16/02/2018

Le retour de Tornither le Brave (Perspectives pour la République, XL)

Cosmic-woman.pngCe texte fait suite à celui appelé L'Élixir de l'Immortelle, dans lequel je raconte que, après avoir versé dans la bouche de mon elfe protecteur un étrange élixir doré, l'immortelle Ithälun s'est tournée vers le soleil couchant et s'est mise à parler dans un étrange langage dont je devais apprendre qu'il était l'origine de toutes les langues humaines.

Sur le moment, néanmoins, je ne compris absolument pas ce qu'elle disait, ni même si elle parlait, ou simplement chantait des sons dénués de sens; car cela m'en donnait l'impression, le langage qu'elle utilisait étant incroyablement mélodieux et rythmé, de telle sorte qu'en parlant elle semblait chanter, et que, dans mon cœur, tomba alors comme un ruissellement de lumière, un flot de clarté qui, curieusement, me sembla aussitôt remonter, couler dans les airs et défier la pesanteur terrestre - comme si cela était possible. J'eus aussi l'impression bizarre que les sons en étaient pareils à une langue humaine inversée, comme si, en les créant, elle remontait le temps! J'eus la vision d'une forme allant chercher, dans le passé, l'elfe Ornuln juste avant qu'il ne fût mortellement blessé, et laissant, à sa place, une forme vide, un double qui n'avait que l'apparence d'Ornuln, et qui n'était pas lui. Cette forme était splendide, lumineuse, et ressemblait à Ithälun sans être elle. Le temps avait tremblé sous mes yeux, et une ouverture s'était faite dans l'espace. Ce ne fut que fugitif.

Cette vision manqua pourtant de me briser le cœur. Elle fut bientôt recouverte d'une nappe d'étincelles qui jaillissaient en gerbes, à la façon d'une neige de lumière, et dont j'avais le sentiment qu'elle était mue selon sa volonté propre, ainsi que des poissons en banc. Et je tendis la main, croyant pouvoir les toucher, les saisir, mais tout disparut, et je n'avais la main que sur l'épaule d'Ithälun, que je retirai aussitôt.

Elle tourna la tête vers moi, et sa beauté me donna comme un coup au cœur. Je baissai les yeux. Puis, les relevant, je lui demandai, en tremblant, ce qu'elle avait fait. Elle ne me révéla pas tout: elle ne le pouvait pas, disait-elle. Je devais seulement savoir qu'elle avait prié les puissants êtres solaires, mais aussi demandé à Tornither de venir: car il l'entendrait, disait-elle, ainsi qu'un écho renvoyé par l'astre du jour. Cela me paraissait étrange. Et lorsqu'elle se tut, je n'osai rien dire. La splendeur de ses mots et des images qui m'en étaient venues faisait un tel contraste avec l'horreur de la langue, tout aussi obscure à vrai dire, et du visage, que j'avais toujours sous les yeux, de Borolg, que j'en étais bouleversé. Ithälun d'ailleurs avait tourné la tête vers le soleil, qui s'enfonçait derrière la montagne, en la baignant d'une brume de feu: elle semblait s'y fondre comme un quai submergé par la mer.

Puis, me regardant à nouveau, baissant pour ainsi dire ses yeux jusqu'à ma misérable personne, Ithälun dit: «Il va venir.» Je demandai: «Qui?» Elle répliqua: «Tornither. Tornither le Brave! Il va venir.» Comment le savait-elle? Je ne le saurais jamais. Mais elle était absolument sûre d'elle. Quel signe avait-elle distingué, qui m'avait échappé? Quel vol d'oiseaux, quel reflet des rayons du soleil sur le roc de la montagne, sur le cristal de la rivière, sur la neige de la fleur, sur les perles de la cascade qui tombait à ma droite? De nouveau je n'osai l'interroger, et quand j'y fis plus tard allusion, elle ne répondit rien, ne voulant le révéler.

Or, le même vaisseau brillant qui avait emporté Ithälun alors revint, et voici! le moine qui avait remplacé à mes yeux effrayés le géant de feu qui me tourmentait en descendit, s'appuyant sur son bâton, marchant sur une passerelle d'or. Des elfes le suivirent, que je ne connaissais pas, et dont le visage était sombre. Plusieurs étaient des femmes, de la même race, sans doute, qu'Ithälun, quoiqu'elles ne fussent pas armées, et que leur beauté, leur éclat fût moindre; l'une d'elles pleurait abondamment.

(À suivre.)

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08/02/2018

La Providence dans les glaces selon Jules Verne

verne.JPGJ'ai lu, pour des raisons professionnelles, Un Hivernage dans les glaces, roman de Jules Verne, et j'ai été surpris de la qualité du récit. En soi, en effet, le style, quoique précis et varié, très maîtrisé, de Verne, ne m'enthousiasme pas, car il est mécanique, il me fait pour ainsi dire penser à la tour Eiffel: les personnages ont une psychologie stéréotypée, étant soumis à des pulsions plutôt banales, et la nature est peinte sans poésie, c'est à dire sans métaphores et personnifications notables.

Mais Verne est tellement bien renseigné, sur la nature objective des milieux insolites, qu'il ne laisse pas d'intéresser rapidement, d'autant plus qu'il distille leurs singularités avec habileté, tout au long de l'action, les confrontant à des êtres humains qui en sont eux-mêmes surpris - ou inquiets, selon les cas. Ceux-ci déploient évidemment une ingéniosité brisant les obstacles relevant de la glorification de l'esprit technique, mais, d'un autre côté, la narration sait se placer au cœur des événements les plus violents et les plus brutaux, d'une façon qu'on ne connaît plus en France, et qui est devenue l'apanage presque exclusif des Américains.

Le plus beau néanmoins est que les faits s'enchaînent selon une philosophie judicieuse, qu'on a eu grand tort de renier. Traditionnellement, quand une histoire se finissait bien, c'est que les dieux intervenaient; quand ils n'intervenaient pas, elle se finissait mal. Or cela participe d'une profonde sagesse, qui nous vient du fond des âges, et qu'a rejetée stupidement le marxisme en voulant faire croire que les propriétés de la matière faisaient tourner les choses spontanément au bien.

De fait, la vie même n'est qu'un miracle, dans l'espace physique, et tout le monde doit mourir, selon les principes les plus évidents de l'existence. Cela ne peut donc pas se finir bien, si la natureancient-of-days-by-william-blake-1794.jpg s'impose. Il faut qu'un miracle survienne - issu du ciel, s'imposant à la terre.

Et c'est ce qu'a respecté Jules Verne - à la suite de Molière, dont les comédies se terminaient bien grâce à la Providence. Les bons s'en sortent au moment où, attaqués par des traîtres qui prennent le dessus, ils voient surgir des ours attisés par la faim. Les fauves assaillent les méchants qu'ils voient debout, et cela permet aux autres de se débarrasser d'eux. Ensuite tout se passe à merveille. Jules Verne nomme alors explicitement la Providence.

Las, les éditeurs scolaires de ce noble ouvrage ont traduit, en note, ce mot par hasard - peut-être poussés par quelque démon matérialiste qu'on ne nommera pas. On comprend, si la critique scolaire de Jules Verne réduit la Providence au hasard, pourquoi les romanciers et scénaristes français sont devenus si médiocres, lorsqu'il s'agit de mener à bien une intrigue.

Cela rappelle, bien évidemment, les éditions des romans de Victor Hugo destinées aux écoles et édulcorées de leurs anges. N'assumant plus leur tradition venue des anciens, les Européens reculent toujours plus face aux Américains, qui, il faut l'avouer, assument encore la Providence, comme Jules Verne.

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23/01/2018

L'élixir de l'Immortelle (Perspectives pour la République, XXXIX)

elixir.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Main sur l'épée ferme, dans lequel je raconte que l'elfe qui me protégeait, aidé de mes faibles paumes, est parvenu à vaincre l'homme-sanglier qui m'attaquait, mais en subissant des plaies mortelles, et qu'à mon appel l'immortelle qui m'avait d'abord conduit avait accouru.

Ithälun alors se leva, et retourna l'homme-sanglier, bien qu'il fût un colosse, regarda dans les yeux, qu'il maintenait ouverts. Le monstre prononça quelques mots étouffés dans sa langue étrange, et Ithälun répliqua: «Te tuer, monstre? Non, car tu n'es pas assez digne de haine, à nos yeux, et nous userons envers toi du fouet pour les méchants le plus cinglant, et c'est la bonté.»

Borolg serra les dents et sembla ressentir un redoublement de souffrance, à ces paroles. Il fit entendre un nouveau gémissement. Ithälun lui ordonna: «Silence!» et lui abattit sa paume, que gantait l'argent, sur le front. Un éclair jaillit, et le monstre perdit conscience. Quoi qu'elle eût dit, je voyais la colère dans les yeux de la fée; et elle déformait, aussi, son beau visage.

Puis elle revint vers l'elfe. À sa ceinture, elle ouvrit une pochette,y plongea ses doigts, et en sortit une fiole contenant un liquide jaune et brillant, éclairant la pénombre de la tente où nous nous tenions toujours. L'éclat m'en rappela la topaze, comme si elle y avait fondu.

J'étais fasciné par le moindre des gestes de l'Immortelle: c'est pourquoi je m'en souviens si précisément.

