde Robert_Marteau.jpgmoral abstrait, qui rechigne à l'imaginaire.

Il existe des exceptions: mon ami Robert Marteau, qui était très catholique, se réclamait, dans sa poésie, des anciens dieux, les regardant plus ou moins comme des anges du Seigneur. Il affectionnait en particulier la mythologie grecque, mais pouvait en évoquer d’autres, et bien sûr il se référait au merveilleux chrétien. À cet égard, du reste, il apparaissait comme peu français: il s’appuyait plutôt sur la tradition espagnole. Toutefois, les mythologies modernes, comme les Anglo-Saxons en ont produit, lui répugnaient: il demeurait classique. Bien qu'il en appréciât la floraison imaginative, il rejetait la science-fiction, qui lui paraissait philosophiquement fausse, et ne supportait pas même Teilhard de Chardin.

Certains se demandent ce qui manque à la littérature d’imagination en France; mais si on compare avec les Anglo-Saxons, ou avec le romantisme allemand, cela apparaît clairement: elle a trop de tabous - trop de principes a priori, qu'ils viennent du catholicisme ou du scientisme - du positivisme du dix-neuvième siècle. Soit la science-fiction y reste dans la travée des théories qu'admet la communauté scientifique; soit elle se déconnecte complètement des religions traditionnelles – entrant alors dans une nuée vague, incertaine, qui se veut rationnelle mais où rien de clair ne se manifeste parce que les auteurs ont peur, comme autrefois les Surréalistes, de se recouper avec des religions connues. Même les mythologies païennes leur font peur – notamment celle des anciens Germains. Or elles parlent encore beaucoup au cœur.

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23/01/2015

Réception de Victor Hugo (catholiques et républicains)

planete.jpgCertains catholiques, je crois, rejettent l'idée d'un merveilleux républicain, telle que je l'ai énoncée récemment. La rage qui s'exerçait contre le Victor Hugo visionnaire venait surtout de ce camp.

En un sens, les catholiques français furent essentiellement classiques, et ennemis du romantisme. Ils ne voulaient pas que leur merveilleux propre fût mis en concurrence avec les imaginations profanes. Même Joseph de Maistre n'eut pas l'heur de les satisfaire, parce qu'il sondait Dieu à sa manière, en tâchant de rester fidèle à la doctrine, mais sans se contenter de reprendre telles quelles les images traditionnelles.

Mais comment réagissaient les amis de Victor Hugo, face à ses poèmes visionnaires? Comment réagissait le camp républicain? Jean Gaudon, dans sa postface aux Contemplations, l'a dit clairement: ils gardaient un silence gêné. Ils demeuraient prudemment dans l'agnosticisme bourgeois, le protestantisme libéral cher à Ferdinand Buisson, et ne voulaient pas faire concurrence à l’Église dans la sphère du merveilleux et des visions prophétiques - mais simplement supprimer ce merveilleux, qu'ils regardaient comme inutile.

Quand, après 1871, ils sont arrivés au pouvoir, ils ont appliqué leur pensée propre: pas celle de Victor Hugo. Mais celui-ci avait compris qu'une philosophie qui ne s'enracinait pas dans les strates cachées de l'univers et ne s'exprimait pas à travers une mythologie restait lettre morte. Le peuple, en particulier, lui resterait à jamais fermé, quelques trésors d'attention qu'on déployât dans l'école publique. Il l'a site_3.jpgexprimé dans Claude Gueux, lorsqu'il a réclamé qu'on apprenne à lire au peuple: qu'on crée des écoles! Car la science sans la conscience, disait-il, ne servirait à rien, voire serait pire que l'ignorance, puisqu'elle apprendrait aux malfaiteurs à exécuter plus efficacement leurs méfaits. Il tenait le raisonnement du clergé savoyard à la même époque: car il était réellement favorable à l'instruction populaire. Il fallait, assurait Hugo, que le peuple lût l’Évangile.

Sans doute, cela ne serait guère possible actuellement: les résistances seraient trop fortes. Mais Hugo par la suite (Claude Gueux date de 1830) a construit lui-même une mythologie qui adaptait cet Évangile à l'époque moderne: Amiel ne fit jamais d'autre lecture des Misérables. Plutôt que d'effacer les passages où Jean Valjean est accueilli par les anges, comme je l'ai vu faire, il faut pleinement assumer le caractère de légende républicaine de cette œuvre, son essence épique.

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21/01/2015

Dracula et la mythologie catholique

DraculaSmall.jpgPour des motifs professionnels, j’ai récemment relu en extraits Dracula, de Bram Stoker, et l’ai à nouveau bien aimé. Les apparitions du vampire cristallisent les rêves ou les cauchemars les plus enfouis - animent les archétypes les plus profonds. Et Stoker a réellement créé un mythe, avec ce personnage. Quand l’immortel comte roumain sort de la brume en laquelle au préalable il s’est changé, il ouvre une porte sur l’Infini! Car il se matérialise en s'épaississant lui-même, depuis sa volonté insaisissable. Il a trouvé le secret de la constitution de la matière!

