France - Page 5

  • Le voyage enchanté (Perspectives pour la République, XXII)

    impressionism-flowers-dreaming-of-spring-kathy-symonds.jpgCe texte fait suite à celui appelé Départ pour l'Ultime Colline, dans lequel je raconte être parti avec une immortelle dans une voiture volante vers une mystérieuse Ultime Colline, et avoir cru rêver, tant mes sensations étaient pures.

    Mais Ithälun me parla. Elle me demanda ce que je pensais de ce vol léger dans la voiture des bons génies de Paris. Et ce disant, elle semblait se moquer, ou du moins badiner. Je m'en étonnai: je n'avais pas pensé qu'elle pût adopter ce ton. Elle m'avait paru si grave!

    Je lui répondis que je le trouvais exquis. Que jamais, parmi les hommes mortels, en voyageant dans l'une de leurs machines, je n'avais éprouvé une telle impression de bien-être.

    Elle rit, et je renchéris, car quand je commence à parler, je suis de ceux qui ont du mal à s'arrêter et à laisser aux autres le temps de songer à une réponse. Je déclarai que c'était comme un rêve, et que je me sentais non comme quand j'étais dans une voiture ou un avion, mais comme quand, étant petit, je m'imaginais qu'on devait être dans les belles voitures et les beaux avions que je voyais passer sur les routes et dans le ciel!

    Elle rit encore, l'idée lui paraissant peut-être ingénieuse, mais je la vis rester silencieuse, et je me rendis compte qu'elle avait peut-être voulu engager un dialogue, et que mes remarques successives l'avaient découragée de continuer. Au moment où je commençais à m'en vouloir bêtement d'avoir fait cette sorte de blague sur la naïveté des enfants face aux machines, elle reprit la parole: « Tends la main, me dit-elle. Touche le capot, ou ce que tu appelleras à ta guise, et qui se trouve devant toi. » Je m'exécutai, sans mot dire.

    Ce que j'avais pris pour une carrosserie métallique était curieusement chaud, tendre et palpitant. Je retirai ma main. « Comment est-ce possible ? » questionnai-je. Elle rit encore. Mais elle ne répondit pas, et je continuai : « S'agit-il d'un animal ? » Ithälun fit « Non » de la tête.

    « Pas vraiment », dit-elle à haute voix. « Ou bien d'un être qui est comme un animal, mais n'a point de corps. Cette voiture lui sert de corps. Nous la lui faisons, et il accepte d'y entrer. Ou plus exactement, un groupe d'êtres de cette nature accepte d'y entrer, et d'y agir de concert, dirigé par l'un d'eux, qui relaie nos ordres. C'est un mystère, pour vous autres hommes. Mais il en est ainsi. »

    Je ne pus rien ajouter. Je ne pus que m'étonner. Je remis la main sur le capot, et il me parut souple et tiède, non de la chaleur dont s'emplit le capot d'une voiture en marche, mais d'une chaleur douce, semblable à celle d'un corps d'homme. « C'est prodigieux, murmurai-je.

    - Oui », fit Ithälun.

    Nous continuâmes à avancer. Je m'intéressai au paysage. Il devenait curieux. Les collines étaient de plus en plus hautes et abruptes, se changeant peu à peu en montagnes. Des lacs parsemaient les combes. Des rivières merveilleuses ondulaient, lentes et brillantes, parmi les fleurs. Mais ce qui m'étonna, et que je n'avais pas vu de loin, était les couleurs des pentes. À cause, naturellement, des fleurs, et de leur nombre, elles prenaient des teintes irréelles. Elles étaient jaunes, rouges, violettes, bleues, et, de loin, j'avais le sentiment de voyager le long de champs de rubis, d'améthystes, de béryls, de diamants, de saphirs.

    Je me demandai du reste si c'était bien les fleurs qui donnaient à ces collines cet aspect, car elles luisaient comme si elles étaient réellement faites de ces gemmes. Mais de l'herbe s'y voyait, également, et des rivières rapides, parfois des torrents, et même des cascades se jetant de rochers. Aspergeant l'air de gouttelettes luisantes, leurs eaux se fondaient dans les lacs des combes que nous surplombions. Or, elles paraissaient emporter des reflets de ces pierres précieuses que j'ai évoquées: de fins éclats colorés paraissaient tomber avec elles dans les lacs, avant de disparaître, ainsi que les étincelles d'un feu.

    (À suivre.)

  • Libre concurrence des symboles

    Fidel_Castro_operer_237035a.jpgUn jour, j'ai entendu une femme politique énoncer que pour faire parler la République française au cœur de la jeunesse, il fallait déjà que les hommes politiques qui l'incarnent soient des exemples, puissent faire rêver. Ce culte de la personnalité m'a rappelé ce que la France doit encore à la royauté, ou ce que la République française doit aux républiques démocratiques telles que Cuba. Attendre que l'homme politique fasse converger sur lui les aspirations au merveilleux a quelque chose de comique, de mon point de vue. Car je n'admire que les poètes, et ne me voue qu'aux anges.

    Sans doute, quand Victor Hugo brandissait le poète-mage, il ne comprenait pas pourquoi le peuple se soumettait à Napoléon III, qui n'aurait dû faire rêver personne. Ce qui fait rêver le peuple, dans la politique, ce n'est pas l'exemplarité, c'est la puissance, l'autorité. Or, il ne va pas de soi que la puissance aille de pair avec la moralité. Le prétendre ressortit à la croyance magique, au culte des empereurs romains, mis à bas par le christianisme et son culte des saints sans pouvoir terrestre.

    On peut me faire remarquer que la jeunesse, faute d'idoles dans la sphère politique, se tourne vers des figures religieuses charismatiques, qui elles aussi allient l'apparence de sainteté à la puissance terrestre. Mais au fond on est prompt à attribuer des prérogatives magiques à ceux qui ont une vraie autorité. Charles de Gaulle, dans Le Fil de l'épée, disait que l'autorité s'obtenait par le mystère qu'on créait sur soi: il fallait être hiératique, et ne pas trop parler, laisser planer l'incertitude; apparaître comme une énigme.

    Néanmoins, plus l'humanité grandira, mûrira, plus elle s'apercevra que la politique ne crée qu'un mystère illusoire, et que sa puissance l'est aussi. La crise politique en France vient-elle de cette prise de conscience? On veut accuser les personnes; mais l'athéisme intégral dit bien que même l'aura de l'homme politique auquel on voue un culte est un mensonge. L'athéisme intégral a fait preuve de cynisme contre Fidel Castro, contre Staline, contre Mao, contre les grands chefs athées qui voulaient qu'on n'adorât qu'eux.

    Pourtant, le culte sourd de l'État existe encore, dans les sphères intellectuelles; mais il n'a plus la même ferveur. Et s'il se traduit dans les classes populaires par l'attente du Chef qui incarnera la force divine de cet 11062257_668283196642376_2543648997004242103_n.jpgÉtat, une sorte de langueur s'est emparée de tous, qui fait douter que ce merveilleux puisse même se cristalliser dans l'État, ou son Chef.

    Pour moi, il est évident que, au-delà des formes extérieures, il faut rebâtir une mythologie, faire de Marianne une vraie entité cosmique, et assimiler la Liberté, l'Égalité et la Fraternité aux fées qui parlent en silence au cœur de l'homme. Le matérialisme intégral a cet avantage de mettre à nu les hommes-dieux, et de les montrer seulement hommes; mais l'âme en attente de merveilleux doit se réorienter vers le seul espace où elle puisse trouver une butée: celui de l'Invisible, tel qu'il agit dans les âmes, au-dessous de la conscience. Les valeurs de la République y trouvent une solidité, une substance.

    Et dès lors, la mythologie républicaine pourra rivaliser avec celles des vieilles religions, mais en portant d'autres valeurs, plus modernes, plus émancipatrices. Sinon, le cœur humain reviendra mécaniquement aux vieilles religions, une fois les politiques dévêtus de leur aura sacrée. Il a une nature qui l'empêche d'agir autrement, qu'on le veuille ou le regrette.