Elle ouvrit la fiole, dont le bouchon se tirait, et en versa le contenu entre les lèvres à Ornuln. Il s'écoula dans sa bouche ensanglantée comme de la lumière, lorsque la fiole fut vide, l'elfe s'apaisa, semblant ne plus souffrir, tandis qu'une vague lueur d'or paraissait dans son souffle. Il ferma les yeux, reprit un semblant de couleurs, puis s'endormit. Son corps luisait faiblement, à mes yeux peut-être trompés. Je ne savais si je l'imaginais, ou le voyais. Le liquide de la fiole avait-il une telle puissance? C'eût été par trop extraordinaire.

Ithälun posa délicatement la tête d'Ornuln sur un coussin, le regarda un instant de son œil inquiet, soupira, et se leva. Elle tourna les yeux vers le soleil couchant, et voici! des larmes y coulaient, reluisantes aux rayons rasants de l'astre. Jamais je n'avais vu cette dame si belle, si splendide, si pareille à la vierge sainte que les peintres médiévaux d'Italie si bien peignirent! Il me parut qu'elle était un astre, et qu'un miracle lui avait, sous mes yeux, donné l'apparence d'une femme; il me parut qu'elle était l'étoile du soir, qu'elle était celle que les anciens appelaient Vesper et qui était l'étoile de Vénus - celle que la déesse de l'amour portait au front, quand elle siégeait parmi les dieux! Elle regardait le soleil se coucher comme si elle devait lui succéder, et guider après elle, roulant dans son sillage comme une poussière, le peuple des étoiles tout entier.

Puis elle leva les bras, et parla. La langue qu'elle utilisa m'était inconnue. Elle me révéla, plus tard, qu'il s'agissait de celle que son peuple avait lorsqu'il arriva sur Terre, une fois quitté l'orbe lunaire qu'il occupait précédemment, et qu'elle était comme une langue des anges juste rendue audible par les vents terrestres. Depuis, les langues avaient connu une décadence, s'étaient corrompues, même au pays des génies. Mais que je susse bien que toutes les langues humaines étaient issues de celle des Immortels, et que celui que la Bible nomme Adam n'en parla jamais d'autre!

(À suivre.)

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21/12/2017

La main sur l'épée ferme (Perspectives pour la République, XXXVIII)

ithalu.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Combat de l'homme-sanglier, dans lequel je raconte que l'elfe qui me protégeait a essayé de me défendre contre un homme-sanglier hideux qui cherchait à me tuer. Mon protecteur malheureusement ne put résister à sa puissance.

Lentement, lourdement, il marcha dans ma direction. J'étais plus mort que vif. Pris d'un réflexe inexplicable, je m'exclamai, sans comprendre ce que je disais: «Mère! Mère!» - et je joignis les mains, après avoir fait un signe de croix. Le monstre s'arrêta, surpris. Cela donna le temps à l'elfe de se relever et, malgré sa blessure et son bras pendant, de se jeter sur le monstre. S'accrochant à son cou, il passa le bras droit devant lui, et planta dans sa poitrine l'un des deux couteaux tombés à terre qu'il avait ramassé en courant. Borolg rugit, et, se retournant brusquement, fit choir l'elfe. Celui-ci, malgré la souffrance, se remit sur ses pieds, mais il ne put éviter le coup de massue que le monstre alors lui donna. À peine en atténua-t-il la violence, lorsqu'il l'accompagna d'un mouvement soudain en arrière; de son visage meurtri n'en jaillit pas moins une gerbe de sang, qui se mêla à ses longs cheveux blonds; et il tomba à terre. Je le crus mort. J'en fus horrifié.

Mais quand le monstre se retourna vers moi, je ressentis, aussi, une colère et, au lieu de fuir, je me jetai entre ses bras sur le couteau à peine planté, pour l'enfoncer jusqu'à la garde.

La lame en était longue. De nouveau, le sanglier-homme rugit. Il lâcha même, cette fois, sa masse ferrée, de la peine qu'il ressentit. Il arracha le poignard, et du sang jaillit de la plaie.

Il était noir et épais, presque gluant, dégageait une odeur nauséabonde, et voici qu'un profond dégoût me saisit.

Le monstre, affaibli, mit un genou à terre. Il grommelait sourdement d'horribles mots qui vibraient de menace et dont le sens précis, toutefois, m'échappa encore.

À ma grande surprise, derrière lui je vis se mettre debout Ornuln. Il titubait, et avançait à grand-peine, et le sang ruisselait de son crâne ouvert. Sifflant entre ses dents, il disait: «Borolg... Borolg... Maudit sois-tu...» Le monstre ne l'entendait pas, submergé de souffrance, et gémissant bruyamment.

Péniblement Ornuln ramassa l'autre poignard tombé à terre, puis, il s'écroula, plutôt qu'il ne se jeta, sur le monstre et enfonça sa lame dans sa gorge par le côté droit du cou.

Cette fois Borolg se tut. Il tomba à terre. Mais je pus voir qu'il respirait toujours. Était-il indestructible?

Ornuln lui aussi tomba. Je me précipitai vers lui. Sa tempe paraissait défoncée, sa mâchoire brisée. Chaque mot qu'il prononçait exhalait une immense souffrance. Pleurant à chaudes larmes, je ne savais que faire, ni comment sauver ce compagnon, cet ami vaillant qui avait donné pour moi sa vie. Le prenant dans mes bras, je lui dis des mots de réconfort, et d'affection. «Le temps est venu, pour moi, apparemment», fit-il alors. «Mais ne t'inquiète pas, je retournerai au pays de mes ancêtres, et ne serai pas malheureux, quoique dans l'incapacité de reprendre un corps pour toi visible avant de nombreux éons!

- Non, non!» m'écriai-je. Et, de nouveau, sans que je comprisse pourquoi, je dis: «Mère! Mère!», en traçant une croix dans l'air.

Rien ne se produisit, d'abord. Puis j'entendis un souffle. Un vent s'était levé. Soudain, une forme brillante apparut devant moi: Ithälun était revenue. Elle était pâle comme un linge. Elle regarda l'elfe Ornuln, puis s'agenouilla près de lui: «Ornuln, Ornuln», murmurait-elle, émue. «Qu'as-tu fait, Ornuln? Pourquoi ne m'avoir pas appelée? Pourquoi n'étais-je point là, grands Dieux?» Ornuln, la voix déformée par la douleur, répondit: «Tu le sais, princesse, tu le sais: il fallait que je fisse mes preuves.» Le sens de ce dialogue m'était pour l'essentiel obscur.

L'elfe reprit: «Borolg, est-il...?» Ithälun regarda le monstre, et dit: «Il vit.

- Bien», répondit, bizarrement, mon pauvre protecteur.

(À suivre.)

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07/12/2017

La poésie de Léopold Sédar Senghor

femme.jpgÀ l'Emmaüs de Cranves-Sales, je trouve un volume rassemblant les principaux recueils de poèmes de Léopold Sédar Senghor, qui ont toujours attisé ma curiosité. En effet, je suis dans la pensée que la France est enfermée dans son matérialisme de principe, et que l'imagination est dans les faits libérée chez des auteurs francophones non français, tel l'Américain Charles Duits. La théorie peut bien en être défendue par André Breton, elle n'est appliquée pleinement que par des étrangers - parmi lesquels les Suisses, que ce soit en s'appuyant sur des mythologies exotiques comme Blaise Cendrars ou sur les traditions locales comme Ramuz et Gonzague de Reynold.

Senghor était sénégalais, et l'assumait. Les premiers recueils sont une mise en français du chant épique des griots, avec les esprits des lieux et les génies des tribus, les ancêtres veillant, le souvenir des combats d'autrefois. Il s'y mêle des revendications légitimes, liées à l'universalité des valeurs de la République qu'intelligemment Senghor fait émaner du christianisme: ne voulant aucunement rompre avec la divinité et ne croyant pas à la lutte des classes, il a rapidement abandonné le communisme, à la mode chez les peuples aspirant à la liberté, pour adopter la doctrine plus profonde et plus juste, plus subtile de Pierre Teilhard de Chardin. Et dans ces premiers recueils, l'articulation entre l'esprit universel, la personne cosmique de l'humanité entière et la mythologie africaine a quelque chose de grandiose, qui m'a enthousiasmé infiniment.

On sent, avec son recueil le plus célèbre, Éthiopiques (1956), un léger infléchissement de la pensée. Senghor s'efforce de créer une mythologie nouvelle, propre à l'Afrique et participant du Surréalisme. Il dépasse le nihilisme de celui-ci pour rejeter l'idée de l'Absente et adopter celui de la Présente - peignant une dame sublime, une déesse, qui est l'âme même de l'Afrique. C'est l'aboutissement de son cheminement poétique:

Ses mains d’alizés qui guérissent des fièvres
Ses paupières de fourrure et de pétales de laurier-rose
Ses cils ses sourcils secrets et purs comme des hiéroglyphes
Ses cheveux bruissants comme un feu roulant de brousse la nuit.
Tes yeux ta bouche hâ! ton secret qui monte à la nuque…
mamiwata.jpg[…]
Woï! donc salut à la Souriante qui donne le souffle à mes narines, et
engorge ma gorge
Salut à la Présente qui me fascine par le regard noir du mamba, tout
constellé d’or et de vert […].

Elle est bien l'Esprit, le mot qui inspire le poète - et, dans les ténèbres, l'âme des hommes. Senghor, comme le disait Jean-Luc Bédouin définissant le Surréalisme, met à jour les archétypes collectifs en les faisant siens; il forge des mythes.