Ce qui m’a frappé, également, c’est que ceux qui le combattent, dirigés par Van Helsing, usent de forces occultes matérialisées par les objets sacrés de la religion catholique: le crucifix et l’hostie, en particulier. Tels des talismans africains, des fétiches, ils ont un réel pouvoir.

Van Helsing apparaît lui aussi comme un être surhumain, disposant de forces magiques, quoiqu’il les place au service du bien. Le groupe qu’il forme est comme une équipe de héros de notre temps, préfigurant celle qui se regroupera autour de Doc Savage, puis celle du professeur Xavier - les X-Men, célèbres par les comics!

Mais il existe aussi une lignée de romans ou de films d’horreur accordant aux symboles catholiques une sorte de pouvoir occulte: L’Exorciste en est l’exemple le plus fameux. Un prêtre y combat un démon vivant dans le corps d’une jeune fille, et la lutte est cosmique.

Bram Stoker était d’origine irlandaise, mais il vivait à Londres. D’ordinaire, le catholicisme en reste aux images traditionnelles, lorsqu’il s’agit de merveilleux: le fantastique est perçu par lui comme une illusion diabolique. Les êtres ayant partie liée avec l’occulte sont donc en général démoniaques, mais Stoker a voulu faire une exception pour Van Helsing (même s’il est bien moins puissant que Dracula), en lui faisant manier avec succès les fétiches de la religion de Rome. C’est cela qui a tiré le fantastique vers la mythologie, chez lui.

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19/01/2015

Spiritualité laïque de Ferdinand Buisson

Ferdinand_Buisson_(1841-1932).jpgLe concept moderne de laïcité, tel qu'il fut créé à Paris au dix-neuvième siècle, vient essentiellement, dit-on, de Ferdinand Buisson (1841-1932), Parisien qui se rattacha au protestantisme libéral, et qui, à la demande de Jules Ferry, prit la tête de la Ligue de l'Enseignement et promut une philosophie qui ne gardait des religions que la conscience morale. Projet qui n'était pas sans rappeler celui de Rousseau dans La Profession de foi du vicaire savoyard, de celui de Voltaire dans son Dictionnaire philosophique.

Pourtant, dans ses contes, le second adorait exploiter le merveilleux pour faire passer ses idées, et le premier, dans le Contrat social, - prenant en exemple l'Iran - affirmait que la peur de l'enfer et l'espoir du paradis était un ressort profond et salutaire de la vie morale. Paradoxe?

Voltaire bien sûr utilisait le merveilleux à des fins rhétoriques et par fidélité à l'esthétique classique, sans réellement y croire, et Rousseau ne l'utilisait quasiment pas. Cependant, le romantisme montrera tout ce qu'a de nécessaire, pour l'âme humaine, la dimension mythologique, lorsqu'il s'agit d'éveiller au bien et au mal. Car si ceux-ci sont constitués de listes, ils apparaissent comme arbitraires. Et les injonctions d’État n'y changent rien: on n'adhère pas à une doctrine parce que l'autorité le veut, mais parce qu'elle paraît vraie.

Henri-Frédéric Amiel, romantique tardif, ne croyait pas du tout au protestantisme libéral: pour lui, toute religion, et tout système moral reposait sur une mythologie - celle que contiennent les textes sacrés. La philosophie qui reste dans le cerveau ne s'enracine pas dans le cœur - demeure lettre morte.

En Savoie, trois siècles plus tôt, François de Sales reprochait justement aux Stoïciens - si à la mode alors en France - de prêcher pour l'intellect seul: sans l'amour de Dieu et la ferveur émanée des imaginations pieuses, la morale reste dans le crâne: elle ne descend pas dans les membres – ne s'imprime pas dans l'action.

Doit-on le regretter? À quoi bon? C'est une constante de la nature humaine.

C'est en vérité le véritable enjeu de l'école de la République: trouver une mythologie qui illustre la Liberté, l’Égalité, la Fraternité. Victor Hugo a montré la voie, à cet égard. Il faut, à sa suite, inventer un merveilleux républicain; les grands républicains historiques doivent pouvoir être présentés comme inspirés par le génie céleste de la Liberté, par exemple: c'est un enjeu plus fondamental qu'on croit.