  • L'histoire de la Savoie n'est pas ethnique

    220px-Petr2trubka.jpgComme je propose régulièrement d'enseigner l'histoire de la Savoie en Savoie, je me suis vu opposer, dans l'institution éducative d'État, l'argument suivant: beaucoup d'élèves et de professeurs ne sont pas d'origine savoyarde. Sans faire remarquer qu'on apprend aussi l'histoire de France aux Français d'origine étrangère, je dirai que cela tombe bien: l'autorité du duc de Savoie s'exerçait aussi sur les étrangers!

    En effet, elle s'exerçait sur tous les êtres humains vivant sur le territoire de la Savoie, quelles que soient leurs origines et leur nationalité. Son autorité n'était pas ethnique, mais territoriale. Tous ceux qui vivent sur ce territoire qu'il dirigeait sont donc invités à en étudier et enseigner l'histoire.

    La réaction selon laquelle l'origine étrangère excuserait d'apprendre l'histoire de la Savoie me rappelle l'idée que peut-être certains se font: en pays étranger, on reste assujetti à la seule loi de son pays, et non à celle du pays où l'on va. J'ai le sentiment que beaucoup de Français ont ce sentiment totalement erroné. Dès qu'ils sont condamnés dans un autre pays, ils espèrent que le tout-puissant État de Paris les ramènera en France, et les exonérera de leurs péchés. Les touristes français autrefois n'avaient pas bonne réputation, peut-être à cause de cela.

    À vrai dire, cela rappelle aussi l'esprit des colonies. Il est évident que des Français installés en Algérie n'auraient jamais pensé légitime d'apprendre l'histoire de l'Algérie. Par contre, que les Algériens apprennent l'histoire de France, c'est tellement indispensable! C'est la voie du salut.

    François Fillon aurait déclaré que le colonialisme consistait en réalité à partager les cultures. Cela consiste plutôt à imposer la sienne.

    Dans la France républicaine, on dit que l'origine ethnique est sans importance: oui, l'origine ethnique des Français d'origine étrangère est sans importance. Par contre, il est républicain d'aller en Savoie et de faire valoir ses origines ethniques françaises pour ne pas apprendre l'histoire de la Savoie!

    C'est beau, la France.

  • Départ pour l'Ultime Colline (Perspectives pour la République, XXI)

    yellow-sky-no-frame.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Repas enchanté, dans lequel je raconte avoir pris un repas étrange au pays des génies d'Île de France, puis avoir dormi chez leur reine, la belle Segwän. Le lendemain matin, il me fut signifié qu'il était temps de se préparer à partir pour l'Ultime Colline.

    Je m'exécutai. Je me laissai entraîner dehors par le Génie d'or, et les dames nous suivirent. Devant l'entrée, était un des véhicules que j'avais admirés la veille. Il était suspendu au-dessus du sol, et les sièges étaient vides. Le Génie d'or tendit la main, m'invitant à m'asseoir. J'hésitai. Ithälun vint à ma hauteur, me prit par la main, et monta dans le véhicule, me contraignant à la suivre. Lorsque je grimpai dans la voiture, celle-ci oscilla à peine sous mon pied. La dame me montra le siège qui était à sa gauche. Je m'y assis docilement, et elle s'assit à ma droite.

    Le Génie d'or et Segwän levèrent la main, pour me saluer. « Fais un bon voyage, dit Segwän; et n'aie crainte, car Ithälun sera un guide précieux, pour toi, et elle te protègera, autant que ses forces le lui permettent; et elles sont grandes. »

    Le Génie d'or renchérit: « Aie courage, Rémi, car tu as en toi la ressource nécessaire à l'accomplissement de ta mission, et, à côté de toi, une merveilleuse gardienne, comme l'a dit Segwän. Sois plein de confiance en tes forces cachées, car elles se révèleront. »

    Je ne répondis pas, oscillant entre le doute et l'espoir, mais levai la main aussi, pour répondre à leur salut. Or, voici qu'Ithälun ferma les yeux, et murmura quelques paroles que je ne compris pas, la langue m'en étant inconnue. Je crus entendre un chuchotement, dans l'air, en guise de réponse, et un souffle léger me souleva les cheveux. Puis, la voiture sans roues se mit en branle, glissant sur l'air d'abord lentement, puis de plus en plus vite. J'avais le sentiment qu'elle était portée par des êtres que je ne voyais pas, et tirée de même. Un monde de bruissements, de chuchotements, de souffles m'entourait; les esprits de l'air semblaient au bord du monde visible.

    La voiture prit de l'altitude, sans aller pourtant très haut, sans s'élever autant qu'aucun de nos avions ou hélicoptères. Mais le vol en était plus doux, plus souple, moins bruyant, comme si le véhicule flottait, et le parfum d'un air rempli des exhalaisons de la terre, imprégné de végétation, infusé de l'herbe des prairies qui s'étendaient sous mes yeux, m'entrait plus vivement dans les narines que quand j'y marchais à pied, rivé au sol. Peut-être même y avait-il une vague senteur propre à ce réseau de souffles qui nous portaient, et qui était pareille à celle du printemps, à celle des plantes pleines de sève qui s'élancent et s'ouvrent à la clarté céleste pour produire leurs fleurs. Je ne saurais le dire. Il y avait dans cette odeur une qualité indéfinissable.

    La lumière, à cette hauteur, était également plus pure, et les étoiles, que je voyais même en plein jour, comme la veille, me paraissaient plus proches. Le soleil faisait baigner l'air dans une brume d'or, mais n'agressait point les yeux; il était comme bénin, plein d'amour, et dénué de colère, de feu. Sa chaleur était douce. C'était très étrange. Je me sentais comme en plein rêve, et me demandais si je m'étais réveillé, depuis la nuit que j'avais passée dans la maison de Segwän.

    (À suivre.)

  • French genius, Northern mind (Lovecraft)

    supernathorrorinlithpl.jpgH. P. Lovecraft (1890-1937), bien que matérialiste, restait, en littérature, l'héritier du romantisme, et notamment allemand. Il était persuadé que l'aspiration à sortir du réel sensible et à gagner des mondes supérieurs inconnus était liée au tempérament germanique, et expliquait ainsi que la littérature française la manifestât peu: As a matter of fact, the French genius is more naturally suited to this dark realism than to the suggestion of the unseen, since the latter process requires, for its best and most sympathetic development on a large scale, the inherent mysticism of the Northern mind. (H. P. Lovecraft, « Surpernatural Horror in Literature », in Omnibus 2. Dagon and Other Macabre Tales, London, 1987, Grafton, p. 459.) L'esprit latin peut assombrir le réel sensible, lui donner des ténèbres ou de la lumière, mais il ne peut pas y ajouter d'images venues d'ailleurs.

    On pourrait se poser la question en scrutant la littérature de l'ancienne Rome. Et il faut avouer que, lorsqu'elle a été imaginative, elle s'est beaucoup inspirée de traditions étrangères: d'abord, de la mythologie grecque, avec les poètes classiques; ensuite, de ce qu'on pourrait appeler le merveilleux chrétien - et qui, dans les faits, était d'origine juive -, avec la littérature latine chrétienne. Car saint Augustin, par exemple, parle des anges et des démons, ou des anges déchus, et ils sont présents dans le Nouveau Testament. À l'inverse, des philosophes païens tardifs tels que Symmaque tendaient manifestement à l'agnosticisme, affirmant qu'on ne pouvait rien savoir de la divinité ou du monde divin - les chrétiens en disant de nombreuses choses, quoique leur mythologie ne fût pas colorée comme celle des Grecs.

    Les Juifs étaient sans doute plus proches des Romains que les Grecs. Cela peut expliquer le succès des successeurs de saint Pierre à Rome.

