Culture - Page 7

  • Souvenirs pédagogiques de Fabre

    Henri-Fabre.pngJean-Henri Fabre avait un talent littéraire certain, qui le rendait maître notamment dans l'art de l'ironie. Un jour, revenant à Carpentras après des années d'absence pour trouver une certaine sorte d'insecte qu'il y observait régulièrement, il dit: Je salue en passant le collège où j'ai fait mes premières armes d'éducateur. Son aspect n'a pas changé, c'est toujours celui d'un pénitencier. Ainsi l'entendait l'enseignement gothique d'autrefois. À la gaieté, à l'activité du jeune âge, choses par lui jugées malsaines, il opposait le palliatif de l'étroit, du triste, de l'obscur. Ses maisons d'éducation étaient surtout des maisons de correction.

    Il visait clairement, à travers le terme gothique, la tradition catholique, mais Georges Gusdorf a remarqué, en son temps, que le romantisme avait développé une nouvelle pensée éducative en réaction à la conception de Napoléon des lycées-casernes. L'époque napoléonienne, en France, était néoclassique, et prétendait soumettre toute la culture au compas de la raison, faire entrer l'humanité dans les formules mathématiques par lesquelles on créait aussi les canons. Du coup, la vie première des enfants était réprimée. On tâchait de faire entrer ceux-ci dans des moules préétablis, au lieu de veiller à ce que chaque individualité s'épanouisse librement, avec toutes ses potentialités, et tout ce qu'a espéré en elle la nature. On s'imaginait que la nature n'était nulle part, même pas chez l'homme, propre à développer la raison, et qu'il fallait infliger et inoculer celle-ci, comme si les hommes, eux-mêmes, ne l'avaient pas développée naturellement, en même temps qu'ils évoluaient organiquement, comme si elle leur avait été administrée par on ne sait quels extraterrestres.

    Au reste, il existe bien un rapport avec l'éducation des Jésuites, nous rappelle Gusdorf, car somme toute le catholicisme s'appuyait inconsciemment sur l'idée des prêtres latins administrant le dogme chez les barbares - notamment les Francs. La doctrine devait leur être apportée d'un bloc, infligée telle quelle.

    Pourquoi le cacher? C'est encore cette conception qui prévaut en France, et souvent ailleurs. On est surpris par l'aspect lourd et administratif de la plupart des établissements d'enseignement. Et par des méthodes qui rousseau-par-la-tour.jpgprétendent faire accéder les enfants à la conscience rationnelle en accumulant sur leur pauvre tête des masses de théories. Jean-Jacques Rousseau avait bien vu qu'il n'en était rien, et même si on peut trouver qu'il était d'un optimisme naïf, il avait raison de considérer que la nature créait la conscience rationnelle à un certain âge, à partir duquel il fallait la nourrir et l'alimenter; mais que si on le faisait avant, on n'arrivait à rien, on créait des apparences de raison dans des cerveaux tuméfiés de savoir abstrait, ou alors on se heurtait à la nature pleine de vie des enfants rétifs.

    La présentation des insectes par Fabre, précisément, peut susciter la comparaison de leurs transformations: dans la larve, en devenir, mais invisible, est l'insecte adulte; pour le faire naître, elle doit se placer dans un cocon, se liquéfier, et laisser cette forme définitive apparaître. Telle est la raison chez l'être humain: l'être rationnel en lui est caché, et c'est soutenir l'enfant dans sa spécificité qui lui permettra de trouver les forces de le faire naître en lui, de le manifester. Prétendre faire apparaître l'insecte parfait dès la sortie de l'œuf à coups de ciseaux, c'est simplement faire périr la larve, ou créer un semblant d'insecte mûr, qui ne pourra jamais se reproduire. C'est sans doute la sagesse que Fabre avait acquise, sur l'éducation: il avait médité sur les insectes et leurs rapports avec l'être humain.

  • Réforme de l'orthographe

    depositphotos_4374239-Newspaper-alphabet.jpgLe gouvernement français a annoncé que désormais les auteurs des manuels scolaires étaient priés d'appliquer une réforme de l'orthographe de 1990, et qu'il ne fallait plus que les graphies mentionnées comme autorisées dans cette réforme soient comptées comme fautes par les enseignants.

    Aussitôt, comme à chaque fois qu'une réforme de l'orthographe a lieu, il a semblé à beaucoup qu'on s'en prenait à la forme idéale d'une langue divine, tant le fétichisme est grand, à propos de l'écrit. Les arguments les plus étranges ont resurgi, masquant un attachement instinctif et irraisonné à tout ce qui a trait à la nation. On a encore entendu dire que l'on ne pourrait bientôt plus lire les auteurs classiques – alors que leur orthographe est déjà modernisée par les éditeurs. L'ignorance de l'histoire de l'orthographe montre ce qu'a de fantastique le sentiment qui attache à la forme extérieure de la langue écrite.

    L'entomologiste Fabre raconte qu'une espèce d'abeille met ses œufs dans une tige de ronce sèche, les enfermant dans des cellules approvisionnées, et placées les unes sur les autres. Quand une larve rompt son cocon sous une autre, et que l'insecte creuse le plafond de sa cellule pour sortir, il s'arrête lorsqu'il voit une autre larve de son espèce dans son cocon; il attend son tour. Lorsque l'expérimentateur, malicieusement, met, dans la cellule d'au-dessus, un cocon rempli de sa larve mais appartenant à une autre espèce, l'insecte passe à travers à coups de mandibules. Tel est le sentiment national. Il sacralise ce qui a trait à son espèce, mais passe à travers le reste sans scrupule.

    Néanmoins, la raison est censée permettre à l'être humain de juger, et d'atteindre à une vision objective, impersonnelle et réellement universelle. L'étude de l'histoire de l'écriture du français peut l'aider, à cet égard. Car il y eut toujours deux écoles. La plus ancienne, est celle qui utilisait l'alphabet pour restituer des sons; la seconde, apparue à la Renaissance, est celle qui réclamait des graphies étymologiques.

    Pourquoi? À la Renaissance, comme on sait peut-être, le français a été utilisé pour la théologie, la science, la philosophie, le droit, qui jusque-là se faisaient en latin. Au Moyen Âge, le français était utilisé pour la poésie et les récits. On a donc voulu aider les savants en leur donnant des repères. Il y a eu aussi le fantasme que le français était un latin en puissance, qu'il suffisait de le tirer vers le latin pour le faire redevenir le latin. Cela a fait beaucoup de mal au français, en le rendant incohérent et bizarre. Heureusement, à l'époque classique, Jacques-Benigne_Bossuet_1Mirror.jpgon est revenu à des sentiments plus raisonnables. Et les deux écoles sont alors apparues, en débattant frontalement.

    Bossuet était partisan de la graphie étymologique parce qu'elle rappelait la noble origine latine: elle masquait que le roi de France était d'origine franque et lui donnait la légitimité des empereurs romains, qu'il avait si souvent voulu avoir. En Savoie, on était partisan de la graphie phonétique, car l'étymologie embrouillait le peuple sans rien lui apprendre. C'était une science à part, qui devait être traitée indépendamment. Un représentant de ce courant fut Philibert Monet (1566-1643).

    Lorsqu'on veut créer une orthographe unitaire, et que les gens ne sont pas d'accord, l'important est de trouver des compromis. Or, les changements votés en 1990 étaient judicieux, en ce qu'ils étaient à la fois conformes à la prononciation et, très souvent, à l'étymologie: car les étymologistes se sont souvent trompés, en faisant remonter continuellement au grec des mots absents du latin; ils étaient obsédés par l'origine grecque, sans doute parce qu'à la Renaissance la Grèce antique fut redécouverte dans sa beauté, sa grandeur. Des erreurs ont donc été faites: des illusions se sont répandues.

    Mais il faut de toute façon avouer que rester trop attaché aux vieilles formes est mauvais. Il faut se souvenir de ce que disait ironiquement Voltaire: un vieil abus est toujours sacré. La référence continuelle aux Grecs et aux Romains fige le français, enferme la culture dans des cloisons étroites. Il faut au moins repartir du Moyen Âge, de la France en tant qu'elle fut une création originale au sein des ruines de l'Empire romain, création effectuée par les Francs auxquels se sont joints les Gaulois; et alors, on doit admettre que le onzième siècle eut raison, de commencer à écrire le français selon ce qui était prononcé: car sinon, si on avait dû rester dans l'héritage antique et l'étymologie, on aurait continué à écrire en latin, on n'aurait jamais écrit le français!

    Défendre le français et rester bloqué sur des formes étymologiques n'a donc pas de sens, car le français est ce qui est parlé actuellement en France, et non ce qui s'est parlé en Italie ou en Grèce dans l'antiquité.

  • De l'individu à l'universel (XVIII)

    univers.jpgOn fait souvent de la culture française une culture universelle. C'est une contradiction. La France n'est pas l'univers. On précise volontiers que la culture française donne accès à l'universel. Mais en réalité, c'est l'individu qui a accès à l'universel. Seul, en son âme, en son cœur, il tisse un lien avec le tout, dans lequel il se place, dont il se sent un membre, - et dont il sent aussi être un membre le peuple auquel il appartient, quel qu'il soit.