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13/01/2015

Mort de Michel Jeury

le-monde-du-lignus-535462-250-400.jpgMichel Jeury vient de mourir, à l'âge de quatre-vingts ans, et c'est un des plus grands écrivains français du vingtième siècle, bien méconnu. En tout cas c'est ce que me suggèrent les deux romans que j'ai lus de lui, Le Monde du Lignus et L'Orbe et la Roue, qui appartiennent au genre de la science-fiction. Je ne vais pas revenir sur le second des deux livres, lui ayant déjà consacré un article. Pour le premier, je l'ai lu il y a très longtemps et je me souviens surtout qu'il était d'une grande poésie, parce qu'il prenait comme prétexte la sience-fiction pour créer une planète entièrement ligneuse, et donc vivante, qui pour moi renvoie plutôt à un archétype, un stade antérieur de la Terre - mythique si on veut, mais que je crois avoir existé. Jeury démontrait, de mon point de vue, que les hypothèses scientifiques étaient porteuses, en profondeur, de mythes, d'images émanées de l'inconscient, et qui renvoient à des situations impossibles à prouver expérimentalement mais parlant profondément à la conscience, comme si elles renvoyaient à quelque chose de réel mais d'oublié.

D'ailleurs, il semblait le confirmer par ses romans régionalistes, dont je n'ai lu que des résumés: ils évoquaient l'enfance dans la lointaine province où vivait l'auteur - la Dordogne -, et à laquelle il était resté fidèle. Et dans d'autres romans ou nouvelles, disait-on, il mêlait les deux, le régionalisme et la science-fiction, d'une façon belle et troublante, inatttendue.

C'était les romans d'un poète. Car de même que l'épopée, dans l'antiquité, était un récit écrit par un poète, la science-fiction n'est au fond un genre à part que parce qu'elle est le prolongement, ou la transfiguration du réel dans la poésie. Cela aussi est méconnu.

Sans doute, l'épopée avait une mythologie claire, et la science-fiction - notamment en France - s'est mêlée au songe, au rêve, d'une façon un peu indistincte: on a eu du mal à s'y retrouver. Jeury était plein de mystères.

Cela peut être dû au refus, fréquent en France, de se rattacher à une mythologie ou à une théologie connue: comme dans le Surréalisme, il fallait créer du nouveau, et celui qui se recoupait avec une religion, ancienne ou moderne, était banni. Du coup, on nageait dans une mer lumineuse, mais aux ombres incertaines.

Néanmoins, il faut aussi prendre cette période, dominée par l'agnosticisme et la spiritualité laïque, comme elle est, et savoir apprécier ce qu'elle a produit de grand.

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07/01/2015

Multiple était la lune d’Hervé Thiellement

blackcoat381-2015.jpgJ’ai déjà évoqué Hervé Thiellement, qui fut professeur de biologie à l’université de Genève et qui se consacre à l’écriture de romans de science-fiction humanistes et marqués par ses méditations sur l’évolution. Il vient juste de sortir son meilleur livre, Multiple était la lune - suite de Le Dieu était dans la lune. À nouveau la lune qui se prend pour Dieu inquiète la galaxie, qu’elle veut assujettir à sa volonté par ses pouvoirs grandioses. Car ayant évolué, elle a senti s’éveiller en soi la multiplicité des personnalités, comme si elle donnait naissance à diverses espèces dont elle était l’unique esprit. Et son orgueil fait d’elle une sorte d’ange rebelle!
 
Les êtres pensants auront fort à faire pour déjouer ses plans odieux. Mais la lutte est acharnée, et c’est ce qui en fait le mieux composé des récits d’Hervé Thiellement: car le suspense est ardent, la lune tombant dans une mégalomanie qui en fait une méchante superbe. On est très pris! Comme l’auteur fait parler la lune, fait entrer dans ses pensées, son image s’approfondit dans l’esprit, et marque. L’aspect satirique certes est présent, mais pas au point d’empêcher cette figure du mal de se déployer dans l’âme et de créer de l’angoisse.
 
C’est d’autant plus impressionnant qu’Hervé Thiellement, rejetant le style académique - le langage d’instituteur dans lequel s’est souvent enfermée la science-fiction -, affecte une langue naturelle, spontanée, populaire, drolatique, et qu’il évoque des mœurs simples et normales, fondées sur le plaisir, l’amour, la fraternité: le contraste avec cette lune fanatique est frappant.
 
Ce monde contient un merveilleux authentique, avec par exemple des arbres pleins de sagesse dune.gifs’unissant en esprit collectif dont les hommes tirent une instruction majeure - et, comme nous l’avons dit, des corps célestes doués d’âme.
 
Hervé Thiellement reprend aussi avec humour des éléments connus du genre, telle la planète désertique créée par Frank Herbert, pleine de vers dont les excréments servent d’épices hallucinogènes aux hommes - ou alors de remèdes. Une planète est habitée de Nains de Jardin, dans la tradition de la fantasy; une autre de cloportes pensants dont le comportement finalement anodin et très humain rappelle beaucoup la Métamorphose de Kafka: on se souvient que la première pensée de Grégoire Samsa, en se voyant transformé, est pour son patron: il s’inquiète de sa réaction!
 
Un livre qui fuit toute pompe, qui raille l’exaltation religieuse, mais n’en parvient pas moins à créer une galaxie pleine de vie, de couleurs, de tendresse. D’ailleurs les dernières pages évoquent un ordre cosmique qu’on ne peut rompre et qui de lui-même suscite des remèdes aux errements de ses particules. Une fin optimiste et qui au bout du compte est d’un spiritualisme plus authentique que ce qui souvent s’affiche comme tel.

