31/08/2016

Reconnaissance d’État en matière d'Histoire

jean-paul-sartre.jpgQue l'esprit de la religion d'État n'ait pas réellement disparu même dans les pays à prétention laïque est attesté par l'idée qu'un État puisse valider ou non une vision historique, dire celle-ci juste, celle-là fausse. En effet, la religion d'État comprenait bien une part historique: elle imposait l'histoire sainte comme authentique. En un sens, la poursuite de cette méthode crée une histoire sainte d'un nouveau genre, sans supprimer le concept. Sartre même s'en moquait, dans Les Mots: il ironisait sur l'histoire sainte de la République, réputée avoir créé la liberté en supprimant les rois et les empereurs - et voici que maintenant tout allait bien.

La laïcité, ici, n'est pas dans l'absence d'intervention de l'État dans le travail ou l'expression des historiens, puisqu'elle a lieu, mais dans la prétention à la Science par suppression notamment du merveilleux. L'histoire d'État ne traduit plus dès lors la neutralité, mais le scientisme, le positivisme – le matérialisme. Même si elle ne se dit pas athée, elle affirme que les faits doivent être compris sans dieu, et donc, elle promeut l'athéisme.

Néanmoins, c'est assez illusoire, car si la République est la liberté apportée au peuple contre la tyrannie, on est déjà dans le mythe: il suffit d'être attentif aux personnifications. Car qui peut apporter la liberté si ce n'est une personne? On retombe sur l'idée d'une nation qui est un être spirituel distinct. Elle n'est simplement pas assumée par des historiens qui essaient de faire passer, jusqu'à leurs propres yeux, leur sentiment républicain pour un concept scientifique: ils ne veulent donc pas de merveilleux franc, visible, et passent par des personnifications abusives dont ils minimisent la portée (si même ils en sont BIO018_1.jpgconscients) - et le font d'autant plus qu'ils les reprennent, souvent, de leurs aînés, et qu'ils les assimilent, ainsi, à des évidences, à des faits objectifs: si grande est l'illusion que peut à cet égard donner la tradition! Mais, à l'origine de cette tradition, il y avait bien la mythologie républicaine de Hugo, de Michelet.

On peut me dire que cela n'existe pas, que l'histoire enseignée sous l'égide de l'État reste scientifique et ne contraint pas au nationalisme. Mais je suis sceptique sur le droit qu'aurait un historien de collège de raconter à ses élèves que la Savoie a beaucoup perdu à se rattacher à la France. D'ailleurs, en quoi raconter l'histoire de la France est plus scientifique que de raconter l'histoire de la Chine? La science se fonde sur une raison à vocation universelle. Si on raconte l'histoire de France en France, c'est bien mû par un sentiment national, qui n'a rien de scientifique, qui émane du sentiment personnel, de la religion privée. On le fait parce qu'on croit à la France.

À la rigueur je n'y suis pas opposé; mais en ce cas il faut l'assumer.

Mais si on l'assumait, peut-être, la neutralité obligatoire de l'État détacherait l'enseignement de celui-ci et autoriserait les professeurs à s'opposer aux croyances des classes dirigeantes sur la grandeur de la France et la divinité de la République, en racontant tout autre chose...

Il y a là une certaine inconséquence. D'ailleurs, même l'idée que l'histoire doit se passer de dieu nous rappelle que selon Charles Duits, l'athéisme et le matérialisme reviennent à vouer un culte au Dieu sans Tête: on place dans la matière aveugle et stupide l'origine de l'évolution historique.

Toute orientation préétablie rompt le principe de neutralité. Il n'existe pas d'histoire neutre. Les historiens doivent donc être libres, et l'éducation à l'histoire se faire par l'exposition de plusieurs explications possibles, non par celle d'une seule explication présentée comme absolument vraie - soit au nom de la Bible, soit au nom de la Science. L'élève seul peut choisir.

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25/08/2016

République française, Confédération gauloise

320px-Marcus_Porcius_Cato.jpgFlaubert critiquait, dans sa correspondance, l'idée que la République fût un absolu: pour lui elle ne l'était pas plus que la Monarchie – et n'était qu'une forme adaptée à son temps. Un temps nourri de tradition classique, dans laquelle la république était glorifiée. On se référait à Caton, à Pompée – aujourd'hui complètement oubliés. La France n'est plus marquée comme autrefois par la culture antique.

Les dirigeants semblent s'épuiser à réveiller sans arrêt le mot de république, dont le sens devient toujours plus diffus, et se confond toujours plus, dans le peuple, avec la France. La république apparaît souvent comme une manière de bénir cette dernière, de la dire juste et bonne. Mais quant à ce que le terme recoupe concrètement, qui s'en souvient?

Il ne se confond pas même avec la démocratie, puisque, pour l'unité de la République, il semble autorisé d'imposer à une partie du peuple une culture qu'il n'aurait pas spontanément. En effet, c'est l'argument donné pour justifier le caractère national des programmes d'enseignement. Mais je ne sais si cela a un sens. Car si la nation est une réalité, elle unit déjà les gens, et donc, si on laissait les familles libres de choisir leurs écoles, leurs professeurs, leurs programmes, la nation apparaîtrait d'elle-même dans la cohérence des choix; et la démocratie n'empêcherait pas du tout l'unité de la république.

Mais, au fond, on sait très bien que des différences se feraient jour, et qu'on serait contraint d'accepter, non une dissolution, comme on veut le faire croire, mais un régime fédéral. La cohérence ne pourrait pas exister au même degré. On sait bien que si en France la démocratie était pleinement opérative, la république d'origine romaine devrait faire place à une Confédération gauloise.

Ceux qui craignent ou feignent de craindre la dissolution sont souvent dans le simple cas concret de détester l'idée d'une confédération, parce que leur modèle est l'ancienne Rome, et qu'ils se rêvent à la tête d'un empire universel, non à celle d'un ensemble populaire, composite et vivant - d'une réalité ordinaire, délestée de ses fétiches glorieux.

Pourtant la politique gagnerait, contrairement à ce que certains prétendent, à être plus réaliste, à s'insérer dans le réel normal des vrais gens. Les problèmes de la France, et le mécontentement populaire, viennent de ce que, à Paris, on adopte la posture des civilisateurs galactiques, et qu'on oublie les effets sur le peuple de ces hautes mais irréalistes visées.

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21/08/2016

La République et les symboles

collier-reine.jpgLes hommes politiques, et les philosophes qui les relaient, en France, ne cessent d'évoquer les symboles, vaguement conscients qu'ils donnent une direction morale au peuple. Ils en créent, en célèbrent, mais cela ne marche pas vraiment, car un symbole authentique ne naît pas de l'intellect et de buts matériels, tels que la paix civile ou la réussite économique, mais des profondeurs de l'âme; et, quand la culture est assez brimée pour interdire ce qui émane des profondeurs de l'âme de se manifester, il naît des événements eux-mêmes. Finalement, dans la culture postclassique du dix-huitième siècle, un grand symbole fut le Collier de la Reine. Dans la France d'aujourd'hui, le Coiffeur du Président est sans doute devenu aussi un symbole. (C'est ce qu'on appelle un détail qui tue.)

Le classicisme rejetait ces faits ou objets matériels qui faisaient sens, parce que, pour lui, la matière ne faisait jamais sens. Ainsi, lorsque Victor Hugo, dans ses drames, a parlé de fenêtres, il a choqué. Mais le symbolisme n'est pas l'allégorie, et il ne devrait pas pouvoir, non plus, s'appuyer sur des figures rebattues, issues des mythes antiques ou de la Bible - et dont on a expliqué la signification d'un milliard de façons, de telle sorte qu'on les a vidées de leur vie, de leur force.

Le symbole est bien un fait porteur de sens, de force, d'esprit. D'une certaine manière, l'atome est un symbole, car on projette sur lui une puissance causale, ou du moins on l'a longtemps fait. Le gène est un tel symbole, et c'est pourquoi certains croient voir Dieu dans l'acide désoxyribonucléique, ce qui donne lieu à toute une littérature, à une science-fiction dont le principe est d'ériger en symboles les éléments découverts par les instruments de la Science. De façon assez illusoire voire hallucinatoire, à vrai dire, mais là n'est pas le problème.

Le génie authentique est celui qui, à une force spirituelle, donne une forme accessible, et sait voir, dans certains faits, une force spirituelle. C'est à cause de cela que Baudelaire faisait de Joseph de Maistre un voyant quand il faisait de la révolution française un symbole. Quand Hugo faisait de la machine le symbole du progrès, Baudelaire était moins enthousiaste. Mais rejeter la machine du monde des symboles n'en demeure pas moins une erreur, car elle est bien le symbole de quelque chose, le revêtement d'une force cachée. C'est alcasans_head7.jpglà la légitimité de la science-fiction, qui du reste n'exclut pas que la machine soit assimilée au diable, même si beaucoup veulent absolument que la science-fiction ne parle jamais d'êtres spirituels ou mythiques. Tolkien faisait bien habiter les machines par l'esprit du malin, et son ami Lewis l'a formalisé dans un roman (That Hideous Strength) au sein duquel une machine faisant survivre artificiellement la tête d'un gourou énonce d'horribles oracles en fait prononcés par l'Esprit infraterrestre.

