28/12/2014

Univers sans socle, musique des sphères

419627.jpgGaston Bachelard disait: Il ne conviendrait pas de prendre un rythme de base auquel tous les instruments se référeraient. En fait, les divers instruments se soutiennent et s’entraînent les uns les autres.
 
Citation magnifique, qui peut, doit s’appliquer à l’univers entier: est-ce que les planètes ne sont pas dans cette situation, de se soutenir les unes les autres? On cherche un socle fondamental, et les uns croient le trouver dans la Matière, les autres en Dieu; mais entre les deux, en réalité, les éléments sont dans un état d’équilibre et d’harmonie qui fait apparaître la Matière et Dieu comme des abstractions.
 
Il en va de même en littérature: dans une histoire, les personnages se soutiennent les uns les autres - avec aussi la nature, et ses forces, qui sont également des personnages, ou devraient toujours l’être, et ne pas rester un décor passif. Car il n’est pas vrai, comme l’ont prétendu les Naturalistes, ou Taine, que le décor est la chose stable qui détermine les personnages - pas plus qu’il n’est vrai, comme l’ont assuré certains spiritualistes, que le paysage n’est qu’une émanation de la subjectivité humaine. Il n’en 110506102301136238110864.jpgest pas ainsi, et le conte de fées, qui est une sorte de récit primordial, le dit: l’intrigue est faite de volontés qui se mesurent, s’équilibrent, se compensent, même en s’affrontant; or ces volontés peuvent être celles d’êtres humains, mais aussi d’animaux, et même de plantes, de montagnes, d’étoiles - qui alors prennent l’allure d’êtres humains, puisqu’on n’attribue de volonté propre qu’à ceux-ci. Ainsi naissent les fées, les anges, les gnomes - et la mythologie.
 
Car celle-ci n’est pas l’expression mécanique d’une philosophie préexistante et clairement tracée dans ses contours, mais l’élaboration progressive d’une harmonie au sein d’éléments donnés. Dans cet espace musical, aucun instrument qui reste inerte en regardant les autres se déployer - comme un décor passif regardant les hommes agir en son sein. Aucun instrument non plus dirigeant tous les autres, à la façon d’un dieu exclusif - le reste n’étant fait que de sujets, d’esclaves. 
 
Alors l’art peut être dit inspiré.

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02/12/2014

Hommes du futur et anges du présent

11175_1047087.jpegJ’ai déjà évoqué le film Interstellar, de Christopher Nolan, qui présente les hommes du futur comme étant parvenus à remonter le temps à volonté, et comme ayant pu ainsi devenir en quelque sorte les bons anges des hommes d’aujourd’hui. Naturellement cela ne fonctionne qu’à travers des apparitions spectrales, même si les théories physiques du film tendent à le masquer. Mais des auteurs de science-fiction sont allés plus loin, tombant dans une fantaisie souvent pleine de charme, quoique peu crédible. L’excellent Gérard Klein a par exemple publié un roman entièrement fondé sur une telle idée, Les Seigneurs de la guerre - qui est bien écrit, dans un style racinien et abstrait. Une femme du futur y joue le rôle d’une bonne fée: elle sait tout du héros, et l’aime alors qu’il ne la connaît pas du tout. Le ressort en est mythologique, et au fond, a-t-on l’impression, les théories qui justifient une telle situation ne sont là que pour créer une situation où enfin le spirituel se confond avec le matériel: car comme disait saint Augustin, le futur n’existe pas: il n’est que le présent de l’attente; son existence est purement intérieure; seul le présent existe!
 
Il devait sembler fort de café à Lovecraft qu’un corps de chair et d’os s’affranchît des lois du temps qui précisément s’appliquent aux corps physiques, car lorsqu’il a évoqué le voyage temporel, dans The Shadow out of Time, il a présenté des Grands Anciens ayant acquis le pouvoir de transporter leur conscience dans différents corps, par delà le temps et l’espace: ils peuvent parler depuis le passé aux consciences st.jpgcérébrales insérées dans le présent sous forme de rêves, de chuchotements…
 
Olaf Stapledon, dans Last and First Men, choisit une image intermédiaire: les messages des êtres supérieurs viennent des hommes du futur, qui ont aussi appris à faire voyager leur pensée dans le temps; mais pas leur corps: il s’agit encore de force spirituelle.
 
Il y a là certainement un motif puissant, qui parle en profondeur à l’être humain. Selon Rudolf Steiner, après la mort, l’âme remonte le temps et rencontre les actions effectuées pendant la vie, mais, cette fois, elle n’est plus leur auteur, mais leur objet: elle les subit. Elle souffre quand des fautes ont été commises: elle en ressent les effets nocifs. Cela se retrouve dans le film de Christopher Nolan: quand le héros se voit agir de travers, il en est profondément meurtri; son nihilisme ancien a consisté à nier ce qu’il est à présent sous une forme autre, impalpable - et il en est désespéré, il se fait d’amers reproches! Hélas, il est trop tard.
 
François de Sales eût dit que le bon ange, qui voit l’avenir, assurément répercute ces reproches: chacun est face à lui-même. Pour l’évoquer, pas besoin de trou noir, sans doute: c’est surtout une béquille narrative pour faire vivre cette expérience à un spectateur davantage nourri de théories quantiques que de concepts mystiques.

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26/11/2014

Victor Hugo et les Alpes et les Allobroges vaillants

columbia_pictures_logo_520.jpgVictor Hugo aimait beaucoup les Alpes, la montagne, la Savoie, la Suisse; il a repris, dans Les Travailleurs de la mer, le mot de Germaine de Staël sur Chateaubriand qui avait critiqué ces mêmes Alpes: jalousie de bossu.
 
Pour lui, leur élévation et leur lumière faisaient naître l’idée de liberté dans le cœur de l’homme, et la Suisse en était l’exemple vivant.
 
Or, on se souvient peut-être que l’hymne savoisien, dit des Allobroges, rédigé par Joseph Dessaix, poète romantique local, fut en réalité voué à la Liberté. Il y est dit que celle-ci a dû fuir la France, après le coup d’État de 1851, et qu’elle s’est réfugiée parmi les Allobroges, sur leurs sommets; son refrain commence par une adresse à ces Allobroges, qu’elle proclame vaillants.
 
Le rapprochement entre Dessaix et Hugo ne s’arrête pas là: le premier était un représentant de la gauche libérale, minoritaire en Savoie mais agissante, et il regrettait la figure de Napoléon, qu’avait servie son oncle, le général Dessaix, dès 1791 converti à la Révolution, et ayant alors fui le Chablais - qui ne devait devenir français avec le reste de la Savoie qu’un an plus tard - pour rejoindre Paris. A Chambéry, l’antenne locale du club des Jacobins, dirigée par François-Amédée Doppet, se nommait justement le club des Allobroges.
 
Or, Hugo, on le sait, a fini républicain, a glorifié la Révolution et Napoléon; il était donc en communion involontaire avec Joseph Dessaix.
 
D’ailleurs le chant savoyard, on le méconnaît, ne se contente pas de faire de la Savoie un havre de vaillance et de liberté - particulièrement depuis que, en 1848, le roi Charles-Albert avait accordé un statut constitutionnel d’inspiration libérale et édité un Code albertin imité du Code Napoléon. Non: Dessaix chantait également l’effacement des frontières, l’établissement d’une Europe libre et unie, et défendait la Pologne héroïque, la Hongrie, la belle Italie, les Alsaciens, et ainsi de suite. C’était un romantisme tourné vers l’avenir, plein d’espoir pour un monde plus beau, dans la lignée de l’Ode à la Joie de Schiller, qui prophétisait que les hommes seraient tous habités un jour par l’esprit de fraternité qui venait du Père céleste. Car la Liberté chez Dessaix est une divinité vivante, une allégorie fraîche, ceinte, dit-il, d'un arc-en-ciel: elle a repris un corps d’éther en venant dans les Alpes; et c’est ce que son chant a de plaisant.

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14/11/2014

Le chevalier d’Arthur et la cloison de fer

fr_1433_104.jpgDans Yvain le chevalier au lion, poème narratif de Chrétien de Troyes, qui vivait au douzième siècle, le héros entre à un certain moment dans un château enchanté, tenu par une dame magicienne, et une cloison de fer tombe sur lui au moment où il passe la porte: elle coupe son cheval en deux après lui avoir rasé le dos. Cela fait penser aux récits de science-fiction dans lesquels des panneaux d’acier se ferment et s’ouvrent d’un claquement de doigt, notamment dans les vaisseaux spatiaux.
 