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05/01/2015

La laïcité, un principe régional?

laicite.jpgOn entend souvent dire que la laïcité telle qu’on la comprend en France est intraduisible; pourtant, parallèlement, on a l’air de croire que ce principe a vocation à devenir universel, qu’il est idéal pour tout le genre humain. Mais alors, il faudra imposer le français à toute la Terre? D’ordinaire, on dit intraduisibles les mots de patois; faut-il en tirer que laïcité est un mot du patois parisien?
 
La laïcité telle qu’on la comprend en France est liée à la façon dont le Roi s’est appuyé sur l’Église pour s’imposer au peuple sans lui-même être particulièrement pieux: Louis XV, Louis XVI, Louis XVIII, Charles X, de l’aveu de ceux qui les connaissaient, étaient athées, ou au moins agnostiques. Louis XV soutenait Voltaire en sous-main. Les prêtres étaient officiellement placés au sommet de la société parce qu’ils enseignaient le respect superstitieux de la royauté: ils étaient un outil du régime. La Révolution, dans son pur élan originel, voulut fonder le régime sur des principes justes, auxquels tous pussent croire, et la prêtrise, comme disait Stendhal, a été proscrite du gouvernement.
 
Mais il faut dire que la situation ne fut pas la même en Savoie, où les rois étaient pieux, croyants, et où la noblesse l’était aussi, de telle sorte que l’impiété ne se répandait pas particulièrement, et qu’il n’y eut Stendhal-consul-big.jpgpas de conflit entre les religieux et les laïques, les seconds trouvant naturelle l’omniprésence des premiers - comme souvent en Italie, ou en Espagne. La laïcité telle que la conçoivent les Français doit-elle donc être appliquée en Savoie? Cela n’aurait pas grand sens, puisque le peuple ne voulait pas chasser les prêtres, qui, Stendhal le reconnaissait, n’y étaient pas les mêmes qu’en France: fils de François de Sales, qu’il appréciait, ils étaient dans une sincérité qu’on ne connaissait pas à Paris - ou, disait-il, à Grenoble. Les mêmes principes ne peuvent pas s’appliquer partout.
 
Vers 1793, les républicains ont accusé les régions excentrées dont la situation était proche de celle de la Savoie - la Bretagne, la Corse, l’Alsace -, de fomenter des complots. L'Alsace a aujourd’hui un statut spécifique qui lui convient; même s'il était meilleur dans l'absolu, quelle légitimité aurait Paris de lui imposer un statut qui lui est propre? Le fédéralisme doit aussi diversifier le statut de la religion selon les cas. Cela se fait en Suisse, en Allemagne, de façon logique.
 
On m’a raconté qu’en Corse autrefois étaient surtout importants les franciscains, qui ne croyaient pas réellement au roi de droit divin; le peuple n’y a donc pas vu d’opposition entre la république et le catholicisme, comme souvent n’en a pas vu l’Italie - et n’a jamais bien compris, je crois, la laïcité telle qu’on la comprenait à Paris. Il n’y a pas à cet égard de principe universel, mais bien des dispositions particulières pour améliorer l’application du seul principe qui vaille en la matière: la liberté.

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30/12/2014

Le Cid, premier super-héros français

5826917897_29526fc5dc_z.jpgL’écrivain Serge Lehman, auteur de la bande dessinée La Brigade chimérique et d’opuscules dans lesquels il essayait de prouver que les super-héros avaient existé dès les origines en France, a oublié, je crois, de citer Le Cid de Corneille; on y trouve en effet que le peuple appelle don Rodrigue
 
de sa joie et l’objet et l’auteur,
Son Ange tutélaire et son libérateur.
 
Or, le super-héros, de l’aveu de tous, a d’abord été conçu comme la manifestation de l’esprit protecteur des cités: Superman protégeait Métropolis, c’est-à-dire New York, capitale du monde moderne; et l’a suivi Captain America, que tout le monde connaît: dans sa série, Stan Lee, Jack Kirby et Jim Steranko ont tellement marqué son caractère allégorique que cela en devient fatigant, répétitif: il est l’incarnation du fighting spirit of America! Cependant, contre le cynisme et l’égoïsme, il se réclame joliment de la foi, du progrès, de l’humanisme, de la liberté - toutes choses qu’incarnait déjà don Rodrigue en son temps: il protégeait la cité espagnole, pour ainsi dire: la chrétienté en Espagne.
 
Certains ont parlé du Golem, qui devait protéger la communauté juive de Prague. Mais à vrai dire, les héros antiques incarnaient déjà le génie des cités. L’être humain se regardait autrefois comme lié à la divinité essentiellement à travers la nation; et celle-ci avait ses héros créés par la Providence - ou ses anges, incarnés par des hommes qu’on disait grands. Ces êtres spirituels gardiens de la cité, les anciens Romains les appelaient génies - divinités secondaires vivant parmi les éléments terrestres et 1901874_10152370651900934_861450054_n.jpgfaisant le lien avec le Ciel. Corneille avait parfaitement saisi que le Cid avait cette aura: qu’il manifestait l’ange tutélaire du peuple de Castille!
 