Cette imagination mythologique étant interdite au fond en France, les informations, dans la culture populaire, deviennent des symboles. C'est ce que ne distinguent pas les hommes politiques qui, étant de culture classique, nagent dans les abstractions, restreignent les symboles à des allégories et à des constructions intellectuelles, et ne saisissent pas - pas plus que Louis XVI celle du Collier de la Reine - l'importance du Coiffeur présidentiel. Ils méprisent, comme la critique qui blâmait Victor Hugo, les objets matériels auxquels on donne sens, car pour eux ils n'en ont aucun, et le peuple qui leur en donne un est stupide. Jacques Chirac, visitant le musée des Arts Premiers, s'intéressait aux pouvoirs magiques des fétiches; peut-être qu'il avait encore quelque chose de romantique, qui s'est complètement perdu depuis.

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13/08/2016

Le mystère des plateaux d'argent (perspectives pour la République, XXVI)

Graal-détail.jpgCe texte fait suite à celui appelé Une Cité végétale, dans lequel je racontais être entré dans une cité mêlée au végétal, et même faite entièrement de végétal, dont jusqu'aux pierres étaient imprégnées de fibres vivantes.

La végétation qui recouvrait tout n'était point envahissante, mais pareille à un tapis moelleux, et luisant, rappelant les jardins artificiellement créés par les hommes. Certaines parties rappelaient, peut-être, les jardins à la française, mais le jardin anglais et, plus encore, japonais, on s'en doute, étaient mieux représentés. Toutefois il m'arriva de me demander s'il ne s'agissait pas d'une tapisserie jetée sur le sol et créée par des géants, tant c'était un paysage irréel.

Mais le paysage, que je connus plus largement par la suite, ne fut pas le plus beau de cette visite. Dès que nous fûmes entrés dans la maison, la dame nous fit étendre sur des couches d'un gazon doux et tiède, parsemé de fleurs odorantes, et s'y trouvaient des coussins d'une matière que je ne saurais définir, rappelant la soie. Alors les trois êtres me regardèrent, et attendirent; ils semblaient attendre que je parlasse. Mais je ne savais que dire. Je craignais de poser des questions stupides.

Soudain, une porte s'ouvrit. Et voici! trois jeunes filles d'une merveilleuse beauté s'avancèrent, chacune portant un plateau d'argent. Trois jeunes hommes tout armés les suivaient, portant des flambeaux.

Sur le premier plateau était une coupe d'or ciselée, sertie de pierres précieuses; et son contenu jetait une grande clarté. Sur le second plateau était une épée brillante, dans un fourreau d'ivoire, où étincelaient de l'or, des diamants et des perles; au pommeau de l'épée était un splendide cristal vert.

Sur le troisième plateau était un cœur palpitant, rouge et clair, et comme laqué, mais se mouvant aux lueurs qui l'entouraient.

J'étais stupéfait. Les six jeunes gens passèrent devant moi sans que j'osasse dire un mot.

Je me demandais à qui avait appartenu ce cœur, et s'il était encore vivant, puisqu'il battait encore. Et si l'épée lui appartenait aussi, et la coupe. Mais aucune question ne sortit d'entre mes lèvres sèches. Les six jeunes gens passèrent, et disparurent par une porte. Les trois êtres qui m'avaient amené me regardaient, et regardaient aussi la porte laissée vide par où s'en étaient allés les six jeunes gens, et ne disaient rien. Segwän soupira et alla fermer cette porte qu'ils avaient empruntée.

Elle revint, s'assit, et fixa sur moi son regard. J'en fus extrêmement embarrassé. Je baissai les yeux. Quand je les relevai, elle regardait ailleurs, par la fenêtre: elle s'était rouverte, et l'on voyait les collines verdoyer. Des formes étranges passaient sur l'herbe, comme des voitures, mais auxquelles je ne vis aucune roue. Des êtres merveilleux, de la race de Segwän et de son fils, y étaient assis. Je n'aurais su dire si elles glissaient sur ou au-dessus du sol, ou si leurs roues m'étaient cachées. Mais je songeai à nouveau aux six jeunes gens. Et je murmurai: « Mais qu'est-ce que cela veut dire? »

Le guerrier d'or me regarda et dit: « Écoute, Rémi, je m'appelle Solcum, et l'on m'appelle fréquemment le Génie d'Or. Tu es ici dans un royaume perdu, demeuré de temps anciens, et pur. Il est en danger, parce qu'un homme a été divisé en trois: nous n'avons gardé de lui que sa coupe, son épée et son cœur. Et le secret de leur réunion doit être retrouvé. »

Je murmurai encore: « Mais qui le connaît? Et quel rapport avec moi?

(À suivre.)

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05/08/2016

Jean-Paul II à Jerez

catedral-de-jerez-de.jpgJerez de la Frontera est une ville d'Andalousie de la province de Cadix, en Espagne, et elle possède une cathédrale dans laquelle une chapelle est consacrée à Jean-Paul II. Cela m'a surpris, car, en France, le catholicisme est essentiellement une cristallisation du vieux temps: la créativité y est invisible. En Espagne, on continue à développer la religion, et à créer des figures vénérables. Des artistes du vingtième siècle ont imité l'art classique pour bâtir des retables à l'ancienne, et on honore notamment les saints prêtres martyrs de la guerre civile (qui donnent sans doute un autre visage, plus nuancé pour ainsi dire, à celle-ci et au camp républicain que celui qu'on donne en général en France).

Mais le plus étonnant est que, à l'extérieur de la cathédrale de Jerez, sur la place publique, on trouve aussi une statue de Jean-Paul II. Or, en France, c'est interdit. On autorise la statue et donc la vénération imprégnée d'esprit sacré de Jules Ferry, mais pas celle de Charles-Joseph Wojtyla.

À vrai dire, je ne suis pas, moi-même, ravi en extase face à la figure de ce noble pape, et je veux bien reconnaître que le catholicisme a une tendance fâcheuse à vénérer ses clercs, c'est à dire à se vénérer lui-même. S'il parvenait à canoniser de simples particuliers, il se montrerait plus créatif. L'Église pourrait par exemple béatifier des écrivains laïques qui ont chanté sa gloire et celle de ses Pères, tels Joseph de Maistre et Jean-Pierre Veyrat. Mais voyager en Espagne et en particulier en Andalousie n'en montre pas moins une façon d'aborder la religion totalement différente des pays du nord. En Espagne, notamment du sud, la tradition est sacralisée, et continue de vivre, quoique sans doute de façon moins glorieuse qu'autrefois. La situation est la même qu'en Asie.

Quand j'entends dire, par certains, que l'art baroque leur déplaît, je me demande ce qu'ils peuvent intégrer de la culture de l'Espagne ou de l'Allemagne catholique, ce qu'il leur reste pour apprécier une large partie de l'Europe, dont au fond la Savoie fait partie. Car elle aussi a cultivé l'art baroque.

Je ne sais pas si une Savoie non soumise au régime français ferait comme l'Espagne méridionale, - ou comme la Catalogne, qui a essayé de concilier, avec Gaudí et Verdaguer, la modernité et la tradition, le romantisme et le catholicisme, - ou simplement comme la France, qui a essayé de créer une modernité non catholique. La troisième possibilité est douteuse. Car, à cet égard, durant le vingtième siècle, après son annexion, la Savoie n'a fait qu'imiter platement la France, et on ne peut pas dire qu'elle ait été à la pointe par exemple du mouvement surréaliste.

Néanmoins, après l'effervescence issue de l'instauration de la République, en 1870, th.jpgla France semble aujourd'hui à bout de souffle. Elle ne cesse de ressortir les mêmes concepts, les mêmes icônes, bloquée en quelque sorte sur Jules Ferry. Je me dis qu'au moins Jean-Paul II est une figure plus récente, c'est à dire plus moderne.

Est-ce que le régime de la laïcité interdirait aussi d'ériger une statue de Pierre Teilhard de Chardin, sur la place publique? Le doute qu'on peut en avoir a un côté tragique, car il est pour moi le grand homme dont le souvenir peut redonner à la France contemporaine un souffle nouveau, des perspectives encore inexplorées, et fructueuses. Il est celui qui a donné sens à l'humanisme progressiste hors du matérialisme historique, qui est désormais périmé, et il est donc celui par qui les valeurs européennes peuvent retrouver une vie.

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21/07/2016

Une cité végétale (XXV)

lothlorien_by_cg_warrior-d1ewk6h.jpgCe texte fait suite à celui intitulé Le Village champêtre, qui évoquait ma découverte, au-delà d'une grotte, alors que j'y étais guidé par une dame appelée Segwän, d'un village champêtre.