Pour les recueils qui suivirent, je suis demeuré sceptique, car le poète s'emploie à illustrer ses sentiments d'amour tristes par des images exotiques, et si parfois les vieilles fulgurances reviennent, il donne l'impression de se répéter et d'être tourné surtout vers soi et ses problèmes domestiques, peut-être sous l'influence des poètes parisiens – ou bien, accaparé par ses importants soucis, avait-il perdu part de son génie?

Il en a, quoi qu'il en soit, suffisamment montré pour qu'on le loue.

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29/11/2017

Le combat de l'homme-sanglier (Perspectives pour la République, XXXVIII)

boarcreature.jpgCe texte fait suite à celui appelé Face à l'Homme-Sanglier, dans lequel je raconte que l'elfe qui me conduisait, Ornuln le Fier, et moi avons été attaqués par un monstre horrible, mêlant l'homme au sanglier et qu'une flèche n'avait pas pu faire reculer, ni l'assaut de mon ange gardien, repoussé par lui d'un violent coup de poing.

Il s'avança, prêt, visiblement, à me détruire d'un geste, et en ayant bien l'intention. Mais deux lames virevoltèrent dans l'air en jetant un éclat et se plantèrent dans sa poitrine épaisse: il s'agissait de deux couteaux fins d'Ornuln, qu'il avait jetés de loin.

Le monstre poussa un petit cri, plus de rage que de douleur, je pense, car il arracha sans peine les poignards, et en profita pour arracher aussi la flèche, dont un souffle de sang jaillit, mais qui fut bref, comme s'il avait des facultés spéciales de cicatrisation. Car je ne revis pas couler la plaie, après ce brusque arrachement.

Il reprit sa marche pesante en ma direction. Le sol tremblait, sous ses pas.

Or, bondissant, Ornuln se tint entre lui et moi, et le tança avec vigueur: «Tiens-toi éloigné, Borolg», lui lança-t-il. «Tu ne peux pas toucher cet homme; il t'est proscrit!» Le monstre le regarda, ouvrit la bouche et hurla. Puis un son plus articulé en sortit, que je ne compris néanmoins pas. Ornuln répondit: «Non, Borolg! Non, tu n'as aucun droit sur lui, ni sur aucun autre être humain. Ton maître est un fourbe, et un menteur. Son orgueil l'étouffera, et tu étoufferas avec lui!»

À ces mots, le dénommé Borolg, ou homme-sanglier, fut fou de rage. Avec plus de célérité qu'on l'eût cru possible au vu de sa taille et de sa corpulence, il se jeta sur l'elfe. Mais celui-ci fut plus vif encore.

S'écartant comme un météore de la trajectoire du monstre, il plaça un pied devant sa jambe droite pour le faire trébucher, et fit voler son autre pied vers sa figure, d'un coup magistral qui eût ridiculisé tous les champions humains de kung-fu ou de savate. Un bruit sourd se fit entendre, et la mâchoire du monstre fut projetée en haut. Du sang en jaillit, et Borolg gémit. Mais il n'en fut pas abattu pour autant. Il fut même rendu plus furieux encore. Il leva sa masse vers l'elfe et l'abattit de toute la force de son bras. Ornuln plaça son épée devant l'arme du monstre, et parvint à la détourner par un coup de revers. Continuant sur son élan, l'elfe se retourna, mit la pointe de son épée vers l'arrière et, la faisant glisser à droite de son flanc, la lança vers le ventre du monstre. Mais celui-ci repoussa l'elfe de sa puissante main gauche, et le coup ne fit qu'effleurer ses côtes.

L'elfe et le sanglier-homme se regardèrent dès lors. Le second fit entendre quelques mots d'une langue horrible, plus crachés qu'articulés, et, bien que je n'en comprisse pas le sens, le ton avec lequel ils étaient prononcés fit se dresser mes cheveux sur ma tête. Ornuln ne répondit rien. Je vis alors que du sang coulait d'une plaie qu'il avait à l'épaule gauche, et que son bras était lâche, et ne bougeait plus. Il avait dû prendre un coup de défense lors de son mouvement d'attaque, qui n'avait pas surpris comme il l'espérait le monstre à tête de porc. Il tenait toujours néanmoins son épée de sa main droite, et était en garde, prêt à laisser l'autre s'embrocher sur la lame, s'il était assez fou pour se jeter sur lui sans réfléchir.

La fatigue se lisait sur les traits de l'elfe, et la sueur coulait sur son front. Non une peur, mais une tristesse se dessinait au fond de ses yeux. Toutefois, quand le monstre fit un mouvement vers lui, il fronça les sourcils et reprit tout son courage. De nouveau les armes s'entrechoquèrent, mais la lame d'Ornuln se brisa, et de sa main gauche fermée Borolg le frappa et l'envoya à plusieurs mètres devant lui. Il s'avança, visiblement, pour l'achever, et l'elfe s'accouda et le regarda, mais c'est alors que le monstre se souvint de moi, apparemment, car, levant le nez, il renifla bruyamment, et se tourna vers ma tremblante personne.

(À suivre.)

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20/10/2017

Démocratie et programme électoral (Catalogne, II)

parlement-catalogne-indépendance.jpgOn rencontre beaucoup de philosophes qui reprochent au parlement catalan d'avoir appliqué le programme pour lequel il a été élu: entamer une procédure d'indépendance. La constitution et le roi sont tellement plus importants que les programmes électoraux! Au fond on donne des postes d'élus aux locaux pour qu'ils se sentent importants, et peut-être même que les programmes ne sont faits que pour donner l'illusion au peuple que les élus le représentent.

Cela me rappelle qu'une loge maçonnique, en France, se disant républicaine idéalement a un jour écrit aux parlementaires pour leur recommander de ne pas voter la Charte européenne des langues minoritaires et régionales comme ils en avaient l'intention; en effet, c'était dans le programme de François Hollande, sous la bannière duquel ils avaient été élus. La république, donc, cela peut être de ne pas respecter le programme pour lequel on a été élu; cela peut consister à ne pas représenter le peuple.

On pourrait faire remarquer que ce point était secondaire parmi ceux du candidat Hollande; mais on ne peut pas vraiment prétendre qu'il en aille de même pour l'indépendance de la Catalogne. Tout le monde le sait parfaitement.

Par ailleurs, pour aborder la question de fond sur les langues, vu.jpgVaugelas disait que le français était la langue de la Cour, c'est à dire du Roi; les langues régionales sont évidemment celles du peuple. La république française, comme la démocratie espagnole, a sa force dans la défense de la monarchie.

Joseph de Maistre annonçait que la république consisterait en une poignée de républicains avec des millions de sujets. Et Rousseau indirectement l'avait prévu, aussi, en affirmant que la république ne pouvait avoir que la taille d'une ville, que s'il y en avait plusieurs et qu'une seule était une capitale, la république serait inégalitaire et donc illégitime.

Rappelons, également, ce que disait Charles Duits: la force et la légitimité d'une authentique démocratie viennent de ses minorités. Ce sont elles qui rendent un pays démocratique.

Mais peut-être que les peuples issus des Romains préfèrent au fond la monarchie, et que la démocratie est une façade imposée par le charme des peuples du nord - notamment les Anglais. Quand les Anglo-Américains sont devenus les maîtres du commerce mondial, il a fallu donner aux peuples latins l'illusion qu'ils avaient les mêmes droits que les Anglais. Il a fallu donner aux Catalans l'illusion qu'ils pourraient voter pour leur indépendance comme les Québécois et les Écossais.

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12/10/2017

Le brouet de l'elfe fou (Perspectives pour la République, XXXVI)

skylla.jpgCe texte fait suite à celui appelé Cours de conduite de voiture volante, dans lequel je raconte qu'un être étrange m'a appris à conduire un engin volant, après avoir été envoyé à cette fin par le seigneur du lieu, un certain Tornither. Il venait de m'annoncer en riant que j'étais plus adroit que la plupart des mortels.

Comme disait Molière, il n'est flatterie qui ne fasse croire à la plus grande folie, et, entendant son compliment, je ne pus m'empêcher de sourire aussi, bien qu'en réalité conduire ce véhicule n'avait rien de bien difficile et que n'eussent su faire aussi bien, et même mieux que moi, des milliers d'hommes et de femmes mortels.

Comme midi approchait, et que le soleil était haut dans le ciel, l'elfe, car c'en était un, me demanda de nous poser, et, après qu'il m'eut expliqué comment procéder, je m'y employai avec succès.

Lorsque nous fûmes parvenus au sol, il chercha dans le coffre et trouva, à ma grande surprise, du matériel que je n'avais pas vu, et que je n'aurais jamais pensé y être. Il déploya alors, en l'accrochant à des piquets plantés à terre, un pavillon de soie, sur lequel étaient dessinés de curieux symboles, notamment des animaux mélangeant plusieurs formes, proches de la chimère, du centaure, du sphinx, du griffon. Des hommes ailés aussi s'y trouvaient, colorés et brodés avec art. L'ouverture était large et laissait voir le paysage. L'elfe ne rabattit pas le pan qui permettait de la fermer. Nous nous mîmes à l'intérieur, à l'abri du soleil.

