France - Page 2

  • Mythologies selon Roland Barthes

    barthes.jpgIl y a un fond athée, dans la philosophie française moderne, qui empêche spontanément de parler des dieux et du monde spirituel. Mais il faut bien, tout de même, parler des concepts, et c'est ainsi que ces philosophes se sont efforcés de donner une nouvelle définition au mot mythe, ou mythologie – valide à leurs yeux bien qu'ils eussent évacué le monde divin. Comme le disait Roland Barthes, le mythe est un acte de langage, et donc c'est un signe adressé à la collectivité, l'impression de l'humain sur le réel à partir des mots. On sent là poindre la philosophie de Sartre sur la pensée magique, qu'il étendait à l'ensemble des actes organisateurs du monde. On peut toujours prétendre, de fait, que dès qu'on attribue une organisation au monde, on fait dans la mythologie, car seul un dieu a pu organiser le monde. Sinon, la matière est pure masse informe.

    Mais c'est là trop réfléchir, et faire preuve d'une sorte d'intégrisme philosophique. Dans les faits, le locuteur peut penser que les choses sont organisées, sans se référer à un dieu explicitement, ni consciemment. Il peut, en un sens, être naïf, et s'exprimer sans mesurer les effets de sa pensée. Il peut donc attribuer au monde des lois mécaniques sans se référer à un législateur. Cela se fait constamment. Et la vérité est qu'on ne peut pas appeler cela de la mythologie, sinon de façon profondément abusive. Car la mythologie consiste à évoquer directement Fairies_by_H.J._Ford-1.jpgles êtres spirituels ou les dieux, et non pas seulement à décrire un monde dans lequel selon les philosophes forcément un dieu est intervenu avant, puisqu'il est organisé. Justement, le réalisme consiste à ne pas dire ce qui s'est passé avant. La mythologie consiste à dire ce qui s'est passé avant. C'est tout simple. Et étendre la chose à tout ressortit au fondamentalisme.

    À force de refuser de voir Dieu nulle part, les philosophes le voient partout. Ils disent, d'un côté, que la Bible a été écrite par des êtres humains, non par un dieu; de l'autre, que la citer manque de neutralité, que c'est une démarche religieuse – alors que citer Roland Barthes, lui aussi un être humain, ne le serait pas!

    Veut-on me dire que Barthes ne fait pas l'objet d'une religion? Mais si, puisque l'Université se sent obligée d'adopter ses définitions sans les remettre en question – puisqu'on peut dire, en son sein, que depuis ses bouquins, on sait que tout est mythologique, que le moindre acte de langage est mythologique, même celui qui ne nomme absolument pas l'esprit agissant dans la matière! Il est devenu le prophète de l'agnosticisme républicain.

    Car c'est bien le problème: refusant absolument d'explorer avec leur esprit le monde divin, tâchant même souvent de l'interdire aux autres, les philosophes à la mode ne veulent pas non plus qu'on distingue les actes de langage dans lesquels on évoque le monde des esprits, des autres. En effet, à leurs yeux, les premiers ne devraient pas exister, donc il ne faut pas en tenir compte. Donc, la mythologie, ce n'est pas le récit des êtres invisibles, anges, dieux, elfes ou Grands Transparents, mais toute idée énoncée par un homme, même foncièrement matérialiste. C'est vraiment absurde.

  • Le mystère de la pierre magique (Perspectives, LXVI)

    Satana.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Don sacré de l'Ornim, dans lequel je rapporte m'être apprêté à prendre un joyau lumineux qu'on me tendait, et qui semblait contenir une bête dangereuse, tant la vie en elle était grande.

    Pour autant, Othëcal ne me le confiait pas comme s'il se fût agi d'un être mauvais, et Ithälun, que je regardai à ce moment, ne cilla pas, ne dit rien, ne bougea pas, ne m'empêchant aucunement de le saisir – mais, au contraire, par son inaction, semblait simplement attendre que je m'emparasse du joyau. J'en fus surpris, mais, dans ce monde, à vrai dire, les choses n'étaient pas toujours ce qu'elles paraissaient, n'étaient pas toujours ce que les hommes croient qu'elles sont, et les symboles que je pensais y reconnaître n'y étaient en rien des idées prédéfinies (évidemment), mais des choses vivantes et mouvantes, des esprits, des souffles rendus visibles par le don que m'avait fait Solcum (le Génie d'or), et qu'avait prolongé en moi la noble Ithälun son épouse. Le bien et le mal n'y étaient ainsi pas aussi simples que dans les représentations humaines, et on me confiait une gemme habitée par un démon qui peut-être était favorable à ma quête: je n'eusse su le dire. L'attitude d'Ithälun, toutefois, le laissait penser, et je n'avais aucune raison de douter d'elle.

    Je pris donc la pierre entre mes doigts, et faillis aussitôt la lâcher – non qu'elle fût brûlante comme une flamme, mais que, au contraire, un étrange mélange de chaleur et de fraîcheur la rendait comme vivante, comme semblable à la peau d'un animal – une fois de plus. Mais quel animal pouvait bien se trouver dans cette petite prison, c'était impossible à dire. Je crus d'autant plus fortement qu'il allait me mordre, ou me faire du mal, enrouler une queue serpentine autour de mon poignet, et qu'on m'avait trompé, mais rien n'advint, sinon ceci: soudain, sur la facette du rubis taillé, mais à l'intérieur, apparut un visage qui riait, et qui l'instant d'après disparut!

    Je criai, et lâchai la pierre de surprise, mais j'ai toujours été assez adroit avec les objets que mes mains lançaient, et, déjà convaincu que cette gemme était précieuse, et qu'il fallait la traiter avec le plus grand respect – déjà saisi d'amour pour elle, je la rattrapai de l'autre main, plus rapide, plus vif, dans mes réflexes, que je ne m'en serais pourtant cru capable. Elle brillait entre mes doigts, chatoyante, douce, plus belle qu'aucun joyau que j'eusse vu de ma vie, et mon désir s'enflamma, de la porter sur moi, de l'absorber – ou d'être absorbé par elle –, et, lors, une chose des plus incroyables survint, car, à l'intérieur de la pierre, je ne vis plus un visage bestial ricanant, comme j'avais cru l'apercevoir un bref instant, mais le visage d'une femme souriante et belle, aux cheveux purs et blonds, et dont les mèches dorées se fondaient dans l'air vermeil qui la nimbait. Je fus, à nouveau, stupéfait, et, comme je craignais d'être le jouet d'une illusion, je levai le regard vers Ithälun, et celle-ci ne m'aida pas beaucoup: car elle me continuait de me regarder sans rien dire, et sans faire montre d'aucune émotion distincte. Je regardai alors Othëcal, et lui avait un étrange sourire en coin, mais très léger; et ses yeux brillaient, comme si des paillettes d'or s'y étaient agitées, sous l'effet du plaisir, ou d'une quelconque malice difficile à définir.

    «Qu'est ceci?» murmurai-je alors. Je tournai la tête autour de moi, attendant que quelqu'un me répondît. Mais les sujets d'Othëcal gardaient l'œil baissé, comme s'ils s'étaient changés en pierre – et seules des larmes luisantes coulant sur leurs joues, reflétant, même, la lumière de ma gemme, attestaient que ce n'était pas le cas.

    (À suivre.)

  • Notre Dame de Paris

    notre-dame-de-paris-incendie.pngOn se souvient peut-être que, du temps des rois, le bon ange de la France, sa tutelle protectrice, était la sainte vierge Marie, et comme Paris est la capitale de la France, l'incendie de sa cathédrale a donné le sentiment que la France n'était plus protégée depuis les hauteurs des cieux – depuis le monde spirituel. Cela a été un choc. Comme l'événement est venu après d'horribles attentats, et dans un contexte de dissension incroyable, il est apparu comme signe prophétique, d'une façon indéniable.

    Le fait est, d'abord, que, malgré les tentatives de Charles de Gaulle d'y remédier, le lien entre Marianne, patronne ou allégorie de la République, et la sainte vierge Marie n'a jamais été clairement établi, ou simplement admis. Il a été plutôt nié, au nom d'une laïcité plutôt dérisoire, qui tenait plus de la concurrence avec l'Église catholique que d'une véritable liberté de conscience accordée aux individus – notamment dans l'Éducation.

    J'ai fait bien des articles cherchant à montrer que, d'un point de vue intérieur, Marie de Bethléem et Marianne étaient une seule entité – le bon génie de la Artemis_Kephisodotos_Musei_Capitolini_MC1123.jpgFrance au visage de femme. Peut-être que Victor Hugo, renouant avec cet édifice médiéval et le liant à l'âme du peuple – à travers, notamment, Esméralda –, avait déjà cette intention, et on l'en a su gré, mais on n'en a pas tenu assez compte – même si, depuis la catastrophe, cette vision réconciliatrice, rejetant à la fois le matérialisme philosophique et le dogmatisme catholique, mais unissant Isis, Marie et la République, a de nouveau été diffusée publiquement.

    Naturellement, c'est autour d'une telle figure, reliant la Bible et la tradition populaire, que les âmes peuvent surmonter les luttes factieuses, les oppositions communautaires ou partisanes, et trouver une énergie commune, un souffle suffisamment fort pour embrasser la volonté générale, et donner une véritable légitimité aux majorités exprimées.

    Le temple d'Éphèse, dit-on, a brûlé quand les mystères y ont cessé d'être saints – quand la vierge et pure Artémis a cessé de s'y rendre. Le rapprochement peut être fait, d'autant plus que, avant de vénérer la sainte Vierge, les Francs vénéraient la vierge des Ardennes, un avatar de la déesse Diane.