La dame nous fit entrer dans sa maison. Je remarquai alors que ce que j'avais pris du dehors pour de la pierre n'en était pas; les murs étaient en bois, mais d'un bois dur et lisse, comme de la pierre. Mais j'eus une autre surprise quand je m'aperçus qu'ils étaient enracinés dans le sol et étaient comme l'intérieur d'un arbre énorme, dont le tronc se fût évidé sans qu'il mourût, qui eût étiré et déroulé son tronc pour abriter des êtres. Et les fenêtres étaient des failles dans l'étendue lisse et unie de ce tronc déroulé, et ce n'était point du verre, qui les protégeait, mais une fine membrane végétale, transparente et claire, semblable au pétale du lys, mais plus fine encore. Et ce qui m'émerveilla davantage, s'il est possible, ce fut les lampes - pour certaines, allumées. Car elles étaient engoncées dans des branches longeant la paroi, comme si elles en fussent nées à la façon de fleurs, ou de fruits. Et elles étaient semblables à des globes lisses. Essentiellement blanches et jaunes, elles pouvaient aussi, selon les endroits, être rouges, bleues et violettes.

Dans ce pays étrange les fleurs et les fruits luisaient, et on s'en servait comme de lampes!

L'ensemble faisait presque comme un arc-en-ciel, car les couleurs du spectre étaient toutes présentes. Des nuances de bleu, de rouge, de jaune étaient visibles, et le blanc même était tantôt cristallin et pur, tantôt tendant au beige, et cassé. J'en étais ébloui.

Les habitants de cette ville s'étaient-ils construits leurs maisons en dirigeant les arbres et en développant la lumière que captent leurs fleurs, et qui leur donne leurs couleurs? Comment eussent-ils fait une chose pareille? Lorsque je le leur demandai, la royale Segwän sourit et dit: « Mais le plus simplement du monde: en captant la clarté des astres! Comme vous captez des vents dans des voiles, nous attrapons les rayons des planètes et les enfermons. Les arbres nous y aident, car ils servent d'intermédiaires. Ils sont nos instruments. Nous leur en sommes infiniment reconnaissants. Car ils comprennent ce que nous leur disons, et ils sont nos amis, autant que nos serviteurs: ils nous sont pareils à ce que sont pour vous les animaux domestiques. »

J'avoue n'avoir pas bien compris ce qu'elle me disait. Mais ce que je vis ensuite ne l'en confirma pas moins. Car quand j'entendis cette noble dame prononcer des mots dans une langue étrange, qui m'était inconnue, j'eus la surprise de voir plusieurs branches apposées à la paroi frémir, et les lampes qui étaient au bout commencer à scintiller.

Plus tard, me confirmant l'esprit présent des arbres, à un autre mot de la dame une fenêtre se ferma complètement, non par un volet posé à l'extérieur, mais par le rapprochement des bords, et par l'union des parties qui dans la paroi lui servaient de cadre. Je ne doute donc pas que les êtres qui m'avaient invité dans cette cité étrange commandaient aux arbres et avaient le pouvoir d'éveiller leur âme endormie.

Certainement, il devait en être ainsi des bêtes, pensai-je; et j'eus l'occasion, ultérieurement, de le vérifier. Je me demandai s'ils avaient ce pouvoir aussi pour les pierres, les rochers. Mais il me fut difficile, pour le coup, de le vérifier, car au cours de mon voyage, je ne vis que rarement des rochers nus. Tout était recouvert d'une nappe végétale, au moins sous la forme d'une mousse épaisse, et les quelques roches nues que je vis étaient traversées de racines et ne semblaient que des noyaux servant de bases aux arbres les plus imposants, dont le tronc même paraissait le plus minéralisé, le plus proche de la pierre. Il s'agissait des plus anciens, assurément. Ainsi, même ce monde fabuleux était soumis à l'évolution générale de la Terre, qui est celle de la minéralisation; mais elle le faisait infiniment plus lentement que les parties que je connaissais, et où vivent les mortels. Ce monde semblait le souvenir d'une époque immensément reculée, et dont bien des historiens à vrai dire doutent.

(À suivre.)

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15/07/2016

Michelet est-il un créateur de mythes?

jules-michelet.jpgPierre Albouy, dans son livre Mythes et mythologies dans la littérature française (1969) présente Jules Michelet (1798-1874) comme un créateur de mythes parce qu'il assimile le Peuple à Dieu et Dieu à Prométhée, puis fait de Jeanne d'Arc et des révolutionnaires de 1789 des représentants de ce Peuple. Mais je ne crois pas que cela suffise pour créer une mythologie. Cela me paraît léger.

Michelet semble simplement utiliser des figures de rhétorique pour exprimer ce qu'il aime. Que ces figures soient pleines de feu ne transforment pas cet orateur en poète épique. Si seulement, à l'exemple de Lucain, le poète romain aussi grand orateur, il avait inséré des visions d'entités supérieures ou l'oracle d'Apollon et des morts, dans son texte! Mais si Lucain a bien touché, lui, à la mythologie, Michelet est resté en deçà.

Rappelons que Lucain a fait un poème épique sur la guerre civile entre César et Pompée, dans laquelle il présente le premier comme orgueilleux et impie, le second comme bon et loyal. Il fait avoir au premier la vision du Génie de Rome, une femme portant des tours sur sa tête, qui lui interdit le passage du Rubicon, et au second un rêve visionnaire, dans lequel sa première femme, fille de César, lui annonce qu'il va bientôt mourir. Elle-même vit dans le royaume de Dis, comme dit le poète.

En outre, Lucain évoque l'oracle de Delphes et la prise de possession de la Pythie par Apollon, d'ailleurs d'une manière assez terrible, puisque cette prise de possession entraîne la mort de la jeune fille, dont le corps ne peut supporter la présence divine. Il évoque, également, la lutte entre Hercule et Antée sur le rivage lybien – Antée qui reprenait des forces dès qu'il touchait le sol, étant fils de la Terre. Et puis il a d'abondants vers sur les sorcières de Thessalie et leurs capacités à ramener les âmes du pays des morts et à animer les cadavres encore frais et à les faire parler. Voilà ce qu'on peut appeler de la mythologie. Car il ne 800px-Busto_de_Lucano,_Cordoba.JPGs'agit pas d'exposés sur des croyances: ces évocations entrent dans l'action, s'y insèrent. À cet égard, Frédéric Mistral rappelle davantage Lucain que Michelet!

Celui-ci plaque des abstractions sur les choses, et teinte de lumière ou de ténèbres ce qu'il aime et ce qu'il n'aime pas; mais s'il avait été un créateur de mythes, il nous aurait dit quelle entité spirituelle, concrètement, s'était incarnée dans le peuple en 1789, ou dans le corps de Jeanne d'Arc. Il dit que c'est la France. Mais encore? Il dit que la France est la cristallisation des vertus universelles. Qu'elle matérialise les forces de création primordiales. Mais ce sont là de beaux mots, très théoriques. Et qui peut croire, du reste, que les forces de l'univers seraient allées se coincer à Paris, et qu'elles y resteraient bloquées pour l'éternité? Il suffit de représenter ces forces divines d'une façon un tant soit peu réaliste et crédible pour que l'imagination tombe. On n'y croit que parce qu'on a envie d'y croire. Si les entités divines et prométhéennes sont représentées, comme elles doivent l'être dans les mythes, comme des personnes réelles, douées de pensées, de sentiments, de désirs, on distingue sans peine qu'elles peuvent être tantôt à Paris, tantôt ailleurs. Et qu'à Paris ne vit que l'esprit de Paris, qui n'est pas celui de l'univers, et qui ne l'accueille certainement pas de façon constante. Un mythe sans logique interne, sans rationalité inhérente à lui-même, ne peut pas être dit un mythe, et ne sort pas des mots.

Le chauvinisme demande peu, pour croire au merveilleux. Mais la poésie demande plus, pour que cela puisse être appelé mythe.

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13/07/2016

Diversité des régimes selon les lieux (Lamartine)

Osenece1.jpgL'Académie de Mâcon vient de publier un recueil de pensées et de souvenirs de Lamartine, extraits d'œuvres peu accessibles en prose. Car le poète a été un homme politique important, et pas seulement à Paris: il était président du Conseil général - justement à Mâcon.

Convaincu que les formes extérieures étaient la marque passagère d'un flux éternel, il a scandalisé ses amis savoyards en relativisant le catholicisme, mais aussi la royauté, et en se ralliant à la république. Pourtant, il ne voyait même pas en celle-ci une forme absolue, un idéal indépassable, et cela peut expliquer qu'il n'ait pas rallié beaucoup de suffrages lorsque, en 1848, il se présenta aux élections présidentielles: le peuple aime les hommes à idées simples, clairement identifiables, qui se rattachent à une forme stable, se confondent avec elle. Lamartine était trop poète: il regardait les choses de trop haut.

Un passage du livre mentionné exprime son relativisme politique: Les formes de gouvernement ont des diversités aussi légitimes que les diversités de caractère, de situation géographique et de développement intellectuel, moral et matériel chez les peuples. Les nations ont, comme les individus, des âges différents. Les PCA_Discours.jpgprincipes qui les régissent ont des phases successives. Les gouvernements monarchiques, aristocratiques, constitutionnels, républicains, sont l'expression de ces différents degrés de maturité du génie des peuples. […] La Monarchie et la République ne sont pas, aux yeux des véritables hommes d'État, des principes absolus qui se combattent à mort; ce sont des faits qui se constatent et qui peuvent vivre face à face, en se comprenant et en se respectant. (Alphonse de Lamartine, Récits familiers, discours solennels, Mâcon, Académie de Mâcon, 2016, p. 58.)

