08/04/2014

Jean-Pierre Dionnet entre chiens et loups

dieux-et-hommes-tome-2-entre-chiens-et-loups-2.jpgAprès le premier tome de sa série de bande dessinée Des Dieux et des hommes, Jean-Pierre Dionnet a fait paraître le second, Entre Chiens et loups (2011). Je l’ai lu, en peu de temps. Beaucoup d’images sont sans textes et ne font pas avancer rapidement l’action: on est dans cette tradition qu’on voit souvent en France du temps suspendu, du mystère entretenu par le silence. Je dois dire que je n’en suis pas grand amateur. En général, je trouve que les secrets percés au cours de ces méditations narratives ou poétiques ne sont pas très grands, et que la forme ne convient pas.
 
Mais j’aime Jean-Pierre Dionnet parce que, tout de même, il dit des choses concrètes, il énonce des idées belles et fortes. L’histoire principale de cet album montre comment une jeune femme gourou d’une secte hippie est d’abord accusée par une déesse authentique (qui vole dans les airs et est comme une personnification de la nuit) de participer d’une imposture, avant de montrer ses vrais pouvoirs en lévitant - avec le secours complice de cette déesse. C’est provocateur, dans une France qui déteste le spiritualisme lorsqu’il se mêle au miraculeux et fait de tous les gourous d’impénitents imposteurs. Il y a quelque chose de la provocation de Michel Houellebecq dans La Possibilité d’une île, qui affectait de prendre au sérieux les projets de clonage à l’infini d’une secte fondée sur le lien avec les extraterrestres.
 
Jean-Pierre Dionnet fait dire à sa guide occulte que la ligne droite de l’architecture moderne renvoie à une perte de repères, et que seule la ligne courbe est vivante: idée que Jean-Jacques Rousseau avait défendue pour les jardins, attaquant pour cette raison ceux de Versailles. Je m’amuse bien, avec les artistes qui osent s’en prendre à l’absolutisme rationaliste!
 
Un peu plus loin, dans un faux dossier sur un dessinateur d’affiches, il est question, constamment, de rejeter le réalisme et d’aller toujours vers le symbolisme, quitte à le mêler de femmes pulpeuses et à demi dévêtues, comme dans l’art populaire - comme dans cet art baroque, sensuel, érotique développé par le mythique magazine créé jadis par Jean-Pierre Dionnet, Métal Hurlant. C’était toute une époque, dont mon ami Hervé Thiellement est un survivant, et où, de mon point de vue, Charles Duits brillait comme un soleil. Dans l’illustration, il y avait, on s’en souvient, Moebius, Druillet, Caza. C'était beau.

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29/03/2014

Michel Houellebecq et Teilhard de Chardin

0dd76fe20b6587ac1d4f429235dcea51.jpgComme c'est un roman plein de science-fiction et de visions futuristes, j’ai commencé à lire La Possibilité d’une île, de Michel Houellebecq, et je note un passage surprenant où sous couvert de son personnage celui-ci dit fondre en larmes à l’idée que Teilhard de Chardin puisse avoir des lecteurs: il éprouve, assure-t-il, une compassion réelle à leur égard, et pas du tout de la haine, du mépris, ou l’envie de se moquer. J’ai eu du mal à le croire, moi qui suis ou ai été justement été un grand lecteur de ce grand homme. Il faut dire qu’il cite Le Milieu divin, le livre le plus conventionnel du jésuite philosophe, celui où il développe simplement, à partir du dogme catholique, des vues sur l’être humain, sans rapport aucun avec les sciences.
 
Houellebecq compare ce noble auteur à ces savants romantiques allemands dont son cher Schopenhauer se moquait en disant qu’après avoir effectué des expériences dans leur laboratoire, ils développaient des idées sur leur Première Communion. C’est simpliste, car Goethe n’était pas dans ce cas, et même le catholique Ringseis essayait en réalité de saisir de l’intérieur les données de la science afin d’en saisir l’essence morale, selon le principe que rien n’était dénué de sens, et que la conscience morale humaine n’était pas une aberration, au sein de l’univers, mais émanait de l’univers même, en était une production au même titre que le corps. Pensée analogique préconisée déjà par Rousseau, en son temps.
 
On comprend néanmoins que Houellebecq ne la saisisse pas, car il regarde l’univers comme vide et, partant, se voit lui-même comme le seul à aspirer moralement à quelque chose, à avoir des sentiments réellement purs au fond de son âme. Mais cette aspiration est objectivement une bizarrerie, il le confesse - sans pour autant y renoncer, puisque écrire, affirme-t-il, c’est construire du sens dans le chaos régnant!
 
Il prétend qu’il est manifeste que le ciel est vide de toute divinité, et cela me rappelle l’espèce de vérité révélée de l’inexistence de Dieu à laquelle semblent adhérer spontanément, avec une sorte de foi, les écrivains parisiens dans leur majorité - ceux-là même qui évoquent Dieu en faisant fréquemment un anagramme du Vide. Pierre Jourde présentait pareillement l’absence de Dieu comme une évidence métaphysique, et il semble qu’il ne soit pas possible de réussir dans les lettres à Paris sans avoir admis lucifer-flipped.jpgce point de départ obligé, car on n’en voit effectivement pas qui s’imposent sans l’admettre, et d’ailleurs j’ai connu un éditeur à Saint-Germain-des-Prés qui me disait qu’on ne pouvait relier pas la poésie à Jésus-Christ, que cela privait de liberté les poètes.
 
Je trouve le ton de La Possibilité d’une île assez âpre, plein d’une sourde colère contre la création, on dirait qu’il a été écrit par l’ange déchu du Paradis perdu de Milton. Le ton plus doux et burlesque de La Carte et le territoire m’a davantage plu. 
 
Les visions des temps futurs, quoique sporadiques, sont quand même intéressantes et donnent une profondeur au temps présent, figurant comme leur essence, étant comme leur symbole.

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25/03/2014

Mythologie du smartphone

Smartphones (1).jpgJ’ai entendu une émission sur France-Inter qui évoquait le smartphone, et les mots utilisés m’ont rappelé ceux qu’on utilisait dans la religion chrétienne pour l’ange gardien: le compagnon intime, l’outil qui met en relation avec l’univers - et qui, même, montre l’invisible. Il est la matérialisation apparente du bon génie.
 
On se souvient sans doute que, dans l’enfance, on s’inventait un ami impalpable, qui n’était que la suite du doudou. On parlait avec lui. Matérialisation du bon ange dont l’enfant est si proche, eût dit François de Sales; souvenir de sa présence au moment où l’âme s’apprête à prendre corps, eût dit Rudolf Steiner. Le natel, ou téléphone portable, en est le prolongement, au sein de l’ère technologique.
 
Prolongement illusoire. L’outil ne met en relation qu’avec la partie de la noosphère qui se manifeste dans les machines. Comme l’être humain pressent que dans l’unité qui semble habiter les groupes 515px-Talisman_de_Charlemagne_Tau.jpgexiste un point immatériel de convergence, il a la superstition de croire que l’objet qui le relie au réseau téléphonique est une amulette lui permettant d’accéder à l’âme globale de l’humanité.
 
Naturellement, de l’ange qui relie à l’univers, il n’est qu’un reflet inversé, une copie. L’invisible que montre le smartphone n’est que le visible d’un autre œil, de ce qu’on a devant soi quand on s’est déplacé physiquement. Il n’entre pas, quoi qu’on dise, dans le monde des causes.
 
