Génie doré de Paris - Page 5

  • L'Ultime Colline (Perspectives pour la République, XVIII)

    Flying_Car_by_husseindesign.jpgCe texte fait suite à celui appelé Les Véhicules volants, dans lequel je raconte m'être extasié devant des véhicules qui avançaient au-dessus du sol sans moteur ni ailes et avoir demandé au Génie d'or (qui m'avait enjoint à scruter l'horizon occidental pour trouver une mystérieuse Ultime Colline), quelle était la nature de ces étranges voitures.

    Le Génie d'or demeura un moment silencieux. Était-il déçu que je n'eusse pas cherché davantage ce qu'il m'avait montré à l'horizon? À la fin, il dit: « Ce sont des véhicules que nous utilisons, et que tu pourras emprunter lors de ta mission. Ils fonctionnent au moyen d'une énergie mystérieuse que nous appelons l'anha, et qui est celle qui fait croître les plantes. Nous l'en avons arrachée et soumise à notre volonté, et elle peut jusqu'à un certain point soulever nos véhicules, voire nous-mêmes, dans les airs. Cette sorte de feu qui ne consume rien et diffuse une étrange et douce odeur est un don précieux des dieux, qui nous en apprirent les secrets; un jour peut-être les hommes mortels le connaîtront aussi, et leur science fera alors d'immenses progrès, car la maîtrise de cette force est de celles qui ne vicient pas l'air, ne le remplissent point de cendres. Aucun son important n'en sort, si ce n'est un léger souffle, un murmure curieux, qui est le langage des êtres qui vivent dedans, et que l'œil mortel ne voit pas. Toutefois, ô mon ami, as-tu trouvé ce que je voulais que tu cherches? »

    Faisant tourner ses mots dans ma tête, je me rendis compte que j'avais brièvement été surpris du silence avec lequel ces véhicules glissaient dans l'air, comme s'il se fût agi d'un rêve; et quelques secondes après le passage du second véhicule, un flux curieux, sentant la fleur, était parvenu jusqu'à mon nez.

    Je songeai aussi à l'éclat doux de la carrosserie - si on peut la nommer telle -, pareil à celui de l'argent, mais qu'on n'eût pu croire froid et dur, et qui semblait palpiter d'une certaine chaleur.

    Puis je me repris, et reportai le regard vers l'horizon occidental. Je me concentrai, et vis, à la fin, derrière une brume bleue, une élévation singulière, dont la forme arrondie suggérait un dôme, ou la partie supérieure d'une énorme planète. Là, compris-je soudain, devais-je me rendre: là attendait-on que je me rendisse! Là était le secret de la réunion des Trois, et le retour à la vie de l'Homme Divisé, et donc, le salut du royaume enchanté, où je me trouvais, et la fin du danger qui le guettait. « Est-ce là? » demandai-je en connaissant la réponse. « Oui, me répondit le Génie d'or. Oui, c'est là; tu sais; tu as vu. Il faut que tu t'y rendes.

    - Seul?

    - Avec toi se rendra celle qui t'a accueilli dans son navire, ô Rémi: Ithälun la belle, ma fidèle amie, revenue dans notre règne pour t'aider à surmonter tes épreuves. »

    Je levai les yeux vers la guerrière étincelante, et, aux mots du Génie d'or, elle reluit de plus belle, faisant rayonner d'elle une clarté étonnante, et sa chevelure même me parut de lumière, et ses yeux pleins d'étoiles.

    « Quand partons-nous? demandai-je, rendu courageux par l'abord de l'immortelle.

    - Ah! fit le Génie en riant. La beauté d'Ithälun t'impressionne, et, peut-être, tu as hâte de te retrouver seul avec elle. Mais ne t'y trompe pas: elle ne sera à tes côtés que pour te guider vers ta mission. Crains sa force, qui peut t'abattre d'un seul coup de poing – bien qu'elle ait les doigts fins, et légers, et transparents. Elle t'aidera dans les périls qui t'attendent, et à passer les gouffres qui s'étendront sous tes pieds. Et voici que vous partirez dès demain, à l'aube, et qu'il faudra que d'ici là, tu te sois bien reposé.

    - Mais je ne comprends pas, dis-je; pourquoi ne viens-tu pas avec moi?

    (À suivre.)

  • Degolio XCII: le départ du Génie d'Or

    12553110_736026289862572_126135156635603321_n.jpgDans le dernier épisode de cette étonnante geste, nous avons laissé le Génie d'Or, gardien secret de Paris, alors qu'il s'apprêtait à passer le seuil sacré du sanctuaire de Cyrnos pour séjourner quelque temps auprès de sa Dame, princesse de la Lune, et que ce héros faisait ses adieux à ses amis. Car ce seuil menait à l'autre royaume, où vivait la belle Ithälun.

    En riant, le Génie d'Or embrassa avec chaleur le Cyborg d'argent, qui avait été brièvement soigné par Tilistal, durant l'entrevue avec Cyrnos; et à vrai dire il n'était point encore totalement guéri, mais il avait tenu à être présent lors du départ du Génie d'Or. Car voici! son bras avait été en partie reconstitué, mais il restait encore des opérations à subir, de la part des Nains guérisseurs du médecin royal.

    Puisses-tu garder toujours la noble cité de Bonifacio et la porte des ténèbres et du Lestrygon, dit le fils de la Lune; et puisses-tu, aussi, conserver toujours ta belle âme, pleine de fraîcheur et renouvelée après les terribles épreuves que tu subis!

    Le Cyborg d'argent, à ces mots, baissa la tête pour cacher les larmes qui coulaient de ses yeux.

    Puis Solcum s'inclina vers Cyrnos - qui le dominait de plus d'une tête, si grand était-il! Et il dit: Merci, noble roi, pour ton accueil et ton secours. Merci à tes hommes, que je n'ai pu revoir, et qui m'ont secondé dans mes entreprises. Merci à ton pays tout entier, dont le souffle m'a ceint de douceur. Et sois béni en ton royaume terrestre, et sois sûr que je parlerai glorieusement de toi aux tiens laissés dans l'empire céleste, quand je serai à nouveau en leur compagnie. Et sache qu'ils seront heureux de te savoir tel que tu es, fort et sage et digne de ton haut lignage, même s'il leur semble que tu l'as renié lorsque tu es venu fonder sur Terre cette colonie. Ils seront plus prompts, une fois qu'ils m'auront entendu, à souhaiter ton retour, et à te conseiller, s'ils en ont l'occasion, de laisser ton sceptre à ton fils, Captain Corsica!

    Celui-ci leva la tête, quand il s'entendit nommer. Ses yeux brillèrent. Il regarda son père, et vit, dans le regard de Cyrnos, un feu soudain, sombre et profond. Une ombre même passa sur son visage. Il savait que le Génie d'Or, en vérité, délivrait un message des êtres célestes, des anges. Qu'il lui parlait au nom de ses anciens frères, demeurés dans la sphère de la Lune. Et il ne savait s'il devait prendre cette hardiesse avec hauteur ou s'humilier devant ce messager.

    Le fils de la Lune parut alors plus grand, et Cyrnos plus petit. L'autorité des gens d'En Haut luisait sur le front du Génie, amplifiant sa présence.

    Il ajouta: Mais je ne parle pas en mon nom propre, ô roi! J'espère que tu ne crois point autre chose. Je n'ai pas, comme génie de Paris, d'autorité sur Cyrnos, et tu restes libre d'agir comme bon te semble. Pour moi, je te sais d'abord un gré infini de tes bienfaits.

    Le vieux roi répondit: Allons, Solcum, pars, à présent. Car tes mots m'ont causé du déplaisir. Suis-je trop jaloux de mon sceptre? Malgré l'amitié qui nous lie, il m'est difficile d'avoir entendu tes paroles en mon royaume propre, th.jpget devant les miens. Je sais que tu n'as pas parlé mû par un sentiment vil, et que ton intention était bonne, pleine d'amour même pour moi. Mais tu restes le serviteur des puissances d'En Haut, et il ne m'est point aisé d'être rabaissé dans mon propre palais, fût-ce par un tel message.

    Ne dis point, je te prie, que j'ai de l'orgueil; car s'il est vrai que même face à un être du Ciel, je ne descendrais pas de mon trône, dans la grande salle de ma maison, il en est ainsi parce que j'ai reçu mon sceptre et ma couronne d'une entité plus haute encore, et que mon règne a été agréé. C'est une chose qui ne doit pas être négligée des immortels lunaires, si le dire est permis. C'est une chose qu'ils doivent apprendre, s'ils l'ignorent.

    Et en disant ces mots le roi Cyrnos lançait, de ses yeux, des éclairs. Il avait, sur lui, un air de défi.

    Mais cet épisode long doit s'arrêter ici, ô lecteur: et la prochaine fois, poursuivre cet étrange dialogue entre Cyrnos et le Génie d'Or.

  • Les véhicules volants (Perspectives pour la République, XXVII)

    www.juergenrau.com-0043.2015.12.24.01-flying-car-design-fog-spaceship-concept-art-sci-fi-juergen-rau.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Mystère des plateaux d'argent, dans lequel je racontais avoir vu une sorte de procession de six jeunes gens portant des plateaux d'argent surmonté d'étranges symboles, à la fois vivants et lumineux, et m'être entendu dire par un homme appelé le Génie d'Or que cette procession était le reflet d'un mal qui étreignait ce royaume enchanté et qui consistait en la division en trois d'un homme dont l'identité ne me fut pas révélée. Comme je demandai qui connaissait le secret de la réunion de ces trois parties:

    - Le connaissent les trois dames qui vivent au-delà de l'Ultime Colline, repartit le Génie. Et elles disent qu'elles ne le révèleront qu'à un mortel. Tu dois y aller.

    - Mais quelle est cette Ultime Colline? demandai-je. Et pourquoi ne le révéleront-elles qu'à un mortel?

    - Pour ta seconde question, elles te le diront peut-être elles-mêmes. Est-ce lié à ce qui différencie les mortels des génies, à leurs qualités propres, méconnues de ceux qui rêvent naïvement de l'immortalité dans le monde élémentaire que nous-mêmes connaissons, mais par lesquelles l'homme s'avérera être plus grand que les démons? Je le suppose. Quant à l'Ultime Colline, elle est celle que tu peux voir si, à travers la fenêtre, tu regardes vers l'ouest. Lève les yeux, approche-toi, et fixe ton regard au fond de l'horizon. »

    Ainsi fis-je. Je ne voyais rien de significatif. Devant moi s'étendaient des collines, et au loin étaient des montagnes qui devenaient bleues et légères, à force d'éloignement. Le soleil déclinait peu à peu, baignant le monde d'or, toujours entouré d'étoiles étrangement visibles en même temps que lui, comme s'il n'avait pas le pouvoir d'effacer leur clarté, bien qu'il ne parût pas faible en quoi que ce fût.