À vrai dire, le relativisme est ici modéré par l'idée de progrès. La diversité s'explique par les vitesses inégales d'évolution entre les peuples; en soi, la république est bien un progrès par rapport à la monarchie - à condition d'admettre que de vieillir est un progrès. Car sous un certain point de vue, c'est aussi une régression: ce qui est dirigé depuis la raison n'a pas la vitalité de ce qui est dirigé depuis le cœur.

Peut-être qu'on aura trouvé le régime idéal quand on sera parvenu à synthétiser l'un et l'autre. C'est à ce titre, sans doute, que les régimes différents restent utiles, comme manifestations de qualités à acquérir. Le danger, ce sont les formules simplistes qui prétendent définir par l'intellect seul ce qu'il faut instituer.

Lamartine a une vision unitaire de l'humanité, malgré son relativisme. Il s'efforce de concilier la mécanique évolutive et la vie réelle des peuples, de l'être humain.

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05/07/2016

L'âme de l'entreprise

cgt-A-logo.pngLa CGT, en France, s'en prend en particulier à une réforme du Code du Travail qui permet aux entreprises de décider d'une disposition, après un vote majoritaire du personnel. Elle ne veut pas que l'on sorte du principe de l'accord national de branche, parce que, dit-elle, dans une entreprise le patron peut faire pression sur les salariés. Dans une nation, le gouvernement peut faire pression aussi, à vrai dire, et Stendhal disait que l'homme le plus riche de France, c'était le gouvernement.

Peut-être que la CGT a raison, mais il me semble que sa position traduit un culte de la nation qui relève du sentiment, ou de l'instinct, plus que de la raison. Il est possible, après tout, que la Nation contienne un génie permettant l'égalité et empêchant le patronat d'empiéter sur les droits des travailleurs, mais j'en doute. Même si la nation contient un génie, il n'a pas ce pouvoir.

En a-t-il un plus grand que celui d'une entreprise? Pas forcément. Je suis de ceux qui croient que non seulement les peuples ont un génie, une âme, mais aussi les entreprises. Tout groupe, quelle que soit sa taille, a un esprit unitaire, un égrégore, qui plane au-dessus de lui. Je pense qu'il faut lui donner une réalité juridique, au même titre que la nation. Je suis donc favorable en principe au référendum à l'intérieur d'une entreprise. Je ne suis donc pas d'accord avec la CGT.

Peut-être qu'elle a raison lorsqu'elle craint le pouvoir des patrons, car même si je crois que le culte de la nation est plutôt de l'ordre de l'instinct que de l'intelligence, cela n'empêche pas forcément ses arguments d'être justes en soi. Je ne suis pas juriste et ne travaille pas dans une entreprise privée. Mais je suis persuadé qu'il existe des moyens de garantir la liberté de vote des travailleurs.

En tant que fédéraliste, je suis favorable à la démocratie dans l'entreprise aussi parce que, selon les régions, je crois qu'on a une vie d'entreprise différente, et que, par conséquent, tout ne doit pas être décidé nationalement. Mais à la rigueur, je suis fédéraliste jusqu'à la vie de l'entreprise, car chaque entreprise est différente, et même s'il existe des tendances régionales voire nationales, G-150513175310.jpgil faut que chaque entreprise puisse s'exprimer en son nom propre.

Naturellement, pas plus qu'au niveau national, l'esprit collectif de l'entreprise ne peut s'exprimer par le seul monarque inspiré que représenterait le patron, par ailleurs propriétaire des moyens de production - en général par le hasard de la naissance et des héritages. Car le capital, je l'admets, ne se transmet pas en fonction de la créativité ou des compétences individuelles, mais selon les contraintes mécaniques de la vie sociale.

Cependant la nation ne garantit pas réellement qu'il en aille autrement. Elle a aussi sa mécanique propre, et il n'est pas vrai qu'elle soit dirigée uniquement par l'esprit de raison, d'égalité et de justice.

Cela dit, je comprends qu'on veuille trouver le rempart contre l'arbitraire patronal dans la loi républicaine, ou Dieu, ou la conquête de l'espace, ou la vie naturelle. En un sens, c'est une belle aspiration, un noble sentiment.

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27/06/2016

Le village champêtre (perspectives pour la république, XXIV)

123291.jpgCe texte fait suite à celui intitulé La grotte mystérieuse, dans lequel je racontais être allé dans une grotte étrangement éclairée par des lampes dont on me jura qu'elles étaient faites par des êtres qui capturaient la clarté des astres. À l'intérieur d'une entre elles, je vis un tout petit être vêtu d'argent, ou d'or, et je reculai, effaré.

Puis je vis des nains circuler et caresser les lampes. Ils étaient petits, mais sans l'être autant que les hommes qui vivaient dans les lanternes, et ils avaient des barbes, et leurs yeux enfoncés luisaient d'un vif éclat. Ils étaient vêtus de pourpoints dont les couleurs étaient variées: l'un était rouge, l'autre jaune, le troisième violet, le quatrième vert, et le cinquième bleu. La dame m'expliqua que c'était là les êtres qui forgeaient ces lampes et capturaient les rayons célestes. Je lui demandai ce qu'ils faisaient, et elle me répondit qu'ils s'occupaient des lampes, qu'ils étaient préposés à leur entretien. Je remarquai que celles qu'ils touchaient avaient un éclat aussitôt rehaussé.

La manière dont ils s'y prenaient devait néanmoins me rester inconnue, car, à ma question, la dame répliqua qu'il s'agissait d'un lourd secret. À son ton, je compris qu'elle n'en dirait pas davantage.

Les nains s'éloignèrent, s'occupant des lampes que nous avions croisées, et qui étaient derrière nous. L'un d'entre eux, en passant près de moi, me jeta un clin d'œil. Il semblait plein d'ironie. Se moquait-il? Je continuai mon chemin.

Nous sortîmes de la grotte. De l'autre côté se trouvait un vallon, traversé par une rivière qui s'élargissait en un lac. Une maison grande et ornée s'étendait au bord de ce lac, entourée d'autres plus petites. « Voici ma demeure! » dit Segwän à mon intention.

Je me demandais d'où venait la clarté qui emplissait tout. Le ciel semblait contenir des lanternes innombrables, suspendues à un plafond invisible bleu azur, et assez brillantes pour qu'on y voie comme en plein jour; la rivière et le lac scintillaient sous leur éclat, et j'étais aveuglé. Les lanternes eussent pu être des étoiles, si elles n'avaient pas été si proches: il me semblait qu'en montant sur un des arbres qui se dressaient sur les pentes du vallon, j'eusse pu les saisir. Elles avaient un éclat digne du soleil, à elles toutes.

Mais elles avaient aussi un étrange éclat végétal, comme s'il se fût agi de fleurs lumineuses ayant poussé dans les hauteurs, plus que de lampes artificielles. Je n'eusse su l'expliquer mais je ne voyais rien en elle de métallique, et elles semblaient vivantes, palpitantes. Je m'en étonnai ouvertement, mais mes compagnons ne dirent rien. Je fus encore plus surpris quand je reconnus, dans la disposition de ces lampes, les figures zodiacales. Pourquoi avait-on cherché à imiter le ciel nocturne? me demandai-je. Je songeai que les nains devaient s'être aussi occupés de ces luminaires. Je doutai néanmoins qu'ils pussent voler dans le ciel!

Nous continuâmes notre chemin jusqu'à arriver à la maison, plus grande que je ne m'en étais rendu compte de loin: il s'agissait d'un palais. Avec les plus petites qui l'entouraient, elle formait une sorte de bourg. Mais des jardins les entouraient toutes, et il s'agissait d'un bourg champêtre.

La végétation était tellement épaisse qu'on ne distinguait pas les formes de ces maisons; on voyait des toits, mais sur lesquels étaient des terrasses de fleurs, et les murs disparaissaient eux aussi sous un entrelacs de plantes diverses, que d'ailleurs je ne reconnus pas. Mais je supposai qu'il s'agissait d'une sorte de lierre, ou de vigne vierge.

(À suivre.)

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28/05/2016

La grotte mystérieuse (XXIII)

arton66.jpgCe texte fait suite à celui intitulé La victoire du génie d'Or, dans lequel je raconte qu'un chevalier étincelant est venu abattre les gargouilles qui assaillaient le bateau étrange où je me tenais, tandis que la guerrière qui le pilotait reculait devant leurs assauts.

Soudain, d'une voix douce et mélodieuse, la femme, qui avait enlevé son heaume, parla, et dit: « Fluctuat nec mergitur. » Je distinguai nettement ces mots latins, prononcés par sa bouche luisante, et reconnus naturellement la devise de la ville de Paris.

Le guerrier d'or enleva lui aussi son heaume, et je vis un être d'une exceptionnelle beauté; ses cheveux étaient blonds, son visage paisible, et son œil bleu brillait. Il dit: « Nous approchons ».

Je tournai le regard vers la proue, et vis que le bateau entrait dans une grotte. La rivière y prenait sa source.