    Les Surréalistes, que ne connaissait pas Lovecraft, voulaient affranchir l'imagination; mais, significativement, André Breton se réclamait lui aussi du romantisme allemand, du Second Faust de Goethe, de Novalis - contre la tradition française. Plus tard, la science-fiction a aussi favorisé la liberté imaginative; mais elle fut mort-de-roland-enluminure-extraite-de-la-chronique-du-monde-de-rudolf-von-ems.pnglargement sous influence anglo-américaine.

    L'un de ceux qui sont allés le plus loin dans la création de mondes imaginés, c'est Charles Duits. Or, son père était hollandais, et sa mère américaine.

    Au Moyen-Âge, la littérature française imaginative était sous influence bretonne. Les chansons de geste, pleines de merveilleux chrétien, recevaient encore la fougue des Francs fraîchement convertis au christianisme.

    L'évangélisateur de la Gaule, saint Martin, était un grand visionnaire; mais il était d'origine pannonienne, et, en Gaule, ses visions ne convainquaient pas tout le monde.

    Au dix-huitième siècle, il était admis que les Français n'étaient pas les plus imaginatifs des peuples, mais qu'ils avaient l'art d'accueillir l'imagination des autres et de lui donner une forme apaisée et harmonieuse.

    On pourrait dire que quand ils renoncent à cet accueil, ils n'ont plus beaucoup de ressort. Lovecraft n'a pas tort. Même Hugo, dans ses imaginations, fut sous influence allemande puis anglaise.

    Henry Corbin a beaucoup accueilli les imaginations islamiques perses et chiites. Les rejeter serait une erreur. Les mettre dans une forme accessible est une mission plus appropriée. Charles Duits était un disciple de Corbin.

  • Le repas enchanté (Perspectives pour la République, XX)

    Ce texte fait suite à celui appelé Le Secret du Génie d'or, dans lequel je raconte avoir entendu d'étranges mystères de la bouche du génie de Paris, lorsqu'il voulut se justifier de ne pas m'accompagner jusqu'à l'Ultime edc813c9097eb999b8747822cb6c24dc.jpgColline, où je devais me rendre pour percer le secret de l'Homme Divisé. Il me parla et me déclara que cette voie lui était interdite parce que sa mission était de garder les Parisiens de la furie des éléments, toujours hostiles à cette noble ville, quoique leurs habitants ne le sussent pas.

    Satisfait de cette réponse, je demandai ce que nous allions faire en attendant la nuit. Il me fut répondu qu'elle allait bientôt venir, et qu'il était temps de prendre un petit repas. Ce que nous fîmes.

    De belles jeunes filles nous apportèrent sur un plateau des bols remplis d'une soupe exquise, que je pensai faite des herbes poussant aux abords de la maison. Un breuvage également suave fut versé dans une coupe d'or ciselée, et tendu vers moi. Je la pris, bus et le goût en était savoureux, mais il n'y avait point d'alcool, ce qui me réjouit, car je n'en bois pas. On refusa de me dire de quoi elle était faite. Mais le repas terminé, et quelques propos menus échangés - paroles légères et sans conséquence, non dignes d'être rapportées -, je ressentis de la fatigue, et on m'emmena vers une chambre, où je trouvais un lit muni de draps de satin jaune, et d'un oreiller de velours rouge. Je m'y mis, et m'endormis aussitôt.

    Je fis d'étranges rêves. Il me semblait que de grandes figures me parlaient, mais il y avait aussi des êtres inquiétants, qui ricanaient, et je m'éveillai en sursaut. Je transpirais.

    L'aube paraissait. Je le vis entre les deux pans de la fenêtre de la chambre: ils s'étaient rapprochés, comme pour l'autre, la veille, mais de minces ouvertures, de l'épaisseur d'un fil, laissaient passer la lumière et montraient le jour. J'avais beaucoup dormi. Je me sentais somme toute bien.

    Je demeurai quelque temps dans le lit, ressassant mes rêves puis me promettant d'agir au mieux durant cette journée, prenant à témoin les anges et les dieux. Enfin je me levai, m'habillai, et entrai dans la salle où j'avais laissé mes compagnons.

    Ils étaient toujours là. Ils se tenaient dans trois fauteuils, et étaient immobiles. Ils semblaient ne pas me voir, et pourtant leurs yeux ouverts brillaient. Je crus un instant être face à des statues dont les traits eussent été peints au naturel, et les yeux ornés de pierres précieuses diffusant une fine clarté propre - peut-être contenant une petite lampe, à l'intérieur. Leurs habits me parurent ce matin-là irréels; leurs teintes et leurs formes ressemblaient à celles des statues des dieux de l'Inde, ou à celles des dieux antiques, telles que la science a pu les rétablir. Je me demandai si je n'avais pas rêvé ce qui était arrivé la veille et si je ne m'étais pas simplement endormi dans quelque église, par exemple celle de Saint-Étienne-du-Mont, à Paris, ou bien un temple indien quelconque: j'eusse oublié que j'étais en voyage.

    Mais je me souvins que j'avais quitté le monde ordinaire à Genève, non à Paris, et aucune image d'avion récemment pris ne me restait. Et soudain, alors que mon pas venait de retentir dans la salle, un éclair jaillit des yeux des trois êtres, et ils se tournèrent vers moi, et se levèrent. Ils me saluèrent et m'invitèrent à prendre une collation, ressemblant beaucoup à la précédente, mais cette fois accompagnée de fruits sucrés.

    Je voulus leur demander s'ils avaient passé la nuit sur leur fauteuil immobiles, mais ils me regardèrent sans répondre. « Il est temps de se préparer à partir », dit simplement le Génie d'or. Segwän me regardait intensément. Un peu en retrait, Ithälun attendait.

    (À suivre.)

  • Les élémentaires particules de Michel Houellebecq

    les-particules-lmentaires.gifJ'ai lu, pris d'une soudain curiosité, Les Particules élémentaires (1998), de Michel Houellebecq, que m'avait déjà conseillé à sa sortie un poète appelé Patrice Dyerval; mais j'avais refusé, car les histoires d'atomes et de molécules ne m'intéressent pas, et j'ai renoncé à des études scientifiques à cause d'elles.

    C'est un livre remarquable, en ce qu'il semble exprimer des pensées latentes au sein d'une époque, en ce qu'il semble les transmettre telles quelles, en état de transe: Houellebecq avoue écrire tôt le matin, quand il est encore à la frange du monde éveillé. Il approfondit le monde contemporain vers un monde diffus, et y diffuse une poésie qui le rend désirable.

    Pourtant, il est présenté comme affreux. Et c'est là la force principale du livre: tous les mythes humanistes auxquels la génération précédente a cru, se trouvent laminés, anéantis par la parole qui se déroule selon une logique abstraite - et non selon le désir de croire vrai ce que les autres disent, ou la crainte de les contredire. Dans la première partie du roman on rit bien, en ressentant l'inanité de ces mythes modernes, de ces illusions républicaines et laïques.

    Ainsi les figures consacrées par l'enseignement public sont-elles dissoutes par des fins de phrase inattendues, dans lesquelles une sincérité enfin s'exprime: Au même moment, dans une salle de cours, Annabelle étudiait un texte d'Épicure – penseur lumineux, modéré, grec, et pour tout dire un peu emmerdant (op. cit., Paris, J'ai lu, 1998, p. 89-90). Tout le néoclassicisme républicain détruit en un mot!

    Houellebecq n'hésite pas à parler simplement et naturellement de la culture officielle, et de ses effets: L'agnosticisme de principe de la République française devait faciliter le triomphe hypocrite, progressif, et même légèrement sournois, de l'anthropologie matérialiste (ibid., p. 70). Sous des dehors objectifs, c'est en réalité violent, et contrarie toutes les bienséances interdisant de révéler que la République a favorisé l'agnosticisme et donc le matérialisme. Que l'énumération des défauts retarde le moment où le matérialisme est évoqué, qu'il soit même relativisé par son état d'adjectif qualifiant un substantif savant, donne une force énorme à cette formulation.