Mais une traduction destinée aux collégiens a réduit cette cloison à une herse, selon le mode archéologique bien connu des philologues, notamment ceux qui se souviennent de Victor Bérard, à qui j’ai consacré un petit livre: car il s’appuyait sur ses voyages en Grèce pour corriger Homère selon les données de la science positive, trouvant par exemple le palais du roi des Phéaciens trop grand, parce qu’aucune des ruines qu’il avait vues ne possédait ses dimensions; le poète avait pourtant dit que ce roi descendait des Géants…
 
Bérard interprétait, ainsi, les mythes selon des données géographiques, faisant de Polyphème un volcan, de Charybde un récif, et ainsi de suite. Ancien élève de l’École Normale Supérieure, il était un pur produit de la Troisième République. Or cette tradition n’est pas terminée, même si elle tend à s’estomper et si beaucoup ont critiqué et même rejeté Bérard et ses fantasmes rationalistes.
 
Les vieux mythes celtes sont pleins de ces merveilles qui donnent aux palais enchantés l’aspect de forteresses futuristes, et on ne s’étonne pas trop que ce soit dans l’Occident qui dans l’antiquité était de 68592c209b56f5706244745705b5c013.jpglangue celte qu’on ait vu se développer la science-fiction, qui adore évoquer les extraterrestres fils des fées anciennes et les robots descendants des automates armés qu’on trouve dans les récits médiévaux du roi Arthur et de ses chevaliers. Un enchantement permettait, apparemment, de fermer des portes coulissantes en fer, dans le château de la dame d’Yvain, et qu’on pense qu’il s’agit d’une science rationnelle ou de magie n’y change rien, puisque le fait est le même, et que dans un récit c’est le fait qui compte, l’explication donnée n’étant présente que pour lui créer de la consistance, une solidité: selon les époques, donc, elle change!
 
Au reste, dans le récit de Chrétien de Troyes, nulle explication n’est donnée: les anciens Celtes enchaînaient volontiers les images fabuleuses sans les commenter, comme pour faire vivre de l’intérieur le mystère; cela créait une forme de surréalisme que peut-être imitait André Breton, vannetais par sa mère. Parler d’une herse gâche. Le cycle arthurien est plus mythologique qu’inséré dans la société féodale, au fond.

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06/11/2014

Amélie Gex: patois et mystères

Pieter-Bruegel-The-Younger-The-Wedding-Procession.JPGAmélie Gex fut sans doute le meilleur poète dialectal que la Savoie ait eu depuis que son dialecte s’écrit. Or, le patois lui permettait de se plonger avec ardeur dans l’état d’esprit foncièrement mythologique des paysans. Un poème censé restituer le chant d’une procession en donne un exemple clair: il dit celle-ci si belle que Dieu ne pourra pas ne pas remplir les celliers! Le rituel avait une valeur magique; le dieu impliqué aurait pu être Bacchus. En français, dans son recueil de souvenirs, Amélie Gex se contente, à propos des processions, d’exprimer sa nostalgie: elle mentionne que la foi y était vive - sans dire qu’elle la partageait.
 
Philippe Terreaux, dans son ouvrage La Savoie jadis et naguère, consacré à Amélie Gex et Henry Bordeaux, a bien remarqué que le patois est utilisé dans les récits de la première pour mieux s’insérer dans la psychologie des Savoyards anciens, mieux partager leurs croyances: car elle a aussi rédigé, en français, un conte fondé sur la foi en les revenants, les âmes en peine.
 
Toute son œuvre atteste qu’elle ressentait les choses de cette façon: le français servait aux souvenirs, aux idées abstraites (dont ses poèmes dans la langue de Paris, imités de Lamartine, sont effectivement remplis); mais le patois la plaçait dans une lignée plus médiévale - lui servant à évoquer une malédiction tombant sur un château dont le seigneur péchait et qui fut changé en rocher par un ange à l’épée de feu (à peu près comme la cité des Phéaciens, chez Homère, est changée en rocher par le slide0014_image024.jpgdieu de la mer), ou bien à composer un conte en vers de huit syllabes ressuscitant le roi Salomon et le rendant amoureux d’une reine de Saba montée sur un serpent volant et surgissant du lointain Ouest. Car Gex a placé l’Ancien Testament dans la féerie comme seul osait le faire le Moyen Âge; en français, se le serait-elle permis?
 
Henry Bordeaux était classicisant; cela a fait dire qu’il était surtout un Parisien d’origine savoyarde. Il évoquait les croyances des Savoyards avec une certaine tendresse, mais qui confinait à l’idéologie, puisqu’il louait leur amour de la terre à travers l’idée qu’ils avaient qu’elle avait une âme; d’ailleurs cette âme se confondait avec celle des ancêtres. Mais pour les montagnes que personne n’avait habitées, quel sens cela avait-il? Bordeaux faisait des sarvants de simples revenants, ou des sorciers, alors que Gex avait bien saisi qu’il s’agissait d’esprits de la nature: elle en a fait un poème fantastique, inquiétant et beau à la fois.
 
On peut songer à  Ramuz, qui admirait notre poétesse, et on peut se demander s’il était de son côté, ou de celui de Henry Bordeaux. Car sa démarche était bien la même. Sans doute était-il entre les deux: il essayait d’entrer plus profondément que Bordeaux dans l’âme des montagnards, mais la visée psychologique demeurait: il ne reprenait pas totalement à son compte leur mythologie. Toutefois son style apparemment inséré dans le milieu paysan était bien fait pour participer à celle-ci de façon approfondie.
 
Le dialecte assurément est un moyen de pénétrer l’âme d’un lieu - et d’y déceler les êtres élémentaires, les bons et les mauvais génies. Que Genève ait conservé son hymne dialectal en est certainement la marque: il s’agit bien de s’attirer, en le chantant, les bonnes grâces de son bon ange!

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21/10/2014

Anecdotes licencieuses, vie privée des princes

Jean-Honore Fragonard The Swing.jpegFaut-il évoquer dans la presse la vie privée des grands de ce monde? Ce fut un genre littéraire très prisé. L’esprit de tout récit à vocation artistique est de dévoiler le monde caché, ce qui se tient par-delà les apparences, et donne la clef des événements. Or, le matérialisme a fait de ce monde caché non plus celui des êtres invisibles, anges et démons s’agitant dans l’âme humaine ou suscitant les phénomènes, mais celui des pulsions corporelles dont la naissance est trop fine pour être immédiatement perçue - voire simplement ce que la pudeur autrefois gardait pour le secret des chambres. On entre désormais dans les appartements avec une cupidité de voyeur qui se pense voyant. C’était la grande idée de Balzac: il prétendait dévoiler le monde occulte en se transportant en esprit dans l’espace privé. 
 
Dans les Contes drolatiques, il dévoile la vie privée des princes français de la Renaissance, qui menaient leurs débauches à Paris et quelquefois en Touraine, où se situe essentiellement l’action de ses récits. Dans cette approche sulfureuse, il y a le même effet que dans le fantastique: le problème n’est pas métaphysique, car il importe peu qu’une chose existe selon les savants, ou pas; si les mœurs sexuelles des princes sont cachées, on est comme face à du paranormal, puisque les princes font des lois aussi absolues, au fond, que celles de la nature: en tout cas il fut un temps où le roi, émanant de Dieu, faisait des miracles, imposait sa volonté à la nature même! Or, qui peut prétendre que cela n’est pas resté? La France notamment n’est pas un pays absolument scientifique: une part de mysticisme a été laissé à l’État, dont on attend toujours qu’il s’impose à la fatalité, transforme le monde. 
 
Précisément, la règle qui interdit de pénétrer dans les alcôves peut être transgressée par la littérature. Et celle-ci peut affirmer ce qui se déroule dans cet espace est important, que cela conditionne en réalité tout le reste. Est-ce que Freud n’est pas allé en ce sens? Est-ce que sa démarche ne s’appuyait pas tout entiè51stlOCFuyL._SY300_.jpgre sur l’idée que la sphère d’Éros était la source des comportements, et du psychisme? Or, à Paris, ville mêlée de romantisme et de matérialisme, il a eu un succès considérable.
 