Mais le fond devint bientôt trop bas pour l'esquif lourd; il s'arrêta, et la passerelle que j'avais empruntée pour monter se dirigea d'elle-même vers la berge. À la paroi lisse de la grotte brillaient des lanternes dorées. Une brume légère, sortant de l'ouverture, diluait leurs feux.

Tandis que nous descendions, je vis une femme venir des profondeurs de la grotte; elle traversa la brume, et elle m'apparut, belle et majestueuse. Alors l'homme d'or, à ses pieds, s'agenouilla; elle lui dit: « Mon fils ». Et lui tendit la main. Il la prit, et la plaça contre sa joue, puis se releva, tenant toujours son heaume.

Puis il se retourna vers moi et me présenta à cette dame en disant: « C'est la nymphe, la célèbre nymphe, ma mère, la belle Segwän ! » Elle me sourit, et me tendit la main, et je la pris. Je sentis une chaleur entrer en moi.

La femme armée, à ma gauche, salua la dame en baissant la tête, et elle fit de même; elles paraissaient heureuses de se voir. Bientôt Segwän nous invita à la suivre dans la grotte. Je lui emboîtai le pas, comme fasciné par sa beauté; car tandis qu'elle marchait devant moi, une clarté s'exhalait d'elle, et j'étais attiré, envoûté, de telle sorte que si même j'avais voulu refuser de la suivre, j'en eusse été incapable: mes pieds avançaient comme tout seuls à la suite des siens, et mes jambes me portaient sans que j'y fusse pour rien.

Nous quittâmes le bord de la rivière pour entrer dans un couloir latéral, précédé d'une arche décorée de reliefs étranges et ornée de pierres précieuses qui brillaient dans la pénombre. Je regardais les dessins gravés dans la pierre noire, et reconnus des chevaliers, et ils combattaient des monstres, et des étoiles brillaient au-dessus d'eux; des anges aussi s'y trouvaient.

En avançant le long du couloir dont les parois étaient régulières et semblaient avoir été polies par des hommes, je m'aperçus que les lanternes qui étaient accrochées le long du mur n'étaient pas des flammes dans du verre; mais qu'elles n'étaient point davantage des ampoules électriques, autant que je pus en juger. Car elles semblaient être tout bonnement des joyaux brillants, rappelant le béryl mais dont il s'exhalait une lumière. Celle-ci était douce et belle, bien plus pure que celle que produit l'électricité: elle me faisait penser à celle des étoiles, dans le ciel. Une vie était en elle; elle palpitait. Et en m'approchant, je vis qu'elle était soumise à des flux, qu'elle baissait et accroissait alternativement dans son éclat, comme si un cœur s'y fût trouvé, ou qu'il s'agît d'une forme de respiration. Elle n'avait pas la qualité morne et uniforme de nos lampes artificielles; et comme je demandai à la femme qui avait piloté le navire de quelle nature étaient ces lampes, elle me regarda et m'expliqua une étrange chose, que j'eus bien du mal à comprendre: ici, disait-elle, les hommes, bien plus avancés que ceux que j'avais toujours connus, ont la faculté de capter les rayons du soleil et des étoiles comme s'il s'agissait d'un gaz, ou même d'un liquide. Ils les placent dans des vaisseaux de cristal et cet éclat ensuite y vit, sous la forme d'un être élémentaire, pleinement vivant, mais à la conscience incertaine. Je m'approchai, sur son conseil, de plus près, et, soudain, je vis un petit homme revêtu d'une armure éclatante, qui était dans la lampe. Il me regardait. Il se mit à rire, et l'éclat de la lampe redoubla. Je reculai, effaré.

(À suivre.)

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26/05/2016

L'égalité dans le droit à l'éducation

Place_de_la_République_-_Égalité.jpgJ'ai évoqué le problème d'une éducation laïque d'État qui fonctionnait bien quand le peuple auquel elle s'adressait était dominée par le marxisme mais qui perdait de son sens quand ce n'était plus le cas. Les familles pour ainsi dire plébéiennes attendent alors une autre sorte d'éducation, et une rupture se crée. Comment le résoudre?

En droit, selon moi, l'État ne doit pas forcément créer une éducation déterminée; l'éducation est un droit et l'Égalité implique que chaque famille doit pouvoir disposer de moyens pour l'éducation des enfants. Mais, dans les faits, si les familles font des choix culturels différents du gouvernement, il s'avère qu'elles ne peuvent l'assumer que si elles ont des moyens. Car même si les écoles confessionnelles accueillent les membres désargentés des communautés religieuses correspondantes, le budget s'équilibre grâce aux membres qui disposent d'importants revenus; mais si les membres d'une communauté religieuse sont majoritairement dans le besoin, cela ne s'équilibre pas, et les difficultés s'enchaînent.

Ainsi, une inégalité apparaît. Certains peuvent plus choisir que d'autres une éducation religieuse pour leurs enfants. Et le gouvernement ne peut pas résoudre le problème, parce que, secrètement, il voudrait qu'il n'y ait plus d'écoles confessionnelles: il n'a simplement pas pu empêcher qu'il y en ait.

Évidemment, on peut aussi créer la solution d'une hiérarchie plus ou moins factice entre les religions. C'est affaire de point de vue. Car, en théorie, les religions sont libres. L'avis qu'on a sur elles n'est pas censé avoir une valeur en droit.

Ma solution est que l'État se désengage progressivement du contenu éducatif même, quoique avec des systèmes de surveillance, et qu'il laisse les parents décider de la sorte d'école qu'ils veulent; son rôle essentiel est de veiller à l'égalité, et donc à ce que les familles dans le besoin disposent d'une bourse par laquelle elles puissent elles-mêmes payer les frais de scolarité. Car il s'agit de l'égalité dans le droit à l'éducation, et non de l'uniformité de l'éducation pour permettre hypothétiquement l'égalité de fait.

Naturellement, une telle orientation sera difficile, car on n'ignore pas que les gouvernements dirigent l'éducation aussi pour uniformiser la société et la diriger plus facilement. D'ailleurs la bourgeoisie qui met ses enfants dans les écoles confessionnelles privées ne voudrait peut-être pas que les classes populaires disposent de la même possibilité, car elle pense être sage, rationnelle, intelligente, et n'a pas les mêmes opinions sur les classes populaires. Si on les laissait éduquer leurs enfants comme elles voulaient, évidemment elles feraient n'importe quoi, et ce serait le chaos!

Toutefois, c'est bien à l'égalité des droits qu'il faut tendre.

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24/05/2016

L'école laïque d'État face aux défis actuels

48069_LeoThemL.jpgSi le débat sur la laïcité est sans fin, c'est parce qu'il achoppe sur la question de l'école et de l'éducation. L'État a en charge une école publique, qui, parce qu'elle est publique, se veut laïque dans son contenu. Mais il existe aussi des écoles confessionnelles, où les parents sont libres de mettre leurs enfants. Il en résulte qu'on ne sait pas vraiment si ce sont les parents ou le gouvernement qui ont la première responsabilité de l'éducation des enfants.

En théorie, ce sont les parents; mais, en pratique, le gouvernement agit comme s'il disposait d'un droit de préemption. C'est particulièrement le cas dans les pays très étatisés comme la France: la république française a souvent suivi les idées de Jean-Jacques Rousseau, qui prenait l'ancienne Sparte comme modèle. Or, les enfants y étaient arrachés à leurs parents, et éduqués par la Cité.

Mais il faut bien avouer que, même en France, le gouvernement n'a jamais eu les moyens d'imposer un tel modèle à tous. Les riches, notamment, étaient trop puissants. Ils ont réclamé le droit individuel à éduquer leurs enfants comme bon leur semblait, et les gouvernements n'ont rien pu faire. Ils espéraient, peut-être, qu'avec la chute supposée du capitalisme, le problème se résoudrait de lui-même; c'était tirer des plans sur la comète. Dans les faits c'est le communisme qui s'est effondré.

On obtient ainsi, en France, une situation hybride, dans laquelle les classes populaires sont soumises à l'État comme dans l'Union soviétique et la bourgeoisie fait ce qu'elle veut comme aux États-Unis. L'alliance entre De 220px-USSR_stamp_M.Thorez_1965_6k.jpgGaulle et Maurice Thorez, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, rappelle cet état bancal dans lequel certains ont voulu voir un juste milieu mais qui, à présent, apparaît comme une source de fracture et de désunion.

Tant que les classes populaires étaient dominées par le marxisme, le contenu de l'école publique leur convenait; mais une fissure est intervenue quand, avec la chute de l'Union soviétique, le peuple a cessé de rêver d'une société meilleure par la prise du pouvoir du prolétariat. Il s'est, fréquemment, rabattu sur les religions traditionnelles, et l'on peut constater que les pays arabes autrefois liés à Moscou sont en butte à des mouvements islamistes forts.

Le contenu de l'école publique, en France, apparaît dès lors comme émanant des classes supérieures, et imposé aux classes populaires. Une rupture s'en est suivie.