    Certes, l'individu se nourrit de la culture qui l'a baigné; et il est possible que, selon la culture qui l'a nourri, il accède plus ou moins facilement à l'universel. Mais en fin de compte c'est à lui qu'incombe l'effort: toute culture donnée est finie. Même entre un grand nombre et l'infini, il reste une infinité de nombres. Cela montre que ce n'est pas par la seule culture collective que l'individu accède à l'universel: les forces pour y parvenir ne sont qu'en lui.

    De telle sorte que si on enferme l'individu dans une culture nationale donnée en lui inculquant l'idée qu'elle le met d'emblée en phase avec l'universel, il ne cherchera pas plus loin, et dans les faits n'accèdera pas à l'universel! D'ailleurs, c'est le propre des gouvernements totalitaires, que d'imposer une telle idée, que la culture qu'ils délivrent par leur système d'éducation est suffisante pour que l'individu accède à l'universel, qu'il n'a pas besoin de chercher plus loin. Qu'on fasse ici une distinction entre ceux qui nomment cet universel Dieu et ceux qui le nomment le grand Inconnu - ou ceux qui le nomment simplement l'Universel -, est vide de sens: le problème ne vient pas de la nature de la culture même, de sa qualité philosophique ou religieuse, mais de la manière dont elle est diffusée par un gouvernement.

    Car si l'universel réel vient de l'individu, il faut que celui-ci soit libre; il ne faut donc pas l'enfermer dans une culture donnée, à laquelle on entend réduire l'identité individuelle.

    Pour moi, en effet, il n'y a pas d'identité nationale; l'identité est individuelle. La nation a une tradition, mais son identité est dans son génie, son être spirituel, qui ne s'incarne pas directement sur Terre, qui n'y a pas de corps distinct. Les corps distincts que sont les individus ont leur identité propre, qui peut toujours se distancier de la tradition nationale, qui n'est pas soumise au génie national – expression qui, comme disait Joseph de Maistre, ne doit pas être prise comme une simple métaphore.

    Teilhard de Chardin disait que la nation était un début de spéciation: le même mouvement qui la Cosmic-Tree2.jpgcrée a créé les espèces chez l'animal. Mais l'homme est libre; il peut à nouveau converger vers le centre, le tronc invisible de l'Évolution, et se détacher des branches. Il peut le faire à partir de son individualité, de son identité profonde, qui pour Teilhard de Chardin était liée à l'universel, c'est à dire au Christ.

    Dans les faits, cela signifie que, naturellement, il faut que chaque individu puisse s'appuyer sur la culture du peuple où il a pris naissance: il lui faut donc l'apprendre. Mais il ne saurait en rester là, et il lui faut aussi apprendre les autres cultures.

    Il est entendu que la culture française a de grandes qualités, mais en réalité cela n'importe pas. Quelle que soit la nation où l'on a pris naissance, il faut toujours que l'on apprenne de façon égale et équilibrée la culture de sa nation et celle des autres. Cela n'est pas lié aux qualités qu'on reconnaît ou pas à la culture nationale, mais à la nature même de l'individu. Il apparaît comme aberrant que des Africains n'apprennent que la culture française; mais il paraîtrait également aberrant, dans le monde tel qu'il est devenu, qu'ils n'apprennent que leur culture propre. Le nationalisme et l'universalisme sont deux écueils qui empêchent l'individu de s'épanouir, qui le déséquilibrent. Il lui faut pouvoir lier les deux, ce qui vient du peuple où il se trouve, ce qui vient des autres peuples. C'est ce qui est moderne et intelligent, selon moi.

  • Ziggy Stardust

    tumblr_n1u1brLndS1qlcugro1_1280.jpgDavid Bowie a fait intervenir la science-fiction dans ses chansons, notamment à l'époque où, impressionné par Stranger in a Strange Land, de Robert Heinlein, il a inventé une mythologie interstellaire et le personnage de Ziggy Stardust. Il présentait celui-ci comme envoyé par des êtres sublimes d'une autre planète pour lutter contre des monstres obscurs et changer la face du monde. Dans le roman de Heinlein, c'est un homme élevé par des Martiens qui arrive sur Terre; il est en communion avec les esprits des ancêtres des Martiens, qui sont vivants et conscients, quoique sans enveloppe corporelle. Il enseigne que la morale traditionnelle humaine est dénuée de sens, que chacun est Dieu, et que le plaisir sexuel notamment doit être partagé avec tous sans esprit de possession. Il est faux que la révolution sexuelle et le mouvement hippie aient été sans mythologie: chez Heinlein, les valeurs nouvelles sont bien inspirées par des esprits vivant dans les étoiles. Finalement, l'homme de Mars est martyrisé par les sectateurs des religions traditionnelles. Ziggy Stardust lui aussi meurt, impropre à la vie terrestre.

    David Bowie se lassait vite des formes fictives qu'il affectionnait, mais il est resté assez fidèle à la science-fiction. On se souvient qu'un rôle proche de celui du roman de Heinlein lui fut donné dans un film étrange, The Man Who Fell to Earth (1976). Je l'ai vu mais il ne m'a pas laissé de souvenir précis, sinon que, comme souvent dans les films de cette époque, il y avait un fantastique bizarre et FTO-cover-small.jpgdu sexe, comme si les deux étaient mêlés, comme si le fantastique réalisait les fantasmes.

    J'ai commencé à écouter David Bowie vers l'âge de douze ans, alors qu'il venait de sortir son album Scary Monsters (1980) et que, l'ayant chez moi, je l'écoutais en boucle en lisant le cycle épique de Philip José Farmer sur Opar: il y était raconté l'histoire grandiose d'une cité perdue d'Afrique, colonie de l'Atlantide inventée par Edgar Rice Burroughs et brièvement évoquée dans son cycle de Tarzan. Je trouvais que la musique correspondait merveilleusement bien à ce roman, parce qu'elle contenait une forme d'étrangeté qui avait trouvé, par une forme pleine, entière, massive, un vêtement idoine. Je pense encore que cet album est le meilleur de David Bowie; il est dynamique, cohérent, unitaire, et en même temps le sentiment de l'ailleurs y demeure. Notre chanteur savait donner ce sentiment, sous la forme d'une nostalgie, peut-être assez anglaise, pour un monde existant mais inaccessible, et d'une rage de ne pouvoir l'imposer à la Terre - un sentiment d'injustice, de colère. Les albums antérieurs avaient de l'énergie, mais ils mêlaient des chansons aux styles très différents, et, surtout, des chansons fascinantes à d'autres ennuyeuses.

    Il en avait, du reste, dans The Man Who Sold the World (1970), écrit une sur les surhommes qui étaient censés vivre dans les temps anciens, et qu'évoquait justement Philip José Farmer dans ses livres. C'est celle qui se nommait The Supermen et avait ces vers rappelant Robert E. Howard et Clark Ashton Smith, autres auteurs que je lisais alors abondamment:
    When all the world was very young
    And mountain magic heavy hung
    The supermen would walk in file
    Guardians of a loveless isle
    And gloomy browed with superfear their tragic endless lives
    Clark Ashton Smith en particulier a composé un magnifique poème sur les surhommes de Mû ou d'Atlantis, puissants mais orgueilleux, s'adonnant à des rites abominables. (Plus tard, j'ai découvert que Lamartine, dans La Chute d'un ange, avait évoqué des êtres proches.) Cette mythologie était assez répandue, peut-être par l'entremise de H. P. Blavatsky, et je l'aimais.

    Heathen.jpgMais, après Scary Monsters, ses albums ont cessé de porter en eux cette étrangeté des débuts, et Let's Dance (1983) en a marqué le deuil; que cela ait été son plus grand succès montre assez que le public, s'il est attiré d'instinct par le mystère, n'adhère à ceux qui le portent que lorsqu'ils l'ont délaissé, lorsqu'ils s'en sont édulcorés.

    Puis, un jour, j'ai vu la pochette de son nouveau disque, Heathen (2002), et une impression d'énigme fantastique y était empreinte. On le voyait avec les yeux blancs - non pas seulement païen, mais aussi prophète d'une force lumineuse et spectrale. Et j'ai recommencé à m'intéresser à l'artiste. Lui-même était conscient d'avoir retrouvé un fil. Les chansons de l'album étaient souvent poignantes, comme saisissant un flux profond.

    Finalement, il se pose en étoile noire, comme un être d'un autre monde, mais bizarre, ambigu; comme dans le surréalisme, l'au-delà ne touche que s'il est inattendu, inquiétant. C'était un bon chanteur.

  • Culture et théologie (XII)

    800px-St-thomas-aquinas.jpgLa dernière fois, je me suis demandé pourquoi la culture arabe n'était pas mieux représentée dans l'Éducation nationale en France, attendu que beaucoup de citoyens français restent marqués par cette culture de par leurs origines familiales, et qu'il s'agit d'une richesse à exploiter, tant pour les individus que pour l'ensemble du peuple. Même le commerce et l'administration peuvent y trouver des débouchés évidents, mais l'ouverture culturelle à une composante de l'humanité qui, quoi qu'on pense, en vaut bien une autre, est déjà un argument suffisant.

    Mais, pour beaucoup d'Occidentaux, la culture arabe ne peut pas, par essence, être laïque: d'où, peut-être, l'idée que répandre l'enseignement de l'arabe serait dangereux.

    Je voudrais à présent aborder la question la plus brûlante de mon exposé: la valeur de la culture religieuse en général.