    Voici un autre beau passage; il anéantit les nobles valeurs brandies au moyen de mots pompeux et d'une liste bien ordonnée, scolaire: Cependant, le Lieu n'était pas une nouvelle Communauté; il s'agissait – plus 102619-particules3.jpgmodestement – de créer un lieu de vacances, c'est à dire un lieu où les sympathisants de cette démarche auraient l'occasion, pendant les mois d'été, de se confronter concrètement à l'application des principes proposés; il s'agissait aussi de provoquer des synergies, des rencontres créatrices, le tout dans un esprit humaniste et républicain; il s'agissait enfin, selon les termes d'un des fondateurs, de « baiser un bon coup » (ibid., p. 98). La surprise des derniers mots est grande; ce qui précède semble anodin, réfléchi, poli. Ainsi est ruinée toute une rhétorique, à laquelle le peuple croit.

    En outre, le livre présente des relations sexuelles qui, loin d'être émancipatrices, sont généralement décevantes, et ne laissent aucune place aux vantardises indirectes. Les problèmes réels des individus y sont évoqués avec naturel, et viennent détruire la mythologie hédoniste de nos pères. Pis, les effets sur la famille, l'amour et la santé sont dévastateurs.

    Face à cette situation, les personnages ne peuvent pas s'en sortir: ils n'ont aucune chance, nous dit le narrateur. Comme dans un roman de Zola, de Flaubert, ils sont férocement détruits par l'évolution historique. Le récit alors bouleverse, fait verser des larmes.

    Peut-être trop: l'identité des destins des différents personnages est assez grande pour n'être pas crédible.

    La fin du livre baigne dans un mysticisme impressionnant, sur lequel je reviendrai dans un autre article, car il pose des questions qui dépassent les limites d'un roman naturaliste.

  • Le secret du Génie d'or (Perspectives pour la République, XIX)

    vengeful-spirit-fan-art-wallpaper.pngCe texte fait suite à celui appelé L'Ultime Colline, dans lequel je raconte avoir distingué le royaume où vivent les trois dames qui connaissent le secret de l'Homme Divisé, que je devais percer en me rendant auprès d'elles. Je devais y aller en compagnie d'une immortelle qu'on nommait Ithälun, mais le Génie d'or ne m'y accompagnerait pas; et je m'en étonnai auprès de lui.

    - Je le voudrais, répliqua-t-il; mais ne le puis. Car il est des chemins qui me sont interdits, pour des raisons qu'il me peine de dévoiler. S'il advint qu'un trop grand danger vous oppresse, je serai contraint de venir. Mais il me faudra alors le payer cher.

    « Ecoute: j'ai reçu l'ordre de demeurer aux portes du règne immortel - à celles qui le séparent du royaume des mortels, où j'interviens constamment pour régler les affaires trop difficiles pour eux. Je ne puis m'éloigner, et dois rester en compagnie de ma mère, non loin de ce que tu appelles Paris. Si je m'éloignais, il en adviendrait des malheurs, car je maintiens à distance des êtres avides de commander les éléments d'une manière hostile aux hommes, remplis qu'ils sont de haine pour eux, et assoiffés de leur sang. Ils désirent détruire Paris, et on les distingue, au fond des tempêtes, hurlant leur rage, montrant leurs bouches énormes à ceux qu'ils veulent voir y entrer, jetant des éclairs de leurs yeux furieux. Je dois sauver les êtres humains d'eux-mêmes en maintenant la cité sous une bulle, en la défendant contre ces êtres; je dois maintenir à distance des spectres que les hommes eux-mêmes créent, par leur folie, mais sans en être conscients. Le Christ me commande de les épargner de leurs propres péchés et de leurs conséquences, afin qu'ils aient le temps de gagner le ciel et de se repentir. Et mon devoir est de ne pas faire différemment. Or, si je m'éloignais pour te secourir, je ne le remplirais plus, et des désastres pourraient en survenir, car chaque jour, chaque nuit, des Parisiens s'élèvent des vapeurs qui renforcent les êtres odieux qui veulent les détruire. Je suis leur bouclier, et sans moi les traits de ces êtres les consumeraient et les transperceraient - les anéantiraient, les mettraient en pièces.

    « Certes, Ithälun n'est pas dans ce cas; elle est libre, appartient à une classe d'êtres plus élevés. Et elle ne doit que peu aux dieux, contrairement à moi, qui ai commis des fautes que je dois réparer: car c'est en partie moi qui ai créé la situation que je t'ai décrite, et ai permis aux déchets des âmes des hommes de Paris de nourrir les démons et de les renforcer, voire de les créer. Je ne puis t'en dire davantage; mais dans les temps anciens je n'avais pas choisi le bon camp, et dans mon ombre des crimes furent commis. À présent je dois me repentir et payer, mais combien le prix de mon rachat sera grand, si j'abandonne cette tâche qui est une pénitence! Il se pourrait faire qu'il devînt hors de ma portée, et que d'autres sacrifices lui fussent nécessaires, accomplis par des innocents, selon la loi de réversibilité des peines des coupables par le don des martyrs. Le sang des justes alors est une grâce, une puissance par laquelle je puis me libérer de chaînes méritées et m'arracher aux tourments qui les accompagnent. Il est porté jusqu'à moi par des anges, et, dans une coupe d'or, l'essence m'en est donnée - et ma force en est décuplée, par laquelle je puis me délivrer du mal!

    « Ithälun, Ithälun me décrit cette mission qui est la mienne, et me la confie, car elle est une messagère; elle se dévoue pour moi et voici! elle t'accompagnera en mon nom, puisqu'elle peut s'éloigner de la cité des hommes et gagner le monde où se résoudra l'énigme de l'Homme Divisé - et où tu dois donc te rendre avec elle.

    - Ô Génie d'or! j'avoue peu comprendre tes paroles, m'écriai-je. Mais je comprends que je dois agir comme tu me le demandes, et ainsi ferai-je, puisqu'aucun autre choix n'est possible à l'homme de bien. Mais pourrai-je rentrer ensuite parmi les miens - parmi les mortels, dont je suis issu?

    - Oui, répondit le guerrier étincelant. Tu pourras rentrer, quand tu auras consulté l'oracle du Temple de l'Ultime Colline, comme nous l'appelons. Quand tu auras rencontré les trois dames mystérieuses qui connaissent le secret qu'ici nous avons perdu, tu pourras t'en retourner parmi les tiens, parmi les mortels dont tu es issu. »

    (À suivre.)

  • L'Ultime Colline (Perspectives pour la République, XVIII)

    Flying_Car_by_husseindesign.jpgCe texte fait suite à celui appelé Les Véhicules volants, dans lequel je raconte m'être extasié devant des véhicules qui avançaient au-dessus du sol sans moteur ni ailes et avoir demandé au Génie d'or (qui m'avait enjoint à scruter l'horizon occidental pour trouver une mystérieuse Ultime Colline), quelle était la nature de ces étranges voitures.

    Le Génie d'or demeura un moment silencieux. Était-il déçu que je n'eusse pas cherché davantage ce qu'il m'avait montré à l'horizon? À la fin, il dit: « Ce sont des véhicules que nous utilisons, et que tu pourras emprunter lors de ta mission. Ils fonctionnent au moyen d'une énergie mystérieuse que nous appelons l'anha, et qui est celle qui fait croître les plantes. Nous l'en avons arrachée et soumise à notre volonté, et elle peut jusqu'à un certain point soulever nos véhicules, voire nous-mêmes, dans les airs. Cette sorte de feu qui ne consume rien et diffuse une étrange et douce odeur est un don précieux des dieux, qui nous en apprirent les secrets; un jour peut-être les hommes mortels le connaîtront aussi, et leur science fera alors d'immenses progrès, car la maîtrise de cette force est de celles qui ne vicient pas l'air, ne le remplissent point de cendres. Aucun son important n'en sort, si ce n'est un léger souffle, un murmure curieux, qui est le langage des êtres qui vivent dedans, et que l'œil mortel ne voit pas. Toutefois, ô mon ami, as-tu trouvé ce que je voulais que tu cherches? »

    Faisant tourner ses mots dans ma tête, je me rendis compte que j'avais brièvement été surpris du silence avec lequel ces véhicules glissaient dans l'air, comme s'il se fût agi d'un rêve; et quelques secondes après le passage du second véhicule, un flux curieux, sentant la fleur, était parvenu jusqu'à mon nez.