Il faut admettre que les pauvres ne sont pas faits en principe pour disposer de leurs propres écoles: pour eux l'État pourvoie à tout. Or, cela n'empêche pas ces pauvres d'avoir des références culturelles et symboliques propres. Nous verrons des éléments de solution une fois prochaine.

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12/05/2016

Victor Hugo et l’égalitarisme

Louis-XI.jpgOn s'imagine volontiers que l'égalité maintenue par un État fort est une invention du marxisme ou du jacobinisme. Mais dans L’Homme qui rit, Victor Hugo disait: L’œuvre despotique de Louis XI, de Richelieu et de Louis XIV, la construction d’un sultan, l’aplatissement pris pour l’égalité, la bastonnade donnée par le sceptre, les multitudes nivelées par l’abaissement, ce travail turc fait en France, les lords l’ont empêché en Angleterre. Ils ont fait de l’aristocratie un mur, endiguant le roi d’un côté, abritant le peuple de l’autre.

Il condamnait la monarchie française parce qu'elle avait créé une égalité en plaçant uniformément le peuple au plus bas, sous elle. Le roi absolu doit s'appuyer sur le peuple auquel il fait miroiter de merveilleux avenirs, pour dominer la noblesse et lui arracher son pouvoir. L'évolution était celle de l'ancienne Rome: du gouvernement de la noblesse rassemblée dans le Sénat on était passé à l'empire, dirigé par un triomphateur soutenu par l'armée et le peuple. La République était donc le gouvernement de l'aristocratie. On sait ce que De Gaulle fit du gouvernement aristocratique, également recommandé par Jean-Jacques Rousseau.

Que l'aristocratie soit devenue une classe hissée au sommet par le système des concours ne doit pas masquer le réel: la réussite à ces concours est plus ou moins héréditaire, les qualités qui y sont demandées étant de celles qui se transmettent par la famille. Elles émanent, en effet, du langage, tel qu'on l'apprend en toute inconscience dès les premières années de la vie, avant même celles auxquelles les premiers souvenirs remontent. Car le langage commence à s'articuler avant que la mémoire apparaisse. Il est d'abord un réflexe, un instinct, et ceux qui le nient, consciemment ou non, favorisent la fixité sociale et l'aristocratie héréditaire: le système éducatif, en France, sert essentiellement à valider, à justifier un ordre social préexistant; il ne fait dans l'ensemble qu'enregistrer les vertus familiales, se transmettant dès la petite enfance, avant que la raison apparaisse.

Mais je m'écarte de mon sujet: car, dans tous les cas, Hugo présente positivement le règne de la noblesse, tampon entre le roi et le peuple en Angleterre – authentique contre-pouvoir. Naturellement, le parlement, en 1312276-Philippe_de_Champaigne_le_cardinal_de_Richelieu_écrivant.jpgFrance, était censé être tel. Mais la noblesse y ayant été écrasée, par exemple par Richelieu (Alfred de Vigny l'évoque dans son roman Cinq-Mars), l'équilibre a été rompu dès l'origine, et De Gaulle a créé un système qui devait peu à peu réduire le pouvoir de cette aristocratie et, par conséquent, du parlement. Par dessus le parlement, il y avait les fonctionnaires du prince, comme au temps de Louis XIV.

Ce qui est troublant est que, selon Hugo, l'égalité par le nivellement par le bas existait déjà au temps des rois. L'égalitarisme en France est une obsession ancienne, liée à l'absolutisme. Et comme en Union soviétique, il est le prétexte à l'uniformisation.

De mon point de vue la solution moderne pour créer un contre-pouvoir authentique est d'admettre que Paris est adonnée à son prince, et donc de donner plus de pouvoir aux autres villes. En quelque sorte, les princes des autres villes peuvent proposer un contre-poids, et en même temps être élus au parlement. La ville la plus propre à créer ce contre-pouvoir et à instaurer ainsi une dose de fédéralisme qui empêche l'absolutisme et la soumission faussement égalitaire, c'est Lyon.

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10/05/2016

Rivarol et la poésie française

Antoine de Rivarol (1753-1801), French writer.jpgIl y a quelque temps, j'ai publié un article dans lequel je citais Frédéric Mistral (1830-1914) affirmant que le français était impropre à la poésie (en particulier l'épique, la plus noble de toutes), parce qu'elle était une langue des cours, engoncée dans ses emplois fonctionnels et son besoin de clarté; la poésie en effet se fonde sur le mystère - et sur la vie de l'âme, qui est obscure. Cela a fait jaser: beaucoup veulent croire la perfection de la langue française absolue, et sont choqués qu'on puisse assigner la moindre limite à son génie.

Pourtant, dès le dix-huitième siècle, on admettait que le caractère rationnel du français, quoique glorieux en soi, n'aidait pas à la poésie. Contrairement à Mistral, qui composa ses vers en provençal, on ne s'en plaignait pas particulièrement, parce que la poésie apparaissait comme secondaire, comme un loisir d'homme de goût, et non comme une activité en soi réellement importante.

Antoine de Rivarol (1753-1801) devint célèbre en remportant, en 1784, le concours proposé par l'Académie de Berlin sur l'universalité de la langue française (voir Georges Gusdorf, Le Romantisme I, Paris, Payot, 2011, p. 235): la vieille lune de cette universalité est issue de ce temps. Il faut signaler, aux républicains qui la défendent avec ardeur, que Rivarol était un grand royaliste.

Il glorifia, donc, le français classique, puisqu'il reflétait la splendeur universelle de Versailles. Il était, comme le disait Mistral, une langue de cour, une langue de classe, arrachée à la culture du peuple. Par là même, pensait-on, il passait par dessus tous les peuples: l'aristocratie française devait chapeauter le monde entier. D'ailleurs elle tendait à le faire, puisqu'on l'imitait.

Le romantisme allemand s'indigna contre l'idée d'une langue universelle qui n'engloberait pas le peuple. AW Schlegel_gemeinfrei.jpgAugust Wilhelm Schlegel (1767-1845) attaqua la poésie compassée du classicisme français, comparant défavorablement Racine à Euripide, son modèle (ibid, p. 236). Il avait commis, assurément, un sacrilège contre le génie français: cela fit scandale. Il affirma, même, que si le français était répandu en Europe, c'était davantage pour des motifs politiques que pour ses vertus intrinsèques et littéraires, et l'assimila à une simple mode.

Le romantisme était né. Bientôt, Stendhal, à son tour, dirait Shakespeare supérieur à Racine, et Victor Hugo déchaînerait contre le second ses foudres. Ce que le français avait perdu en qualités poétiques, le romantisme français, conscient de la vérité des dires de Schlegel, allait tenter de le lui faire regagner: Hugo, notamment, s'efforcera de créer une littérature à la fois classique et populaire, et de devenir le vrai Virgile français.

Mais il est si vrai qu'on ne peut pas nier l'évidence, à cet égard, à l'endroit du français classique, que Rivarol lui-même l'admit: le français, déclara-t-il, avait été moins propre à la musique et aux vers qu'aucune langue ancienne ou moderne: car ces deux arts vivent de sensation (ibid.). Et le français est tout de raison.

La poésie intellectualiste qu'on voit fleurir depuis quelques décennies, et qui marque une forme de néoclassicisme, a fait retomber la culture française dans ses vieux travers - ceux qui, en figeant la vie culturelle, et en la détachant du peuple, avaient en fait provoqué la Révolution. C'est l'effort et l'humilité romantiques qu'il faut retrouver.

Certes, Mistral a montré qu'il fallait aussi concéder davantage aux langues et cultures régionales. Le classicisme élitiste et sclérosé va en réalité de pair avec la sacralisation du français dans la Constitution: on peut dire qu'elle est contraire à la musique et aux vers, pour citer Rivarol.

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08/05/2016

La victoire du génie d'Or (XXII)

11401048_938394076181988_5695528069137458493_n.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le bateau étrange, dans lequel je raconte que des monstres avaient attaqué un bateau sur lequel je me trouvais et qu'un être lumineux venait d'en foudroyer deux.

Il bondit, et une sorte de vapeur d'or mêlée de reflets bleus le suivait. Il assena, de son bâton luisant, dont il se servait comme d'une arme, des coups formidables sur les démons qui entouraient la femme armée; et leurs cadavres vinrent s'ajouter au monceau qui déjà l'entourait, car, quoiqu'elle eût reculé, ses mouvements vifs comme l'éclair et ses coups dévastateurs avaient décimé leurs rangs. Mais ils ne semblaient avoir aucune crainte de la mort, et ils n'avaient cessé, dans leur assaut, de s'accroître en nombre, jusqu'à l'arrivée de l'être étrange. Car, dès qu'il fut présent, ils commencèrent à reculer; et leurs traits impénétrables enfin s'amollirent, et de l'angoisse s'y peignit, puis de la peur, et de l'épouvante: paradoxalement, l'attaque de leur ennemi avait éveillé leur âme, enfouie dans leur volonté de tuer, et leur forme épaisse et noire.

Alors les survivants tentèrent de fuir, mais le guerrier leur envoya des rayons fins depuis la gemme de son sceptre, et ils les transpercèrent à la façon de flèches.