Puisant dans un sac du coffre, Ornuln m'offrit, à son tour, une sorte de thé, des gâteaux excellents, et il s'absenta quelques instants, avant de ramener de larges feuilles, semblables à du chou, qu'il commença à faire cuire dans de l'eau, en y plaçant aussi des herbes. Il m'indiqua comment je devais continuer cette préparation, et retourna à la recherche de nourriture. Il ramena des racines violettes et jaunes rappelant le navet, ainsi que des fruits de plantes poussant au sol, et ressemblant à des courgettes ou des concombres.

Quand il vit que je n'avais toujours pas sorti le chou de son eau bouillante, cependant, il parut mécontent. Sans rien dire, il jeta le tout au loin, et retourna à la vitesse de l'éclair chercher le même chou.

Il fit cuire à sa guise, à son retour, tous ces légumes, sans les laisser longtemps dans l'eau chaude, afin qu'ils craquassent sous la dent. Et, je l'avoue, jamais je n'avais mangé rien d'aussi bon. J'étais stupéfait. Je me sentais à nouveau léger et pur, après ce repas.

Je dois ajouter que celui-ci n'avait pas commencé sans une prière aux dieux du pays, aux êtres qui présidaient à la croissance végétale des différentes plantes, de nous pardonner nos emprunts, et par une action de grâce, pour les remercier de nous les laisser faire.

Or, j'eus la plus grande surprise de voir se matérialiser, dans l'air, des formes souriantes, assez semblables à l'elfe mais plus éthérées et dénuées de jambes distinctes: leur ventre se prolongeait en bas par des effilochements qui disparaissaient dans une nuée - ou plutôt deux nuées, une de chaque côté du corps, comme si leurs membres inférieurs avaient été dissous dans l'air et qu'il ne restait plus que la force qui les mouvait. Toutefois ces nuées s'enroulaient, mais vers l'extérieur, donnant à ces gens l'image des êtres jadis dits anguipèdes.

Ils s'inclinèrent devant Ornuln, et prirent tout à tour ses mains jointes dans les leurs. Il me sembla même qu'ils prenaient, de ces mains, un objet qui brillait, comme si ce fût de l'argent, mais je ne pus distinguer ce que c'était, et à aucun moment Ornuln ne me parut avoir quelque chose dans ses mains ou se saisir de quelque objet que ce fût, dans ses poches ou ailleurs.

C'était encore un mystère, pour moi, devant s'ajouter aux précédents.

Lorsque nous eûmes mangé, nous nous reposâmes sur des matelas fins et moelleux installés dans le pavillon, et bientôt j'entendis le souffle régulier d'Onuln, qui s'était endormi. Je m'endormis à mon tour.

(À suivre.)

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06/10/2017

Dante et l'héritage européen des Francs

CharlemagneCourronne.jpgJ'ai dit récemment que les Français assumaient peu leur véritable culture, puisqu'en général, lorsqu'ils se cherchent une référence fondamentale, ils se détournent des chansons de geste et des chroniques latines du temps des Francs, ne s'appuient même pas tellement sur l'ancienne Rome, mais se réclament des Grecs. Or c'est assez fabuleux, peu crédible, et il n'y a somme toute guère de logique à protester contre des invasions de cultures étrangères au nom de l'héritage grec.

Que les chansons de geste et le règne des Francs et de Charlemagne soient fédérateurs pour l'Europe ne fait pourtant pas beaucoup de doute. Les épopées espagnoles sont imitées des chansons de geste françaises et le Cid est aussi un héritage des Francs. Mieux encore, l'épopée franque est pour la littérature classique italienne la référence fondamentale: Dante cite Roland, Olivier et Guillaume comme étant parmi les héros transportés au paradis, mais aussi Godefroi de Bouillon, le champion de la première croisade et de la Jérusalem délivrée du Tasse.

En Allemagne, des poèmes en latin ont mis en scène des héros germains de la Gaule, notamment le Waltharius, et le Nibelungenlied est relatif aux Burgondes, venus en Gaule pour y fonder le royaume de Bourgogne. En dialecte dauphinois, une chanson de geste chante encore, au douzième siècle, les Bourguignons, issus des Burgondes, dans leur opposition aux Francs leurs maîtres - puisqu'ils admettent que le roi de France a un titre impérial auquel ils doivent se soumettre: c'est Girart de Roussillon, l'une des plus belles chansons de geste qui aient été composées.

Pour se retrouver, certes, l'Europe doit établir une base culturelle commune, et elle n'est pas réellement dans l'ancienne Grèce, comme on le fait croire. Elle est plutôt dans l'ancienne Rome et l'empire carolingien.

L'Italie au fond fait mieux que la France, quand elle prend Dante pour classique de référence: il se réclame de cet empire carolingien archange.jpget de sa descendance germanique, espérant l'avènement d'un empereur romain d'origine allemande qui rétablira l'ordre antique, et il assume et illustre pleinement le merveilleux chrétien, qui est l'essence de l'Europe moderne, parce qu'il lui est aussi commun. Dans toute l'Europe on a vénéré les saints du christianisme, tandis que, personne ne l'ignore, les légendes païennes étaient très différentes d'un pays à l'autre. Dans toute l'Europe on a lu la Légende dorée en latin, et Dante montre qu'au paradis on rencontre non seulement Roland et Charlemagne, mais aussi, dans des cercles plus élevés, les saints du Nouveau Testament. C'est la mythologie commune à l'Europe, et la seule qui soit dans ce cas.

Pourquoi se leurrer? C'est bien cela, qu'il faut assumer. Sinon, l'Islam a aussi des liens profonds avec une partie de l'Europe, tout comme le paganisme de l'ancienne Grèce. Avoir une préférence à cet égard peut apparaître comme arbitraire.

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26/09/2017

L'Europe s'assume-t-elle?

grec_vase_noir.jpgJe lis et entends l'idée que l'Occident ne s'assumerait pas, et laisserait les religions orientales l'envahir sous prétexte d'ouverture d'esprit. Mais dès qu'on demande ce qu'il faudrait assumer, on est loin de quelque chose qui s'enracine profondément dans les âmes, aussi profondément que le font les religions orientales en Orient.

En général, on parle des Grecs. Et ce n'est pas que je n'aime pas les Grecs, je suis d'eux un grand admirateur, mais je suis d'accord avec J.R.R. Tolkien lorsqu'il ressentait que la Grèce antique était abstraite et sans lien intime avec l'Europe moderne.

Déjà les anciens Romains ont un lien plus clair, et ils sont délaissés, dans la classe cultivée, au profit des Grecs. On parle peu de Virgile, on parle beaucoup d'Homère.

Mais, plus encore, le lien est clair avec la littérature médiévale: la France a une mythologie dans les chansons de geste et les chroniques latines, de Grégoire de Tours à La Chanson de Roland. Or, c'est cela qui n'est pas assumé.

Quand on parle de culture française fondamentale, on ressort soit les auteurs qui, nourris de culture antique, se sont moqués des traditions gauloises et les ont parodiées, tel Rabelais, soit les auteurs qui, nourris aussi de culture antique, l'ont illustrée, tel Racine. Mais il est évident que Racine est excessivement abstrait. Cela ne peut donc pas fonctionner.

Le rêve que la France soit dans la continuité de la Grèce ôte toute vitalité aux références classiques. Il est somme toute logique que les traditions orientales s'imposent, ou même que l'Amérique s'impose, puisqu'elle s'appuie sur la Bible, qui a été intégrée à la culture médiévale latine, notamment pour le Nouveau Testament, et qui, à ce titre, semble bien plus proche que l'ancienne Grèce.

Je ne juge pas ici dans l'absolu les qualités des uns et des autres; mais, organiquement, la Grèce antique ne peut pas être dite fondatrice. C'est un constat qu'il faut faire, qu'on s'en plaigne ou félicite. La littérature roland.jpgmédiévale reste excessivement négligée, comme si les élites ne voulaient pas qu'on pût dire que la France vient des Francs.

Quand on en parle, le sentiment spontané affirme fréquemment que c'est faux; mais les arguments sont inexistants. C'est juste qu'on n'a pas envie que cela soit le cas. Venir des anciens Grecs est tellement plus valorisant! Mais cela ne correspond pas à quelque chose qu'on ressent en profondeur. Les légendes françaises sont celles des Francs - ou des Burgondes, des Wisigoths et des Bretons qu'ils ont vaincus.

Des anciens Gaulois, il ne reste rien: leur littérature n'existe pas. À leur égard, on ne peut que se référer à l'ancienne Rome, ou aux écrits de ceux qui se sont soumis aux Francs et qui s'exprimaient en latin, comme Grégoire de Tours ou Avit de Vienne.

L'Europe s'assume peu, la France moins que toutes ses composantes peut-être.

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14/09/2017

Cours de conduite de voiture volante (Perspectives pour la République, XXXV)

hffg.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Elfe conducteur, dans lequel je raconte qu'un elfe est venu me voir de la part de son seigneur l'immortel Tornither, et m'a emmené dans la voiture volante jusque-là conduite par Ithälun disparue, m'annonçant même, en m'appelant « petit homme », qu'on l'avait chargé de m'apprendre à la conduire.

Je demeurai perplexe, en l'entendant me nommer ainsi, car je suis d'une taille au-dessus de la moyenne, et lui-même était plus petit que moi. Mais je devais apprendre, plus tard, que c'était illusoire, et qu'il avait réellement une taille supérieure à la mienne, mais qu'il avait comprimé son corps réel pour que nous pussions discuter aisément, et que nous fussions d'une même nature extérieure. Cela l'avait amené, cherchant à se proportionner selon ses vertus, à être plus petit que moi, qui peut-être ai somme toute de trop longues jambes, par rapport à mon buste: Dieu sait. Comme Tornither, en effet, il avait la faculté de cristalliser son enveloppe extérieure, et de réduire par conséquent son corps éthérique.