    Si Victor Hugo avait décrit cet incendie, il aurait peut-être, comme il le fait dans Quatrevingt-Treize, donné un visage aux flammes – celui d'un démon vengeur, sorti de l'enfer, maître des Furies. Tout le monde l'a ressenti ainsi. La chute de la flèche semblait refléter la coupure du lien de Paris avec le ciel – la signifier dans le monde sensible. Un cri d'horreur a alors retenti, dans les rues de Paris. La fée de la ville n'avait plus de maison.

    Il est difficile de ne pas vivre spirituellement cet événement, quand tout, par ailleurs, semble confirmer ce qui, selon la tradition mythologique, relève – comme on disait – de la face de Dieu se détournant du Peuple. C'était JessieBayes_TheMarriageOfLaBelleMelusine_100.jpgsensible également dans la vie culturelle, sans doute. Mais de celle-ci, plus qu'ils ne le croient en général, les individus sont libres. Nul n'était obligé de se confiner dans le cynisme philosophique d'un Roland Barthes, ou le désespoir métaphysique d'un Léon Bloy. D'autres voies étaient possibles, suggérées par Victor Hugo ou Lamartine – l'inventeur de la figure de Marianne.

    Naturellement, la négligence des ouvriers peut être seule mise en cause. Mais le respect officiel de l'édifice peut-être était devenu faible. S'il n'est pas regardé comme abritant à la fois la reine des anges chère à François de Sales, et la fée Mélusine, protectrice du peuple, chère à André Breton, on ne sait si l'aura sacrée pourra revenir.

  • Le don sacré de l'Ornim (Perspectives, LXV)

    ruby.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Résignation d'Othëcal, dans lequel je rapporte un changement d'attitude du roi elfique auquel ma dame protectrice et moi rendions visite: soudain il s'est fait plus doux. Et j'avais l'impression qu'il projetait en moi ses pensées, que je comprenais mieux.

    Mais lui-même, pouvait-il lire dans mon esprit, et ses yeux avaient-ils la faculté de déceler mes pensées, par-delà mon enveloppe corporelle? Je me rendis soudain compte que quand son regard s'était abaissé, c'était aussi mon cœur que, à distance, il avait sondé - y projetant sa conscience, comme il en avait le pouvoir. Le froid que j'avais alors ressenti, l'impression d'être épié, me revint en mémoire, et je sus qu'un lien s'était établi entre Othëcal et moi, qui était de nature occulte, et comportait un danger - mais aussi une chance. Car bien des pans du réel à mon esprit alors s'ouvrirent et, jusqu'à un certain point, Othëcal, plus généreux qu'il n'avait paru au cours de son échange avec Ithälun, m'avait fait son héritier parmi les mortels, me révélant quelques-uns de ses secrets les plus chers, quoique je n'eusse su les exprimer, et qu'ils demeurassent en moi comme d'obscures images. Ils m'avaient effleuré, et j'eusse pu croire à de brèves illusions si mon séjour déjà long dans le pays des génies ne m'en avait appris davantage, et ne m'avait montré comment prendre au sérieux les sentiments étranges que dans la vie ordinaire on étouffe en riant, comme s'ils n'étaient que folie.

    Accompagnant le geste au mystère, il tendit le bras dans ma direction, et je crus un instant qu'il me mettait en accusation; mais, au lieu de cela, sa main s'ouvrit et, sur sa paume longue et blanche, et tournée vers les hauteurs, je vis un singulier joyau, une sorte de pierre rayonnante, qui me parut d'abord être une lampe, mais diffusant une lumière rouge; un regard plus attentif me montra qu'il ne s'agissait que d'une gemme apparentée au rubis, telle que celles qui ornaient autrefois les couronnes des rois, et que son cœur rayonnant ne s'expliquait par aucune forme d'énergie électrique. Il semblait palpiter et luire à la façon d'une étoile, de son propre feu, comme s'il était vivant et que sa vie s'exprimât justement à travers cet éclat. Une sorte de clignement, ou d'alternance de vivacité et de retenue, évoquait la respiration, comme si ce fût de la lumière qu'effectivement cet objet exhalât. Les yeux d'Othëcal reflétaient son éclat d'une façon étrange, comme si un lien secret existât entre lui et la pierre, à la façon du lien qui unit le chien à son maître. Mais qui était le maître, et qui le valet, je n'eusse su le dire. Cette pierre contenait-elle l'esprit d'un dieu, ou d'un elfe serviteur, je ne pouvais en juger avec certitude. En tour cas des étincelles, dans son éclat rouge, couraient, et une force intense s'en dégageait, qui me médusa. L'être qu'elle contenait attendait-il d'être libéré? J'eus le spoupçon qu'il était assez puissant pour ravager la Terre, et que cette sorte de talisman – car je ne doutais pas que ce fût un, tel que les anciens réellement les concevaient, contenant un esprit, un souffle cosmique – devrait être manié avec prudence et dextérité, et que je n'en étais guère digne.

    Comme Othëcal attendait visiblement que je prenne cette pierre dans ma propre main, je la levai et la tendis en tremblant, craignant qu'elle ne fût brûlée, consumée en un instant, ou bien mordue par l'esprit qui était dedans; car, en un étrange éclair, au moment où mes doigts s'apprêtaient à la toucher, j'eus la vision d'un animal aux yeux rouges et aux dents longues et blanches, en son sein; il avait aussi des ailes noires et des griffes acérées, et je me demandai s'il s'agissait d'un dragon, ou d'un démon à tête de chauve-souris, je ne savais pas vraiment.

    (À suivre.)

  • Catholicisme de Bernanos

    Georges-Bernanos.jpgUn des points qui ont été le plus mal compris, au sein de mon travail doctoral, concerne la spécificité du catholicisme savoyard, fondé sur les images - la fantaisie, le merveilleux. Les universitaires sont tellement dans le dogme que l'imagination est inutile en littérature, qu'elle n'est qu'un phénomène religieux vide de sens, et que tout est dans les idées et l'organisation du discours, qu'ils refusaient d'accepter, ou de comprendre mon point de vue. Pour eux, l'imagination ne peut, ne doit pas être considérée comme un reflet, dans l'âme, du monde spirituel, mais comme une simple illustration rhétorique, une somme de figures de style destinées à alimenter une idéologie donnée.

    On a donc cherché à savoir si mon but était de promouvoir le catholicisme et, surtout, on n'a pas compris pourquoi je distinguais le catholicisme savoyard du catholicisme français, puisque les idées, le dogme sont les mêmes. Je ne pouvais pas invoquer le catholicisme savoyard pour expliquer que la littérature savoyarde fût exclue des études universitaires, puisqu'elles n'excluent pas Bernanos et Bloy.

    Mais je me souvenais, écoutant ces remarques, de la critique de Bernanos par Pierre Teilhard de Chardin - qui croyait à la réalité du Christ cosmique et évoluteur, à la réalité d'un être spirituel planétaire qui emmenait l'humanité vers sa transfiguration. On raconte, en effet, qu'il accusait Bernanos de déguiser son désespoir personnel de figures chrétiennes factices. Et le fait est que Bernanos, par exemple dans Le Journal d'un curé de campagne, ne fait qu'utiliser les figures du merveilleux chrétien traditionnel pour illustrer le pitoyable état intérieur de son personnage. Cela ne se présente absolument pas comme réalité. Il n'y a même aucun miracle, aucune marque de la Providence dans la vie de ce curé. En un sens, c'est déjà dans la veine de Houellebecq, que d'ailleurs mon flaubert.jpgprincipal détracteur avait beaucoup étudié, après s'être justement consacré à Bernanos.

    Mais cela n'offrait pas non plus de différences importantes avec les pages que Flaubert a consacrées à la période mystique de son personnage d'Emma Bovary, quand elle imagine, vision consolatrice, les anges descendant du Père divin à la Terre, où vivent les hommes. Flaubert était simplement plus subtil, en montrant que l'effacement de ces images n'empêchait pas la vision d'un aveugle scrofuleux, au seuil de la vie d'Emma, comme une figure monstrueuse, à la Edgar Poe, apparaissant symboliquement au bout de ses errances. C'était là une vision semblable à celle des divinités courroucées tibétaines, et, au fond, l'expérience était authentiquement mystique.

    Or, les Savoyards croyaient que les anges étaient des réalités cosmiques, non des reflets psychiques d'idées abstraites - qu'ils vivaient dans les tempêtes, les vents, les montagnes, et que les phénomènes étaient bien chat.jpghabités par la Providence. Les anges intervenaient dans le déroulement des choses, ils n'étaient pas de simples projections.

    On me demandait si, pour moi, ces êtres étaient des illustrations d'états intérieurs, ou des réalités objectives. J'ai dû répondre qu'ils étaient l'image que créait l'âme à partir d'êtres spirituels réels: une manière de se représenter ce qui n'a point de corps, et vit dans les éléments sensibles. On ne concevait pas qu'ils pussent être tels, nouveaux dieux de la mythologie antique.

    Et pour cause: Chateaubriand, dans son Génie du christianisme, refusait de le concevoir aussi. Il faisait des anges et des démons de simples projections des vices et des vertus, et rejetait l'idée qu'on pût faire habiter la nature d'êtres spirituels.