À un certain moment, un monstre, plus grand que les autres, fit jaillir dans sa main une pierre mystérieuse, noire et luisante, et une flamme en surgit, qui vint frapper le guerrier d'or; mais il ne fit qu'en reculer d'un pas, et son armure ne fut pas entamée. Aussitôt, il brandit son bâton en le tenant comme un javelot, et je vis l'extrémité inférieure s'allonger et s'effiler pour former une pointe, et il le lança; la gargouille en fut percée de part en part, et la pointe ressortit de l'autre côté. Le monstre s'effondra, et la pierre roula sur le pont du bateau. Le bâton, alors, étonnamment, vibra, et s'arracha à son corps, puis vint se replacer dans la main de son propriétaire. Il reprit sa forme de sceptre, la pointe disparaissant à nouveau.

Tous les monstres qui n'avaient pas eu le temps de fuir étaient désormais prosternés, demandant grâce, de leur voix hideuse, au guerrier étincelant. Celui-ci s'avança, et sa voix retentit, forte et résonnante, comme s'il avait parlé au sein d'une salle; elle ordonna, dans une langue que je compris, aux créatures de retourner dans les profondeurs de la rivière, leur interdisant d'en ressortir jamais!

Je m'étonnai d'avoir compris cette langue. Car ce n'était point du français, ni aucun langage de ma connaissance. Pourtant j'en saisissais les mots comme si elle eût été mienne, comme si je l'eusse apprise de mes propres parents. Elle éveilla, en moi, ce qui me parut être de lointains souvenirs, mais qui, étrangement, me semblèrent remonter à des temps antérieurs à ma naissance. Une nostalgie puissante s'empara de moi, un intense désir. Je crus entrevoir un pays fabuleux. Mais l'image s'effaça bientôt.

Et je me rendis compte que j'eusse été incapable de répéter ce qu'avait dit le guerrier étincelant. Avait-il vraiment prononcé des mots distincts? J'avais plutôt entendu comme un chant, qui sortait de sa bouche. Des images m'étaient venues, figurant la proscription au sein d'un abîme. J'en avais ensuite fait des mots, mais je ne sais s'il y en eut jamais. La même expérience se répéta lorsque, plus tard, l'homme s'adressa à moi, et aussi la femme. Des couleurs surgissaient, s'ordonnant en formes; et je comprenais, et mon cerveau y mettait des mots, mais qui n'avaient point été prononcés.

Les monstres qui avaient survécu s'en furent, exécutant l'ordre reçu. Et je me retrouvai seul sur le pont avec les deux êtres étranges, les corps mêmes des monstres morts ayant disparu: avaient-ils été emmenés par leurs congénères? Je n'en avais pas été témoin. Mais il devait en avoir été ainsi.

(À suivre.)

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26/04/2016

Cédric Klapisch et les femmes de l'air

ob_618d53_16171800800.jpgJ'ai vu l'autre jour un vieux film de Cédric Klapisch appelé Chacun Cherche son Chat. Klapisch appartient pour moi à cette classe d'artistes parisiens qui feignent de faire dans le réalisme, mais qui, en réalité, matérialisent des fantasmes, font dans un idéalisme naïf et sentimental. Ils correspondent aux poètes tels que les voyait Platon: ils entretiennent des illusions. Et le font avec plus d'acuité que les artistes qui créent des mondes fantastiques - dont on sait qu'ils sont différents du monde dans lequel on vit, sauf cas extrêmes de maladie mentale. Cependant, par la ruse du réalisme enjolivateur, ces artistes entretiennent - ou exploitent, du moins - la légère fièvre mentale qui étreint le public lorsqu'il rêve d'un monde plus beau, qui serait en même temps le monde réel.

Le film que j'ai vu présente une jeune et jolie femme innocente et candide dont personne ne veut. Un portrait galant, flatteur, assez difficile à rencontrer dans la vraie vie, mais qu'on peut promener dans les rues de Paris en faisant ainsi croire que celles-ci sont des lieux magiques, enchantés.

Il y avait de cela dans l'art, artificiel à mes yeux, de Paul Éluard, qui racontait qu'il avait rencontré des femmes magiques, volantes, féeriques dans des quartiers de Paris, prétextant le surréalisme pour inventer des fantasmes et asseoir ses visions.

À vrai dire, Brantôme disait que les belles femmes avaient des privilèges, et elles ont assurément celui d'entretenir des espoirs fous; lorsqu'on les voit, elles font rêver: on s'imagine, malgré soi, que le paradis sur terre est possible. Mais je dois faire un aveu: j'admire les artistes qui sont capables d'aller au-delà de cette illusion. Artistes qu'on trouve peu en France, pays tendre et galant. Je crois que c'est un des points qui opposaient le plus fondamentalement les Savoyards aux Français, dans les temps anciens: les premiers, peu nourris par la mystique des troubadours, ne chantaient guère l'amour terrestre. François de Sales ne peignait avec feu que la divinité, ou la sainte Vierge, et il était le penseur le plus lu et respecté du Duché. Il a explicitement dit que l'amour qu'on voue à la créature devait se reporter sur le seul objet légitime de l'amour: le créateur.

Mais ce n'est pas si facile. La divinité est une chose abstraite. Et c'est ainsi qu'il me semble qu'il faut assumer l'essence féerique de la poésie amoureuse d'un Éluard qui parle d'une fille qu'il a rencontrée à Montmartre comme d'une femme volante: au lieu de laisser la figure dans la rhétorique, il faut évoquer les fées, qui, à la NEDmeYFq40s3GF_2_b.jpgfois de ce monde et de l'autre - comme eût dit Tolkien - matérialisent sur Terre la divinité, placent dans le Ciel la forme pure.

Quels films le font? me dira-t-on. Puisque nous parlons de cinéma. C'est assez simple: les super-héroïnes du cinéma américain, d'abord: Wonder Woman en est le type le plus célèbre. Et, ensuite, les esprits féminins du cinéma asiatique, notamment chinois, qui volent dans les airs: je les adore. À cet égard, Zu, de Tsui Hark, est un emblème.

Ces femmes, bien sûr, ne sont pas des mortelles: elles viennent d'un autre monde, et si une ville est embellie par leur présence, cela ne la rend pas divine par essence.

Le cinéma français devrait essayer de faire pareil. Ses illusions réalistes ont quelque chose de vide.

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16/04/2016

Saint Martin le dément

head_r10.jpgSaint Martin passait en son temps pour un visionnaire halluciné, et si le peuple le vénérait, les gens instruits se moquaient de lui. C'est en tout cas ce que montre un passage de l'Historia Francorum de Grégoire de Tours, évoquant un certain Bricius qui devait devenir évêque de Tours à la suite de Martin, mais qui, de son vivant, alors qu'il était diacre, le tourna en ridicule.

Un homme du peuple, venant voir le saint homme pour qu'il lui donne un remède, demanda en effet à Bricius, rencontré dans la rue, où était Martin. Il répondit: Si tu cherches ce délirant, regarde sur les hauteurs; car il contemple habituellement le ciel comme un dément. Cela fut répété à l'intéressé, qui prédit alors à Bricius de gros ennuis, quand il serait devenu évêque. Et, dit saint Grégoire, cela advint; car il fut injustement accusé d'adultère, et le peuple se souleva contre lui, lui créant toute sorte d'avanies, le contraignant à se rendre à Rome pour régler la question. Ce fut son châtiment.

Venance Fortunat raconte que Martin voyait les anges, le diable, les saints du ciel; et Grégoire de Tours confirme, et évoque ses nombreux miracles, et qu'il a ressuscité plusieurs personnes, guéri de nombreuses autres. Son tombeau fut un haut lieu de pèlerinage, et les Francs, je l'ai déjà dit, le vénéraient infiniment.

On entend souvent dire que les Français sont rationalistes; mais la jalousie de Bricius peut-elle servir de base à une philosophie? La faculté de voir le monde divin et de guérir les malades était en soi louable, et les succès populaires suscitent toujours l'envie. On se moquait de saint Martin pour sauver ce qu'on gardait d'amour-propre.

Grégoire de Tours se contenta de le vénérer. Et il n'est pas vraisemblable que la tradition française vienne plus de Bricius que de Martin, qui est le patron spirituel de la France.

Certes, Bricius était gaulois, et pas Martin; mais la lumière ne vient pas toujours du sol sur lequel on marche. Martin venait de l'Orient, et le soleil s'y lève, et c'est par lui que le sol prend vie.

Au-delà des moqueries contre les visionnaires, le rationalisme est une idée sérieuse, dira-t-on. Mais elle vient essentiellement de la classe cultivée nourrie de lectures classiques; elle n'est pas foncièrement populaire. Même quand il se pense rationaliste, le peuple adhère aux figures de la raison page accueil.jpgavec une sorte de foi qui n'est pas la raison.

Saint Martin sans doute est le fondateur de la vraie tradition française, qui est celle de Grégoire de Tours, des chansons de geste, et de Victor Hugo, qui lui aussi voyait ou cherchait à voir les êtres sublimes qui continuent dans l'invisible la hiérarchie dont le pic visible est l'être humain – ainsi qu'il le dit dans les Contemplations. La devise de la République, Liberté, Égalité, Fraternité, ne naquit pas d'un raisonnement froid, mais d'une inspiration subite, d'une vision de trois fées célestes, descendant sur Paris!