Serge Lehman aurait pu dire qu’il n’était justement pas français, que Corneille ne faisait que reprendre une tradition médiévale. Mais en France, Michelet n’a pas parlé autrement de Jeanne d’Arc: il en a fait l’incarnation du génie français, et la manifestation de la Providence qui voulait faire progresser la nation jusqu’aux nues, la placer dans l’empyrée! Et au Moyen Âge, Roland de Roncevaux puis Guillaume d’Orange incarnaient pareillement le génie des Francs.
 
Il est vrai que parmi ces trois seule Jeanne d’Arc a eu des contacts avec le monde vivant des archétypes - pour s’exprimer comme Serge Lehman, très marqué par Jung, je crois. Même don Rodrigue chez Corneille n’a pas un tel privilège. Dans les chansons de geste, Roland ne l’a qu’à sa mort: les anges viennent le chercher pour l’emmener au paradis. Mais Charlemagne lui reçoit ses ordres de l’ange Gabriel, dit La Chanson de Roland.
 
Le roi Arthur, dans la littérature médiévale, disposait d’une épée enchantée, et son neveu Gauvain tirait une force surhumaine du soleil, tous les jours à midi!
 
Les super-héros en France ont au fond toujours existé.

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28/12/2014

Univers sans socle, musique des sphères

419627.jpgGaston Bachelard disait: Il ne conviendrait pas de prendre un rythme de base auquel tous les instruments se référeraient. En fait, les divers instruments se soutiennent et s’entraînent les uns les autres.
 
Citation magnifique, qui peut, doit s’appliquer à l’univers entier: est-ce que les planètes ne sont pas dans cette situation, de se soutenir les unes les autres? On cherche un socle fondamental, et les uns croient le trouver dans la Matière, les autres en Dieu; mais entre les deux, en réalité, les éléments sont dans un état d’équilibre et d’harmonie qui fait apparaître la Matière et Dieu comme des abstractions.
 
Il en va de même en littérature: dans une histoire, les personnages se soutiennent les uns les autres - avec aussi la nature, et ses forces, qui sont également des personnages, ou devraient toujours l’être, et ne pas rester un décor passif. Car il n’est pas vrai, comme l’ont prétendu les Naturalistes, ou Taine, que le décor est la chose stable qui détermine les personnages - pas plus qu’il n’est vrai, comme l’ont assuré certains spiritualistes, que le paysage n’est qu’une émanation de la subjectivité humaine. Il n’en 110506102301136238110864.jpgest pas ainsi, et le conte de fées, qui est une sorte de récit primordial, le dit: l’intrigue est faite de volontés qui se mesurent, s’équilibrent, se compensent, même en s’affrontant; or ces volontés peuvent être celles d’êtres humains, mais aussi d’animaux, et même de plantes, de montagnes, d’étoiles - qui alors prennent l’allure d’êtres humains, puisqu’on n’attribue de volonté propre qu’à ceux-ci. Ainsi naissent les fées, les anges, les gnomes - et la mythologie.
 
Car celle-ci n’est pas l’expression mécanique d’une philosophie préexistante et clairement tracée dans ses contours, mais l’élaboration progressive d’une harmonie au sein d’éléments donnés. Dans cet espace musical, aucun instrument qui reste inerte en regardant les autres se déployer - comme un décor passif regardant les hommes agir en son sein. Aucun instrument non plus dirigeant tous les autres, à la façon d’un dieu exclusif - le reste n’étant fait que de sujets, d’esclaves. 
 
Alors l’art peut être dit inspiré.

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02/12/2014

Hommes du futur et anges du présent

11175_1047087.jpegJ’ai déjà évoqué le film Interstellar, de Christopher Nolan, qui présente les hommes du futur comme étant parvenus à remonter le temps à volonté, et comme ayant pu ainsi devenir en quelque sorte les bons anges des hommes d’aujourd’hui. Naturellement cela ne fonctionne qu’à travers des apparitions spectrales, même si les théories physiques du film tendent à le masquer. Mais des auteurs de science-fiction sont allés plus loin, tombant dans une fantaisie souvent pleine de charme, quoique peu crédible. L’excellent Gérard Klein a par exemple publié un roman entièrement fondé sur une telle idée, Les Seigneurs de la guerre - qui est bien écrit, dans un style racinien et abstrait. Une femme du futur y joue le rôle d’une bonne fée: elle sait tout du héros, et l’aime alors qu’il ne la connaît pas du tout. Le ressort en est mythologique, et au fond, a-t-on l’impression, les théories qui justifient une telle situation ne sont là que pour créer une situation où enfin le spirituel se confond avec le matériel: car comme disait saint Augustin, le futur n’existe pas: il n’est que le présent de l’attente; son existence est purement intérieure; seul le présent existe!
 