    Or, c'était clair: j'avais abordé la question dans mon introduction. Mais c'était tellement inattendu, tellement interdit, il était tellement convenu qu'on ne pouvait pas penser les choses autrement que Chateaubriand, qu'inlassablement on y revenait. On m'a même dit courageux, parce que j'avais osé reprendre l'idée de Joseph de Maistre selon laquelle les peuples étaient mus par des anges, lorsque j'avais posé la question de savoir si la Savoie avait une identité propre. J'énonçais que les savants qui ne s'appuient que sur les faits physiques ne pouvaient absolument pas y répondre, par définition! Pourtant, il existe, il faut l'avouer, une lignée de savants qui parlent de la nation française et disent, en même temps, qu'ils ne s'appuient que sur des phénomènes physiquement observables. C'est plutôt bizarre.

  • Titre de docteur

    Tyche.jpgJ'y ai déjà fait allusion plusieurs fois: j'ai été reçu Docteur ès Lettres à l'université Savoie Mont-Blanc le 20 décembre dernier. J'en ai ressenti du plaisir. Je n'avais pas reçu de nouveau titre depuis longtemps.

    Mais la soutenance ne fut pas facile. J'avais préparé un texte consacré aux fondements mythologiques de l'identité collective en Savoie, pour essayer de montrer qu'on ne peut pas démontrer que le génie d'un groupe est une fiction vide - et qu'il s'articule avec le sentiment de l'humanité entière, d'une part, et donne une expression au moi insaisissable, d'autre part. Cela a d'emblée choqué.

    Je devais le sentir venir, car, m'appuyant sur une communication que j'avais déjà faite à l'université de Chambéry un mois avant, je n'avais établi ce texte que la veille, sans me soucier de savoir s'il durerait exactement vingt minutes, comme il devait le faire: à aucun moment je n'ai répété, préférant me consacrer à d'autres choses - peut-être prendre un billet de train pour le pays cathare, je ne me souviens plus très bien. La nuit suivante, j'ai dormi comme un loir.

    Mais le lendemain, d'excellents amis genevois qui, voulant assister à cette soutenance, m'avaient invité à déjeuner dans un restaurant chambérien, se sont montrés inquiets de ma légèreté, et comme j'ai dit que je saurais bien allonger ou raccourcir mon discours selon le temps que j'avais, ils m'ont prêté une montre - car je pensais m'appuyer sur mon téléphone, mais il s'éteint tout le temps.

    Le fait est que j'ai assez l'habitude de discourir en public pour maîtriser mon temps, et assez l'habitude de lire des textes à haute voix pour ne pas m'inquiéter de la chose. Si je m'étais préparé, j'aurais pu croire que cela suffisait à ma gloire, et j'aurais pu aussi vexer le jury par mes talents d'orateur - le rendre jaloux. Je ne immaculee.jpgsais pas du reste si ce n'a pas été le cas, car, regardant la montre dorée de mon ami François Gautier, j'ai fait comme prévu, j'ai tenu exactement vingt minutes.

    Je sentais venir le problème car j'avais reçu les rapports des deux rapporteurs, Sabine Lardon et Christian Sorrel, et le second, que j'avais abondamment cité dans ma thèse même, avait annoncé de vifs débats sur la nature du catholicisme savoisien, autrefois. J'avais compris qu'il pensait pouvoir le rattacher au gallicanisme, alors que je l'en avais sorti, et il a abordé la question au cours de la soutenance: j'ai évoqué le cas d'Alexis Billiet, archevêque de Chambéry incontournable en son temps, qui regrettait que Rome eût érigé en dogme l'Immaculée Conception de la Vierge Marie, alors qu'il en trouvait l'opinion convenable et séante, parce que cela risquait de créer des divisions avec les protestants et les gallicans. Lui-même ne s'assimilait pas aux seconds, s'il les respectait. Christian Sorrel n'a pu qu'acquiescer.

    Il m'a reproché de couper aussi la Savoie, d'un point de vue religieux, du Piémont, et je n'ai pas eu le temps d'évoquer le refus de Billiet de signer la pétition de l'archevêque de Turin contre la reconnaissance de droits égaux pour les juifs et les protestants - encore.

    Oui, la spécificité de l'Église de Savoie est à son honneur, car elle a mêlé la tolérance, la compréhension de l'évolution des temps et le respect du merveilleux chrétien, qui était le fond du christianisme réel.

    Or, derrière le problème apparent, il y avait bien cette question du merveilleux et du christianisme réel. Les Savoyards étaient-ils nourris de représentations du monde des anges, comme je le prétendais? Cela leur laissait-il une forme d'initiative personnelle, puisque chacun se représente les anges comme il peut, comme je le disais aussi? Christian Sorrel le contestait. Mais j'ai cité François de Sales, autorité indéniable. Il a fallu accepter mes arguments.

    D'autres problèmes néanmoins ont encore été évoqués, au cours de cette soutenance.

  • La résignation d'Othëcal (Perspectives, LXIV)

    Ornim.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Évolution des Ornims, dans lequel je rapporte un échange oral entre un prince parmi des hommes étrangement lumineux, et ma gardienne privée, Ithälun; le premier en était à se plaindre qu'on ne respectât pas les sacrifices passés de son peuple, et se disait insulté.

    - Nulle insulte, répondit Ithälun en s'adoucissant, n'est dans mes paroles, ni dans notre venue, encore moins dans la présence dans ta maison sacrée de Rémi le mortel de la lignée des Mogeonniers. Au contraire, elle t'honore. Tu le méprises, et je te comprends - en un sens; mais c'est aussi que ton regard, braqué sur l'ancienne lumière, a une portée à présent limitée: l'image qui l'arrête, aussi glorieuse soit-elle, t'empêche de voir celle qui naît, malgré sa délicate, malgré son exquise beauté. Abaisse l'œil jusqu'à elle, éveille ton cœur à sa couleur nouvelle, et tu en seras bouleversé - tout du moins ému. Je te le promets: c'est pour ton bien que j'ai entrepris cette visite, et choisi ta maison comme étape de notre voyage saint.»

    À ces mots, Othëcal se figea. Le sourire, sur le visage de ses gens, disparut. Immobiles, ils étaient, à mes yeux, plus semblables à la pierre que jamais. Mais un scintillement étrange et vague estompait les contours de leurs corps, et je m'en étonnais. Ils étaient aussi tels que des fantômes. Pourtant, une intensité d'être était dans l'éclat de leur forme, et je ne pouvais croire qu'ils fussent seulement des spectres. Leurs yeux, en particulier, brillaient comme des astres, et, même fixes, ils jetaient des feux insoutenables. Dans leurs cheveux aussi étaient des éclats purs, comme s'ils fussent faits de flammes lentes, à peine cristallisées. C'était des êtres vraiment étonnants.

    Lorsque leur roi reprit la parole, son ton était changé. Il tenait désormais les yeux baissés, et ne portait plus sur son visage l'air d'effronterie, ou d'arrogance, qu'il avait arboré jusque-là. De ses paupières à demi fermées rayonnait un feu doux, rouge mais clair, comme s'il contemplait les choses au-delà de ce qu'il avait jusque-là regardé. Finalement, il ouvrit lentement les yeux, et la tristesse cette fois l'emportait sur la colère, dans leur feu pailleté d'or, que traversaient des ombres vaguement colorées.

    Pourtant, dans sa parole résonnait une paix que je n'avais point encore perçue. Je sentis même poindre une joie subtile, par-delà la mélancolie affichée. Othëcal semblait être heureux d'avoir compris quelque chose de l'évolution du monde, et la place qu'il y tenait. Il avait vu, peut-être, la cité qu'on lui réservait sur la Lune, et il l'avait trouvée belle. Il avait vu, aussi, le destin des hommes, de l'humanité périssable, et il l'avait trouvée grande. Un vague sourire se dessina sur sa bouche, et je le saisis résigné et lucide, apaisé par sa soumission acceptée aux dieux. Son orgueil avait été fait de crainte; et à présent il était tel qu'un enfant rassuré que ses parents l'aimassent toujours, malgré le doute qu'il en avait.

    L'exil des siens, également visible à son œil perçant, exhalait un chagrin qui ne demeurait qu'au second plan, et les larmes nées de l'abandon d'une maison chère n'obscurcissaient pas la lumière venue de l'annonce faite aux Ornims, qu'ils pouvaient se faire une maison nouvelle dans la clarté d'or de l'orbe lunaire, qu'elle les attendait peut-être même déjà.

    Y avait-il, par surcroît, quelque chose me concernant? La révélation que je n'étais pas aussi nul que je n'en avais l'air, et que je croyais, moi-même, l'être? Il me jetait, de temps à autre, des coups d'œil amusés. Et à chaque fois, des images étranges surgissaient en moi, comme s'il projetait ses pensées en moi sous la forme de ces coups d'œil, comme s'ils s'accompagnaient de rayons de lumière dessinant des choses.

    (À suivre.)

  • Lignées des académies provinciales

    Académie_de_Savoie_(Chambéry).JPGLors de ma soutenance de thèse, un membre du jury m'a fait remarquer que, pour alimenter ma réflexion sur l'Académie de Savoie (créée en 1820) et mesurer ses liens possibles avec le Romantisme, j'aurais dû la comparer avec les académies provinciales qui en France avaient aussi vu le jour alors. Cela m'a un peu étonné, car, dans ma thèse, j'ai établi des rapports qui m'ont semblé plus légitimes, avec d'autres institutions.

    L'Académie de Savoie n'a pas, organiquement, de relation particulière avec la France, car elle émane de l'Académie de Turin, dont était membre un des fondateurs, le comte Mouxy de Loche. Ontologiquement, elle se réclamait de l'Académie florimontane, créée en Savoie (à Annecy) au début du dix-septième siècle - avant même l'Académie française. Et j'ai étudié la relation au Romantisme à travers la fondation, à la même période, de l'Université de Bavière, bien sûr d'une plus grande ampleur, mais dont le caractère romantique est avéré et qui, sous cet aspect, a été étudiée par Georges Gusdorf, spécialiste de la question.