Naturellement, il s'agissait avant tout de trouver des remèdes aux maux du peuple; non de s'enorgueillir de ses visions. En cela peut-être le rationalisme rejoint saint Martin.

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10/04/2016

Le bateau étrange (XXI)

King Arthur's Death - Arthur John Duncan 1862 - Great Art - History Painting - Peter Crawford (3).jpgCe texte fait suite à celui appelé Une étrange vision, à la fin duquel je dis être monté sur un bateau où se tenait une femme.

La femme ne disait rien, et je n'osais parler. Je me penchai sur le bastingage, attiré par des miroitements. Le bateau fendait l'eau et une écume se formait. Mais elle était étrange, car elle semblait pleine de petits cristaux luisants. Puis je m'aperçus que l'eau en était également remplie, quoique l'écume seule les plaçât à la surface – et alors pour ainsi dire les allumait. Ils étaient aussi brillants que s'ils eussent renvoyé une lumière fondant sur eux, mais aucune source ne m'en était visible.

Je regardai à nouveau la femme, et elle me regarda en retour, et derechef un sourire s'esquissa à sa bouche. Ses yeux avaient gardé leur éclat étonnant, eux aussi semblant luire d'eux-mêmes, comme si derrière leur cristal se fût trouvée une lampe, ou une étoile. Même sa peau jetait une étrange lueur, comme si on l'eût éclairée de l'intérieur. Ses cheveux blonds, que le vent soulevait doucement, exhalaient une odeur suave, et étaient semblables à de lentes flammes, lorsqu'ils se mouvaient sur son front.

Je sentis soudain une secousse. Et, pour la première fois j'entendis du bruit: l'eau fit entendre sa voix, comme si une lame avait jailli et s'était heurtée violemment à la carène. Mais dans cette lame était un être que je n'eusse pas soupçonné: car un bras long et noir, épais et musclé, surgit par dessus le bastingage, et un visage atroce apparut, qui le suivait. Il avait une crête sur le crâne, comme en ont les lézards, et une peau écaillée et visqueuse; ses yeux étaient fendus, comme ceux d'un serpent, et une cruauté inouïe s'y décelait: un feu noir les animait, et une étincelle froide s'y trouvait. Il avait des sortes d'ailes qui pouvaient lui servir en même temps de nageoires, mais son allure générale restait humaine, et il se mouvait plus ou moins en conséquence. Je lui trouvai une ressemblance surprenante avec les gargouilles qui ornent les corniches de la cathédrale Notre-Dame, à Paris. S'agissait-il de l'être qui avait servi de modèle au sculpteur? Ou l'une des statues avait-elle pris vie? Il dégageait en tout cas une puanteur infecte. Il se hissa et posa le pied sur le pont, et il avait un air atroce et menaçant.

Alors un spectacle éblouissant s'offrit à mes yeux. La femme, qui avait vu le monstre, se débarrassa de son voile et de sa robe, et voici! dessous, elle portait une armure argentée, et lamée d'or aux épaules, aux poignets, à la ceinture, aux chevilles, et sur sa tête était un heaume, que je m'étonnai de ne pas avoir vu auparavant. Une crête dorée le surmontait, et un panache rouge. Un diamant rayonnait à son front. Un saphir était suspendu à un collier d'or, sur sa gorge. Des béryls jaunes ornaient sa ceinture. Et elle sortit, du fourreau qui pendait à son côté, une épée, se saisit d'un écu suspendu au mât, et qu'ornait une figure que sur le moment je ne reconnus pas, et se jeta sur le monstre, qui, de sa main jusque-là cachée par le bastingage, brandit soudain une hache à deux tranchants. Il essaya d'en asséner un coup à la femme, mais elle fut plus vive que lui, et elle fit sauter sa tête avant qu'il eût pu achever son geste; un sang noir coula, et le corps retomba dans l'eau.

Cependant, un autre monstre surgit à côté, armé, lui, d'un long sabre, et la bataille s'engagea. D'autres vinrent, et elle les frappait et repoussait tous, et ils étaient nombreux. Mais il y eut un moment où elle ne put plus les repousser et les tuer, et ce fut pire quand il y en eut qui surgirent de l'autre côté, car elle n'avait point le temps d'aller d'un bord à l'autre. D'aucuns montèrent sur le pont, et l'attaquèrent ensemble. Elle se réfugia à la proue, mais ses yeux étaient effrayés, et tristes, et malgré sa force et sa vaillance, sans cesse elle reculait. Moi-même je me vis saisi par deux restés en arrière, et ils s'apprêtaient à m'emmener vers le bord et à me jeter dans l'eau, sans doute pour m'y noyer.

Mais soudain, un éclair les frappa l'un et l'autre, et ils tombèrent. Et je vis un être étrange, tout d'or vêtu, mais ayant une cape noire, et un insigne étrange sur sa poitrine, fait comme d'une flamme de rubis, et il tenait un sceptre étincelant, dont l'extrémité supérieure était ornée d'une émeraude éclatante, jetant mille feux. Ses yeux n'étaient point visibles, derrière son heaume, car une clarté bleue s'exhalait, là où ils eussent dû se trouver. Une ouverture s'y décelait bien, mais elle descendait le long de la joue, et seule cette clarté bleue était perceptible.

(À suivre.)

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06/04/2016

Spiritualité de Paul Éluard

3099126133_1_3_k2khW1Xi.jpgUn soir, dans ma voiture, j'écoutais France-Culture, et j'entendais un philosophe dire qu'il était faux que la République (française) manquât de spiritualité, comme l'en accusaient les religieux, notamment musulmans. Il réagissait aux attentats de Paris. Il a cité Paul Éluard, s'est mis à lire son fameux poème sur la liberté.

J'ai eu l'impression d'une faille entre les générations. Je suis de celle qui ne voyait plus, dans le communisme, de grand rêve d'avenir.

Ayant fait des études, je devrais au moins répéter le discours - au fond appris - de la République pleine de spiritualité et ouvrant de larges perspectives à l'être humain, et admirer Paul Éluard et Louis Aragon. Mais je dirai, sans fausse modestie, que j'ai le sentiment que si je n'ai pas réussi mes études comme on pouvait le souhaiter et s'y attendre, c'est justement parce que je ne parvenais pas à apprendre des cours qui ne me convainquaient pas dans leur contenu.

Je n'ai pas ressenti l'éducation française comme spirituellement porteuse. Elle était orientée vers une technicité qui laissait à la marge l'intimité humaine et la réduisait à des valeurs abstraites énoncées en beau style.

Car Éluard a un beau style. Mais ses images ne s'inscrivent pas, pour moi, dans une perspective spirituelle saisissable. Elles sont surtout de la rhétorique, émanent de l'enthousiasme sans représenter, comme les imaginations catholiques médiévales ou les figures du Coran, un monde supérieur. Or, c'est à cela que j'aspirais.

Veut-on dire que ce n'est pas républicain? Mais pourquoi donc? Il y a bien un poète qui montrait comment les anges et les démons pouvaient être pensés selon la logique républicaine: c'est Victor Hugo. Et je dois dire que c'est l'un des rares auteurs que j'ai découverts grâce au lycée qui m'aient enthousiasmé.

Peut-être estimera-t-on qu'il serait dommage de revenir en arrière et d'avouer, indirectement, que la littérature du vingtième siècle est restée inférieure à celle du dix-neuvième - n'a pas fait de progrès valable. Mais c'est une possibilité. Et si l'on veut dire que la littérature qui laisse le spirituel dans l'abstraction et refuse l'imaginaire religieux (même pour lui donner, à la façon de victor_hugo_en_mage_hi1.jpgVictor Hugo, un sens républicain) est supérieure à celle qui l'accueille, je réponds: peut-être; mais il est n'est pas vrai que la spiritualité d'une telle littérature soit plus grande que celle de Victor Hugo. Car il n'est pas vrai que l'abstraction intellectuelle soit plus porteuse de spiritualité que l'image qui passe par le cœur, et qui véhicule dans l'âme une parcelle d'esprit substantiel - non un simple reflet, comme le fait la pensée abstraite!

Donc il n'est pas vrai qu'Éluard, malgré toute la qualité des valeurs de fraternité qu'il défend, malgré son élévation morale, soit d'une spiritualité suffisante. Illustrer une idée par une image ne suffit pas: il faut que l'image saisisse quelque chose de l'esprit.

Pense-t-on que c'est pure illusion, que cet esprit? Mais en ce cas il n'y a pas de spiritualité possible. Confiner l'esprit au cerveau humain revient à l'y enfermer, et la spiritualité consiste à l'y voir aussi dans l'univers. C'est là, dans les cieux, que Hugo voyait les valeurs de la République – avec raison, s'il voulait créer une spiritualité républicaine authentique!

Il faut repartir de lui ou de Lamartine, du romantisme. Alors, même pour le vingtième siècle, on verra quels poètes peuvent réellement combler les aspirations des générations nouvelles.

07:42 Publié dans France, Poésie, Spiritualités | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook