Génie doré de Paris - Page 2

  • La résignation d'Othëcal (Perspectives, LXIV)

    Ornim.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Évolution des Ornims, dans lequel je rapporte un échange oral entre un prince parmi des hommes étrangement lumineux, et ma gardienne privée, Ithälun; le premier en était à se plaindre qu'on ne respectât pas les sacrifices passés de son peuple, et se disait insulté.

    - Nulle insulte, répondit Ithälun en s'adoucissant, n'est dans mes paroles, ni dans notre venue, encore moins dans la présence dans ta maison sacrée de Rémi le mortel de la lignée des Mogeonniers. Au contraire, elle t'honore. Tu le méprises, et je te comprends - en un sens; mais c'est aussi que ton regard, braqué sur l'ancienne lumière, a une portée à présent limitée: l'image qui l'arrête, aussi glorieuse soit-elle, t'empêche de voir celle qui naît, malgré sa délicate, malgré son exquise beauté. Abaisse l'œil jusqu'à elle, éveille ton cœur à sa couleur nouvelle, et tu en seras bouleversé - tout du moins ému. Je te le promets: c'est pour ton bien que j'ai entrepris cette visite, et choisi ta maison comme étape de notre voyage saint.»

    À ces mots, Othëcal se figea. Le sourire, sur le visage de ses gens, disparut. Immobiles, ils étaient, à mes yeux, plus semblables à la pierre que jamais. Mais un scintillement étrange et vague estompait les contours de leurs corps, et je m'en étonnais. Ils étaient aussi tels que des fantômes. Pourtant, une intensité d'être était dans l'éclat de leur forme, et je ne pouvais croire qu'ils fussent seulement des spectres. Leurs yeux, en particulier, brillaient comme des astres, et, même fixes, ils jetaient des feux insoutenables. Dans leurs cheveux aussi étaient des éclats purs, comme s'ils fussent faits de flammes lentes, à peine cristallisées. C'était des êtres vraiment étonnants.

    Lorsque leur roi reprit la parole, son ton était changé. Il tenait désormais les yeux baissés, et ne portait plus sur son visage l'air d'effronterie, ou d'arrogance, qu'il avait arboré jusque-là. De ses paupières à demi fermées rayonnait un feu doux, rouge mais clair, comme s'il contemplait les choses au-delà de ce qu'il avait jusque-là regardé. Finalement, il ouvrit lentement les yeux, et la tristesse cette fois l'emportait sur la colère, dans leur feu pailleté d'or, que traversaient des ombres vaguement colorées.

    Pourtant, dans sa parole résonnait une paix que je n'avais point encore perçue. Je sentis même poindre une joie subtile, par-delà la mélancolie affichée. Othëcal semblait être heureux d'avoir compris quelque chose de l'évolution du monde, et la place qu'il y tenait. Il avait vu, peut-être, la cité qu'on lui réservait sur la Lune, et il l'avait trouvée belle. Il avait vu, aussi, le destin des hommes, de l'humanité périssable, et il l'avait trouvée grande. Un vague sourire se dessina sur sa bouche, et je le saisis résigné et lucide, apaisé par sa soumission acceptée aux dieux. Son orgueil avait été fait de crainte; et à présent il était tel qu'un enfant rassuré que ses parents l'aimassent toujours, malgré le doute qu'il en avait.

    L'exil des siens, également visible à son œil perçant, exhalait un chagrin qui ne demeurait qu'au second plan, et les larmes nées de l'abandon d'une maison chère n'obscurcissaient pas la lumière venue de l'annonce faite aux Ornims, qu'ils pouvaient se faire une maison nouvelle dans la clarté d'or de l'orbe lunaire, qu'elle les attendait peut-être même déjà.

    Y avait-il, par surcroît, quelque chose me concernant? La révélation que je n'étais pas aussi nul que je n'en avais l'air, et que je croyais, moi-même, l'être? Il me jetait, de temps à autre, des coups d'œil amusés. Et à chaque fois, des images étranges surgissaient en moi, comme s'il projetait ses pensées en moi sous la forme de ces coups d'œil, comme s'ils s'accompagnaient de rayons de lumière dessinant des choses.

    (À suivre.)

  • CXXX: le combat de Légion

    Nyarlathotep-02 (2).jpgDans le dernier épisode de cette geste fracassante, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'il faisait face à une troupe maléfique accourant d'un souterrain obscur.

    Le premier ennemi surgit du trou noir; il avait l'air d'un gnome hideux, porteur d'une hache trois fois plus grosse que lui, et qu'il portait de ses quatre bras énormes. Il tenta de trancher les jambes du Génie d'or, mais celui-ci bondit par-dessus, et lança un rayon de son sceptre sur le petit être, qui en fut terrassé; car le trait de feu concentré l'avait transpercé par le sein gauche, et était ressorti dans son dos.

    Le second à s'attaquer au Génie d'or était longiligne et ailé, pareil à un spectre bleuâtre aux longues griffes, et le gardien secret de Paris l'abattit avant même de retoucher le sol, après son saut dans les airs, lançant un rayon de feu de son œil bleu qui atteignit le monstre à la tête, qui aussitôt se volatilisa dans un éclair d'azur.

    Puis ce fut la ruée. Une horde d'êtres difformes, ténébreux et noirs, se jeta sur lui, cherchant à le submerger. Pareil à une étoile qu'eussent assaillie des nuées d'obscurité, il brillait par les interstices de leur masse, et ses rayons semblaient repousser leurs assauts, malgré leurs cris et leurs grognements atroces. Sa clarté seule avait apparemment le pouvoir de repousser leur noirceur, et ils n'osaient le toucher, car chacun des reflets d'or de son haubert était pour eux tel qu'un mortel trait de foudre. Toutefois jetaient-ils devant eux leurs armes et leurs traits, la haine étant plus forte que la douleur, et il devait parer leurs coups et riposter sans relâche.

    Sans tarder un monceau de cadavres entoura le cercle de ses coups flamboyants, qu'aucun ennemi ne semblait pouvoir percer, si rapides étaient-ils. Il montait sur ce tas sans âme au fur et à mesure des assauts, et se tenait au-dessus de l'ennemi comme au sommet d'une montagne. Les créatures infernales rugissaient, gémissaient, beuglaient, hurlaient, mais sans parvenir à entamer le Génie d'or, dont la cape emplissait l'espace, et y ondoyait à la façon d'une nuée scintillante.

    Les étoiles s'y voyaient (était-ce en reflet ou réellement, on n'eût su dire), comme si elle eût été une porte vers le ciel, et les monstres en gémissaient derechef, leurs rayons les blessant: car ils s'étaient installés dans les profondeurs pour ne pas les voir - et n'être pas touchés de leurs traits de feu, jaillissant, à leur regard, 600_450557967.jpegd'yeux divins. Bref, leur nombre ne semblait pas devoir suffire à l'abattre quand soudain, malgré sa vivacité incroyable, il sentit cette même cape accrochée, et lui retenu par elle. Une flèche brune, tirée depuis le trou noir qui vomissait les combattants infâmes, l'avait clouée à la paroi rocheuse, derrière lui.

    Le vêtement ondoyant frémit, comme s'il fût doué de sens et possédât des nerfs, et le Génie d'or comprit qu'il fallait pour le moment le sacrifier, puisqu'il était devenu pour ses bras une gêne. Il dégrafa, d'un geste vif, ce manteau qui ondulait en plis soyeux, et son haubert doré éclata dans la pénombre, le rubis à forme de flamme qui ornait son buste jeta un rayon fin, et le tireur, embusqué et à peine visible - sa main griffue seule se voyant sur l'arc -, s'écroula mort, touché au cœur.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser la suite au prochain, qui verra un monstre innommable surgir des ténèbres, après que le Génie d'or aura reçu une blessure qui douloureusement crispera ses traits.

  • L'évolution des Ornims (Perspectives, LXIII)

    geminitwins_painted_by_ravenmoondesigns-d9px9bl.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Chef des hommes-lueurs, dans lequel je rapporte un échange oral entre un prince parmi des hommes étrangement lumineux, et ma gardienne privée, Ithälun. Ils en étaient à confronter l'autorité dont émanaient leurs lois et leurs actes. Et ils évoquaient un mystérieux Ornim - tantôt au singulier, tantôt au pluriel.

    - Ah! s'exclama Othëcal, mais de quel Ornim parles-tu, Ithälun? Tu sais qu'ils sont plusieurs, et que ceux qui t'ont parlé ne sont pas ceux dont je tiens, par mon père et le sien, mes instructions à moi, mes commandements à moi! Tu pourras dire, sans doute, qu'ils vivent au même endroit, et que ceux de qui je tiens mes lumières sont partis au loin, laissant à ceux qui s'adressent à toi le soin de diriger l'univers. Mais n'est-ce pas usurpé? Avaient-ils, ces nouveaux Ornims, fils des précédents, la sagesse de leurs pères? Je peux tout contester, si je le veux, en particulier dans mon propre royaume, et ma propre maison; et s'il est vrai que le sceptre de puissance a été donné à Solcum, et que les talismans du pouvoir cosmique résident dans ta ceinture et ton sabre, s'il est vrai que contre eux je ne puis rien, puisque tes Ornims disposent du feu des astres, je n'en suis pas moins libre d'accuser les Dieux, et de me plaindre de l'injustice des Temps! Non, il n'est pas juste que les mortels entrent ici, car ils sont indignes, et leur indignité va dissoudre la grâce de ce lieu comme une eau sale qui pollue, et emporte tout!

    - Allons, Othëcal, répliqua Ithälun, tu sais bien que ce mortel, aussi piètre puisse-t-il paraître, a les moyens, enfouis en lui, de sauver la Terre, et que tu ne les as pas. Tu ne peux pas conserver la puissance d'antan, et tu le sais: elle n'est plus confirmée par les astres, et, de cette sorte, tu ne peux plus empêcher que croissent les forces de l'hiver cosmique, et que les portes ne s'ouvrent sur les hordes de Mardon le Maudit. Le cercle enchanté tracé autour de ta maison ne pourra résister indéfiniment, il devra être brisé, et ton palais s'écrouler, et, si tu veux bénéficier d'une autre maison sur l'orbe lunaire, il te faudra seconder mes efforts et ceux du pauvre Rémi - qui n'en peut mais, et ne comprend rien à ce qui lui arrive, hélas!

    - Ah, pourquoi je n'aurais pas le pouvoir de résister au Malin! s'écria, furieux et triste, Othëcal, qui tout à coup devint flamboyant, comme si la colère et le dépit l'avaient transformé en torche. N'avons-nous pas montré l'excellence de nos coups, jadis, quand ta propre maison était en péril, et que celle d'Othëcal arriva en renfort, par pure bonté, pure charité, et qu'elle chassa, par son art du combat, les dragons les plus puissants, les spectres armés les plus forts? Tu te souviens, oui, tu te souviens de la merveille qu'était notre troupe, quand elle déchaînait le feu du ciel sur les hérauts de la Ténèbre, et qu'elle fendait les géants en deux de ses coups d'épée! Nous riions, en combattant, et personne ne nous résistait. Pourtant nous avons perdu plusieurs des nôtres - au moins douze, comme tu ne l'ignores pas: pris par surprise, ils furent percés au dos, au talon, à l'arrière de la tête, par dessous, par dessus - car nul n'aurait pu abattre un des miens, s'il lui avait fait face. Nous les avons pleurés, mais nous ne vous les avons pas reprochés. Que viens-tu donc, à présent, nous reprocher la superbe affichée depuis l'aube des siècles, et que nous avons méritée d'arborer comme autant de ces joyaux que nous arborons au front, et sur nos vêtements, et à la poitrine, et aux doigts, et au ventre, afin de lier nos ceintures enchantées? C'est donc ainsi que sont remerciés les sacrifices de jadis, et les souffrances de notre peuple, par des insultes?

    (À suivre.)

  • CXXIX: l'arrivée de Légion

    28168111_296168310911779_3364888176681287680_n.jpgDans le dernier épisode de cette série fabuleuse, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'il venait de blesser son ennemi le dragon flamboyant, et qu'il le voyait arriver vers lui, ondoyant comme un serpent prudent, quoique déterminé.

    Don Solcum se mit en garde, tenant son bâton cosmique devant lui, tige de clarté dorée dans l'obscurité du souterrain maudit. Au fond de cette caverne, seuil de l'abîme, l'émeraude de son pommeau brillait comme l'étoile de Vénus, repoussant les souffles sombres. Ses yeux de saphir aussi luisaient, morceaux de Jupiter. Et sa cape ondoyait sur ses épaules, semblant mue par sa volonté propre, palpitante et nerveuse; car il n'y avait dans ce lieu maudit aucun vent: ses mouvements rythmés répondaient, apparemment, au battement de son cœur, aux flux de son sang, et son ondoiement suggérait une mélodie, reflet de celle des étoiles. Quand le dragon l'aperçut, il tendit l'oreille, et eut, effrayé, un mouvement de recul, comme s'il avait entendu le chant d'un ange, qui l'avertissait. À ses propres ondulations serpentines faisaient miroir celles de la cape du génie, et leur puissance menaçante surplombait la sienne comme venant de plus haut, comme obéissant à un souffle plus profond. Il ouvrit les yeux, et hésita.

    Le génie parisien en profita pour lancer une attaque inattendue: sa cape s'élança vers le monstre, enserra ses pattes, puis son corps, et voici! le gardien de France se jeta en avant, le sceptre brandi devant lui, et, sans autre, l'enfonça dans le ventre de la bête immonde. Aidé par sa pointe effilée à la volonté du Génie d'or, il ressortit par le dos, et le monstre hurla, ou plutôt rugit. Solcum ferma les yeux, affermit sa pensée - et le long de son sceptre des éclairs en fusèrent, qui se répandirent dans les membres du monstre, et le firent rugir de plus belle. Puis, le génie arracha son sceptre dans une gerbe de sang noir, le leva au-dessus de sa tête, et l'abattit d'une force inouïe sur le crâne allongé du dragon, le réduisant en bouillie, répandant sa cervelle, dispersant les morceaux d'os. Un cri affreux se fit entendre dans tout le souterrain, qui en trembla.

    Le Génie d'or reconnut la voix de Fantômas. Il savait ce qui l'attendait. Il se tourna vers le trou noir qui prolongeait son chemin vers la forteresse perverse, et attendit.

    Un bruit sourd et lourd ne tarda pas à se faire entendre. Un piétinement multiplié emplissait le puits sans fond - et des cris, et un cliquetis d'armes. La menace arrivait, et voici! elle s'appelait Légion.

    Le Génie d'or tint fermement ses pieds au sol, serra dans son poing son sceptre d'or - dont la gemme s'alluma, luisant d'un éclat jusque-là inouï, et jetant son feu vert dans toute la salle, où s'était tapi le dragon. Les restes sanglants du monstre tressautèrent, lorsque les rayons en parvinrent jusqu'à eux.

    Le Génie d'or, dans les ténèbres, scintillait. Son armure rutilante éloignait l'esprit obscur, ses yeux flamboyants faisaient reculer les souffles du mal, et le rubis de sa poitrine, aussi, en s'allumant, repoussait ces maufaés! Quant à sa cape, elle lançait ses reflets d'or ordinaires en ondoyant autour de ses épaules 2c001789bdd5358c40a7d3ba1297e4d5--saint-michael-michael-okeefe.jpgcomme la raie ondoie sur le sable, au fond de l'eau. Jamais on n'avait vu génie si beau, faisant face aux hordes de Mardon et de ses sbires. La bataille allait être terrible. Les dieux, les anges regardaient Don Solcum, depuis leurs planètes et leurs étoiles, et, pour la plupart, le remplissaient de leurs encouragements scintillants. Les démons des profondeurs, au contraire, scrutaient de leurs yeux de braise l'armée qui allait s'opposer à lui, espérant son anéantissement, et soutenant ses ennemis de leurs flammes. Parmi les anges, quelques orgueilleux, à vrai dire, trahissant les autres, appuyaient cette armée maudite en secret, regrettant l'évolution des siècles, et la prise de pouvoir des hommes voulue et illustrée par le Génie d'or, et Ithälun. Car en Solcum, toujours, l'esprit de Jean Levau demeurait, acquérant l'expérience du monde des génies, et s'assimilant peu à peu à Solcum même, se confondant avec lui, et ne vivant plus ce qu'il vivait dans un rêve obscur, mais comme en pleine clarté d'éveil - tel un songe se déployant en réalité nouvelle, ou quelque dimension parallèle où sa vraie vie, il le comprenait à présent, se déroulait!

    Mais il est temps, digne lecteur, de laisser là cet épisode, et de laisser, pour le prochain, le récit du combat contre les hordes noires sorties du trou de ténèbres.

  • Le chef des hommes-lueurs (Perspectives, LXII)

    eb190ef768e10bacc6700d995677a680.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Hostilité aux mortels, dans lequel je rapporte être entré dans une salle étrange qui, semblant d'abord pleine de lueurs animées, s'était avérée peuplée d'êtres légers portant, sur différentes parties de leurs corps, des joyaux lumineux.

    Devant nous, un homme avait une couronne sertie de plusieurs de ces pierres, ainsi qu'une sorte de barbe, ou était-ce un collier de lumière? et il nous regardait, attendant. Vaguement souriant, il gardait les sourcils froncés, et cette opposition était (pour le moins) curieuse. Les autres êtres présents souriaient aussi, demeurant immobiles. Comme aucun d'entre eux ne bougeait, seuls leurs yeux semblant jeter des lueurs changeantes, je me demandai s'il ne s'agissait pas de statues artificiellement éclairées, et créant l'illusion de la vie.

    Mais Ithälun prit la parole, et dit: «Othëcal, comment vas-tu? Pourquoi Ocalön au noble port a-t-il rechigné à ouvrir la porte à mon invité? Dis-moi.» D'abord le dénommé Othëcal ne répondit rien. Puis sa voix retentit, mélodieuse et douce, étrangement irréelle, belle mais nuancée d'une subtile ironie, que je n'eusse su définir ni justifier, ou expliquer. Remuant à peine les lèvres, bien que ses paroles fussent clairement articulées, il dit: «Sur mes indications, digne Ithälun, Ocälon au noble port a agi de cette façon. Ce n'est pas qu'il ait reçu des ordres précis sur ton ami, qui t'accompagne, et dont le corps bancal signale à l'initié la mortalité dérisoire; mais qu'il a été décrété, voici bien des lunes, qu'aucun mortel n'entrerait jamais en ces lieux augustes, car ils sont indignes, ils ne méritent pas d'y entrer, et tu as commis un sacrilège, en permettant à celui-ci de nous voir, tels que nous sommes, s'il en est capable! Car je crains que tu n'aies à cet égard échoué, et qu'il ne voie rien, ici, qui n'émane de lui-même, et de sa propre fantaisie, étant incapable de voir la vérité en face. De ton corps, je vois des effluves de couleurs scintillantes jaillir, qui nous voilent à sa vue: aurais-tu peur que notre véritable apparence l'effraie, dis-moi, Ithälun? Est-ce là une illustration de ta duplicité méconnue, puisque tu passes pour être la plus probe des femmes du royaume des génies? Que veux-tu, avec ce mortel? De quel droit as-tu forcé ma porte, si je n'ai pas le pouvoir de t'en empêcher? Le seigneur Solcum est-il au courant? Cela est-il approuvé de l'auguste Sëchuän? Je t'en prie, parle-moi, réponds à mes questions!»

    Ithälun eut l'air d'hésiter. Durant un petit temps, elle ne dit rien. Elle soupesait, manifestement, les paroles d'Othëcal, et ce qu'il contenait de menaçant. Ses yeux lancèrent un éclair. Elle dit: «Othëcal, Othëcal, auras-tu toujours, dis-moi, le même orgueil? Depuis combien de temps nous connaissons-nous? Suivant le calendrier des mortels, cela fait bien sept mille ans, au moins. Crois-tu que sans raison j'aie enfreint la loi dont tu parles? Ne sais-tu pas que, par l'intermédiaire de Solcum et Sëgwän, c'est des Ornims mêmes que je reçois mes instructions? Je sais que tu ne l'ignores pas. Pourtant tu feins, impie, de ne pas le savoir, et tu te réfères à une loi que tu feins, aussi, de croire supérieure aux commandements de l'Ornim, parce qu'ils émanent de commandements plus anciens, mais également de l'Ornim!»

    (À suivre.)

  • CXXVIII: la riposte du Génie d'or

    34848978_10213981507545561_4086196391804665856_n.jpgDans le dernier épisode de cette terrible série, nous avons laissé le Génie d'or alors que, luttant contre un dragon élevé et suscité par Fantômas, il avait été saisi par lui entre ses deux bras, et serré jusqu'à briser son échine pourtant puissante. Et voici qu'il venait d'apercevoir, au fond de son œil, les traits de Fantômas, qui, sorcier rusé, le dirigeait à distance!

    Le génie de Paris vit le visage flamboyer dans l'œil du dragon, et il respirait à la fois la haine et la joie de le voir saisi par sa créature. Il riait, déjà, de le songer broyé. Car les bras épais du dragon debout continuaient à serrer, et, en effet, broyaient le Génie d'or. Il lui rompait l'armure, pourtant forgée aux forges d'Ithälun par les elfes lunaires, et brisait ses os, pourtant cristallisés dans l'éther cosmique. Solcum sentait s'émietter ses côtes, sous le poids de l'étreinte maudite. Et il ne pouvait rien faire, car le feu de ses yeux était épuisé par son tir vain, et il n'avait pas la force de le raviver en se mettant en relation avec les astres: le dragon le faisait trop souffrir pour lui permettre de se concentrer le moins du monde.

    Il eut soudain une idée. Il ôta son heaume en donnant un coup de haut en bas sur la poitrine du monstre. Une grande clarté jaillit, où aurait dû se trouver sa tête. Le visage de Fantômas, dans les yeux du dragon, disparut, et les paupières écailleuses du lézard se fermèrent. La surprise était complète. Le Génie d'or sentit l'étau se desserrer, et, malgré sa douleur, en profita aussitôt. Il libéra son bras droit en s'appuyant de son pied gauche sur le ventre de l'abomination meurtrière, et abattit son sceptre sur le cou verdâtre de cet ennemi, en invoquant Ithälun, et en faisant jaillir une énorme gerbe d'étincelles vertes. Le cou du monstre s'ouvrit, laissant échapper un sang noir. Le Génie d'or donna un coup de pied magistral à son menton, et il le lâcha. Il tomba, et laissa pousser un cri, car ses côtes lui faisaient plus mal qu'on ne saurait dire. Mais, sans attendre, il récupéra son heaume tombé à terre, le plaça sur sa tête lumineuse, fit appel à l'astre ami d'Ithälun, ornement de la Lune d'argent, et un nouveau feu bleu sortit de ses yeux, qui atteignit le monstre en plein cœur. Il le projeta à plusieurs mètres en arrière, et il eut l'air désarticulé.

    Pourtant, le dragon n'était point vaincu. Loin de là. Il se releva, et, comme furieux d'avoir été blessé et surpris, il se jeta derechef sur le Génie d'or, quoique cette fois avec plus de prudence. Il ondulait comme une eau enflammée de volcan, et sa peau avait des reflets de brasier, comme si un incendie l'eût rempli. Ses blessures n'étaient pas assez profondes pour entamer sa détermination, malgré le sang perdu: il en avait encore des litres, dans ses putrides artères!

    Mais il est temps, digne lecteur, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, qui verra la victoire du Génie d'or sur ce dragon de feu!

  • L'hostilité aux mortels (Perspectives, LXI)

    60272946db5c060a79a60ba338f3df2e.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Demeure illuminée, dans lequel je rapporte avoir rencontré un étrange garde d'une étrange demeure, en compagnie de ma dame conductrice. Ils se sont mis à discuter, et le premier utilisait une langue que je ne connaissais pas, la seconde un français archaïque.

    D'après ce que me dit plus tard Ithälun, donc, voici quelle fut la teneur de leurs propos échangés: «Salut à toi, noble garde, sage Ocalön! commença par dire la reine des fées.

    - Halte! répondit abruptement cet Ocalön.

    - Ne me reconnais-tu pas? repartit la plus belle des dames.

    - Si fait, rétorqua Ocalön.

    - Eh bien, ne puis-je passer?

    - Toi, oui, lui, non, dit-il en me montrant d'un signe.

    - Pourquoi? Ne sais-tu pas qui il est?

    - Si fait.

    - Alors?

    - Il n'entrera pas.

    - Ton seigneur, est-il d'accord?

    - Je pense.

    - Mais tu n'es pas sûr?

    - Non.

    - Pourquoi alors cette décision, de ta part?

    - Parce que nul mortel n'est jamais entré ici, et qu'il ne le faut pas.

    - Pour quelle raison, je te prie?»

    Ocalön ne répondit pas. De son œil entièrement rouge, il me lança un rayon, qui m'atteignit à l'estomac: je le sentis le traverser, et une douleur y vint. Puis il regarda à nouveau la belle immortelle, et resta coi. Ithälun reprit: «Laisse-moi passer, ou il t'en cuira, car son ton seigneur est mon vassal.»

    Ocalön serra les dents, et un feu diffus rayonna de son œil. Sa main se ferma plus étroitement sur son arme. Pendant un certain temps, il ne bougea pas. Ithälun le fixait, le visage flamboyant, sans bouger non plus. Soudain, Ocalön baissa le front, et recula. Il me laissait passer. Ithälun avança le pied, et je lui emboîtai le pas.

    Nous parvînmes devant la porte close; Ithälun tourna la tête vers Ocalön, qui, sans lever la tête, prononça une sourde parole que je ne compris pas, et qu'Ithälun ne voulut jamais me traduire. Aussitôt, les lourds battants s'ouvrirent, découvrant une salle rayonnante de différentes couleurs: c'était comme si une obscurité était remplie de feux légers, volant, flottant, et flamboyant de toutes les teintes de l'arc-en-ciel. J'étais interloqué. Je m'attendais à trouver des hommes, ou des meubles; mais derrière cette porte qu'un mot d'Ocalön avait ouverte, ne se trouvait qu'une obscurité traversée de ces feux de couleurs, qui semblaient se mouvoir selon une volonté variée - mais dont je n'eusse su dire si elle était douée d'intelligence, ou non. Elle aurait pu aussi bien être celle de lucioles.

    «Viens», me dit cependant celle qui me guidait. Et elle s'avança vers ces lueurs flottantes et volantes, colorées et douces. Or, au moment où je crus entrer dans leur troupe étrange, je vis des ombres se créer, des formes s'épanouir, et que ces feux étaient des pierres précieuses qui luisaient sur des fronts et des pourpoints, des bustes et des broches, des agrafes et des doigts. À vrai dire, je sursautai, car les êtres qui portaient ces gemmes semblaient être apparus d'un coup - et d'abord leur forme me parut imprécise, mais à mesure que je regardais, elle prit l'apparence d'êtres humains - quoique très beaux et légers, rayonnants, sveltes et souples sur leurs pieds touchant à peine le sol, et laissant derrière eux des traînées vagues de clarté.

    (À suivre.)

  • Degolio CXXVII: la rencontre du dragon

    28079_562668453748468_1419954099_n.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il venait de vaincre une gargouille gardienne de la forteresse de Fantômas, puis poursuivi son chemin.

    Il avança plusieurs mètres, puis rencontra trois gargouilles armées qui dormaient, entassées, au pied d'une tourelle de pierre. Elles avaient confiance, folles qu'elles étaient, en Procoler, connaissant sa volonté de se venger. Solcum brandit son bâton et jeta, tranquillement et ayant tout le temps nécessaire pour cela, un sort sur les monstres: un filet de feu vert crépitant s'étira, depuis la gemme de son sceptre cosmique, vers les trois êtres, puis les enserra comme des cordes. Lorsqu'ils s'éveillèrent, gênés, oppressés par ces liens de feu, il était trop tard: ils étaient ligotés. Même leurs bouches étaient scellées, une bande de feu vert les recouvrant. Ils ne pouvaient que regarder de leurs yeux furieux celui qui les avait capturés. Sous son heaume, le Génie d'or riait de les voir vaincus. Il eut un geste moqueur, et s'en fut.

    Continuant sa route, il vit devant lui un dragon - animal jadis dompté et domestiqué par les gargouilles; il croyait que les elfes ithälunides les avait tous tués. Lui-même en avait supprimé deux, du temps du roi Clovis. Apparemment, un rejeton avait été sauvé, à moins que l'art de Fantômas n'eût ramené cette maudite lignée dans les parages. Il avait pu en cultiver un germe resté du temps jadis, auquel les Elfes n'avaient pas pris garde. Le nourrissant de sang humain, il avait pu l'élever, le faire croître. Le Génie d'or pensa que ce mortel devenu disciple de Mardon en était capable...

    Le monstre le regardait de son œil flamboyant, jaune, traversé de traits rouges. Il grogna, mais ne parla pas. Autrefois, pourtant, les dragons parlaient, ils étaient presque aussi intelligents que leurs maîtres; celui-ci était muet, n'ayant pas acquis toutes les facultés nécessaires. Ses yeux n'en luisaient pas moins d'une intelligence rusée, satanique et dangereuse. Le Génie d'or se mit en garde. Le dragon se leva, se mettant sur ses pattes. Il ouvrit sa gueule. Du feu en sortit.

    Le Génie d'or bondit de côté, évitant de justesse le jet de salive embrasé. À son tour, il lança, de ses yeux de saphir, un rayon bleu, mais le dragon, avec une rapidité surprenante, sauta par dessus et, déployant ses 46-img-09.jpgailes, s'élança vers le Génie d'or les pattes antérieures levées. Au bout, étaient des mains griffues, qui pouvaient saisir des choses et les manier. Elles tenaient de la main de singe, avec des griffes longues en plus. Les bras étaient allongés devant l'épaule, et cela surprit le génie, qui ne put éviter que son épaule gauche ne fût saisie par une des mains du dragon hideux. Son mouvement n'avait point été suffisant, pour échapper à cette étreinte.

    Or, elle était terrible. Il fut ramené vers le monstre, et saisi par ses deux bras, plaqué contre son ventre gluant, et comprimé à rompre l'échine d'un éléphant. Le dragon se tenait debout et, comme il était deux fois grand comme le Génie d'or, il le maintenait au-dessus du sol, l'empêchant de bouger. Il plongea ses yeux de feu dans ceux du gardien de Paris et celui-ci, au fond de cet œil démoniaque, ne vit pas autre chose que le visage de Fantômas!

    Il le dirigeait à distance: il était son pantin. Le monstre lui prêtait son corps. Le mortel devenu immortel avait ce pouvoir, réservé aux démons; de spectre qui ne connaissait pas la mort, il était devenu l'un des seigneurs infernaux, à force de sorcellerie et de vices! Mais son origine humaine lui permettait de vivre à l'air libre, au-dessus du gouffre, à la surface de la Terre. Il était ainsi le héraut du Mal.

    Mais il est temps, nobles lecteurs, de laisser là cet épisode déjà long, et de renvoyer, pour la suite de l'aventure du dragon, au prochain.

  • La demeure illuminée (Perspectives pour la République, LX)

    97da282aec6aee7db9dde307d6533a54--mythology-alex-ross.jpgCe texte fait suite à celui appelé Les Motivations de Borolg, dans lequel je rapporte les paroles de ma fée conductrice selon lesquelles l'homme-sanglier Borolg a été lancé contre moi à l'instigation de Mardon, lieutenant de l'Innommable, et qu'à la fin de son discours nous sommes arrivés à une demeure illuminée sise au bord d'un lac, alors que la nuit était toujours profonde.

    Elle était plus belle qu'aucune maison que j'eusse jamais vue. Ses tourelles luisaient comme si elles étaient faites de neige pure, et des fenêtres colorées les constellaient - semblant des rubis, des topazes, des diamants, des émeraudes, des saphirs - mais fins comme du verre, et laissant voir ce qui se mouvait derrière, du moins à la façon de silhouettes. Celles-ci étaient d'ailleurs étranges. Je me demandai s'il s'agissait d'êtres humains, ou d'une espèce inconnue. Je ne saurais bien dire ce qu'il y avait de bizarre en elles. Elles semblaient changer de forme à mesure qu'elles bougeaient dans les salles cachées de la demeure, mais peut-être que seules les fenêtres créaient ce sentiment, et qu'elles avaient un effet déformant. Je ne savais s'il fallait s'inquiéter, ou se réjouir de trouver un abri pour la fin de la nuit. Sur les lèvres de l'impassible Ithälun s'affinait un sourire énigmatique.

    Nous approchâmes du pied de la demeure, et une porte rouge s'y trouvait, avec un garde. Il était vêtu d'une cotte de mailles brillantes, et tenait une lance dorée, dont la pointe brillait, comme si une lampe s'y trouvait; mais ce n'était pas le cas, on ne pouvait rien y voir de tel. L'homme avait d'étranges yeux rouges, sans iris: ils avaient seulement une étincelle d'or, en leur milieu, figurant la pupille. Je me demandais quel genre d'êtres pouvaient avoir de tels yeux. Mais cela me regardait-il? Je découvris quelque chose de plus étrange encore, chez ce garde: c'était sa voix. Il n'ouvrait pas réellement la bouche, qui restait fermée, comme celle d'une statue. Seuls ses yeux s'allumaient, à mesure que sa voix curieuse résonnait.

    Elle était douce et mélodieuse, mais semblait sortir d'une boîte étouffant sa clarté, ou venir de loin, comme si elle me fût parvenue en rêve. Elle était ponctuée de sons étranges, comme des échos singuliers, ou comme si un chœur l'accompagnait et qu'il fût composé d'animaux pensants: car les voix en étaient celles d'oiseaux, de loups, de cerfs, de brebis, de vaches, d'ours, mais elles avaient quelque chose de profondément humain, notamment en ce qu'elles organisaient leurs interventions selon un rythme régulier, et le sens des paroles prononcées par le garde. Je ne devais pas tarder à m'apercevoir que tous les êtres de cette grande demeure partageaient avec lui ce trait, mais que, selon les uns ou les autres, les voix de telle ou telle espèce tendaient à dominer. Comme on pouvait s'y attendre, bien que j'aie honte de ce lieu commun, le garde était dominé, dans son fond sonore et choral, par le loup, qui, distillant ses hurlements, ressemblait à un chien; mais ils étaient plusieurs à avoir ce ton, au fond de sa parole mystérieuse.

    Je ne sais quelle langue il parlait, mais Ithälun par la suite me traduisit tout, de telle sorte que je peux redire le contenu de son discours, et du dialogue entretenu avec ma dame conductrice, qui lui répondait dans ce que je pensais être du français, quoique l'accent en fût bizarre, comme archaïque et désuet. Pour ainsi dire, sa langue me rappelait celle de Charles d'Orléans, le poète. L'autre semblait la comprendre, mais n'être pas désireux d'user du même langage, plutôt d'utiliser le sien, plus onctueux et en même temps plus inquiétant, comme si une menace en lui alternait avec la lumière de puissantes flammes. Je ne saurais mieux peindre ce que je ressentais en l'écoutant.

    (À suivre.)

  • Degolio CXXVI: la défaite de Procoler

    41348499_416273372234605_8049610457574539264_n.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, nous avons laissé le Génie d'or, elfe tutélaire de Paris, alors qu'il initiait un combat contre une gargouille nommée Procoler, et qu'il venait de contrer sa première attaque.

    Il répliqua, à son coup, par son bâton projeté devant lui, pointe en avant - et la cotte de maille du monstre se rompit à la poitrine. Mais le cuir qui était dessous tint bon, et Procoler n'en ressentit qu'un gros choc, qui ne le fit reculer que brièvement. À son tour il jeta devant lui la lame bleue de son épée, et, cette fois, le Génie d'or n'eut pas le temps de parer: lui aussi fut atteint, au ventre, et son haubert ne fut point brisé, mais un feu se répandit le long de ses mailles, qui pénétra dans le corps du génie, et le fit tressaillir.

    Il n'en abattit pas moins, à la vitesse de l'éclair, son bâton d'or sur la lame encore levée devant lui, et elle se brisa, dans une aveuglante gerbe d'étincelles! Se retournant dans le même mouvement, le génie de Paris jeta son pied sur la figure de la gargouille, qu'il atteignit en pleine mâchoire. Malgré son heaume qui la protégeait d'une grille de fer, du sang jaillit; le coup avait été si violent! La bouche du monstre en fut sans tarder déformée.

    Il n'avait, cependant, pas dit son dernier mot. Se penchant - et toujours persuadé qu'il vaincrait Solcum parce que le désir l'en brûlait -, il ne sonna pas du cor qui était posé près de la porte, mais se saisit de la lance appuyée le long du chambranle - et qui crépitait, comme l'épée, d'énergie bleue, Fantômas ayant pu, de son art satanique, renforcer les armes des gargouilles, leur confiant un pouvoir inconnu autrefois!

    Avec la célérité que lui donnait sa nature, le monstre projeta sa lance vers Solcum, qui, lui aussi rapide comme l'éclair, détourna l'assaut de son bâton, et asséna, après une feinte habile, un coup de poing violent, de sa main gauche, sur l'œil droit de Procoler. Puis, il leva son bâton, et transperça, de son bout effilé, le 36525269_2170364183006166_4855404706438053888_n.jpghaubert du monstre, le plantant dans son flanc. La blessure n'était pas mortelle, mais suffisante pour mettre hors de combat l'ennemi, s'il voulait bien s'avouer vaincu.

    Hélas, il ne le voulut pas. Le flanc percé, il regarda d'abord sa plaie, dont un flot noir coulait, eut un bref instant une détresse dans les yeux, puis, serrant les dents et plissant l'œil, tâcha de donner enfin un coup mortel à Solcum, malgré ses forces affaiblies. Sans peine le Génie d'or l'évita, et, cherchant à se défendre et à répliquer spontanément, fit tourner son bâton - et voici que la tête du monstre, puisque le bâton cosmique l'avait atteint au cou, sauta. Or, à terre, les yeux continuaient à rouler dans leurs orbites, et la bouche à remuer. Mais, mieux encore, le corps de la gargouille, dirigé à distance, s'avançait, quoique mollement, vers le chevalier d'Ëtön, et tâchait, toujours, de le meurtrir.

    Le Génie d'or, mû par une grande pitié, aurait voulu épargner sa victime, et peut-être permettre aux médecins parmi les gargouilles de recoller sa tête (une décapitation, chez elles, n'étant jamais fatale absolument), mais il lui fallait accomplir sa mission, et il ne pouvait courir le risque qu'un adversaire si acharné fût laissé derrière, prêt à l'abattre en l'attaquant au dos. Il plongea son bâton effilé dans le cœur de Procoler, dont le corps s'abattit. Une dernière fois la tête roula des yeux, la mâchoire sanglante claqua des dents - puis elle s'immobilisa, le regard s'éteignant. Le Génie d'or soupira, et reprit sa marche, passant le seuil que Procoler gardait.

    Mais il est temps, ô dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser, au prochain, la suite de cette incroyable histoire.

  • Les motivations de Borolg (Perspectives pour la République, LIX)

    gemini.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Portrait de la Déesse, dans lequel je raconte que, de l'autre côté des astres, selon la princesse Ithälun, on peut distinguer les êtres qui vivent dans l'espace céleste.

    De l'autre côté? Je n'osai confesser mon ignorance en demandant ce que cela voulait dire. Les champs étoilés ne s'étendent-ils pas à l'infini? Prudemment, je m'enquis de ce que, du coup, elle voyait. Et elle me parla en me disant ces mots: «Rémi, il y a là ce que tu appelles la constellation des Gémeaux, où toujours deux êtres divins, armés comme des guerriers d'antan, accomplissent les exploits par lesquels le monde s'est formé. Ils courent le long du Zodiaque, poursuivant, ensemble, un monstre fait de ténèbres qui menace le Soleil et la Lune, et le piquent et le harcèlent, pour ne pas lui laisser le temps de nuire, bénis soient-ils! Oh, comme je les aime, ces deux!»

    Ce disant, ses yeux brillaient d'un éclat particulièrement vif, et son sourire s'accentuait. Savait-elle que j'étais moi-même du signe des Gémeaux? Cela avait-il pour elle la moindre importance?

    Mes pensées passèrent d'un point à l'autre et, revenant en arrière, elles rebondirent sur une curiosité qui me vint soudain: «Ithälun», fis-je, «je voudrais savoir. Je voudrais savoir pourquoi Borolg m'a attaqué, ou s'il l'a fait par hasard. Qu'en est-il? Cela m'intrigue.»

    Ithälun laissa son regard fixé quelques instants dans le ciel, comme suivant quelque aventure fabuleuse qui s'y déroulait, comme assistant à quelque récit en images visible d'elle seule, puis, baissant les yeux, recommença à effleurer les gemmes du tableau de bord. Alors la voiture, dont la course devenue flottante s'étiolait, vibra, et se relança. Puis elle leva les yeux, fixant une pensée, et me dit: «Tu fais bien, Rémi, de poser la question. Car c'est lié à ta mission! Oui, il y a des forces maléfiques qui veulent t'empêcher de la mener à bien. Oui, l'Homme Divisé est gardé tel quel par un abominable dragon, lui-même allié d'un être abominable, que je te nommerai dès que je le pourrai: car son nom est maudit, et le prononcer attire le mal, aussi faut-il d'abord se protéger par un rituel, créer une sphère protectrice par des gestes et des formules appropriés, que je n'ai pas le temps de faire. C'est tout un travail, il n'est pas facile.

    «Sache que nous sommes toujours dans les terres de Tornither, qui ne sont pas loin du royaume de l'Ennemi. Aussi faut-il rester prudent.

    «Mardon l'Adversaire a passé un pacte avec Ardul, dont les besoins dépendent en partie de lui: il en a profité. Il a exigé qu'ils envoient contre toi un de leurs meilleurs guerriers, et je fus plus que folle, lorsque je te laissai à sa merci, avec pour t'aider le seul vaillant, mais insuffisant Ornuln.

    «Il y a chez Ardul un certain plaisir de la tuerie, de la mise en pièces des Humains, qui s'accorde de toute façon avec l'Innommable, dont Mardon est un lieutenant. Il était prédisposé, pour ainsi dire, à se mettre à son service. Mais il pourra être sauvé, peut-être, si la puissance mardonienne se réduit, et si l'Homme Divisé de nouveau est complété. Je ne le sais. Je ne peux, à ce sujet, que m'en remettre à la sagesse de nos guides occultes. Car nous en avons, qui sont pour moi ce que je suis pour toi, et que tu ne vois pas. C'est pour consulter l'un d'eux que j'ai accepté l'invitation de Tornither à venir prendre le thé chez lui.

    «Car il est dans son palais un temple, et dans ce temple une porte menant à la loge d'un de ces êtres grandioses. Cela peut t'expliquer le rôle et la destinée de Tornither, si tu réfléchis bien. Mais tu les méditeras plus tard. Car, vois! nous arrivons où je voulais t'emmener cette nuit, pour y attendre le matin!»

    Alors la voiture dépassa un rocher, et, derrière, un lac s'étendait, avec, à son bord, une demeure illuminée!

    (À suivre.)

  • Degolio CXXV: l'entrée tourbillonnante

    newgrange-ireland-celtic-mythology.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il s'élevait dans les airs en direction de la forteresse de Fantômas, sise à Puteaux, là où se tiennent aujourd'hui les tours de la Défense, afin de l'attaquer.

    Il vola, et parvint non loin de la tour Eiffel, là où la Seine, faisant une courbe lente et paresseuse, créait en son sein des tourbillons qui n'étaient autre que des chemins pour les nids de gargouilles. Ils menaient à des antres, au-dessous des eaux. Le Génie d'or vit les fragments infimes de son morceau d'émeraude, les reflets infinitésimaux de son passage, consteller un de ces tourbillons, se diriger vers un de ces antres, puis continuer, à travers un chemin inconnu, jusqu'à la forteresse de Fantômas! Tel était le sentier étrange qu'avait pris la gargouille qu'il avait blessée.

    Il savait, parce qu'il avait pratiqué ces voies quinze siècles auparavant, qu'elles étaient sèches, et que la Seine y était une illusion. Que son combat dût commencer dans ces grottes, avant-postes de la Forteresse Noire, l'arrangeait: il savait qu'il y trouverait une résistance moindre, et des ennemis disséminés, répartis sans ordre dans ce qui était pour eux de simples maisons. Sans doute la gargouille blessée était-elle d'abord passée par son foyer personnel, retrouvant les siens et se soignant de leurs soins et de leur art, avant de regagner le château de son nouveau seigneur, le sorcier Fantômas, homme à la force décuplée par le pacte avec le Démon!

    Sans hésiter, le gardien de Paris se jeta dans le tourbillon encore marqué par la poussière verte de sa gemme enchantée. L'eau s'ouvrit devant lui, au moment où elle aurait dû le saisir: il avait trouvé le bon chemin. Bordé de hauts talus, il était pavé de pierres noires, et à sec, à peine luisant, puisque l'humidité s'y répandait. L'eau de la Seine, glauque et profonde, s'étendait des deux côtés du talus, y faisant glisser ses flots.

    Bientôt le Génie d'or arriva devant une porte, que gardait une curieuse gargouille, ressemblant à un homme et vêtue d'une armure. Elle brandissait une épée, et son bras portait un bouclier. Ses yeux rouges s'allumèrent, dès qu'ils aperçurent le Génie d'or, qu'ils reconnurent sans peine: le démon Solcum était dans 55252f587244fb8981ade65bf4993397.jpgtoutes les mémoires, car il avait décimé les Gargouilles, à l'époque de sainte Geneviève, qui était Ithälun déguisée en mortelle. Cette gargouille était toute jeune, quand elle avait vu le Génie d'or abattre ses parents, couvrir de chaînes ses oncles et ses tantes, anéantir ceux des siens qui préféraient la mort à la défaite: il n'avait pas pu faire autrement. Une rancœur sans nom lui en restait, et quand elle reconnut le meurtrier de sa race, une rage mêlée de joie l'inonda comme un flot de feu, car elle avait, enfin, l'occasion de se venger! Elle ne doutait pas, dans sa folie, qu'elle en aurait la force, et ce fut un mal, pour elle, car elle était chargée de sonner l'alarme si un ennemi venait, mais la présence, devant elle, du maudit Solcum lui ôta de l'esprit tout sentiment du devoir, et ne laissa que le désir de se venger.

    Elle leva son épée bleue, poussant un cri de triomphe, et le Génie d'or para sans peine son premier coup. Pourtant, l'épée était chargée de feu, et le bâton trembla, et jeta des étincelles, il grinça, même, comme s'il souffrait. Un enchantement était sur les armes du monstre – que Solcum reconnut: il l'avait banni, comme fils de chefs parmi les gargouilles qu'il avait tuées, et son nom, si sa mémoire ne le trompait pas, était Procoler - ce qui signifie, dans la langue de ce peuple maudit, Vertige du Flux, quoi que cela voulût signifier. Il comprenait son sentiment présent; mais cela ne provoqua en lui aucun effroi.

    Mais il est temps, ô dignes lecteurs, de laisser là cet épisode déjà long. L'issue de ce combat sera pour la prochaine fois!

  • Le portrait de la Déesse (Perspectives pour la République, LVIII)

    athena-goddess-roman-mythology.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Pilotage par les gemmes, dans lequel je décris la manière étrange dont notre voiture volante était conduite par ma bonne fée, ou reine Ithälun.

    Je me tournai vers celle-ci, et voici! son visage, concentré sur la tâche à accomplir, était, sous la visière levée de son casque, plus beau qu'il ne m'avait jamais paru jusque-là - alors même que je l'avais trouvé à plusieurs reprises le plus beau du monde. Ses yeux brillaient d'un vif éclat, comme si un astre s'y était mis – ou comme s'ils avaient été la fenêtre d'étoiles à peine dissimulées par l'illusion d'un corps frêle!

    Ses mains gantées d'argent reflétaient l'éclat des joyaux incrustés dans le métal poli qui s'étendait devant elle, et qu'elle allumait de ses mouvements rapides.

    Son visage, blanc comme la neige, semblait confirmer l'idée que tout son corps cachait des étoiles, car, dans la nuit, une mystérieuse clarté en émanait, comme si une lampe avait été placée à l'intérieur. Sans qu'elle pût en rien être dite malade, sa peau avait quelque chose de diaphane. Aux joues, des roses couraient, étranges. Tel, l'enfant, qui, plaçant sa lampe de poche dans la main, la referme, et regarde ses doigts devenus rouges, comme s'ils étaient faits de braise; ainsi, le visage de neige d'Ithälun, contenant aussi du sang, rosissait selon un ondoiement inexplicable.

    Ses lèvres au dessin idéal étaient fines, et ses cheveux descendaient en ruisseaux d'or sous l'argent de son heaume, avant de se répandre sur ses épaules recouvertes de mailles scintillantes.

    À nouveau, je me demandai si j'étais digne de côtoyer tant de splendeur - et je me sentais honteux de ma nature vile, lorsque j'aperçus sa bouche, jusque-là illisible, s'étirer d'un délicat sourire, et son œil se tourner vers moi furtivement. Elle respira plus profondément que d'ordinaire, et son beau sein se souleva, puis, levant le regard, sembla fixer quelque chose parmi les étoiles - tandis que sa main s'était arrêtée, et que ses murmures doux adressés à la voiture s'étaient amuis en chuchotements, jusqu'à s'éteindre tout à fait. Je me souvenais de ce qu'elle m'avait dit, qu'elle voyait les êtres des hauteurs stellaires - et que les étoiles étaient pour eux comme des bijoux posés sur leurs fronts. Prenant mon courage à deux mains, j'osai rompre le silence qui s'était fait et, dans un souffle, demandai: «Que vois-tu, ô Ithälun? Peux-tu me le dire?

    - Ah, Rémi, répondit-elle avec dans la voix la même douceur, si tu voyais ce que les immortels peuvent voir! Non seulement les constellations qu'ont répertoriées vos savants, mais les anges qui leur ont donné naissance, et vivent derrière elles! Le regard des génies est celui que tu aurais si tu pouvais voir les astres de l'autre côté, aussi étrange cela puisse te paraître.»

    (À suivre.)

  • Degolio CXXIV: la mise en branle du guerrier céleste

    moon.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il montrait à son disciple humain, Jean Levau, la puissance étendue de son sceptre cosmique, dont l'éclat les transporta!

    Bientôt, la lumière du bâton s'amenuisa, et les deux hommes revinrent à eux-mêmes. Le salon fut de nouveau dans une pénombre à peine brisée par l'éclat bleu des yeux de gemme du Génie d'or; même l'émeraude de sa canne cosmique ne jeta plus qu'une faible lueur, tremblante et clignotante.

    Car, sur les recommandations de ce noble Solcum, Jean n'avait pas allumé la pièce, lorsque, en pleine nuit, il lui était apparu. Il avait entendu, depuis sa chambre, du bruit dans son salon, et s'était rendu prudemment vers le lieu où avait choisi de se matérialiser, pour lui, le preux gardien de Paris. Là, il l'avait trouvé le fixant, et lui demandant de ne pas chercher à le voir mieux, de la lumière artificielle dont se pourvoient les hommes.

    Jean ne regrettait pas de lui avoir obéi: c'est grâce à cela, certes, qu'il avait pu bien voir les clartés projetées de l'émeraude sainte.

    Mais n'était-il pas présomptueux? Le Génie d'or n'avait-il pas surtout voulu préserver le système électrique de son immeuble, qui eût été à coup sûr détruit par l'énergie déployée par lui? Jean Levau eût assisté, sans doute, à l'explosion de toutes ses ampoules, et ses plombs auraient sauté. Tout l'immeuble peut-être se serait éteint, par une forme de contagion.

    C'est à ce moment qu'il se produisit une chose extraordinaire. Sans doute, Jean avait déjà été le témoin de ce prodige; mais il l'étonnait toujours autant. D'elle-même la grande fenêtre de son salon s'ouvrit, après un bref regard jeté sur elle par le Génie d'or, comme si elle se soumettait à ses ordres. Alors, levant son bâton, où coururent de fins éclairs, au-dessus de sa tête, l'être lunaire fut hissé dans les airs - soulevé au-dessus du plancher -, et emporté d'un coup vers la fenêtre ouverte. Une fois dehors, le sceptre cosmique tira le paris.jpggénie au-dessus du balcon de fer forgé, et voici! il s'en fut vers l'ouest - vers Puteaux, où se dressait la forteresse abominable des Gargouilles.

    Il l'apercevait au loin, sur la berge de la Seine, là où se tiennent aujourd'hui les tours de la Défense, dans l'obscurité nocturne faisant comme une masse plus sombre encore que l'air, et il voyait clignoter l'œil de Fantômas, rouge dans les nuées, scrutant devant lui, du sommet de sa tour, Paris, afin d'y préparer ses mauvais coups. Mais, à travers les murs de la forteresse, le Génie d'or, de ses yeux enchantés, distinguait à son tour l'éclat vert du morceau d'émeraude qu'il avait placé sur l'aile noire de la gargouille ennemie, et qui lui indiquait le chemin à suivre. Cet éclat avait laissé, derrière lui, plusieurs traces, comme de la poussière magique que seul le regard du Génie d'or percevait, et ainsi pourrait-il vaincre le sort qui laissait secret le chemin du fort: Fantômas, muni des dons faits à lui par le peuple du Gouffre, avait un tel pouvoir! Tissant des illusions devant ses constructions, il détournait le regard ordinaire, faisant croire à des forêts, à des bras de fleuve, pour cacher sa demeure, et ce qu'il y préparait.

    Solcum se laissa porter par son sceptre, sentant à peine le vent frais courir le long de ses membres et soulever sa grande cape, et, comme la lune était claire, son heaume et ses gants s'argentèrent, et il était tel qu'un ange, dans le ciel noir!

    Mais il est temps, ô lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, qui verra la grande bataille commencer!

  • Le pilotage par les gemmes (Perspectives pour la République, LVII)

    dashboard 01.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Soumission d'Ardul, dans lequel je raconte qu'après avoir reçu la soumission des Hommes-Sangliers, j'ai suivi la dame immortelle qui me guidait vers le vivant véhicule qui nous portait.

    De son langage étrange, elle donna un autre ordre à la voiture, qui trembla, puis s'éleva, avant de s'avancer au-dessus du sol, comme glissant sur une onde invisible.

    Si on me demande à quoi pouvait bien ressembler le langage d'Ithälun quand elle livra son injonction, je répondrai que je serais bien en peine de le dire, cela ne ressemblant à aucune langue connue, et aucun alphabet de ma connaissance ne pouvant en rendre les sons. Si je disais que cela sonnait comme: «Inui ne melyun, tinel a tu menuïn», je trahirais la pureté de ce que j'entendis. D'un autre côté, on ne peut mieux faire à partir de l'alphabet romain, en tout cas moi je ne peux pas. Ce que prononça la bouche de lys, à la langue infiniment rose, de la dame de mes pensées, est au-delà du langage humain, rappelant un souffle créant de la musique, une parole ouïe seulement en rêve. Ainsi, lorsque, en dormant, un homme, sans se réveiller, entend le vent froisser l'air à ses oreilles, il croit que lui parlent des êtres autrefois connus, et depuis longtemps oubliés, sans comprendre ce qu'ils lui communiquent; puis, ouvrant les yeux, il ne voit qu'un bref éclat de lumière fuir, comme si son souvenir s'évanouissait dès qu'il était susceptible de le voir devant lui. De même, aux paroles d'Ithälun, d'insondables souvenirs semblaient revenir et fuir à mesure que je tournais le regard de mon esprit vers eux, et je ne savais quelles réminiscences d'une autre vie, antérieure à ma naissance, surgissaient, puis disparaissaient. Au doux son de sa voix des images se formaient, puis se dissolvaient, et je devinai, plus que je ne comprenais, ce qu'elle me disait. La beauté en était si grande qu'aujourd'hui encore le souvenir m'en tourmente, et que j'en entends régulièrement, la nuit, les singuliers échos.

    Je signale quand même que dans ce que j'ai écrit ci-dessus, le u n'a pas la valeur qu'il a en français, mais celle qu'il avait en latin, et a en italien; il équivaut à ce que les Français écrivent ou, non à ce que les Allemands écrivent ü.

    Ithälun se mit à diriger le véhicule de murmures mélodieux et d'attouchements subtils, passant les doigts sur les gemmes du tableau de bord - ou pour mieux dire les caressant, et éveillant en elles des éclats par ses affleurements furtifs. Elle était si rapide, à cet art, qu'elle m'émerveillait, et que je perdais de vue l'enchaînement de ses mouvements, pareil à celui du joueur de piano exercé qui, adonné à une partition de Mozart ou de Chopin, fait bondir ses doigts sur les touches blanches et noires, paraissant y faire naître la lumière! Par ces partitions silencieuses, faites de lumières colorées selon la nature des joyaux touchés, Ithälun, ainsi, émouvait la voiture, comme si elle communiquait avec elle et livrait en son cœur la joie d'une mélodie inaudible.

    Le véhicule vibrait, ronronnait de plaisir comme un chat, et avançait souplement dans les airs, créant un mouvement harmonieux et pur dans la nuit qu'il éclairait de sa carrosserie luisante, laissant même derrière lui une traînée lumineuse, parsemée d'étincelles, qui retombaient ensuite sur le sol à la façon d'une neige. On n'entendait qu'un vague souffle de l'air déplacé le long de sa carène, comme si les sylphes mêmes se sentaient flattés par son entrée dans leur royaume, comme s'ils le soutenaient et l'aimaient, au lieu de lui résister et de le projeter à terre comme ils font d'habitude. Telle était la magie d'Ithälun, reine parmi les fées!

    (À suivre.)

  • La soumission d'Ardul (Perspectives pour la République, LVI)

    amongst_the_creation_by_hellsescapeartist-d4y50yg.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Attente des démons-sangliers, dans lequel je raconte qu'après avoir autorisé la famille de Borolg à venir chercher son membre blessé, nous nous mîmes, la fée Ithälun et moi, à l'attendre.

    Ils parvinrent jusqu'au coteau au pied de la falaise et, lentement, s'avancèrent, le front baissé et marchant à quatre pattes à la façon de bêtes ordinaires, comme craignant la vengeance d'Ithälun ou mon changement d'avis. Ils nous regardaient par dessous, avec quelques lueurs de haine et d'amertume, mais s'employant bien vite à dissimuler leurs sentiments pour affecter la soumission.

    Au nombre de six, les hommes-sangliers (dont Ithälun devait m'apprendre que le nom de leur peuple était Ardul) vinrent autour de Borolg, et, le soulevant de leurs pattes antérieures, se redressèrent, et, portant leur congénère, reprirent, en se mettant debout, leur posture humaine. Puis, s'inclinant devant nous, un peu comme l'avaient fait les proches d'Ornuln (ce qui était pour le moins curieux), ils repartirent vers leur grotte, remontant la pente qu'ils avaient descendue. Dans sa douleur, Borolg gémissait et grognait faiblement, et des effluves de dépit en montaient dans l'air; mais nous eûmes pitié de lui, car il souffrait atrocement. Ils disparurent à la fin par la fissure dont ils étaient sortis et que, étrangement, je ne pus bientôt plus distinguer, comme si elle s'était refermée, à la façon d'une porte.

    Je me tournai vers Ithälun aux mailles reflétant la clarté des étoiles, et lui demandai: «Que faisons-nous, à présent, ô Ithälun?» La dame des fées demeura silencieuse un instant, regardant toujours l'endroit où avaient disparu

    les hommes-sangliers, puis, se tournant vers moi, répondit: «Je ne pense pas, Rémi, que, comme cela te semblerait peut-être juste, nous puissions prendre du repos. Trop de peine et d'angoisse se sont abattues sur toi et sur moi, ces dernières heures. Nous ne trouverions pas le sommeil, et ce lieu, qui vit tant de malheurs l'infester de leurs cris, nous ferait à la fin horreur.

    «Voyageons de nuit, pour une fois, sous les étoiles que tu pourras admirer, puisqu'elles sont ici si proches, et qu'il semble, au regard innocent, qu'elles ont des têtes derrière leur éclat, dont elles ornent les fronts comme des diamants grandioses. Tu l'as constaté, n'est-ce pas?»

    À ces mots, je regardai le ciel, et il me parut que, effectivement, les étoiles étaient toutes proches et que, en montant au sommet des montagnes, on eût pu quasiment les toucher. Mais je ne vis pas les têtes dont parlait Ithälun: ses yeux devaient être meilleurs que les miens!

    L'immortelle reprit la parole: «Viens», me dit-elle, «nous allons reprendre le véhicule avec lequel nous sommes partis de la maison de mon père, et dont je révélerai maintenant le nom: car elle a un nom propre, ayant une âme, et étant une personne, on l'appelle Olorgel. Elle fut engendrée, aussi curieux cela te paraisse-t-il, d'un cygne et d'un nain. Car en ce monde, les machines mêmes sont des êtres vivants, énigme profonde pour les mortels ordinaires. La raison pour laquelle elle a pris cette forme ne te sera cependant pas dite aujourd'hui. Contente-toi de monter sur le siège du passager, puisque tu es trop las pour la conduire, quoi que t'ait appris Ornuln en mon absence!»

    Et ayant dit ces mots, elle s'en fut, et marcha vers la voiture volante. Je la suivis sans mot dire, et, dès que nous eûmes fini de ranger dans le coffre les restes de la tente montée par Ornuln, nous montâmes dedans conformément à ses ordres.

    (À suivre.)

  • Degolio CXXIII: la lumière du sceptre cosmique

    young_zeus___king_of_gods_at_his_prime_by_crimson_seal-db8r67b.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il expliquait à son disciple humain Jean Levau comment il allait attaquer la forteresse des Gargouilles de Puteaux.

    Et ayant dit ces mots, il demeura silencieux quelques instants, immobile, l'air de songer à ce qu'il préparait. Puis, il s'exclama: Ne crains rien, Jean, car, voici! le sceptre cosmique que je tiens en main a été rempli de feu astral. Pendant ton séjour à l'hôpital, je me suis absenté, et, plongeant ce bâton au cœur d'une des étoiles les plus pures du ciel, j'en ai tiré une énergie nouvelle, qui le rend plus puissant que jamais. Il me suffit, à présent, de me concentrer, de projeter ma volonté sur lui, et il se met à luire comme il n'a jamais lui auparavant. Regarde!

    Alors d'un mouvement souple ouvrit-il sa cape, et en dévoila son sceptre, qui aussitôt se mit à luire, jetant autour de lui comme des foudres! Jean en fut stupéfait, et plus encore le fut-il quand il vit la gemme verte sertissant le pommeau doré rayonner, comme jamais elle ne l'avait fait, sous le regard sur elle fixé du Génie d'or! Une clarté d'émeraude emplit la pièce où se trouvaient les deux hommes – et qui n'était autre que le salon de l'appartement de Jean Levau, rue Joseph de Maistre. Elle forma un œuf de lumière verte, dans laquelle le mortel crut distinguer des choses. Des étoiles étranges brillaient, et des êtres se montrèrent, il_fullxfull.670944968_69az_grande.jpgparmi elles, qui semblaient grandioses et tels que des dieux, ou des anges, Jean ne savait, car ils ressemblaient aux uns et aux autres sans être tout à fait les mêmes. Alors retentit à nouveau la voix du Génie d'or, et elle résonnait jusque dans le fond de cet espace cosmique, à la fois céleste et coloré, que lui montrait la gemme du pommeau: Vois, Jean, vois! Ce sont mes appuis, et je possède dorénavant le feu des étoiles, et la grâce des êtres stellaires! En moi combattent aussi ces gens, que tu n'as jamais vus, qui étaient déjà présents avant que la Terre n'apparaisse, et que nul n'a jamais vus tels qu'ils sont vraiment! Les légendes s'effacent, et voici que les choses rompent les limites de l'imagination. Car, tel que tu me distingues, je vais renverser le règne de l'usurpateur Fantômas et de ses gargouilles infâmes! Je n'ai point peur, car dans mon bras et mon bâton le feu des étoiles rayonne, par lequel la Terre sera régénérée! Et si jamais ma puissance n'est pas assez grande, je sais que tu viendras à mon secours, utilisant tes faibles moyens apparents - mais qui ont une portée plus grande, dans l'univers, que tu ne penses.

    Jean sentait sa raison chavirer, et, en même temps, cet être nimbé de clarté, debout dans son salon, avec son bâton qui était désormais comme un faisceau de rayons solaires cristallisés, lui procurait une joie intense, une exaltation dont toute raison était bannie, pour ne plus laisser en lui qu'une immense bouffée stellaire! Il croyait, en cet instant, le Génie d'or, son alter ego, invincible absolument, et du ciel se déversait, à son regard intérieur, une véritable cascade de grâces tombant dans le lac de son cœur, et courant le long de pentes fleuries, et créant le nuage de gouttelettes d'or qui noyait sa pensée pour n'y laisser que le bonheur immense de savoir qu'enfin, le Génie d'or triompherait!

    Poursuivant sa vision, Jean aperçut, sur la cascade de ses rêves, un arc-en-ciel, et les êtres qu'il avait vus dans la lumière de la gemme s'y tenaient, mais plus nombreux, inge-dick-motiv-02.pnget armés, et rangés, comme attendant d'intervenir dans la vie des hommes pour les libérer des maux qui les accablaient!

    La volupté de Jean ne connut plus de bornes, et il se mit à rire, et, miracle à dire, le Génie d'or se mit à rire aussi, derrière son heaume aux saphirs flamboyants qui lui servaient d'yeux! Jean l'entendit distinctement, et ce rire était clair, comme celui d'un enfant, mais ayant en lui une virilité et une maturité qui ne sauraient se définir, comme si le démon bienveillant de Paris était un enfant doué de plusieurs siècles, voire de plusieurs millénaires, mais qui eût la taille et la stature d'un adulte humain!

    Mais il est temps, ô lecteur, de laisser là cet épisode déjà long. La prochaine fois, le combat avec les gargouilles pourra commencer!

    Ce sera fracassant, je pense.

  • L'attente des démons-sangliers (Perspectives pour la République, LV)

    567bb6436838cfee0f2275663ecf539d.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Sens d'une mission, dans lequel je raconte qu'entendant une fée raconter des choses bizarres et contradictoires, je me pris à douter, jusqu'à ce que je me rende compte que je recevais ces paroles pour m'édifier, et non pour m'informer.

    Ithälun dut lire en mon cœur ces pensées nouvelles, car elle me regarda et dit: «En vain tu te tourmentes, ô Rémi! Il est un problème à présent plus important que de savoir si Astalcalc a le moindre rapport avec celui que tu nommes Esculape. Tu devrais plutôt te demander pourquoi Borolg, l'Homme-Sanglier, t'a attaqué, et ce qu'il va advenir de lui et de son corps, s'il est mort. Car il est toujours étendu sur le sol, agonisant et respirant avec peine, et Tornither ne s'étant nullement occupé de lui, il nous a laissé comme le soin de le faire.» Je la regardai, effaré. «Mais comment? demandai-je.

    - Nous devons, répondit Ithälun, le rendre à son peuple propre, qui a le droit d'avoir sa dépouille, ou le vase de sa vie persistante s'il ne meurt pas, tout vil qu'il soit. Car de ce peuple, il est tel qu'un membre, un morceau de ce grand corps que ce peuple constitue. Il doit rentrer dans leur cité, et y être accueilli comme le retour d'une pièce séparée d'un tout vivant, qu'il meure et qu'on doive l'ensevelir, ou qu'il vive et qu'on doive, comme Ornuln, le soigner parmi les siens. À sa famille, nous ne devons pas, sache-le, ôter la possibilité de l'avoir avec eux; ce serait une action mout mauvaise, orde et impie.

    - Mais où se trouve donc ce peuple, auquel il appartient? demandai-je.

    - Non loin, fit Ithälun. Regarde.» Elle leva la main et du doigt montra un lieu précis, sur la montagne. «Là», reprit-elle, «se trouve l'entrée de leur règne, de leur bauge énorme, et, au bord de la faille qui leur sert de porte, vois! ils attendent notre permission de venir le chercher!»

    D'abord je ne vis rien. Puis, il se produisit quelque chose de singulier. À force de regarder le doigt et de suivre la ligne qu'il montrait, je crus distinguer un long fil tendu, lumineux et fin, comme si un rayon de clarté partait de ce doigt et d'une étincelle qui demeurait à son bout. Il allait vers le flanc de la montagne s'étendant au nord, et touchait un point net, une faille plus sombre que le reste de la paroi rocheuse qui tombait brutalement le long de cette haute élévation. Mais il arriva quelque chose d'encore plus étrange; car en principe j'étais trop loin de cette montagne pour distinguer quoi que ce fût, pourtant, comme si mon œil s'était détaché de mon crâne et s'était approché de ce point montré, je vis distinctement des lueurs rouges qui tremblaient et clignotaient, et que je reconnus bientôt pour être des yeux. Autour, les silhouettes de plusieurs hommes-sangliers, immobiles et semblant attendre, se dessinèrent. La peur et la colère étaient mêlées, dans ces regards et les gestes que ces monstres faisaient. Un sort les retenait-il? Ou craignaient-ils, simplement, la puissance d'Ithälun?

    Celle-ci se tourna vers moi et demanda: «Autorises-tu?» Je répondis: «Est-ce à moi de le faire?

    - Oui, repartit la dame enchantée.

    - Qu'il en soit fait ainsi.»

    Elle sortit alors son épée du fourreau, cessant de montrer les monstres, et un éclair jaillit de la lame étincelante. Une palpitation courait le long du métal. J'en fus à nouveau admiratif. Elle leva cette arme, et fit un signe avec sa pointe, traçant dans l'air un bref sillon d'argent. Il se dissolut rapidement, mais, apparemment, cela suffit aux démons-sangliers, car ils aperçurent le signe, et commencèrent à descendre de leur bauge, prenant soin de ne pas dévaler imprudemment la falaise, et empruntant un chemin étroit que je n'avais pas vu, et qui la traversait de biais. Ithälun rangea son épée, et, les regardant, attendit. Je fis de même.

    (À suivre.)

  • Degolio CXXII: le mystère de la Vierge lunaire

    Masaaki Sasamoto 笹本正明 Tutt'Art@ (51).jpgDans le dernier épisode de cette incroyable geste, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il évoquait, auprès de son alter ego humain, un être mystérieux qui pourrait l'aider dans sa quête contre les Gargouilles dirigées par Fantômas.

    - Mais quel est son nom? demanda Jean Levau. Qui est-il?

    - Écoute, Jean, répondit le gardien secret de Paris: il s'agit d'une femme. Elle est la gardienne enchantée de ce qu'on appelait autrefois la Neustrie, et on la nomme Vierge lunaire. Elle vit dans une île de la mer, au large de l'embouchure de la Seine, et, tu dois le savoir, depuis sa loge, le feu de ses yeux est tourné vers nous: elle suit attentivement l'évolution des choses, et les péripéties de ma guerre contre Fantômas. Jadis elle a enfermé, dans un rocher ayant forme d'aiguille, un terrible allié de celui-ci qui menaçait son royaume, un montre à la force démesurée appelé Lupiar. Elle ne veut pas le voir libérer par son ancien maître. Ce démon rumine sa vengeance, et tâche d'ameuter les tritons de la Manche, comme on les appelle, pour enfoncer la porte de sa prison située sous la mer, et elle doit mener une surveillance de tous les instants, grâce à ses elfes. Il se pourrait, oui, que nous eussions besoin d'elle. Mais je ne veux pas la gêner dans son difficile travail. Je te préviens: s'il m'arrivait malheur, tu pourrais avoir à te rendre auprès d'elle, pour lui demander son secours.

    - Mais comment le saurai-je, s'il t'arrive malheur? dit alors Jean Levau.

    Le Génie d'or rit. Tu le sauras, fit-il, crois-moi! N'as-tu pas vu que désormais nous étions étroitement liés? Je puis te parler à distance à volonté, et tu pourras souffrir à distance ce que je souffre à foison, si tu n'y prends garde. Nous sommes presque à présent, toi et moi, un même être: tu dois en être conscient. Même quand nos deux corps sont distants dans l'espace, dans la nappe astrale ils n'en forment qu'un seul, et les mêmes étoiles les meuvent, les mêmes rayons les lient. Il est difficile de te l'expliquer avec tes mots; mais il en est bien ainsi: nous sommes à présents pareils à des frères jumeaux, voire siamois! Ne l'as-tu pas compris, depuis le temps?

    - Il me semblait bien, répondit Jean Levau, qu'il en était ainsi. Mais je m'inquiète, et voudrais que nous requérions l'aide tout de suite de cette mystérieuse Vierge lunaire, s'il était possible.

    - Mais cela ne l'est pas! coupa le bon génie de Paris. Il faut en agir comme je l'ai dit: il n'est point d'alternative, tu dois me croire.

    - Bien, fit Jean Levau, et il n'ajouta rien, se tenant pour suffisamment renseigné. Sage était-il, puisque telles étaient les choses!

    Cependant le Génie d'or reprit la parole afin d'annoncer à Jean ce qu'il allait précisément faire, en le priant de l'écouter attentivement: le repaire des Gargouilles était, disait-il, en aval de la Seine, hors de Paris, à 07ma-c.jpgPuteaux, près de l'île qui porte son nom, mais on ne pouvait y accéder que depuis la Seine: l'eau, affirmait-il, y créait un leurre, et là se dressait l'atroce forteresse des Gargouilles, sur lesquelles couronné régnait Fantômas! Sa tour majeure, que nul mortel ne pouvait voir si ce n'est à la façon d'une ombre dans les nuages, faisait face à Paris, et la menaçait; mais l'essentiel de la citadelle était sous terre et, par des souterrains, se reliait à l'abîme dans lequel, jadis, les Gargouilles avaient été confinées par lui, le Génie d'or, et ses amis enchantés. C'est là, en vérité, qu'allait se rendre le noble Solcum, gardien secret de Paris, pour détruire ce repaire immonde!

    Mais il est temps, ô lecteur, de laisser là cet épisode, pour renvoyer la suite au prochain! Nous verrons alors quel feu nouveau fait briller le sceptre cosmique du Génie d'or!

  • Le sens d'une mission (Perspectives pour la République, LIV)

    Ampurias4657.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Légende du médecin-dieu, dans lequel je prétends qu'Ithälun, reine des fées, m'a raconté, au cours de mon séjour au pays des génies de France, l'histoire étrange d'un médecin divin, à même par son art de soigner l'elfe qui m'avait protégé, Ornuln.

    Je fus ému par ces paroles, même si ce qu'Ithälun me disait semblait étrangement contredire ses paroles antérieures. Mais je n'en étais plus à cela près, car ce pays plein de mystères était aussi plein de folie! Ma tête tournait, et j'avais du mal à saisir ce que j'entendais. Ainsi que je l'ai déjà énoncé, les choses se dédoublaient et se croisaient, se séparant en plusieurs voies avant de se réunir et de se mêler à nouveau, comme si, en ce monde, rien n'était parfaitement unitaire. Les hommes mêmes me paraissaient doués d'ubiquité, comme s'ils vivaient plusieurs vies à la fois, comme si le temps n'était fait que de différents lieux dans lesquels on pût se rendre à volonté, voyant plus tard des êtres rajeunis. Était-ce vraiment après son veuvage, comme on me l'avait dit, qu'Astalcalc était retourné à la cour de Tornither? Ou le temps s'étant annulé, s'était-il retrouvé au moment où il ne s'était pas encore marié? Je n'ai pas, en effet, restitué toutes les paroles étranges entendues ce jour, et Ithälun m'a suggéré que la décision d'Astalcalc l'avait fait revenir à son ancienne vie; or, elle n'en parlait pas d'une façon métaphorique, elle s'exprimait comme s'il avait réellement remonté le temps, ce qui me semble impossible, mais cela l'est-il vraiment?

    Je dois avouer au lecteur que je ne rends pas compte exactement de ce qui a été énoncé à mon intention ou autour de moi; souvent les hommes de ce pays utilisaient un langage étrange, que je ne comprenais qu'à demi, et qui faisait surgir en moi des images qui peut-être étaient fausses. Je restitue ce que montraient ces images par des mots pris de la langue commune, mais je ne sais si on peut les dire fidèles. Il faut bien, néanmoins, qu'ils s'ordonnent avec clarté, et, pour cela, il faut passer par les concepts auxquels sont accoutumés les gens. Fou est celui qui tente de restituer, par transparence, une expérience aussi singulière, car, au sein de ce pays des génies, les habitants se comprennent tous très bien, et n'ont rien de fou; mais leurs pensées ne sont pas les nôtres, ni ne s'expriment-ils de la même façon. Aussi ne peut-on créer qu'un équivalent.

    En un sens, la traduction littérale serait fausse, puisqu'elle donnerait l'impression de la confusion, qui n'existe pas du tout chez ceux qui s'expriment et vivent dans ce royaume dangereux. Même, elle ne serait qu'une manière de créer une forme mystérieuse dénuée de vie propre. Or, ce qui caractérise d'abord le pays des génies, c'est qu'il est la vie même. Du moins c'est ce qu'il m'a semblé.

    Comme le feu de l'existence y est plus nu que parmi les hommes, il paraît fugitif, incertain; mais sans l'être.

    Certes, en écoutant Ithälun, je fus surpris d'y reconnaître certains traits de la légende d'Esculape. Fou que j'étais, je crus bon de lui demander s'il y avait un rapport. Elle me répondit, alors, qu'elle n'en savait rien, et qu'elle ne connaissait absolument pas cette légende. Elle ne saisissait même pas, affirmait-elle, le sens de mes propos, ce qui m'étonna fort.

    Pour elle, en effet, le monde des mortels et de leurs contes ne correspondait pas à ce que j'en disais, mes mots étant comme vides à son âme, et ne renvoyant à rien. Si elle avait paru répéter une légende connue des hommes, elle ne l'avait point fait exprès, et peut-être était-ce moi qui l'avais comprise de cette façon. En réalité, Astalcalc était seulement un grand médecin de la cour de Tornither, qui avait fait des émules ici ou là, et qui, de maillon en maillon d'une longue chaîne, avait même essaimé parmi les mortels, les aidant dans leurs aspirations à soigner et à guérir, fondant parmi eux une belle lignée médicale. Mais elle n'en savait pas plus que ce qu'elle m'en avait dit, et elle ne pensait pas qu'on pouvait réellement donner le nom d'Esculape à Astalcalc, ni même à son fils, bien qu'il fût effectivement regardé à son tour comme un dieu par de nombreux mortels.

    Stupéfait, je me tus. Je me demandai, une fois de plus, si elle ne se moquait pas de moi.

    Se pouvait-il que ce royaume des génies ne fût qu'un passé immortalisé et figé, une ombre dans laquelle je croyais vivre?

    Mais cela importait-il vraiment? Ce qui comptait, je le sentais, était d'accomplir la mission qu'on m'avait impartie, d'exécuter la tâche que l'on m'avait confiée, et qui était bonne parce qu'elle aussi apportait une forme de guérison. Seule la portée morale de mon action, je le saisis soudain, avait une vraie importance. Les questions sur ce qui existait ou non, et de quelle manière, n'étaient que secondaires.

    Jusqu'aux récits d'Ithälun n'étaient là que pour m'aider à diriger mon cœur, et non pour nourrir mon âme d'une vaine érudition. Astalcalc devait m'encourager à agir, et me rassurer sur le sort d'Ornuln. Il ne me serait pas présenté, peut-être. Je ne pourrais pas me vanter de l'avoir rencontré - car tel n'était pas le but de mon immortelle!

    (À suivre.)