Mais croit-on que cet art effectivement ambigu manque de force poétique? Le modèle à cet égard, ce n’est pas Balzac, mais Brantôme: car dans le monde privé des princes, il imagine un monde fait de voluptés ineffables, toujours plein de gaieté, de joie, et cela crée en filigrane un passage entre la vieille France et le pays enchanté; il se dégage de cette vie cachée des bouffées de paradis terrestre, et les dames sont à demi des fées. Quelle chance n’avait-on pas à Paris d’être à l’orée de ce monde sublime?
 
Même lorsqu’on fait de ce monde caché des plaisirs princiers un reflet de l’enfer, comme on l’a vu ensuite, la fascination demeure.
 
Pourtant qu’on révèle tout choque. Et au-delà des raisons qu’on affiche pour le justifier, peut-être y a-t-il le pressentiment que, non, la vérité du comportement humain ne se trouve pas dans Éros: il est ridicule de se focaliser sur lui.
 
Il reste néanmoins l’idée qu’au moins la vérité d’une âme est davantage dans la vie privée que dans la vie publique: l’être humain, individualisé, est lui-même surtout lorsqu’il est seul. Là est la force de Balzac, de Brantôme, ou de Hugo quand il évoque les rois de France qui font enlever les filles des faubourgs.

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17/10/2014

Romantisme, panthéisme, catholicisme et Savoie

st_tho10.jpgDans l’enseignement de la Savoie du Buon Governo (1815-1848), il ne fallait pas, nous l’avons dit, s’écarter de la doctrine de saint Thomas d’Aquin; or, le danger du panthéisme a souvent guetté le romantisme: il a été reproché à Lamartine, à Schelling. Cela a pu limiter le romantisme en Savoie, et le lier au néoclassicisme. Louis de Vignet, beau-frère de Lamartine, poète lui-même, reprocha à l’auteur de Jocelyn son manque de soumission à la doctrine catholique: leur amitié en fut entamée durablement.
 
Le romantisme savoyard sans doute s’efforçait de peupler d’images toujours plus flamboyantes le dogme catholique, mais il restait timide, à son seuil.En cela, il rappelle le romantisme italien - Manzoni ou Silvio Pellico. Néanmoins, il en fut surtout ainsi dans les premières années de la Restauration; à partir de 1850, on essaya de concilier le culte de la nature avec la religion traditionnelle. Jacques Replat en donna un bel exemple: car il évoquait les fées, les esprits de la nature, et même l’alchimie, mais en assurant que cela restait dans la droite ligne de la foi chrétienne, et que ce monde enchanté était sous la tutelle de la Vierge Marie. Il se réclamait pourtant des anciens Celtes, des vieux Allobroges; mais, comme Honoré d’Urfé en son temps, il pensait que l’imagination de ceux-ci était continuée en même temps que confirmée par le christianisme.
 
Le problème était en théorie d’empêcher que la tendance au fantastique n’allât trop loin. Mais lorsque, à la fin du dix-neuvième siècle, le Chablaisien Maurice Dantand fit part de ses visions, dans L’Olympe disparu, il ne semble pas que cela ait entamé sa réputation de bon chrétien. Henry Bordeaux évoque sa mémoire de cette manière. Il disait pourtant se souvenir de ses vies antérieures! Une explication pourrait-elle avoir un rapport avec la coutume connue de l’hôpital de Thonon de faire appel à des coupeurs de feu? Le Van_gennep2.gifChablais est-il une terre à demi païenne? Dantand pourtant avait des visions qui étaient conformes à la doctrine catholique fondamentale; et c’est là le plus étrange: il voyait les dieux de l’Olympe, mais il les disait chassés devant lui par le Christ. Il visitait en songe les planètes, mais il y distinguait les mœurs infernales de peuples restés en dehors de la bénédiction divine.
 
Arnold Van Gennep, fameux folkloriste, lui écrivit, un jour, pour savoir dans quelle mesure son Gardo contenait d’authentiques traditions populaires; Dantand répondit que son œuvre était nourrie d’autant de visions personnelles que de traditions séculaires. Van Gennep déclara, après sa mort, qu’il se garderait de lui en vouloir, parce que par ailleurs il était reconnu pour être un homme excellent. À Thonon il passait pour un homme très bon, profondément catholique! Il faut dire que Van Gennep n’hésitait pas à s’en prendre aux poètes savoyards romantiques dès qu’ils mêlaient leurs propres imaginations au folklore local; il voulait peut-être leur interdire d’être inventifs!
 
La situation de l’ancienne Savoie était donc bien particulière: on y avait du christianisme une conception plus souple qu’à Paris, voire qu'à Rome, et cela explique sans doute l’absence de conflits entre les poètes visionnaires et les autorités sacerdotales - mais aussi l’ambiguïté du traitement de Joseph de Maistre par les catholiques de France: il était trop prophète, trop proche de Louis-Claude de Saint-Martin, pour leur plaire.

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07/10/2014

Statuettes de saints et d’anges: Barcelone, Paris

statue-st-georges-sgeo.JPGL’été dernier, je suis allé en Catalogne espagnole, et j’ai pu une fois de plus être surpris par une différence considérable existant entre la France d’un côté, l’Espagne et l’Italie de l’autre: car j’avais déjà remarqué le fait durant un voyage en Toscane, deux ans auparavant: c’est que dans les pays catholiques normaux on vend beaucoup de statuettes de saints et d’anges, comme en Thaïlande on vend des statuettes du Bouddha ou d’autres déités. Apparemment, la France l’interdit!
 
Pourtant, ces statuettes, j’avoue les aimer infiniment. Elles sont le moyen portatif de donner un contour aux sentiments mystiques, de les fixer, et d’en appréhender les nuances. Car ces images sculptées n’expriment pas toutes exactement la même chose!
 
Évidemment, on dira qu’elles constituent surtout une superstition, renvoyant au besoin de merveilleux qu’a le peuple; mais la question en réalité n’est pas là: parler de cette façon, c’est être dans l’abstrait. L’homme a des organes sensoriels, et il s’en sert; il n’a pas pour cela besoin de le vouloir consciemment. Il a le sens de la vue, et celui des volumes. Or, la religion cherche à répondre à un besoin: établir un pont entre le monde normal et la divinité. Au sein de l’art de la sculpture, cela a consisté à donner au minéral une forme évoquant la transcendance; si on l’interdisait, ce qui lie l’humain aux volumes resterait à jamais condamné au prosaïsme.
 
Il en est tellement ainsi que, aux États-Unis, où le protestantisme domine, on a vu apparaître, peu à peu, des statuettes nées de la science-fiction et de l’univers des super-héros; or elles ont, par delà les aFigurine-Captain-America.jpgpparences, le même but de relier le monde ordinaire à celui des dieux. Les figures en sont nouvelles, émanées de la culture populaire, mais il est évident, à l’œil non prévenu, que le sentiment qui les a fait naître est proche de celui qui, dans les pays catholiques, a fait naître les statuettes de saints et d’anges.
 
Je comprends qu’à Paris, où a triomphé le rationalisme, on ne vende pas trop ce genre d’objets. Mais je suis persuadé que si Paris n’avait pas utilisé l’éducation centralisée pour répandre sa culture propre, ils se vendraient couramment en Savoie, en Bretagne, en Corse: on y trouverait les mêmes statuettes qu’en Italie ou en Espagne. On y avait, autrefois, la même sensibilité, tendant au baroque! 
 
D’ailleurs, en Savoie, les statues de François de Sales, qui sont légion, l’attestent: car son rayonnement fut tel qu’il remplaça bien d’anciens saints thaumaturges. On l’invoquait pour sauver des périls, comme en Amérique on invoque Spider-Man!
 
Au reste, en France aussi, et notamment à Paris, se développe l’amour des statuettes de héros de cinéma et de bande dessinée - remplaçant, pour le meilleur et pour le pire, celles du catholicisme: Superman pour Jésus, Captain America pour l’archange saint Michel, Princess Leia pour la sainte Vierge! On chasse la superstition par la porte, elle revient par la fenêtre. Le peuple a besoin de merveilleux, et il est tyrannique, par conséquent, de vouloir le supprimer. Cela ne marche d’ailleurs pas. En Chine, m’a-t-on raconté, des médailles représentant Mao sont censées porter bonheur: il est devenu à son tour une divinité. En France, peut-être, on aura bientôt des statuettes du général de Gaulle, dans son salon!