    Je songeai aussi à l'éclat doux de la carrosserie - si on peut la nommer telle -, pareil à celui de l'argent, mais qu'on n'eût pu croire froid et dur, et qui semblait palpiter d'une certaine chaleur.

    Puis je me repris, et reportai le regard vers l'horizon occidental. Je me concentrai, et vis, à la fin, derrière une brume bleue, une élévation singulière, dont la forme arrondie suggérait un dôme, ou la partie supérieure d'une énorme planète. Là, compris-je soudain, devais-je me rendre: là attendait-on que je me rendisse! Là était le secret de la réunion des Trois, et le retour à la vie de l'Homme Divisé, et donc, le salut du royaume enchanté, où je me trouvais, et la fin du danger qui le guettait. « Est-ce là? » demandai-je en connaissant la réponse. « Oui, me répondit le Génie d'or. Oui, c'est là; tu sais; tu as vu. Il faut que tu t'y rendes.

    - Seul?

    - Avec toi se rendra celle qui t'a accueilli dans son navire, ô Rémi: Ithälun la belle, ma fidèle amie, revenue dans notre règne pour t'aider à surmonter tes épreuves. »

    Je levai les yeux vers la guerrière étincelante, et, aux mots du Génie d'or, elle reluit de plus belle, faisant rayonner d'elle une clarté étonnante, et sa chevelure même me parut de lumière, et ses yeux pleins d'étoiles.

    « Quand partons-nous? demandai-je, rendu courageux par l'abord de l'immortelle.

    - Ah! fit le Génie en riant. La beauté d'Ithälun t'impressionne, et, peut-être, tu as hâte de te retrouver seul avec elle. Mais ne t'y trompe pas: elle ne sera à tes côtés que pour te guider vers ta mission. Crains sa force, qui peut t'abattre d'un seul coup de poing – bien qu'elle ait les doigts fins, et légers, et transparents. Elle t'aidera dans les périls qui t'attendent, et à passer les gouffres qui s'étendront sous tes pieds. Et voici que vous partirez dès demain, à l'aube, et qu'il faudra que d'ici là, tu te sois bien reposé.

    - Mais je ne comprends pas, dis-je; pourquoi ne viens-tu pas avec moi?

    (À suivre.)

  • Paul Valéry régionaliste parisien

    monsieur-teste_couv.jpgQuand j'étais jeune, j'aimais beaucoup Paul Valéry. À vrai dire, j'ai commencé par le détester, parce que son style précieux imitait les anciens sans entrer dans des figures mythologiques concrètes. Mais j'ai découvert sa poésie, et la vivacité de ses symboles, de ses tableaux, m'a plu.

    Je restais néanmoins sceptique face à son intellectualisme extrême, et ne les lui concédais qu'en me souvenant que j'appréciais l'allégorie médiévale pour la vivacité de ses êtres étranges.

    Mais un jour, je cessai de le lire. Et quand, un autre jour, un ami m'offrit son Monsieur Teste, je le plaçai dans ma bibliothèque et ne l'ouvris pas.

    Tout finit par s'épuiser, même une bibliothèque. J'ai donc récemment ouvert le livre, intrigué par la tentative de son héros de cerner les lois de l'esprit. Et mon impression est redevenue la première que j'ai eue: notre digne auteur s'efforce de percer les mystères de l'âme en n'utilisant que des concepts abstraits, en n'utilisant que l'intellect. Cela le conduit à adopter un style précieux, souvent joli, souvent artificiel. Un style parisien, en somme: la rue de Rivoli, c'est joli, mais artificiel.

    Et que Valéry, malgré ses origines sétoises voire corses, s'y fût soumis m'a sauté aux yeux dans un passage où il dévoile effectivement son régionalisme parisien: Telle réponse, tel mouvement, telle action de notre visage, qui sont à Paris les effets instantanés de nos impressions, ne nous sont plus si naturels quand nous sommes retirés à la campagne, ou plongés dans un milieu suffisamment écarté. Le spontané n'est plus le même. (Paul Valéry, Monsieur Teste, Paris, Gallimard, 1946, p. 80-81.)

    Avec un peu de recul, une idolâtrie de Paris moins marquée, il aurait pu facilement s'apercevoir qu'il avait perçu l'action du génie du lieu sur l'instinct. Mais en opposant Paris à la campagne, il reste bloqué, dans sa recherche, sur la doctrine classique qui fait de Paris un lieu flamboyant et du reste du monde une sorte de vide étrange. Flaubert, dans Madame Bovary, s'est moqué de cette idée. Mais la fin du dix-neuvième siècle l'a consacrée, a ramené le classicisme de Louis XIV, dont du reste Valéry était un admirateur secret: il cite surtout Racine, son modèle.

    La vacuité de son mode d'expression apparemment joli, se manifeste si on se demande de quoi le milieu est écarté. Qu'en est-il en effet à Lyon, à Perpignan, à Chambéry, à Bourges? Sont-ce là des lieux écartés? Non; mais ils ont leur génie propre, et la spontanéité n'y est pas la même. C'est si vrai que Rousseau, voulant s'attaquer au centralisme monarchique, déclara que la république devrait n'avoir qu'une seule ville, ou autant de capitales qu'il y a de villes: le modèle étant la république de Genève. Pour le créer paul_valery1.jpegartificiellement, les républicains français ont fait comme si Paris était la seule ville digne de ce nom en France, et Valéry entre spontanément dans cette fiction, ne parvenant pas à maîtriser ses pensées au-delà de l'instinct.

    Rousseau était déjà romantique, et il défendait le fédéralisme; mais on l'a ramené vers le classicisme, et la France a cessé d'évoluer.

    Tant qu'on n'aura pas changé de fiction officielle, je ne sais pas si l'esprit pourra être assez libre pour aborder la question du génie du lieu. Il y aura toujours la spontanéité parisienne, prétendue tellement plus vraie que les autres, et celle de la province, bien sûr factice. Le chauvinisme, en effet, peut faire croire que le naturel n'est que parisien, que le génie de Paris et Dieu se confondent. Le centralisme tend à répandre cette croyance comme si c'était une vérité.

  • Une sixième république pour la route

    Viktoria_Siegessäule.jpgRevenant d'Espagne, et conduisant de longues heures, j'étais content de retrouver une radio française, et c'était France-Inter. On avait invité des hommes politiques qui débattaient pour savoir s'il fallait faire un gouvernement d'union nationale. Un dit oui, un dit non, et le troisième veut une Sixième République.

    Au bout de six, est-ce qu'il n'y aurait pas un problème? Pourquoi une, ou au moins trois, n'ont-elles pas suffi? Si la république est une chose naturelle en France, pourquoi en faudrait-il une sixième, une septième, une quinze millième? C'est comme les suites des films: au-delà de cinq, qui va encore les voir?

    J'ai eu le sentiment qu'on parlait de la république d'une façon incantatoire. Je lisais la grande épopée républicaine qu'est la Pharsale de Lucain (39-65), et je mesurais l'abîme qui séparait une foi républicaine antique de l'incantation française: je me demandais s'il était franchissable. Il était tellement énorme.

    Pour Lucain, la république était la liberté parce que le Sénat gouvernait en dernière instance. Mais le Parlement en France n'a jamais gouverné de façon convaincante, et qu'il y ait deux chambres d'emblée marque qu'on est loin de la Rome antique, car elles viennent du modèle anglais. Or, il s'agit d'une monarchie.