    Quoique créée sous des auspices catholiques par le roi de Bavière, cette université a accueilli des Philosophes de la Nature qui pouvaient être protestants voire panthéistes, comme Schelling, et, en tout cas, s'efforçaient de mettre dynamiquement en relation les principes religieux et les phénomènes naturels. Georges Gusdorf ne parle aucunement de cette manière de l'université française dans les temp,s qui ont suivi la chute de Napoléon - ni, bien sûr, des académies provinciales, dont le caractère romantique n'est pas avéré.

    Sans doute, Gusdorf prend trop comme s'il allait de soi que le Romantisme, en France, s'était fait d'abord à Paris parce que la culture était centralisée, aussi regrettable cela fût-il à ses yeux. Il méconnaît les efforts romantiques des régions francophones non françaises, comme le Québec, la Belgique, la Suisse et la Savoie - Frederic_Mistral.jpgnégligeant d'évoquer bien des auteurs qui y ont vécu, se contentant de parler des seuls Joseph de Maistre et Amiel. Mais il évoque encore moins les auteurs régionaux de France même - l'essor du Félibrige, les Francs-Comtois, les Bretons...

    Cependant, je ne pense pas que les académies provinciales de France aient eu la moindre influence sur l'Académie de Savoie, et il n'était, certes, pas de mon sujet d'aborder la question du romantisme régional en général.

    Il est vrai que j'ai comparé, notamment dans le chapitre politique, la littérature savoisienne à la littérature provençale - emblématique: j'ai souvent nommé Frédéric Mistral, parfois cité Paul Mariéton. Mais plusieurs auteurs dont je m'occupais avaient aussi écrit en dialecte - et puis la comparaison avec ces auteurs était légitime, parce que, dans les deux cas (provençal et savoyard), la prégnance du merveilleux populaire était patente.

    Je ne pense pas que j'avais réellement à citer et étudier les académies provinciales de France, lorsqu'il s'agissait de la Savoie. D'un point de vue scientifique, il était, à la rigueur, plus légitime d'étudier l'Académie de Turin, ou d'autres académies italiennes. J'ai l'impression que la science est souvent brouillée par la question nationale, dans l'université française. Peut-être ailleurs aussi.

  • Éducation publique et voie artistique

    riziere.jpgJ'ai critiqué la dernière fois la tendance de l'Éducation nationale, en France, à partir du principe que l'élève ne réussissant pas dans les matières intellectuelles réussira bien assez dans les disciplines manuelles, qu'on l'affirme sans preuve puisque le Collège ne contenant pas de disciplines manuelles, il n'y a aucun moyen de l'évaluer! Pour l'intellectualisme ordinaire, il va de soi que le manuel est facile, que tout le monde peut le faire, que l'évolution de l'humain a consisté à se hisser vers l'intellectuel. C'est très commode, d'avoir cette vision des choses, quand on est diplômé. Les prolétaires authentiques ont vite fait de répondre que si un professeur devait se mettre au travail avec ses mains, il mourrait rapidement d'inanition. En général, ils ont raison. Mais l'État, ne le cachons pas, accordent des privilèges aux intellectuels, il les protège et fait en sorte qu'ils soient mieux payés que les manuels. C'est un choix.

    Un choix arbitraire, en somme, et qui s'expose au retour de bâton, aux révolutions prolétariennes qui prennent le contre-pied des républiques bourgeoises en vantant les mérites du travail manuel et en pourfendant le travail intellectuel, comme on a vu dans le Cambodge de Pol Pot. Position bien sûr absurde, en tout cas autant que celle des républiques bourgeoises, et qui ne tient qu'à une forme de réaction épidermique, nourrie maladroitement des illusions de Karl Marx selon lesquelles le prolétariat est en phase avec les principes cachés de l'univers.

    La vérité est tout autre. L'homme est fait à la fois de manuel, d'intellectuel et de ce que j'appellerai le cordial - le travail du cœur. C'est précisément ce que ni les intellectualistes, ni les communistes ne veulent admettre - qu'il existe, entre leurs marottes respectives, quelque chose d'au moins au moins aussi important que ce qui les occupe: l'artistique. Entre le scientifique et le technique, il y a, fondamental, articulant les deux pôles opposés, ce qui émane de la sensibilité et touche, à ce titre, à la fois au technique et au scientifique, à la pensée claire et à l'exécution manuelle.

    Il y a peu de pédagogues qui s'en soient rendus compte, car la plupart oscillent entre les pôles sans user de trop de discernement, ils suivent aussi leur marotte. Même Rousseau s'enfermait avec complaisance dans steine.jpgl'opposition au pôle intellectualiste et bourgeois.

    Mais il y en a un, tout de même, c'est Rudolf Steiner. Les écoles Steiner proposent d'articuler le manuel et l'intellectuel autour de l'émotionnel et de la pratique artistique, et, qu'elles fassent ensuite bien ou mal, elles ont totalement raison sur le principe.

    L'école d'État, en France, est publique mais pas populaire - déjà parce qu'elle n'intègre pas le travail manuel. Même l'artistique est généralement réduit à l'intellectuel. Elle favorise donc la classe bourgeoise, la convention aristocratique, et ne concède au travail manuel que parce que les acteurs économiques réclament des prolétaires pour exécuter les tâches pensées par les élites. Les lycées professionnels étant censés fournir des salariés fiables, leurs programmes d'étude sont établis en concertation avec les syndicats patronaux.

    Tout cela rend évident qu'on part soit de préjugés philosophiques pour favoriser l'intellectuel, soit d'exigences économiques pour nourrir le professionnel, mais qu'on ne part pas de l'humain. Si on le faisait, on mettrait, comme le voulait Charles Duits, l'imagination et l'art à la base de l'éducation, et on articulerait, à partir de cela, l'intellectuel et le manuel. En général, on ne fait rien de tel, on fait tout autre chose, les enseignants eux-mêmes tirant leur position sociale et leurs salaires de diplômes où ils ont fourni la preuve de leurs facultés intellectuelles seules. Quoique décide le gouvernement, cela décide ensuite de tout.

  • La voie professionnelle dans l'Éducation nationale

    bac-pro-obm1-1024x681.jpgLe discours convenu du gouvernement français est d'affirmer que les Lycées professionnels offrent une formation idoine et reconnue, égale à celle des autres Lycées, et que l'élève qui les choisit n'est en rien en échec, qu'il s'agit là d'un beau choix. Hélas, on n'en sait vraiment rien, car dans les faits, voici ce qui se passe: dès la classe de Quatrième, on demande aux élèves qui n'obtiennent pas de bons résultats dans les disciplines enseignées de réfléchir à leur orientation - c'est à dire de prévoir l'intégration à des filières professionnelles. Mais on ne sait pas réellement si ces élèves réussiront dans ces filières, puisque le travail manuel n'est absolument pas enseigné au Collège!

    Beaucoup d'élèves rechignent - ils veulent aller en Seconde générale, et les enseignants du Collège leur disent qu'ils sont fous, ils se plaignent, ils affirment que c'est inadmissible! Mais peuvent-ils apporter la preuve que l'élève qui échoue au Collège peut réussir au Lycée professionnel et même que l'élève qui échouera au Lycée polyvalent y fera pire que dans un Lycée professionnel? Si ça se trouve, ceux qui sont mauvais dans les disciplines intellectuelles le seront encore plus dans les disciplines manuelles!

    Mais il existe bien le préjugé que le travail manuel est tellement plus facile que le travail intellectuel, qu'il est à la portée de tout le monde! On proclame qu'il est noble, mais tout de même, il est fait pour ceux qui ont échoué dans les matières intellectuelles. On affirme qu'il est digne, mais on pense que n'importe quel plomberie.jpgmaladroit en français ou en mathématiques peut avoir une adresse suffisante comme plombier ou charpentier.

    La réalité d'une telle situation, au-delà des discours convenus, a généralement amené les filières techniques sélectives à choisir de préférence les bacheliers ès sciences, qui avaient simplement prouvé leur capacité à travailler. Les patrons se plaignent assez de bacheliers de lycées professionnels qui ont reçu une formation avec laquelle leur syndicat était théoriquement d'accord - pour laquelle ils ont souvent participé financièrement -, mais qui ne savent pas travailler, ni même n'en ont l'envie. Car le fait est là: beaucoup d'élèves mauvais dans les disciplines intellectuelles le sont aussi dans les disciplines manuelles. Ne pas vouloir l'admettre en feignant de louer les filières professionnelles revient souvent à se débarrasser, en accord avec les professeurs de lycées polyvalents, des élèves globalement faibles, dont l'institution, figée et dénuée d'inventivité, ne parvient pas à résoudre le problème.

    Je sais bien que les professeurs n'aiment pas toujours qu'on leur dise la vérité, qu'ils préfèrent souvent vivre dans les fictions d'État. Mais à cet égard, l'instruction publique, en France, est profondément défaillante. Déjà, on peut se demander pourquoi il n'y a pas de disciplines manuelles au Collège, si elles sont tellement dignes et nobles. Mais comme je l'ai dit, beaucoup d'élèves ne pourraient pas même résoudre de cette façon leur problème. Ils ne sont ni manuels, ni intellectuels, mais émotionnels, et ils ont besoin d'apprendre par le moyen de l'art, qui relie la science et la technique. La sculpture est manuelle, la poésie intellectuelle, mais l'intellectuel et le manuel ne sont dans l'art que des moyens, non des fins en soi. C'est heureux. L'Éducation nationale est défaillante parce qu'elle n'est pas artistique au premier chef. C'est ce que je pense.