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29/09/2014

Un sujet d’agrégation sur Rousseau

pontalis.jpgOn m’a mis sous les yeux le sujet de dissertation du concours de l’agrégation de littérature de l’an passé, portant sur les Confessions de Rousseau - livre cher à la fois aux Genevois et aux Savoyards! Il s’agissait d’une citation de Jean-Bertrand Pontalis. Le style en est compliqué, mais si j’ai bien compris, le noble critique estimait que l’effort de disculpation de Rousseau importait moins, sur le plan littéraire, que le plaisir de se raconter comme être désirant. J’ai senti, en le lisant, l’approche fréquente de la Sorbonne, sur Rousseau: on aime bien regarder par quoi il était libidineux. En cela, le philosophe genevois est tiré vers l’autofiction.

J’avoue que les désirs de Rousseau ne me passionnent pas outre mesure, et que ce n’est pas à cause d’elles que j’ai aimé ses Confessions. On peut naturellement s’amuser d’un philosophe qui avoue avoir des pulsions assez ordinaires mais qu’il était de très mauvais ton d’avouer - et dont il est toujours malséant, au fond, de parler, la morale traditionnelle portant à feindre qu’on n’éprouve rien de tel, et que l’on n’a que des envies que la raison autorise. Le romantisme a été en partie une révolte contre cette absence de sincérité.

Mais l’intérêt, pour moi, de Rousseau est ailleurs. Justement parce que ces pulsions sont celles de tout le monde - et même des animaux -, leur intérêt littéraire est en réalité limité. On peut aussi bien contempler, dans un pré, celles d’un taureau à l’assaut des vaches - même si l’insémination artificielle là aussi a rationalisé la chose! Mais le taureau s’échinant sur un leurre a aussi un rapport avec Rousseau. Le plaisir d’un tel récit n’existe pas, pour celui qui vit à la campagne et qui le voit tous les jours fait par les bêtes. On ne peut s’y intéresser qu’en milieu urbain!

Pontalis dans sa citation parle d’épiphanie; mais cela n’est pas lié tant au désir qu’à la beauté. Car Rousseau n’admire pas seulement celle de Mme de Warens ou de ses jeunes amies qui l’emmènent à Maison-des-Charmettes-Jean-Jacques-Rousseau.jpgThônes, mais aussi celle de la nature - évoquant les montagnes dans lesquelles il imagine des cuves de crème, le vallon des Charmettes en l’assimilant au jardin d’Eden. Or, celui qui est allé à Chambéry sait que ce vallon est objectivement beau, qu’il n’y a pas besoin, pour le trouver tel, d’y avoir une maîtresse. S’agit-il encore de désir?

Rousseau charme aussi parce qu’il évoque sa jeunesse comme fondue dans la nature, en accord avec elle, en harmonie avec le cosmos. Ses nuits à la belle étoile participent de ce mythe - et même son éloge des Savoyards, eux aussi plus simples et naturels que les Français, à l’entendre. La femme prend soudain une autre dimension: elle est l’insertion de la beauté du monde dans un corps humain. Bien sûr que la posséder physiquement peut renvoyer à la fusion avec la nature dont je parlais; mais Rousseau dit explicitement que la possession de Mme de Warens l’a en réalité déçu. Faut-il le contredire pour le tirer vers Freud? Cette déception montre qu’il aspirait à une fusion spirituelle - avec la femme, les montagnes, la Savoie. Et c’est là que commence réellement l’intérêt littéraire, le plaisir d’écrire, et de lire. Le terme d’épiphanie ne se comprend que si on donne au désir son sens étymologique: Rousseau se sent hors du monde des astres, et il aspire à le rejoindre au travers de ce qui, sur Terre, en est le reflet le plus immédiat. Là est le romantisme - et aussi le mythe de l’enfance pure.

Car alors se dévoile que le projet de disculpation ne s’oppose en rien à cette épiphanie: bien au contraire, elle est le moyen de créer l’image d’un être innocent, sensible seulement à la beauté dans une philosophie où le beau se lie au bon et au vrai. L’opposition de Pontalis apparaît donc comme factice.

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15/09/2014

Le voile sur les cheveux

monachisme-a-la-paix.jpgVictor Hugo, dans Les Misérables, s’en est pris avec force au monachisme, tant pour les hommes que pour les femmes: pour lui, c’était complètement dépassé. Il le regardait comme une superstition et estimait qu’il avait fait le malheur de l’Italie et de l’Espagne. Pour autant, disait-il également, apporter la lumière suffit: nul besoin d’apporter la flamme. Il ne faut pas détruire les religions traditionnelles, mais les transformer. En effet, l’homme a un infini au-dedans, comme il y en a un au dehors, et à côté du droit de l’homme, il y a le droit de l’âme: c’est sa formule. Il rejette avec énergie les nihilistes qui ne veulent pas entendre parler de la divinité et cherchent à anéantir les religions au lieu d’en créer de bonnes, débarrassées des scories du passé et ouvrant réellement à l’infini - n’arrêtant pas l’esprit à des fétiches vides. La prière est légitime! admet-il. La pensée doit pénétrer l’inconnu, et l’interroger. Mais elle doit le faire d’une manière intelligente.

Il n’est pas vrai que la raison mène à l’impiété: elle mène à une religion plus vraie. Il a montré, dans sa poésie, qu’il regardait comme possible, pour l’intelligence, de pénétrer les mystères, lesquels il voulait épurer des miracles, mais cherchait aussi à consacrer.

Or, les nonnes, dans le clos du couvent, ajoutaient le voile qui intériorisait la pensée, la refermait sur les vérités divines, et l’empêchait, comme dit saint Paul, d’être saisie par les anges: il voulait sans doute désigner les esprits que les cheveux des femmes séduisaient, et dont parle la Genèse, les êtres qui vivent dans nuns1.jpgl’air et détournent de la divinité en se faisant prendre pour elle.

L’enjeu de Victor Hugo aurait pu être, à notre époque, de montrer qu’en rien la pensée n’était détournée de la divinité si les cheveux étaient déliés, libres, exposés au soleil. S’en prendre frontalement à la religion paraît contre-productif, et créer plus de tensions que de solutions. On revient à la Révolution et au temps où on chassait brutalement les moines et moniales de leurs monastères. Mais il n’en est pas résulté la république idéale et paisible rêvée par la philosophie des Lumières.

La pensée libre et solidifiée de notre temps, fortifiée par le rationalisme, peut se détacher du monde sensible; elle n’a pas besoin d’outils extérieurs à elle-même: elle peut se placer dans l’inconnu, ayant mûri. Et là elle peut entendre la voix de ce qu’Hugo appelait la bouche d’ombre. Il n’est pas vrai qu’elle n’accède forcément qu’à un vide définitif, comme on le dit en général à Paris. Ce qui est dans ce cas est la pensée insérée dans l’argumentation, qui ne bâtit pas, mais tourne autour de son objet.

Le dilemme, face à un agnosticisme qui veut empêcher la pensée de plonger dans le mystère, et à des religions traditionnelles qui veulent conserver les vieilles formes, ne peut être dépassé que si on suit une troisième voie, celle d’une pensée mêlée de feu poétique, telle que Victor Hugo en a donné l’exemple. Il faut s’appuyer sur lui, pour faire évoluer les mentalités; non sur les philosophes vacuitaires qui l’ont suivi. Car on n’enlèvera pas à l’être humain le souci religieux, qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en plaigne.

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11/09/2014

Najat Vallaud-Belkacem et le cartable rose

291968__fantasy-world-magic-trees-mushrooms_p.jpgUn élu français a décidé récemment d’offrir un cartable aux enfants de sa commune: rose pour les filles, bleu pour les garçons. La ministre de l’école publique a réagi en déclarant qu’il fallait garder à l’esprit la nécessité de l’égalité. Mais le rose est-il inférieur au bleu? Je ne pense pas. Sans doute, l’élu aurait dû proposer toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, individuellement et indifféremment aux filles et aux garçons: se focaliser sur les sexes est plutôt inepte. Il aurait aussi bien pu attribuer des couleurs différentes selon les quartiers! Mais j’ai toujours aimé le rose - une couleur fascinante. Nicolas Gogol avait évoqué la loge d’un mage ukrainien, dans ses divines Soirées du hameau, que remplissait, suite à ses opérations, une lumière rose: l’image m’a fasciné durant de longs instants. Elle m’a rappelé quelque chose d’enfoui, surgissant de l’enfance, ou de plus loin encore. Tout à coup cette lumière acquérait une épaisseur, une vie, grâce au rose, qu’aucune lumière ne posséda jamais.
 
Cela dit, le gouvernement socialiste veut, paraît-il, créer l’égalité à partir de l’indifférenciation sexuelle. Or, si, en droit, l’égalité doit bien régner, la sphère culturelle a constamment nié que les sexes fussent intérieurement identiques: on ne va pas censurer Balzac (ou, comme on le fait si souvent pour les vieux auteurs, affirmer a priori qu’il se trompait) quand il disait que la figure de l’ange était une femme pour l’homme, un homme pour la femme. La polarisation sexuelle est naturelle, et a fleur-mystique---gustave-moreau.jpgson écho dans l'âme. La destinée oblige, contraint à la vivre - même si c’est pour la surmonter au bout du compte, en s’unissant volontairement aux vertus de l’autre sexe afin de toucher à l’humanité complète - à la fois homme et femme que définissait saint Paul. Le gouvernement ne peut pas plus supprimer cette polarité intérieure que modifier celles de la Terre. L’éducation doit enseigner la liberté humaine et le respect de chacun; elle peut appeler à méditer sur la figure de l’Androgyne; mais elle ne peut pas réinventer le monde de l’âme en fonction des intérêts du gouvernement.
 
D’ailleurs, la plupart des professeurs de l’école primaire sont des femmes; or, au sommet de la hiérarchie, on trouve davantage d’hommes. D’un autre côté, les petits professeurs français sont les plus mal payés d’Europe; les hauts fonctionnaires sont aussi bien payés que dans les pays les plus riches: n’est-ce pas là un champ de travail considérable, pour l’égalité?
 
On peut toujours parler de compétence; mais que les femmes soient plus nombreuses au bas de l’échelle ne tend-il pas à montrer que les études sont d’abord faites pour les hommes, que les qualités demandées, loin d’être indifférentes ou universelles, comme on le prétend, sont essentiellement masculines? La rationalité préférée à la sensibilité n’en est-elle pas la marque la plus éclatante? Il faut réformer le système éducatif pour que les vertus proprement féminines soient mieux représentées. André Breton s’est toujours exprimé dans ce sens: le rationalisme est masculin et assujettit la femme!
 
C’est par là qu’il faut agir, et non en critiquant le rose et en affirmant que les filles ne lui sont pas nécessairement liées: qu’en sait-on?

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16/08/2014

L’art préclassique en Grèce

ocres_Pinax_fragment_Hades_et_persephone_Terre_cuite_H-_0-255_m.jpgQuand je suis allé en Grèce, j’ai pu découvrir, au musée d’Athènes, quelque chose qui m’a stupéfié et que je ne connaissais pas du tout: ce qu’on nomme l’art préclassique. J’ai trouvé ce qu’il en restait d’une profonde beauté, parce que cela tendait moins au réalisme et au rationalisme que l’art classique; il y avait encore, dans cet art ancien, plus hiératique, aux formes plus généreuses, une qualité orientale qui évoquait la puissance et la grandeur des mystères de l’ancienne Grèce avant qu’ils ne deviennent des événements mondains, avant qu’ils ne se galvaudent. Beaucoup de Romains de l’aristocratie, de fait, allaient se faire initier aux mystères d’Éleusis pour montrer qu’ils appartenaient à la fleur de l’humanité.
 
Cela rappelle la manière dont se sont moralement vidés les jeux d’Olympie, le comble étant la participation de Caligula aux épreuves, et l’obligation qu’il avait mise de le laisser gagner.
La mythologie grecque, dans cet art préclassique, tel qu’on peut le discerner par exemple dans les anciens frontons du Parthénon, était déjà présente - mais avec une expressivité qu’on ne reverrait Vieillard-fronton-est-temple-Zeus-Olympie-vers-460.jpgplus, une force, une pureté, le sentiment d’une cohérence extrême traduisant une piété réelle, face aux figures héroïques, moins mêlée au plaisir sensuel des formes équilibrées et mathématiques que l’art classique.
 
Je me souviens en particulier d’une sculpture d’Hercule luttant contre un serpent géant, et cela m’a paru être d’une puissance incroyable. Or, il ne faut pas croire que les Grecs aient renoncé volontairement à ces sculptures anciennes: en réalité, à cause des tremblements de terre, il fallait périodiquement refaire les sculptures, les frontons. On changeait de style de façon naturelle, sans le vouloir: on n’aurait pas abattu de vieilles idoles pour en bâtir de nouvelles. L’Asie fonctionne de la même manière: on y remplace périodiquement les œuvres de l’art religieux, qui ne sont, précisément, bonnes qu’au culte, et qui doivent, pour cela, être neuves et adaptées à la sensibilité des fidèles.
 
En littérature, on peut comparer Eschyle à Euripide pour se donner une idée de la différence entre les deux périodes artistiques d’Athènes que j’ai mentionnées. Une génération les séparait, mais si le 14613_Eschyle.gifsecond est raffiné, subtil, et encore puissant dans son art, le premier, plus pur, plus sincèrement religieux, moins talentueux et fin mais plus inspiré et imposant, suscitait à cause de cela l’admiration de Victor Hugo. Jean Racine, lui, préférait Euripide… 
 
Quand un dieu apparaît sur scène, chez Eschyle, il est effrayant, majestueux, splendide; chez Euripide, il est surtout gracieux: on sent déjà poindre le jeu poétique d’un Ovide, qui, malgré tout son génie, regardait les dieux davantage de l’extérieur que les tragiques grecs, les ressentait moins intérieurement: les mystères étaient plus éloignés des profondeurs de son âme.
 
Il en va ainsi: les civilisations s’élèvent, et quand elles arrivent au sommet, elles retombent; après sa période classique, la Grèce a surtout imité extérieurement les formes anciennes, percevant moins les dieux qu’elles recouvraient, et, en passant par les poètes d’Alexandrie, on est ainsi parvenu à Ovide - qui reste quand même, je dois le dire, un de mes poètes préférés. 
 
Ce n’est qu’après la conversion générale au christianisme qu’on a cessé de ressentir tout à fait les dieux de l’Olympe.
 
Ou alors s’est-on converti précisément parce qu’on ne les ressentait plus?

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14/08/2014

Gaudí contre le fonctionnalisme

Capricho_gaudi_201108.jpgOn se souvient que dans La Carte et le territoire Michel Houellebecq s’en prenait aux jurys de concours d’architecture en France, dominés à l’excès, de façon dogmatique, par le fonctionnalisme. Le père du héros Jed Martin a été lui-même architecte admirateur de William Morris, et a conçu des œuvres fondées sur la libre rêverie des formes, qu’il n’a jamais pu réaliser parce que les responsables n’en voulaient pas. Jed Martin, en les découvrant après sa mort, reconnaît toutefois qu’elles sont objectivement irréalisables, et j’ai, dans un article antérieur, reproché à Houellebecq de finalement donner raison aux fonctionnalistes - ou, du moins, de se résigner à leur omnipotence.
 
À Barcelone, j’ai pu voir qu’Antoni Gaudí évidemment n’était pas dans ce cas, puisque lui aussi concevait des formes étranges et a priori irréalisables. La basilique de la Sainte-Famille à cet égard est particulièrement frappante. Car il savait lui-même qu’elle ne pourrait jamais être achevée avant sa mort. On ne l’a d’ailleurs pas encore finie, plus d’un siècle après. Mieux encore, Gaudí concevait l’œuvre réalisée, matérialisée, comme ne montrant jamais qu’une partie de ce que l’artiste avait pu concevoir. L’œuvre, s’étirant vers l’infini, restait à jamais inachevée. Selon Georges Gusdorf, c’est l’essence du romantisme.
 
On saisit alors ce que n’ont pas pu comprendre les fonctionnalistes: administrateurs plus qu’artistes, ils obligeaient à ne projeter que des œuvres pouvant être physiquement terminées dans un délai raisonnable. L’idée de l’œuvre close est une marque éminente de classicisme; l’adaptation du discours au scientisme ne fait que le dissimuler superficiellement.
 
Rien n’empêchait, de fait, de bâtir au moins des fragments de ce qu’avait fantastiquement imaginé le père de Jed Martin. Mais la réalité est autre que celle qu’a dite Houellebecq: la question n’est pas celle de l’irréalisable, mais de la haine de l’imagination qui dépasse les limites du sensible.
 
C’est pour cette raison qu’on peut dire que Paris reste une ville fondamentalement classique, et que Barcelone est romantique. Peu importe qu’on s’y embrasse moins sur la bouche, qu’on y vive palau-guell-gaudi-barcelone_11.jpgmoins d’histoires d’amour: Paris est depuis longtemps une cité galante; cela n’a que peu à voir avec le romantisme véritable.
 