    Quand on entrait dans le Sénat antique, il fallait effectuer une cérémonie religieuse: il y avait un autel, et des sacrifices à offrir à la déesse de la Victoire. C'était la garantie du triomphe du droit, en théorie. On s'exprimait sous l'œil des Dieux.

    Les chrétiens ont fait supprimer l'autel par l'empereur: le Sénat devenait laïque. Grâce à eux, et non, comme certains le prétendent, contre eux.

    Mais dès lors le Sénat a perdu le peu d'éclat qui lui restait, et l'empereur a gardé seul son aura. Avant qu'il ne la perde à son tour.

    Victor Hugo, dans Quatrevingt-Treize, a essayé de montrer que l'Assemblée nationale, à l'époque de la Convention, était traversée par un souffle divin. C'était réellement ressusciter l'ancienne république de Rome. 2013-04-27-le-serment-du-jeu-de-paume-le-20-juin-1789-jacques-louis-david-carnavalet-2.jpgMais qu'en reste-t-il? Le Parlement non seulement n'a plus de pouvoirs, mais de surcroît personne n'en attend plus rien, car même sous la Quatrième République, le pouvoir qu'il avait ne semblait pas réellement représentatif. Il n'incarnait aucunement le génie de la France, à travers le peuple.

    En effet Lucain croyait au génie de Rome au sens littéral: c'était une déesse, qui s'est dressée contre César au moment où il a attaqué Pompée et qu'il a rejetée, d'une façon sacrilège. Cette mythologie est bien perdue. Même celle de Hugo, plus légère, est dissoute. On ne voit dans les députés qu'une occasion d'exécuter la volonté de leurs clients, et le Parlement comme un rapport de force, un moyen d'imposer sa volonté particulière.

    Joseph de Maistre l'avait prévu, quand il avait dénoncé le caractère abstrait de la représentativité du Parlement. Parfaitement au fait des croyances antiques, ne les édulcorant, ne les niant pas comme avait fait Voltaire, il savait ce que signifiait le génie national. Mais il savait aussi que, en 1791, ce n'était pas un acte de foi bien sincère, que cela relevait de l'imitation, et qu'on voulait surtout ramener le vieux décor.

    Que Michelet, un peu plus tard, ait assimilé ce génie national aux forces de création de l'univers, de façon démesurée et déraisonnable, achève de montrer que la conscience antique était perdue. Car chez Lucain, de façon plus réaliste, César en appelle aux dieux contre le génie de Rome: il pouvait y avoir conflit. Les deux ne se confondaient pas. La Fortune et le génie de Rome pouvaient se combattre.

    Les anciens, comme les chrétiens, savaient qu'il existait une différence entre le dieu d'une cité et celui du cosmos. Mais la confusion moderne, qui refuse d'entrer dans le détail des mythes, ne veut regarder qu'un être divin abstrait, qui dans les faits ne renvoie à rien. Qui peut croire que la France est plus en phase avec lui qu'un autre pays? C'est arbitraire: c'est évident.

    Il faut donc respecter mieux les génies des peuples, et créer une Confédération gauloise qui abandonne l'illusion d'une France en phase avec l'univers. Un système vivant, souple, épousant les génies des lieux, est ce qui est nécessaire. Même le maintien d'une cohérence d'ensemble ne néglige pas l'éventuelle grandeur d'un génie national global. Le fédéralisme est aussi le moyen de mettre fin à un nationalisme désuet.

  • Reconnaissance d’État en matière d'Histoire

    jean-paul-sartre.jpgQue l'esprit de la religion d'État n'ait pas réellement disparu même dans les pays à prétention laïque est attesté par l'idée qu'un État puisse valider ou non une vision historique, dire celle-ci juste, celle-là fausse. En effet, la religion d'État comprenait bien une part historique: elle imposait l'histoire sainte comme authentique. En un sens, la poursuite de cette méthode crée une histoire sainte d'un nouveau genre, sans supprimer le concept. Sartre même s'en moquait, dans Les Mots: il ironisait sur l'histoire sainte de la République, réputée avoir créé la liberté en supprimant les rois et les empereurs - et voici que maintenant tout allait bien.

    La laïcité, ici, n'est pas dans l'absence d'intervention de l'État dans le travail ou l'expression des historiens, puisqu'elle a lieu, mais dans la prétention à la Science par suppression notamment du merveilleux. L'histoire d'État ne traduit plus dès lors la neutralité, mais le scientisme, le positivisme – le matérialisme. Même si elle ne se dit pas athée, elle affirme que les faits doivent être compris sans dieu, et donc, elle promeut l'athéisme.

    Néanmoins, c'est assez illusoire, car si la République est la liberté apportée au peuple contre la tyrannie, on est déjà dans le mythe: il suffit d'être attentif aux personnifications. Car qui peut apporter la liberté si ce n'est une personne? On retombe sur l'idée d'une nation qui est un être spirituel distinct. Elle n'est simplement pas assumée par des historiens qui essaient de faire passer, jusqu'à leurs propres yeux, leur sentiment républicain pour un concept scientifique: ils ne veulent donc pas de merveilleux franc, visible, et passent par des personnifications abusives dont ils minimisent la portée (si même ils en sont BIO018_1.jpgconscients) - et le font d'autant plus qu'ils les reprennent, souvent, de leurs aînés, et qu'ils les assimilent, ainsi, à des évidences, à des faits objectifs: si grande est l'illusion que peut à cet égard donner la tradition! Mais, à l'origine de cette tradition, il y avait bien la mythologie républicaine de Hugo, de Michelet.

    On peut me dire que cela n'existe pas, que l'histoire enseignée sous l'égide de l'État reste scientifique et ne contraint pas au nationalisme. Mais je suis sceptique sur le droit qu'aurait un historien de collège de raconter à ses élèves que la Savoie a beaucoup perdu à se rattacher à la France. D'ailleurs, en quoi raconter l'histoire de la France est plus scientifique que de raconter l'histoire de la Chine? La science se fonde sur une raison à vocation universelle. Si on raconte l'histoire de France en France, c'est bien mû par un sentiment national, qui n'a rien de scientifique, qui émane du sentiment personnel, de la religion privée. On le fait parce qu'on croit à la France.

    À la rigueur je n'y suis pas opposé; mais en ce cas il faut l'assumer.

    Mais si on l'assumait, peut-être, la neutralité obligatoire de l'État détacherait l'enseignement de celui-ci et autoriserait les professeurs à s'opposer aux croyances des classes dirigeantes sur la grandeur de la France et la divinité de la République, en racontant tout autre chose...

    Il y a là une certaine inconséquence. D'ailleurs, même l'idée que l'histoire doit se passer de dieu nous rappelle que selon Charles Duits, l'athéisme et le matérialisme reviennent à vouer un culte au Dieu sans Tête: on place dans la matière aveugle et stupide l'origine de l'évolution historique.

    Toute orientation préétablie rompt le principe de neutralité. Il n'existe pas d'histoire neutre. Les historiens doivent donc être libres, et l'éducation à l'histoire se faire par l'exposition de plusieurs explications possibles, non par celle d'une seule explication présentée comme absolument vraie - soit au nom de la Bible, soit au nom de la Science. L'élève seul peut choisir.

  • République française, Confédération gauloise

    320px-Marcus_Porcius_Cato.jpgFlaubert critiquait, dans sa correspondance, l'idée que la République fût un absolu: pour lui elle ne l'était pas plus que la Monarchie – et n'était qu'une forme adaptée à son temps. Un temps nourri de tradition classique, dans laquelle la république était glorifiée. On se référait à Caton, à Pompée – aujourd'hui complètement oubliés. La France n'est plus marquée comme autrefois par la culture antique.

    Les dirigeants semblent s'épuiser à réveiller sans arrêt le mot de république, dont le sens devient toujours plus diffus, et se confond toujours plus, dans le peuple, avec la France. La république apparaît souvent comme une manière de bénir cette dernière, de la dire juste et bonne. Mais quant à ce que le terme recoupe concrètement, qui s'en souvient?