    J'y ai déjà fait allusion au sujet de la sainte Vierge considérée comme figure préparatoire - et imparfaite, peut-être - de l'allégorie de la République - de Marianne. Figure qui, restant assez parlante pour le peuple, notamment dans les campagnes, ne doit pas être éradiquée du paysage culturel, mais reliée de façon claire à cette Marianne: elle est, par exemple, l'expression de la fraternité. C'est sous son visage de mère que tous les hommes se sentent frères. C'est bien ainsi qu'on la percevait dans la Savoie du dix-neuvième siècle.

    La philosophie, de même, ne peut pas être distinguée de la théologie de façon radicale: c'est un leurre.

    Trop souvent les philosophes qui parlent de théologie montrent qu'ils n'en ont jamais lu. Les théologiens ont aussi parlé de problèmes philosophiques.

    On dit que, dès qu'on intègre la divinité à la réflexion, on quitte la raison pour entrer dans l'arbitraire; mais c'est un préjugé. C'est du reste par ce préjugé que le rationalisme se différencie de la raison même. Car la raison n'a pas de limite a priori. Elle peut fort bien, somme toute, entrer dans un domaine non physique, et conserver une forme de logique pure. Qu'on ne dispose pas de la béquille de la vérification matérielle ne prouve rien. Les mathématiques suivent aussi une logique pure qui précède les applications physiques. Et si une logique pure pénètre le monde moral et que les résultats de la réflexion s'avèrent bénéfiques pour l'humanité, peut-on dire qu'on n'a pas vérifié la validité de la réflexion?

    C'est une idée toute faite, relevant du dogme – et, pour le coup, arbitraire -, que la pensée ne peut pas pénétrer le domaine de l'esprit, qu'elle est rivée à la matière. Puisque la pensée elle-même émane de l'esprit, pourquoi ne pourrait-elle pas se pencher sur ce dont elle émane? Pourquoi ne pourrait-elle pas se regarder elle-même?

    De mon point de vue, on a acquis, ou développé, une sorte de peur face au monde de l'esprit détaché de la matière: on craint d'y sombrer. Mais si on suit le fil d'or de la logique pure, cela n'arrive pas. C'est bien elle qui soutient la pensée, parce qu'elle met les éléments dans une relation claire qui ne nécessite pas de socle fondamental, comme serait la Matière – ou même Dieu. Les planètes se soutiennent entre elles; elles ne sont regle_10.jpgpas posées sur un sol - ou collées à un plafond. Dans le monde moral, la pensée peut établir des équilibres semblables.

    La théologie n'a donc pas de raison d'être exclue du domaine de la philosophie. Il n'est pas vrai que Boèce, saint Augustin et saint Thomas d'Aquin aient manqué d'esprit de logique, si, comme je le crois, ils faisaient s'appuyer avec rigueur les concepts spirituels les uns sur les autres. Qu'ils ne se soient pas appuyés sur une matière au fond sacralisée, comme tend à le faire la philosophie contemporaine, n'indique rien quant à leurs capacités logiques, lorsqu'il s'agissait d'utiliser la raison. Le croire, c'est être matérialiste; c'est ne croire que la logique n'est possible que si elle suit la mécanique du monde physique. Or, il n'en est rien, à mes yeux; et quel fondement physique peut de toute façon être donné à la liberté, à l'égalité et à la fraternité? Leur fondement est forcément dans une raison qui pénètre le monde moral, comme a essayé de le faire la théologie. Qu'elle ait péché en s'appuyant sur l'idée abstraite de Dieu ne prouve pas que la tentative ait été dénuée de sens. Elle me paraît, au contraire, légitime.

    La théologie doit être intégrée à la culture au sens large et je ne crois pas son rejet de principe justifié, je ne crois pas que la laïcité justifie la séparation radicale des facultés de philosophie et de théologie. Si la laïcité est la neutralité de l'État, celui-ci ne peut pas imposer l'idée que la théologie sort du domaine de la raison, il ne peut pas imposer un principe théorique; il ne peut que compter le nombre d'étudiants, et leur donner les moyens d'étudier ce qu'ils veulent.

  • Élections régionales 2015

    home_01_DinerCroisiereLyonPatrimoineException.01.jpgCitoyen français, je dois voter dimanche, et j'ai reçu les feuillets présentant les listes. Mon avis est que Jean-Jack Queyranne, pour qui j'ai voté la dernière fois, a fait un travail correct, autant que cela est parvenu jusqu'à mes oreilles. Il a été le premier président du Conseil régional qui a son siège à Lyon à avoir œuvré de façon significative en faveur des langues régionales, et il se trouve que j'ai été et suis impliqué dans plusieurs projets ayant trait à ces langues, en particulier le savoyard. C'est un sujet qui m'intéresse, car je crois qu'en langue locale, les poètes avaient une relation plus intime au lieu et à l'âme paysanne, le français étant une langue abstraite et conceptuelle. Or la poésie souffre toujours des excès de l'intellectualisme, et c'est particulièrement le cas en ce moment. J'essaie de lire les vers de Michel Deguy, qui fut professeur de philosophie à l'université à Nanterre, et, comme on dit, j'ai un peu de mal; ses idées compliquées sont peut-être poétiques en elles-mêmes, mais je saisis difficilement pourquoi je devrais me forcer à les comprendre, et, pendant ce temps, ses rythmes n'ont rien de très audible, ni ses images de bien éclatant, en général. Il faudrait que j'étudie la chose plus en profondeur.

    À l'autre bout, l'Institut de la Langue régionale, avec l'aide du Conseil régional, prépare la publication d'un recueil bilingue des poèmes en savoyard de Samoëns de mon arrière-grand-oncle Jean-Alfred Mogenet, dont j'aime la façon d'animer toute chose de l'intérieur, d'attribuer une personnalité à tous les objets du monde 10340149_10152442591417420_7729825167950429902_n.jpgsensible - parfois même une puissance symbolique, la faculté de porter des forces suprasensibles. Je viens de lire le célèbre Mireille de Frédéric Mistral et ce poème est la preuve la plus éclatante que les langues régionales entrent de plain-pied dans la mythologie paysanne, ou du moins qu'elles le faisaient encore au dix-neuvième siècle; or je crois que les figures de cette mythologie sont plus propres à la poésie que les concepts de la philosophie moderne.

    Je suis bien conscient que la mythologie paysanne appartient au passé, et que les concepts de la philosophie peuvent toujours se déployer en images parlantes, mais je suis sceptique sur la capacité des philosophes actuels de créer des images réellement saisissantes, ou des rythmes prenants, car j'ai le sentiment que leur démarche ne consiste pas à adopter tel ou tel système théorique (je n'aurai pas cette naïveté, de croire qu'un dogme domine les poètes en principe), mais à chasser les images et les rythmes - regardés comme vulgaires et impropres à emmener l'âme vers les mondes supérieurs. Or, c'est bien cette démarche qui me laisse perplexe, à moins que cela ne s'explique par la vulgarité de ma propre âme.

    Les langues régionales ont conservé dans leurs expressions poétiques les rythmes et les images populaires, et il me paraît important que face aux subventions données par le gouvernement à des expressions plus abstraites, les collectivités locales soutiennent le patrimoine culturel enraciné dans le terroir, comme on dit. Finalement, c'est peut-être par cet équilibre entre la culture nationale et la culture locale qu'on pourra relier le concept abstrait à la représentation concrète et créer ainsi le monde intermédiaire qui est l'essence de la poésie - celui où le temps se fait espace, comme disait Richard Wagner - qui est à la fois chose et idée, qui est symbole.

    Jean-Jack Queyranne joue bien ce rôle: il rétablit bien l'équilibre; je voterai donc pour lui. Ses autres prérogatives me touchent peu. Et au second tour je voterai encore pour lui, car je suppose qu'il y sera.

  • Jacques Peletier du Mans sur l'Almanach de Savoie

    Almanach 2016 001.jpgL'Almanach des Pays de Savoie 2016 des éditions Arthéma est paru et j'ai l'honneur d'y avoir deux articles, un sur Jacques Peletier, poète français de La Pléiade, au seizième siècle, qui a écrit un poème sur la Savoie, et un autre sur Auguste de Juge, un poète savoisien du dix-neuvième siècle, charmant et élégant. Le premier révèle qu'on faisait en réalité couramment, à son époque, l'ascension des montagnes aisément accessibles, et que lui a fait celle du Môle, au-dessus de Bonneville. Comme on en fait toujours des tonnes sur l'histoire de l'alpinisme qui aurait commencé avant-hier, les vers où il en parle m'ont amusé. Le Môle notamment a été plus tard gravi par Horace-Bénédict de Saussure qui en parle comme s'il accomplissait un exploit, ou comme s'il inaugurait une ère nouvelle. Comme il n'arrivait pas à atteindre le sommet, il pensait la montagne plus ou moins enchantée. Il y avait le petit et le grand Môle et cela créait de la confusion.

    D'autres écrivains ont placé des articles dans ce numéro. J'ai été intéressé en particulier par les textes de Joseph Ticon, président de l'Académie chablaisienne, car il a évoqué l'écrivain savoisien du dix-neuvième siècle Antony Dessaix, qui était sympathique et chatoyant mais se faisait mal voir parce qu'il avait la langue trop pendue et aimait la satire. Il a aussi évoqué Voltaire, qui a parlé d'une grotte aux fées du Chablais sans l'avoir visitée mais en ayant beaucoup fantasmé dessus.