Je fus cependant assez effrayé par la perspective de devoir conduire le véhicule volant, même avec un moniteur à mes côtés, pour ne pas songer trop profondément au mystère du sobriquet qu'il m'avait donné. Ce moniteur était du reste fantasque à l'excès, et je craignais le pire. Quelle valeur auraient ses conseils? Devrais-je réellement les suivre?

Par bonheur, il m'en donna peu, me laissant conduire au hasard, et faire, par ma maladresse, pencher la voiture jusqu'au risque de la faire choir, ou de m'en expulser au péril de ma vie; mais il y prenait visiblement du plaisir, et ne craignait guère pour la sienne, et je finis par le soupçonner de n'être guère soucieux de mon sort, et de ne pas prendre du tout au sérieux la mission qu'il avait reçue.

Je devais en effet m'apercevoir que, comme le peuple de Tornither en général, il était de la race qui, sans être leur ennemie jurée, méprisait les mortels, et ne voulait pas frayer avec eux, regrettant secrètement de devoir leur laisser la place dans le règne du monde. Mais, ainsi qu'on le verra, Ornüln était amené à s'adoucir, dans ce mépris, et on espérait, en haut lieu, qu'il nouerait avec moi une amitié bénéfique pour lui.

Il n'était pas hostile, au demeurant, et il me mettait la main sur l'épaule lorsqu'il raillait ma maladresse, et demandait si je m'y prenais de la même façon sur terre, quand je conduisais ma voiture à pétrole, et si j'avais déjà écrasé beaucoup d'êtres humains. Et en disant ces mots, il souriait, et en finissant de parler, il riait un peu. Mais je ne prenais pas toujours en bonne part ses moqueries, car il dépassait parfois les bornes. Il se moqua même de ma maladresse supposée avec les femmes, puisque selon lui conduire ce véhicule volant était comme faire monter une femme au ciel, et j'en rougis, et mon visage se ferma.

Il sembla toutefois regretter sa plaisanterie juste après l'avoir faite, et reprit son sérieux, et m'expliqua plusieurs choses, pour que je la conduisisse mieux. Il me complimenta même, cette fois sans détours, et déclara que j'étais un bon camarade, et d'une patience pleine de vertu, puisque je soutenais sans me révolter son insolence et son indiscrétion, et même ses insultes! Mais je n'étais pas complètement apaisé, car qu'il en parlât me semblait destiné à minimiser celles qu'il m'avait lancées, et qui pour tous les hommes représentent un grave déshonneur, combien que le lot en soit, hélas, assez commun!

Nous continuâmes de la même manière un certain temps, et son calme et sa gentillesse, sa modestie, finirent par me faire oublier l'injure, et par me le rendre aimable. Grâce à lui, je pus bientôt conduire avec adresse le véhicule, et je lui en étais reconnaissant. Finalement, il me déclara: «Tu es vraiment adroit, pour un mortel, ô Rémi! Et je ne doute pas de tes capacités, parmi les tiens. Ne m'imite néanmoins pas, dans mes blagues insultantes, quand tu rentreras parmi eux, car ils n'ont pas ta patience, et l'ont d'autant moins qu'eux, contrairement à toi, sont réellement très maladroits!» Et ayant dit ces paroles, il cligna de l'œil, et afficha un large sourire.

(À suivre.)

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27/08/2017

L'elfe conducteur (Perspectives pour la République, XXXIV)

faun 01 (2).jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Apparition enchanteresse, dans lequel je raconte avoir vu venir à moi un elfe à la beauté séduisante, qui finalement me jeta un regard en riant.

Je souris, et lui demandai qui il était. Il me répondit qu'il était le premier serviteur de Tornither, et m'annonça que, à sa demande, Ithälun était venue boire le thé avec lui, et qu'elle y avait rejoint Dom Solcum son époux, invité lui aussi par le maître des lieux.

Il avait néanmoins tenu à ce que je ne fusse pas présent, et Ithälun l'avait accepté, à condition que je fusse protégé en son absence; or, lui, Ornüln, avait été chargé de cette mission, et voici! il était prêt à l'accomplir avec joie.

Je demandai alors pourquoi Tornither avait eu cette exigence, à quel moment il l'avait prononcée, et ce qu'il avait de si important à dire à Ithälun et à Solcum, que je ne pusse l'entendre; mais Ornüln ne fit que rire à ces demandes, et ne me répondit point.

Il se plaça néanmoins à côté de moi dans la voiture volante et, à un de ses mots, celle-ci s'éleva dans les airs. Il savait parfaitement la diriger.

Nous nous élançâmes vers l'ouest, où était ma destination.

Je fus bientôt surpris par sa conduite, qui n'avait rien de la douceur et de la sérénité de celle d'Ithälun, car lui, Ornüln, était facétieux, joueur, et il aimait à zig-zaguer, et à pencher l'engin à droite et à gauche, à accélérer, à ralentir, à aller en haut et en bas, se grisant au vent qui soulevait ses cheveux, et s'amusant de ces mouvements inutiles, riant même quand je manifestais de la peur.

Je m'enquis du motif de cette conduite étrange, et il en sourit, déclarant qu'il n'avait pas souvent l'occasion de manier ce genre de véhicules (que n'utilisait pas Tornither, quoiqu'il en eût d'autres), et qu'il était de tempérament tel qu'il se divertissait fort de cet exercice futile, comme d'ailleurs le faisait toute la maison de Tornither, ou presque. Cette franchise, dans ce qui me paraissait être un défaut, m'étonna.

Je demandai ensuite de quelle façon Ithälun comptait me rejoindre (si elle comptait effectivement le faire). Il rit encore, et me répondit que je verrais bien! Mais il était évident que Tornither ne manquait pas d'engins filant dans l'air, puisqu'il venait de m'en parler!

Cependant, ils s'apparentaient davantage à des bateaux flottant sur l'éther qu'à des voitures volant dans les airs, ajouta-t-il, toujours en riant, quoique je ne comprisse pas pourquoi.

Je crois, à présent, qu'il s'amusait de comparaisons impliquant les machines humaines, qu'il trouvait en réalité ridicules. Car, dès qu'il faisait allusion à la façon de vivre de nous autres mortels, il s'esclaffait comme si nous étions grotesques, et dès que j'évoquais cette vie que je menais avec les miens, il faisait de même, comme s'il n'y avait là qu'un sujet de moquerie. J'en fus à la fin choqué, car certains pans de mon existence que je peignais me paraissaient importants, dignes d'être pris tout à fait au sérieux; mais lui ne faisait qu'en rire. Même les peines humaines semblaient peu le toucher.

Une fois, néanmoins, il demeura songeur et grave, en m'écoutant parler. Mais j'anticipe trop: je redirai plus tard à quel propos il en fut ainsi.

Mon pilote me déclara, au bout de quelques lieues, qu'il avait aussi reçu la mission de m'apprendre à conduire ce véhicule, afin que je me débrouillasse sans lui, le cas échéant, et continuer seul mon voyage. J'hésitai à le croire, mais il bondit derrière moi, sur le coffre, se glissa à ma droite, et me poussa sur la gauche, où se trouvait le volant. Et en riant, il dit: «À toi, maintenant, petit homme!»

(À suivre.)

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11/08/2017

L'apparition enchanteresse (Perspectives pour la République, XXXIII)

hawkeye_by_uncannyknack-d83yu49.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Campement féerique, dans lequel je raconte avoir dormi dans une tente avec la belle immortelle Ithälun, avant de la voir, en pleine nuit, embarquer dans une nef de l'air.

Mais j'étais fatigué, et un sort semblait peser sur mes paupières; car je ne tardai pas à me rendormir.

Quand je me réveillai une troisième fois, c'était le matin; le soleil se levait, et la rosée luisait sur les herbes de la montagne. Des oiseaux faisaient entendre leur chant, qui devaient être dans les sapins. Ithälun était effectivement partie. Le véhicule qui nous avait amenés était néanmoins toujours là.

Je sortis de la tente, et vis une nappe blanche, étendue sur le pré, portant des gâteaux, des fruits, une théière, ou ce qui y ressemblait, et une tasse. Je me versai un liquide chaud et fumant, dans cette tasse, préparé avec des herbes que je ne reconnus pas, mais d'une essence délicieuse. Le buvant, je me sentis rempli d'une chaleur douce et bonne, et le ciel sous mes yeux sembla devenir plus lumineux. Les gâteaux étaient également exquis, et suaves. Les ayant mangés, je me sentis plus léger et alerte que je ne l'avais jamais été. Les fruits ne comblèrent pas moins mon appétit, leur jus sucré imprégnant mon corps comme le fait le lait donné à l'enfant. Il avait un goût de miel que je ne saurais décrire.

Je me demandai toutefois ce que je devais faire, une fois que j'eus mangé. Comme rien ne se passait, je rangeai les restes de ce déjeuner, et les plaçai dans le coffre de la voiture. Puis je fis prendre le même chemin au matériel qui avait permis de dresser une tente, après avoir démonté celle-ci, et avoir nettoyé les piquets dont la pointe était pleine de terre, au moyen d'un chiffon et d'une eau qui coulait non loin. Je ne fus que brièvement retenu à son bord par son murmure argentin, et son éclat cristallin. Ma main, plongée dedans, me paraissait d'une pureté inconnue, mais je me m'attardai pas sur ce prodige: je revins à la voiture.