    Il ne se confond pas même avec la démocratie, puisque, pour l'unité de la République, il semble autorisé d'imposer à une partie du peuple une culture qu'il n'aurait pas spontanément. En effet, c'est l'argument donné pour justifier le caractère national des programmes d'enseignement. Mais je ne sais si cela a un sens. Car si la nation est une réalité, elle unit déjà les gens, et donc, si on laissait les familles libres de choisir leurs écoles, leurs professeurs, leurs programmes, la nation apparaîtrait d'elle-même dans la cohérence des choix; et la démocratie n'empêcherait pas du tout l'unité de la république.

    Mais, au fond, on sait très bien que des différences se feraient jour, et qu'on serait contraint d'accepter, non une dissolution, comme on veut le faire croire, mais un régime fédéral. La cohérence ne pourrait pas exister au même degré. On sait bien que si en France la démocratie était pleinement opérative, la république d'origine romaine devrait faire place à une Confédération gauloise.

    Ceux qui craignent ou feignent de craindre la dissolution sont souvent dans le simple cas concret de détester l'idée d'une confédération, parce que leur modèle est l'ancienne Rome, et qu'ils se rêvent à la tête d'un empire universel, non à celle d'un ensemble populaire, composite et vivant - d'une réalité ordinaire, délestée de ses fétiches glorieux.

    Pourtant la politique gagnerait, contrairement à ce que certains prétendent, à être plus réaliste, à s'insérer dans le réel normal des vrais gens. Les problèmes de la France, et le mécontentement populaire, viennent de ce que, à Paris, on adopte la posture des civilisateurs galactiques, et qu'on oublie les effets sur le peuple de ces hautes mais irréalistes visées.

  • La République et les symboles

    collier-reine.jpgLes hommes politiques, et les philosophes qui les relaient, en France, ne cessent d'évoquer les symboles, vaguement conscients qu'ils donnent une direction morale au peuple. Ils en créent, en célèbrent, mais cela ne marche pas vraiment, car un symbole authentique ne naît pas de l'intellect et de buts matériels, tels que la paix civile ou la réussite économique, mais des profondeurs de l'âme; et, quand la culture est assez brimée pour interdire ce qui émane des profondeurs de l'âme de se manifester, il naît des événements eux-mêmes. Finalement, dans la culture postclassique du dix-huitième siècle, un grand symbole fut le Collier de la Reine. Dans la France d'aujourd'hui, le Coiffeur du Président est sans doute devenu aussi un symbole. (C'est ce qu'on appelle un détail qui tue.)

    Le classicisme rejetait ces faits ou objets matériels qui faisaient sens, parce que, pour lui, la matière ne faisait jamais sens. Ainsi, lorsque Victor Hugo, dans ses drames, a parlé de fenêtres, il a choqué. Mais le symbolisme n'est pas l'allégorie, et il ne devrait pas pouvoir, non plus, s'appuyer sur des figures rebattues, issues des mythes antiques ou de la Bible - et dont on a expliqué la signification d'un milliard de façons, de telle sorte qu'on les a vidées de leur vie, de leur force.

    Le symbole est bien un fait porteur de sens, de force, d'esprit. D'une certaine manière, l'atome est un symbole, car on projette sur lui une puissance causale, ou du moins on l'a longtemps fait. Le gène est un tel symbole, et c'est pourquoi certains croient voir Dieu dans l'acide désoxyribonucléique, ce qui donne lieu à toute une littérature, à une science-fiction dont le principe est d'ériger en symboles les éléments découverts par les instruments de la Science. De façon assez illusoire voire hallucinatoire, à vrai dire, mais là n'est pas le problème.

    Le génie authentique est celui qui, à une force spirituelle, donne une forme accessible, et sait voir, dans certains faits, une force spirituelle. C'est à cause de cela que Baudelaire faisait de Joseph de Maistre un voyant quand il faisait de la révolution française un symbole. Quand Hugo faisait de la machine le symbole du progrès, Baudelaire était moins enthousiaste. Mais rejeter la machine du monde des symboles n'en demeure pas moins une erreur, car elle est bien le symbole de quelque chose, le revêtement d'une force cachée. C'est alcasans_head7.jpglà la légitimité de la science-fiction, qui du reste n'exclut pas que la machine soit assimilée au diable, même si beaucoup veulent absolument que la science-fiction ne parle jamais d'êtres spirituels ou mythiques. Tolkien faisait bien habiter les machines par l'esprit du malin, et son ami Lewis l'a formalisé dans un roman (That Hideous Strength) au sein duquel une machine faisant survivre artificiellement la tête d'un gourou énonce d'horribles oracles en fait prononcés par l'Esprit infraterrestre.

    Cette imagination mythologique étant interdite au fond en France, les informations, dans la culture populaire, deviennent des symboles. C'est ce que ne distinguent pas les hommes politiques qui, étant de culture classique, nagent dans les abstractions, restreignent les symboles à des allégories et à des constructions intellectuelles, et ne saisissent pas - pas plus que Louis XVI celle du Collier de la Reine - l'importance du Coiffeur présidentiel. Ils méprisent, comme la critique qui blâmait Victor Hugo, les objets matériels auxquels on donne sens, car pour eux ils n'en ont aucun, et le peuple qui leur en donne un est stupide. Jacques Chirac, visitant le musée des Arts Premiers, s'intéressait aux pouvoirs magiques des fétiches; peut-être qu'il avait encore quelque chose de romantique, qui s'est complètement perdu depuis.

  • Le mystère des plateaux d'argent (perspectives pour la République, XXVI)

    Graal-détail.jpgCe texte fait suite à celui appelé Une Cité végétale, dans lequel je racontais être entré dans une cité mêlée au végétal, et même faite entièrement de végétal, dont jusqu'aux pierres étaient imprégnées de fibres vivantes.

    La végétation qui recouvrait tout n'était point envahissante, mais pareille à un tapis moelleux, et luisant, rappelant les jardins artificiellement créés par les hommes. Certaines parties rappelaient, peut-être, les jardins à la française, mais le jardin anglais et, plus encore, japonais, on s'en doute, étaient mieux représentés. Toutefois il m'arriva de me demander s'il ne s'agissait pas d'une tapisserie jetée sur le sol et créée par des géants, tant c'était un paysage irréel.

    Mais le paysage, que je connus plus largement par la suite, ne fut pas le plus beau de cette visite. Dès que nous fûmes entrés dans la maison, la dame nous fit étendre sur des couches d'un gazon doux et tiède, parsemé de fleurs odorantes, et s'y trouvaient des coussins d'une matière que je ne saurais définir, rappelant la soie. Alors les trois êtres me regardèrent, et attendirent; ils semblaient attendre que je parlasse. Mais je ne savais que dire. Je craignais de poser des questions stupides.

    Soudain, une porte s'ouvrit. Et voici! trois jeunes filles d'une merveilleuse beauté s'avancèrent, chacune portant un plateau d'argent. Trois jeunes hommes tout armés les suivaient, portant des flambeaux.

    Sur le premier plateau était une coupe d'or ciselée, sertie de pierres précieuses; et son contenu jetait une grande clarté. Sur le second plateau était une épée brillante, dans un fourreau d'ivoire, où étincelaient de l'or, des diamants et des perles; au pommeau de l'épée était un splendide cristal vert.

    Sur le troisième plateau était un cœur palpitant, rouge et clair, et comme laqué, mais se mouvant aux lueurs qui l'entouraient.

    J'étais stupéfait. Les six jeunes gens passèrent devant moi sans que j'osasse dire un mot.

    Je me demandais à qui avait appartenu ce cœur, et s'il était encore vivant, puisqu'il battait encore. Et si l'épée lui appartenait aussi, et la coupe. Mais aucune question ne sortit d'entre mes lèvres sèches. Les six jeunes gens passèrent, et disparurent par une porte. Les trois êtres qui m'avaient amené me regardaient, et regardaient aussi la porte laissée vide par où s'en étaient allés les six jeunes gens, et ne disaient rien. Segwän soupira et alla fermer cette porte qu'ils avaient empruntée.