    On trouve d'autres articles passionnants, et je vous invite à vous procurer ce magazine, disponible dans les bureaux de presse de Savoie et Haute-Savoie.

    Le Lac de Lamartine y est présenté avantageusement comme l'acte de fondation du romantisme, qui existait néanmoins depuis vingt ans en Allemagne, et cette erreur touche la fibre patriotique, elle flatte le chauvinisme, c'est toujours agréable.

  • Retour à Ripaille

    amedeevii.jpgCette année encore, je serai au salon du livre du château de Ripaille, qui maintenant dure deux jours: ce sera samedi et dimanche prochains, les 7 et 8 novembre. L'invité d'honneur du salon sera Bernard Demotz, historien spécialiste du Moyen Âge savoyard. On se souvient que le château de Ripaille a été justement créé au Moyen Âge, et qu'après avoir été un manoir de chasse le duc Amédée VIII l'a aménagé en monastère.

    Cela tombe bien, car j'aurai à proposer un vieux roman réédité cette année dont l'action se passe en partie dans ce même lieu: Le Sanglier de la forêt de Lonnes, par Jacques Replat (1807-1866), que j'ai préfacé et dont l'éditeur m'a donné plusieurs exemplaires, pour le public. Il raconte comment le comte Amédée VII a été blessé dans la forêt proche lors d'une chasse au sanglier, et en est mort. Il a de saisissants moments: par exemple, un sanglier énorme contemple la lune de ses yeux rouges, marquant le destin du dernier des comtes-chevaliers.

    Et puis il y a le nain Jehan, conseiller privé du Comte qu'on raconte avoir vu prendre une taille de géant et avoir commandé aux tempêtes sur le lac. Toute une mythologie s'est bâtie autour de Ripaille et Jacques Replat y a participé; il a peut-être écrit le texte qui le fait le plus.

    Je présenterai aussi des livres un peu plus anciens mais dont je suis entièrement l'auteur, notamment celui sur La Littérature du duché de Savoie, ainsi que mes Songes de Bretagne, mes Portes de la Savoie occulte et mes recueils de poésie, La Nef de la première étoile et Poésies d'ombre pâle.

    Une belle occasion de faire un beau voyage dans ce château illustre. On pourra y rencontrer, en outre, mon ami Claude Barbier, auteur d'une thèse sur le bataille des Glières montrant qu'elle s'est surtout passée dans les têtes; mon ami Michel Dunand, excellent poète annécien; le grand Marcel Maillet, poète chablaisien de premier ordre; et d'autres camarades qui me sont moins proches mais que j'apprécie également: le bouillant Jean-Claude Bibloque, l'élégante Ornella Lotti-Venturini, la captivante Madeleine Covas, le jovial Gérard Aimonier-Davat, le sensible Michel Berthod, le haletant Roger Moiroud, la gracieuse Corinne Bouvet de Maisonneuve, le passionné Philippe Brand, la poétique Chantal Daumont, l'énigmatique Jacques Grouselle, le mystique Léo Gantelet, le sportif Jean Travers, le spirituel Patrick Jagou, le fin Thierry-Daniel Coulon, l'émouvant Patrick Liaudet, l'imaginative Florence Jouniaux, et, enfin, la talentueuse Jacqueline Thévoz, que je salue en particulier car elle me fait souvent des éloges, et cela procure toujours du plaisir. Il y en a d'autres, mais je ne crois pas les connaître bien.

    Donc, venez nombreux.

  • Mur d'Hadrien et légendes modernes (Bède)

    The_Venerable_Bede_translates_John_1902.jpgJ'ai lu récemment l'Histoire ecclésiastique du peuple anglais, écrite par Bède le Vénérable vers 730. Il évoque beaucoup de choses passionnantes dont je traiterai par ailleurs, mais un trait m'a amusé, car il rend problématique un symbole que les historiens modernes ont créé.

    On apprend, en effet, que le fameux mur d'Hadrien, présenté en général comme la limite septentrionale de l'Empire romain, n'eut pas ce sens pour ses contemporains. Car Bède assure qu'il a été bâti par les Romains parce que ceux-ci en avaient assez de protéger les Bretons contre leurs envahisseurs - Pictes, Scots, Danois. Ils ont organisé une collecte auprès des Bretons eux-mêmes pour bâtir le mur selon leurs plans, puis le leur ont confié, pour qu'ils se protègent seuls. Et ils sont partis, pour ne jamais plus revenir.

    Le plus amusant est que Bède assure que les Bretons, après s'être organisés en corps d'armée pour veiller sur le mur et guetter l'ennemi, se sont enfuis dès le premier assaut, de telle sorte que le mur n'a servi à rien. C'est ce qui a poussé ensuite les Bretons à demander de l'aide aux Saxons, lesquels, après être arrivés sur l'île, ont finalement mur-d-hadrien-represente-frontiere-l-empire-alors-qu-il-atteignait-son-apogee-iie-apres-348850.jpgdécidé de s'allier avec leurs ennemis, en particulier les Irlandais. Ceux-ci ont eu une influence profonde sur les Anglo-Saxons et ont provoqué leur conversion au christianisme, pour une large part.

    On apprend également, en lisant Bède, que les historiens sérieux qui nient l'essentiel des légendes courant sur le roi Arthur s'appuient en réalité sur son texte. Car ils disent qu'il n'y eut pas de roi breton appelé Arthur, mais un dignitaire romain nommé Ambroise, qui combattit avec succès, pour les Bretons, les ennemis de ceux-ci. Et c'est simplement ce que dit Bède.

    Il apparaît comme plus fiable que Geoffroy de Mounmouth, prélat qui vécut quatre siècles plus tard et raconta l'histoire d'Arthur en la mêlant de merveilleux. On dit notamment que Geoffroy glorifiait les Bretons de façon fallacieuse. Mais Bède, de son côté, fait beaucoup de reproches aux Bretons, dont il estimait la religion et l'état d'esprit peu recommandables. Il les accuse de n'avoir pas cherché à éclairer les Anglo-Saxons de la lumière du christianisme, mais plutôt d'avoir tenté de les exterminer, sans égard même pour ceux qui s'étaient déjà convertis. Un prince breton appelé Cadwal est blâmé pour avoir tué les femmes et les enfants: les débats sur les génocides sont plus anciens qu'on croit. Il dit aussi que les edwin_deira.jpgBretons n'ont pas abandonné les déviances doctrinales propres aux Celtes, contrairement aux Irlandais. Il les aimait peu.

    Le merveilleux était également présent chez Bède: il évoque des miracles et des visions du monde spirituel, du paradis, de l'enfer, des anges, des démons, acquises soit par des religieux, soit par des rois. En particulier, le roi Edwin est présenté comme un sage, conversant avec sa conscience en silence et rêvant d'anges qui l'éclairent. Les rois bretons, en revanche, n'ont pas le même privilège; Bède d'ailleurs dit qu'il n'entend pas parler des impies. Quand Geoffroy de Monmouth assure que Merlin, conseiller d'Arthur, était né d'un être spirituel solidifié jusqu'à avoir pris forme humaine, apparaît-il comme plus fabuleux? Il s'enracine en tout cas davantage dans le paganisme.

    Il est quand même troublant que notre époque préfère la version qui glorifie les Romains et leurs auxiliaires, qu'Arthur était réputé combattre, que celle qui glorifie leurs ennemis. Le mur d'Hadrien fait rêver, et on a préféré ne pas suivre Bède, qui le présente comme une entreprise vaine: la ligne Maginot du temps.

    Les grosses ruines romaines n'ont pas toujours l'importance qu'on voudrait.

  • La nation, une fiction rhétorique?

    Louis_XV_by_Maurice-Quentin_de_La_Tour.jpgOn dit souvent que les religions ont été inventées par les rois pour mieux asservir le peuple. C'était plus ou moins l'idée de Voltaire, et le fait est que sous Louis XV, le roi de France ne croyait guère en Dieu mais protégeait l'Église parce qu'il en avait besoin: que le peuple crût à sa nature divine l'arrangeait. Peut-être aussi qu'il avait peur des prêtres: qu'il savait que leurs intrigues pouvaient réduire à néant ses décisions et monter le peuple contre lui. Mais Voltaire préférait penser que le roi était tout-puissant: l'idée l'en arrangeait, car lorsqu'il se dressait contre l'Église, il craignait pour sa vie, et espérait se sauver par la protection secrète de la Cour. Au bout du compte, chacun crée les fictions qui lui conviennent et vont dans le sens de ses intérêts. Nul besoin pour cela qu'il y ait un enjeu religieux explicite.

    On admet volontiers que la France moderne a pareillement créé une fiction nationale, imposant rétroactivement à des contrées exotiques une identité qui arrange l'État central: on pense aux départements et territoires d'outre-mer, bien sûr, mais aussi aux régions périphériques qui n'ont parlé français que parce que Paris l'a voulu et ne sont devenues agnostiques que parce que Jules Ferry l'a entrepris. Car par l'agnosticisme il faut entendre le fameux rationalisme à la française, que la Savoie avant son rattachement ne connaissait pas vraiment, et qu'à mon avis les régions qui ne gregoire.jpgparlaient pas français spontanément ne connaissaient pas non plus. L'abbé Grégoire en atteste, puisqu'il liait le breton et l'alsacien à la superstition...