À cet égard, la paranoïa qui lie Internet aux États est également le symptôme qu’on attribue bien plus qu’il n’est légitime à ce monde mécanique intégrant une manifestation partielle, voire superficielle, de la noosphère. On entend dire que l’outil est un moyen de contrôle des âmes depuis tel ou tel service secret; mais c'est en réalité le culte qu'on voue à la machine et la croyance qu'elle est à même de pénétrer les profondeurs de l'Esprit, qui lient la conscience. Dès que l'objet apparaît comme ne touchant qu’à la surface des choses, et comme demeurant en dehors de l’esprit au sens propre, il cesse de prendre l’éclat de l’ami invisible; il n’apparaît plus que comme un fétiche vide, ne parlant pas, ne bougeant pas, ne pensant pas, comme dit la Bible.
 
Et si un esprit semble s'y trouver, il se révèle comme illusoire.

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17/03/2014

La carte et le territoire de Michel Houellebecq

Houellebecq1cS.Bourmeau.jpgJ’ai lu La Carte et le territoire de Michel Houellebecq, et je l’ai trouvé agréable et amusant, en même temps que rempli d’une poésie qui touche à mon avis à la science-fiction.
 
En insérant dans un style classique et neutre un tas de mots propres au monde moderne, il crée une impression burlesque; d’un autre côté, il est traversé par des fantasmes liés au progrès technique et au capitalisme triomphant. À certains égards, cela m’a rappelé Michel Jeury - d’autant plus que Houellebecq y a mêlé des pensées pastorales inspirées par mon cher William Morris, et s’appuyant sur le goût de la province, de la campagne. Chez Jeury, la technologie et le pastoral fusionnent, notamment grâce à une physique quantique qui se pose comme parlant de la nature autant que des machines; or, chez Houellebecq il en va également ainsi, quoique de façon à la fois plus simple et plus édulcorée.
 
L’éternité n’appartient plus au vide comme dans ses romans précédents, mais plutôt à la vie végétale, comme c’est en général le cas dans la poésie agnostique contemporaine, qui admet dans la nature une force immortelle formatrice, mais se refuse à lui attribuer aussi une conscience; de ce fait celle-ci, chez l’homme, se sent isolée, délaissée, ne se retrouve pas dans le monde, qui lui apparaît comme déprimant.
 
Pourtant quelques métaphores inspirées par la science-fiction ordinaire et qui m’ont fait plaisir distillent une sorte de lumière. Un soir de décembre, le ciel de Paris est verdâtre; le narrateur dit qu’on y verrait bien survenir une invasion d’aliens. Ce n’est pas naturellement que ce genre d’images qui ne font en réalité,9781405865241.jpg comme chez Lovecraft ou Wells, que cristalliser la peur qu’inspire le ciel, le mystère de l’infini, donne en soi de l’optimisme; mais d’un simple point de vue artistique, elles représentent une respiration: pour l’âme, elles sont comme un air frais. Le fait est que la première étape qui mène à la connaissance des mondes d’en haut, la véritable tradition mystique l’a dit, est le sentiment du vide, et que la seconde est l’image des monstres émanés de l’époque dans laquelle on vit: raison pour laquelle les chrétiens ont fait du diable le prince de ce monde.
 
Cependant, de William Morris, Houellebecq ne retient que l’utopie champêtre développée dans News from Nowhere; or, dans certains de ses romans, qui appartiennent au genre de la fantasy, il disait plus clairement que, dans la nature végétale, immortelle, formatrice, se trouvent aussi des entités spirituelles bénéfiques pour l’humanité, qui ont une conscience, des pensées. Elles permettent justement de réaliser les projets humains sur terre, lesquels Houellebecq semble pourtant regarder comme vains, les dessins de son architecte adepte de Morris étant splendides, représentant des cités faites d’un cristal vivant, organique, végétal, mais délirants et à juste titre rejetés par les jurys fonctionnalistes des concours d’architecture. C’est en quelque sorte ce que concède Houellebecq à la pensée parisienne, avec laquelle Morris n’était vraiment pas en phase.

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12/03/2014

Qui a peur du saint Suaire? demande Brice Perrier

9782916546834.jpgJ’ai lu récemment un livre de Brice Perrier, Qui a peur du saint Suaire? (éd. Florent Massot, 2011), qu'il m'a obligeamment donné, et qui est consacré au linceul de Turin, relique, objet de culte. Comme on sait, il est lié à la Savoie; il a été exposé à Chambéry, avant de suivre le duc dans la capitale du Piémont.
 
L'impresion de Brice Perrier, en écoutant les diverses personnes impliquées dans la recherche sur ce tissu, est qu'il n’a pas été assez étudié, que les datations en particulier qui ont placé sa création au treizième ou quatorzième siècle ne sont pas fiables, qu’il faut recommencer. Le principal argument qu’il donne est que seul un bout du suaire a été traité, et qu’il pouvait faire partie d’une restauration. Il ajoute l'hypothèse d'un cousin qui, dit-il, l'a poussé à s'intéresser à l'objet: une décharge de particules aurait rajeuni le lin! Cela fausserait les datations. Même si ce cousin en nie la possibilité, Brice Perrier évoque un éventuel lien, à la fin du livre, avec la résurrection.
 
Cela me rappelle la science-fiction, et j’ai le sentiment que l'auteur cherche, inconsciemment, à remplacer les miracles du vieux catholicisme par une science futuriste reposant sur les propriétés inconnues de la matière...
 
Il affirme qu’il est invraisemblable qu’un éclair ait touché le corps de Jésus dans son tombeau; c’était pourtant l’opinion de Rudolf Steiner. Je ne pense de toute façon pas que cela puisse rajeunir le lin...
 
François de Sales évoquait encore autre chose: les visions que François d’Assise eut du Crucifié, créées dans l’espace céleste, dans l’air lumineux d’en haut, par les anges. Or, le Suaire fut dès le départ lié aux Franciscains, extrêmement puissants à Chambéry; et c’est un pape franciscain qui en a consacré le culte, au seizième siècle. L’Église a d’ailleurs dit l’image non créée d’une main d’homme
 
photos-spirites-02 (1).jpgCela me rappelle les idées de H. P. Blavatsky sur le spiritisme: les médiums eux-mêmes créaient les phénomènes étranges qui se manifestaient au cours des séances, leur volonté en réalité s’imprimant dans l’air ambiant au-delà de leurs membres; les images que les participants croyaient voir émanaient de ces médiums: elles matérialisaient ce qu’ils avaient à l’intérieur d’eux-mêmes. Le problème en effet de ce Suaire est que, s’il est un faux, on ne sait pas du tout comment on aurait pu fabriquer une telle image. Les expériences effectuées à cet égard sont peu convaincantes. Peut-être bien qu’elle a été créée par des propriétés inconnues de la nature humaine: des forces psychiques qu’on méconnaît. Est-ce que des volontés puissantes concentrées sur une matière peuvent lui imprimer une forme spécifique? Beaucoup l’ont pensé. Or les Franciscains étaient d’ardents mystiques, à l’origine.
 
Si la science se penche sur cet objet en particulier, en tout cas, ce n’est pas tant à cause de ses applications possibles en médecine ou en physique que parce qu’il reste nimbé de mystère.

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25/02/2014

Origines de la science-fiction

product_9782070447855_195x320.jpgEn lisant un écrivain de science-fiction français, j’ai eu un jour une révélation: son style portait la marque claire, à mes yeux, de l’école de Jules Ferry; il semblait être une langue imposée de l’extérieur, une rhétorique d’instituteur, émanée de la Troisième République.
 
La même se voyait à mon sens chez André Malraux. Or, celui-ci était d’origine modeste; il venait de la banlieue de Paris. Songeant aux autres œuvres de science-fiction, le genre me parut soudain être comme lui émané de la banlieue, des faubourgs.
 