    Mon attention fut attirée par un détail curieux, à terre. Un véhicule bizarre s'avançait, plutôt lentement, sur la verte prairie, dont les herbes ondulaient à la brise du soir. Je pensai d'abord qu'il s'agissait d'une voiture automobile telle que les hommes les utilisent dans leur monde, bien que je ne visse pas de route; mais un élément singulier vint me faire mentir. Il était comme suspendu au-dessus du sol, comme je pus m'en apercevoir lorsqu'il franchit le col d'une petite colline: bien que rasant le sol, il laissait entre lui et celui-ci un espace vide, dans lequel n'était aucune roue. Je crus voir un arc-en-ciel s'y dessiner, mais quand le véhicule disparut derrière la colline, l'arc-en-ciel s'en alla aussi.

    Sur ma droite, mon attention fut attirée par un autre véhicule du même type: oblong, ou ovoïde, et pourvu d'un étrange panneau ivoirin en son milieu, juste derrière le pilote qui se tenait dans une sorte de creux, assis sur un siège; mais cette fois il était très au-dessus du sol, même s'il n'atteignait pas une altitude élevée. Et il fondit soudain sur la terre, et je crus qu'il y allait s'écraser, mais au dernier moment il fut amorti comme par un coussin d'air, et un éclair d'or jaillit: la pression avait dû être trop forte.

    Je dus me rendre à l'évidence: sans ailes, et à une allure faible, des sortes de véhicules volants existaient dans ce monde, et étaient communément utilisés. Je compris alors que l'espèce de panneau courbe qui se dressait derrière le passager et pilote était une voile, qu'il prenait le vent et poussait dans un sens ou dans l'autre le véhicule; d'ailleurs je la vis s'orienter différemment selon les virages ou les élans vers le haut de ce véhicule qui était à ma droite, et qui maintenant passait devant moi.

    Voyant que je le fixai des yeux, le pilote, qui avait une chevelure blonde qui en volant au vent jetait de petits éclats brillants, se retourna vers moi, me vit, et me fit un salut de la main en prononçant un mot, que je n'entendis pas. Puis il sourit, et continua son chemin, s'enfonçant parmi les maisons entourées de feuillages et de fleurs, où il disparut.

    « Mais comment font-ils ? » demandai-je.

    (À suivre.)

  • Degolio XCI: la porte des étoiles

    gatekeepers.jpgDans le dernier épisode de cette geste du Génie d'Or, nous avons laissé celui-ci alors qu'il venait de terminer le récit de ce qu'il avait appris en regardant dans le fond des yeux de l'Homme-Dragon, Estordül, que lui et ses amis arrivaient en vue du palais de Cyrnos, et que Sainte Apsara lui demandait s'il s'apprêtait à les quitter, à présent.

    Il répondit: Oui, étoile d'or; oui, Talaniel (car tel était son nom, et il l'avait lu dans l'air qui s'exhalait d'elle: des profondeurs de son souvenir - de sa mémoire d'une autre vie -, il y était apparu en lettres lumineuses)! Peut-être je reviendrai. Mais il faut que je retourne parmi les mortels, et à Paris, qui est la ville que je protège. Fantômas s'y trouve, il y lève une armée, il enrôle des gargouilles, et elles débordent de la Seine et envahissent les rues. Pour le moment elles sont encore faibles et les mortels parviennent à les repousser. Mais ils auront bientôt besoin de moi. De grandes gargouilles, aux forces décuplées, surgiront des profondeurs, et seul un maître des arts occultes, tel que je suis, pourra les renvoyer dans leur abîme.

    Et voici! Captain Corsica, ajouta-t-il en se tournant vers ce dernier, je vais aller voir Cyrnos ton père, et lui demander la permission d'emprunter la porte secrète du Sanctuaire, celle qui mène au pays divin; car je veux, avant de revenir à Paris, rendre visite à ma Dame, Ithälun la belle, et prendre conseil et repos auprès d'elle.

    - Mais n'arriveras-tu point trop tard, dès lors, à Paris? intervint le Cyborg d'argent.

    Le Génie d'or répondit en souriant (comme le montrait l'éclat accru de sa visière): Non, ami; car dans le time_travel_odyssey_by_kancano-d4yov2l.jpgpays de ma Dame, je connais les voies par lesquelles le temps de la Terre se remonte. Là, ne le sais-tu pas? le passé n'est qu'un endroit où l'on peut se rendre. Mais je ne dois pas t'en dire davantage. Je ne puis savoir si tu es prêt à entendre ces choses. D'ailleurs Cyrnos les sait, et il te les révélera en temps voulu, s'il le juge utile.

    - Moi, il m'en a déjà dit quelques mots, dit le héros de la Corse libre. Il en sera donc fait comme tu veux, Solcum; et nous irons voir mon père, et je suppose qu'il te laissera emprunter cette voie divine.

    Ayant dit ces mots, ils se levèrent et descendirent du vaisseau, car ils étaient arrivés. Ils se rendirent auprès de Cyrnos heureux de les revoir, et la demande du Génie d'Or fut prononcée.

    Elle fut agréée, bien que le Roi feignît de ressentir du chagrin d'être trop rapidement privé de la présence de ce nouvel ami. Le Génie d'or répondit qu'en vérité, il risquait de devenir encombrant, ayant avec lui trop de couleurs de la Dame de la Lune, dont Cyrnos depuis si longtemps s'était exilé! Ils rirent, car ce n'était là que plaisanteries légères et jeu de paroles, sans qu'on fût dupe des sentiments qui étreignaient les cœurs. Et le grand Cyrnos se leva, et tous accompagnèrent le Génie d'or jusqu'à la porte mystérieuse.

    Sur le seuil, ils s'embrassèrent, et se jurèrent amitié éternelle. Et le Génie d'Or regarda dans les yeux longuement Sainte Apsara, comme si un lien spécial les unissait; et il fit de même avec Captain Corsica, mais le lien était différent: car il ne renvoyait point au passé, ni à un secret lignage commun, mais à l'avenir et à l'amour qui était désormais entre eux et les rendait frères dans leur cœur et les rendrait frères de sang dans une autre sphère - où, étrangement, le sang n'existe plus, mais est remplacé par de la lumière, s'il est possible. Que celui qui peut comprendre comprenne.

    Mais cet épisode commence à être long et on en saura davantage sur les adieux que les héros se firent une prochaine fois.

  • Le mystère des plateaux d'argent (perspectives pour la République, XXVI)

    Graal-détail.jpgCe texte fait suite à celui appelé Une Cité végétale, dans lequel je racontais être entré dans une cité mêlée au végétal, et même faite entièrement de végétal, dont jusqu'aux pierres étaient imprégnées de fibres vivantes.

    La végétation qui recouvrait tout n'était point envahissante, mais pareille à un tapis moelleux, et luisant, rappelant les jardins artificiellement créés par les hommes. Certaines parties rappelaient, peut-être, les jardins à la française, mais le jardin anglais et, plus encore, japonais, on s'en doute, étaient mieux représentés. Toutefois il m'arriva de me demander s'il ne s'agissait pas d'une tapisserie jetée sur le sol et créée par des géants, tant c'était un paysage irréel.

    Mais le paysage, que je connus plus largement par la suite, ne fut pas le plus beau de cette visite. Dès que nous fûmes entrés dans la maison, la dame nous fit étendre sur des couches d'un gazon doux et tiède, parsemé de fleurs odorantes, et s'y trouvaient des coussins d'une matière que je ne saurais définir, rappelant la soie. Alors les trois êtres me regardèrent, et attendirent; ils semblaient attendre que je parlasse. Mais je ne savais que dire. Je craignais de poser des questions stupides.

    Soudain, une porte s'ouvrit. Et voici! trois jeunes filles d'une merveilleuse beauté s'avancèrent, chacune portant un plateau d'argent. Trois jeunes hommes tout armés les suivaient, portant des flambeaux.

    Sur le premier plateau était une coupe d'or ciselée, sertie de pierres précieuses; et son contenu jetait une grande clarté. Sur le second plateau était une épée brillante, dans un fourreau d'ivoire, où étincelaient de l'or, des diamants et des perles; au pommeau de l'épée était un splendide cristal vert.

    Sur le troisième plateau était un cœur palpitant, rouge et clair, et comme laqué, mais se mouvant aux lueurs qui l'entouraient.

    J'étais stupéfait. Les six jeunes gens passèrent devant moi sans que j'osasse dire un mot.

    Je me demandais à qui avait appartenu ce cœur, et s'il était encore vivant, puisqu'il battait encore. Et si l'épée lui appartenait aussi, et la coupe. Mais aucune question ne sortit d'entre mes lèvres sèches. Les six jeunes gens passèrent, et disparurent par une porte. Les trois êtres qui m'avaient amené me regardaient, et regardaient aussi la porte laissée vide par où s'en étaient allés les six jeunes gens, et ne disaient rien. Segwän soupira et alla fermer cette porte qu'ils avaient empruntée.

    Elle revint, s'assit, et fixa sur moi son regard. J'en fus extrêmement embarrassé. Je baissai les yeux. Quand je les relevai, elle regardait ailleurs, par la fenêtre: elle s'était rouverte, et l'on voyait les collines verdoyer. Des formes étranges passaient sur l'herbe, comme des voitures, mais auxquelles je ne vis aucune roue. Des êtres merveilleux, de la race de Segwän et de son fils, y étaient assis. Je n'aurais su dire si elles glissaient sur ou au-dessus du sol, ou si leurs roues m'étaient cachées. Mais je songeai à nouveau aux six jeunes gens. Et je murmurai: « Mais qu'est-ce que cela veut dire? »

    Le guerrier d'or me regarda et dit: « Écoute, Rémi, je m'appelle Solcum, et l'on m'appelle fréquemment le Génie d'Or. Tu es ici dans un royaume perdu, demeuré de temps anciens, et pur. Il est en danger, parce qu'un homme a été divisé en trois: nous n'avons gardé de lui que sa coupe, son épée et son cœur. Et le secret de leur réunion doit être retrouvé. »

    Je murmurai encore: « Mais qui le connaît? Et quel rapport avec moi?

    (À suivre.)

  • Degolio XC: de retour vers Cyrnos

    Giacomo-Balla-Planet-Mercury-passing-in-front-of-the-Sun-3-.JPGDans l'horrible dernier épisode de cette sinistre série, nous avons laissé le Génie d'Or alors qu'il évoquait ce que les yeux de l'Homme-Dragon lui avaient révélé sur sa naissance et le triste destin de Noscl. Il parlait d'une entité qui s'était réincarnée en lui et qui était née avant l'apparition de la Terre. Et voici qu'il continua son effroyable récit:

    Et, il faut le savoir, c'est de cette entité que Fantômas a tiré ses pouvoirs: il en est un disciple. Ce n'est pas un hasard si Fantômas s'est efforcé de bâtir un règne en Corse, aux portes du royaume de Cyrnos. Il avait avec cette terre un lien particulier.