    Bref, l'identité nationale est comme une mythologie, et elle est destinée au culte de l'État, et elle a sa langue sacrée.

    Mais peu importe, peut-être. L'important serait de savoir si cette mythologie a une telle valeur qu'elle est légitimée à remplacer celles qui avaient cours autrefois. Et la réponse officielle, partagée par nombre de philosophes, en particulier ceux qui ont droit à la parole, on la connaît: bien sûr que cette image de la France universellement philosophique correspond à un idéal humain qui dépasse de tous les bords l'image de la France catholique et morcelée que nous offre l'état antérieur! Il n'y a donc rien à dire: même si c'est fictif, la fiction contient une vérité qui tient de l'absolu.

    Pourtant, la France apparaît dans le monde comme isolée: le rationalisme au fond ne concerne qu'un tiers environ de l'humanité. Même en Europe, cette tendance paraît minoritaire. On a pu croire que cela allait changer, que le monde suivrait la France, qui était à la pointe de l'Évolution: il y avait des prophètes, pour le dire. Mais après une période incertaine, cela a reculé. Et la nation s'en recroqueville.

    Or, toute fiction a une part d'imperfection. Il s'agit aussi de l'adapter au réel. Sinon, elle se brise d'un coup. Et c'est un fait qu'il n'est pas absolument obligatoire de s'arrêter aux portes du mystère, comme le veut le rationalisme: on peut y pénétrer, et le monde spirituel tel que le représentait le catholicisme, ou une autre religion, n'a pas à être chassé de la sphère culturelle. C'est bien là qu'est une sorte de thumb-x480-1423157409.jpeglimite fatale à la fiction d'une France entièrement philosophique. Car les statues par exemple de la Vierge qui ornent les places publiques en Savoie viennent bien du monde spirituel tel que le représentait le catholicisme, et elles sont une réalité: elles correspondent à un sentiment profond, dans le peuple. La peur face au monde du mystère, cette peur qui empêche d'en créer des représentations, ne peut pas être érigée en système. Rien n'empêche en effet de conserver une certaine logique au sein de l'Inconnu: Victor Hugo l'a dit.

    La tradition française est partiale; il lui manque quelque chose. Et c'est ce que signifient les problèmes identitaires de la France actuelle face à ses régions, ses banlieues, ses voisins. Elle doit encore trop à Voltaire, au règne de Louis XV.

  • Romans français et postcatholicisme

    ange.jpgIl n'est pas difficile de voir que les récits anglais et américains sont en moyenne mieux rythmés et agencés que les récits français. D'où cela vient-il?

    Une intrigue est fondamentalement faite de forces morales qui s'affrontent. Les ennuis d'un héros ne doivent pas apparaître comme seulement personnels, mais comme représentant des problèmes moraux: il représente le bien, ou il hésite à le faire. Lorsque la fin arrive, on connaît l'ordre du monde, s'il va vers le bien ou vers le mal. L'histoire racontée en est le symbole.

    Dans le récit réaliste, cela n'apparaît pas toujours: les problèmes peuvent y être très personnels. C'est pourquoi le réalisme est souvent ennuyeux. L'épopée a toujours étendu les soucis des particuliers à l'univers entier, et l'épopée de notre temps est généralement la science-fiction.

    Les critiques prétendent que l'épopée ne s'applique qu'à des peuples; mais ils sont trompés par l'idée star.jpgqu'avait chaque peuple, dans l'antiquité, qu'il était à l'image de l'humanité entière. La science-fiction englobe celle-ci en principe, et dans les faits tend à l'assimiler aux seuls Américains.

    Si deux civilisations s'affrontent, on prend parti pour celle qui rappelle le plus l'humanité, qui correspond le mieux à ce qu'on regarde comme juste.

    Le problème des récits en Europe continentale et en France apparaît facilement: après la chute du catholicisme, qui imposait une morale toute faite, on n'a plus osé assumer un système moral clair. On préfère louvoyer, ou relativiser. Toute morale claire renvoyant forcément au catholicisme traditionnel, qui est honni, on s'efforce de brouiller les cartes, et on tourne autour du pot. Les récits en perdent leur rythme, leur souffle. Car celui-ci venait de la conviction de leurs auteurs. Même la science-fiction subit en France ce triste sort: le monde futuriste et plein de machines est machine.jpgseulement l'occasion de rêver à des mondes plus beaux; aucune question morale n'y survient, ou de façon superficielle. Du coup, il n'y a plus d'histoire.

    Pour les auteurs de science-fiction français, les machines ne posent pas de problème moral: seulement des problèmes techniques, ou sociaux. Préoccupés surtout par la répartition équitable de sa puissance, ils ne se demanderont pas facilement si elle est en accord profond avec la nature de l'être humain. Question que se sont pourtant posée les plus grands représentants du genre: Lovecraft et Asimov, notamment. À travers des symboles, ils en ont discuté. Mais très souvent les commentateurs français ont réduit leurs questionnements à leur lubie bien connue: la critique du capitalisme!

    La doctrine qui regarde l'univers tout entier comme une machine, partagée par Karl Marx, a remplacé le catholicisme, à la façon d'un nouveau dogme. On ne pouvait donc pas questionner la conformité de la machine à l'ordre cosmique: elle s'imposait d'emblée comme une image réduite de l'univers. Les auteurs qui la présentaient comme une anomalie étaient rejetés. Les anathèmes lancés contre la fantasy par Gérard Klein ont sans doute cette source.

    spider.pngLa science-fiction française a créé par conséquent des intrigues qui fréquemment tournaient court, ou qui déplaçaient le problème que pose la science même: les machines du futur n'y étaient qu'un joli décor, auquel s'adjoignaient parfois des figures mystiques.

    Seul Michel Jeury, peut-être, a su créer des oppositions morales claires. Vivant à la campagne, il connaissait les forces cosmiques qui retiennent en arrière ou tirent vers l'avant. C'est la glace et le feu, comme qui dirait. Or, la machine, essentiellement solide, est en principe de glace; mais un feu l'habite. Elle pose donc directement un problème: sa nature est ambiguë.

  • La fin de l'éternité selon Asimov

    51kvua+rIiL._SX258_BO1,204,203,200_.jpgJ'ai écouté le roman d'Isaac Asimov (1920-1992) The End of Eternity (1955) lu par Paul Boehmer. J'ai été frappé par un motif dont j'avais parlé dans un article en 1993 (paru dans la revue Phénix), mais à propos des Seigneurs de la guerre (1970) de l'écrivain français Gérard Klein. Il s'agissait de la femme venue du futur qui vous aime et vous connaît, qui est supérieure à vous et sait tout de vous, mais n'en est pas moins tombée amoureuse de vous. J'avais dit que cela ressemblait éminemment aux contes de fées. Or, Asimov avait créé cette figure avant Gérard Klein, et l'avait fait sans doute d'une façon plus convaincante, au sein d'une intrigue plus claire et moralement plus nette - même si l'écriture restait à l'avantage de l'écrivain français, grand amateur de Jean Racine.

    Asimov raconte que dans le futur l'homme aura appris à voyager dans le temps et qu'il se formera une classe d'éternels, dont la vie n'est pas plus longue que celle des autres hommes, mais qui vivent en dehors du temps, et interviennent dans les siècles pour corriger les excès et protéger l'humanité des périls. Ils usent pour cela de machines, d'ordinateurs calculant les probabilités, et soumettent ainsi l’évolution à la raison mathématique. Or, cette prudence bloque cette évolution et condamne l'humanité à l'extinction. Pour qu'elle retrouve la voie du progrès indéfini, il faut que cette éternité soit supprimée.

    Des hommes d'un plus lointain futur encore, qui ont acquis le moyen de voir les différentes dimensions, les différentes réalités, et de voyager dans le temps d'une façon plus naturelle que les précédents – en s'appuyant notamment sur les forces psychiques de l'homme -, d'abord se protègent de l'intrusion des éternels, ensuite envoient un des leurs pour intriguer et amener un éternel à supprimer l'éternité. Il s'agit d'une femme qui tombe amoureuse de cet homme qu'elle doit manipuler.

    La manière dont les intentions se mêlent aux sentiments est assez remarquable. Le plus beau passage est peut-être celui où le héros, celui qui doit supprimer l'éternité, se souvient de la première nuit qu'il a passée avec cette femme, qu'il prenait alors pour une ravissante idiote. Elle l'a drogué, et elle lui parle de sa voix douce, mais il ne comprend rien. Dans la nuit il se réveille et soudain tout lui apparaît dans sisaac-asimov-the-end-of-eternity.jpga vérité nue - le secret de l'éternité, et le moyen de la supprimer. On se dit qu'il a eu une fulgurance, que c'est un génie. Mais plus tard il comprendra que les mots prononcés par la femme du futur glissaient dans son subconscient la vérité cachée: une autre forme de révélation lui viendra!

    L'opposition entre les hommes du futur tournés vers les machines et bloquant l'évolution humaine, et ceux qui veulent émanciper l'humanité du déterminisme et la laisser vivre pleinement son destin cosmique, est assez magnifique. Sous des dehors rationnels et futuristes, elle est d'essence mythologique. Paradoxalement, Asimov, grand amateur de science, prenait toujours le parti de la liberté contre le rationalisme radical; il croyait plus profondément à l'ordre cosmique et au destin de l'humanité qu'à la raison même. Quoique homme de science, il prenait le parti des poètes: pour lui, la science elle-même était affaire de cœurs ardents. Les esprits enfermés dans les tissus rationnels, les calculs, faisaient choir l'être humain.

    La vraie éternité n'est pas celle que l'homme se fabrique, mais celle que l'univers lui offre, et qui, pour l'être humain, se traduit par la conquête des étoiles. Pour le voyage dans le temps, il n'est pas prêt!

    Cette rigueur morale mêlée à l'idéalisme le plus pur manque fréquemment aux auteurs de science-fiction français, qui ne discernent pas assez la part de mal qui est en la science, qui se laisse éblouir par elle, et se plongent avec trop d'enthousiasme dans les perspectives du voyage temporel, sans en déceler les limites.

  • Isaac Asimov et la conscience morale

    asimov.jpgIsaac Asimov (1920-1992) était un grand adepte du scientisme, et il assurait que les scientifiques avaient une conscience morale extrêmement développée: leur démarche expérimentale les y contraignait. Il disait qu'en aucun cas on n'avait besoin du paradis et de l'enfer pour savoir ce qu'il était bien ou mal de faire: la conscience morale se suffisait à elle-même.

    Et je ne suis pas en désaccord avec une telle idée, car la conscience morale peut être un acquis de l'éducation, ou même une grâce particulière, et je la crois naturelle chez l'être humain, je la crois présente dans son âme.

    Toutefois, je m'étonne de ce paradoxe, voire de cette contradiction, qu'on peut observer chez l'auteur célèbre de Foundation: car s'il avait l'esprit scientifique, comme il le jurait, quelle place précisément avait la conscience morale dans la logique de la science expérimentale dont il vantait les mérites? Il faut admettre qu'il n'y en a pas, car la conscience morale est un fait psychique. Si elle vient mécaniquement de l'éducation, elle n'est pas elle-même, puisqu'elle émane de l'arbitraire d'une lignée: elle ne peut donc être objective et Asimov ne peut assurer que muni d'elle on fera le bien et on fuira le mal; en effet, ce bien et ce mal émaneraient simplement de l'asi.jpgégoïsme des peuples, de ce qu'ils ont appris à regarder comme leur étant profitable. Et comment dès lors défendre un humanisme universel, comme le faisait notre auteur?

    Il eût donc fallu explorer scientifiquement, méthodiquement, la conscience morale, indépendamment de la matière, mais à partir d'une pensée logique rigoureuse. Or, celui qui fait cela, de mon point de vue, voit apparaître des pôles: lumière, ténèbres. Et s'il creuse encore, il voit, dans cette lumière, dans ces ténèbres, se dessiner des figures: esprits angéliques, esprits infernaux.

    Car cela se recoupe avec les pôles: conscient, inconscient; impulsions positives, impulsions négatives; raison, passion.

    Or, symboliquement, ils sont situés dans l'espace: la droite, la gauche, le haut, le bas. Corporellement, c'est l'opposition entre la tête et les membres; physiologiquement, entre le système cérébro-spinal et le système ganglionnaire.

    Si on approfondit encore, chaque pôle moral s'étend en lieu, et l'image qui surgit renvoie à ce qui dans le monde s'oppose aussi: chaud, froid; vie, mort; harmonie, cacophonie; bonheur, malheur. Ainsi la figure du paradis et de l'enfer peut-elle resurgir, indépendamment des religions, par la seule force de l'imagination poétique, entrant en résonance avec les profondeurs du psychisme. Pour autant, il s'agit de connaissance, dans la mesure où elle peut s'exprimer en symboles.

    Et l'intérêt des religions apparaît: elles portent des tableaux mythologiques et poétiques qui à l'origine ont pu être réellement inspirés, et aider à imager ce qu'on a en soi.

    Naturellement, il faut refuser les idées imposées de l'extérieur; si cela ne résonne pas dans les profondeurs, cela reste vide. L'individu doit pouvoir par sa recherche propre, sa pensée maîtrisée, pénétrer les mystères de sa as.jpgpropre âme. Il ne saurait être question de se soumettre aux principes, aux théories, aux dogmes d'un groupe. En ce sens Asimov a pleinement raison: c'est à partir de la conscience morale de chacun que l'univers intérieur doit se redéployer en images, et créer de nouvelles mythologies. Celle qu'il a bâtie, située dans le futur, munie d'un empire galactique, était de cette nature. On peut trouver qu'elle manque de poésie, qu'elle est trop intellectuelle: Tolkien, dans son univers, plaçait des matérialisations des pôles de l'âme: les elfes, les orcs. Asimov est plus diffus, dans ses symboles. Le monde intérieur devait manquer, pour lui, de repères physiques, de données mesurables.

  • Le Golem et les super-héros

    golem.jpgOn a beaucoup glosé sur le rapport entre le Golem et les super-héros: on a fait valoir que Superman avait été créé par des Juifs originaires du monde allemand, et on a pensé subtil de le regarder comme un Golem. Sauf que Superman n'est pas créé, dans sa propre histoire, par un sorcier, mais est originaire d'une autre planète: il est naturellement né d'une femme extraterrestre. Cela rappelle plutôt les anges, ou le messie. C'est la mythologie classique judéochrétienne adaptée à l'esprit scientiste du temps: rien de plus.

    On peut bien sûr prétendre que les créateurs du personnage ont pensé en faire un gardien spécial pour leur communauté. Mais qui peut croire une chose pareille? Qui peut croire, d'une part, qu'ils n'en aient pas fait le protecteur de toutes les sortes d'Américains, voire d'hommes? Superman est bien cela, dans l'histoire dont il est le héros: il vit à Métropolis, ville cosmopolite. Et, d'autre part, qui peut croire que les créateurs du personnage aient pensé pouvoir le faire sortir des comics et le faire intervenir réellement, dans la vie des gens? Il n'est jamais resté qu'un personnage fictif. Or, le Golem était fait pour prendre vie. Il ressemble beaucoup plus aux robots que les savants essaient de créer.

    Le rapport prétendu entre le Golem et les super-héros a été matérialisé par un Américain lorsqu'il a créé Shaloman. Au départ c'est une pierre, mais quand on dit à proximité: O vey voy, elle se transforme en homme musclé. Au moins le lien est clair.

    Mais chez les grands créateurs de super-héros, cela n'a jamais été le cas. Stan Lee disait aimer profondément un personnage appelé le Sub-Mariner – Namor, prince d'Atlantis, seigneur des sept mers: allusion à la mythologie classique. En effet, disait-il, ce fils de Neptune était ambigu, car noble et bon en soi, il était également orgueilleux, et affrontait souvent les hommes de la surface, qu'il accusait de polluer son royaume. Il n'était donc pas un protecteur de la communauté humaine: pas du tout. Or, CAM02902-1.jpgdans une de ses aventures, on trouve un monstre qui semble bien avoir un rapport avec le Golem: car les savants d'Atlantis créent une bête hideuse, une sorte d'automate vivant, destiné à protéger leur cité, sans cependant qu'ils soient bien sûrs qu'elle leur obéira. Et naturellement Namor doit l'affronter, et la vainc. Or, cette bête ne s'appelle pas Golem, mais Béhémoth, du nom du monstre qu'on trouve dans la Bible, et que certains ont assimilé à l'hippopotame. Stan Lee le relie, lui, à la science-fiction et à Atlantis. Il se sentait plutôt redevable des mythologies classiques que du folklore juif, et on ne peut pas dire que chez lui le Golem soit plus important que les immortels de l'ancienne religion scandinave.

    Les auteurs de super-héros faisaient des choix personnels, plus que communautaires. Ils émanaient essentiellement du romantisme allemand et leur trait remarquable est qu'ils œuvraient à une mythologie populaire, faute de mieux: leur culture les appelait à des formes d'art plus élevées, mais leur statut social les conduisait vers les comics.

  • Narration, prétexte au poème (Stefan Wul)

    1412-wul-14_org.jpgStefan Wul est le pseudonyme que se choisit Pierre Pairault (1922-2003) pour publier ses romans de science-fiction – Oms en série, L'Orphelin de Perdide, Niourk, Noô... Un écrivain dont j'ai toujours apprécié l'imagination chatoyante, mais dont j'ai généralement trouvé les intrigues sans consistance. Il est l'un de ceux qui font dire que les auteurs français du genre se différencient fondamentalement de leurs homologues américains par une certaine incapacité à créer des récits solides, qui puissent donner aux mondes inventés une armature crédible. Les Français privilégient la poésie, pour ainsi dire; ou ce qu'ils entendent par ce mot, du moins.

    Récemment, j'ai pu lire, de Stefan Wul, un traité théorique dans lequel il affirmait, effectivement, que l'intrigue n'était qu'une base sur laquelle la poésie pouvait se déployer. Il le disait pour expliquer son dernier livre, Noô, dans lequel un Terrien explore une autre planète sans que sa vie ou son âme soient jamais en danger...

    Or, l'art du récit n'a rien de mécanique, comme on se l'imagine souvent. Il s'agit de rendre compte de la destinée, de représenter l'action divine dans le temps. L'intrigue a un ressort moral: elle pose la question du bien et du mal dans le cosmos et l'être humain. Comme le matérialisme a fait considérer que le monde n'avait pas de vie morale, l'héritage antique s'est réfugié dans ce qu'on peut appeler le roman bourgeois, où les questions morales sont restreintes à la société humaine. C'est de cette façon qu'est apparu le réalisme – Balzac, Stendhal, Flaubert. Car l'humanité au moins paraissait avoir une vie morale, dont elle témoignait par ses discours. Dans l'antiquité, l'univers tout entier était imprégné de moralité: le merveilleux, comme le miracle médiéval, manifestait les intentions des dieux. Et dans l'épopée, il était constamment présent.