Dans sa jeunesse, Malraux s’était adonné au surréalisme et au fantastique, avant d’aborder des genres plus en vogue dans la bourgeoisie, en particulier le roman d’aventures exotiques à portée politique et métaphysique. Mais les auteurs de la science-fiction en général restaient plus populaires, assumaient davantage leur goût pour l’extraordinaire et les machines.
 
En scrutant leurs inventions, il m’est fréquemment apparu, en outre, que, d’un point de vue scientifique réel, elles ne tenaient pas tellement debout, car elles attribuaient à la machine des pouvoirs que les mythologies attribuaient à la divinité: la Vie, l’Espace, le Temps. Mais il me paraissait, à l’inverse, que leurs figures entretenaient d’étroites relations avec le folklore, ou même les vieux mythes - consciemment ou pas. J’ai fait paraître un jour, alors que j’étais tout jeune - en 1992 -, un article sur ces relations dans une revue de science-fiction qui existait alors, Phénix, et qui était belge.
 
La Belgique n’a pas le dogmatisme qu’on observe en France, et mêle la science-fiction au fantastique de façon plutôt indistincte, comme dans le 1469809_10151808066813105_1931176698_n.jpgmonde anglo-saxon. À Paris, on tient davantage à ce que la science-fiction soit dominée par le scientisme et ne doive rien aux mythes! Mais est-ce crédible?
 
Pour moi, il s’agit d’un genre qui faisait persister spontanément le folklore au sein du cadre intellectuel imposé par Jules Ferry. Le scientisme pénétrant jusque dans les campagnes pendant que les paysans s’exilaient aux abords des grandes villes pour devenir ouvriers, a créé ce genre nouveau. Bien loin d’avoir montré que les anges étaient issus d'extraterrestres oubliés, comme il l’a souvent prétendu, il leur a donné leur visage, aux fées celui de femmes du futur ayant appris à voyager dans le temps, aux héros celui de messagers du progrès universel.
 
Quand on regarde les choses de l’extérieur, indépendamment de la croyance qu’on accorde ou non à ces figures, je crois que cela apparaît clairement. La différence radicale qu’on veut instituer entre la science-fiction et le merveilleux traditionnel est pour moi un reste factice de la lutte idéologique entre la philosophie des Lumières et le catholicisme - un reste de l’époque où les camps s’accusaient mutuellement de superstition et d'impiété.

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17/02/2014

Le Monde de Fernando d’Hervé Thiellement

fernando01.jpgJ’ai déjà évoqué la figure d’Hervé Thiellement, écrivain parisien installé à Genève après y avoir enseigné, à l’université, la biologie. Il y a à peine un mois, il a fait paraître un épais roman, fruit de toute une vie, Le Monde de Fernando, aux éditions Rivière Blanche. L’univers en est futuriste - postapocalyptique. Pendant des millénaires, les humains ont vécu sous terre sous forme de clones, parce que l’utilisation généralisée de bombes atomiques au cours d’une guerre a rendu impropre la vie à la surface. Des généticiens ont mis au point des clones susceptibles de coloniser à nouveau celle-ci une fois le moment venu, et c’est ce que fait un certain Fernando, issu de la lignée artificielle des fernands, répliques d’un homme appelé autrefois Fernand!
 
Mais les généticiens ont aussi placé des gènes d’homme dans des animaux afin qu’ils développent une intelligence, et lorsque les clones décident d’explorer une terre devenue verdoyante, ils les rencontrent et s’unissent à eux, à la fois physiquement et psychiquement, créant des hybrides et des égrégores - des sphères de pensée au sein desquelles les êtres conscients communiquent directement, sans passer par la parole.
 
Le roman raconte comment cette humanité du futur progresse sans cesse vers la superconscience, s’unissant aussi à l’esprit de la Terre, et éveillant d’anciens dieux, des êtres vivant à la fois dans les deux mondes, celui de la Pensée et celui du Corps, ou en affrontant d’autres, selon leur tournure d’esprit plus ou moins positive. Hervé Thiellement visiblement a pris l’Égypte pour idéal, puisque ses personnages remodèlent les Sphinx-von-Gizeh.jpgpyramides américaines selon les siennes; les êtres psychiques qui habitent les édifices amérindiens sont d’ailleurs peu sympathiques, contrairement au Sphinx de Gizeh!
 
Les mœurs dans ce monde sont très libres, et rappellent les années 1970. Le mélange de biotechnologie futuriste et de spiritualisme semble également un reste du psychédélisme festif de cette époque. D’ailleurs Hervé Thiellement, culturellement, s’y réfère.
 
L’univers du livre est chatoyant. Le style est gai, car il se veut familier, quoiqu’en réalité il soit très travaillé: le langage est celui du peuple de Paris; un rapport avec Boris Vian, ou Robert Desnos, peut être établi!
 
Le défaut global est peut-être le manque d’épaisseur psychologique: on ne vit pas à l’intérieur des personnages, et on ne partage pas leurs souffrances, leurs doutes, ou leurs espoirs; la chaîne des événements est comme poussée par une logique pleine d’optimisme, que subissent plutôt les âmes. Comme Hervé Thiellement est biologiste, je me suis souvenu en le lisant du grand Lamarck, qui lui aussi voyait la vie et son évolution comme une mécanique grandiose et pleine d’éclat. D’ailleurs sa façon d’embrasser de vastes périodes de temps et d’y saisir des lignes de force se retrouve dans Le Monde de Fernando. Mais cette puissance plastique de la vie est aussi ce qui crée justement le merveilleux, la fantaisie chatoyante de cet univers imaginé.
 
C’est un livre à lire!

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05/02/2014

Watchmen et la problématique du surhomme

watchmen.jpgJ’ai relu le roman graphique Watchmen, d’Alan Moore, au sein duquel il questionnait moralement le superhéros. Certains sont des mercenaires sans scrupules, d’autres des pusillanimes riches et sans courage, d’autres des fanatiques de l’ordre moral, d’autres encore des ambitieux démesurés qui veulent métamorphoser le monde, d'autres enfin sont issus d’accidents liés à la technologie moderne et leurs pouvoirs leur ont fait perdre tout intérêt pour l’humanité en général.
 
Ce remarquable réalisme psychologique touche souvent au burlesque, en même temps qu’il donne de la solidité à un monde au sein duquel les superpouvoirs ne sont pas feints: on nage en plein fantastique.
Mais il est toujours d’origine humaine, et c’est ce qui me fait penser que cet album n’a pas, en réalité, épuisé le sujet, tel qu’il s’est déployé en Amérique. Il manque en effet la partie de l’univers des superhéros qui a un rapport plus direct avec la mythologie ancienne: qui les fait être surhumains par nature, et les place parmi les hommes parce qu’ils ont une mission à remplir. Le pays des immortels entre alors en relation avec celui des mortels, comme dans Wonder Woman; et même les extraterrestres ont alors une relation avouée avec les anges - ou du moins les génies des peuples. C'est particulièrement sensible chez les New Gods de Jack Kirby. Or, dans Watchmen, la créature extraterrestre n’est qu’un mensonge d’un superhéros dévoyé qui cherche à créer un épouvantail pour l’humanité. La dimension cosmique du cycle créé par les comics ne s’y trouve pas, puisque lorsque les étoiles sont évoquées, elles sont vides: l’homme seul les peuple, lorsqu’il en a le pouvoir. Il n’y a pas ce mélange inextricable d’imagerie populaire et de religiosité qui est le propre de l’Amérique. On est dans un agnosticisme qui reste européen.
 
Il est vrai que l’extraterrestre tendait à matérialiser l’être angélique, comme en général dans la
science-fiction: on en fait une créature pensante plus évoluée, par exemple, et disposant d’une technologie supérieure. Mais la dimension transcendantale de ces êtres venus d’ailleurs pour aider les humains ou au contraire les attaquer, pour les guider ou les surveiller, n’a échappé au fond à personne. Si Alan Moore refuse d’entrer dans ce cosmos peuplé d’entités vivantes, pensantes, sentantes, c’est wonder_woman.gifprobablement qu’il a perçu, ne serait-ce qu’obscurément, qu’il était directement issu de la mythologie universelle.
 
Or, personnellement, je ne crois pas à la possibilité de créer d’authentiques surhommes par la seule intelligence humaine, par la volonté consciente et la technologie; et je dois dire que ce qui m’a le plus fasciné dans les superhéros, c’est justement leur lien avec la mythologie antique. Je comprends donc qu’il raille les sortes de superhéros qui me paraissent illusoires, mais je reste dubitatif sur l’idée, énoncée par certains, qu’il aurait rendu le superhéros désormais impossible: le divin peut encore être symbolisé par des figures.

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16/01/2014

Michel Jeury et le temps éclaté

220px-Michel_Jeury,_dec._2010,_7emes_rencontres_de_l'imaginaire,_Sevres,_92,_France.JPGDans la revue littéraire en ligne Res Futurae de décembre 2013, un article intéressant portait sur Michel Jeury, écrivain de science-fiction que j’ai un peu lu, et que j’aime bien. Il était en particulier consacré à ses histoires qui faisaient éclater le temps et permettaient à des êtres humains d’y voyager et de se placer, ainsi, du point de vue de l’éternité. Un monde utopique alors se déployait, plein de couleurs flamboyantes, de décors splendides et oniriques, et d’une moralité que, à vrai dire, j’ai mal comprise, car l’auteur de l’article, Natacha Vas-Deyre, se contente de dire qu’elle se dresse contre les dérives du capitalisme, et qu’elle puise à l’attachement à la région natale (le département de la Dordogne); or, d’un autre côté, il est relaté que les héros de Michel Jeury s’attaquent à des disciples de Staline qui voyagent dans le temps pour contraindre l’univers à se soumettre au matérialisme historique de Karl Marx, de telle sorte que l’anticapitalisme ne semble pas résumer à soi seul ses idées. Peut-être qu’il est régionaliste et fédéraliste, dans la tradition de Denis de Rougemont
 
Bien que le thème du temps mis en pièces ait été inspiré par des réflexions de physiciens qui le disaient subjectif, le lien avec le surréalisme m’a paru patent; car la rupture de l’ordre apparent était censé, pour Breton et ses amis, affranchir l’imagination, et lui permettre de peindre un monde plus élevé, plus beau. On peut dire que, contrairement à ceux qui se sont contentés de briser l’ordre extérieur du réel, comme dans le Nouveau Roman - contrairement, aussi, aux surréalistes qui ont souvent fait dans les images baroques se succédant sans ordre -, Jeury a essayé de créer un monde à la mesure des aspirations secrètes de l’être humain. 
 
Cependant, s’il a bien rejeté le naturalisme, certains ont pu dire que son univers était confus - arbitraire. Le surréalisme a conservé sur lui du poids, par une forme d’agnosticisme et de relativisme qui s’interdit de conclure sur une image claire.
 
L’utopie émanant d’un cœur d’artiste apparaît, de fait, comme tout aussi subjective que le temps tel que le conçoivent les physiciens. Mais la conscience morale donne quand même une solidité à la vision, qui en devient objective. 3083195686.jpgLe temps subjectif s’imprègne inévitablement d’une logique morale, comme chez Dante: lorsqu’il parcourt les cercles du paradis et de l’enfer, il suit un ordre théologique qui fait éclater le temps historique au sein duquel les défunts ont accompli leurs actions. Si le temps éclaté ne s’organise pas de cette façon, c’est parce que la subjectivité du poète conserve en son sein l’objectivité du savant qui ne voit pas de sens moral aux lois mécaniques du monde; le mélange empêche les images fabuleuses de se déployer de façon claire. Il y a sans doute un moment où il faut choisir: soit l’utopie est présente et on est dans l’objectivité morale, soit on est dans la seule objectivité physique, et on ne peut plus parler d’idéal. En ce sens, l’agnosticisme du Nouveau Roman avait quelque chose de cohérent.
 
Cela dit, Jeury tendait réellement au mythologique, et c’est pourquoi je l’aime bien.

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10/01/2014

Gravité et bouffonnerie, ou dignité de l’imagination libre

AndreBreton.jpgLe naturalisme ayant dominé la France au cours du dix-neuvième siècle, les amateurs d’imaginaire ont souvent pris le contre-pied de ses présupposés en rejetant toute forme de logique perceptible dans leurs évocations: ainsi est né le surréalisme, puis la littérature de l’absurde.
 
Sans doute, les âmes les plus ardentes ont saisi qu’une logique nouvelle pouvait se dégager dans ce monde en apparence irrationnel: André Breton en a parlé. Mais peu sont réellement parvenus à lui donner forme. Et, en général, ils s’écartaient du tronc majoritaire, s’esseulaient: ainsi en fut-il de Charles Duits et de Blaise Cendrars. Car faire des discours pour prétendre à une logique supérieure et cachée est joli et sympathique, mais la mettre en œuvre est autrement difficile, et en réalité choque bien plus la sensibilité dite bourgeoise que de ne faire qu’en parler. Hugo et Flaubert, en leur temps, l’avaient constaté, avec les Contemplations et la Tentation de saint Antoine.
 
La science-fiction, de son côté, a essayé de concilier le rationalisme scientifique avec l’imaginaire, et tant, en réalité, que les machines ne sont apparues que comme des béquilles rhétoriques pour ouvrir à un espace autre, on a pu admirer la poésie de ce genre nouveau; mais à partir du moment où elle a prétendu soumettre réellement l’imagination aux théories à la mode parmi les savants, elle a perdu sa fraîcheur, son inspiration première, et s’est étiolée.
 
Cependant, une manière de se défendre de prendre des images assez au sérieux pour en faire un tissu mythologique est, depuis longtemps, l’esprit de bouffonnerie. J’y ai déjà fait allusion à propos des 1312528-Crébillon_fils.jpgopéras dont on ne respecte pas le fond fabuleux, pour les transposer dans un contexte social réaliste. L’idée de se moquer de la mythologie pour en parler sans paraître infantile remonte à assez loin, et les anciens Grecs y tendaient déjà. Le burlesque excessif a été, à cet égard, condamné par le classicisme, en France, mais La Fontaine avait toujours vis-à-vis des fables une distance humoristique qui bientôt s’amplifia, chez Voltaire, ou Crébillon fils. Or, la tendance existe toujours, ou même est réapparue au vingtième siècle, car le romantisme exigeait une adhésion plus profonde au monde imaginal. Par certains aspects, le surréalisme a été différent du romantisme justement sous ce rapport, et la science-fiction française a été également marquée par cette orientation particulière.
 
À vrai dire, un peu d’humour ne messied pas, face aux mythes stéréotypés; cela peut alléger leur lourdeur. Mais il ne faut pas en faire un dogme, quelque chose de systématique, qui ferait des fables des fantaisies gratuites: de la conviction de l’auteur dépend l’adhésion du lecteur, et, comme eût dit Flaubert, il ne faut pas conclure, mais laisser un doute: est-ce une plaisanterie, est-ce sérieux? Les blagues les plus drôles, disait Casanova, sont celles qui sont faites sans rire. L’ambiguïté doit être laissée. L’imagination, tout en émanant de l’être humain, touche à de profonds mystères.