  • L'évolution des Ornims (Perspectives, LXIII)

    geminitwins_painted_by_ravenmoondesigns-d9px9bl.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Chef des hommes-lueurs, dans lequel je rapporte un échange oral entre un prince parmi des hommes étrangement lumineux, et ma gardienne privée, Ithälun. Ils en étaient à confronter l'autorité dont émanaient leurs lois et leurs actes. Et ils évoquaient un mystérieux Ornim - tantôt au singulier, tantôt au pluriel.

    - Ah! s'exclama Othëcal, mais de quel Ornim parles-tu, Ithälun? Tu sais qu'ils sont plusieurs, et que ceux qui t'ont parlé ne sont pas ceux dont je tiens, par mon père et le sien, mes instructions à moi, mes commandements à moi! Tu pourras dire, sans doute, qu'ils vivent au même endroit, et que ceux de qui je tiens mes lumières sont partis au loin, laissant à ceux qui s'adressent à toi le soin de diriger l'univers. Mais n'est-ce pas usurpé? Avaient-ils, ces nouveaux Ornims, fils des précédents, la sagesse de leurs pères? Je peux tout contester, si je le veux, en particulier dans mon propre royaume, et ma propre maison; et s'il est vrai que le sceptre de puissance a été donné à Solcum, et que les talismans du pouvoir cosmique résident dans ta ceinture et ton sabre, s'il est vrai que contre eux je ne puis rien, puisque tes Ornims disposent du feu des astres, je n'en suis pas moins libre d'accuser les Dieux, et de me plaindre de l'injustice des Temps! Non, il n'est pas juste que les mortels entrent ici, car ils sont indignes, et leur indignité va dissoudre la grâce de ce lieu comme une eau sale qui pollue, et emporte tout!

    - Allons, Othëcal, répliqua Ithälun, tu sais bien que ce mortel, aussi piètre puisse-t-il paraître, a les moyens, enfouis en lui, de sauver la Terre, et que tu ne les as pas. Tu ne peux pas conserver la puissance d'antan, et tu le sais: elle n'est plus confirmée par les astres, et, de cette sorte, tu ne peux plus empêcher que croissent les forces de l'hiver cosmique, et que les portes ne s'ouvrent sur les hordes de Mardon le Maudit. Le cercle enchanté tracé autour de ta maison ne pourra résister indéfiniment, il devra être brisé, et ton palais s'écrouler, et, si tu veux bénéficier d'une autre maison sur l'orbe lunaire, il te faudra seconder mes efforts et ceux du pauvre Rémi - qui n'en peut mais, et ne comprend rien à ce qui lui arrive, hélas!

    - Ah, pourquoi je n'aurais pas le pouvoir de résister au Malin! s'écria, furieux et triste, Othëcal, qui tout à coup devint flamboyant, comme si la colère et le dépit l'avaient transformé en torche. N'avons-nous pas montré l'excellence de nos coups, jadis, quand ta propre maison était en péril, et que celle d'Othëcal arriva en renfort, par pure bonté, pure charité, et qu'elle chassa, par son art du combat, les dragons les plus puissants, les spectres armés les plus forts? Tu te souviens, oui, tu te souviens de la merveille qu'était notre troupe, quand elle déchaînait le feu du ciel sur les hérauts de la Ténèbre, et qu'elle fendait les géants en deux de ses coups d'épée! Nous riions, en combattant, et personne ne nous résistait. Pourtant nous avons perdu plusieurs des nôtres - au moins douze, comme tu ne l'ignores pas: pris par surprise, ils furent percés au dos, au talon, à l'arrière de la tête, par dessous, par dessus - car nul n'aurait pu abattre un des miens, s'il lui avait fait face. Nous les avons pleurés, mais nous ne vous les avons pas reprochés. Que viens-tu donc, à présent, nous reprocher la superbe affichée depuis l'aube des siècles, et que nous avons méritée d'arborer comme autant de ces joyaux que nous arborons au front, et sur nos vêtements, et à la poitrine, et aux doigts, et au ventre, afin de lier nos ceintures enchantées? C'est donc ainsi que sont remerciés les sacrifices de jadis, et les souffrances de notre peuple, par des insultes?

    (À suivre.)

  • Le dauphin dans le ciel, ou l'origine du Dauphiné

    Dauphin_of_Viennois_Arms.svg.pngOn pourrait créer des récits mystérieux dans lesquels les emblèmes des écus anciens sont des êtres à part entière, et j'ai le sentiment que l'allégorie médiévale s'y est plus ou moins adonnée - et aussi, plus tard, sous la forme de poèmes énigmatiques, William Blake. Il existe un symbole héraldique particulièrement frappant, parce qu'il a donné son nom à une province, c'est le dauphin du comté de Vienne. Il a une si grande importance qu'on a oublié qu'il s'agit du Viennois.

    Ce dauphin d'azur baignant dans l'eau dorée de sa bannière a quelque chose de si parlant, semble dire quelque chose de si profond, que c'en est troublant.

    Le symbolisme de ce noble animal est connu par divers mythes, notamment celui d'Arion (si ma mémoire est bonne), dans lequel un enfant est sauvé par un dauphin qu'il chevauche alors qu'il a été jeté dans l'eau. Dès lors, le salut par le dauphin renvoie aux figures de poètes, de saints, de prophètes emmenés dans le monde divin par un poisson chevauché, au moment où, atteignant l'horizon, au lieu de s'abaisser sur la terre courbe, ils poursuivent leur route tout droit, jusqu'à atteindre l'orbe de la Lune! Le grand poète chinois Li Po est réputé avoir été emmené au pays des dieux par un poisson ainsi enfourché, et cela a un sens profond - agréé par les chrétiens, qui ont assimilé le poisson au Christ. Par l'élément de l'eau on peut atteindre au monde divin; les formes qui y nagent sont le reflet des astres.

    L'origine, dans le comté de Vienne, de ce dauphin est mystérieuse, puisque ce pays n'a pas de mer, et certains l'ont liée à Delphes; mais je ne sais où est l'oracle du Dauphiné. Est-ce dans Mélusine, femme-poisson manifestant la grâce de l'eau, et réputée y avoir vécu? Un poète français, catholique et royaliste, en a tiré que les Alpes étaient vouées au diable - dont cette Mélusine était selon lui une figure, un déguisement. C'est une idée triste et absurde, surtout quand on sait que le diable s'exprimait, selon ce poète (appelé Parseval), par le féodalisme, le vrai dieu par l'absolutisme - et cela montre de quelle façon les catholiques français ont lamentablement pourchassé l'Imagination, et de quelle manière c'est lié au centralisme. On peut Melusine-Heinrich-Vogeler.jpgdire que celui-ci est l'ennemi du mythologique parce qu'il est rationaliste, hostile à l'Intuition, qui passe par l'image et ce qu'elle a de féminin, de fluide - de lié aux ondes, à Mélusine! Peut-être par réaction, André Breton a pris cette dernière comme symbole de l'imagination créatrice...

    Le fait est que le Dauphiné avait autrefois un statut spécial, peut-être parce qu'il était issu du Saint-Empire romain germanique et avait été acheté - et non conquis - par le roi de France au quatorzième siècle, et que ce Statut dit delphinal a été supprimé par le nivellement républicain, le rationalisme du dix-huitième siècle. Plus qu'il ne le croyait, Parseval était le serviteur du centralisme agnostique, celui qui rejette l'imagination libre comme ne disant rien du monde...

    Ce Statut explique que le Dauphin, ou comte de Vienne, soit devenu, après le rattachement à la France, systématiquement l'héritier promis à la couronne royale: un Dauphin était princier. Finalement, dans la langue, un dauphin est un héritier promis à une couronne royale: trait étrange, puisque le dauphin de l'emblème est l'ange qui emmène au Ciel!

    Son amante cependant était Mélusine, et rejeter celle-ci était condamner l'ancienne monarchie à la vacuité.

  • Au service de l'élève - et de la Nation

    honorez-la-verite-dun-enfant.jpgEn France, on donne, au sein de l'éducation, une importance excessive à la société, aux devoirs auxquels les enfants doivent se soumettre - les cadres prétendus fixes dans lesquels ils doivent entrer. Le système des grandes écoles en est la manifestation, et le monopole de l'État sur l'éducation l'instrument. Or, si on y réfléchit bien, on prend conscience que le monde devrait être soumis au principe suivant: les nouveaux êtres humains qui arrivent dans le monde ne doivent pas forcément se soumettre aux traditions, mais doivent modeler leur époque selon leurs tendances propres. C'est une condition nécessaire à l'Évolution.

    Quelle idée peuvent avoir du progrès humain les politiques qui contraignent les nouvelles générations à se soumettre à des valeurs décrétées éternelles a priori? Si on y songe, c'est effrayant. Pour eux, les hommes ne devraient faire que répéter mécaniquement ce que faisaient leurs ancêtres, sans rien apporter de personnel, sans rien cristalliser de leurs aspirations intimes. C'est la source des stagnations sociale, économique et culturelle. On le méconnaît, mais c'est simplement la vérité: c'est parce qu'on ne laisse pas les individus s'exprimer, tels qu'ils existent, avec ce qu'ils apportent qui leur est propre, que rien ne se crée, et que la valeur ajoutée se réduit.