    Durant le siège de Noscl, il y eut d'autres abominations commises, dont l'œil d'Estordül contenait encore le reflet, mais il n'est pas en mon pouvoir de les révéler. Il suffit que j'aie livré cet épisode atroce, l'un des plus terribles de l'histoire de Noscl, et l'un des plus sombres de celle de la Terre; car c'est aussi par le chagrin créé par ces horreurs que Noscl est tombée, et que les survivants décidèrent de partir pour oublier leurs peines - ou de se tuer s'ils ne voulaient plus avoir à faire aux dieux qui avaient, mystérieusement, ordonné ces événements.

    Car les dieux voulaient que les hommes de Noscl s'en fussent sur la planète de leurs frères restés au ciel, mais beaucoup refusèrent parce qu'ils pensaient qu'ils les y contraignaient par des procédés ignobles, relevant du chantage. Or il n'en est rien, ce n'est pas réellement ainsi que cela s'est passé. Mais, de Mardon, roi de l'Orc, venaient divers mensonges, qui se glissèrent dans leur âme et leur donnèrent ces fausses pensées. Le désespoir s'empara d'eux, et l'énigme de l'existence les jeta dans l'abîme, où la main de Mardon les cueillit, où il les reçut, et où, après avoir cru y être délivrés de leurs souffrances, ils les virent redoubler, bien qu'ils ne le crussent point possible.

    Sachez, néanmoins, que notre action d'aujourd'hui et le récit que je vous fais ont une vertu, et que leurs effets soulagent ces hommes et ces femmes de leurs peines. Je ne peux vous dire comment. Mais en ce moment même des hommes célestes, armés, ailés de feu, si on veut, pénètrent les défenses des fils de l'Orc et y font un jour spaceships-flying-towards-the-beautiful-sunset-48735-400x250.jpgpour plusieurs hommes que jadis saisirent leurs griffes. Et vous pouvez les voir, pareils à des étoiles filantes, traverser le ciel, s'enfoncer dans l'Ouest, où le soleil se couche, et y rejoindre l'astre de Mercure!

    À ces mots, les autres regardèrent; et ils virent qu'il en était bien ainsi. Ils en furent moult émerveillés. Le Cyborg d'argent entendit un grand soupir; il vit des larmes tomber silencieusement des yeux de Sainte Apsara. Mais le soupir semblait être venu du dehors. Il regarda encore le ciel, et devant le Soleil couchant, vers l'astre de Mercure, qui brillait, étincelle d'or servant au Soleil de messagère, il vit cinq traits de lumière, qui étaient les anges portant dans leurs bras les hommes qu'ils avaient sauvés. Bientôt ils disparurent dans la clarté de l'Ouest.

    De longs instants les quatre restèrent muets.

    Puis ils virent paraître la combe verdoyante dominée par le château de Cyrnos.

    Sainte Apsara regarda le Génie d'Or et dit: Vas-tu nous quitter, à présent, Solcum?

    Mais il faudra, pour connaître la réponse du Héros, attendre une fois prochaine, qui verra effectivement Solcum s'en aller par la porte du Sanctuaire.

  • Une cité végétale (XXV)

    lothlorien_by_cg_warrior-d1ewk6h.jpgCe texte fait suite à celui intitulé Le Village champêtre, qui évoquait ma découverte, au-delà d'une grotte, alors que j'y étais guidé par une dame appelée Segwän, d'un village champêtre.

    La dame nous fit entrer dans sa maison. Je remarquai alors que ce que j'avais pris du dehors pour de la pierre n'en était pas; les murs étaient en bois, mais d'un bois dur et lisse, comme de la pierre. Mais j'eus une autre surprise quand je m'aperçus qu'ils étaient enracinés dans le sol et étaient comme l'intérieur d'un arbre énorme, dont le tronc se fût évidé sans qu'il mourût, qui eût étiré et déroulé son tronc pour abriter des êtres. Et les fenêtres étaient des failles dans l'étendue lisse et unie de ce tronc déroulé, et ce n'était point du verre, qui les protégeait, mais une fine membrane végétale, transparente et claire, semblable au pétale du lys, mais plus fine encore. Et ce qui m'émerveilla davantage, s'il est possible, ce fut les lampes - pour certaines, allumées. Car elles étaient engoncées dans des branches longeant la paroi, comme si elles en fussent nées à la façon de fleurs, ou de fruits. Et elles étaient semblables à des globes lisses. Essentiellement blanches et jaunes, elles pouvaient aussi, selon les endroits, être rouges, bleues et violettes.

    Dans ce pays étrange les fleurs et les fruits luisaient, et on s'en servait comme de lampes!

    L'ensemble faisait presque comme un arc-en-ciel, car les couleurs du spectre étaient toutes présentes. Des nuances de bleu, de rouge, de jaune étaient visibles, et le blanc même était tantôt cristallin et pur, tantôt tendant au beige, et cassé. J'en étais ébloui.

    Les habitants de cette ville s'étaient-ils construits leurs maisons en dirigeant les arbres et en développant la lumière que captent leurs fleurs, et qui leur donne leurs couleurs? Comment eussent-ils fait une chose pareille? Lorsque je le leur demandai, la royale Segwän sourit et dit: « Mais le plus simplement du monde: en captant la clarté des astres! Comme vous captez des vents dans des voiles, nous attrapons les rayons des planètes et les enfermons. Les arbres nous y aident, car ils servent d'intermédiaires. Ils sont nos instruments. Nous leur en sommes infiniment reconnaissants. Car ils comprennent ce que nous leur disons, et ils sont nos amis, autant que nos serviteurs: ils nous sont pareils à ce que sont pour vous les animaux domestiques. »

    J'avoue n'avoir pas bien compris ce qu'elle me disait. Mais ce que je vis ensuite ne l'en confirma pas moins. Car quand j'entendis cette noble dame prononcer des mots dans une langue étrange, qui m'était inconnue, j'eus la surprise de voir plusieurs branches apposées à la paroi frémir, et les lampes qui étaient au bout commencer à scintiller.

    Plus tard, me confirmant l'esprit présent des arbres, à un autre mot de la dame une fenêtre se ferma complètement, non par un volet posé à l'extérieur, mais par le rapprochement des bords, et par l'union des parties qui dans la paroi lui servaient de cadre. Je ne doute donc pas que les êtres qui m'avaient invité dans cette cité étrange commandaient aux arbres et avaient le pouvoir d'éveiller leur âme endormie.

    Certainement, il devait en être ainsi des bêtes, pensai-je; et j'eus l'occasion, ultérieurement, de le vérifier. Je me demandai s'ils avaient ce pouvoir aussi pour les pierres, les rochers. Mais il me fut difficile, pour le coup, de le vérifier, car au cours de mon voyage, je ne vis que rarement des rochers nus. Tout était recouvert d'une nappe végétale, au moins sous la forme d'une mousse épaisse, et les quelques roches nues que je vis étaient traversées de racines et ne semblaient que des noyaux servant de bases aux arbres les plus imposants, dont le tronc même paraissait le plus minéralisé, le plus proche de la pierre. Il s'agissait des plus anciens, assurément. Ainsi, même ce monde fabuleux était soumis à l'évolution générale de la Terre, qui est celle de la minéralisation; mais elle le faisait infiniment plus lentement que les parties que je connaissais, et où vivent les mortels. Ce monde semblait le souvenir d'une époque immensément reculée, et dont bien des historiens à vrai dire doutent.

    (À suivre.)

  • Degolio LXXXIX: le terrible secret de l'Homme-Dragon

    devil_eyes_by_dibujante_nocturno-d794z0g.jpgDans le dernier épisode de cette série retraçant la geste du Génie d'Or, gardien de Paris, nous avons laissé celui-ci alors qu'il s'apprêtait à révéler à ses amis la véritable nature de l'Homme-Dragon, qu'il avait vue au fond de son âme en le regardant dans les yeux. Il dit:

    Or donc, comme Captain Corsica l'a deviné, lorsque j'ai regardé dans le fond de ses yeux, des images du passé me sont apparues, en lui souvenirs vivaces.

    Ils remontaient au temps où Noscl était encore une cité riche et glorieuse. Sainte Apsara n'était alors qu'une enfant.

    Le véritable nom de l'Homme-Dragon est Estordül, et son père se nommait Atlocor. Il était un guerrier énorme, ce que les mortels nommeraient un géant. Avec les siens, il attaquait sans relâche les remparts de Noscl, tuant les Immortels qui s'opposaient à lui, et de grandes batailles eurent lieu, où beaucoup de sang fut versé. Mais le plus triste est que des filles de Noscl furent capturées par ces fils de l'Orc et qu'ils les emmenèrent et les réduisirent en esclavage et les contraignirent à engendrer par eux une nouvelle race de guerriers, doués de pouvoirs étonnants: car ces unions forcées étaient accompagnées de sortilèges, se déroulaient selon un rituel magique. Et c'est là qu'apparaît en entier l'horreur de la chose, car en naissant les fils de ces monstres, trop grands et trop affamés, tuaient leurs mères, les déchiraient et les dévoraient.

    Je ne puis décrire les douleurs atroces qu'elles eurent à subir, et le deuil de leurs pères, de leurs frères, de leurs maris, qui finirent par apprendre ce sort et ne parvenaient pas, hélas! à délivrer leurs filles, sœurs, femmes, malgré les assauts qu'incessamment ils lançaient contre la forteresse de l'Ennemi. Et ils en étaient désespérés, et leur souffrance en était immense, et résonnait jusqu'au fond du ciel et faisait trembler et pleurer jusqu'aux étoiles; Dungeons-And-Dragons-Concept-Art-8-Wallpaper-Background-Hd-1024x583.jpget beaucoup d'entre eux, voyant qu'ils ne prenaient pas le dessus, se tuèrent de leurs propres mains en lançant des imprécations contre les dieux, puisqu'il avaient permis que de telles choses advinssent.

    Pourquoi le permettaient-ils? Pourquoi permettent-ils encore que surviennent tant d'atrocités? Il n'est pas dans mon pouvoir de le dire. Je crois le savoir, mais à cet égard de vaines pensées peuvent faire plus de mal que de bien: la sagesse divine est quelque chose qu'il faut sentir en soi, qui doit monter des profondeurs, et non descendre de la tête creuse, pleine de pensées illusoires, des êtres doués de raison.

    Et les guerriers immortels, pris au piège de leur souffrance, furent entourés des fils de l'Orc, qui les décimèrent, ou les capturèrent pour les torturer et leur montrer les souffrances de leurs filles, sœurs et femmes, car ils prenaient plaisir au malheur des autres, et en tiraient, abominablement, une joie et une force.