Il devait sembler fort de café à Lovecraft qu’un corps de chair et d’os s’affranchît des lois du temps qui précisément s’appliquent aux corps physiques, car lorsqu’il a évoqué le voyage temporel, dans The Shadow out of Time, il a présenté des Grands Anciens ayant acquis le pouvoir de transporter leur conscience dans différents corps, par delà le temps et l’espace: ils peuvent parler depuis le passé aux consciences st.jpgcérébrales insérées dans le présent sous forme de rêves, de chuchotements…
 
Olaf Stapledon, dans Last and First Men, choisit une image intermédiaire: les messages des êtres supérieurs viennent des hommes du futur, qui ont aussi appris à faire voyager leur pensée dans le temps; mais pas leur corps: il s’agit encore de force spirituelle.
 
Il y a là certainement un motif puissant, qui parle en profondeur à l’être humain. Selon Rudolf Steiner, après la mort, l’âme remonte le temps et rencontre les actions effectuées pendant la vie, mais, cette fois, elle n’est plus leur auteur, mais leur objet: elle les subit. Elle souffre quand des fautes ont été commises: elle en ressent les effets nocifs. Cela se retrouve dans le film de Christopher Nolan: quand le héros se voit agir de travers, il en est profondément meurtri; son nihilisme ancien a consisté à nier ce qu’il est à présent sous une forme autre, impalpable - et il en est désespéré, il se fait d’amers reproches! Hélas, il est trop tard.
 
François de Sales eût dit que le bon ange, qui voit l’avenir, assurément répercute ces reproches: chacun est face à lui-même. Pour l’évoquer, pas besoin de trou noir, sans doute: c’est surtout une béquille narrative pour faire vivre cette expérience à un spectateur davantage nourri de théories quantiques que de concepts mystiques.

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26/11/2014

Victor Hugo et les Alpes et les Allobroges vaillants

columbia_pictures_logo_520.jpgVictor Hugo aimait beaucoup les Alpes, la montagne, la Savoie, la Suisse; il a repris, dans Les Travailleurs de la mer, le mot de Germaine de Staël sur Chateaubriand qui avait critiqué ces mêmes Alpes: jalousie de bossu.
 
Pour lui, leur élévation et leur lumière faisaient naître l’idée de liberté dans le cœur de l’homme, et la Suisse en était l’exemple vivant.
 
Or, on se souvient peut-être que l’hymne savoisien, dit des Allobroges, rédigé par Joseph Dessaix, poète romantique local, fut en réalité voué à la Liberté. Il y est dit que celle-ci a dû fuir la France, après le coup d’État de 1851, et qu’elle s’est réfugiée parmi les Allobroges, sur leurs sommets; son refrain commence par une adresse à ces Allobroges, qu’elle proclame vaillants.
 
Le rapprochement entre Dessaix et Hugo ne s’arrête pas là: le premier était un représentant de la gauche libérale, minoritaire en Savoie mais agissante, et il regrettait la figure de Napoléon, qu’avait servie son oncle, le général Dessaix, dès 1791 converti à la Révolution, et ayant alors fui le Chablais - qui ne devait devenir français avec le reste de la Savoie qu’un an plus tard - pour rejoindre Paris. A Chambéry, l’antenne locale du club des Jacobins, dirigée par François-Amédée Doppet, se nommait justement le club des Allobroges.
 
Or, Hugo, on le sait, a fini républicain, a glorifié la Révolution et Napoléon; il était donc en communion involontaire avec Joseph Dessaix.
 
D’ailleurs le chant savoyard, on le méconnaît, ne se contente pas de faire de la Savoie un havre de vaillance et de liberté - particulièrement depuis que, en 1848, le roi Charles-Albert avait accordé un statut constitutionnel d’inspiration libérale et édité un Code albertin imité du Code Napoléon. Non: Dessaix chantait également l’effacement des frontières, l’établissement d’une Europe libre et unie, et défendait la Pologne héroïque, la Hongrie, la belle Italie, les Alsaciens, et ainsi de suite. C’était un romantisme tourné vers l’avenir, plein d’espoir pour un monde plus beau, dans la lignée de l’Ode à la Joie de Schiller, qui prophétisait que les hommes seraient tous habités un jour par l’esprit de fraternité qui venait du Père céleste. Car la Liberté chez Dessaix est une divinité vivante, une allégorie fraîche, ceinte, dit-il, d'un arc-en-ciel: elle a repris un corps d’éther en venant dans les Alpes; et c’est ce que son chant a de plaisant.