    La science-fiction est née de l'impression que le roman réaliste était étriqué: comme le 96904971.jpgsurréalisme, elle vient d'un rejet de la littérature bourgeoise. Même la prétention à exploiter les théories de la science témoigne d'une volonté de parler du monde en général - par exemple en y décelant une force providentielle de progrès.

    Cependant, il a été remarqué que les auteurs français du genre se penchaient plutôt sur les évolutions sociales: ils avaient du mal à sortir des problématiques du roman traditionnel. Et cela explique aussi leurs intrigues molles: elles ne s'enracinent pas dans le cosmos dans son ensemble. Ce qui peut venir en l'homme depuis la nature - l'amour, les accidents, la maladie, la mort – n'y trouve pas de place: n'y a pas de portée morale. Le rapport avec l'Évolution n'est pas établi. L'être humain s'y contente de subir ce qui vient de l'extérieur. L'intrigue manque donc de dynamisme.

    Comme souvent chez Stefan Wul, il est spectateur ébloui, mais passif, des merveilles qui lui apparaissent.

    Or, l'âme humaine est telle que le merveilleux ne lui apparaît substantiel que s'il a une portée morale. Dès qu'une histoire commence, et que quelque chose d'inhabituel survient, l'enfant demande: Est-ce le bien? Est-ce le mal? C'est la question fondamentale à laquelle se doit de répondre tout conteur. Sinon, ce qu'il invente paraît gratuit et sans substance: invraisemblable. C'est le paradoxe: consciemment, on peut rejeter l'idée que l'univers ait une âme; le récit n'attire que s'il part du principe qu'il en a une. Le récit est d'emblée un tableau mythique du monde.

  • Jeanne d'Arc et Green Lantern

    jdarc3.jpgLe scientisme ne doit pas faire dater les super-héros de l'invention des machines, comme il arrive parfois; leur essence reste mythologique.

    Jack Kirby a surtout popularisé Thor, qui sous son crayon évoluait certes dans un monde futuriste plein de fabuleuses machines, mais celles-ci en réalité étaient d'abord une ruse, un procédé rhétorique pour symboliser la puissance des Immortels. Est-ce que les anciens ne mettaient pas des éclairs dans la main de Jupiter, une lance dans celle de Minerve sa fille? Le monde moderne invite à placer des machines parmi les dieux, mais il s'agit alors de machines différentes, vivantes, animées de l'intérieur, supérieures à celles des êtres humains – selon ce que dit aussi Kirby.

    Jeanne d'Arc tenait sa force et ses pouvoirs de l'archange saint Michel, et Green Lantern de mystérieux Gardiens de l'univers; la différence n'existe que dans la mise en scène - ou mise en œuvre terrestre - de ce don divin. Plusieurs images de Jeanne d'Arc la montrent recevant une épée de l'ange et des fées qui l'accompagnent. L'épée d'Amédée VI le Comte Vert, une fois bénie, devenait un sabre de feu confié à lui par les êtres célestes, dans les épopées que les Savoyards firent de lui; l'anneau de Green Lantern était invisible, lorsqu'il le portait sous sa forme de simple mortel!

    Les anciens mêlaient dans leurs représentations le spirituel et le matériel, assimilaient les hommes aux dieux qui les habitaient, les objets aux forces qu'ils contenaient, les fétiches aux esprits qui les animaient; il en était 9378eba4349fe9eafb8dacaa4c78cfff.jpgparticulièrement ainsi dans l'art; mais le christianisme, prenant modèle sur la Bible, l'a placé aussi dans l'histoire, et c'est ainsi que fut créée la légende dorée – dont Jeanne d'Arc est un des derniers personnages.

    La Renaissance a rétabli la vieille coupure cicéronienne, entre l'histoire et la poésie, et le scientisme a marginalisé la seconde. Mais elle est naturelle à l'être humain; elle a donc créé dans le scientisme la protubérance, l'anomalie qu'on appelle science-fiction. Le totalitarisme soviétique, pareillement, a inconsciemment réintégré le religieux en le reportant sur la figure du Chef!

    Les grands artistes néanmoins ne sont pas dupes. Jack Kirby faisait dire, à l'un de ses superbeings - de ses New Gods -, dans sa série grandiose Fourth World: « But the Gods are ever near!... A part of men's lives!! Giant reflections of the good and evil that men generate within themselves ». Il avait saisi que les super-héros étaient des émanations de la vie morale, en étaient les symboles: ils sont nés de l'âme. Et en même temps, ils sont l'image de ce qui mystérieusement l'anime par delà les limites du corps. Jeanne d'Arc représente une tendance de l'âme, une force intérieure, et en même temps elle fut mue par une puissance spirituelle qui la dépassait, qui était présente à l'extérieur, dans le cosmos. Elle était donc un super-héros, et si l'on cherche en elle des traces de merveilleux scientifique, il faut se dire que l'armure qu'elle revêtait habituellement n'était pas faite sans une certaine science technique dont je m'avoue incapable, étant assez incompétent en la matière. Peu importe la machine. Elle aurait pu en avoir une! D'ailleurs, De Gaulle, lui aussi relié à la Providence, selon ses propres dires, les utilisait abondamment. Ce n'est qu'une question d'époque.

    Mais les artistes et écrivains français ont fréquemment, à l'égard du merveilleux chrétien, une aversion qui tient de l'intolérance et de l'aveuglement; il y a chez eux tout le poids de la tradition parisienne et voltairienne, peut-être.

  • Science-fiction et religion des machines

    11017241_771304966298852_990417100352798590_n.jpgLa science-fiction attribue aux machines du futur des prérogatives que les vieux récits attribuaient aux dieux: la création des êtres vivants, le voyage dans le temps, le déplacement instantané dans l'espace.

    C'est Dieu soufflant dans l'argile et créant l'Homme, c'est Dieu à la fois dans le présent, le passé et le futur et embrassant le Temps d'un seul regard, c'est Dieu à la fois dans le Ciel et sur Terre, dans les astres et dans les êtres humains.

    La science-fiction agit de cette façon sans une once de preuve que les machines aient de telles capacités; mais sa rhétorique est convaincante, et puis de toute façon on a envie d'y croire: du coup, peu d'efforts de persuasion sont nécessaires.

    Elle se pose comme scientifique, à peu près comme la théologie catholique avant Galilée.

    À cet égard comme à d'autres, l'humanité actuelle est relativement crédule, ayant besoin de merveilleux, et étant trop attachée à la matière, au corps, pour le chercher dans le monde spirituel. La science-fiction en profite, et la communauté scientifique, comme on appelle ce nouveau clergé, aussi: on met sur elle les espoirs de salut. Ce qu'elle dit est volontiers parole d’évangile.

    En faisant comme s'il n'y avait pas de spécificité du vivant, comme s'il était indifférent que l'être humain soit mort ou vivant lorsqu'il entre dans un trou noir ou voit ses particules aller instantanément d'un endroit à un autre, elle l'absolutise, le théorise, le divinise - et rend aisée pour lui l'attribution de facultés divines. Or, il n'y a rien dont on rêve plus.

    La foi en la Science découle également de la peur: l'incapacité de l'être humain à franchir les limites que lui ont imposées la nature crée une forme d'angoisse. Quand surgit un discours qui a l'air vrai et qu'illustrent des machines qui envahissent l'existence, l'âme prend feu: enfin la lumière se fait voir!

    La science-fiction est la mythologie correspondant à cette foi.

  • Le culte de la clarté

    79948636_p.jpgUn jour j'ai regardé à la télé le compte-rendu d'un procès dans lequel un suspect avait raconté une histoire cohérente qui le dédouanait; comme on lui faisait remarquer que le récit était d'une clarté limpide, l'avocat de la partie civile s'écria: C'est clair mais c'est faux.

    D'où vient pourtant que la clarté donne le sentiment du vrai? On sait que l'éloquence française s'est beaucoup targuée de cette clarté céleste; il y en a même qui, vouant un culte au classicisme, ont osé dire que la grandeur de la littérature française était toute dans cette clarté. Et d'autres croient que la langue française est la meilleure du monde parce qu'elle est la plus claire. À l'école, on soumet également les professeurs et les élèves à ce dogme de la clarté, qui sauverait la conscience de tout.

    En pratique, il les enferme dans un carcan. Ce qui est trop clair vit d'idées banales et déjà acceptées, rejette le prospectif. On saisit alors la véritable origine en France de l'obsession de la pensée commune; une pensée originale n'est pas claire: elle surprend; pour la comprendre, il faut la répéter.

    Victor Hugo s'est beaucoup érigé contre ce classicisme, qui faisait par exemple médire de la littérature allemande, insuffisamment claire aux yeux de la critique française. Même Shakespeare subissait ce reproche: il était confus.

    Mais il était imaginatif: la clarté trop parfaite ne laisse plus rien au mystère, ne peut reprendre que des images admises. On peut en saisir l'espèce de sclérose qui saisit jusqu'au monde de l'entreprise en FMallarme.jpgrance, ses absences d'innovations, dans une époque qui, coupée du romantisme, est devenue d'un néoclassicisme affreux.

    Pourtant Mallarmé, nourri de littérature anglaise - de Shakespeare, de Poe -, avait assuré que

    Le sens trop précis rature
    La vague littérature

    Mais rien n'y a fait, il a fallu, cent ans plus tard, se soumettre de nouveau à Boileau, et regarder Racine comme le sommet de la littérature.

    La vérité est qu'il faut toujours équilibrer la clarté et le sens du mystère. Il faut pénétrer le mystère en toute clarté sans lui faire perdre son essence. Quelqu'un qui sut bien le faire est Goethe, à la fois classique et romantique. Lui peut servir de modèle. Mais son Second Faust a fait hurler des générations de critiques, en France; il n'a été admiré que par les surréalistes.

    François de Sales gardait aussi une tendance baroque, au sein de son classicisme; mais on lui préfère des écrivains jansénistes. Le catholicisme savoyard a constamment conservé un contact avec les mystères de l'histoire ou de la nature, comme l'atteste l’œuvre de Joseph de Maistre; en France tout était imité à la doctrine clairement énoncée par Bossuet et ses adeptes: comment être surpris que le peuple se soit révolté? C'est des profondeurs obscures, incertaines, que monte ce qui devra se matérialiser plus tard. On ne doit pas lui verrouiller l'entrée par la recherche d'une clarté idéale dont la vie s'enfuit parce qu'elle n'est liée qu'au passé, à ce qui a déjà été établi, les traditions - et qui désormais est mort. Il faut savoir supporter de vivre avec l'inconnu.

  • Le latin à l'école

    Rome.jpgLe gouvernement français a, dit-on, l'intention de supprimer l'option Latin dans les collèges. Beaucoup s'en émeuvent, et en principe comme j'aime le latin ils ont ma sympathie. Mais la vérité est que leurs arguments les plus visibles m'ont choqué et agacé, car ils défendent le latin dans ce qui m'a toujours paru le moins défendable: il aurait une portée civique parce que l'ancienne Rome serait à l'origine du régime politique français. Cette idée m'a toujours heurté, parce qu'en réalité elle conçoit l'enseignement comme invitant les jeunes générations à vouer une sorte de culte au système en cours, comme donnant à celui-ci une force de fétiche immortel.

    En outre, au sein même du latin, cela renvoie à la partie la plus ennuyeuse de son enseignement: l'étude des institutions romaines. Je ne dis pas qu'on ne peut pas y trouver de l'intérêt, surtout lorsqu'on observe de quelle manière ces institutions ont été originellement mises en place: car l'Esprit présidait à leur fondation. Mais l'enseignement officiel se contente d'avoir sur ces institutions un regard technique, n'y scrutant pas spécialement l'âme profonde - n'y cherchant pas la figure de Jupiter. D'ailleurs l'histoire romaine elle-même est remplie d'indications d'évolutions institutionnelles qui ne sont au fond utiles que pour les anciens Romains: Tite-Live peut être passionnant lorsqu'il évoque des gestes symboliques, des actions grandioses, mais on peut comprendre que pour des adolescents, ses développements sur les procédures de gouvernement, 1024px-Maccari-Cicero.jpgle poids respectif des tribuns et de l'aristocratie, peuvent apparaître comme parfaitement abscons. Cela ne s'applique même pas correctement – bien qu'on prétende le contraire -, à la République française - et au moins la lecture attentive de Tite-Live permet à cet égard de constater un relatif mensonge. Car la République française prétend que la droite et la gauche, c'est comme le parti de la noblesse et celui de la plèbe, mais dans les faits la gauche française est aristocratique aussi, de telle sorte qu'à Paris on s'emploie plutôt à écarter du pouvoir la plèbe et à faire gouverner constamment une élite. Et la raison en est que la France n'est pas issue organiquement de l'ancienne Rome, qu'elle ne l'est que symboliquement, théoriquement, dans le discours. Son origine organique, réelle, est dans le royaume des Francs qui ont décidé de parler latin et de s'inscrire dans la lignée de la Rome chrétienne et de l'empereur Constantin. Or, à l'époquecharlemagne02.jpg carolingienne, ils ont créé une littérature latine passionnante, et tous les écoliers devraient étudier la Vie de Charlemagne d'Eginhard: un texte sublime, qui montre des Francs parfaitement fidèles à leurs coutumes propres mais désireux d'intégrer l'empire chrétien d'Occident. C'est imité de Suétone, mais c'est presque plus intéressant.

    Les programmes de l'enseignement du latin sont donc assez mal faits. Les professeurs qui s'en sortent sont ceux qui les orientent vers la mythologie et la religion antique par l'étude de Virgile et Ovide ou des tragédies de Sénèque; car pour cela c'est immortel, grandiose, réellement universel. Mais les deux consuls de la république romaine n'ont rien à voir avec cet héritier de Constantin qu'est le Président de la République française - lui qui sans cesse réclame l'unité culturelle du territoire comme s'il en allait de la présence de son bon génie - au rayonnement bien sûr universel! Même Auguste ne se souciait pas de faire parler sa langue à tout le monde, il se contentait de demander aux peuples intégrés un tribut annuel, comme dans le Saint-Empire romain germanique. La France ne l'a pas réellement pris pour modèle; ceux qui l'ont fait ont produit beaucoup de discours, mais ils n'ont que peu changé le réel.

  • Manuel Valls contre Michel Onfray

    Onfray564.jpgOn a vu souvent les chefs des gouvernements de François Hollande s'en prendre à des particuliers parce qu'ils ne respectaient pas ce qu'ils regardaient comme la bonne morale – et qui se mêlait assez clairement, en fait, aux intérêts des gouvernements en question. Cela a été le cas avec Gérard Depardieu, et plus récemment avec Michel Onfray, accusé de perdre ses repères parce qu'il préfère une analyste juste d'un catholique réactionnaire à une analyse fausse d'un progressiste agnostique. Michel Onfray entend s'affranchir des lignes partisanes, rejette le sectarisme, et c'est ce que j'apprécie dans ses postures publiques: il se réclame de la liberté en tant qu'homme et du sentiment de la vérité comme philosophe. Peu importe ensuite si je partage ou non ses sentiments; d'ailleurs je n'ai pas lu ses livres. Mais le droit pour les philosophes de s'exprimer librement, de ne pas avoir de comptes à rendre aux chefs de gouvernements et de partis, me paraît fondamental. Les politiques doivent-ils se substituer aux autorités religieuses, créer une nouvelle religion d’État, purement laïque - ou dite telle? Je ne crois pas. Leur rôle est d'exécuter la volonté du peuple, et non de la modeler selon ce qu'ils croient être un bien supérieur.

    Michel Onfray a saisi depuis longtemps que le centralisme a un effet culturel dévastateur: contre les intellectuels parisiens trop proches du pouvoir, il a constamment réclamé la liberté de s'adonner publiquement à la philosophie à Caen, en Normandie. Naturellement, autant que je puisse en juger, il den48_tony_001f.jpgest assez centré sur lui-même - ou alors sur la tradition normande, et s'il a fait l'éloge dans un petit livre de sa compatriote Charlotte Corday, qui tua Marat, il n'a pas généralement pas défendu le régionalisme ailleurs: or la Normandie, même si elle a ses originalités, est culturellement proche de Paris. Il ne semble ainsi pas être conscient que l'athéisme, qu'il prône, est une philosophie plus régionale qu'on ne s'en aperçoit en général: certaines provinces l'ont plus développé que d'autres. Les guerres de Vendée sont liées par exemple à cette réalité historique. Mieux encore, il parle de l'Islam sans sembler savoir que l'arianisme par plusieurs philosophes fut rapproché de cette religion; or, dans certaines régions de France, loin de la Normandie, cet arianisme, notamment sous la forme du catharisme, eut beaucoup de succès.

    Je suis persuadé, pour ma part, que le climat est pour beaucoup dans la forme que prend la religion ou la philosophie dans une région du monde donnée, et que la liberté individuelle consiste aussi à assumer ce climat. Le catholicisme savoyard s'est toujours nourri du paysage alpin, le catholicisme breton toujours nourri de la lumière tamisée des forêts, ou de l'éclat de la mer: Victor Hugo l'a dit, il a eu raison.

    Dans une région très soumise à l'ordre rationnel, Dieu tend à s'estomper. L’État semble pouvoir assumer son rôle d'ordonnateur cosmique. Et le fait est qu'Onfray propose souvent d'imposer depuis l’État central une protection sociale renforcée, comme s'il pouvait créer la justice sur terre. Ce qui n'est d'ailleurs pas une position très originale. On peut aussi la penser liée à son éducation catholique, ou à son ancien statut de fonctionnaire.

    Cela dit, il est libre de penser ce qu'il veut, et je m'oppose à ce qu'un gouvernement lui fasse à cet égard la leçon; pour moi, face aux philosophes, les politiques ont un devoir de réserve. Ils n'ont pas à s'en prendre à tel ou tel. La bonne philosophie ne surgit jamais de la contrainte: mais toujours de la liberté, dans laquelle la pensée, parvenant à assumer ses droits illimités, s'oriente selon une logique d'un ordre supérieur - caché, mais présent dans l'univers même. Qu'Onfray ne la suive pas toujours n'y change rien.