Le lien entre le modernisme de Gaudí et le mouvement Arts & Crafts de William Morris a du reste été établi clairement. L’idée de l’artisan transcendé par son feu spirituel par opposition au technicien maître de toutes les lois de la matière, tel qu’il fut glorifié par Eiffel, est présente chez les deux artistes. Le pendant littéraire existe également: Morris a écrit des poèmes et des romans nourris de littérature arthurienne, de mythologie germanique et celtique, et l’ami de Gaudí Jacint Verdaguer, qui à Barcelone a une place et un monument, a célébré en catalan l’Atlantide à l’origine de l’Espagne et la Catalogne médiévale, avec ses fées et ses chevaliers.
 
Cela a existé aussi en France, si l’on veut; mais cela n’a pas fleuri comme en Catalogne. Cela y est resté anecdotique. À la rigueur, et toute proportion gardée, il y a davantage de rapports avec ce qui s’est passé en Savoie - l’abbaye d’Hautecombe, le pont Charles-Albert aux gorges de la Caille, les romans gothiques de Jacques Replat, la poésie dialectale d’Amélie Gex… On y a plus regardé le rêve à réaliser que la réalisation à effectuer.

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06/08/2014

Diversité culturelle en Catalogne

29_1barcelona_13.jpgJe suis allé récemment en Espagne et un soir que je trouvais le vol des moustiques un peu bas et que la terre gardait un souvenir vivace de l’amour que lui avait donné le soleil avant son coucher - je veux dire qu’elle était encore bien chaude, si on me pardonne le mot -, j’ai allumé la télévision, et suis tombé sur la chaîne nationale qui m’a paru consacrée à l’Islam. Un cours d’arabe s’y donnait, et deux charmantes femmes voilées et un homme glabre y assistaient joyeusement et avec enthousiasme, pour les besoins du spectacle. Je me suis demandé si à la télévision française on pourrait voir une telle chose - et me suis dit que non. Et c’est dommage, car au moins à Barcelone - que j’ai visitée deux fois, durant ce séjour -, j’ai eu le sentiment d’une grande liberté, assumée dans une humeur assez bonne, et qui tranchait singulièrement avec l’esprit plutôt lourd qui règne à Paris. Il y avait des femmes voilées, et d’autres qui portaient des shorts très courts, et je n’ai ressenti aucune forme de tension, on s’y mêlait sans problème particulier.
 
Il faut dire que Barcelone est avant tout portée par l’enracinement dans la tradition catalane, qui exerce une poussée à laquelle le reste se soumet peu ou prou: le dynamisme local est assez grand pour entraîner à sa suite tout ce qui pourrait spontanément s’en écarter; ce n’est pas comme en France, où, faute de dynamisme réel, le courant républicain tend à s’en prendre à ce qui n’est pas lui, afin d’empêcher la concurrence.
 
Le patrimoine catalan suscite l’enthousiasme parce qu’il est républicain, certes, mais aussi parce qu’il plonge ses racines dans l’époque gothique - le catholicisme médiéval -, et se lie explicitement à la 1188845-l-univers-architectural-de-gaudi.jpgnature, le paysage. Gaudí, on le sait, s’appuyait sur ce qu’on appelle en architecture l’arc catalan, mais imitait également, dans leurs formes, les particularités du delta de l’Èbre ou du massif de Montsant. Le grand poète catalan Jacint Verdaguer, son ami, était prêtre, mais il chantait les Pyrénées, y situant des fées, et reliait toute l’Espagne à l’Atlantide: au fond du monde sensible, il y avait la mythologie.
 
L’architecture moderniste de Barcelone, d’un autre côté, était principalement financée par de riches industriels, eux aussi portés par l’enthousiasme, par le romantisme qui faisait renouer avec la Catalogne immortelle après un siècle de silence et la répression, au dix-huitième siècle, du roi de Castille. Cet enthousiasme proprement local dynamisait non seulement la culture, mais aussi l’économie, car les deux vont bien plus de pair qu’on ne l’imagine. Et aujourd’hui, la Catalogne est une des plus riches régions d’Europe, ce qui n’empêche pas sa capitale de comporter d’énormes voies piétonnes, ou d’interdire aux voitures ses vieux quartiers, ce que Paris ne fait pas, semblant comme enlisé dans ses habitudes, ses préjugés, ses certitudes, et ne connaître d’aucune façon l’enthousiasme barcelonais. Loin de placer les formes du paysage gaulois en son sein, il prétend lui imposer ses inventions propres - par exemple par le remembrement, ou les grandes régions qui viennent d'être votées. Loin de laisser libre cours à une fantaisie gaudienne, il s’assujettit lui-même à un fonctionnalisme que même Houellebecq a dénoncé.
 
Les classements internationaux font de l’Espagne un pays plus libre, plus démocratique, que la France; on a du mal à voir que ce soit faux, quand on s’y rend.

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29/07/2014

François de Sales, Jean Calvin et le monde antique

calvin_4.jpgJean Calvin fut nourri d’humanités gréco-latines; on se souvient qu’il effectua sa thèse sur Sénèque, et, en son temps, et dans les cercles littéraires qu’il fréquenta (notamment celui de Marguerite de Navarre), on pratiquait beaucoup Plutarque: historien grec prônant la vertu, et qui montrait que, au-delà des différences que la rhétorique chrétienne a soulignées entre les Grecs et les Latins d’une part, les Juifs et les Chrétiens d’autre part, les points de convergence étaient en réalité très grands, et qu’il était faux que, comme on les en a accusés au Moyen Âge - ou comme on l’a dit plus tard pour faire leur éloge -, les païens fussent dénués de système moral, notamment en matière sexuelle. On savait, à vrai dire, que les Romains étaient assez rigoureux, puisqu’on les lisait, mais, sur les Grecs, on avait des doutes, alimentés par les Romains mêmes, qui leur reprochaient leurs mœurs légères. Plutarque, qui était prêtre d’Apollon à Delphes, a démenti cette impression. Au contraire, l’antiquité semblait respirer, même dans le paganisme, du culte de la vertu, et on sait quelle impression cela fera sur Rousseau.
 
Cependant, sur certains points, les philosophes et historiens antiques se différenciaient profondément des théologiens chrétiens et en particulier catholiques, et si, en France, la théologie gallicane a tendu à concilier le stoïcisme de Sénèque avec le catholicisme, en Savoie, l’on était plus fidèle à la tradition francois_de_sales.jpgmédiévale - hostile aux anciens Romains, et influencée assez clairement par une pensée venue des anciens Celtes et des anciens Germains, par exemple au travers des mystiques irlandais. Et François de Sales, qui refusa - après ses Controverses, qui mirent ses nerfs à rude épreuve - de recommencer à polémiquer avec Luther, Calvin et Théodore de Bèze, s’en prit tout naturellement aux anciens - aux païens, à Sénèque, à Plutarque, ou aux autres historiens et philosophes de l’antiquité -, comme s’ils étaient les véritables sources de la Réforme protestante. Il pourfendait bien sûr le principe du suicide, mais aussi le stoïcisme, qui à ses yeux n’était qu’une singerie, une vertu réalisée en paroles, point dans les faits: car la vertu effective demande d’autres sources de courages que les beaux mots que la raison contient, affirmait-il en substance: il y faut la force divine, pénétrant le cœur de feu; il y faut un miracle. Et d’utiliser le ton de la comédie, d’Aristophane, pour se moquer des philosophes qui assurent être au-dessus de la peur dans leurs salons, au coin du feu, servis par des esclaves, et qui, dans un navire que saisit la tempête, manifestent une terreur panique en sautant par-dessus bord pour mettre fin à leur incontrôlable angoisse: envolées, les pensées pures et nobles conçues dans le calme des villégiatures!
 