    La conscience de ces choses vint à Estordül dès le lendemain de sa naissance, par une opération secrète qui fit passer l'âme de son père dans son corps renouvelé, rajeuni par le don de sa mère. Avant de venir au jour, il était tel qu'une bête sauvage, un fauve, mais d'une étonnante vigueur; la nuit qui suivit le vit investi de l'esprit de son th.jpgpère, et rempli de ses souvenirs et de sa connaissance. Telle était la manière de ces êtres de se reproduire et de se pérenniser tout en progressant continuellement: ils se déplaçaient de corps en corps en engendrant de nouveaux corps par la capture d'êtres autres, immortels voire mortels; telle était leur sorcellerie, et telle elle est encore. L'Homme-Dragon est un être abominable, à la fois violeur et tueur de sa mère et père de son père. Il n'a rien de bon en lui: sa corruption est illimitée. C'est un secret effroyable, qu'il m'a involontairement révélé, quand j'en ai distingué le souvenir dans son regard fou.

    Car cela l'a rendu tel, que de renaître de cette façon. Cela l'a rendu insensible à la pitié, et en même temps cela lui a donné des pouvoirs énormes: car c'est un des mystères de l'initiation démoniaque, qu'elle aboutit à ce résultat paradoxal! Ces opérations, en effet, ont ajouté, à l'esprit de son père, l'esprit du fondateur secret de sa lignée, et par delà celui d'une entité abjecte, qui par son ancienneté gagne le droit, si elle vit sur Terre, de régner sur toutes les autres, mais qui, si on s'en remettait à son sens de la justice, devrait plutôt être projetée dans l'abîme et y être enchaînée à jamais. Elle porte en elle le souvenir d'une naissance cosmique, antérieure à la Terre; mais elle porte aussi les marques d'une corruption effroyable, inouïe, inconnue des hommes.

    Mais le lecteur, certainement éprouvé par ces épouvantes, devra attendre une fois prochaine pour connaître la suite de ces mystères.

  • Le village champêtre (perspectives pour la république, XXIV)

    123291.jpgCe texte fait suite à celui intitulé La grotte mystérieuse, dans lequel je racontais être allé dans une grotte étrangement éclairée par des lampes dont on me jura qu'elles étaient faites par des êtres qui capturaient la clarté des astres. À l'intérieur d'une entre elles, je vis un tout petit être vêtu d'argent, ou d'or, et je reculai, effaré.

    Puis je vis des nains circuler et caresser les lampes. Ils étaient petits, mais sans l'être autant que les hommes qui vivaient dans les lanternes, et ils avaient des barbes, et leurs yeux enfoncés luisaient d'un vif éclat. Ils étaient vêtus de pourpoints dont les couleurs étaient variées: l'un était rouge, l'autre jaune, le troisième violet, le quatrième vert, et le cinquième bleu. La dame m'expliqua que c'était là les êtres qui forgeaient ces lampes et capturaient les rayons célestes. Je lui demandai ce qu'ils faisaient, et elle me répondit qu'ils s'occupaient des lampes, qu'ils étaient préposés à leur entretien. Je remarquai que celles qu'ils touchaient avaient un éclat aussitôt rehaussé.

    La manière dont ils s'y prenaient devait néanmoins me rester inconnue, car, à ma question, la dame répliqua qu'il s'agissait d'un lourd secret. À son ton, je compris qu'elle n'en dirait pas davantage.

    Les nains s'éloignèrent, s'occupant des lampes que nous avions croisées, et qui étaient derrière nous. L'un d'entre eux, en passant près de moi, me jeta un clin d'œil. Il semblait plein d'ironie. Se moquait-il? Je continuai mon chemin.

    Nous sortîmes de la grotte. De l'autre côté se trouvait un vallon, traversé par une rivière qui s'élargissait en un lac. Une maison grande et ornée s'étendait au bord de ce lac, entourée d'autres plus petites. « Voici ma demeure! » dit Segwän à mon intention.

    Je me demandais d'où venait la clarté qui emplissait tout. Le ciel semblait contenir des lanternes innombrables, suspendues à un plafond invisible bleu azur, et assez brillantes pour qu'on y voie comme en plein jour; la rivière et le lac scintillaient sous leur éclat, et j'étais aveuglé. Les lanternes eussent pu être des étoiles, si elles n'avaient pas été si proches: il me semblait qu'en montant sur un des arbres qui se dressaient sur les pentes du vallon, j'eusse pu les saisir. Elles avaient un éclat digne du soleil, à elles toutes.

    Mais elles avaient aussi un étrange éclat végétal, comme s'il se fût agi de fleurs lumineuses ayant poussé dans les hauteurs, plus que de lampes artificielles. Je n'eusse su l'expliquer mais je ne voyais rien en elle de métallique, et elles semblaient vivantes, palpitantes. Je m'en étonnai ouvertement, mais mes compagnons ne dirent rien. Je fus encore plus surpris quand je reconnus, dans la disposition de ces lampes, les figures zodiacales. Pourquoi avait-on cherché à imiter le ciel nocturne? me demandai-je. Je songeai que les nains devaient s'être aussi occupés de ces luminaires. Je doutai néanmoins qu'ils pussent voler dans le ciel!

    Nous continuâmes notre chemin jusqu'à arriver à la maison, plus grande que je ne m'en étais rendu compte de loin: il s'agissait d'un palais. Avec les plus petites qui l'entouraient, elle formait une sorte de bourg. Mais des jardins les entouraient toutes, et il s'agissait d'un bourg champêtre.

    La végétation était tellement épaisse qu'on ne distinguait pas les formes de ces maisons; on voyait des toits, mais sur lesquels étaient des terrasses de fleurs, et les murs disparaissaient eux aussi sous un entrelacs de plantes diverses, que d'ailleurs je ne reconnus pas. Mais je supposai qu'il s'agissait d'une sorte de lierre, ou de vigne vierge.

    (À suivre.)

  • Degolio LXXXVIII: les origines de l'Homme-Dragon

     5438696b78529.jpgDans le dernier épisode de cette formidable série, nous avons laissé nos quatre héros (Captain Corsica, Sainte Apsara, le Génie d'Or et le Cyborg d'argent) alors qu'ils venaient d'évoquer la manière dont Sainte Apsara avait resurgi du passé et de l'oubli, et ils disaient que leurs pouvoirs respectifs étaient remplis de secrets, quoique le Cyborg d'argent en eût moins sans doute que les autres, puisqu'ils venaient de l'immortel Tilistal, qui n'était que le médecin de Cyrnos, et non un être demeuré au ciel; mais il y était né, et lui aussi avait une science secrète qui échappait à beaucoup.

    À ces mots, le Cyborg d'argent rougit, et ne dit rien. Sainte Apsara le regarda brièvement, et une lueur s'alluma dans ses yeux. Mais elle les ferma, et quand elle les rouvrit, elle s'en était allée.

    Alors Captain Corsica s'adressa au Génie d'or: Ô Solcum, dit-il, j'ai vu sur ton heaume, lorsque nous étions face à l'Homme-Dragon, que ton œil bleu s'était allumé, comme si des révélations t'étaient venues. Est-ce le cas? Sais-tu quelque chose, sur ce monstre?

    - Hélas! J'eusse préféré que le fond de son âme, dont son œil abject était une fenêtre, me fût resté fermé; car ce que j'y ai vu est abominable, et il me sera difficile d'en parler. Les mots seuls qui l'évoqueront transporteront avec eux l'esprit du Malin. Il faudra être fort pour lutter contre son intrusion: c'est une révélation qui peut coûter à beaucoup leur âme, ou leur raison. Cependant, si je n'avais pas saisi qui il était, je n'eusse pas pu créer la ruse qui nous a sauvés. Il faut donc que j'en dise quelques mots. Car la connaissance, aussi dangereuse soit-elle, est nécessaire, lorsqu'on veut combattre le mal.

    Toutefois, je ne puis faire ce récit plein d'horreur et d'amertume sans recevoir votre permission. Voulez-vous donc savoir ce qu'il en est? Le voulez-vous vraiment? Car sachez qu'une fois dit, il ne vous sera plus possible de ne pas combattre le mal de toutes vos forces; vous ne pourrez plus jamais vous reposer, si vous ne voulez pas devenir fous.

    - Oui, nous le voulons, ô Génie d'or, fit Captain Corsica. N'est-ce pas, mes amis? Puisque nous devons savoir quel ennemi nous aurons probablement à combattre, même après le départ de Solcum.

    Les autres acquiescèrent. Mais le Génie d'or hésitait encore. Hélas! dit-il, de celui qui n'a pas vu l'abîme dans david_teniers_saint_antoine_1_detail.jpgses profondeurs, je crains qu'il n'en sortira pas indemne. Le Cyborg d'argent en a-t-il tant vu; et même Sainte Apsara n'est-elle pas restée fragile, après ses terribles épreuves?

    Alors Sainte Apsara dit: Écoute, ô Solcum (puisque tel est ton nom), tu n'es point obligé de parler; mais sache que tu ne dois pas te retenir pour moi, ou même pour le Cyborg d'argent, qui doit savoir ce qu'il en est. Tu peux aussi n'en dire qu'une partie, sans révéler l'ensemble, qui sans doute est au-delà de nos mots.

    - Tu as raison, sans doute, Sainte Apsara, répondit le Génie d'or. Voici donc ce que je peux dire, ce que je peux révéler de ce que j'ai perçu, en des mots qui peuvent être donnés et compris, en particulier par le Cyborg d'argent peut comprendre, lui qui se sent encore de sa nature d'homme mortel transformé.

    Hélas, le lecteur n'en saura pas plus pour le moment: cela sera remis à un épisode ultérieur. L'on apprendra alors la terrible vraie nature de l'Homme-Dragon, Estordül.

  • Degolio LXXXVII: le secret de Dévote Reparate-Brown

    female_knight_and_griffin_by_dashinvaine-d5t0kj1.jpgDans le dernier épisode de cette noble série, nous avons laissé nos héros alors que Captain Corsica racontait au Cyborg d'argent et au Génie d'Or de quelle façon Sainte Apsara s'était changée en guerrière céleste après avoir regagné le pays de ses pères et retrouvé l'armure de sa lignée, au sein d'un arbre visiblement enchanté. Et Captain Corsica continua son récit.

    Or, en bas, au pied de l'arbre, elle vit quelque chose de plus étonnant encore: une des anciennes montures des chevaliers de Noscl était présente, et l'attendait. Il s'agissait d'un griffon, d'un cheval ailé à pattes de lion. Il était sellé. Elle sortit de la loge, et sauta sur le dos de l'animal. Aussitôt il s'envola et, plus rapide que la pensée, l'emmena jusque sur le champ de bataille où je souffrais mille morts et reculais toujours face aux coups du Lestrygon.

    Elle l'attaqua, et ce fut pour lui une surprise énorme. Dès lors le combat devint inégal. À nous deux nous vainquîmes le monstre, et le contraignîmes à fuir dans l'abîme dont il était sorti, et pûmes refermer la porte derrière lui, et la sceller à tout jamais. Puis, j'admirai Sainte Apsara, qui me regarda de son œil pénétrant, et nous sûmes que nous nous aimions.

    De son art magique elle fit disparaître de dessus elle son armure étincelante, et moi-même je quittai mon apparence de demi-dieu. Après nous êrtre reposés quelque temps dans les montagnes, nous redescendîmes, et nous vêtîmes comme les mortels. Sainte Apsara devint ma secrétaire - devint la secrétaire de Pierre Toccoli, agent immobilier de Bastia, et prit le nom de Dévote Réparate-Brown!

    Comme elle avait un accent étrange, en effet, elle pensa bon de prendre un nom à demi anglais. Mais elle était liée en profondeur aux meilleurs esprits de la Corse, aussi prit-elle aussi le nom de deux de ses saintes protectrices. Ce n'est d'ailleurs point un mensonge; car ces saintes sont au ciel des immortelles avec lesquelles Sainte Apsara entretient un lien intime. Et voici l'histoire de Sainte Apsara, guerrière sainte et pure. Je puis me vanter de l'avoir ramenée pleinement à elle-même. Quant à la manière dont elle a fait surgir ses armes dans l'escalier des ogres, ne me la demande pas; car c'est un secret qu'elle a, étant maîtresse des formes sensibles et des illusions et th.jpgprestiges, et elle peut avoir conservé ses armes dans la pierre lisse et polie, rouge, qu'elle a à la gorge, et être empêchée de les en sortir par les liens de l'Homme-Dragon, ou même par le sort qu'il lui avait jeté de ses yeux, lesquels possèdent un pouvoir hypnotique fort. Elle-même n'en parlera pas, je gage, et il n'est pas malséant qu'il en soit ainsi. Ou bien veux-tu en dire quelque chose, et m'apprendre, à moi aussi, quelques-uns de tes secrets, ô Sainte Apsara, aimée entre toutes les femmes?

    À ces mots, Sainte Apsara regarda par la fenêtre de la nef les étoiles qui paraissaient, et ne répondit point.

    Le Génie d'or dit: Il est bon, ô Captain Corsica, que certains secrets demeurent gardés. D'ailleurs je ne veux point en savoir davantage. Moi-même ne tiens pas à devoir en retour révéler la source de mes pouvoirs, et je gage que tu es dans le même cas, pour toi. Il n'y a guère que le Cyborg d'argent qui puisse ne pas avoir pour nous de secrets, puisque l'art de Tilistal, aussi grand soit-il, n'est que celui d'un médecin de l'immortel Cyrnos. Et encore sait-il sans doute des secrets qui nous échappent.

    Or, sur ces mots, ô lecteurs, il est temps de laisser cet épisode; la prochaine fois, nous en saurons davantage sur les origines de l'Homme-Dragon.

  • La grotte mystérieuse (XXIII)

    arton66.jpgCe texte fait suite à celui intitulé La victoire du génie d'Or, dans lequel je raconte qu'un chevalier étincelant est venu abattre les gargouilles qui assaillaient le bateau étrange où je me tenais, tandis que la guerrière qui le pilotait reculait devant leurs assauts.

    Soudain, d'une voix douce et mélodieuse, la femme, qui avait enlevé son heaume, parla, et dit: « Fluctuat nec mergitur. » Je distinguai nettement ces mots latins, prononcés par sa bouche luisante, et reconnus naturellement la devise de la ville de Paris.

    Le guerrier d'or enleva lui aussi son heaume, et je vis un être d'une exceptionnelle beauté; ses cheveux étaient blonds, son visage paisible, et son œil bleu brillait. Il dit: « Nous approchons ».

    Je tournai le regard vers la proue, et vis que le bateau entrait dans une grotte. La rivière y prenait sa source.

    Mais le fond devint bientôt trop bas pour l'esquif lourd; il s'arrêta, et la passerelle que j'avais empruntée pour monter se dirigea d'elle-même vers la berge. À la paroi lisse de la grotte brillaient des lanternes dorées. Une brume légère, sortant de l'ouverture, diluait leurs feux.

    Tandis que nous descendions, je vis une femme venir des profondeurs de la grotte; elle traversa la brume, et elle m'apparut, belle et majestueuse. Alors l'homme d'or, à ses pieds, s'agenouilla; elle lui dit: « Mon fils ». Et lui tendit la main. Il la prit, et la plaça contre sa joue, puis se releva, tenant toujours son heaume.

    Puis il se retourna vers moi et me présenta à cette dame en disant: « C'est la nymphe, la célèbre nymphe, ma mère, la belle Segwän ! » Elle me sourit, et me tendit la main, et je la pris. Je sentis une chaleur entrer en moi.

    La femme armée, à ma gauche, salua la dame en baissant la tête, et elle fit de même; elles paraissaient heureuses de se voir. Bientôt Segwän nous invita à la suivre dans la grotte. Je lui emboîtai le pas, comme fasciné par sa beauté; car tandis qu'elle marchait devant moi, une clarté s'exhalait d'elle, et j'étais attiré, envoûté, de telle sorte que si même j'avais voulu refuser de la suivre, j'en eusse été incapable: mes pieds avançaient comme tout seuls à la suite des siens, et mes jambes me portaient sans que j'y fusse pour rien.

    Nous quittâmes le bord de la rivière pour entrer dans un couloir latéral, précédé d'une arche décorée de reliefs étranges et ornée de pierres précieuses qui brillaient dans la pénombre. Je regardais les dessins gravés dans la pierre noire, et reconnus des chevaliers, et ils combattaient des monstres, et des étoiles brillaient au-dessus d'eux; des anges aussi s'y trouvaient.

    En avançant le long du couloir dont les parois étaient régulières et semblaient avoir été polies par des hommes, je m'aperçus que les lanternes qui étaient accrochées le long du mur n'étaient pas des flammes dans du verre; mais qu'elles n'étaient point davantage des ampoules électriques, autant que je pus en juger. Car elles semblaient être tout bonnement des joyaux brillants, rappelant le béryl mais dont il s'exhalait une lumière. Celle-ci était douce et belle, bien plus pure que celle que produit l'électricité: elle me faisait penser à celle des étoiles, dans le ciel. Une vie était en elle; elle palpitait. Et en m'approchant, je vis qu'elle était soumise à des flux, qu'elle baissait et accroissait alternativement dans son éclat, comme si un cœur s'y fût trouvé, ou qu'il s'agît d'une forme de respiration. Elle n'avait pas la qualité morne et uniforme de nos lampes artificielles; et comme je demandai à la femme qui avait piloté le navire de quelle nature étaient ces lampes, elle me regarda et m'expliqua une étrange chose, que j'eus bien du mal à comprendre: ici, disait-elle, les hommes, bien plus avancés que ceux que j'avais toujours connus, ont la faculté de capter les rayons du soleil et des étoiles comme s'il s'agissait d'un gaz, ou même d'un liquide. Ils les placent dans des vaisseaux de cristal et cet éclat ensuite y vit, sous la forme d'un être élémentaire, pleinement vivant, mais à la conscience incertaine. Je m'approchai, sur son conseil, de plus près, et, soudain, je vis un petit homme revêtu d'une armure éclatante, qui était dans la lampe. Il me regardait. Il se mit à rire, et l'éclat de la lampe redoubla. Je reculai, effaré.

    (À suivre.)

  • LXXXVI: Sainte Apsara: Renaissance

    10344_894029187359762_4503138106119006771_n.jpgDans le dernier épisode de cette impressionnante série, ô lecteur, nous nous sommes arrêtés alors que Captain Corsica racontait au Génie d'Or comment Sainte Apsara, de nymphe sauvage et amnésique qu'elle avait été, était devenue la guerrière étincelante que l'on connaissait; il en était au moment où, retrouvant la mémoire, elle demanda, pour le sauver, à son père Cyrnos d'emprunter les ponts dimensionnels permettant de franchir l'espace presque simultanément. Or, il hésitait car les dangers étaient grands. Et voici que Captain Corsica continua sans interruption son discours.

    Mais comme il s'agissait de la vie de son fils, et que Sainte Apsara insistait, mon père obtempéra, et il la fit glisser sur un de ces ponts secrets jusqu'à la forêt qui entoure les ruines de Noscl. Il s'entoura à l'ouverture de la porte de gardes qui se jetèrent sur les démons à l'affût, afin non seulement de les empêcher d'emprunter ce passage, mais aussi de couvrir la course de Sainte Apsara, de détourner leur attention.

    Une bataille féroce eut lieu, et dès que Sainte Apsara fut hors de portée des monstres, et tout près de ressortir de l'autre côté et d'arriver à Noscl, Cyrnos sonna brusquement la retraite, comme il en avait été convenu. D'un coup les guerriers rentrèrent de ce côté du Seuil, laissant les démons stupéfaits, car ils croyaient à une attaque concertée et importante, durable, destinée à les vaincre définitivement. Puis la porte fut refermée.

    Sur son passage, malgré la diversion des guerriers de Cyrnos, Sainte Apsara dut sauter, vive comme l'éclair, par dessus des mains griffues qui tentaient de lui attraper les pieds, et, agile comme une gazelle, se baisser et rouler sur elle-même pour échapper aux spectres qui tentaient de la saisir par les cheveux.

    Car il faut dire que le pont, en lui-même, est protégé par un sort, jeté jadis par les dieux, et que les monstres ne peuvent pas l'emprunter, se placer dessus: ne faire que le toucher les consumerait, car il est trop pur pour leur infamie, leur corruption. C'est pourquoi le principal péril, lorsqu'on emprunte un tel pont, est lors de l'ouverture de la porte. Mais ils balaient de leurs longs bras le dessus du pont, voire de leurs ailes, quand ils en ont, l'air que respire tout homme marchant dessus.

    Dès qu'elle fut parvenue à Noscl et qu'elle eut, elle aussi, refermé la porte des mondes derrière elle, Sainte Apsara courut vers un arbre plus grand que les autres, dont les feuilles diffusaient une étrange lueur verte. Elle monta dans ses branches, et retrouva une loge qui y avait été édifiée. Elle n'était pas faite de branches mortes, ou de planches: l'arbre lui-même semblait avoir créé une chambre. Sans doute les hommes de Noscl avaient-ils eu le pouvoir de le lui commander.

    Elle entra, et, aussitôt, elle fut entourée de lumière. Or, dans le tronc de l'arbre, face à elle, se montra une chose étonnante: une épée au pommeau de cristal y était enfoncée. Au-dessus, sur une branche, se trouvait l'armure qu'elle porte à présent, et qui est enchantée, et lui est attachée mystérieusement. Car elle avait appartenu, tout comme l'épée, à son père.

    Aussitôt elle saisit l'arme, la retira du tronc, et un éclair jaillit: la lame semblait tressaillir de joie d'être enfin libre de ce tronc. Puis Sainte Apsara tendit le bras vers le haubert placé sur la branche, le toucha, et instantanément en FemaleThor-660x495.jpgfut revêtue. Sur les mailles, l'éclat de la lune semblait resplendir, comme si elles diffusaient leur propre clarté. Des perles du reste les ornaient, se plaçant dans leurs interstices. Sainte Apsara se sentit revivre: le haubert épousait parfaitement ses formes, comme une seconde peau, bien que son père eût été plus grand, plus fort qu'elle de beaucoup: car en ce temps-là les hommes étaient puissants, et grands, et te paraîtraient pareils à des géants. Mais le haubert était habité, semblait-il, de sa vie propre, et s'attachait à celui à qui il appartenait de droit comme pour lui faire une peau, le pourtour de tout un corps. Il n'était pas un de ceux que tissèrent les mortels par imitation de celui-là ou de ses semblables, dans des temps immémoriaux.

    Mais il est temps, ô lecteur, de laisser là ce récit, en attendant, la prochaine fois, la fin de celui de Captain Corsica, et la révélation du secret de Dévote Reparate-Brown, secrétaire élégante et bien connue à Bastia de Pierre Toccoli, agent immobilier des plus en vue.

  • La victoire du génie d'Or (XXII)

    11401048_938394076181988_5695528069137458493_n.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le bateau étrange, dans lequel je raconte que des monstres avaient attaqué un bateau sur lequel je me trouvais et qu'un être lumineux venait d'en foudroyer deux.

    Il bondit, et une sorte de vapeur d'or mêlée de reflets bleus le suivait. Il assena, de son bâton luisant, dont il se servait comme d'une arme, des coups formidables sur les démons qui entouraient la femme armée; et leurs cadavres vinrent s'ajouter au monceau qui déjà l'entourait, car, quoiqu'elle eût reculé, ses mouvements vifs comme l'éclair et ses coups dévastateurs avaient décimé leurs rangs. Mais ils ne semblaient avoir aucune crainte de la mort, et ils n'avaient cessé, dans leur assaut, de s'accroître en nombre, jusqu'à l'arrivée de l'être étrange. Car, dès qu'il fut présent, ils commencèrent à reculer; et leurs traits impénétrables enfin s'amollirent, et de l'angoisse s'y peignit, puis de la peur, et de l'épouvante: paradoxalement, l'attaque de leur ennemi avait éveillé leur âme, enfouie dans leur volonté de tuer, et leur forme épaisse et noire.

    Alors les survivants tentèrent de fuir, mais le guerrier leur envoya des rayons fins depuis la gemme de son sceptre, et ils les transpercèrent à la façon de flèches.

    À un certain moment, un monstre, plus grand que les autres, fit jaillir dans sa main une pierre mystérieuse, noire et luisante, et une flamme en surgit, qui vint frapper le guerrier d'or; mais il ne fit qu'en reculer d'un pas, et son armure ne fut pas entamée. Aussitôt, il brandit son bâton en le tenant comme un javelot, et je vis l'extrémité inférieure s'allonger et s'effiler pour former une pointe, et il le lança; la gargouille en fut percée de part en part, et la pointe ressortit de l'autre côté. Le monstre s'effondra, et la pierre roula sur le pont du bateau. Le bâton, alors, étonnamment, vibra, et s'arracha à son corps, puis vint se replacer dans la main de son propriétaire. Il reprit sa forme de sceptre, la pointe disparaissant à nouveau.

    Tous les monstres qui n'avaient pas eu le temps de fuir étaient désormais prosternés, demandant grâce, de leur voix hideuse, au guerrier étincelant. Celui-ci s'avança, et sa voix retentit, forte et résonnante, comme s'il avait parlé au sein d'une salle; elle ordonna, dans une langue que je compris, aux créatures de retourner dans les profondeurs de la rivière, leur interdisant d'en ressortir jamais!

    Je m'étonnai d'avoir compris cette langue. Car ce n'était point du français, ni aucun langage de ma connaissance. Pourtant j'en saisissais les mots comme si elle eût été mienne, comme si je l'eusse apprise de mes propres parents. Elle éveilla, en moi, ce qui me parut être de lointains souvenirs, mais qui, étrangement, me semblèrent remonter à des temps antérieurs à ma naissance. Une nostalgie puissante s'empara de moi, un intense désir. Je crus entrevoir un pays fabuleux. Mais l'image s'effaça bientôt.

    Et je me rendis compte que j'eusse été incapable de répéter ce qu'avait dit le guerrier étincelant. Avait-il vraiment prononcé des mots distincts? J'avais plutôt entendu comme un chant, qui sortait de sa bouche. Des images m'étaient venues, figurant la proscription au sein d'un abîme. J'en avais ensuite fait des mots, mais je ne sais s'il y en eut jamais. La même expérience se répéta lorsque, plus tard, l'homme s'adressa à moi, et aussi la femme. Des couleurs surgissaient, s'ordonnant en formes; et je comprenais, et mon cerveau y mettait des mots, mais qui n'avaient point été prononcés.

    Les monstres qui avaient survécu s'en furent, exécutant l'ordre reçu. Et je me retrouvai seul sur le pont avec les deux êtres étranges, les corps mêmes des monstres morts ayant disparu: avaient-ils été emmenés par leurs congénères? Je n'en avais pas été témoin. Mais il devait en avoir été ainsi.

    (À suivre.)

  • LXXXV: le réveil de Sainte Apsara

    11164699_1441335459499031_3035706846144289377_n.jpgDans le dernier épisode de cette fantastique série, nous avons laissé le Génie d'Or alors que, dans le vaisseau cosmique de Captain Corsica, il venait d'être contemplé par Sainte Apsara, qui pensait l'avoir connu et le reconnaître, et que, ne lui rendant pas son regard, il s'était contenté de contempler l'horizon enflammé par le soleil couchant.

    Il finit par dire: J'ai été surpris, ô Captain Corsica, par les pouvoirs de Sainte Apsara; tu me l'avais peinte comme errante, comme se partageant exclusivement entre les jardins de Cyrnos et la tombe de ses parents, à Noscl; mais je vois que c'est une guerrière accomplie dont les points d'astres sont ouverts, dont les fleurs cosmiques sont épanouies. Que m'as-tu caché, qui explique une telle nature, chez cette ancienne nymphe sauvage de la forêt déserte?

    Captain Corsica mit quelques instants à répondre. Sainte Apsara le regardait. Puis il dit: Sache, ô Génie d'Or, que Sainte Apsara s'est révélée à elle-même à l'époque où je combattais le Lestrygon. Je ne puis évoquer devant toi toute cette aventure. Mais je puis dire que je faillis deux fois perdre la vie, car c'était un être puissant.

    La première fois, je sombrai dans la rivière appelée Restonica, échappant grâce à ses nymphes à mes poursuivants. Car elles m'emportèrent dans son courant.

    Mais j'étais blessé, meurtri, et plein du poison de mon ennemi. L'eau me purifia: les nymphes ôtèrent de mon corps les parties corrompues par la bataille. Puis elles me confièrent aux nains, qui tissèrent pour moi de nouveaux membres, plus fermes, et me donnèrent une nouvelle force. Et ils m'offrirent aussi des armes, et me ramenèrent à Cyrnos, dont je revins comme ressuscité.

    La seconde fois, je fus encore en difficulté, malgré ma seconde naissance. J'avais abattu un homme-machine créé par mon ennemi, mais celui-ci alors vint en personne. Nous luttâmes, mais j'eus à nouveau le dessous. Lui aussi avait accru sa puissance, tirant des profondeurs de l'abîme des pouvoirs nouveaux.

    Me sentant perdu, j'adressai une pensée d'amour à Sainte Apsara, en guise d'adieu. Or, elle la perçut. Et depuis le lieu où je me trouvai, elle éveilla en elle quelque chose. Et soudain, elle se souvint.

    Dans une autre époque, presque une autre vie, elle avait, semblablement, répondu à un appel de loin.

    Elle sauta sur ses pieds, depuis le banc du jardin où elle se tenait assise, et, se précipitant vers Cyrnos, elle lui demanda de la transporter immédiatement dans la forêt de Valdaresca, comme il en avait le pouvoir; car il possède des ponts qui, passant derrière le voile des choses, traversent l'espace.

    Cependant, il se refuse en général à les utiliser. Car, au-delà de la porte qui mène à eux, sont des êtres terrifiants, qui guettent tout passage pouvant se faire vers le monde des hommes, sont à l'affût de toute fenêtre leur Isenheim-monsters-colorcorrected.jpgpermettant d'y pénétrer. Ils veulent, en effet, le conquérir, s'en rendre maîtres. Ouvrir une telle porte exige une grande vigilance, et des combattants aux aguets pour les empêcher d'entrer.

    Cyrnos hésitait à répondre favorablement à la demande de Sainte Apsara aussi parce que, même si on parvenait à repousser ces créatures immondes, celui qui empruntait ces ponts n'était point en sécurité. Sans doute, le but de ces êtres est de pénétrer le monde de la surface, et leur soif d'air libre leur fait oublier les hommes qui y courent au-dessus d'eux; mais lorsqu'ils se voient repoussés par les guetteurs de la porte, souvent ils se vengent sur celui qui est dans leur monde. Cyrnos ne voulait point risquer une telle chose, pour Sainte Apsara, qu'il savait que j'aimais.

    Ô lecteur, cet épisode commence à être long; et pour connaître la décision de Cyrnos, il faudra attendre le prochain. Nous connaîtrons aussi, alors, les circonstances dans lesquelles Sainte Apsara s'est métamorphosée, de nymphe sauvage et amnésique elle est devenue la guerrière éclatante que nous connaissons.

  • Degolio LXXXIV: derechef dans le vaisseau cosmique

    spaceship-ship-futuristic-space-art-artwork.jpgDans le dernier épisode de cette légendaire série, nous avons laissé Captain Corsica, le Génie d'or, Sainte Apsara et le Cyborg d'argent alors qu'ils étaient près de la sortie de la caverne des Ogres et qu'ils étaient poursuivis par ces monstres.

    Les quatre héros virent la lumière, et jaillirent hors de l'antre. Aussitôt, ils refermèrent la porte derrière eux, et le Génie d'or jeta un nouveau sort, mais cette porte étant déjà enchantée, il n'eut pas le même succès qu'avec la précédente.

    Vite ils coururent vers le vaisseau cosmique de Captain Corsica, qui les attendait et qui, à la voix de son maître, s'alluma, et se mit en état de pouvoir s'envoler.

    Ils gravirent la passerelle, qui d'elle-même était descendue de la carène argentée, et se refugièrent dans le vaisseau alors que, sous les coups de l'ennemi, la porte de l'antre des Ogres éclatait en mille morceaux dans un fracas épouvantable. Ils virent les monstres, tels une boue noire débordant en bouillonnant d'un récipient trop étroit, se déverser au dehors et accourir vers leur véhicule. Des traits enflammés furent jetés, et l'Homme-Dragon déchaîna, de ses yeux, un feu qui vint heurter la coque de la nef des astres. Celle-ci n'en fut que bousculée, non abîmée, et, à l'injonction de Captain Corsica, elle s'éleva dans les airs, se mettant hors de portée des Maufaés.

    D'abominables imprécations furent lancées d'en bas. L'Homme-Dragon brandissait le poing vers eux en hurlant, et les quatre héros n'eurent aucun mal à deviner ce qu'il leur disait.

    Il faut s'attendre à ce qu'une attaque contre le royaume de Cyrnos ait lieu, dit Captain Corsica.

    Les autres d'abord ne répondirent rien. Mais Sainte Apsara rompit le silence: Ce n'est pas certain, dit-elle.

    - Que veux-tu dire? demanda Captain Corsica.

    Sainte Apsara répondit: En ce moment même, sans doute, l'être tentaculaire qui a avalé la pierre du Génie d'or doit envahir de son corps augmenté la royale salle de l'Homme-Dragon, qui ainsi aura un problème considérable à régler. Par ailleurs, je ne crois pas qu'Ortrocos permette le déclenchement d'une nouvelle guerre avec son frère; cela serait rompre le pacte qu'il a passé avec lui, et il n'est pas en état de soutenir une telle bataille: cela serait pour lui une infortune, et la source d'une damnation dont il ne se remettrait pas avant des éons.

    - Tu as peut-être raison, fit Captain Corsica; grande est ta sagesse.

    La visière bleue du Génie d'or s'alluma lorsque, ayant entendu ces mots, il tourna les yeux vers Sainte Apsara. Celle-ci lui rendit son regard, et voici! ils semblèrent se reconnaître. Ils s'étaient, peut-être, déjà vus ghost-ship-in-the-sunset-23085-1920x1080.jpgà la cour de la Dame de la Lune. Mais ils n'en dirent mot. Au contraire, Sainte Apsara demanda à Captain Corsica de lui dire qui il était, ainsi que le Cyborg d'argent, car elle ne les connaissait pas, ou ne croyait pas, du moins, les connaître. Le héros de la Corse immortelle lui dit ce qu'il en était, et elle regarda encore le Génie d'or, comme si les dires de Captain Corsica ravivaient en elle des souvenirs, ou confirmaient un sentiment. Mais le Génie d'or ne lui rendit pas ce regard, tournant les yeux vers l'horizon et le soleil qui se couchait, splendide, parmi les nuées. La clarté s'en refléta sur son heaume.

    Or est-il temps, ô lecteur, de laisser là ces héros. La prochaine fois en saura-t-on plus sur l'origine des pouvoirs de Sainte Apsara, et comment d'une dryade sauvage elle s'est changée en grandiose guerrière.

  • Le bateau étrange (XXI)

    King Arthur's Death - Arthur John Duncan 1862 - Great Art - History Painting - Peter Crawford (3).jpgCe texte fait suite à celui appelé Une étrange vision, à la fin duquel je dis être monté sur un bateau où se tenait une femme.

    La femme ne disait rien, et je n'osais parler. Je me penchai sur le bastingage, attiré par des miroitements. Le bateau fendait l'eau et une écume se formait. Mais elle était étrange, car elle semblait pleine de petits cristaux luisants. Puis je m'aperçus que l'eau en était également remplie, quoique l'écume seule les plaçât à la surface – et alors pour ainsi dire les allumait. Ils étaient aussi brillants que s'ils eussent renvoyé une lumière fondant sur eux, mais aucune source ne m'en était visible.

    Je regardai à nouveau la femme, et elle me regarda en retour, et derechef un sourire s'esquissa à sa bouche. Ses yeux avaient gardé leur éclat étonnant, eux aussi semblant luire d'eux-mêmes, comme si derrière leur cristal se fût trouvée une lampe, ou une étoile. Même sa peau jetait une étrange lueur, comme si on l'eût éclairée de l'intérieur. Ses cheveux blonds, que le vent soulevait doucement, exhalaient une odeur suave, et étaient semblables à de lentes flammes, lorsqu'ils se mouvaient sur son front.

    Je sentis soudain une secousse. Et, pour la première fois j'entendis du bruit: l'eau fit entendre sa voix, comme si une lame avait jailli et s'était heurtée violemment à la carène. Mais dans cette lame était un être que je n'eusse pas soupçonné: car un bras long et noir, épais et musclé, surgit par dessus le bastingage, et un visage atroce apparut, qui le suivait. Il avait une crête sur le crâne, comme en ont les lézards, et une peau écaillée et visqueuse; ses yeux étaient fendus, comme ceux d'un serpent, et une cruauté inouïe s'y décelait: un feu noir les animait, et une étincelle froide s'y trouvait. Il avait des sortes d'ailes qui pouvaient lui servir en même temps de nageoires, mais son allure générale restait humaine, et il se mouvait plus ou moins en conséquence. Je lui trouvai une ressemblance surprenante avec les gargouilles qui ornent les corniches de la cathédrale Notre-Dame, à Paris. S'agissait-il de l'être qui avait servi de modèle au sculpteur? Ou l'une des statues avait-elle pris vie? Il dégageait en tout cas une puanteur infecte. Il se hissa et posa le pied sur le pont, et il avait un air atroce et menaçant.

    Alors un spectacle éblouissant s'offrit à mes yeux. La femme, qui avait vu le monstre, se débarrassa de son voile et de sa robe, et voici! dessous, elle portait une armure argentée, et lamée d'or aux épaules, aux poignets, à la ceinture, aux chevilles, et sur sa tête était un heaume, que je m'étonnai de ne pas avoir vu auparavant. Une crête dorée le surmontait, et un panache rouge. Un diamant rayonnait à son front. Un saphir était suspendu à un collier d'or, sur sa gorge. Des béryls jaunes ornaient sa ceinture. Et elle sortit, du fourreau qui pendait à son côté, une épée, se saisit d'un écu suspendu au mât, et qu'ornait une figure que sur le moment je ne reconnus pas, et se jeta sur le monstre, qui, de sa main jusque-là cachée par le bastingage, brandit soudain une hache à deux tranchants. Il essaya d'en asséner un coup à la femme, mais elle fut plus vive que lui, et elle fit sauter sa tête avant qu'il eût pu achever son geste; un sang noir coula, et le corps retomba dans l'eau.

    Cependant, un autre monstre surgit à côté, armé, lui, d'un long sabre, et la bataille s'engagea. D'autres vinrent, et elle les frappait et repoussait tous, et ils étaient nombreux. Mais il y eut un moment où elle ne put plus les repousser et les tuer, et ce fut pire quand il y en eut qui surgirent de l'autre côté, car elle n'avait point le temps d'aller d'un bord à l'autre. D'aucuns montèrent sur le pont, et l'attaquèrent ensemble. Elle se réfugia à la proue, mais ses yeux étaient effrayés, et tristes, et malgré sa force et sa vaillance, sans cesse elle reculait. Moi-même je me vis saisi par deux restés en arrière, et ils s'apprêtaient à m'emmener vers le bord et à me jeter dans l'eau, sans doute pour m'y noyer.

    Mais soudain, un éclair les frappa l'un et l'autre, et ils tombèrent. Et je vis un être étrange, tout d'or vêtu, mais ayant une cape noire, et un insigne étrange sur sa poitrine, fait comme d'une flamme de rubis, et il tenait un sceptre étincelant, dont l'extrémité supérieure était ornée d'une émeraude éclatante, jetant mille feux. Ses yeux n'étaient point visibles, derrière son heaume, car une clarté bleue s'exhalait, là où ils eussent dû se trouver. Une ouverture s'y décelait bien, mais elle descendait le long de la joue, et seule cette clarté bleue était perceptible.

    (À suivre.)

  • Degolio LXXXIII: le salut des héros

    apsara-dance-1.jpgDans le dernier épisode de cette obscure série, nous avons laissé nos héros alors que Sainte Apsara venait de se métamorphoser, et que dans un éclair une armure l'avait vêtue, comme venue de nulle part, et que tous quatre fuyaient les monstres de l'Homme-Dragon, qui les poursuivaient dans l'escalier menant à la sortie de leur antre.

    Bientôt cependant les Maufaés les rattrapèrent. Les plus rapides d'entre eux, munis d'ailes qui les portaient et de jambes longues et fines, étaient déjà sur leurs talons. Le Cyborg d'argent se retourna et leur lança un foudre, de sa main gantée, et il en atteignit un, qui tomba; mais l'autre brandissait son cimeterre et s'apprêtait à le décapiter, et c'est ce que vit, en se retournant, Sainte Apsara; aussitôt, elle bondit, et, tirant l'épée de son fourreau, elle para, dans les airs mêmes, le coup du monstre. Des étincelles jaillirent. La lame du cimeterre se brisa. Sainte Apsara, emportée par son élan, fit tomber à terre le monstre, et, amortissant sa chute sur lui, elle se rétablit sur les marches de dessous; mais elle était déjà à portée des premiers monstres non munis d'ailes qui les gravissaient.

    Captain Corsica s'élança, faisant partir en même temps le feu de son fusil, qui transperça deux monstres d'un coup. Sainte Apsara trancha le bras d'un autre, puis la tête d'un quatrième. Le Génie d'or se dématérialisa, et réapparut derrière les derniers de cette troupe avancée; il les tua en abattant sur eux son bâton enchanté, plus rapidement qu'on ne saurait le dire, puis il saisit Sainte Apsara par le bras, regarda Captain Corsica, et leur enjoignit de précipiter leur course vers la sortie. D'autres monstres arrivaient, poussant d'horribles clameurs. L'on vit, parmi eux, l'Homme-Dragon, la face ruisselante de sang. Et derrière, tout au fond, le monstre tentaculaire dressait ses bras énormes en gravissant également les marches.

    Les héros se remirent à courir.

    La sortie fut bientôt visible devant eux. Alors, se pensant sauvée, Sainte Apsara, les traits déformés par la rage, voulut faire payer aux démons l'humiliation qu'ils lui avaient fait subir, et se retourna une dernière fois. Elle accomplit une chose étrange: car elle croisa les mains sur la poitrine, baissa la tête, et voici! des copies d'elle-même se détachèrent de son corps, d'abord légères et transparentes, puis prenant de la consistance, et devenant plus solides à mesure qu'elles s'en éloignaient; elles ne parlèrent pas, ne dirent rien - elles étaient comme des suivantes, des guerrières, des nymphes que commandait l'Apsara. Et elles se jetèrent sur les monstres, et les attaquèrent. Elles avaient des épées, qui scintillaient, et les monstres s'arrêtèrent, et se mirent en garde. Le combat dura quelques instants; mais ces êtres n'avaient pas la puissance de leur Lizardman.full.181192.jpgmaîtresse. Rapidement elles cédèrent sous les coups de leurs ennemis.

    Cependant, lorsque les monstres les abattaient, elles s'évanouissaient, se changeaient en une sorte de brume claire qui s'élançait vers Sainte Apsara et se fondait en elle, alors qu'elle s'était remise à fuir, et que le Cyborg d'argent, toujours plus surpris, s'écriait: Merveille des merveilles!

    L'Homme-Dragon s'était employé à tuer le plus possible de ces copies nées du corps astral de la sainte guerrière: contre lui, elles ne pouvaient que peu de chose. Leurs coups rebondissaient sur son écu et l'entamaient peu; de sa hache il en abattit deux, et elles devinrent pure fumée une fois mortellement atteintes. Les deux autres qui étaient sorties du corps de Sainte Apsara disparurent de la même façon sous les coups des autres guerriers ennemis. Mais les quatre laissèrent par leur attaque le temps à leur maîtresse d'atteindre la sortie, à la grande fureur du monstre.

    Mais hélas le moment est venu de laisser pour aujourd'hui cet épisode, ô lecteur. La prochaine fois, nous verrons les héros s'envoler dans le vaisseau spatial de Captain Corsica et souffler un peu avant de discuter des événements vécus.

  • Une étrange vision (XX)

    defense-tour-t1-vue-paris-nuit.jpgUn soir de novembre 2015, j'étais en voiture à Genève, une fois de plus bloqué par d'interminables embouteillages. J'avais mis la radio, mais elle m'avait ennuyé, et j'écoutais désormais un de mes disques de musique classique. Je crois que c'était du violoncelle, et que Jean-Sébastien Bach était le compositeur.

    Je me souvins des soirées passées chez un oncle, à Neuilly-sur-Seine, à l'époque où j'étais étudiant à Paris; il m'offrait de gros cigares, et nous les fumions en écoutant les mêmes pièces dans son appartement propre et luisant de l'île de la Jatte. Par la fenêtre on apercevait les tours de la Défense, lumineuses tandis que la nuit tombait.

    Je songeai à Paris, à l'atmosphère du bois de Vincennes et de la forêt de Fontainebleau, à l'Île de France qui parfois me manque, même s'il s'en dégageait une mélancolie pesante - et même si, à Paris, je me languissais au contraire de la Savoie, de la neige qui tombe dans la vallée du Giffre, et de la pluie, aussi, au mois d'août - se mêlant dans mon souvenir aux forêts alpines, aux cascades, aux torrents. Car quand j'étais petit je vivais dans la région parisienne mais j'allais régulièrement à Samoëns, le village de mes ancêtres, et mes premiers souvenirs et mes premières émotions conscientes remontent à ce temps.

    Je songeai aussi aux attentats qui s'étaient déroulés récemment, et je m'imaginais les âmes arrachées inopinément à la Terre, surprises et décontenancées, ne sachant où elles se trouvaient, ni où se diriger, craignant ici le froid, là des foyers de chaleur brûlants. Je me représentai le quartier qui avait vu se fermer leurs yeux à jamais, et que je connaissais un peu. Devant moi une grosse voiture noire avait mis son feu orange. Il clignotait sans fin; la file n'avançait pas.

    Puis je ne vis plus que ce feu orange clignotant parmi les lueurs rouges des feux arrière. Ces lumières dans mon esprit devinrent énormes, et je fus comme fasciné. Le monde disparut devant moi. Les feux eux aussi s'estompèrent. Je me sentis comme entouré de ténèbres.

    Je prenais peur, mais devant moi je vis une lueur, qui était blanche, et qui me faisait penser à la lune. Elle grossit, et je pus y reconnaître une fontaine; c'était comme une eau brillante qui devant moi faisait une cascade silencieuse, coulant doucement d'un lieu que je ne distinguais pas.

    Je la vis venir jusqu'à mes pieds, les longer, et continuer derrière. Sur la rivière qui s'était ainsi créée, je vis un point particulièrement luisant, comme une étoile. Il grossit, et je reconnus en lui un étrange navire, petit, mais bâti à l'ancienne: une voile gonflée le poussait. Il glissa mollement sur l'onde, et s'avança jusqu'à moi. Il était clair et beau, et nulle jointure ne se trouvait entre ses planches, comme si on l'avait taillé dans un seul tronc; car il était bien en bois, mais d'un bois luisant et fin.

    Je m'aperçus qu'il y avait quelqu'un sur le pont, qui me regardait. Je reconnus une femme. Elle était vêtue d'un voile blanc, et d'une robe, blanche également; une clarté se dégageait d'elle. Ses yeux étincelaient, jetaient des feux, et leur couleur indéfinissable agitait dans son iris comme des paillettes d'or. Elle fixa le regard sur moi, et sans qu'aucun membre d'équipage se fût manifesté, je vis une passerelle sortir du navire, et se poser devant mes pieds sur le rivage dès que l'esquif se fut arrêté.

    Poussées par je ne sais quelle force inconnue, mes jambes me tirèrent vers cette passerelle et m'emmenèrent à bord. Quand je fus parvenu sur le pont, la femme me regarda encore, et puis, finalement, sourit. Alors un souffle venu de l'avant du bateau le retourna doucement et le poussa vers la source de la rivière, dont il était descendu.

    (À suivre.)

  • Degolio LXXXII: la fuite des héros

    arcane_jewel_magic_wizard_dark_fantasy_hd-wallpaper-1812121.jpgDans le dernier épisode de cette violente série, nous avons laissé nos héros alors qu'ils avaient commencé, par des actes soudains, à attaquer l'Homme-Dragon, qui venait de leur rendre Sainte Apsara: car le joyau enchanté que le Génie d'or avait promis de donner au monstre, il l'avait jeté sur lui et il s'était enfoncé dans son front, le blessant atrocement; et il l'avait arraché et l'avait jeté à terre, puis avait prononcé contre ses ennemis les plus terribles insanités.

    Dès cependant qu'elle était tombée au sol, la gemme brillante, loin de se briser, était montée d'elle-même dans l'air, comme mue par son propre feu, prenant la forme d'ailes invisibles. Soudain, elle se jeta sur les Guerriers Noirs, qu'elle traversa au cœur comme une balle de fusil, accomplissant grand carnage sur son passage. Un sillon de lumière lui faisait suite, et on pouvait observer sa trajectoire, passant de l'un à l'autre des Maufaés en allant toujours au plus proche.

    Obéissait-elle à distance au Génie d'or, ou était-elle douée d'une volonté propre? Nul de ceux qui étaient présents n'eût su le dire, pas même Captain Corsica. Mais guérir le monde du mal, comme était la mission de cette gemme, n'était-ce pas tuer les démons de cet antre maudit? Ainsi était-il impossible que l'Homme-Dragon la tînt entre ses mains: il fallait qu'elle les brûle, car elles étaient pleines d'impureté, et de péchés: elles étaient corrompues, et sales. C'est ce qu'avait méconnu le monstre et qu'avait prévu le Génie d'or, qui connaissait sa nature profonde.

    Cependant, l'être tentaculaire qui se tenait derrière le trône de l'Homme-Dragon bondit, et attrapa la pierre. Il la mit dans sa bouche, et ses yeux s'allumèrent. Il en fut d'autant plus terrifiant. Son corps vibrant augmenta de volume. Ses tentacules, plus longs, plus gros, se déployèrent, se tendirent, et il semblait que la salle fût désormais emplie de sa puissance.

    L'Homme-Dragon poussa un nouveau cri de rage, et se précipita vers les quatre fugitifs, en commandant à ses hommes de le suivre.

    Or, le Génie d'or et ses amis avaient franchi la porte de la salle, et maître Solcum la referma et la scella, d'un sort apposé par son bâton, qu'accompagna une formule qu'il prononça dans la langue de la Lune. Un fin éclair jaillit de la gemme verte, qui courut le long de la porte, et celle-ci se confondit avec le mur. Et maintenant, fuyons! dit-il. Et ils s'élancèrent vers les marches, remontant vers la sortie, par dessus les cadavres de leurs ennemis abattus.

    Mais ils n'eurent pas gravi plus de huit marches que la partie du mur où avait été la porte fit retentir un bruit sourd, et que la caverne trembla: sans doute l'Homme-Dragon se jetait-il sur ce qui avait été la porte, ou le monstre tentaculaire le faisait-il. Le mur se fissurait, sous ces coups de boutoir, et des pierres tombaient du plafond. Les quatre héros n'attendirent pas que ce passage fût rétabli: ils continuèrent de monter les marches quatre à quatre.

    Soudain, le mur s'écroula: ils l'entendirent. Et, aussitôt, une clameur retentit, et les monstres s'élancèrent à leur suite dans l'escalier. Il les entendait se rapprocher à une vitesse inouïe.

    Sainte Apsara se remettait de ses émotions. Car elle avait été droguée et hypnotisée; sa volonté avait été enfouie. Elle se libéra des bras de Captain Corsica, lui demandant de la laisser, et voici! alors que les trois e588ec5c2136221003644bcdab447bbc.jpgautres la regardaient, elle toucha des deux mains la pierre enchâssée dans sa chair, à sa gorge, et une grande clarté surgit. Lorsqu'elle se dissipa, elle était vêtue d'une armure éclatante! À son côté était une épée.

    Quel est ce prodige? demanda le Cyborg d'argent. Sainte Apsara le regarda et sourit: Maintenant je ne vous retarderai plus, dit-elle; j'ai retrouvé toute ma puissance, dont la présence de l'Homme-Dragon m'avait privée. Et elle s'élança, libre, vers les marches, bondissante et agile: tel, le chamois, lorsqu'il court sur les rochers, dans les Alpes, va de l'un à l'autre jusqu'au sommet des plus nobles cimes. Une lumière était en elle; son haubert scintillait, et aussi son heaume. Captain Corsica ne prit point le temps de réfléchir: il s'élança à sa suite. Le Génie d'or regarda brièvement le Cyborg d'argent, et lui dit: Viens, tu en sauras sans doute plus tard, ou ne sauras jamais rien, si tu restes à attendre l'ennemi! Et il bondit à son tour vers les marches, suivant Sainte Apsara, brillant devant eux comme une étoile. Le Cyborg les suivit, se disant: Mais comment est-ce possible? Mais, en son cœur, une joie immense vint.

    Cet épisode n'est-il pas déjà trop long, ô dignes lecteurs? La suite sera pour la prochaine fois, et on saura, alors, si nos héros ont pu échapper définitivement aux Maufaés.