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14/11/2014

Le chevalier d’Arthur et la cloison de fer

fr_1433_104.jpgDans Yvain le chevalier au lion, poème narratif de Chrétien de Troyes, qui vivait au douzième siècle, le héros entre à un certain moment dans un château enchanté, tenu par une dame magicienne, et une cloison de fer tombe sur lui au moment où il passe la porte: elle coupe son cheval en deux après lui avoir rasé le dos. Cela fait penser aux récits de science-fiction dans lesquels des panneaux d’acier se ferment et s’ouvrent d’un claquement de doigt, notamment dans les vaisseaux spatiaux.
 
Mais une traduction destinée aux collégiens a réduit cette cloison à une herse, selon le mode archéologique bien connu des philologues, notamment ceux qui se souviennent de Victor Bérard, à qui j’ai consacré un petit livre: car il s’appuyait sur ses voyages en Grèce pour corriger Homère selon les données de la science positive, trouvant par exemple le palais du roi des Phéaciens trop grand, parce qu’aucune des ruines qu’il avait vues ne possédait ses dimensions; le poète avait pourtant dit que ce roi descendait des Géants…
 
Bérard interprétait, ainsi, les mythes selon des données géographiques, faisant de Polyphème un volcan, de Charybde un récif, et ainsi de suite. Ancien élève de l’École Normale Supérieure, il était un pur produit de la Troisième République. Or cette tradition n’est pas terminée, même si elle tend à s’estomper et si beaucoup ont critiqué et même rejeté Bérard et ses fantasmes rationalistes.
 
Les vieux mythes celtes sont pleins de ces merveilles qui donnent aux palais enchantés l’aspect de forteresses futuristes, et on ne s’étonne pas trop que ce soit dans l’Occident qui dans l’antiquité était de 68592c209b56f5706244745705b5c013.jpglangue celte qu’on ait vu se développer la science-fiction, qui adore évoquer les extraterrestres fils des fées anciennes et les robots descendants des automates armés qu’on trouve dans les récits médiévaux du roi Arthur et de ses chevaliers. Un enchantement permettait, apparemment, de fermer des portes coulissantes en fer, dans le château de la dame d’Yvain, et qu’on pense qu’il s’agit d’une science rationnelle ou de magie n’y change rien, puisque le fait est le même, et que dans un récit c’est le fait qui compte, l’explication donnée n’étant présente que pour lui créer de la consistance, une solidité: selon les époques, donc, elle change!
 
Au reste, dans le récit de Chrétien de Troyes, nulle explication n’est donnée: les anciens Celtes enchaînaient volontiers les images fabuleuses sans les commenter, comme pour faire vivre de l’intérieur le mystère; cela créait une forme de surréalisme que peut-être imitait André Breton, vannetais par sa mère. Parler d’une herse gâche. Le cycle arthurien est plus mythologique qu’inséré dans la société féodale, au fond.

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06/11/2014

Amélie Gex: patois et mystères

Pieter-Bruegel-The-Younger-The-Wedding-Procession.JPGAmélie Gex fut sans doute le meilleur poète dialectal que la Savoie ait eu depuis que son dialecte s’écrit. Or, le patois lui permettait de se plonger avec ardeur dans l’état d’esprit foncièrement mythologique des paysans. Un poème censé restituer le chant d’une procession en donne un exemple clair: il dit celle-ci si belle que Dieu ne pourra pas ne pas remplir les celliers! Le rituel avait une valeur magique; le dieu impliqué aurait pu être Bacchus. En français, dans son recueil de souvenirs, Amélie Gex se contente, à propos des processions, d’exprimer sa nostalgie: elle mentionne que la foi y était vive - sans dire qu’elle la partageait.
 
Philippe Terreaux, dans son ouvrage La Savoie jadis et naguère, consacré à Amélie Gex et Henry Bordeaux, a bien remarqué que le patois est utilisé dans les récits de la première pour mieux s’insérer dans la psychologie des Savoyards anciens, mieux partager leurs croyances: car elle a aussi rédigé, en français, un conte fondé sur la foi en les revenants, les âmes en peine.
 
Toute son œuvre atteste qu’elle ressentait les choses de cette façon: le français servait aux souvenirs, aux idées abstraites (dont ses poèmes dans la langue de Paris, imités de Lamartine, sont effectivement remplis); mais le patois la plaçait dans une lignée plus médiévale - lui servant à évoquer une malédiction tombant sur un château dont le seigneur péchait et qui fut changé en rocher par un ange à l’épée de feu (à peu près comme la cité des Phéaciens, chez Homère, est changée en rocher par le slide0014_image024.jpgdieu de la mer), ou bien à composer un conte en vers de huit syllabes ressuscitant le roi Salomon et le rendant amoureux d’une reine de Saba montée sur un serpent volant et surgissant du lointain Ouest. Car Gex a placé l’Ancien Testament dans la féerie comme seul osait le faire le Moyen Âge; en français, se le serait-elle permis?
 
