Education - Page 4

  • Le mystère des plateaux d'argent (perspectives pour la République, XXVI)

    Graal-détail.jpgCe texte fait suite à celui appelé Une Cité végétale, dans lequel je racontais être entré dans une cité mêlée au végétal, et même faite entièrement de végétal, dont jusqu'aux pierres étaient imprégnées de fibres vivantes.

    La végétation qui recouvrait tout n'était point envahissante, mais pareille à un tapis moelleux, et luisant, rappelant les jardins artificiellement créés par les hommes. Certaines parties rappelaient, peut-être, les jardins à la française, mais le jardin anglais et, plus encore, japonais, on s'en doute, étaient mieux représentés. Toutefois il m'arriva de me demander s'il ne s'agissait pas d'une tapisserie jetée sur le sol et créée par des géants, tant c'était un paysage irréel.

    Mais le paysage, que je connus plus largement par la suite, ne fut pas le plus beau de cette visite. Dès que nous fûmes entrés dans la maison, la dame nous fit étendre sur des couches d'un gazon doux et tiède, parsemé de fleurs odorantes, et s'y trouvaient des coussins d'une matière que je ne saurais définir, rappelant la soie. Alors les trois êtres me regardèrent, et attendirent; ils semblaient attendre que je parlasse. Mais je ne savais que dire. Je craignais de poser des questions stupides.

    Soudain, une porte s'ouvrit. Et voici! trois jeunes filles d'une merveilleuse beauté s'avancèrent, chacune portant un plateau d'argent. Trois jeunes hommes tout armés les suivaient, portant des flambeaux.

    Sur le premier plateau était une coupe d'or ciselée, sertie de pierres précieuses; et son contenu jetait une grande clarté. Sur le second plateau était une épée brillante, dans un fourreau d'ivoire, où étincelaient de l'or, des diamants et des perles; au pommeau de l'épée était un splendide cristal vert.

    Sur le troisième plateau était un cœur palpitant, rouge et clair, et comme laqué, mais se mouvant aux lueurs qui l'entouraient.

    J'étais stupéfait. Les six jeunes gens passèrent devant moi sans que j'osasse dire un mot.

    Je me demandais à qui avait appartenu ce cœur, et s'il était encore vivant, puisqu'il battait encore. Et si l'épée lui appartenait aussi, et la coupe. Mais aucune question ne sortit d'entre mes lèvres sèches. Les six jeunes gens passèrent, et disparurent par une porte. Les trois êtres qui m'avaient amené me regardaient, et regardaient aussi la porte laissée vide par où s'en étaient allés les six jeunes gens, et ne disaient rien. Segwän soupira et alla fermer cette porte qu'ils avaient empruntée.

    Elle revint, s'assit, et fixa sur moi son regard. J'en fus extrêmement embarrassé. Je baissai les yeux. Quand je les relevai, elle regardait ailleurs, par la fenêtre: elle s'était rouverte, et l'on voyait les collines verdoyer. Des formes étranges passaient sur l'herbe, comme des voitures, mais auxquelles je ne vis aucune roue. Des êtres merveilleux, de la race de Segwän et de son fils, y étaient assis. Je n'aurais su dire si elles glissaient sur ou au-dessus du sol, ou si leurs roues m'étaient cachées. Mais je songeai à nouveau aux six jeunes gens. Et je murmurai: « Mais qu'est-ce que cela veut dire? »

    Le guerrier d'or me regarda et dit: « Écoute, Rémi, je m'appelle Solcum, et l'on m'appelle fréquemment le Génie d'Or. Tu es ici dans un royaume perdu, demeuré de temps anciens, et pur. Il est en danger, parce qu'un homme a été divisé en trois: nous n'avons gardé de lui que sa coupe, son épée et son cœur. Et le secret de leur réunion doit être retrouvé. »

    Je murmurai encore: « Mais qui le connaît? Et quel rapport avec moi?

    (À suivre.)

  • Le village champêtre (perspectives pour la république, XXIV)

    123291.jpgCe texte fait suite à celui intitulé La grotte mystérieuse, dans lequel je racontais être allé dans une grotte étrangement éclairée par des lampes dont on me jura qu'elles étaient faites par des êtres qui capturaient la clarté des astres. À l'intérieur d'une entre elles, je vis un tout petit être vêtu d'argent, ou d'or, et je reculai, effaré.

    Puis je vis des nains circuler et caresser les lampes. Ils étaient petits, mais sans l'être autant que les hommes qui vivaient dans les lanternes, et ils avaient des barbes, et leurs yeux enfoncés luisaient d'un vif éclat. Ils étaient vêtus de pourpoints dont les couleurs étaient variées: l'un était rouge, l'autre jaune, le troisième violet, le quatrième vert, et le cinquième bleu. La dame m'expliqua que c'était là les êtres qui forgeaient ces lampes et capturaient les rayons célestes. Je lui demandai ce qu'ils faisaient, et elle me répondit qu'ils s'occupaient des lampes, qu'ils étaient préposés à leur entretien. Je remarquai que celles qu'ils touchaient avaient un éclat aussitôt rehaussé.

    La manière dont ils s'y prenaient devait néanmoins me rester inconnue, car, à ma question, la dame répliqua qu'il s'agissait d'un lourd secret. À son ton, je compris qu'elle n'en dirait pas davantage.

    Les nains s'éloignèrent, s'occupant des lampes que nous avions croisées, et qui étaient derrière nous. L'un d'entre eux, en passant près de moi, me jeta un clin d'œil. Il semblait plein d'ironie. Se moquait-il? Je continuai mon chemin.

    Nous sortîmes de la grotte. De l'autre côté se trouvait un vallon, traversé par une rivière qui s'élargissait en un lac. Une maison grande et ornée s'étendait au bord de ce lac, entourée d'autres plus petites. « Voici ma demeure! » dit Segwän à mon intention.

    Je me demandais d'où venait la clarté qui emplissait tout. Le ciel semblait contenir des lanternes innombrables, suspendues à un plafond invisible bleu azur, et assez brillantes pour qu'on y voie comme en plein jour; la rivière et le lac scintillaient sous leur éclat, et j'étais aveuglé. Les lanternes eussent pu être des étoiles, si elles n'avaient pas été si proches: il me semblait qu'en montant sur un des arbres qui se dressaient sur les pentes du vallon, j'eusse pu les saisir. Elles avaient un éclat digne du soleil, à elles toutes.

    Mais elles avaient aussi un étrange éclat végétal, comme s'il se fût agi de fleurs lumineuses ayant poussé dans les hauteurs, plus que de lampes artificielles. Je n'eusse su l'expliquer mais je ne voyais rien en elle de métallique, et elles semblaient vivantes, palpitantes. Je m'en étonnai ouvertement, mais mes compagnons ne dirent rien. Je fus encore plus surpris quand je reconnus, dans la disposition de ces lampes, les figures zodiacales. Pourquoi avait-on cherché à imiter le ciel nocturne? me demandai-je. Je songeai que les nains devaient s'être aussi occupés de ces luminaires. Je doutai néanmoins qu'ils pussent voler dans le ciel!

    Nous continuâmes notre chemin jusqu'à arriver à la maison, plus grande que je ne m'en étais rendu compte de loin: il s'agissait d'un palais. Avec les plus petites qui l'entouraient, elle formait une sorte de bourg. Mais des jardins les entouraient toutes, et il s'agissait d'un bourg champêtre.

    La végétation était tellement épaisse qu'on ne distinguait pas les formes de ces maisons; on voyait des toits, mais sur lesquels étaient des terrasses de fleurs, et les murs disparaissaient eux aussi sous un entrelacs de plantes diverses, que d'ailleurs je ne reconnus pas. Mais je supposai qu'il s'agissait d'une sorte de lierre, ou de vigne vierge.

    (À suivre.)

  • La grotte mystérieuse (XXIII)

    arton66.jpgCe texte fait suite à celui intitulé La victoire du génie d'Or, dans lequel je raconte qu'un chevalier étincelant est venu abattre les gargouilles qui assaillaient le bateau étrange où je me tenais, tandis que la guerrière qui le pilotait reculait devant leurs assauts.

    Soudain, d'une voix douce et mélodieuse, la femme, qui avait enlevé son heaume, parla, et dit: « Fluctuat nec mergitur. » Je distinguai nettement ces mots latins, prononcés par sa bouche luisante, et reconnus naturellement la devise de la ville de Paris.

    Le guerrier d'or enleva lui aussi son heaume, et je vis un être d'une exceptionnelle beauté; ses cheveux étaient blonds, son visage paisible, et son œil bleu brillait. Il dit: « Nous approchons ».

    Je tournai le regard vers la proue, et vis que le bateau entrait dans une grotte. La rivière y prenait sa source.

    Mais le fond devint bientôt trop bas pour l'esquif lourd; il s'arrêta, et la passerelle que j'avais empruntée pour monter se dirigea d'elle-même vers la berge. À la paroi lisse de la grotte brillaient des lanternes dorées. Une brume légère, sortant de l'ouverture, diluait leurs feux.

    Tandis que nous descendions, je vis une femme venir des profondeurs de la grotte; elle traversa la brume, et elle m'apparut, belle et majestueuse. Alors l'homme d'or, à ses pieds, s'agenouilla; elle lui dit: « Mon fils ». Et lui tendit la main. Il la prit, et la plaça contre sa joue, puis se releva, tenant toujours son heaume.

    Puis il se retourna vers moi et me présenta à cette dame en disant: « C'est la nymphe, la célèbre nymphe, ma mère, la belle Segwän ! » Elle me sourit, et me tendit la main, et je la pris. Je sentis une chaleur entrer en moi.

    La femme armée, à ma gauche, salua la dame en baissant la tête, et elle fit de même; elles paraissaient heureuses de se voir. Bientôt Segwän nous invita à la suivre dans la grotte. Je lui emboîtai le pas, comme fasciné par sa beauté; car tandis qu'elle marchait devant moi, une clarté s'exhalait d'elle, et j'étais attiré, envoûté, de telle sorte que si même j'avais voulu refuser de la suivre, j'en eusse été incapable: mes pieds avançaient comme tout seuls à la suite des siens, et mes jambes me portaient sans que j'y fusse pour rien.

    Nous quittâmes le bord de la rivière pour entrer dans un couloir latéral, précédé d'une arche décorée de reliefs étranges et ornée de pierres précieuses qui brillaient dans la pénombre. Je regardais les dessins gravés dans la pierre noire, et reconnus des chevaliers, et ils combattaient des monstres, et des étoiles brillaient au-dessus d'eux; des anges aussi s'y trouvaient.

    En avançant le long du couloir dont les parois étaient régulières et semblaient avoir été polies par des hommes, je m'aperçus que les lanternes qui étaient accrochées le long du mur n'étaient pas des flammes dans du verre; mais qu'elles n'étaient point davantage des ampoules électriques, autant que je pus en juger. Car elles semblaient être tout bonnement des joyaux brillants, rappelant le béryl mais dont il s'exhalait une lumière. Celle-ci était douce et belle, bien plus pure que celle que produit l'électricité: elle me faisait penser à celle des étoiles, dans le ciel. Une vie était en elle; elle palpitait. Et en m'approchant, je vis qu'elle était soumise à des flux, qu'elle baissait et accroissait alternativement dans son éclat, comme si un cœur s'y fût trouvé, ou qu'il s'agît d'une forme de respiration. Elle n'avait pas la qualité morne et uniforme de nos lampes artificielles; et comme je demandai à la femme qui avait piloté le navire de quelle nature étaient ces lampes, elle me regarda et m'expliqua une étrange chose, que j'eus bien du mal à comprendre: ici, disait-elle, les hommes, bien plus avancés que ceux que j'avais toujours connus, ont la faculté de capter les rayons du soleil et des étoiles comme s'il s'agissait d'un gaz, ou même d'un liquide. Ils les placent dans des vaisseaux de cristal et cet éclat ensuite y vit, sous la forme d'un être élémentaire, pleinement vivant, mais à la conscience incertaine. Je m'approchai, sur son conseil, de plus près, et, soudain, je vis un petit homme revêtu d'une armure éclatante, qui était dans la lampe. Il me regardait. Il se mit à rire, et l'éclat de la lampe redoubla. Je reculai, effaré.

    (À suivre.)

  • L'égalité dans le droit à l'éducation

    Place_de_la_République_-_Égalité.jpgJ'ai évoqué le problème d'une éducation laïque d'État qui fonctionnait bien quand le peuple auquel elle s'adressait était dominée par le marxisme mais qui perdait de son sens quand ce n'était plus le cas. Les familles pour ainsi dire plébéiennes attendent alors une autre sorte d'éducation, et une rupture se crée. Comment le résoudre?

    En droit, selon moi, l'État ne doit pas forcément créer une éducation déterminée; l'éducation est un droit et l'Égalité implique que chaque famille doit pouvoir disposer de moyens pour l'éducation des enfants. Mais, dans les faits, si les familles font des choix culturels différents du gouvernement, il s'avère qu'elles ne peuvent l'assumer que si elles ont des moyens. Car même si les écoles confessionnelles accueillent les membres désargentés des communautés religieuses correspondantes, le budget s'équilibre grâce aux membres qui disposent d'importants revenus; mais si les membres d'une communauté religieuse sont majoritairement dans le besoin, cela ne s'équilibre pas, et les difficultés s'enchaînent.

    Ainsi, une inégalité apparaît. Certains peuvent plus choisir que d'autres une éducation religieuse pour leurs enfants. Et le gouvernement ne peut pas résoudre le problème, parce que, secrètement, il voudrait qu'il n'y ait plus d'écoles confessionnelles: il n'a simplement pas pu empêcher qu'il y en ait.

    Évidemment, on peut aussi créer la solution d'une hiérarchie plus ou moins factice entre les religions. C'est affaire de point de vue. Car, en théorie, les religions sont libres. L'avis qu'on a sur elles n'est pas censé avoir une valeur en droit.

    Ma solution est que l'État se désengage progressivement du contenu éducatif même, quoique avec des systèmes de surveillance, et qu'il laisse les parents décider de la sorte d'école qu'ils veulent; son rôle essentiel est de veiller à l'égalité, et donc à ce que les familles dans le besoin disposent d'une bourse par laquelle elles puissent elles-mêmes payer les frais de scolarité. Car il s'agit de l'égalité dans le droit à l'éducation, et non de l'uniformité de l'éducation pour permettre hypothétiquement l'égalité de fait.

    Naturellement, une telle orientation sera difficile, car on n'ignore pas que les gouvernements dirigent l'éducation aussi pour uniformiser la société et la diriger plus facilement. D'ailleurs la bourgeoisie qui met ses enfants dans les écoles confessionnelles privées ne voudrait peut-être pas que les classes populaires disposent de la même possibilité, car elle pense être sage, rationnelle, intelligente, et n'a pas les mêmes opinions sur les classes populaires. Si on les laissait éduquer leurs enfants comme elles voulaient, évidemment elles feraient n'importe quoi, et ce serait le chaos!

    Toutefois, c'est bien à l'égalité des droits qu'il faut tendre.

  • L'école laïque d'État face aux défis actuels

    48069_LeoThemL.jpgSi le débat sur la laïcité est sans fin, c'est parce qu'il achoppe sur la question de l'école et de l'éducation. L'État a en charge une école publique, qui, parce qu'elle est publique, se veut laïque dans son contenu. Mais il existe aussi des écoles confessionnelles, où les parents sont libres de mettre leurs enfants. Il en résulte qu'on ne sait pas vraiment si ce sont les parents ou le gouvernement qui ont la première responsabilité de l'éducation des enfants.

    En théorie, ce sont les parents; mais, en pratique, le gouvernement agit comme s'il disposait d'un droit de préemption. C'est particulièrement le cas dans les pays très étatisés comme la France: la république française a souvent suivi les idées de Jean-Jacques Rousseau, qui prenait l'ancienne Sparte comme modèle. Or, les enfants y étaient arrachés à leurs parents, et éduqués par la Cité.

    Mais il faut bien avouer que, même en France, le gouvernement n'a jamais eu les moyens d'imposer un tel modèle à tous. Les riches, notamment, étaient trop puissants. Ils ont réclamé le droit individuel à éduquer leurs enfants comme bon leur semblait, et les gouvernements n'ont rien pu faire. Ils espéraient, peut-être, qu'avec la chute supposée du capitalisme, le problème se résoudrait de lui-même; c'était tirer des plans sur la comète. Dans les faits c'est le communisme qui s'est effondré.

    On obtient ainsi, en France, une situation hybride, dans laquelle les classes populaires sont soumises à l'État comme dans l'Union soviétique et la bourgeoisie fait ce qu'elle veut comme aux États-Unis. L'alliance entre De 220px-USSR_stamp_M.Thorez_1965_6k.jpgGaulle et Maurice Thorez, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, rappelle cet état bancal dans lequel certains ont voulu voir un juste milieu mais qui, à présent, apparaît comme une source de fracture et de désunion.

    Tant que les classes populaires étaient dominées par le marxisme, le contenu de l'école publique leur convenait; mais une fissure est intervenue quand, avec la chute de l'Union soviétique, le peuple a cessé de rêver d'une société meilleure par la prise du pouvoir du prolétariat. Il s'est, fréquemment, rabattu sur les religions traditionnelles, et l'on peut constater que les pays arabes autrefois liés à Moscou sont en butte à des mouvements islamistes forts.

    Le contenu de l'école publique, en France, apparaît dès lors comme émanant des classes supérieures, et imposé aux classes populaires. Une rupture s'en est suivie.

    Il faut admettre que les pauvres ne sont pas faits en principe pour disposer de leurs propres écoles: pour eux l'État pourvoie à tout. Or, cela n'empêche pas ces pauvres d'avoir des références culturelles et symboliques propres. Nous verrons des éléments de solution une fois prochaine.

  • La victoire du génie d'Or (XXII)

    11401048_938394076181988_5695528069137458493_n.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le bateau étrange, dans lequel je raconte que des monstres avaient attaqué un bateau sur lequel je me trouvais et qu'un être lumineux venait d'en foudroyer deux.

    Il bondit, et une sorte de vapeur d'or mêlée de reflets bleus le suivait. Il assena, de son bâton luisant, dont il se servait comme d'une arme, des coups formidables sur les démons qui entouraient la femme armée; et leurs cadavres vinrent s'ajouter au monceau qui déjà l'entourait, car, quoiqu'elle eût reculé, ses mouvements vifs comme l'éclair et ses coups dévastateurs avaient décimé leurs rangs. Mais ils ne semblaient avoir aucune crainte de la mort, et ils n'avaient cessé, dans leur assaut, de s'accroître en nombre, jusqu'à l'arrivée de l'être étrange. Car, dès qu'il fut présent, ils commencèrent à reculer; et leurs traits impénétrables enfin s'amollirent, et de l'angoisse s'y peignit, puis de la peur, et de l'épouvante: paradoxalement, l'attaque de leur ennemi avait éveillé leur âme, enfouie dans leur volonté de tuer, et leur forme épaisse et noire.

    Alors les survivants tentèrent de fuir, mais le guerrier leur envoya des rayons fins depuis la gemme de son sceptre, et ils les transpercèrent à la façon de flèches.

    À un certain moment, un monstre, plus grand que les autres, fit jaillir dans sa main une pierre mystérieuse, noire et luisante, et une flamme en surgit, qui vint frapper le guerrier d'or; mais il ne fit qu'en reculer d'un pas, et son armure ne fut pas entamée. Aussitôt, il brandit son bâton en le tenant comme un javelot, et je vis l'extrémité inférieure s'allonger et s'effiler pour former une pointe, et il le lança; la gargouille en fut percée de part en part, et la pointe ressortit de l'autre côté. Le monstre s'effondra, et la pierre roula sur le pont du bateau. Le bâton, alors, étonnamment, vibra, et s'arracha à son corps, puis vint se replacer dans la main de son propriétaire. Il reprit sa forme de sceptre, la pointe disparaissant à nouveau.

    Tous les monstres qui n'avaient pas eu le temps de fuir étaient désormais prosternés, demandant grâce, de leur voix hideuse, au guerrier étincelant. Celui-ci s'avança, et sa voix retentit, forte et résonnante, comme s'il avait parlé au sein d'une salle; elle ordonna, dans une langue que je compris, aux créatures de retourner dans les profondeurs de la rivière, leur interdisant d'en ressortir jamais!

    Je m'étonnai d'avoir compris cette langue. Car ce n'était point du français, ni aucun langage de ma connaissance. Pourtant j'en saisissais les mots comme si elle eût été mienne, comme si je l'eusse apprise de mes propres parents. Elle éveilla, en moi, ce qui me parut être de lointains souvenirs, mais qui, étrangement, me semblèrent remonter à des temps antérieurs à ma naissance. Une nostalgie puissante s'empara de moi, un intense désir. Je crus entrevoir un pays fabuleux. Mais l'image s'effaça bientôt.

    Et je me rendis compte que j'eusse été incapable de répéter ce qu'avait dit le guerrier étincelant. Avait-il vraiment prononcé des mots distincts? J'avais plutôt entendu comme un chant, qui sortait de sa bouche. Des images m'étaient venues, figurant la proscription au sein d'un abîme. J'en avais ensuite fait des mots, mais je ne sais s'il y en eut jamais. La même expérience se répéta lorsque, plus tard, l'homme s'adressa à moi, et aussi la femme. Des couleurs surgissaient, s'ordonnant en formes; et je comprenais, et mon cerveau y mettait des mots, mais qui n'avaient point été prononcés.

    Les monstres qui avaient survécu s'en furent, exécutant l'ordre reçu. Et je me retrouvai seul sur le pont avec les deux êtres étranges, les corps mêmes des monstres morts ayant disparu: avaient-ils été emmenés par leurs congénères? Je n'en avais pas été témoin. Mais il devait en avoir été ainsi.

    (À suivre.)

  • Le bateau étrange (XXI)

    King Arthur's Death - Arthur John Duncan 1862 - Great Art - History Painting - Peter Crawford (3).jpgCe texte fait suite à celui appelé Une étrange vision, à la fin duquel je dis être monté sur un bateau où se tenait une femme.

    La femme ne disait rien, et je n'osais parler. Je me penchai sur le bastingage, attiré par des miroitements. Le bateau fendait l'eau et une écume se formait. Mais elle était étrange, car elle semblait pleine de petits cristaux luisants. Puis je m'aperçus que l'eau en était également remplie, quoique l'écume seule les plaçât à la surface – et alors pour ainsi dire les allumait. Ils étaient aussi brillants que s'ils eussent renvoyé une lumière fondant sur eux, mais aucune source ne m'en était visible.

    Je regardai à nouveau la femme, et elle me regarda en retour, et derechef un sourire s'esquissa à sa bouche. Ses yeux avaient gardé leur éclat étonnant, eux aussi semblant luire d'eux-mêmes, comme si derrière leur cristal se fût trouvée une lampe, ou une étoile. Même sa peau jetait une étrange lueur, comme si on l'eût éclairée de l'intérieur. Ses cheveux blonds, que le vent soulevait doucement, exhalaient une odeur suave, et étaient semblables à de lentes flammes, lorsqu'ils se mouvaient sur son front.

    Je sentis soudain une secousse. Et, pour la première fois j'entendis du bruit: l'eau fit entendre sa voix, comme si une lame avait jailli et s'était heurtée violemment à la carène. Mais dans cette lame était un être que je n'eusse pas soupçonné: car un bras long et noir, épais et musclé, surgit par dessus le bastingage, et un visage atroce apparut, qui le suivait. Il avait une crête sur le crâne, comme en ont les lézards, et une peau écaillée et visqueuse; ses yeux étaient fendus, comme ceux d'un serpent, et une cruauté inouïe s'y décelait: un feu noir les animait, et une étincelle froide s'y trouvait. Il avait des sortes d'ailes qui pouvaient lui servir en même temps de nageoires, mais son allure générale restait humaine, et il se mouvait plus ou moins en conséquence. Je lui trouvai une ressemblance surprenante avec les gargouilles qui ornent les corniches de la cathédrale Notre-Dame, à Paris. S'agissait-il de l'être qui avait servi de modèle au sculpteur? Ou l'une des statues avait-elle pris vie? Il dégageait en tout cas une puanteur infecte. Il se hissa et posa le pied sur le pont, et il avait un air atroce et menaçant.

    Alors un spectacle éblouissant s'offrit à mes yeux. La femme, qui avait vu le monstre, se débarrassa de son voile et de sa robe, et voici! dessous, elle portait une armure argentée, et lamée d'or aux épaules, aux poignets, à la ceinture, aux chevilles, et sur sa tête était un heaume, que je m'étonnai de ne pas avoir vu auparavant. Une crête dorée le surmontait, et un panache rouge. Un diamant rayonnait à son front. Un saphir était suspendu à un collier d'or, sur sa gorge. Des béryls jaunes ornaient sa ceinture. Et elle sortit, du fourreau qui pendait à son côté, une épée, se saisit d'un écu suspendu au mât, et qu'ornait une figure que sur le moment je ne reconnus pas, et se jeta sur le monstre, qui, de sa main jusque-là cachée par le bastingage, brandit soudain une hache à deux tranchants. Il essaya d'en asséner un coup à la femme, mais elle fut plus vive que lui, et elle fit sauter sa tête avant qu'il eût pu achever son geste; un sang noir coula, et le corps retomba dans l'eau.

    Cependant, un autre monstre surgit à côté, armé, lui, d'un long sabre, et la bataille s'engagea. D'autres vinrent, et elle les frappait et repoussait tous, et ils étaient nombreux. Mais il y eut un moment où elle ne put plus les repousser et les tuer, et ce fut pire quand il y en eut qui surgirent de l'autre côté, car elle n'avait point le temps d'aller d'un bord à l'autre. D'aucuns montèrent sur le pont, et l'attaquèrent ensemble. Elle se réfugia à la proue, mais ses yeux étaient effrayés, et tristes, et malgré sa force et sa vaillance, sans cesse elle reculait. Moi-même je me vis saisi par deux restés en arrière, et ils s'apprêtaient à m'emmener vers le bord et à me jeter dans l'eau, sans doute pour m'y noyer.

    Mais soudain, un éclair les frappa l'un et l'autre, et ils tombèrent. Et je vis un être étrange, tout d'or vêtu, mais ayant une cape noire, et un insigne étrange sur sa poitrine, fait comme d'une flamme de rubis, et il tenait un sceptre étincelant, dont l'extrémité supérieure était ornée d'une émeraude éclatante, jetant mille feux. Ses yeux n'étaient point visibles, derrière son heaume, car une clarté bleue s'exhalait, là où ils eussent dû se trouver. Une ouverture s'y décelait bien, mais elle descendait le long de la joue, et seule cette clarté bleue était perceptible.

    (À suivre.)

  • Une étrange vision (XX)

    defense-tour-t1-vue-paris-nuit.jpgUn soir de novembre 2015, j'étais en voiture à Genève, une fois de plus bloqué par d'interminables embouteillages. J'avais mis la radio, mais elle m'avait ennuyé, et j'écoutais désormais un de mes disques de musique classique. Je crois que c'était du violoncelle, et que Jean-Sébastien Bach était le compositeur.

    Je me souvins des soirées passées chez un oncle, à Neuilly-sur-Seine, à l'époque où j'étais étudiant à Paris; il m'offrait de gros cigares, et nous les fumions en écoutant les mêmes pièces dans son appartement propre et luisant de l'île de la Jatte. Par la fenêtre on apercevait les tours de la Défense, lumineuses tandis que la nuit tombait.

    Je songeai à Paris, à l'atmosphère du bois de Vincennes et de la forêt de Fontainebleau, à l'Île de France qui parfois me manque, même s'il s'en dégageait une mélancolie pesante - et même si, à Paris, je me languissais au contraire de la Savoie, de la neige qui tombe dans la vallée du Giffre, et de la pluie, aussi, au mois d'août - se mêlant dans mon souvenir aux forêts alpines, aux cascades, aux torrents. Car quand j'étais petit je vivais dans la région parisienne mais j'allais régulièrement à Samoëns, le village de mes ancêtres, et mes premiers souvenirs et mes premières émotions conscientes remontent à ce temps.

    Je songeai aussi aux attentats qui s'étaient déroulés récemment, et je m'imaginais les âmes arrachées inopinément à la Terre, surprises et décontenancées, ne sachant où elles se trouvaient, ni où se diriger, craignant ici le froid, là des foyers de chaleur brûlants. Je me représentai le quartier qui avait vu se fermer leurs yeux à jamais, et que je connaissais un peu. Devant moi une grosse voiture noire avait mis son feu orange. Il clignotait sans fin; la file n'avançait pas.

    Puis je ne vis plus que ce feu orange clignotant parmi les lueurs rouges des feux arrière. Ces lumières dans mon esprit devinrent énormes, et je fus comme fasciné. Le monde disparut devant moi. Les feux eux aussi s'estompèrent. Je me sentis comme entouré de ténèbres.

    Je prenais peur, mais devant moi je vis une lueur, qui était blanche, et qui me faisait penser à la lune. Elle grossit, et je pus y reconnaître une fontaine; c'était comme une eau brillante qui devant moi faisait une cascade silencieuse, coulant doucement d'un lieu que je ne distinguais pas.

    Je la vis venir jusqu'à mes pieds, les longer, et continuer derrière. Sur la rivière qui s'était ainsi créée, je vis un point particulièrement luisant, comme une étoile. Il grossit, et je reconnus en lui un étrange navire, petit, mais bâti à l'ancienne: une voile gonflée le poussait. Il glissa mollement sur l'onde, et s'avança jusqu'à moi. Il était clair et beau, et nulle jointure ne se trouvait entre ses planches, comme si on l'avait taillé dans un seul tronc; car il était bien en bois, mais d'un bois luisant et fin.

    Je m'aperçus qu'il y avait quelqu'un sur le pont, qui me regardait. Je reconnus une femme. Elle était vêtue d'un voile blanc, et d'une robe, blanche également; une clarté se dégageait d'elle. Ses yeux étincelaient, jetaient des feux, et leur couleur indéfinissable agitait dans son iris comme des paillettes d'or. Elle fixa le regard sur moi, et sans qu'aucun membre d'équipage se fût manifesté, je vis une passerelle sortir du navire, et se poser devant mes pieds sur le rivage dès que l'esquif se fut arrêté.

    Poussées par je ne sais quelle force inconnue, mes jambes me tirèrent vers cette passerelle et m'emmenèrent à bord. Quand je fus parvenu sur le pont, la femme me regarda encore, et puis, finalement, sourit. Alors un souffle venu de l'avant du bateau le retourna doucement et le poussa vers la source de la rivière, dont il était descendu.

    (À suivre.)

  • Souvenirs pédagogiques de Fabre

    Henri-Fabre.pngJean-Henri Fabre avait un talent littéraire certain, qui le rendait maître notamment dans l'art de l'ironie. Un jour, revenant à Carpentras après des années d'absence pour trouver une certaine sorte d'insecte qu'il y observait régulièrement, il dit: Je salue en passant le collège où j'ai fait mes premières armes d'éducateur. Son aspect n'a pas changé, c'est toujours celui d'un pénitencier. Ainsi l'entendait l'enseignement gothique d'autrefois. À la gaieté, à l'activité du jeune âge, choses par lui jugées malsaines, il opposait le palliatif de l'étroit, du triste, de l'obscur. Ses maisons d'éducation étaient surtout des maisons de correction.

    Il visait clairement, à travers le terme gothique, la tradition catholique, mais Georges Gusdorf a remarqué, en son temps, que le romantisme avait développé une nouvelle pensée éducative en réaction à la conception de Napoléon des lycées-casernes. L'époque napoléonienne, en France, était néoclassique, et prétendait soumettre toute la culture au compas de la raison, faire entrer l'humanité dans les formules mathématiques par lesquelles on créait aussi les canons. Du coup, la vie première des enfants était réprimée. On tâchait de faire entrer ceux-ci dans des moules préétablis, au lieu de veiller à ce que chaque individualité s'épanouisse librement, avec toutes ses potentialités, et tout ce qu'a espéré en elle la nature. On s'imaginait que la nature n'était nulle part, même pas chez l'homme, propre à développer la raison, et qu'il fallait infliger et inoculer celle-ci, comme si les hommes, eux-mêmes, ne l'avaient pas développée naturellement, en même temps qu'ils évoluaient organiquement, comme si elle leur avait été administrée par on ne sait quels extraterrestres.

    Au reste, il existe bien un rapport avec l'éducation des Jésuites, nous rappelle Gusdorf, car somme toute le catholicisme s'appuyait inconsciemment sur l'idée des prêtres latins administrant le dogme chez les barbares - notamment les Francs. La doctrine devait leur être apportée d'un bloc, infligée telle quelle.

    Pourquoi le cacher? C'est encore cette conception qui prévaut en France, et souvent ailleurs. On est surpris par l'aspect lourd et administratif de la plupart des établissements d'enseignement. Et par des méthodes qui rousseau-par-la-tour.jpgprétendent faire accéder les enfants à la conscience rationnelle en accumulant sur leur pauvre tête des masses de théories. Jean-Jacques Rousseau avait bien vu qu'il n'en était rien, et même si on peut trouver qu'il était d'un optimisme naïf, il avait raison de considérer que la nature créait la conscience rationnelle à un certain âge, à partir duquel il fallait la nourrir et l'alimenter; mais que si on le faisait avant, on n'arrivait à rien, on créait des apparences de raison dans des cerveaux tuméfiés de savoir abstrait, ou alors on se heurtait à la nature pleine de vie des enfants rétifs.

    La présentation des insectes par Fabre, précisément, peut susciter la comparaison de leurs transformations: dans la larve, en devenir, mais invisible, est l'insecte adulte; pour le faire naître, elle doit se placer dans un cocon, se liquéfier, et laisser cette forme définitive apparaître. Telle est la raison chez l'être humain: l'être rationnel en lui est caché, et c'est soutenir l'enfant dans sa spécificité qui lui permettra de trouver les forces de le faire naître en lui, de le manifester. Prétendre faire apparaître l'insecte parfait dès la sortie de l'œuf à coups de ciseaux, c'est simplement faire périr la larve, ou créer un semblant d'insecte mûr, qui ne pourra jamais se reproduire. C'est sans doute la sagesse que Fabre avait acquise, sur l'éducation: il avait médité sur les insectes et leurs rapports avec l'être humain.

  • Jean-Henri Fabre et l'éducation

    9782221054628_1_75.jpgYves Delange, spécialiste de Jean-Henri Fabre, écrivait, dans la préface à ses Souvenirs entomologiques rassemblés (Robert Laffont, p. 100): Fabre eût voulu que l'enfant sache aussi cultiver son jardin. Il eût souhaité que les programmes scolaires fussent établis suivant la révolution du soleil, en étant réglés au rythme des saisons.

    Le naturaliste avait pressenti les difficultés que rencontrerait de plus en plus un pouvoir excessivement centralisateur. On ne peut bénéficier de l'influence de la terre, de la culture, que par le régionalisme. À cet égard, Fabre et Mathon voyaient la France ressembler de plus en plus à cette araignée qui, selon Arthur Young, devenait l'image de notre pays; ses membres mouraient d'inanition et sa tête de pléthore.

    Admirable programme, que celui qui se met en phase avec les saisons et l'environnement sensible! C'est celui qui rejette l'excès de théorie, et qui se propose d'apprendre en observant les faits, l'image réelle des choses. C'est le seul moyen de ne pas transformer l'enseignement en endoctrinement: car celui-ci se fait par la confusion entre les faits et les théories. Des premiers, on ne peut discuter; des secondes, on devrait toujours pouvoir. Mais quand les élèves sont jeunes, ils sont par nature incapables de distinguer les uns des autres: pour eux, qui vivent pleinement dans le monde, tout est fait, même la théorie.

    Le plus terrible est de songer que la théorie est toujours moins remplie de vie, d'existence, de force que les faits: ceux-ci disent plus qu'ils ne paraissent; ils parlent un langage secret, qui s'approfondit dans le sentiment. Mais la théorie est vide, en général, car elle n'est faite que de l'intelligence humaine, c'est à dire d'une ombre de réalité, d'un reflet du réel dans le cerveau.

    C'est une des principales sources de l'effondrement du système éducatif français: l'excès de théorisation, lié à l'excès de centralisation. L'enseignement est abstrait parce qu'il émane de bureaux de la capitale au lieu site-77-1.jpgde s'insérer dans l'expérience concrète des élèves, à la fois dans le temps et l'espace, à la fois selon les saisons et les régions.

    Beaucoup d'élèves, certes, parviennent à suivre les cours, parce qu'ils sont issus de milieux dans lesquels la théorie est constamment présente dans les conversations; mais beaucoup d'élèves sont dans le cas contraire, et c'est leur droit, ils ont droit à une existence dans un milieu qui n'a pas de goût pour l'intellectualisme.

    Même du reste pour les élèves pour qui cela ne pose apparemment pas de problème, on est inconscient des effets néfastes d'une éducation reposant excessivement sur la théorie. J'ai déjà parlé de celui de l'endoctrinement, qui fige les consciences, les enserre dans des carcans d'où elles ne peuvent plus sortir, et où par conséquent elles ne peuvent plus innover: ce qui est mauvais pour l'économie. Une économie stagnante a souvent pour origine une éducation trop orientée vers la théorie et empêchant par conséquent les esprits de se déployer librement, par-delà les idées toutes faites.

    Mais Rudolf Steiner disait que sur le long terme cela avait même de mauvais effets sur la santé: l'âme saisie dans la théorie était privée de force pour animer le corps, qui se vidait et se détériorait. Ce sont les membres mourant d'inanition de la citation d'Yves Delange. La tête aspirant à elle toute la vie, le corps se meurt. Et la tête tombe dans le fantasme, devient incapable de se mouvoir, de penser autrement que selon les objets qui y sont déjà.

    Fabre était une sorte de génie méconnu; il est très admiré au Japon, mais a été rejeté de l'éducation publique française à cause de son spiritualisme, peut-être aussi à cause de son régionalisme. Il opposait, aux théories creuses de son temps et parfois du nôtre, les faits qu'il observait dans la nature autour de chez lui, et il en apprend plus sur le monde que les nombreux savants prisonniers de leur laboratoire.

  • Culture nationale et cultures étrangères: une synthèse (XIX)

    vitruvian_450.jpgIl y a trois articles, j'ai dit que les individus ne pouvaient accéder à l'universel que s'ils s'appuyaient sur la culture de leur peuple et en même temps se penchaient sur d'autres cultures. Seule cette synthèse permet, en maintenant l'individu sur les deux rampes de son escalier, de poursuivre un chemin d'évolution menant à l'universel.

    Mais notre époque est au nationalisme. Après des décennies d'universalisme, certains éprouvent le besoin de revenir à leurs fondamentaux, comme on dit. La chute du communisme, notamment, a resserré sur eux-mêmes les peuples où il s'était répandu.

    La nation avait antérieurement étouffé l'individu. Les hommes avaient cherché à s'en dégager, créant des mythologies de science-fiction qui embrassaient l'humanité entière, voire l'univers, et qui y dissolvaient les particularismes. À cette époque, finalement, il était courageux de se recentrer - sans pour autant être dans la réaction. J.R.R. Tolkien, qui était conservateur, a rappelé que toute mythologie devait s'appuyer sur un sentiment de familarité. H.P. Lovecraft plaçait ses monstres intersidéraux dans la Nouvelle-Angleterre qu'il connaissait bien.

    Mais on pouvait aussi suivre le mouvement général sans pécher, et il est étonnant que Tolkien ait aimé les livres d'Isaac Asimov, qui était dans l'universalisme.

    Notre temps est dans le nationalisme. À quoi bon s'en plaindre, puisque toute mythologie porteuse, toute culture vivante doit s'appuyer sur un tissu psychique familier? Teilhard de Chardin même disait qu'on devait laisser les branches qu'étaient les nations s'épanouir jusqu'au bout de leur logique, jusqu'à leurs fleurs et leurs fruits, pour ainsi dire, et qu'il ne fallait pas précipiter le mouvement vers l'universel, car ce mouvement vient aussi de la solidité des différentes branches, des cultures nationales, sur lesquelles chacun doit pouvoir s'appuyer pour gravir l'ensemble.

    Néanmoins la France est dans un dilemme impossible, dans la mesure où la doctrine officielle de son éducation d'État consiste à énoncer que sa culture nationale est par essence universelle. Or, cela n'est pas. 42577430.jpgEt pour sortir de cette impasse, j'invite cette éducation à s'ouvrir au moins à quelque chose qui tout en étant familier reste différent, la culture francophone non française (par exemple celle de la Suisse romande ou de la Savoie), et la culture française non francophone (celle de la Corse ou de la Provence). C'est le pont qui permet à tous de sortir du spectre de l'identité nationale, sans pour autant renoncer à ses couleurs.

    Mais il restera important d'aller plus loin, lorsqu'on aura surmonté ses répugnances, et pas seulement dans le sens européen et américain - comme on le fait souvent pour prétendre sortir d'un nationalisme qui en fait demeure, en assimilant la nation à l'Occident, dirigé par les Américains. Il faut aussi avoir un regard vers l'Asie et l'Afrique.

    L'individu universel, en effet, est appelé à réaliser une synthèse de toutes les cultures humaines. Pour ainsi dire, il prendra ce qui dans chacune est bien, et laissera ce qui dans chacune est mauvais. Et il n'est pas vrai qu'en se contentant de celle de sa nation, fût-elle la France, il pourra réaliser un tel exploit! Il faudra, je crois, intégrer aussi quelque chose de l'Afrique, de l'Asie, de la Savoie, de la Bretagne.

    Certes, l'individu pour l'instant n'est pas universel: s'il est né dans une nation donnée, il doit l'assumer; car c'est, durant cette vie, le biais par lequel il pourra progresser vers l'universel. Il ne faut donc pas le lui retirer, par un universalisme qui dissout la culture nationale, ou par une aliénation à une culture étrangère qui pourra donner le sentiment du sectarisme, du refus de vivre dans la culture nationale et la société réelle. Mais l'individu ne trouvera pas non plus son épanouissement ultime dans l'identité nationale: ce n'est pas exact. Car l'identité nationale dissout aussi celle de l'individu, qui seul a accès à l'universel. L'homme n'est pas l'esclave du génie national, comme les animaux sont au fond esclaves du génie de leur espèce. Il est son ami, son compagnon loyal et fidèle; non son serf. C'est pour ainsi dire l'essence de l'esprit républicain, s'opposant à l'esprit du féodalisme. Bien que membre d'un ensemble, l'individu reste libre.

  • De l'individu à l'universel (XVIII)

    univers.jpgOn fait souvent de la culture française une culture universelle. C'est une contradiction. La France n'est pas l'univers. On précise volontiers que la culture française donne accès à l'universel. Mais en réalité, c'est l'individu qui a accès à l'universel. Seul, en son âme, en son cœur, il tisse un lien avec le tout, dans lequel il se place, dont il se sent un membre, - et dont il sent aussi être un membre le peuple auquel il appartient, quel qu'il soit.

    Certes, l'individu se nourrit de la culture qui l'a baigné; et il est possible que, selon la culture qui l'a nourri, il accède plus ou moins facilement à l'universel. Mais en fin de compte c'est à lui qu'incombe l'effort: toute culture donnée est finie. Même entre un grand nombre et l'infini, il reste une infinité de nombres. Cela montre que ce n'est pas par la seule culture collective que l'individu accède à l'universel: les forces pour y parvenir ne sont qu'en lui.

    De telle sorte que si on enferme l'individu dans une culture nationale donnée en lui inculquant l'idée qu'elle le met d'emblée en phase avec l'universel, il ne cherchera pas plus loin, et dans les faits n'accèdera pas à l'universel! D'ailleurs, c'est le propre des gouvernements totalitaires, que d'imposer une telle idée, que la culture qu'ils délivrent par leur système d'éducation est suffisante pour que l'individu accède à l'universel, qu'il n'a pas besoin de chercher plus loin. Qu'on fasse ici une distinction entre ceux qui nomment cet universel Dieu et ceux qui le nomment le grand Inconnu - ou ceux qui le nomment simplement l'Universel -, est vide de sens: le problème ne vient pas de la nature de la culture même, de sa qualité philosophique ou religieuse, mais de la manière dont elle est diffusée par un gouvernement.

    Car si l'universel réel vient de l'individu, il faut que celui-ci soit libre; il ne faut donc pas l'enfermer dans une culture donnée, à laquelle on entend réduire l'identité individuelle.

    Pour moi, en effet, il n'y a pas d'identité nationale; l'identité est individuelle. La nation a une tradition, mais son identité est dans son génie, son être spirituel, qui ne s'incarne pas directement sur Terre, qui n'y a pas de corps distinct. Les corps distincts que sont les individus ont leur identité propre, qui peut toujours se distancier de la tradition nationale, qui n'est pas soumise au génie national – expression qui, comme disait Joseph de Maistre, ne doit pas être prise comme une simple métaphore.

    Teilhard de Chardin disait que la nation était un début de spéciation: le même mouvement qui la Cosmic-Tree2.jpgcrée a créé les espèces chez l'animal. Mais l'homme est libre; il peut à nouveau converger vers le centre, le tronc invisible de l'Évolution, et se détacher des branches. Il peut le faire à partir de son individualité, de son identité profonde, qui pour Teilhard de Chardin était liée à l'universel, c'est à dire au Christ.

    Dans les faits, cela signifie que, naturellement, il faut que chaque individu puisse s'appuyer sur la culture du peuple où il a pris naissance: il lui faut donc l'apprendre. Mais il ne saurait en rester là, et il lui faut aussi apprendre les autres cultures.

    Il est entendu que la culture française a de grandes qualités, mais en réalité cela n'importe pas. Quelle que soit la nation où l'on a pris naissance, il faut toujours que l'on apprenne de façon égale et équilibrée la culture de sa nation et celle des autres. Cela n'est pas lié aux qualités qu'on reconnaît ou pas à la culture nationale, mais à la nature même de l'individu. Il apparaît comme aberrant que des Africains n'apprennent que la culture française; mais il paraîtrait également aberrant, dans le monde tel qu'il est devenu, qu'ils n'apprennent que leur culture propre. Le nationalisme et l'universalisme sont deux écueils qui empêchent l'individu de s'épanouir, qui le déséquilibrent. Il lui faut pouvoir lier les deux, ce qui vient du peuple où il se trouve, ce qui vient des autres peuples. C'est ce qui est moderne et intelligent, selon moi.

  • La fraternité et les djinns (XVII)

    Jinn rising.jpgJ'ai essayé de montrer, dans d'autres articles, que même s'il fallait les transposer à la société occidentale, les figures du Coran n'étaient pas contradictoires avec les idées de liberté et d'égalité. Pour la fraternité, je me suis souvent dit que l'image des djinns, présente aussi dans les Mille et une Nuits, était parlante: au-delà du visible, les hommes sont tous liés par des esprits du monde élémentaire. Par eux, ils sont tous fils de la Terre.

    La tradition musulmane affirme que, quoiqu'ils ne constituent qu'un seul peuple, les djinns ont des religions différentes. Ils sont à l'image de l'humanité. Elle fait des choix différents, mais ne constitue qu'un seul groupe. Elle a des cultures différentes, mais ce sont des couleurs apparues dans une seule lumière. L'universalité ne peut pas supposer, en effet, une religion ou une culture unique, mais elle admet qu'au-delà des différences, les hommes sont tous frères, à la façon des djinns. Ceux-ci - les génies des anciens Romains - étant les maîtres des éléments, ils lient aussi les hommes à la Terre, et même à tout l'univers physique. Un courant passe, qui unit tous les êtres.

    Et soudain l'homme sent que son souffle est un vent, que dans son système lymphatique coulent des rivières ou s'élèvent des brumes, que ses os sont des rochers, que le feu court dans ses veines - et surtout est dans sa tête. Ce qui traverse les hommes, et ce qui traverse à la fois les hommes et leur environnement, ce sont les génies, qui passent de l'un à l'autre sans barrière, pour qui les corps ne sont pas des ensembles finis.

    Perspective effrayante, pour la personne, et c'est pourquoi la fraternité semble à beaucoup pouvoir être assimilée à une dissolution de l'identité, à la création d'une masse informe dans laquelle les valeurs sont relativisées d'une façon honteuse, répugnante. Effectivement, les djinns sont réputés pour leur manque de sens moral, ils n'ont pas tellement conscience de ce qui est en haut ou en bas, à droite ou à gauche. C'est pourquoi, à la fraternité, il faut joindre la liberté, qui au contraire divise à l'infini les êtres, et s'appuie sur l'individu: c'est le pôle opposé. Entre les deux, est l'égalité, par laquelle on regarde l'autre comme un autre soi, pareil à soi.

    Mais sans l'image de la fraternité, l'égalité reste théorique. Il ne s'agit pas de relativiser les valeurs - situées sur un autre plan -, mais de se souvenir que l'air qu'exhale dans une pièce un autre homme, quelle que soit djinn_by_nonsense_prophet-d2ylcay.jpgsa religion, je l'inhale, que je le veuille ou pas. Les djinns sont dans ce courant obligatoire qui va des poumons d'un homme à un autre, dans cette force qui lie les pensées de tous dans une même nappe de chaleur: car au fond, c'est dans le feu de la tête qu'on pense. L'eau de même lie tous les corps, par le biais de la vapeur. L'image des êtres élémentaires, très présente dans la tradition musulmane à travers les djinns, est suggestive.

    On pourra me dire que ces êtres élémentaires existent aussi dans le folklore occidental, comme ils le faisaient dans la mythologie antique. Tout à fait vrai. Mais en Occident, une coupure s'est faite entre le folklore et la religion officielle et la philosophie légale – pour ainsi dire. Il y a d'un côté les êtres élémentaires, de l'autre les saints et les sages. Dans la tradition musulmane, les deux restent liés, et on pourrait dire que l'Islam, par certains aspects, est une tentative de concilier la sagesse antique et la religion du livre. Il y a une articulation entre les figures bibliques et les djinns, et cela ouvre des perspectives.

    Dans Le Gardien du feu, de Pierre Rabhi, cela apparaissait clairement: les anges ne pouvaient pas y être séparés de la nature, du grand désert couvert la nuit d'étoiles. C'est à cause de cela que Corbin a déclaré que la tradition islamique était liée à la gnose chassée des traditions occidentales.

  • De l'Égalité et de la Conscience (XVI)

    Angel, Persian miniature (1555).jpgJ'ai essayé, les deux dernières fois, de montrer que l'idée de la liberté absolue de Dieu, telle que le déploie le Coran, pouvait renvoyer par reflet à celle de l'homme, si elle était mêlée intimement à l'humanisme occidental.

    Une idée d'égalité des hommes devant Dieu peut également être sensible dans ce texte, notamment à travers l'image des anges scribes, rédigeant dans un livre les bonnes et les mauvaises actions de chacun, avant de le lui présenter à la mort. Chacun est redevable de ses actions, non selon son rang ou sa nation, mais selon les choix qu'il fait.

    Or, cela nécessite l'égalité devant la loi. L'homme qui ne bénéficie pas des mêmes droits que les autres pourrait-il être imputé d'un crime au même degré que les autres? S'il n'a pas bénéficié du droit au logement, peut-on lui reprocher d'avoir cambriolé au même titre qu'au propriétaire d'un palais? S'il n'a pas bénéficié du droit à la nourriture, pourra-t-on lui reprocher d'avoir volé au même titre qu'à un riche? C'était le thème des Misérables de Victor Hugo: l'homme qui, pour nourrir sa famille, avait volé un pain et avait été condamné au bagne, jamais n'avait été abandonné par sa vivante conscience.

    L'égalité devant l'ange implique que tous bénéficient des mêmes droits: le logement, la santé, l'éducation, la nourriture. Pensons à ceci, que si l'éducation est insuffisante, l'idée que nul n'est censé ignorer la loi est dénuée de sens. Si nul n'est censé ignorer la loi, c'est que le gouvernement doit assurer à chacun la possibilité de la connaître. C'est sur lui que tombe l'obligation.

    Au dix-neuvième siècle, l'archevêque de Chambéry, Alexis Billiet, estimait impossible de suivre les préceptes de l'Évangile si on ne savait pas lire et écrire. L'instruction était regardée par lui comme une obligation d'État.

    Ces droits égaux ne veulent pas dire qu'il faut refaire le monde pour que les gens aient tous les mêmes maisons, les mêmes corps, les mêmes revenus: raisonner de cette façon, c'est aller jusqu'à la déresponsabilisation de l'individu, en attribuant ses fortunes ou ses infortunes au seul hasard qu'il faudrait réformer.

    Commettre des actes illicites, en effet, relève bien de l'infortune. Là encore l'image de l'ange qui note les ob_c22dda_img-9744.JPGbonnes ou les mauvaises actions vient sauver de l'illusion du matérialisme, selon laquelle l'individu serait dénué de responsabilité morale. Mais elle le fait sans rompre l'idée de l'égalité: si chacun a avec lui sa conscience, nul ne mérite des droits inférieurs, l'univers lui ayant donné les mêmes chances qu'à tous. Car la conscience n'est pas un instrument de condamnation, mais plutôt de consécration individuelle: l'ange invite, comme disait François de Sales, à suivre le bon chemin.

    Henry Corbin dit que dans la littérature ésotérique iranienne, l'ange a une aile claire qui va vers le haut, une aile sombre qui va vers le bas. François de Sales disait qu'il montrait le haut lumineux et paradisiaque et le bas ténébreux et infernal. Non seulement il invite à connaître les lois, mais aussi leurs effets.

  • Catholicisme oriental (XV)

    St-Francis-de-Sales.jpgFrançois de Sales affirmait que, par un cheveu, l'âme humaine était liée à la divinité, qu'elle l'était naturellement. Il refusait de la maintenir dans les limites de la pensée purement terrestre. Pourtant, il estimait que les deux pouvaient se relier, qu'on pouvait acquérir une forme de science spirituelle à partir de l'observation de la nature, notamment par le biais des comparaisons et similitudes, ce que l'on nommera plus tard le principe d'analogie. Il en a donné des exemples et le but de l'Académie florimontane, créée en 1607, était bien de concilier les sciences naturelles et la connaissance de Dieu.

    Il avait à Annecy un ami, Pierre Baranzano (1590-1622), professeur de théologie, qui s'efforçait de trouver une cohérence entre Copernic et Galilée d'un côté, la Bible de l'autre. Hélas, ses idées furent désapprouvées par la hiérarchie ecclésiastique. L'Académie florimontane, elle-même, ne dura pas longtemps.

    Mais la tentative devait en renaître en 1820 à travers l'Académie de Savoie, significativement parrainée par Joseph de Maistre qui, lui aussi, croyait possible de concilier la liberté individuelle avec l'infaillibilité du pape – qui, en tout cas, usait de sa propre liberté individuelle pour sonder l'inconnu et démontrer que la soumission au pape était nécessaire. Cela posait d'insolubles problèmes, et la tentative était incomplète. Le romantisme allemand fut plus cohérent avec lui-même; Goethe, Fichte, Schelling, F. Schlegel devaient tracer des pistes plus nettes.

    Or, je pense que l'image de la liberté absolue que donne le Coran de Dieu, si elle s'allie intimement avec l'humanisme occidental, donne de l'individu l'image d'un être absolument libre, et accomplit le premier terme de la devise républicaine en France.

    Dire que l'individu est libre mais quand même soumis aux lois physiques de l'univers parce qu'au fond on considère que Dieu l'est aussi, cela n'a pas de sens. Si les lois physiques sont divinisées, on ne peut plus dire que l'homme peut s'en affranchir.

    C'est alors, peut-être, qu'on est tenté de créer la fiction d'un État libre parce que miraculeusement arraché aux lois terrestres par la force du nombre. On invente une loi naturelle spéciale pour l'État souverain, comme le fit plus ou moins Marx, puis on en fait une science, mais hélas, elle ne repose sur rien. La liberté n'est pas une loi de la matière, mais un principe de l'univers moral, un principe spirituel.

    Concevoir, comme le fait l'Islam, un dieu qui énonce à volonté des lois physiques et même morales, qui n'est soumis à aucune disposition, même prise au préalable par lui-même, c'est être indirectement invité à regarder la pensée humaine de la même manière. De même qu'en pensant, Dieu crée le monde à volonté, de même l'homme crée à volonté des images du monde par sa pensée absolument libre.

    Le développement, depuis l'époque romantique, de la littérature d'imagination, dans laquelle des mondes secondaires sont créés, est bien un effet de l'idée de Fichte selon laquelle le moi de l'homme est un reflet du moi de Dieu. La fiction n'a plus de limite, parce que l'homme est libre.

    Certes, on attend toujours, en réalité, que les lois de ces mondes fictifs soient cohérentes entre elles: qu'elles se tiennent rationnellement entre elles, non par rapport aux lois physiques ou aux dogmes religieux, Tolkien_young2.jpgmais les unes par rapport aux autres. Tolkien par exemple se disait libre de créer des elfes se réincarnant, même si le dogme catholique en proscrivait l'idée, parce qu'il créait un monde qui lui était propre. Néanmoins, il ajoutait que nul théologien ni nul philosophe n'étaient en mesure de prouver que les vies successives étaient impossibles même dans le monde primaire, réel, ce qui montre qu'à ses yeux ses mondes inventés pouvaient être des reflets de vérités cachées, que ses pensées, en les créant, étaient bien des reflets fidèles des pensées de l'entité créatrice.

    Il minimisait du reste le caractère fictif de son univers, en disant qu'il était censé prendre place dans le passé de la Terre réelle, et non sur une autre planète ou dans une autre dimension. Il réclamait essentiellement le droit de créer une mythologie. Et quel acte peut davantage consacrer la liberté suprême de l'individu que celui-ci? Que celui de créer une langue et un monde dont les limites ne sont pas celles de la matière? Que de forger une langue pour des immortels qui fréquentent les dieux, et d'instituer une réalité dans laquelle les mortels fréquentent ces immortels?

    Or, il est indéniable, pour moi, que cela soit lié à la tradition allemande - et, par delà, orientale. Non que cela vienne directement des Orientaux, mais que cela vient de quelque chose d'oriental qui s'est harmonieusement fondu dans la tradition occidentale - notamment dans ce qui reste du Saint Empire romain germanique, intermédiaire, entre Orient et Occident. L'enjeu, pour moi, est donc de trouver ce point par lequel des traditions apparemment contraires peuvent s'articuler, et s'harmoniser.

  • Liberté humaine, liberté divine (XIV)

    maitre-eckhart.jpgLa dernière fois, j'ai affirmé que le sentiment de la liberté humaine était né de l'assimilation du moi humain au moi divin, apparue clairement chez Fichte (1762-1814).

    De fait, le germe en était depuis longtemps présent dans la tradition allemande, notamment dans la mystique de maître Eckhart (1260-1328) et de Jean Tauler (1300-1361). En supprimant son soi inférieur, on pouvait, selon eux, se hisser au soi supérieur, qui était le Christ même, et acquérir une conscience nouvelle, entièrement libre puisque placée en Dieu. Or, même si les historiens de la philosophie peuvent ne pas être d'accord, c'est pour moi l'origine de la foi que l'homme a placée en sa propre pensée. La pensée pure, absolument logique, dégagée de la contingence de l'espace-temps et de la matière, est pourtant déployée par un être humain incorporé. Ce paradoxe est la source de l'humanisme moderne et du concept moderne de liberté, centrée sur l'individu - non sur la collectivité. Peu importe somme toute que le gouvernement national soit libre, si l'individu ne l'est pas; si le gouvernement qui dispose d'une puissance illimitée s'efforce de limiter la liberté de l'individu, celui-ci peut souhaiter voir ce gouvernement limité de l'extérieur. Et c'est ainsi qu'est née l'idée d'un droit mondial, ou de droits universels de l'être humain.

    Mais, en Occident, la conception qu'on avait de Dieu avait quelque chose d'entaché: il était lié au Pape, au Roi, à des dogmes, à des systèmes; on ne l'en distinguait plus clairement. Il se réduisait à une idée. C'est pourquoi la philosophie allemande put mieux que la française ou l'anglaise établir un lien entre l'individu profond et la divinité: elle avait un lien avec l'Orient. Elle devait encore aux vieux Goths, eux aussi portés vers l'Orient. On a même vu, en Espagne et en Afrique, des Goths se convertir à l'Islam. L'arianisme, l'hérésie commune aux Goths, était une manière, encore, de défendre l'absolue liberté de Dieu, par l'affichage de la suprématie du Père, face au Fils et au Saint-Esprit. Or c'était une hérésie d'origine orientale.

    Certes, c'était là un excès en défaveur de l'individu. Cela revenait à mépriser la personne humaine. Mais, dans la tradition aristotélicienne, celle-ci, quoique glorifiée en soi, était réduite à la conscience ordinaire, à l'expérience qu'elle faisait de la matière et des idées qu'elle pouvait en tirer. Le refus d'assimiler la divinité à une telle conscience traduit une sourde exigence de liberté, pour cette divinité - et pour l'homme même: car IRHT_106971-p.jpgla divinité reste un modèle, pour lui.

    Un roi franc, un jour, se plaignit auprès de saint Grégoire de Tours (539-594) que l'on fît de Dieu trois personnes: trois êtres pensants. Il trouvait humiliant, pour la divinité, d'être ramenée à la pensée telle que la concevaient les Latins; pour lui elle était au-delà de la pensée telle que pouvaient la déployer les hommes. Les évêques auxquels il s'adressa le firent taire. Mais il pressentait que la pensée humaine pourrait un jour se déployer au-delà des catégories d'Aristote. On a reproché au fond à maître Eckhart d'affirmer qu'il en était bien ainsi, lorsqu'il disait que la conscience humaine, en s'effaçant, pouvait s'assimiler au Christ.

    De façon remarquable, au sein du catholicisme, dont Eckhart avait été plus ou moins exclu, la tendance orientale, sensible en Savoie, a admis certains principes de la mystique allemande. J'en reparlerai une autre fois.

  • République et religions (XIII)

    Francois_de_Salignac_de_la_Mothe-Fenelon.jpgLe 10 janvier, j'ai essayé de montrer que la théologie, quoique prétende le rationalisme théorique, n'était pas forcément moins remplie de raison que la philosophie. Au contraire, elle enseigne une logique assez pure pour se passer de la béquille de la Matière. On me dira qu'elle ne se passe pas de la béquille de Dieu. Et c'est vrai. Mais, pour que la pensée se passe des béquilles, il ne faut pas la jeter d'une béquille à l'autre; il faut voir ce qu'elle a pu établir, indépendamment des différentes béquilles. Or cela demande à ce que la théologie et la philosophie soient mises en relation étroite, soient comparées. Il ne faut donc pas les opposer.

    L'important en effet n'est pas de savoir quelle béquille est la plus sainte, mais d'exercer sa pensée. Chacun choisit la béquille qu'il veut, ensuite, et la République n'a rien à dire sur ce sujet.

    D'ailleurs, la raison doit s'exercer au sein des valeurs républicaines. Or, on affirme volontiers qu'elles sont issues de l'agnosticisme, et qu'elles ne sauraient trouver d'écho net dans les religions. C'est une erreur.

    Si l'on regarde concrètement les termes liberté, égalité, fraternité, on constate qu'ils sont bien présents dans les religions, mais dispersés, sans mise en cohérence. Pour Chateaubriand (j'en ai déjà parlé), ces mots émanaient en profondeur du christianisme. Ils en étaient l'application politique.

    Ils sont, de fait, nés sous la plume de l'évêque de Cambrai, Fénelon. Que la divinité se soit incarnée dans un seul homme rend les individus libres, égaux et frères. Si, en effet, elle s'incarne dans une communauté, ceux qui n'en font pas partie sont exclus de la fraternité, et même ceux qui en font partie ne sont libres que tant qu'ils soumettent leurs pensées au groupe - c'est à dire à ses dirigeants. Certains philosophes parlent de communauté pensante; mais cela ne correspond à rien, car le dernier argument revient toujours à l'autorité légale, et une communauté pensante est une communauté où seules ces autorités ont le droit de penser.

    Dans les faits, seuls les individus pensent; si la communauté pense, c'est dans le monde invisible: c'est l'ange de la communauté qui pense et qui suscite chez ses membres des désirs - qui ne sont pas, par eux-mêmes, pensés.

    Il faut faire remarquer, à cet égard, que la soumission intérieure à un État unitaire et centralisé contredit le principe de liberté, qui est individuel. Car si ce principe n'est pas individuel, s'il est collectif, cela revient à dire que le roi seul est libre: c'est l'ancien régime. De cette façon peut-on comprendre chez Fénelon le rejet de l'absolutisme royal.

    Le point d'achoppement est ici l'éducation: la République, en France, insiste beaucoup sur la culture commune; mais l'individu reste libre, et cette culture commune doit rester naturelle. Du reste, si la nation est une réalité, la culture commune n'a nullement besoin d'être imposée. Si la culture est spontanément trop disparate, le principe de liberté impose le fédéralisme.

    Les régimes fédéralistes sont donc plus libres que les régimes centralisés. Il n'y a pas de logique à prétendre que la devise de la République serait mise en danger si du fédéralisme était institué, sauf à dire que la liberté fichte.jpgne se comprend que comme étant celle du gouvernement. Mais ce n'était pas l'esprit du concepteur de cette devise, puisqu'il l'opposait à l'absolutisme royal, qui justement rend le gouvernement absolument libre!

    Or, même dans l'Islam, qui, en principe, accorde moins à l'individu que le christianisme, les valeurs de la République peuvent se retrouver. La liberté, dans le Coran, c'est celle de Dieu, qui décide de tout et auquel il faut se soumettre. Mais cette soumission permet paradoxalement de comprendre comment est né le sentiment de liberté humaine. Car Fichte, plus que Voltaire, a révélé ce qui dormait dans la philosophie des Lumières, lorsqu'il a assimilé le moi de l'homme au moi de Dieu - ce qui a scandalisé ceux qui entendaient placer, entre l'individu et Dieu, des intermédiaires, prêtres ou princes. Lorsque l'homme se sent libre, c'est qu'il se sent, au fond de lui-même, pareil à Dieu: il se sent, au-delà de sa conscience ordinaire, faire un avec lui.

    Je continuerai cette réflexion une fois prochaine.

  • Culture et théologie (XII)

    800px-St-thomas-aquinas.jpgLa dernière fois, je me suis demandé pourquoi la culture arabe n'était pas mieux représentée dans l'Éducation nationale en France, attendu que beaucoup de citoyens français restent marqués par cette culture de par leurs origines familiales, et qu'il s'agit d'une richesse à exploiter, tant pour les individus que pour l'ensemble du peuple. Même le commerce et l'administration peuvent y trouver des débouchés évidents, mais l'ouverture culturelle à une composante de l'humanité qui, quoi qu'on pense, en vaut bien une autre, est déjà un argument suffisant.

    Mais, pour beaucoup d'Occidentaux, la culture arabe ne peut pas, par essence, être laïque: d'où, peut-être, l'idée que répandre l'enseignement de l'arabe serait dangereux.

    Je voudrais à présent aborder la question la plus brûlante de mon exposé: la valeur de la culture religieuse en général.

    J'y ai déjà fait allusion au sujet de la sainte Vierge considérée comme figure préparatoire - et imparfaite, peut-être - de l'allégorie de la République - de Marianne. Figure qui, restant assez parlante pour le peuple, notamment dans les campagnes, ne doit pas être éradiquée du paysage culturel, mais reliée de façon claire à cette Marianne: elle est, par exemple, l'expression de la fraternité. C'est sous son visage de mère que tous les hommes se sentent frères. C'est bien ainsi qu'on la percevait dans la Savoie du dix-neuvième siècle.

    La philosophie, de même, ne peut pas être distinguée de la théologie de façon radicale: c'est un leurre.

    Trop souvent les philosophes qui parlent de théologie montrent qu'ils n'en ont jamais lu. Les théologiens ont aussi parlé de problèmes philosophiques.

    On dit que, dès qu'on intègre la divinité à la réflexion, on quitte la raison pour entrer dans l'arbitraire; mais c'est un préjugé. C'est du reste par ce préjugé que le rationalisme se différencie de la raison même. Car la raison n'a pas de limite a priori. Elle peut fort bien, somme toute, entrer dans un domaine non physique, et conserver une forme de logique pure. Qu'on ne dispose pas de la béquille de la vérification matérielle ne prouve rien. Les mathématiques suivent aussi une logique pure qui précède les applications physiques. Et si une logique pure pénètre le monde moral et que les résultats de la réflexion s'avèrent bénéfiques pour l'humanité, peut-on dire qu'on n'a pas vérifié la validité de la réflexion?

    C'est une idée toute faite, relevant du dogme – et, pour le coup, arbitraire -, que la pensée ne peut pas pénétrer le domaine de l'esprit, qu'elle est rivée à la matière. Puisque la pensée elle-même émane de l'esprit, pourquoi ne pourrait-elle pas se pencher sur ce dont elle émane? Pourquoi ne pourrait-elle pas se regarder elle-même?

    De mon point de vue, on a acquis, ou développé, une sorte de peur face au monde de l'esprit détaché de la matière: on craint d'y sombrer. Mais si on suit le fil d'or de la logique pure, cela n'arrive pas. C'est bien elle qui soutient la pensée, parce qu'elle met les éléments dans une relation claire qui ne nécessite pas de socle fondamental, comme serait la Matière – ou même Dieu. Les planètes se soutiennent entre elles; elles ne sont regle_10.jpgpas posées sur un sol - ou collées à un plafond. Dans le monde moral, la pensée peut établir des équilibres semblables.

    La théologie n'a donc pas de raison d'être exclue du domaine de la philosophie. Il n'est pas vrai que Boèce, saint Augustin et saint Thomas d'Aquin aient manqué d'esprit de logique, si, comme je le crois, ils faisaient s'appuyer avec rigueur les concepts spirituels les uns sur les autres. Qu'ils ne se soient pas appuyés sur une matière au fond sacralisée, comme tend à le faire la philosophie contemporaine, n'indique rien quant à leurs capacités logiques, lorsqu'il s'agissait d'utiliser la raison. Le croire, c'est être matérialiste; c'est ne croire que la logique n'est possible que si elle suit la mécanique du monde physique. Or, il n'en est rien, à mes yeux; et quel fondement physique peut de toute façon être donné à la liberté, à l'égalité et à la fraternité? Leur fondement est forcément dans une raison qui pénètre le monde moral, comme a essayé de le faire la théologie. Qu'elle ait péché en s'appuyant sur l'idée abstraite de Dieu ne prouve pas que la tentative ait été dénuée de sens. Elle me paraît, au contraire, légitime.

    La théologie doit être intégrée à la culture au sens large et je ne crois pas son rejet de principe justifié, je ne crois pas que la laïcité justifie la séparation radicale des facultés de philosophie et de théologie. Si la laïcité est la neutralité de l'État, celui-ci ne peut pas imposer l'idée que la théologie sort du domaine de la raison, il ne peut pas imposer un principe théorique; il ne peut que compter le nombre d'étudiants, et leur donner les moyens d'étudier ce qu'ils veulent.

  • République et langues orientales (XI)

    Allégorie_du_Second_Empire.JPGJ'ai dit, la dernière fois, que l'utilisation de la raison ne consistait pas en l'instauration d'une sorte de religion rationaliste, mais, au contraire, en la création d'une forme de sagesse dans laquelle on prend conscience que les théologies anciennes font partie de l'homme pris globalement, et sont à respecter voire aimer comme telles. La raison étant universelle, elle ne peut pas rejeter ce qui apparaît localement, mais l'embrasse aussi. Qu'elle conteste l'universalité de ce qui n'est que local est normal; mais elle doit alors se souvenir que le rationalisme lui-même n'est que local. La raison ne fait pas pour la raison l'objet d'un culte: elle se sent égale à elle. Et pour cause!

    Et si on voit les choses de façon rationnelle, conformément au droit, on peut s'étonner déjà d'une chose, c'est que, dans les collèges et lycées de France, on n'enseigne pas l'arabe comme seconde ou troisième langue. Car selon la logique démocratique, il ne s'agit que de savoir s'il existe un public, suffisamment d'élèves pour créer des postes.

    Le problème n'est pas l'Europe, car on enseigne le chinois. Le problème n'est pas les langues économiquement utiles, car l'anglais suffit à l'économie, en général. Pour les secondes et troisièmes langues, on a du champ libre: il s'agit de s'ouvrir à d'autres cultures.

    Veut-on dire que les élèves doivent s'ouvrir à d'autres cultures que la leur et que seuls les fils d'immigrés choisiraient l'arabe comme seconde langue? Mais d'abord rien ne le prouve, ensuite la République ne fait pas de différence entre ses citoyens selon les origines, et puis qui ignore que l'italien et l'espagnol ont souvent été pris au collège comme seconde langue par des élèves d'origine italienne ou espagnole - souvent ensuite devenus professeurs de ces langues?

    Du reste, il y a peu de rapport entre l'arabe classique et la culture des familles immigrées, qui ne parlent généralement qu'un dialecte, et connaissent surtout le folklore de leur région d'origine. Apprendre la langue arabe écrite peut justement faire accéder ce folklore local à une pensée plus claire: à la raison.

    On a pu dire, également, que l'arabe était une langue essentiellement religieuse. Mais le latin est aussi dans ce cas; même dans sa version classique, il n'a été transmis que par les moines chrétiens.

    Or, justement, dans la tradition arabe, beaucoup de choses demeurent qui ne sont pas réellement liées à l'Islam. Certes, contrairement à ce qu'il en est pour le latin, dont les textes antérieurs à la conversion au christianisme sont nombreux, rien ne subsiste de ce qui a précédé le Coran; mais il n'est pas difficile de voir que beaucoup de choses ont persisté de ce passé lointain même dans des œuvres postérieures. J'ai évoqué le Roman d'Antar, révélé par Lamartine. Certes, il s'agit d'une épopée contre les chrétiens, en partie; mais pas différente de la Chanson de Roland, qu'on étudie au collège, et dont on montre généralement que la religion y est intégrée au sentiment national. Antar est avant tout un héros arabe défendant son peuple contre les Francs; on peut le considérer de façon laïque.

    Et puis tout le monde connaît les Mille et une Nuits, qui ne sont pas forcément liées à l'Islam, qui sont souvent liées à la simple tradition arabe séculaire. La philosophie des Lumières, en France, s'en est souvent inspirée, car on y trouve une sagesse qui doit beaucoup à l'Orient antique – grec ou perse.

    Le Roman d'Antar est peut-être plus intéressant en France, puisqu'il est maghrébin. Mais s'il s'agit d'une averroes-4-sized.jpglangue, on peut en tout cas se passer de textes directement religieux.

    Averroès était lié aux philosophes antiques, aussi.

    Et puis je suis persuadé qu'il existe une littérature arabe moderne et profane. Lorsqu'on apprend l'allemand, on n'étudie pas la Bible de Luther, pourtant fondatrice pour l'allemand moderne!

    Je crois qu'une telle disposition permettrait à beaucoup de sentir leur culture familiale mieux acceptée par la République, et en même temps de trouver l'occasion d'approfondir cette culture familiale vers ce qu'on appelle l'universel – l'endroit où toutes les cultures convergent (et non pas, bien sûr, où la culture française occupe tout l'espace, comme beaucoup se l'imaginent). Cela permettrait également aux Français dans leur ensemble de s'initier à une culture intéressante, qui a sa valeur et ouvre l'esprit, et permet, encore, de saisir l'universel qui traverse toutes les cultures – et qu'aucune ne représente jamais à elle seule.

    Je connais moins bien la tradition turque; mais le même raisonnement peut être fait, je pense. Les écrivains turcs modernes et profanes sont d'ailleurs assez connus.

  • Rationalisme et traditions orientales (X)

    muller.jpgIl y a quatre jours, j'ai essayé de montrer que le Romantisme avait relativisé les oppositions entre la tradition chrétienne et occidentale d'une part, la tradition orientale et islamique d'autre part. J'ai donné comme exemples Lamartine et Hugo, qui avaient cherché à saisir la valeur morale et spirituelle des différentes traditions indépendamment des oppositions de principe, des dogmes.

    Je pense, personnellement, que c'est une voie. Car, au-delà des luttes de pouvoir, il s'agit d'être réellement universaliste en cherchant à promouvoir non pas les tendances de l'âme par lesquelles l'universalisme s'est fait jour, mais, plus concrètement, les différentes cultures dont se compose l'humanité grâce aux facultés de l'âme liées à l'universalisme. Je m'explique.

    On promeut volontiers le rationalisme, parce que la raison au fond dévoile le lien qui existe entre tous les humains. Mais, en réalité, on promeut le rationalisme comme s'il s'agissait d'un nouveau dogme révélé, on le promeut en n'agissant pas selon la raison, soi-même, mais selon un sentiment qui se mêle à celui de la tradition et de la nation. On vante le rationalisme sans utiliser l'intelligence, en l'assimilant d'instinct à des civilisations supérieures, comme au temps de Jules Ferry. On disait même, alors, qu'il s'agissait de races. Le rationalisme, paradoxalement, devient une religion.

    Or, face à cela, il faut, au contraire, utiliser la raison, qui relativise le rationalisme lui-même. Car la raison, lorsqu'elle se porte à l'échelle de l'humanité entière, voit que le rationalisme n'est pas son lot commun, et que l'homme n'est pas fait seulement de raison. Et, au lieu de s'en hérisser, mue par un instinct qui n'est pas elle-même, elle doit l'accepter avec sagesse, et déclarer: La vie, l'univers, ne sont pas faits seulement de raison. L'homme évolué, certes, a développé sa raison; mais il l'a fait sur une base de la vie qui n'est pas la raison. Il l'a fait sur une base émotionnelle et instinctive sans laquelle la raison ne pourrait pas subsister, parce que la raison est comme le navire qui surnage, ou, pour mieux dire, comme l'être qui sort de l'eau pour respirer de l'air - une sorte de dauphin. Mais, sans l'eau même, elle ne peut se mouvoir.

    Car, quoi qu'on dise, ce n'est pas la raison qui se meut seule, d'elle-même: elle est mue par le sentiment de la vérité, qui, lui, ne s'explique pas rationnellement. Il est donc nécessaire de respecter et même d'aimer ce allegorie_bg_droite.jpgqui est au-dessous de la raison et grâce à quoi la raison a pu naître et se développer - le sentiment et l'instinct. Non pas de les vénérer au détriment de la raison même, comme l'ont fait des réactionnaires, mais les respecter et les aimer, comme on respecte les plantes et les animaux dont l'homme se nourrit et sur lesquels il s'est appuyé pour instituer son évolution.

    Et c'est alors qu'on comprend pourquoi la vraie philosophie - celle qui, loin de vénérer la raison comme si elle était un nouveau Dieu; celle qui, loin de faire du rationalisme une religion nouvelle, mais qui utilise la raison dans un monde qu'elle sait n'être pas forcément raisonnable ni même rationnel -, c'est pourquoi, dis-je, cette vraie philosophie embrasse dans un même amour toutes les théologies et philosophies, parce qu'elle sait que les philosophies les plus évoluées ne sont pas nées, comme on le fait croire, d'un conflit acharné de la vérité contre l'erreur, mais d'une transformation progressive des philosophies les moins évoluées vers les plus évoluées. De même que l'homme évolué doit respecter les espèces animales dont il est issu, et les sauver de la cupidité et de la cruauté, de même, il s'agit de respecter et d'aimer les philosophies et théologies médiévales, car elles sont la base des philosophies modernes, quoique celles-ci s'en soient progressivement détachées.

    La raison n'est pas le rationalisme, elle est la mise en relation avec un génie – le génie de la raison, par lequel la pensée claire peut se déployer. On ne le regarde pas comme un Dieu, mais comme un être secourable, pour mieux saisir l'ordre de l'univers. On la pratique, plus qu'on ne l'idolâtre.