Cette protestation contre un rationalisme abstrait qui refuse de considérer l’âme dans sa réalité, la ramenant à des systèmes d’idées, Joseph de Maistre la fera sienne en affirmant que la raison ne créait Joseph-de-Maistre-libre-de-droits.jpgrien, et que les constitutions créées par l’intelligence en 1789 n’étaient que des chiffons de papier, qui ne changeaient pas les choses. En un sens, nos penseurs savoyards étaient des réalistes, mais qui considéraient que la divinité et les rapports qu’elle entretenait avec le cœur humain étaient une réalité. Dès que la divinité devient un concept, une abstraction, son évocation s’apparente à une forme d’idéalisme. Mais on ne voit pas que le culte de la raison aussi est une forme d’idéalisme abstrait. Qu’on interdise de le relier explicitement à Dieu en interdisant de nommer celui-ci, comme on le fait chez les intellectuels, notamment parisiens, ne sert au fond qu’à masquer le réel. Le sentiment du sacré n’a pas besoin de se reconnaître tel pour exister; si c’est la raison qui en est l’objet, on peut le constater de l’extérieur. Et on peut dire qu’au sein de la spiritualité laïque, c’est généralement le cas. Par delà les formes apparentes, il existe des constantes, au sein des traditions nationales.

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25/07/2014

Ovide et la corrida

1615044265.jpgJ’ai lu récemment, dans les Métamorphoses d’Ovide, une allusion à ce que nous nommerions la corrida: dans l’arène du cirque, dit le poète, on agite un tissu rouge devant les yeux du taureau, pour l’induire en erreur, et le vaincre. Cela m’a frappé, même si j’ai toujours su que les gladiateurs ne s’affrontaient pas seulement entre eux, qu’ils affrontaient aussi des bêtes sauvages, parmi lesquelles des taureaux; car je ne savais pas néanmoins que le procédé de l’étoffe rouge était déjà présent dans les arènes romaines. On ne sait pas du reste si ce passage a été souvent relevé, puisque les historiens patentés prétendent qu'aucun document n'atteste l'existence de la corrida dans l'ancienne Rome, et que l'idée, qui existait autrefois, qu'elle venait de ses jeux, aurait été depuis longtemps réfutée, au nom de cette absence de preuve!
 
J’ai entendu bien des idées étranges, à ce sujet: Jean Giono disait qu’elle émanait du culte de Mithra, et mon ami Robert Marteau, qui l’affectionnait, la liait pareillement à d’antiques cultes solaires, prétextant le costume doré du toréador. Mais il est à mes yeux vraisemblable que, tout simplement, ce soit une survivance, dans le sud-ouest de l’Europe, d’une pratique propre à l’ancienne Rome.
 
Il est bien possible que les jeux du cirque aient eu, eux-mêmes, pour origine des cultes oubliés, d’antiques cérémonies religieuses, situées en Crète ou ailleurs; mais lorsqu’il s’agit de l’Espagne médiévale, ce n’est probablement pas ainsi qu’il faut raisonner. En réalité, il s’agit de se demander deux choses: d’une part, pourquoi les autres types de combats d’arène n’ont pas subsisté, pourquoi celui-là seul a perduré; d’autre part, pourquoi en Italie et dans la France du nord celui-là même a disparu.
 
La cause en est probablement les Wisigoths: le territoire de la corrida correspond à celui que domina ce peuple. Le fait est qu’il avait un lien assez fort avec le culte de Mithra, qui s’est répercuté ensuite dans Mithra.jpgson ralliement à l’hérésie d’Arius puis au catharisme. On pourrait aussi dire que le combat contre les taureaux a seul subsisté parce que les autres bêtes sauvages étaient devenues trop difficiles à amener dans une arène. Les Wisigoths cependant devaient encore beaucoup au paganisme en général. Si au moins les combats entre gladiateurs sous leur sceptre ont été interdits, comme dans toute la chrétienté, alors qu’en terre catholique, le combat contre les bêtes a aussi été proscrit, il a pu subsister en territoire arien, parce qu’on n’y voulait pas rompre avec l’antiquité de façon radicale. La raison pour laquelle la pratique a disparu sous les Francs est justement sa soumission à un christianisme rigoureux, rationaliste, rejetant les jeux du cirque de façon globale.
 
Ce qui m’a toujours laissé perplexe, en revanche, c’est l’idée que la corrida viendrait de l’Espagne préromaine, et de ses liens avec l’Orient; j’ai du mal à y croire. Il est néanmoins possible que le mithraïsme et l’arianisme des Wisigoths aient donné une vigueur nouvelle à ce qui n’était chez les Romains qu’un spectacle parmi d’autres.

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01/07/2014

Marine Le Pen et la tradition nationale

Marine-Le-Pen.jpgLe succès de Marine Le Pen aux dernières élections n’est pas dû seulement à sa dédiabolisation, qui est relative: les élites continuent à jeter contre son parti des anathèmes. Il s’est agi aussi, pour elle, d’intégrer la culture propre à la France de la seconde moitié du vingtième siècle à la tradition consacrée dans laquelle tous les citoyens sont censés se reconnaître. On m’a raconté qu’à ses meetings, ses militants vendent par exemple la poésie d’Aragon: un grand poète français, disent-ils! Et de fait, le communisme est à présent une partie du patrimoine; le style classicisant d’Aragon semble lui-même le confirmer. Jean d’Ormesson n’a-t-il pas clamé qu’il l’admirait?
 
Son discours social aussi a été repris par Marine Le Pen. Au lieu d’évoquer directement le gallicanisme ancien, elle parle de la laïcité qui l’a remplacé! On a vu ainsi la rejoindre non seulement des gaullistes séduits par la présentation de la République comme un habit nouveau pour la France immortelle, mais aussi des ouvriers syndiqués, pour qui le communisme appartient à l’histoire, mais dont la sensibilité est restée la même. La tentative de Jean-Luc Mélenchon d’ouvrir le marxisme sur Victor Hugo et Robespierre apparaît comme dépassée, tournée vers des époques caduques, que seuls les livres contiennent: Marine Le Pen ratisse plus large!
 
Ce qui apparaissait autrefois comme marginal, ce qui avait été mis à l’écart par les républicains - la référence à Jeanne d’Arc, au catholicisme de la vieille France -, a pris sa revanche en embrassant la tradition sociale de France, comme si elle était au fond issue du peuple gaulois - ce qu'assurait Mitterrand lui-même.
 
En ce qui me concerne, j’ai été choqué par le rejet dont faisait l’objet autrefois la culture catholique traditionnelle. Ce n’est pas que j’aie spécialement adoré Henry Bordeaux, Georges Bernanos, Charles Louis_Dimier.jpgBuet ou Léon Bloy, mais ils faisaient partie de la littérature, et, pour moi, elle doit rester libre. Et puis dans les temps anciens le catholicisme était réellement inspiré; le haïr d’une façon générale et indistincte me semble dénué de sens; François de Sales et Joseph de Maistre furent réellement de bons auteurs.
 
Mais il y avait un Savoyard, Louis Dimier, critique d’art, qui s’est détaché de Charles Maurras, auquel il s’était rallié parce qu’il était catholique et qu’il trouvait lui aussi anormal qu’on cherche à supprimer, au sein de la vie culturelle, les références au christianisme; cependant, il niait qu’il y eût en art aucune inspiration nationale: c’est l’individu seul qui se met en relation avec le Saint-Esprit, disait-il; la nation ne fait ensuite que bénéficier de l’œuvre artistique placée en son sein pour son édification intérieure. Il gardait quelque chose de profondément romantique; jusqu'à un certain point inconnu en France, les Savoyards avaient concilié le catholicisme et l’individualisme, au grand dam des catholiques gaulois, nationalistes - et, au fond, collectivistes. Pourtant Dimier avait raison: l’humanité ne peut grandir que si la liberté de l’individu dans la sphère culturelle est totale. Il est donc mauvais de chercher à la limiter, à l'assujettir à une tradition quelle qu’elle soit.

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09/06/2014

Flaubert et les figures primordiales

tentationdestantoineernst.jpgDans La Tentation de saint Antoine, Gustave Flaubert a fait part de ses visions, en leur donnant un sens spirituel. Sa correspondance, en effet, révèle qu’il fut dans sa jeunesse soumis à des hallucinations. Elle dit, aussi, qu’il croyait à l’Esprit. Il est manifeste que dans ce dialogue qu’il disait philosophico-fantastique il s’est efforcé de donner aux images qui l’avaient obsédé une signification mystique.
 
La fin montre des visions originales, non reprises de traditions antérieures; Antoine distingue un monde où les formes sont imprécises, où elles se mêlent, fusionnent, le minéral, le végétal et l’animal semblant ne former qu’un tout. Il a pénétré dans ce que l’occultisme appelle le monde élémentaire, ce qui se tient juste derrière les apparences. Au bout du compte, il voit des membres tronqués qui repoussent, qui guérissent; il s’agit aussi du lieu secret dont la vie émane.
 