Une fois fini ce rangement, je ne sus, néanmoins, que faire, et m'assis sur le siège, pour ne pas me mouiller avec la rosée, et attendis. Je décidai, quoique ce fût un peu tard, de songer avec reconnaissance au dieu qui m'avait permis de me réveiller et de m'ouvrir à nouveau au monde, et me promis d'agir au mieux la journée suivante, quoi qu'il advînt. Mais cette méditation elle aussi prit fin, et de nouveau j'attendis que quelque chose se produisît et qu'Ithälun revînt.

Le temps commençait à me paraître long quand, soudain, je vis marcher vers moi un jeune homme d'une grande beauté. Il montait la pente de la montagne sur laquelle nous avions dressé notre tente.

Il était habillé légèrement, d'une chemise flottante et presque transparente à force de finesse et de blancheur, et de chausses plus épaisses, comme de lin, et légèrement jaunes. Il portait au front un cercle pour tenir ses longs cheveux blonds, et ses yeux effilés étaient luisants, et d'un beau vert. Leur éclat était singulier, et semblait dépasser les limites de l'œil même; une malice s'y trouvait - à moins que leur feu ne me fût une tentation dont j'étais le seul responsable, et ne me les fît regarder avec méfiance et ne me les rendît dangereux sans que de leur part il n'y eût aucune faute. Je n'eusse su que dire, à ce sujet.

Il avait un arc à la main et un carquois à l'épaule, rempli de flèches aux pennons bleus. Il marchait légèrement sur l'herbe, semblant à peine la plier, à peine la toucher, et quand il me vit, il rit.

(À suivre.)

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24/07/2017

Le campement féerique (Perspectives pour la République, XXXII)

546444_3808165729787_1446761217_3481624_1625942936_n.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Sauf-Conduit de Tornither le Brave, dans lequel j'évoque la bénédiction reçue par Ithälun et notre séparation d'avec le seigneur du lieu, Tornither. J'ai rappelé que nous avions ensuite repris notre voiture volante et qu'Ithälun avait annoncé que nous devions camper pour nous reposer et que nous ne risquions rien grâce au sauf-conduit du berger enchanté.

Nous nous posâmes sur le flanc de la montagne de droite, descendîmes de voiture, et Ithälun entreprit de dresser une tente, grâce à une toile proche de la soie par sa douceur, qu'elle accrocha à des piquets qu'elle planta dans le sol avec mon aide, après avoir sorti ce matériel du coffre de la voiture, comme l'auraient fait n'importe quels mortels dans leur pays périssable. Par terre, elle étendit un tapis mou et doux, parfumé, et y plaça des oreillers et une couette remplie de plumes d'eider, qu'à ce titre je ferais mieux d'appeler du vieux mot d'édredon. Comme l'air frais venait à mes narines mais que je n'avais nulle impression de froid grâce à cet édredon orné de figures pourpres, je m'apprêtai à passer l'une de mes meilleures nuits, car j'aime l'air du dehors, et il me semble que mon âme quitte mieux mon corps quand je le respire, et s'en va plus aisément, par les ailes des vents, dans le pays des esprits où tout être trouve le repos, consciemment ou non.

Toutefois, je dois avouer que je fus d'abord troublé par la proche présence d'Ithälun, car sa chaleur venait jusqu'à moi, et son odeur naturelle, qui était saisissante, et propre à enflammer les sens. Elle en était consciente, mais son regard lumineux, dans la nuit, m'en imposait, et elle me souhaita une bonne nuit d'une voix qui ne laissait pas d'autre réplique que de la lui souhaiter en retour. Sa beauté, loin de susciter en moi des émotions qui m'eussent privé de sommeil, me rassurait comme la présence bienveillante d'un astre, m'apaisait tout en se tenant hors de ma portée: jamais je n'eusse osé porter ma main sur elle. Je pensais, à tort ou à raison, qu'elle ne l'aurait pas permis. Car au-delà de sa bonté était en elle un air sévère.

Au reste, pourquoi le cacher? si je m'endormis d'abord sans peine, je me sentis, à demi somnolent, attiré encore vers elle, et je me pressai contre son corps, en plaçant mon bras sur son ventre. Mais elle se déplaça, pour ne pas sentir mon contact, et je me retournai, pour continuer à dormir. J'en avais usé avec elle comme je l'avais fait tant de nuits avec mon épouse, mais elle n'avait pas accepté que je fusse son mari, si j'ose m'exprimer ainsi.

Plus tard dans la nuit, je m'aperçus même qu'elle n'était plus à mes côtés, m'éveillant une fois encore. Je regardai dehors, par l'ouverture de l'espèce de tente qu'elle avait dressée, et elle était debout, armée, luisante sous la clarté des étoiles et de la lune, et sa cuirasse reflétait leurs lueurs comme si elle eût été effectivement un astre terrestre. Or, elle regardait devant elle, et je vis, dans la direction de son regard, une sorte de nef flottante, qui laissait derrière elle, en avançant dans l'air, un sillon d'or.

Et, comme s'il se fût agi d'un rêve, je la vis monter, elle, dans cette nef, après qu'une passerelle se fut silencieusement déployée de son flanc droit, jusqu'à se rendre accessible au pied léger d'Ithälun. Elle entra dans la nef, qui partit aussitôt, reprenant le chemin qu'elle avait pris en venant. Dans l'ouverture, j'avais cru distinguer la forme d'un homme que je ne connaissais pas.

(À suivre.)

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02/07/2017

Le sauf-conduit de Tornither le Brave (Perspectives pour la République, XXXI)

blessin.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Berger démonique, dans lequel j'évoque l'apparence bénigne de Tornither le Brave, terrible démon de feu, sous la forme d'un berger affable, mais étrange et angoissant à regarder. Refusant de répondre à une question d'Ithälun l'immortelle me servant de guide, il venait cependant de produire un petit discours durant lequel, sous le voile de demandes aimables, il se moquait visiblement d'Ithälun et des siens et de leur prétention à faire le bien.

Ce fut au tour d'Ithälun de ne rien répondre.

Nous restâmes tous trois ainsi immobiles et silencieux un long moment, et Ithälun et Tornither se regardaient fixement sans rien dire, comme s'ils s'échangeaient des pensées que je ne saisissais pas, parce qu'ils ne les prononçaient pas, mais se le transmettaient directement par leurs yeux. Ceux-ci, tant chez l'un que l'autre, étaient particulièrement brillants, comme s'ils étaient mobiles à un plan que je ne distinguais pas, semblant même rayonner devant eux. Des reflets apparurent dans une lumière, et je me demandai s'ils s'échangeaient en fait des images qui jaillissaient dans l'air, et étaient de véritables pensées. Cela devait être le cas. Finalement, Tornither eut un sourire en coin, et il se tourna vers moi, le regard moins ardent, comme si l'échange avec Ithälun était terminé.

Une parole résonna curieusement dans ma tête, comme si elle venait de quelqu'un d'autre, et j'eus le sentiment qu'elle venait du berger, mais son sens m'échappa; elle disait deux choses à la fois, comme si un mot faisait écho à l'autre: à la fois toi et lui. Elle avait un ton ambigu, entre l'exclamation et l'interrogation!

Moi? Qu'avaient-ils bien pu se dire? Pourquoi me nommait-il, cet être étrange? Quel rapport avais-je avec lui? Que pouvait-il attendre de moi?

Tornither baissa les yeux, et leur lueur se fit moins encore vive; elle ne venait plus désormais que de la Lune, dont les rayons s'y reflétaient froidement. Mais je le vis sourire, d'un sourire moqueur, quoique non malveillant, et même rire silencieusement. Je regardai Ithälun; elle avait rougi, comme si elle avait honte de ce qu'elle lui avait dit et qu'il trouvât cela digne de raillerie.

Puis Tornither parla à haute voix, du même timbre guttural dont je l'avais déjà entendu parler. «Bien!», dit-il. Il leva la main, sans que je comprisse pourquoi.

Je vis, à ma grande surprise, Ithälun retirer son heaume, et s'avancer, puis s'agenouiller. Il posa sa main sur sa tête blonde, et une clarté sembla y naître au moment de la toucher, qui répandit des étincelles sur ses cheveux. Elle se releva, et remit son heaume. Il fit un signe de la tête, et recula dans l'ombre d'un rocher. Il se retourna et y disparut, à ma grande surprise, de nouveau.

Ithälun regarda brièvement dans sa direction, puis me dit: «Viens». Quand je sortis de ma torpeur, elle était déjà loin, près du véhicule posé à terre. Je courus après elle, et à sa suite montai dans la voiture volante.

Je fus plusieurs minutes sans parler, cherchant à comprendre ce qui venait de se passer. Je n'osai le demander: n'avais-je pas posé déjà beaucoup de questions?

À la fin, décontenancé par le silence d'Ithälun, je me risquai à dire: «Qu'allons-nous faire maintenant?» Elle répondit: «Camper. Dormir. Nous reposer.»