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26/12/2013

Le merveilleux scientifique et la France conquérante

On a beaucoup essayé, ces dernières années, de réhabiliter le merveilleux scientifique - la science-fiction française d’avant-guerre, qui partait de la science moderne pour créer du fabuleux et s’efforçait, 1521270_607662299304680_1515288349_n.jpgen réalité, de ranimer le romantisme au sein du scientisme régnant. Car le naturalisme avait obligé la pensée à se lier aux phénomènes qu’on pouvait observer, mais la science-fiction voulait les extrapoler - et, ce faisant, elle réhabilitait, au fond, le Père Noël, mais à condition qu’il voyage en vaisseau spatial!
 
Elle se lia, du coup, au surréalisme, tout en demeurant en principe l’héritière des philosophes classiques, qui faisaient des peuples occidentaux, dotés de l’esprit rationaliste nécessaire, pensait-on, aux grandes découvertes nouvelles, les guides obligatoires de l’humanité sur la voie du progrès! Condorcet avait désigné explicitement les Français et les Anglais. (Ainsi est né, en vérité, l’esprit colonialiste.)
 
Dans les milieux intellectuels français, sous la Troisième République, ces idées étaient assez répandues - comme j’ai pu l’expérimenter en écrivant mon livre sur Victor Bérard, helléniste distingué, ancien élève de l’École Normale Supérieure, qui détestait l’Allemagne et son romantisme, et pensait que les Français devaient civiliser les Arabes en les gagnant à leurs idées propres.
 
de1af329787717267b237a2caa8a2b7f.jpgJ’ai vécu, à Paris, près de la Porte Dorée, où on peut admirer une belle statue dorée de la France civilisatrice - sorte de Pallas Athéna appelée à éclairer les peuples de ses lumières. Une jolie fontaine de faux marbre est à ses pieds, et l’eau de la science universelle apparemment y coule. À sa droite, de l’autre côté de la rue, s’élève un bâtiment qu’on nommait autrefois le Musée Colonial, et qui s’appelle à présent le Musée des Arts Africains et Océaniens: c’est plus chic. À quelques dizaines de mètres derrière, hasard ou non, se dresse le grand rocher du zoo de Vincennes!
 
C’était toute une époque. Jules Ferry, lui-même, était alors convaincu que l’école de la République était faite pour civiliser l’univers. La tour Eiffel, érigée à l’occasion de l’Exposition Universelle, participe du même esprit, puisque sa mission était de montrer au monde stupéfait le niveau technique inouï de la France - et, dans le même temps d’envoyer des ondes radiophoniques susceptibles d’unir intimement les esprits de toute la nation!
 
Cet enthousiasme, il faut l’admettre, s’est atténué, à la suite du déclassement de la France au profit des États-Unis. L’idée n’a pas disparu, mais elle a donné lieu à des certitudes moins franches. Le merveilleux scientifique a été remplacé par une science-fiction souvent psychédélique, développée en imitation des Américains mais au sein de laquelle la science apparaissait de plus en plus comme un alibi. La littérature officielle, au contraire, s’est recroquevillée sur le psychologisme traditionnel, inventant l’autofiction; la cassure a été approfondie, entre le peuple et les élites. La nostalgie du merveilleux scientifique fait peut-être écho à l’aspiration à retrouver l’unité perdue…

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02/12/2013

De Gaulle et le radium

4d2693cc-2f3c-11e2-bce1-acd3d4c06b2f-493x328.jpgL’écrivain Serge Lehman est un grand adepte du merveilleux scientifique, genre propre à la Troisième République, et dans son roman graphique La Brigade chimérique, il imagine que Marie Curie, par sa connaissance de ce qu’on appelait alors le radium, a pu libérer des archétypes spirituels de l’âme d’un Français de souche noble et les matérialiser, en faire des superhéros. Cette croyance que la science moderne peut créer une forme de surhumanité, et placer le mythe dans le réel, fait d’elle une pourvoyeuse de miracles. Elle est la voie des prodiges que l’humanité a acquise par ses propres forces rationnelles. Elle peut se passer désormais de la Grâce!
 
Joseph de Maistre déjà dénonçait comme illusion l’idée que la raison humaine pouvait, à grands renforts de constitutions, créer de but en blanc des systèmes politiques parfaits: c’est la nature qui crée les régimes, assurait-il! Et dans la mesure où ils sont une expression de la justice, cette nature est imprégnée de la divinité.
 
Or, Serge Lehman a également affirmé que quand Charles de Gaulle avait essayé de matérialiser le mythe, il n’y était pas parvenu, que c’était apparu comme fallacieux. A première vue, c’est étrange, car - on ne le mesure pas assez - par-delà son catholicisme affiché, le Général était complètement l’enfant de ce merveilleux scientifique...
 
Qui ignore qu’il croyait la technologie nécessaire à la réalisation des grands desseins de la France immortelle, qu’il estimait qu’elle seule avait la force de les cristalliser? Est-ce qu’il n’a pas, lui aussi, re63076405.jpegndu hommage à Marie Curie en faisant créer des centrales nucléaires, en acquérant la bombe atomique? Ne croyait-il pas cela indispensable à la gloire de la nation? N’attendait-il pas du radium qu’il donne corps à son idée de la France - qu’il regardait comme une personne, un être vivant? N’en espérait-il pas, pour elle, un surcroît de rayonnement?
 
Dans son autre roman graphique Masqué, Serge Lehman a rendu clair, à son tour, le lien entre la technologie et le génie national; car un préfet de Paris y initie un programme technologique qui provoque le surgissement d’un mystérieux plasme - flux spirituel dont va bientôt sortir, en même temps que des monstres, un superhéros au service du bien...
 
Néanmoins, je comprends le scepticisme, à l’égard de Charles de Gaulle, de Serge Lehman. Car je crois qu’en réalité les machines ne créent aucun merveilleux authentique, et que les superhéros n’ont rien de commun, quoi qu’on en dise, avec la technologie, qui n’est qu’une béquille rhétorique destinée à les rendre crédibles auprès du public, lequel est dominé par le scientisme. Le ressort profond des superhéros est mythologique; ils sont la matérialisation directe, symbolique, de forces d’en haut. Or, les machines, bien loin de permettre un tel miracle, apparaissent comme manquant le but. C’est dans la nature même que le prodige est attendu; non dans l’artifice.

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30/11/2013

Gustave Flaubert à hue et à dia

weis_22b.jpgGustave Flaubert est généralement considéré comme un écrivain réaliste, et pourtant, avec Salammbô, il a écrit une des plus belles épopées de langue française, et, avec La Tentation de saint Antoine, un texte visionnaire, qui fait pendant au Second Faust de Goethe - même s’il n’en a pas la vitalité, la fluidité. Il disait lui-même, dans sa correspondance, être tiraillé par deux tendances radicalement opposées: Il y a en moi, littérairement parlant, deux bonshommes distincts: un qui est épris de gueulades, de lyrisme, de grands vols d’aigle, de toutes les sonorités de la phrase et des sommets de l’idée; un autre qui fouille et creuse le vrai tant qu’il peut, qui aime à accuser le petit fait aussi puissamment que le grand, qui voudrait vous faire sentir presque matériellement les choses qu’il reproduit; celui-là aime à rire et se plaît dans les animalités de l’homme. L’Éducation sentimentale a été, à mon insu, un effort de fusion entre ces deux tendances de mon esprit (…). Le roman est cependant celui de Flaubert qui a eu le moins de succès… 
 
Dans une autre lettre, il déclara: Il y a des moments où je crois même que j’ai tort de vouloir faire un livre raisonnable et de ne pas m’abandonner à tous les lyrismes, gueulades et excentricités philosophico-fantastiques qui me viendraient. Qui sait? Un jour j’accoucherais peut-être d’une œuvre qui serait mienne, au moins. Or, le livre raisonnable, ici, est Madame Bovary, ses amis Du Camp et Bouilhet lui ayant recommandé, après avoir écouté une lecture de la Tentation de saint Antoine, de mettre celle-ci au feu et de s’atteler à un sujet sérieux, bourgeois, à la manière de Balzac. Flaubert en réalité aspirait à l’épopée, et son plus gros succès fut précisément Salammbô; s’il n’a pas pu s’adonner complètement au genre philosophico-fantastique, c’est parce que la France de son temps, bourgeoise et conservatrice, toujours marquée par le classicisme et  le rationalisme des Lumières, ne le tolérait pas.
 
Le but de Flaubert fut de mêler, de faire fusionner ses deux grandes tendances intimes. À mes yeux, il nmasolino_-_la_legende_de_saint_julien_lhospitalier2.jpge l’a pleinement fait que dans La Légende de saint Julien l’hospitalier, son plus beau texte, quoiqu’il soit court. Alors seulement le merveilleux se conjugue parfaitement avec le sens du détail vrai, concret. Procéder de cette façon sur tout un long roman sans doute était trop difficile; même Salammbô conserve, en comparaison, un fil réaliste. J. R. R. Tolkien étendra cet univers médiéval et fabuleux à la fois sur un grand récit suivi, comme on ne l’ignore pas. Mais le but, au sein de l’Occident moderne, fut rarement atteint. Novalis, trouvant le Wilhelm Meister de Goethe trop réaliste, s’y était essayé dans Henri d’Ofterdingen, à la fois un roman et un conte merveilleux, et il n’était pas parvenu à l’achever…

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26/11/2013

La carrière de Gérard Klein

GK-GDE-B.GIFGérard Klein est un auteur de science-fiction remarquable, dont j’ai déjà parlé plusieurs fois ici. Mais il a curieusement écrit ses plus beaux récits quand il était tout jeune; ensuite, il a publié des récits plus secs, plus abstraits - avant de s’arrêter d’écrire. Or, en lisant Georges Gusdorf et son livre sur le romantisme, je me suis rendu compte que le cas avait souvent eu lieu, au sein de ce mouvement: soit les poètes romantiques mouraient jeunes, soit ils ne vieillissaient pas romantiques.
 
Pourtant, Goethe - qui n’est pas considéré comme un romantique - a écrit son texte le plus imaginatif, le plus fabuleux, à la toute fin de sa vie: le Second Faust. Victor Hugo fut largement dans ce cas: La Fin de Satan est sans doute un de ses ouvrages les plus romantiques au sens propre. Mais chez ces écrivains, la philosophie de l’âge mûr a relayé l’énergie de la jeunesse, parce qu’elle donnait à l’imagination une valeur qui lui était propre. Chez les poètes romantiques ordinaires, ou leurs homologues surréalistes, l’imagination correspondait à un besoin, ou à un parti pris, mais elle ne renvoyait pas à une doctrine claire. Le lien entre l’imagination et la connaissance, en particulier, n’était pas nettement établi: elle semblait gratuite. Comme elle brouillait le propos, elle était même déconseillée. Ainsi, après avoir fait de la science-fiction une voie de libération de la faculté imaginative, Gérard Klein a tendu à dire que ce genre devait surtout illustrer des théories scientifiques à la mode. Sa portée mystique tenait à ce que cette mode était regardée comme une forme d’aboutissement de la pensée, conformément au plan jadis tracé pour l’esprit humain par le brave Condorcet: il allait, dans sa conception, vers des hauteurs toujours plus sublimes! En soi, c’était déjà de la science-fiction...
 
LaLoiDuTalion_small.jpgLe fait est qu’en France, ce genre ne s’est jamais vraiment coupé du rationalisme du dix-huitième siècle: il est resté intellectualiste, et a souvent refusé de dépasser les limites de l’entendement dit normal - attelé au sensible. Or lorsque l’imagination perdure, chez un écrivain, c’est parce qu’elle va de pair avec l’idée qu’elle est une voie d’exploration de l’inconnu, de l’invisible: pas seulement de ce qui se tient matériellement au-delà des sens, et que vont permettre de dévoiler des outils d’observation nouveaux, mais aussi ce qui se tient spirituellement à l’intérieur des choses, par delà la matière. L’âme du monde pouvait, pour Goethe ou Hugo, se manifester par des images.
 
Gérard Klein a estimé, jadis, que cette manière de procéder, hostile au matérialisme scientifique, relevait de la fantasy - assimilée par lui à une démarche archaïque, réactionnaire. Beaucoup en France l’ont imité; Simon Bréan, professeur de littérature à la Sorbonne, est allé jusqu’à refuser à Olaf Stapledon l’appellation d’auteur de science-fiction - alors même qu’il situait ses imaginations dans un univers galiléen. Mais le fait est qu’en art, l’imagination ne dure que si la pensée en approuve l’essence; les éruptions de la jeunesse ne se maintiennent pas, si leur sens est démenti par la raison.

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31/10/2013

Superhéros et mythologie

list_640px.jpgLa grande thèse de Serge Lehman, auteur de plusieurs bonnes bandes dessinées de superhéros français, est que la disparition de ces derniers au milieu du vingtième siècle vient de ce qu’ils ont été assimilés au nazisme à cause de  l’idée nietzschéenne du surhomme. Mais je suis sceptique. Ce concept me paraît peu repris par la littérature américaine de superhéros, au sein de laquelle loin d’être à eux-mêmes leurs propres dieux, ainsi que le recommandait Nietzsche, ils sont souvent de simples agents d’entités supérieures, comme dans la mythologie traditionnelle. Ce sont plutôt les grands hommes d’État qui ressemblent à notre époque à ce dont parlait le philosophe allemand: ils ne reconnaissent pas de principe plus élevé que l’idée qu’ils représentent. Or, la France d’après-guerre, partagée entre De Gaulle et Staline, ne les a pas rejetés…
 
Je crois que la littérature française et plus généralement européenne était surtout hostile à l’espèce de mythologie à laquelle s’adonnait la littérature populaire américaine. Une différence profonde est apparue au cours du vingtième siècle: les Américains se sont détachés du naturalisme européen qui aadultere1.jpgvait bercé leurs débuts. Ils se sont, plus ou moins consciemment, liés aux mythologies amérindiennes: chez Lovecraft, on pouvait le déceler, mais plus encore chez Jack Kirby, le roi du comic book, qui reprenait explicitement les figures des Incas, des Aztèques. Or, qui ignore qu’une forme de bande dessinée, liée à leur écriture, était déjà pratiquée par ceux-ci? Je crois à ces liens étranges, apparemment fortuits.
 
C’est du reste largement sous l’influence américaine que les Français, après la Seconde Guerre mondiale, ont développé la science-fiction et les superhéros en les tirant vers le mythologique et en les délivrant de ce qui leur était resté, jusque-là, du naturalisme. Gérard Klein, dans Le Gambit des étoiles, mettait en scène un être humain rendu immortel et à demi divin par des entités stellaires - et c’est à peu près l’histoire de Green Lantern. Charles Duits, dans Ptah Hotep, racontait l’histoire d’un homme devenu un héros par grâce céleste après s’être saisi d’une épée divine - tel Donald Blake qui se révèle être Thor lorsqu’il saisit son marteau! Philippe Ebly, dans sa série des Évadés de l’espace, évoquait, lui, un être fait d’énergie pure et venu des étoiles pour aider de jeunes Terriens dans leurs aventures - prenant pour cela une apparence humaine. Pour Fantômette, elle tirait apparemment sa surhéroïté de son costume seul; mais ce trait est justement propre aux Américains.téléchargement.jpg
 
À l’époque dite du merveilleux scientifique, on restait davantage lié au scientisme. La démonstration de force des États-Unis en 1945 a pu détourner de l’illusion que la France était à la pointe mondiale du progrès technique; la culture officielle a préféré retourner au psychologisme traditionnel - assimilant la science-fiction, désormais, à l’américanisme. Mais Roland de Roncevaux avait la force de vingt hommes, une épée magique, et son oncle Charlemagne était guidé par l’archange Gabriel, dans les chansons de geste: la mythologie est de tous les peuples.

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17/10/2013

La Brigade chimérique de Lehman, Colin, Gess, Bessonneau

la_brigade_chimerique_1_51889_7866.jpgLa Brigade chimérique, roman graphique paru en 2009, a fait date dans l’histoire du genre en France, parce qu’il tentait de ressusciter les superhéros locaux de la grande époque du merveilleux scientifique.
 
Serge Lehman, le concepteur, s’efforce, en même temps qu’il narre l’histoire des demi-dieux de Paris, d’expliquer leur mort; ce mélange entre le récit et son commentaire ne m’a pas paru, à vrai dire, des plus heureux. En principe, les superhéros se révèlent dans l’action même; or, ici, à peine les personnages ont-ils le temps de trouver une nature stable, cohérente, claire, et de se mettre en ordre de bataille, qu’ils sont aussitôt anéantis par leurs rivaux de l’Allemagne nazie! Cela paraît manquer de cohérence.
 
Il aurait fallu, je crois, moins théoriser la chose, et davantage suivre l’histoire officielle, qui fait en particulier de Charles de Gaulle un homme providentiel. Lui-même l’assuma clairement, dans ses mémoires, en assimilant la France à la fée des contes et à la madone des églises, et en se présentant comme son envoyé. Serge Lehman estime que ce fut un mythe creux; mais est-ce le cas? Est-il moins lié aux archétypes jungiens qu’il dit que ses propres héros le sont? Je ne crois pas.
 
J’ai le sentiment d’une démarche un peu compliquée: l’allégorie historique se bri0.jpgmêle d’un discours sur l’histoire même, et je crois qu’il eût été plus simple de montrer des superhéros français revenant de Londres grâce à l’appui de leurs homologues d’Amérique. D’ailleurs, Superman n’est-il pas devenu le protecteur de la tour Eiffel, après 1945? Sous sa cape, Fantômette pouvait arrêter les voleurs…
 
Cela dit, jusqu’à cette fin à mon sens décevante, la lecture de l’album saisit assez. L’action est bien mise en place par le scénariste Fabrice Colin, le dessin de Stéphane Gess Girard, net et agréable, rappelle Jacques Tardi, et les couleurs de Céline Boissonneau mettent en valeur les costumes des surhommes de façon convenable. La nostalgie du Paris d’autrefois, du temps où on pensait que la ville faisait rayonner sur le monde l’esprit scientifique, est sensible, et a du charme. Alors une littérature populaire pleine de vitalité existait, qui a disparu par la suite. Sur la cité flottaient des nuées multicolores pleines de rêves!
 
Le regret des temps anciens a poussé Serge Lehmann à publier de volumineuses notes dans lesquelles il cite ses sources: quoique intéressantes en soi, elles donnent l’impression fâcheuse que sa mythologie fut un peu trop fabriquée - qu’elle se contente de recombiner de vieux éléments. Mais il faut avouer que la richesse de ceux-ci a souvent porté son inspiration. L’album contient des figures dont la beauté est réelle. L’ensemble m’a semblé très positif.

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07/10/2013

Jean-Pierre Dionnet: des dieux et des hommes

2205063745.jpgJ’ai lu récemment le premier tome d’une bande dessinée parue en 2011, Des Dieux et des hommes, écrite par Jean-Pierre Dionnet, dessinée par Laurent Theureau. On connaît bien le premier, notamment pour avoir participé à la fondation de Métal Hurlant, pour avoir signé plusieurs bandes dessinées légendaires - ou pour d’autres choses encore. Le second se reconnaît un disciple de Moebius, et comme lui il crée des espaces colorés et purs mêlés de figures fantastiques - comme un monde idéal et fantasmatique, typique d’une science-fiction française tendant au rêve éveillé.
 
J’ai beaucoup aimé cet album, dont l’action est située au sein d’un monde parallèle dans lequel des surhommes incroyables sont mystérieusement apparus, pendant que l’humanité ordinaire disparaissait. Ils volent, commandent aux éléments, aux animaux, logent dans des palais futuristes suspendus au-dessus du sol, et pendant ce temps, les mortels ordinaires vivent sous des dômes de verre, et leur nombre se réduit.
 
On reconnaît là encore quelque chose d’assez français, dans l’absolutisme: on n’entend pas se contenter de placer des superhéros dans une réalité normale, comme le font les Américains, soit parce qu’on a du mal à concevoir la présence du fabuleux dans ce que le scientisme pose comme en étant dénué, soit parce que l’enthousiasme suscité par le merveilleux donne immédiatement envie de créer un monde, de donner libre cours à l’imaginaire. Comme déjà on l’observait dans le surréalisme, il existe une sorte de rage à s’opposer au naturalisme, et cela fait plonger dans ce qu’on pourrait appeler le psychédélisme. Cependant, cela permet aussi le grandiose, la flamboyance des formes, des couleurs, des concepts.
 
Il semble que ces êtres sublimes soient nés de mutations postérieures à leur première naissance; on ne les dit venus au monde qu’après l’apparition de leur nouvelle nature. On ne sait néanmoins à quoi ces métamorphoses sont dues. Est-ce miracle? Hasard? Impossible à dire. Mais l’idée de la seconde naissance rappelle les mythes liés à l’initiation. Corbin raconte que les chevaliers d’Ormuzd, en Perse, dataient leur âge du moment où ils avaient reçu la lumière; l’être antérieur n’était plus. Désormais, ils étaient semblables aux anges!
 
Quoi qu’il en soit, Jean-Pierre Dionnet appartient aux excellents artistes qui ont animé culturellement Paris durant des décennies, parallèlement à une littérature officielle qui se languissait dans un naturalisme ou un psychologisme désuets. Cet album le confirme encore.

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27/07/2013

Super-héros, symboles nationaux

Statue-de-la-Liberté.jpgOn voit apparaître en France des super-héros qui, sur le modèle américain, se lient aux symboles nationaux par leurs costumes, leurs attributs. En particulier, le drapeau français et la tour Eiffel reviennent comme pendants mécaniques du drapeau américain et de la statue de la Liberté. Cela me semble problématique, du point de vue de l’art, car le drapeau américain contient des étoiles bien pratiques pour décorer les costumes, et la statue de la Liberté a une humanité qui la rapproche des anciennes déesses - tandis que la tour Eiffel est abstraite, ne renvoie pas à un objet connu, est purement mathématique dans ses lignes. Un tel choix risque de laisser les super-héros français au-dessous de leurs homologues américains. On peut néanmoins y remédier, en se concentrant sur des figures qui rappellent la statue de la Liberté - par exemple le génie de la Liberté de la colonne Vendôme, place de la Bastille, ou Marianne, dont le buste orne les mairies. Quant au drapeau, on peut songer aux écussons de villes ou de régions, qui sont toujours pleins d’ornements particuliers. D’ailleurs, les étoiles du drapeau américain désignent précisément les États fédérés: elles manquent, sur la bannière française!
 
Il apparaît ainsi comme nécessaire d’être moins lié que les États-unis aux symboles les plus voyants. Du reste, c’est dans la logique des choses. Le super-héros n’est pas réellement lié à l’État. Il agit dans la marge, dans le secret de la nappe d’éther où baignent les âmes. Aux États-unis, où le système est fédéral et décentralisé, où l’activité humaine est peu nationalisée, le détachement vis-à-vis de la sphère politique va de soi; en France, il ne peut pas en être ainsi. C’est d’ailleurs peut-être pour cette raison que les symboles de la nation française sont abstraits: un État centralisé l’est aussi. 
 
La statue de la Liberté, n’est-ce pas, ne se dresse pas dans la capitale administrative: seulement dans la plus grosse ville du pays. En France, les deux se confondent! De là la différence avec la tour Eiffel.
 
S’il veut se déployer librement, le super-héros français doit donc éviter ce qui est trop typique, trop consacré - et qui est en même temps trop abstrait.
 
Cela risque d’être difficile, la culture française tendant presque systématiquement à l’intellectualisme; on ne pourra pas toujours empêcher une certaine dignité excessive, une propension à la métaphysique. Dans le meilleur des cas, comme souvent on l’a vu en Allemagne, cela peut, du reste, apporter un plus. Mais il faut rester vigilant et demeurer conscient de ce qui distingue les Français des Américains: toute mythologie s’appuie sur l’image, tout rêve éveillé, sur la couleur.

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11/05/2013

Le roman du mystérieux Docteur Cornélius

cornelius.jpgOn se souvient peut-être que, dans Bourlinguer, Blaise Cendrars fait l’éloge de Gustave Le Rouge et de son roman du Mystérieux Docteur Cornélius, dont il aurait convaincu l’auteur qu’il était une œuvre de haute poésie en détachant des phrases de l’ensemble et en les publiant précisément comme un recueil poétique. Or, tout récemment, j’ai achevé la lecture de ce feuilleton sans fin, qui est bondissant et fait se croiser les destins de personnages dans un cercle digne de celui que Jean-Pierre Melville a dit rouge… Cette façon de lier les existences est propre au roman populaire, et était déjà présente dans Les Misérables de Victor Hugo: par delà l’apparence de réalisme, on est dans le mythologique.
 
Cela dit, Blaise Cendrars a raison, Le Rouge a de belles pages sur New York, le train, les gratte-ciel et les machines - auxquelles il attribue toute sorte de prodiges bien illusoires et naturellement destinés à porter l’humanité vers l’Idéal! Par exemple, il affirme qu’avec des champs électriques on peut faire croître les légumes jusqu’à des volumes énormes et ainsi nourrir toute la planète sans problème. Aujourd’hui, on est un peu plus sceptique. Le vivant n’est pas réductible à des formules mathématiques ou à des forces calculables, et se nourrir ne consiste pas simplement à se remplir le ventre. Mais le discours de Le Rouge n’a pas disparu: cela va de soi. Au reste, personne ne souhaite qu’il reste dans le monde des foyers de famine. On est donc toujours prompt à accorder foi à ceux qui promettent qu’il n’y en aura plus, et qu’ils en ont trouvé le moyen!
 
dvd_tintin_03_01.jpgLe Mystérieux Docteur Cornélius n’est pas très original dans ses conceptions, mais il est sympathique et facile à lire, et il a dû avoir un grand succès de son temps, car on reconnaît l’ambiance des bandes dessinées célèbres que sont Tintin et Blake et Mortimer. L’idée des cercueils flottants sur la mer, qu’on peut trouver dans Les Cigares du Pharaon, était déjà chez Le Rouge, et même le nom du professeur Tournesol. Ce livre a marqué les esprits plus qu’on ne pourrait le penser: il appartient au folklore français, et comme la littérature populaire n’est rien d’autre que l’insertion du folklore dans la langue écrite, il est aussi un des fondateurs de la littérature populaire en France. La différence avec les conteurs anciens étant que son nom a pu être imprimé! On s’en souvient encore…

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25/04/2013

Les super-héros en France selon Serge Lehman

lehman.jpgDans une interview, le concepteur de l’excellente bande dessinée Masqué, Serge Lehman, a explicité sa pensée quant à la disparition des super-héros en France depuis la Seconde Guerre mondiale: le culte du surhomme, au sein du nazisme, l’aurait banni par réaction. J’ai un peu de mal à y croire. La littérature populaire a été foisonnante de façon globale avant 1940, et étique après.
 
Par ailleurs, Lehman fait venir le super-héros du demi-dieu antique sans doute avec raison, mais ce demi-dieu avait un rôle politique clair: il était toujours roi ou prince. Sa version romaine était l’empereur Auguste, auquel on vouait un culte. Or, à la Libération, Charles de Gaulle joua justement ce rôle. Plus tard Mitterrand fut sur la même ligne.
 
J’ai donc l’impression que le super-héros a été placé au sein de l’État, que celui-ci a fait à cet égard converger sur lui les aspirations inconscientes du peuple. Or, c’est lié non pas tant à la défaite, selon moi, qu’à la façon dont la culture a été pénétrée entièrement par l’État après la Libération. Dans les pays où la situation était la même, aucun autre surhomme que le guide sacré du Peuple n'était autorisé. Eût-on permis dans la Russie soviétique qu'un personnage de fiction fasse pièce à Staline? Dans la Chine communiste, que Mao ait un rival? Si le super-héros a resurgi, c’est parce que le prestige de l’État s’est affaibli, et que la culture populaire américaine l’a remis au goût du jour - d’ailleurs avec difficulté: elle a souvent été censurée. Une loi de 1949 - énoncée par un ministre radical-socialiste qui était favorable à l'étatisation complète de l'éducation - institua une surveillance des publications destinées à la jeunesse qui, dans les faits, mit les super-héros au ban de la société. Il n’y eut pendant longtemps que la possibilité d’en faire des parodies - telle Superdupont.
 
nyctalope.jpgDans la mesure toutefois où un espace de liberté demeurait, le super-héros s’est maintenu, et, par-dessous la culture officielle, Fantômette, par exemple, s’est créé un espace considérable, au sein de l’imaginaire français. Or, Lehman ne parle pas du tout de cette jeune fille qui était en même temps un elfe et un lutin. Est-ce parce qu’elle était cantonnée aux jeunes lecteurs, tandis que le Nyctalope de Jean de la Hire, dans des temps plus anciens, était destiné aux lecteurs adultes aussi? Ou parce qu’elle a un costume très joli, mais peu de pouvoirs?
 
Quoi qu’il en soit, je suis heureux que, issus soit de Fantômette et du Nyctalope, soit de la bande dessinée américaine, la France crée actuellement des super-héros au sens propre, c’est-à-dire détachés de l’État. Car la différence entre le héros antique et le super-héros est que le second n’est pas un homme politique: il s’agit d’une âme solitaire, excentrée. Les séries de Spiderman et des X-Men opposent même les hommes extraordinaires au gouvernement. Or, cela n’existait pas dans l’Antiquité; cela n’est apparu qu’avec le Romantisme. Mais la France d’après 1944 était néoclassique. Elle voulait que toute volonté libre s’investisse dans la vie publique! Et choisisse un parti… La forme individuellement créée était proscrite. Le super-héros n’avait plus de place.

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