La vision s’efface; mais, entre des nuages d’or, le saint anachorète voit, au cœur du soleil, la figure de Jésus-Christ! Aussitôt il se met à genoux pour prier.
 
Or, tout cela a un rapport clair avec l’Art. Antoine, avant d’avoir ces imaginations, s’exclamait: Il doit y avoir, quelque part, des figures primordiales, dont les corps ne sont que des images. Si on pouvait les voir on connaîtrait le lien de la matière et de la pensée, en quoi l’Être consiste!

Ce sont ces figures-là qui étaient peintes à Babylone sur la muraille du temple de Bélus, et elles druillet-salambo.jpgcouvraient une mosaïque dans le port de Carthage. Moi-même, j’ai quelquefois aperçu dans le ciel comme des formes d’esprit.
 
S’agit-il, pour Flaubert, d’une confession intime? L’idée naît en tout cas, puisque Carthage est nommée, que Salammbô est en réalité le déploiement de ces figures primordiales au sein de l’histoire. Là est l’épopée.
 
Dans ce monde imaginal - comme eût dit Henry Corbin -, le lien apparaît entre l’Esprit et la Matière, dit Flaubert; c’est en lui que les deux se rencontrent. Idée qui émanait du romantisme allemand, et que Goethe à coup sûr appliquait dans son Second Faust, que Flaubert imitait consciemment. La Tentation de saint Antoine est un grand texte méconnu, l’un des seuls de la France moderne qui aient touché au Mythe, et on s’étonne qu’André Breton ne l’ait pas cité; Lovecraft l’adorait, en revanche; et Ernst l'a illustré.
 
Néanmoins, si on le compare à Goethe, il faut avouer qu’il avait quelque chose d’un peu abstrait. Les figures archétypales des anciens avaient un rapport avec les astres, le zodiaque; Flaubert ne va pas si loin: il est plutôt dans l’idéalisme de Hegel, qu’il connaissait par ce qu’en avait rapporté en France Victor Cousin.
 
Il reste un très grand homme. Pas de récit fabuleux plus réussi dans la France moderne que sa Légende de saint Julien l’hospitalier

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09/05/2014

Art baroque, art classique, France et Savoie

Peisey-Nancroix-detail-retable-majeur1-copyright-D-Vidalie-Fondation-Facim.jpgLa Savoie a été peu classique: sa tradition fut baroque. L’esthétique de François de Sales, fondée sur la richesse du coloris, les images vives et parlantes, issues du merveilleux chrétien, a créé, selon moi, les décors des églises du Faucigny, de Tarentaise, de Maurienne que l’on admire aujourd’hui. Si elle n’en fut pas directement à l’origine, elle lui correspondait parfaitement: le prêtre, en reprenant ses écrits, pouvait s’appuyer sur ce que ses fidèles pouvaient voir.
 
En France, le baroque fut bref, rapidement remplacé par le classicisme: une rupture eut lieu. L’imagination, loin d’être recommandée, devait désormais se faire discrète, et était assimilée à des croyances fausses: le lien entre le classicisme et la mythologie grecque, à laquelle évidemment on ne croyait plus, à laquelle les prêtres eux-mêmes recommandaient de ne pas croire, s’explique de cette manière.
 
Le Moyen Âge, qui voulait en réalité établir un lien entre les images fabuleuses et la vérité cachée, s’est significativement détournée de cette mythologie grecque: elle y est peu présente. Il lui a préféré, outre le merveilleux chrétien, la mythologie bretonne, qui lui paraissait plus vivante, et qu’il pouvait relier au christianisme par divers biais. La figure de Merlin, à la fois païenne et préchrétienne, en est un symbole. Or, François de Sales lui aussi rejetait les anciens Grecs; mais son ami Honoré d’Urfé se réclamait des vieux Gaulois, assurant que leur mythologie préfigurait la sainte Trinité. Le baroque restait proche du Moyen Âge, et il devait entretenir avec le romantisme des rapports moins conflictuels que le classicisme.
 
C’est pour cette raison, à mes yeux, que dans les pays catholiques allemands, le romantisme put fleurir plus aisément qu’en France. Les princes bavarois eux-mêmes se sont empressés d’en épouser la 0473-0247_el_sacrificio_de_abraham.jpgcause, à la façon des rois de Sardaigne de la Restauration, Charles-Félix et Charles-Albert. À Paris, au contraire, la Restauration signifiait le retour au classicisme, même dans les milieux catholiques: la référence n’était pas François de Sales, mais Bossuet. La différence entre Joseph de Maistre et Louis de Bonald reproduit cette opposition: le premier, par son feu, ses prétentions prophétiques, était déjà romantique, faisant figure de voyant; le second, mécanique, froid, rationaliste, n’était que néoclassique.
 
Le seul point par lequel le baroque de François de Sales et le classicisme de Racine put se retrouver était dans le respect accordé à l’Ancien Testament: si le Traité de l’amour de Dieu se termine par l’évocation du sacrifice d’Abraham, le dramaturge achève sa carrière par Athalie, la seule de ses pièces qui présente sur la scène un prodige: la vaticination inspirée d’un personnage. Ce merveilleux-là, atténué par le relatif réalisme du texte biblique, dans le même temps est autorisé par la religion officielle. D’une façon remarquable, c’est le seul aussi qu’autorisait le protestantisme: on se souvient du théâtre sacré de Théodore de Bèze. Le romantisme néanmoins n’en fut pas excessivement friand.

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01/05/2014

La Chute d’un ange de Lamartine: l’esprit des choses

La chute d'un ange (Alphonse de Lamartine).jpgLa Chute d’un ange est une sorte de grand roman épique et préhistorique en vers de Lamartine évoquant, à l'aube des temps, un ange qui, par amour pour la mortelle dont il a la garde, prend forme humaine au moment où elle va être emmenée en esclavage par des géants affreux, afin de la sauver; il demeure ensuite exilé sur Terre. 
 
Georges Gusdorf l’a considéré comme un des seules œuvres réellement romantiques que la France ait produites, la plupart de celles qui reçoivent ordinairement ce nom relevant plutôt d’un néoclassicisme que le romantisme ne fit que teinter.
 
Or, le poète du Lac y dit, entre autres choses, qu’il y a beaucoup d’orgueil et d’aveuglement à croire que l’âme s’arrête aux limites de la peau; quand on en est persuadé, on finit toujours par croire que les autres hommes ne sont que des choses, des machines! Or, c’est bien ce qui est fait à propos de l’animal, du végétal, du minéral. Et Lamartine estime que c’est illégitime. Il affirme que les différents règnes de la nature ne se sont tus que progressivement: ils ne sont que plus ou moins endormis. Entre l’Eden et le Déluge, renchérit-il, les animaux parlaient encore, quoique le végétal et le minéral fussent déjà silencieux.
 
Il n’en fait pas moins des cèdres du Liban des instruments à cordes maniés par des esprits du vent qui font résonner par eux une musique, voire des chants! Ainsi inspirent-ils les prophètes. Car ces arbres conservent en eux, sous la forme de rêves qu’ils murmurent, l’image du temps passé, de l’aube du monde! $(KGrHqF,!ocE-yO,44W8BPsscIVRPg~~60_35.JPGLeurs branches inspirent, créent des visions dans l’âme des anachorètes de la famille maronite qui vont bientôt transmettre leurs connaissances occultes au poète. Car celui-ci s’appuie sur sa rencontre des chrétiens libanais effectuée lors de son voyage en Orient. C’est de cette manière, dit-il, qu’il va apprendre ce qu’il faut savoir sur le père des cèdres, l’ange Cédar qui a pris la forme d’un homme!
 
Le vrai romantisme, note Georges Gusdorf, est tel: il crée des mythologies nouvelles, dans le but d’exprimer des mystères de l’âme qui sont aussi des mystères du monde. Lamartine a animé la nature de l’intérieur, et, tout en repoussant loin de lui la tendance à la fantaisie, à l’imagination effrénée qu’on verra bientôt chez Victor Hugo, chez Charles Nodier, il a cherché, à partir des données physiques, à reconstruire l’idée de l’âme de l’univers et des choses - des étoiles, des règnes.
 
Son vers avait, sans doute, quelque chose de mécanique qui devait encore trop à Corneille, au classicisme; il se ressentait de l’éloquence française, de Dellile, du dix-huitième siècle. Mais, par cette Chute d’un ange, il fut un des grands écrivains épiques de la France.

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