Elle fit avancer le véhicule encore quelques minutes, et le sol disparaissait, mais la bande ondulante d'argent de la rivière, en fond de vallée, déroulait ses anneaux, reflétant la clarté de la Lune d'une manière qui me troubla, parce qu'elle me rappelait quelque chose. Et tout à coup cela surgit en moi: c'était le même éclat que l'œil de Tornither, quand il avait cessé de briller de l'intérieur. Je regardai ces reflets étincelants, et je crus voir, dans ma folie, un œil rieur qui clignait, dans les ondes. Mes yeux s'écarquillèrent, et tentèrent de le voir une seconde fois, mais, on s'en doute, ils le distinguèrent plus rien.

Soudain, Ithälun s'écria, brisant le silence: «Ici. Ici, ce sera parfait.» Elle avait trouvé l'endroit idéal pour camper.

Je le trouvai inquiétant, et émis des doutes sur la vertu de ce lieu, et sa sûreté. Elle sourit et dit: «Ne t'inquiète pas. Nous sommes toujours sur les terres de Tornither et il nous a accordé son sauf-conduit. Toutes les créatures de ce royaume lui sont soumises, même celles qui sont apparemment les plus dénuées de conscience. Nous ne risquons rien. Tornither me fait confiance et compte sur toi, malgré le plaisir qu'il a à afficher du scepticisme.»

Je restai coi. Le contenu du dialogue mental ayant eu lieu entre le berger démonique et Ithälun m'apparut clairement.

(À suivre.)

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27/04/2017

L'individu, la nation, l'Europe

allegorie-france.jpgIl existe une mystique inavouée, mais entendue de tous, de la nation, du peuple. Michelet disait que la nation française était la matérialisation terrestre des forces de création cosmique, et la plupart des candidats à la présidentielle française, sous des teintes culturelles différentes, ont repris plus ou moins clairement cette antienne-apparaissant comme assumant un rôle sacerdotal autant que politique!

La réussite d'Emmanuel Macron montre toutefois que cette mystique venue de l'antiquité tend à s'effacer, en France, au profit d'un individualisme plus moderne, qui assume la nation comme choix, comme acte d'amour envers la communauté, et non comme obligation viscérale, comme instinct écrit dans la race - ce que Jung assimilait aux archétypes collectifs en prétendant qu'ils se transmettaient physiquement, héréditairement.

De ces mythes à résonance archaïque, les Français, bien plus qu'on croit, ne veulent plus. On a pensé que le culte de l'âme des peuples tel que le revendiquait encore Marine Le Pen demeurait fondamental, mais ce n'est pas le cas. À travers principalement l'américanisme, les Français se sont assouplis et ont épousé le mode de vie et de pensée des pays du nord de l'Europe et de l'Amérique.

Beaucoup prétendaient que la France pouvait se suffire à elle-même, comme les États-Unis d'Amérique, qu'elle apparaissait suffisamment comme un ensemble vaste, et à la mesure du monde.

Car aux États-Unis, c'est l'impression qu'on a. En Europe, on voit sur les routes d'innombrables plaques d'immatriculation étrangères, mais les États-Unis sont différents: tout y est américain. Les différences sont régionales, mais les régions sont des États, et l'ensemble est un monde! Les 20170421_191929.jpgsports préférés des Américains sont inconnus ailleurs, et reposent sur des compétitions essentiellement nationales: seul le Canada est parfois invité à y participer. Or, les Américains n'éprouvent pas le besoin de compétitions à l'échelle du continent, intégrant par exemple l'Amérique du sud; ils s'en moquent. Mais qui en France pourrait se satisfaire du championnat de football national? Seul le championnat européen est regardé comme grand et beau, même par ceux qui se plaignent sans cesse de l'Union européenne et jurent d'abord par la nation! Ce n'est là, peut-être, qu'un discours. En tout cas il s'agit davantage d'un discours qu'on ne veut bien l'admettre: plus qu'on ne pense, l'Europe est déjà une réalité vivant dans l'instinct.

L'individu se sent émancipé en France quand il se réfère à l'Europe et quand il s'arrache aux limites étroites de la nation. Sans doute il se sent en sécurité dans cette dernière; il trouve que l'Europe manque d'ossature, comme, peut-être, Emmanuel Macron a semblé, à beaucoup, en manquer. Mais il perçoit aussi que l'avenir appartient à des ensembles plus vastes, que les individus ne peuvent créer qu'en passant les frontières traditionnelles.

Au moment où l'Amérique se ferme au monde, la France choisit de s'ouvrir à l'Europe, d'articuler ce qu'elle est avec les autres nations et de dépasser les clivages sectaires qui donnaient illusoirement le sentiment qu'elle résumait à elle seule les grandes tendances humaines. Elle assume ces tendances non comme étant des absolus mais comme l'exprimant globalement-face à d'autres tendances encore, fondées davantage sur l'individu. Le pied gauche sur le collectivisme social, le pied droit sur le nationalisme traditionnel, l'individu français se voit désormais comme faisant partie d'un monde plus vaste.

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12/04/2017

Les symboles de la nation

LA Republique 1848.pngLa République française a sept symboles sacrés, et au fond tous soit sont issus d'une mythologie, soit étaient faits pour en créer une. Tout symbole est dans ce cas: son essence est artistique.

Ils sont restés figés parce que les politiques les ont arborés non dans un but esthétique, mais pour justifier leur propre existence. Quoi qu'on dise sur l'aspect purement intellectuel des allégories républicaines, leur origine religieuse est avérée et, instinctivement, même les politiques qui se disent laïques ont besoin d'être portés par une sacralité, pour trouver une légitimité. Ils ont besoin de paraître émaner, dans leur action et leurs choix, d'une force plus haute qu'eux-mêmes.

On l'appelle en général la Nation, ou bien la République, et on en parle comme d'une personne. Michelet aussi faisait du Peuple une personne, et il le reliait, pour la France, aux forces créatrices de l'univers, c'est à dire à l'Être suprême: il reprenait la mythologie de Robespierre.

Cela réside dans le non-dit, car il s'agit de donner à ces idées une force supérieure à celle du merveilleux chrétien. D'ailleurs, chez les anciens Romains, la divinité suprême était aussi de l'ordre de la suggestion. Comme dit Valère Novarina, on l'appelait le dieu inconnu. Les philosophes la nommaient, mais se refusaient à la définir: Sénèque évoquait Deus, mais c'était l'idée de la divinité, non une personne particulière, parce que Jupiter même lui était inférieur.

Au sein du peuple, ce dieu inconnu n'était donc pas nommé; l'Être suprême restait impersonnel.

Georges Gusdorf a montré que le dieu de la philosophie des Lumières était bien celui-là: abstrait, rationalité pure, il était au-delà de tout nom - et surtout de tout affect -, UnknownGod.jpgdonc il n'était pas le bon Dieu, ou le Dieu le Père des chrétiens - une simple image déformée.

En outre, comme l'avait indiqué Rousseau, il devait demeurer loisible de faire assimiler ce dieu mystérieux à l'État, d'entretenir à cet égard le flou, afin que la République ne demeurât pas sans socle sacré - afin que l'image du sacré ne soit pas subtilisée, monopolisée par une religion autonome. Victor Hugo faisait de la Convention, ainsi, la matérialisation du souffle divin.

De Gaulle, apercevant tout ce qu'avait d'abstrait et d'irréel, pour le peuple, de telles idées, pensait qu'un homme devait à nouveau incarner la force occulte de la France, pour lui aussi divine. Joseph de Maistre avait dénoncé l'excès de théories des révolutionnaires issus de la philosophie des Lumières; De Gaulle, admirateur du royaliste Chateaubriand, l'a, à sa manière, entendu.

Certains philosophes contemporains affirment que la République n'a plus la dimension sacrée qu'elle a eue. On ne peut pas nier que Jean-Luc Mélenchon, en intégrant subtilement le culte de la personnalité issu de De Gaulle à la tradition républicaine révolutionnaire, ait essayé de la ramener sur la scène publique.

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31/03/2017

Joseph de Maistre et l'Europe

Constantine-Bronze.jpgLes nationalistes francophones se réclament souvent de Joseph de Maistre parce qu'il faisait du génie national une réalité spirituelle: il croyait à l'âme des peuples, dont Marine Le Pen (selon un journaliste que j'ai vu un soir à la télé) aurait parlé récemment.

Joseph de Maistre l'a surtout évoquée pour dire que le génie français ne correspondait pas à ce que les républicains de son temps croyaient, qu'il était essentiellement tourné vers la monarchie. (Il ne distinguait pas vraiment la monarchie héréditaire de la monarchie élective, et au fond l'histoire et De Gaulle lui ont donné raison.)

Pour Maistre, les peuples de l'Occident moderne étaient issus des peuples du nord déferlant sur l'Empire romain, et il faut avouer que l'organisation française semble issue des Francs. Clovis avait unifié la Gaule en se débarrassant de ses rivaux, et en demeurant le seul maître.

Dans les temps anciens, les rois francs patageaient leur royaume entre tous leurs enfants; mais cette tradition fut contrée par la tradition romaine, à laquelle se sont assimilées les Francs en se convertissant au christianisme: ils admiraient particulièrement l'empereur Constantin. Or, celui-ci, centraliste, pensait que la langue latine unifiait l'Empire - et que l'unité des hommes, même contrainte, plaisait à Dieu, l'invitant à demeurer sur Terre.

Il faut avouer que, au-delà des prétentions à la laïcité, à la rationalité, à l'objectivité, à l'universalité, les Français tendent à avoir exactement les mêmes réflexes. C'est de cela que parlait Joseph de Maistre: le génie français s'imposait à l'âme des gens vivant en France depuis des strates inconscientes, et les constitutions n'étaient que des chiffons de papier ne changeant rien au réel - à cet instinct.

À vrai dire, Maistre manquait d'objectivité parce qu'au fond il aimait ce génie français plus qu'un autre. Il admettait que la démocratie était bonne pour la Suisse; mais il préférait la monarchie, et la France - parce que lui aussi vénérait l'empereur Constantin.

Il était européen comme celui-ci avait pu l'être. charl4a.jpgOu au moins comme Charlemagne avait pu l'être, puisqu'il pensait que les royaumes modernes venaient des Germains: les Romains n'allaient pas être ressuscités. Il fallait donc se soumettre au Pape.

Apparaît dès lors, au-delà de la langue latine obligatoire, l'idée du Saint-Empire romain germanique, auquel appartenait la Savoie. Chez Maistre aussi, ce fut inconscient, pour une large part. Il savait bien que les Allemands ne parleraient jamais français; d'ailleurs il fit essentiellement l'éloge de la langue latine. Mais il voulait articuler l'Europe autour de l'Église catholique.

C'est fort de ces pensées que, quelques décennies plus tard, son compatriote Louis Rendu demanda au roi de Prusse (Frédéric-Guillaume IV) de se convertir au catholicisme. Il pensait que l'Europe serait ainsi unie, et, au-delà, le monde. Il croyait qu'une force magique existait dans l'unité romaine!

La différence avec les nationalistes français est assez sensible. Maistre et Rendu conservaient une idée universelle traduite par l'image médiévale du Saint-Empire. Chez les Français, on a oscillé entre un gallicanisme refermé sur lui-même et un universalisme fondé sur le français et Paris. Les images médiévales étaient rejetées! C'est ce qui est difficile à saisir depuis Paris dans la tradition savoisienne: on les y conservait à l'esprit.

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19/03/2017

Degolio CI: conjectures historiques du Génie d'or

be25cd07d05c8276cbd63c2e009faf54.jpgDans le dernier épisode de ce cosmique feuilleton, nous avons laissé Jean Levau - alter ego du Génie d'or - alors que, retourné dans la vie ordinaire, il s'était préparé à manger, avait lu un peu et s'était endormi.

Le lendemain, il partit au travail, et, dans les jours qui suivirent, il s'occupa peu des suites du détournement d'avion, devinant que l'on n'en dirait rien de sensé nulle part. Il ne s'occupa plus, non plus, de la vision qu'il avait eue de Fantômas, faisant comme s'il ne s'était agi que d'un rêve, ou d'une hallucination sans importance.

Il poursuivit la lecture de Joseph de Maistre, et fut totalement pris par le contenu. Il en dévorait les pages, et s'étonnait qu'il ne fût pas davantage connu, pensa qu'il ne l'était pas à la mesure de son étonnant génie. Il en oublia Fantômas, et même le Génie d'or s'éloigna peu à peu dans son souvenir.

Il revenait de temps à autre à la surface. Et ce fut singulièrement le cas lorsque, sous la plume du philosophe savoisien, Jean lut la suggestion qu'existaient des êtres divins agissant sur Terre - des Intelligences, comme il disait. Selon lui, ils avaient appris les arts et les métiers aux hommes. Il songea que le Génie d'or était peut-être de ces êtres.

Qu'avait-il pu enseigner, au cours des nombreux siècles passés au contact de l'humanité? Il se le demanda.

Il ne sait pourquoi, l'image du Louvre se plaça dans son esprit. Puis ce fut le château de Vincennes. Se pouvait-il que Solcum eût inspiré leur forme? Que pouvait-il avoir créé d'autre? Rien de plus pratique? Cette fois, ce fut la tradition des tapissiers des Gobelins, au bord de la Bièvre, qui surgit dans sa pensée. Mais cela avait-il une signification? Le Génie d'or lui parlait-il en secret? Ou se suggérait-il à lui-même des idées bizarres, n'ayant aucun fondement, porté par les pages étonnantes de Joseph de Maistre?

Plusieurs jours passèrent alors ainsi, dans des réflexions qui faisaient du Génie d'or un être réel, mais qui faisaient entrer Jean Levau dans d'incertaines spéculations historiques, et le plaçaient comme un inspirateur secret de génies oubliés, de créateurs d'ouvrages et d'objets célèbres. Leur avait-il parlé dans leurs rêves? se demandait encore Jean; ou l'avaient-ils rencontré, comme lui l'avait fait? Comment le percevait-on? Comme un démon? Comme un ange? Comme un de ces gobelins qui étaient réputés habiter la Bièvre, êtres élémentaires que certains ont assimilés aux kobolds allemands?

Jean se perdit en conjectures, et se prit à songer que peut-être le Génie d'or était cet homme rouge que les isis.jpgrois de France voyaient peu de temps avant leur mort, et dont on disait qu'il la leur annonçait.

Depuis quand vivait-il dans Paris? Depuis quand hantait-il la ville? Pouvait-il y avoir un rapport entre celle qu'il appelait sa Dame, la belle Ithälun, et l'Isis qui, selon la légende - reprise par Voltaire, Gérard de Nerval et Victor Hugo -, aurait présidé à la fondation de Paris, à l'origine un simple temple à la déesse? Et sainte Geneviève, vieille patronne de Paris, avait-elle aussi un rapport avec Ithälun? Ou tout cela n'avait-il rien à voir?

Jean reprit le poème que Charles Péguy avait consacré à Geneviève, et la vie qu'en avait écrite Jacques de Voragine. Quoique les gobelins eussent peut-être un rapport avec les gargouilles qui y apparaissaient, ce n'était guère probant.

Plus intéressant semblait être le mystère du Grand Chasseur, que des rois eussent rencontré dans la forêt de Fontainebleau. Il en paraissait l'âme, l'esprit, et, en même temps, il donnait des conseils aux princes. Mais de nouveau cela n'était point sûr, et il était inutile de s'y attarder.

Or est-il temps, ô digne lecteur, de laisser là cet épisode, qui se fait long. La prochaine fois, nous aurons des ébauches de nouvelles du Génie d'or, après cet intermède philosophique, à travers un fait étrange survenu dans la tour Eiffel.

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17/03/2017

La vision culturelle d'Emmanuel Macron

macron.jpgMon candidat déclaré aux élections présidentielles, Christian Troadec, faute de signatures, a dû renoncer à se présenter et, comme beaucoup de gens, je suis séduit par Emmanuel Macron. Ce qui me plaît est ce qui a déplu à certains, sa vision culturelle, qui interdit de présupposer une ligne déterminée, émanant de la tradition nationale. Elle me rappelle une conception d'un critique d'art appelé Louis Dimier, d'origine tarine, et qui s'est opposé sur ce point à son camarade Charles Maurras: si, pour Dimier, l'art avait bien une origine spirituelle, l'artiste était individuellement inspiré par le Saint-Esprit, non par le génie national. La nation pour Dimier n'avait aucune importance dans la création. Elle pouvait en bénéficier, si le gouvernement le décidait; mais l'artiste n'était en rien lié à elle.

La culture est libre et individuelle. C'est là que le libéralisme est totalement légitime. L'État n'a pas de légitimité à orienter la vie culturelle, à préférer ceci à cela, à faire des choix subjectifs dans ses dons, ses subventions.

L'individu n'a pas non plus de compte à rendre à la société de ses choix personnels, en matière de philosophie, de religion, ou autre.

J'apprécie qu'Emmanuel Macron parle de liberté de l'individu. Je rejette les candidats qui prétendent orienter la culture dans un sens ou dans l'autre. Imposer ce qui est regardé comme gaulois, catholique ou républicain, me semble aberrant. Même Benoît Hamon, lorsqu'il a annoncé qu'il voulait bâtir un palais de la langue française à Paris, m'a choqué. Pourquoi tous les contribuables devraient financer un tel palais, alors que certains, on le sait, préfèrent parler une langue régionale? Or, à une éventuelle demande d'un palais de la langue bretonne,Frédéric_Mistral_by_Paul_Saïn.jpg le gouvernement renverra à la Région Bretagne. C'est injuste, car les budgets ne sont pas les mêmes.

Peut-être qu'à son tour le régionalisme a tendance à vouloir imposer la culture locale. Certes, il la défend en principe contre l'uniformisation imposée depuis Paris. Mais on sait bien que certains locaux se laissent séduire par la culture de la capitale, même quand elle n'est pas imposée, et sans doute est-ce aussi leur liberté. Emmanuel Macron me plaît donc quand il dit qu'il n'y a pas d'art français, mais seulement un art pratiqué par des individus en France, qu'ils soient français ou non. La poésie de Frédéric Mistral est somme toute aussi française que celle de Victor Hugo, quoiqu'elle soit en provençal. Les préférences sont arbitraires et ne peuvent pas être érigées en principes d'État. Elles ne sont, elles aussi, que purement individuelles.

Pour le reste du programme d'Emmanuel Macron, je dirai qu'il est important qu'on sorte des illusions du marxisme sans renoncer à vouloir protéger les individus et à leur assurer leurs droits. Je suis favorable à une forme d'individualisme éthique, qui fait émaner le sens de la collectivité d'un choix libre, et l'étend à l'humanité entière.

07:39 Publié dans Culture, France, Politique | Lien permanent | Commentaires (10) | |  Facebook