    L'éducation fait peser le poids d'habitudes lourdes et désuètes, fait apprendre aux plus jeunes enfants des règles absconses, souvent arbitraires, de grammaire et d'orthographe, au lieu d'enseigner l'art de raconter, c'est à dire d'imaginer de manière disciplinée - d'insérer l'âme humaine dans des formes claires. Le culte de la clarté au contraire combat ce qui émane de l'intérieur, et prive le peuple de la simple possibilité de se développer, de croître, d'évoluer, en le maintenant sous la coupe d'idées toutes faites.

    Je faisais remarquer à mes propres élèves, exposant le principe grammatical de la proposition complétive, que si on niait l'intériorité humaine, on empêchait simplement les gens de parler français. Pourquoi?

    La complétive ne vient qu'après un verbe (qu'elle complète) renvoyant à cette intériorité: volonté (je veux que l'humanité progresse), sentiment (j'aime que le peuple soit libre), parole (j'affirme que les nouvelles générations sont différentes des anciennes), pensée (je crois que la liberté est la condition nécessaire de l'évolution humaine). Ce principe va jusqu'à montrer que les philosophes qui prétendent qu'il y a une différence radicale entre genies-des-arts-1761-francois-boucher.jpgpenser et croire, vont à l'encontre du génie français le plus profond. Car dans une complétive exprimant un fait incertain, émanant de la volonté ou du sentiment, on met le verbe au subjonctif; mais après le verbe croire aussi bien qu'après le verbe penser (et même le verbe espérer), on met l'indicatif: le subconscient qui forge la langue regarde comme également vrai ce qui est pensé ou cru. On peut en tirer qu'en créant une opposition artificielle entre la croyance et la pensée, on brime le génie gaulois - et qu'on attaque le peuple qu'il inspire.

    Cela a un rapport avec les nouvelles générations, car les professeurs d'État s'efforcent souvent de prouver à leurs élèves qu'ils n'ont que des croyances, et qu'eux leur apportent de la pensée. Mais l'intuition qu'apportent avec eux les individus nouvellement apparus sur Terre n'a au fond pas moins de valeur que les idées approuvées par la communauté nationale, et c'est dans l'équilibre entre les deux qu'est réellement le secret de l'éducation. Pour que le peuple, en France, ait à nouveau de l'affection pour ses institutions éducatives, il faudra que les politiques montrent infiniment plus d'humilité qu'actuellement.

  • Le chef des hommes-lueurs (Perspectives, LXII)

    eb190ef768e10bacc6700d995677a680.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Hostilité aux mortels, dans lequel je rapporte être entré dans une salle étrange qui, semblant d'abord pleine de lueurs animées, s'était avérée peuplée d'êtres légers portant, sur différentes parties de leurs corps, des joyaux lumineux.

    Devant nous, un homme avait une couronne sertie de plusieurs de ces pierres, ainsi qu'une sorte de barbe, ou était-ce un collier de lumière? et il nous regardait, attendant. Vaguement souriant, il gardait les sourcils froncés, et cette opposition était (pour le moins) curieuse. Les autres êtres présents souriaient aussi, demeurant immobiles. Comme aucun d'entre eux ne bougeait, seuls leurs yeux semblant jeter des lueurs changeantes, je me demandai s'il ne s'agissait pas de statues artificiellement éclairées, et créant l'illusion de la vie.

    Mais Ithälun prit la parole, et dit: «Othëcal, comment vas-tu? Pourquoi Ocalön au noble port a-t-il rechigné à ouvrir la porte à mon invité? Dis-moi.» D'abord le dénommé Othëcal ne répondit rien. Puis sa voix retentit, mélodieuse et douce, étrangement irréelle, belle mais nuancée d'une subtile ironie, que je n'eusse su définir ni justifier, ou expliquer. Remuant à peine les lèvres, bien que ses paroles fussent clairement articulées, il dit: «Sur mes indications, digne Ithälun, Ocälon au noble port a agi de cette façon. Ce n'est pas qu'il ait reçu des ordres précis sur ton ami, qui t'accompagne, et dont le corps bancal signale à l'initié la mortalité dérisoire; mais qu'il a été décrété, voici bien des lunes, qu'aucun mortel n'entrerait jamais en ces lieux augustes, car ils sont indignes, ils ne méritent pas d'y entrer, et tu as commis un sacrilège, en permettant à celui-ci de nous voir, tels que nous sommes, s'il en est capable! Car je crains que tu n'aies à cet égard échoué, et qu'il ne voie rien, ici, qui n'émane de lui-même, et de sa propre fantaisie, étant incapable de voir la vérité en face. De ton corps, je vois des effluves de couleurs scintillantes jaillir, qui nous voilent à sa vue: aurais-tu peur que notre véritable apparence l'effraie, dis-moi, Ithälun? Est-ce là une illustration de ta duplicité méconnue, puisque tu passes pour être la plus probe des femmes du royaume des génies? Que veux-tu, avec ce mortel? De quel droit as-tu forcé ma porte, si je n'ai pas le pouvoir de t'en empêcher? Le seigneur Solcum est-il au courant? Cela est-il approuvé de l'auguste Sëchuän? Je t'en prie, parle-moi, réponds à mes questions!»

    Ithälun eut l'air d'hésiter. Durant un petit temps, elle ne dit rien. Elle soupesait, manifestement, les paroles d'Othëcal, et ce qu'il contenait de menaçant. Ses yeux lancèrent un éclair. Elle dit: «Othëcal, Othëcal, auras-tu toujours, dis-moi, le même orgueil? Depuis combien de temps nous connaissons-nous? Suivant le calendrier des mortels, cela fait bien sept mille ans, au moins. Crois-tu que sans raison j'aie enfreint la loi dont tu parles? Ne sais-tu pas que, par l'intermédiaire de Solcum et Sëgwän, c'est des Ornims mêmes que je reçois mes instructions? Je sais que tu ne l'ignores pas. Pourtant tu feins, impie, de ne pas le savoir, et tu te réfères à une loi que tu feins, aussi, de croire supérieure aux commandements de l'Ornim, parce qu'ils émanent de commandements plus anciens, mais également de l'Ornim!»

    (À suivre.)

  • Musée de Lyon

    Musée 01.jpgJe suis allé à Lyon pour rendre visite à un proche, et le désir m'a pris d'aller au Musée romain, qui est aussi gaulois, avec des divinités locales, dites celtiques, même si plusieurs ne se recoupent pas avec celles des autres Celtes (notamment insulaires), mieux connues. C'est le cas en particulier du dieu Sucellus, assez étrange, muni d'un maillet et rappelant le Thor des Scandinaves, mais qui peut-être n'est qu'un héros local divinisé. D'autres divinités apparemment gauloises n'ont pas même de noms répertoriés, et certaines ont des figures curieuse; une notamment a trois visages, quoique faite d'une seule tête, dont, plus étonnant encore, les yeux sont partagés par ces visages: il y a seulement quatre yeux, deux servant à deux visages distincts. Selon les spécialistes auteurs des explications qu'on peut lire, cela serait en rapport avec certaines figures de la mythologie écrite irlandaise (qui n'a, à ma connaissance, laissé aucune sculpture).

    Les traces de l'ancienne mythologie gauloise sont plus pures, sans doute, en Gaule qu'en Irlande, parce que plus anciennes; mais elles sont aussi moins nombreuses. Si l'influence romaine les a supprimées, elle a aussi permis de conserver des monuments antiques, car on ne peut pas douter que les Gaulois continentaux n'aient écrit et sculpté sous l'influence des Grecs et des Latins: leur langue n'est connue que par des inscriptions en alphabet grec ou romain.

    À l'étrangeté des récits irlandais, en partie rationalisés, renvoie l'ancienneté des reliques gauloises, éparses, parcellaires, suggérant un monde perdu dont il ne reste que des lueurs.

    On pourrait recréer les aventures de Sucellus, dont le maillet suggère des gestes héroïques, des combats contre les géants, les monstres. Il en partait des éclairs, peut-être! À ma connaissance, les écrivains qui recréent l'ancienne mythologie gauloise ne vont jamais aussi loin, car ils se contentent d'orner de figures musée 02.jpgsacrées, et plutôt stéréotypées, la psychologie de leurs personnages frustes, comme déjà Flaubert l'a fait dans Salammbô, plaçant dans les pensées de l'héroïne le souvenir de l'Hercule de Carthage, dont le nom m'échappe. Rien de nouveau, chez ces héritiers du roman historique du dix-neuvième siècle qui pourtant se présentent souvent comme des auteurs de fantasy. C'est même fréquemment inférieur à certains de ces vieux romans romantiques, qui faisaient intervenir les divinités anciennes jusque dans les événements – tel Le Diamant de la Vouivre de Louis Jousserandot, dans lequel le fameux serpent volant ouvrait le fond d'une grotte pour que Lacuson, le héros comtois, pût s'échapper. Exemple rare: en général, les romans français laissent dans le décor, pour ainsi dire, le merveilleux.

    Il y a aussi un morceau de roman national à écrire à partir du musée de Lyon, car on y découvre que les Gaulois envoyaient dans ce lieu alors désert une délégation de leurs soixantes tribus, devant sacrifier en leur nom aux génies de Rome et de l'Empereur sur un autel dit confédéral - que peut-être il faudrait ressusciter, à l'heure où le centralisme s'essouffle, le Président ne donnant de la monarchie séculaire parisienne et versaillaise qu'une image pâle, à laquelle plus personne ne croit. C'était assez beau, cet Autel confédéral, et il suggère l'idée d'une Confédération gauloise dont la capitale serait Lyon. Sucellus pourrait en être le saint patron, et de la mythologie pourrait être créée, à nouveau, enfin.

  • Réformes de l'éducation et collectivisation

    livre-vendredi-livre-fees-elfes-lutins-L-ZwkALF.jpegL'obsession collectiviste et nationaliste fait beaucoup de mal à l'éducation, car l'être humain n'est pas seulement un nœud du tissu social, il a une individualité pleine et entière. Il faut en tenir compte à, pour le moins, une importance égale - l'éducation doit se centrer bien davantage sur la personne profonde et originale que chaque professeur a devant lui. On m'a raconté que, dans une école, on offrait à chaque enfant, à la fin de l'année, un livre différent, adapté à sa personnalité, et que des collectivistes ont décrété qu'il ne fallait pas individualiser les enfants de cette façon, mais créer un capital collectif, et on a acheté des instruments de musique pour toute la classe, rangés dans un placard – que personne ensuite n'ouvrait, alors que le livre reçu, chaque élève le gardait précieusement et le consultait régulièrement, le prenant comme guide de sa vie propre.

    Les programmes nationaux d'enseignement ont au fond le même effet. Ce sont des éléments rangés dans un placard collectif qu'on n'ouvre que contraint et forcé, qu'on n'a pas envie d'ouvrir, et qu'on fait semblant de trouver grandioses pour avoir de bonnes notes et de bons salaires. En littérature, on ouvre superficiellement Molière, Racine et autres auteurs rebattus pour délivrer les mêmes tartes à la crème sur la grandeur de la satire gauloise ou de la clarté française, dégoûtant des qualités de ces écrivains - pas forcément aussi universelles qu'on le prétend, mais quand même pas réduites, du moins à l'époque où on pouvait comprendre ce qu'ils disaient: car il faut bien l'avouer, Captain-America-Marvel-Comics-Avengers-Steve-Rogers-h.jpgl'immense majorité des élèves ne comprennent rien au langage qu'ils utilisaient, qu'on s'en plaigne ou qu'on s'en réjouisse.

    Il est évident qu'il faut établir des programmes adaptés aux individus qu'on a devant soi - déjà en supprimant la clause nationale, l'obligation d'imposer à tous les mêmes références purement françaises - alors même que dans l'époque mondialisée qui est la nôtre, la France est petite, et que les références globales, permettant d'échanger facilement avec le monde entier, ne sont pas les siennes, mais celles de l'Amérique et du monde anglophone. Qu'est-ce qui autorise les programmateurs à imposer la littérature française si ce n'est, au regard de la Terre entière, le régionalisme? Or, souvent, il n'est pas assumé, car la littérature prétendument nationale est ancrée dans la France parisienne et centrale, celle qui est franque depuis les origines. Elle est dans les faits complètement détachée de bien des parties du territoire français, dont les habitants ne se sentent aucunement touchés par ce que raconte le professeur fonctionnaire d'État. Il faut individualiser la culture en la régionalisant, en parlant aux élèves de ce qui les touche localement, de ce qui a un lien avec l'endroit que physiquement ils connaissent.

  • Disparition de Paul Guichonnet

    Guichonnet_500_.jpgIl y a quelque temps, l'historien Paul Guichonnet est mort à plus de cent ans, et je l'ai un peu connu. Il a enseigné à Bonneville puis à Genève, et s'est fait connaître par ses livres et ses conférences, ses activités de vulgarisation et ses travaux sur la Savoie - ainsi que par ses liens avec les politiques, recevant d'eux de fréquentes missions, la plus marquante et la première étant la célébration du centenaire de l'annexion de la Savoie, en 1960. C'était l'époque de De Gaulle. Il fallait célébrer la France. Guichonnet l'a fait: il y trouvait les sources de son lyrisme et de son enthousiasme, aimant à évoquer l'hexagone, le drapeau tricolore et autres figures affectives nationales.

    Il avait aussi un amour spécifique pour Bonneville, où il a longtemps siégé au Conseil municipal, et j'appréciais le livre qu'il avait consacré à cette cité, car il rendait hommage aux comtes de Savoie et aux rois de Sardaigne, qui ont fait de Bonneville ce qu'elle est: ils l'ont créée pour leur servir de relai administratif. Cela changeait de son style cocardier.

    Humainement, Guichonnet était plutôt sympathique, volubile et plein d'anecdotes amusantes, se vantant de connaître le dessous des cartes. Il était assez sincère - un peu naïf aussi, mais pas trop. J'avais lu un livre de lui sur les zones franches qu'il m'avait envoyé et je lui ai fait remarquer que, au-delà des faits qu'il livrait, de leur mécanique, il manifestait une philosophie classique, optimiste, fondée sur le progrès administratif de la France, de l'Europe, du monde! Une sorte de levier occulte emmenait notre planète vers la lumière: c'était le contre-pied de la tragédie grecque. Il a admis que les faits ne le montraient pas absolument, que c'était bien sa subjectivité qui l'amenait à les présenter de cette façon.

    L'objectivité pour un historien existe-t-elle? Le concept d'histoire de France manifeste au fond qu'on croit au génie national - qui ressortit à l'imaginaire, que les faits matériels ne montrent pas directement. Il n'est pas scientifique au sens absolu. Il participe de la mystique d'État: de l'historiographie. Il hérite de Tite-Live, qui montrait comment, au fil des siècles, Rome avait bâti son empire universel et atteint la perfection. Si les historiens modernes veillent davantage que leur maître romain à vérifier les faits - ils ont pour cela plus de moyens -, ils conservent au fond les mêmes postulats, la même mythologie fondamentale, qu'ils assimilent comme lui à une réalité objective, à une évidence collective. C'est l'essence du classicisme - et de la littérature universitaire.

    La naïveté de Paul Guichonnet, toutefois, donnait du dynamisme à son style, il en faisait un disciple plus ou moins conscient de Jules Michelet - père du roman national. Il plaisait, donc. Il était agréable et entraînant, avait du talent.

    Il m'a conseillé de faire un livre sur un personnage appelé Victor Bérard, traducteur d'Homère et sénateur du Jura. Je l'ai fait, et ne le regrette pas, même si le livre n'est pas grandiose: il lui manquait des Bonneville.JPGrenseignements biographiques intéressants, que j'ai appris par la suite. Ce Bérard en réalité ne m'était pas très sympathique. J'ai voulu m'obliger à suivre son cheminement intérieur pour me discipliner. Il m'a permis d'entrer à l'Académie de Savoie, car Louis Terreaux s'intéressait à cet homme qui avait brillamment réussi ses études sous la Troisième République, tandis que les Savoyards qui me passionnaient, tel Jacques Replat, ne l'attiraient pas. J'ai fait ma conférence sur le traducteur d'Homère, et elle a plu. Je connais bien la linguistique classique, et on a approuvé mon penchant romantique pour l'école suisse de Walther von Wartburg, qu'on n'ose pas proclamer en public: en privé, les vieux professeurs savent ce qu'il faut en penser.

    En privé, Paul Guichonnet aimait le roi Charles-Félix de Savoie; en public, il vibrait pour le général De Gaulle. Peut-être que ce n'est pas incompatible, je ne sais pas.

  • La demeure illuminée (Perspectives pour la République, LX)

    97da282aec6aee7db9dde307d6533a54--mythology-alex-ross.jpgCe texte fait suite à celui appelé Les Motivations de Borolg, dans lequel je rapporte les paroles de ma fée conductrice selon lesquelles l'homme-sanglier Borolg a été lancé contre moi à l'instigation de Mardon, lieutenant de l'Innommable, et qu'à la fin de son discours nous sommes arrivés à une demeure illuminée sise au bord d'un lac, alors que la nuit était toujours profonde.

    Elle était plus belle qu'aucune maison que j'eusse jamais vue. Ses tourelles luisaient comme si elles étaient faites de neige pure, et des fenêtres colorées les constellaient - semblant des rubis, des topazes, des diamants, des émeraudes, des saphirs - mais fins comme du verre, et laissant voir ce qui se mouvait derrière, du moins à la façon de silhouettes. Celles-ci étaient d'ailleurs étranges. Je me demandai s'il s'agissait d'êtres humains, ou d'une espèce inconnue. Je ne saurais bien dire ce qu'il y avait de bizarre en elles. Elles semblaient changer de forme à mesure qu'elles bougeaient dans les salles cachées de la demeure, mais peut-être que seules les fenêtres créaient ce sentiment, et qu'elles avaient un effet déformant. Je ne savais s'il fallait s'inquiéter, ou se réjouir de trouver un abri pour la fin de la nuit. Sur les lèvres de l'impassible Ithälun s'affinait un sourire énigmatique.

    Nous approchâmes du pied de la demeure, et une porte rouge s'y trouvait, avec un garde. Il était vêtu d'une cotte de mailles brillantes, et tenait une lance dorée, dont la pointe brillait, comme si une lampe s'y trouvait; mais ce n'était pas le cas, on ne pouvait rien y voir de tel. L'homme avait d'étranges yeux rouges, sans iris: ils avaient seulement une étincelle d'or, en leur milieu, figurant la pupille. Je me demandais quel genre d'êtres pouvaient avoir de tels yeux. Mais cela me regardait-il? Je découvris quelque chose de plus étrange encore, chez ce garde: c'était sa voix. Il n'ouvrait pas réellement la bouche, qui restait fermée, comme celle d'une statue. Seuls ses yeux s'allumaient, à mesure que sa voix curieuse résonnait.

    Elle était douce et mélodieuse, mais semblait sortir d'une boîte étouffant sa clarté, ou venir de loin, comme si elle me fût parvenue en rêve. Elle était ponctuée de sons étranges, comme des échos singuliers, ou comme si un chœur l'accompagnait et qu'il fût composé d'animaux pensants: car les voix en étaient celles d'oiseaux, de loups, de cerfs, de brebis, de vaches, d'ours, mais elles avaient quelque chose de profondément humain, notamment en ce qu'elles organisaient leurs interventions selon un rythme régulier, et le sens des paroles prononcées par le garde. Je ne devais pas tarder à m'apercevoir que tous les êtres de cette grande demeure partageaient avec lui ce trait, mais que, selon les uns ou les autres, les voix de telle ou telle espèce tendaient à dominer. Comme on pouvait s'y attendre, bien que j'aie honte de ce lieu commun, le garde était dominé, dans son fond sonore et choral, par le loup, qui, distillant ses hurlements, ressemblait à un chien; mais ils étaient plusieurs à avoir ce ton, au fond de sa parole mystérieuse.

    Je ne sais quelle langue il parlait, mais Ithälun par la suite me traduisit tout, de telle sorte que je peux redire le contenu de son discours, et du dialogue entretenu avec ma dame conductrice, qui lui répondait dans ce que je pensais être du français, quoique l'accent en fût bizarre, comme archaïque et désuet. Pour ainsi dire, sa langue me rappelait celle de Charles d'Orléans, le poète. L'autre semblait la comprendre, mais n'être pas désireux d'user du même langage, plutôt d'utiliser le sien, plus onctueux et en même temps plus inquiétant, comme si une menace en lui alternait avec la lumière de puissantes flammes. Je ne saurais mieux peindre ce que je ressentais en l'écoutant.

    (À suivre.)

  • Les motivations de Borolg (Perspectives pour la République, LIX)

    gemini.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Portrait de la Déesse, dans lequel je raconte que, de l'autre côté des astres, selon la princesse Ithälun, on peut distinguer les êtres qui vivent dans l'espace céleste.

    De l'autre côté? Je n'osai confesser mon ignorance en demandant ce que cela voulait dire. Les champs étoilés ne s'étendent-ils pas à l'infini? Prudemment, je m'enquis de ce que, du coup, elle voyait. Et elle me parla en me disant ces mots: «Rémi, il y a là ce que tu appelles la constellation des Gémeaux, où toujours deux êtres divins, armés comme des guerriers d'antan, accomplissent les exploits par lesquels le monde s'est formé. Ils courent le long du Zodiaque, poursuivant, ensemble, un monstre fait de ténèbres qui menace le Soleil et la Lune, et le piquent et le harcèlent, pour ne pas lui laisser le temps de nuire, bénis soient-ils! Oh, comme je les aime, ces deux!»

    Ce disant, ses yeux brillaient d'un éclat particulièrement vif, et son sourire s'accentuait. Savait-elle que j'étais moi-même du signe des Gémeaux? Cela avait-il pour elle la moindre importance?

    Mes pensées passèrent d'un point à l'autre et, revenant en arrière, elles rebondirent sur une curiosité qui me vint soudain: «Ithälun», fis-je, «je voudrais savoir. Je voudrais savoir pourquoi Borolg m'a attaqué, ou s'il l'a fait par hasard. Qu'en est-il? Cela m'intrigue.»

    Ithälun laissa son regard fixé quelques instants dans le ciel, comme suivant quelque aventure fabuleuse qui s'y déroulait, comme assistant à quelque récit en images visible d'elle seule, puis, baissant les yeux, recommença à effleurer les gemmes du tableau de bord. Alors la voiture, dont la course devenue flottante s'étiolait, vibra, et se relança. Puis elle leva les yeux, fixant une pensée, et me dit: «Tu fais bien, Rémi, de poser la question. Car c'est lié à ta mission! Oui, il y a des forces maléfiques qui veulent t'empêcher de la mener à bien. Oui, l'Homme Divisé est gardé tel quel par un abominable dragon, lui-même allié d'un être abominable, que je te nommerai dès que je le pourrai: car son nom est maudit, et le prononcer attire le mal, aussi faut-il d'abord se protéger par un rituel, créer une sphère protectrice par des gestes et des formules appropriés, que je n'ai pas le temps de faire. C'est tout un travail, il n'est pas facile.

    «Sache que nous sommes toujours dans les terres de Tornither, qui ne sont pas loin du royaume de l'Ennemi. Aussi faut-il rester prudent.

    «Mardon l'Adversaire a passé un pacte avec Ardul, dont les besoins dépendent en partie de lui: il en a profité. Il a exigé qu'ils envoient contre toi un de leurs meilleurs guerriers, et je fus plus que folle, lorsque je te laissai à sa merci, avec pour t'aider le seul vaillant, mais insuffisant Ornuln.

    «Il y a chez Ardul un certain plaisir de la tuerie, de la mise en pièces des Humains, qui s'accorde de toute façon avec l'Innommable, dont Mardon est un lieutenant. Il était prédisposé, pour ainsi dire, à se mettre à son service. Mais il pourra être sauvé, peut-être, si la puissance mardonienne se réduit, et si l'Homme Divisé de nouveau est complété. Je ne le sais. Je ne peux, à ce sujet, que m'en remettre à la sagesse de nos guides occultes. Car nous en avons, qui sont pour moi ce que je suis pour toi, et que tu ne vois pas. C'est pour consulter l'un d'eux que j'ai accepté l'invitation de Tornither à venir prendre le thé chez lui.

    «Car il est dans son palais un temple, et dans ce temple une porte menant à la loge d'un de ces êtres grandioses. Cela peut t'expliquer le rôle et la destinée de Tornither, si tu réfléchis bien. Mais tu les méditeras plus tard. Car, vois! nous arrivons où je voulais t'emmener cette nuit, pour y attendre le matin!»

    Alors la voiture dépassa un rocher, et, derrière, un lac s'étendait, avec, à son bord, une demeure illuminée!

    (À suivre.)

  • France classique en Bresse louhannaise

    jj.jpgJ'ai déjà évoqué mon petit voyage en Bresse bourguignonne avec de bons amis genevois. J'avais à cœur de le faire car d'ordinaire, nous nous rendons en Savoie ou dans le Bugey, où l'on ne trouve pas les marques de la grande France royale: l'influence du Saint-Empire romain germanique y est plus nette, et d'ailleurs la Savoie n'a jamais eu les rois de France pour princes légitimes. Or, en Bresse bourguignonne, on trouve un château d'un grand seigneur français, celui de Pierre-en-Bresse - qui est typique. Et que la France classique ne me soit pas sympathique ne m'éloigne pas du désir de la connaître: au contraire, je cherche toujours à surmonter mes antipathies, à les vaincre par l'amour!

    Cela ne suffit pas, peut-être, aux adeptes de la France éternelle; mais qu'ils regardent dans leur cœur, et ils verront qu'ils ressentent la même antipathie pour la Savoie, si féodale et si baroque encore au dix-neuvième siècle. Puissent-ils aussi s'efforcer de déployer leurs facultés de compréhension!

    Ce château de Pierre-en-Bresse est du type de celui de Moulinsart - c'est à dire imité de Versailles. Il me rappelle toute la puissance que la noblesse française s'attribuait, toute sa foi en sa capacité à imposer à la Terre un ordre céleste, géométrique et pur! En Savoie, l'aristocratie restait immergée dans les éléments naturels, les pentes des montagnes, le flot des lacs et des rivières; si elle voulait goûter un peu de la splendeur impériale, elle pouvait se rendre à Turin, où cependant elle ne s'installait pas. Le pôle n'était pas attractif comme Paris.

    Sans égards pour le style local, Claude de Thyard, qui avait passé du temps à la cour de France, installa un joyau dans la campagne ancestrale, et faisait entrevoir l'immortalité des rois, ou de l'État - succédant à celle de l'empereur Auguste. Si en Savoie, pour être pleinement vénérés, les princes devaient être intégrés aux églises, sous forme d'images saluant leurs titres de saints ou de bienheureux, il y avait, en France, une liberté, face à la Rome des papes, qui rappelait les rois réformés, ou les empereurs romains. C'était le Roi qui créait le monde idéal, et Dieu devait l'admettre, s'y plier. L'église était une succursale du château.

    Pour ainsi dire, Louis XIV prenait le ciel au lasso. Tout était parfait, techniquement et administrativement, et il n'y avait plus de place pour les elfes des bois: seuls les principes abstraits - anges à peine vivants, idées pures, essences dignes - étaient de mise. Si les anges savoisiens ressemblaient encore aux fées, le chateau-versailles-entrance.jpgclassicisme français avait maudit celles-ci, et laissé, comme seules formes visibles du ciel intérieur, les figures royales terrestres! Dieu n'ayant pas d'autres intermédiaires vivants que les princes, les anges et les elfes devaient s'effacer devant eux.

    Il y a une magnifique expression de Gilbert Durand sur l'idée des anges que se faisait Joseph de Maistre: il s'agissait, chez lui, de polythéisme raisonné. Pour les Savoyards, le christianisme avait clarifié, moralisé et ordonné le monde des dieux; il ne l'avait pas supprimé. À cet égard, ils restaient médiévaux - ou gaulois. En France, l'État estompait de sa lumière tous les êtres élémentaires, terrestres ou célestes: les esprits des bois, des montagnes, des mers - mais aussi des étoiles, des planètes, auxquels les chrétiens avaient assimilé les anges du Seigneur. C'est lié profondément au matérialisme parisien, il faut l'avouer. Il va de pair avec l'intellectualisme, et l'étatisme.

    On peut également dire, si on veut, que c'est cela qui a donné le courage de créer des systèmes sociaux, d'imposer une justice aux choses. Ce n'est pas forcément négatif. Cela s'articule avec la qualité des routes françaises, si enviées du monde entier - y compris les Savoyards d'avant l'Annexion!