Henry Bordeaux était classicisant; cela a fait dire qu’il était surtout un Parisien d’origine savoyarde. Il évoquait les croyances des Savoyards avec une certaine tendresse, mais qui confinait à l’idéologie, puisqu’il louait leur amour de la terre à travers l’idée qu’ils avaient qu’elle avait une âme; d’ailleurs cette âme se confondait avec celle des ancêtres. Mais pour les montagnes que personne n’avait habitées, quel sens cela avait-il? Bordeaux faisait des sarvants de simples revenants, ou des sorciers, alors que Gex avait bien saisi qu’il s’agissait d’esprits de la nature: elle en a fait un poème fantastique, inquiétant et beau à la fois.
 
On peut songer à  Ramuz, qui admirait notre poétesse, et on peut se demander s’il était de son côté, ou de celui de Henry Bordeaux. Car sa démarche était bien la même. Sans doute était-il entre les deux: il essayait d’entrer plus profondément que Bordeaux dans l’âme des montagnards, mais la visée psychologique demeurait: il ne reprenait pas totalement à son compte leur mythologie. Toutefois son style apparemment inséré dans le milieu paysan était bien fait pour participer à celle-ci de façon approfondie.
 
Le dialecte assurément est un moyen de pénétrer l’âme d’un lieu - et d’y déceler les êtres élémentaires, les bons et les mauvais génies. Que Genève ait conservé son hymne dialectal en est certainement la marque: il s’agit bien de s’attirer, en le chantant, les bonnes grâces de son bon ange!

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21/10/2014

Anecdotes licencieuses, vie privée des princes

Jean-Honore Fragonard The Swing.jpegFaut-il évoquer dans la presse la vie privée des grands de ce monde? Ce fut un genre littéraire très prisé. L’esprit de tout récit à vocation artistique est de dévoiler le monde caché, ce qui se tient par-delà les apparences, et donne la clef des événements. Or, le matérialisme a fait de ce monde caché non plus celui des êtres invisibles, anges et démons s’agitant dans l’âme humaine ou suscitant les phénomènes, mais celui des pulsions corporelles dont la naissance est trop fine pour être immédiatement perçue - voire simplement ce que la pudeur autrefois gardait pour le secret des chambres. On entre désormais dans les appartements avec une cupidité de voyeur qui se pense voyant. C’était la grande idée de Balzac: il prétendait dévoiler le monde occulte en se transportant en esprit dans l’espace privé. 
 
Dans les Contes drolatiques, il dévoile la vie privée des princes français de la Renaissance, qui menaient leurs débauches à Paris et quelquefois en Touraine, où se situe essentiellement l’action de ses récits. Dans cette approche sulfureuse, il y a le même effet que dans le fantastique: le problème n’est pas métaphysique, car il importe peu qu’une chose existe selon les savants, ou pas; si les mœurs sexuelles des princes sont cachées, on est comme face à du paranormal, puisque les princes font des lois aussi absolues, au fond, que celles de la nature: en tout cas il fut un temps où le roi, émanant de Dieu, faisait des miracles, imposait sa volonté à la nature même! Or, qui peut prétendre que cela n’est pas resté? La France notamment n’est pas un pays absolument scientifique: une part de mysticisme a été laissé à l’État, dont on attend toujours qu’il s’impose à la fatalité, transforme le monde. 
 
Précisément, la règle qui interdit de pénétrer dans les alcôves peut être transgressée par la littérature. Et celle-ci peut affirmer ce qui se déroule dans cet espace est important, que cela conditionne en réalité tout le reste. Est-ce que Freud n’est pas allé en ce sens? Est-ce que sa démarche ne s’appuyait pas tout entiè51stlOCFuyL._SY300_.jpgre sur l’idée que la sphère d’Éros était la source des comportements, et du psychisme? Or, à Paris, ville mêlée de romantisme et de matérialisme, il a eu un succès considérable.
 
Mais croit-on que cet art effectivement ambigu manque de force poétique? Le modèle à cet égard, ce n’est pas Balzac, mais Brantôme: car dans le monde privé des princes, il imagine un monde fait de voluptés ineffables, toujours plein de gaieté, de joie, et cela crée en filigrane un passage entre la vieille France et le pays enchanté; il se dégage de cette vie cachée des bouffées de paradis terrestre, et les dames sont à demi des fées. Quelle chance n’avait-on pas à Paris d’être à l’orée de ce monde sublime?
 
Même lorsqu’on fait de ce monde caché des plaisirs princiers un reflet de l’enfer, comme on l’a vu ensuite, la fascination demeure.
 
Pourtant qu’on révèle tout choque. Et au-delà des raisons qu’on affiche pour le justifier, peut-être y a-t-il le pressentiment que, non, la vérité du comportement humain ne se trouve pas dans Éros: il est ridicule de se focaliser sur lui.
 
Il reste néanmoins l’idée qu’au moins la vérité d’une âme est davantage dans la vie privée que dans la vie publique: l’être humain, individualisé, est lui-même surtout lorsqu’il est seul. Là est la force de Balzac, de Brantôme, ou de Hugo quand il évoque les rois de France qui font enlever les filles des faubourgs.

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