    Elle revint, s'assit, et fixa sur moi son regard. J'en fus extrêmement embarrassé. Je baissai les yeux. Quand je les relevai, elle regardait ailleurs, par la fenêtre: elle s'était rouverte, et l'on voyait les collines verdoyer. Des formes étranges passaient sur l'herbe, comme des voitures, mais auxquelles je ne vis aucune roue. Des êtres merveilleux, de la race de Segwän et de son fils, y étaient assis. Je n'aurais su dire si elles glissaient sur ou au-dessus du sol, ou si leurs roues m'étaient cachées. Mais je songeai à nouveau aux six jeunes gens. Et je murmurai: « Mais qu'est-ce que cela veut dire? »

    Le guerrier d'or me regarda et dit: « Écoute, Rémi, je m'appelle Solcum, et l'on m'appelle fréquemment le Génie d'Or. Tu es ici dans un royaume perdu, demeuré de temps anciens, et pur. Il est en danger, parce qu'un homme a été divisé en trois: nous n'avons gardé de lui que sa coupe, son épée et son cœur. Et le secret de leur réunion doit être retrouvé. »

    Je murmurai encore: « Mais qui le connaît? Et quel rapport avec moi?

    (À suivre.)

  • Jean-Paul II à Jerez

    catedral-de-jerez-de.jpgJerez de la Frontera est une ville d'Andalousie de la province de Cadix, en Espagne, et elle possède une cathédrale dans laquelle une chapelle est consacrée à Jean-Paul II. Cela m'a surpris, car, en France, le catholicisme est essentiellement une cristallisation du vieux temps: la créativité y est invisible. En Espagne, on continue à développer la religion, et à créer des figures vénérables. Des artistes du vingtième siècle ont imité l'art classique pour bâtir des retables à l'ancienne, et on honore notamment les saints prêtres martyrs de la guerre civile (qui donnent sans doute un autre visage, plus nuancé pour ainsi dire, à celle-ci et au camp républicain que celui qu'on donne en général en France).

    Mais le plus étonnant est que, à l'extérieur de la cathédrale de Jerez, sur la place publique, on trouve aussi une statue de Jean-Paul II. Or, en France, c'est interdit. On autorise la statue et donc la vénération imprégnée d'esprit sacré de Jules Ferry, mais pas celle de Charles-Joseph Wojtyla.

    À vrai dire, je ne suis pas, moi-même, ravi en extase face à la figure de ce noble pape, et je veux bien reconnaître que le catholicisme a une tendance fâcheuse à vénérer ses clercs, c'est à dire à se vénérer lui-même. S'il parvenait à canoniser de simples particuliers, il se montrerait plus créatif. L'Église pourrait par exemple béatifier des écrivains laïques qui ont chanté sa gloire et celle de ses Pères, tels Joseph de Maistre et Jean-Pierre Veyrat. Mais voyager en Espagne et en particulier en Andalousie n'en montre pas moins une façon d'aborder la religion totalement différente des pays du nord. En Espagne, notamment du sud, la tradition est sacralisée, et continue de vivre, quoique sans doute de façon moins glorieuse qu'autrefois. La situation est la même qu'en Asie.

    Quand j'entends dire, par certains, que l'art baroque leur déplaît, je me demande ce qu'ils peuvent intégrer de la culture de l'Espagne ou de l'Allemagne catholique, ce qu'il leur reste pour apprécier une large partie de l'Europe, dont au fond la Savoie fait partie. Car elle aussi a cultivé l'art baroque.

    Je ne sais pas si une Savoie non soumise au régime français ferait comme l'Espagne méridionale, - ou comme la Catalogne, qui a essayé de concilier, avec Gaudí et Verdaguer, la modernité et la tradition, le romantisme et le catholicisme, - ou simplement comme la France, qui a essayé de créer une modernité non catholique. La troisième possibilité est douteuse. Car, à cet égard, durant le vingtième siècle, après son annexion, la Savoie n'a fait qu'imiter platement la France, et on ne peut pas dire qu'elle ait été à la pointe par exemple du mouvement surréaliste.

    Néanmoins, après l'effervescence issue de l'instauration de la République, en 1870, th.jpgla France semble aujourd'hui à bout de souffle. Elle ne cesse de ressortir les mêmes concepts, les mêmes icônes, bloquée en quelque sorte sur Jules Ferry. Je me dis qu'au moins Jean-Paul II est une figure plus récente, c'est à dire plus moderne.

    Est-ce que le régime de la laïcité interdirait aussi d'ériger une statue de Pierre Teilhard de Chardin, sur la place publique? Le doute qu'on peut en avoir a un côté tragique, car il est pour moi le grand homme dont le souvenir peut redonner à la France contemporaine un souffle nouveau, des perspectives encore inexplorées, et fructueuses. Il est celui qui a donné sens à l'humanisme progressiste hors du matérialisme historique, qui est désormais périmé, et il est donc celui par qui les valeurs européennes peuvent retrouver une vie.

  • Une cité végétale (XXV)

    lothlorien_by_cg_warrior-d1ewk6h.jpgCe texte fait suite à celui intitulé Le Village champêtre, qui évoquait ma découverte, au-delà d'une grotte, alors que j'y étais guidé par une dame appelée Segwän, d'un village champêtre.

    La dame nous fit entrer dans sa maison. Je remarquai alors que ce que j'avais pris du dehors pour de la pierre n'en était pas; les murs étaient en bois, mais d'un bois dur et lisse, comme de la pierre. Mais j'eus une autre surprise quand je m'aperçus qu'ils étaient enracinés dans le sol et étaient comme l'intérieur d'un arbre énorme, dont le tronc se fût évidé sans qu'il mourût, qui eût étiré et déroulé son tronc pour abriter des êtres. Et les fenêtres étaient des failles dans l'étendue lisse et unie de ce tronc déroulé, et ce n'était point du verre, qui les protégeait, mais une fine membrane végétale, transparente et claire, semblable au pétale du lys, mais plus fine encore. Et ce qui m'émerveilla davantage, s'il est possible, ce fut les lampes - pour certaines, allumées. Car elles étaient engoncées dans des branches longeant la paroi, comme si elles en fussent nées à la façon de fleurs, ou de fruits. Et elles étaient semblables à des globes lisses. Essentiellement blanches et jaunes, elles pouvaient aussi, selon les endroits, être rouges, bleues et violettes.

    Dans ce pays étrange les fleurs et les fruits luisaient, et on s'en servait comme de lampes!

    L'ensemble faisait presque comme un arc-en-ciel, car les couleurs du spectre étaient toutes présentes. Des nuances de bleu, de rouge, de jaune étaient visibles, et le blanc même était tantôt cristallin et pur, tantôt tendant au beige, et cassé. J'en étais ébloui.

    Les habitants de cette ville s'étaient-ils construits leurs maisons en dirigeant les arbres et en développant la lumière que captent leurs fleurs, et qui leur donne leurs couleurs? Comment eussent-ils fait une chose pareille? Lorsque je le leur demandai, la royale Segwän sourit et dit: « Mais le plus simplement du monde: en captant la clarté des astres! Comme vous captez des vents dans des voiles, nous attrapons les rayons des planètes et les enfermons. Les arbres nous y aident, car ils servent d'intermédiaires. Ils sont nos instruments. Nous leur en sommes infiniment reconnaissants. Car ils comprennent ce que nous leur disons, et ils sont nos amis, autant que nos serviteurs: ils nous sont pareils à ce que sont pour vous les animaux domestiques. »

    J'avoue n'avoir pas bien compris ce qu'elle me disait. Mais ce que je vis ensuite ne l'en confirma pas moins. Car quand j'entendis cette noble dame prononcer des mots dans une langue étrange, qui m'était inconnue, j'eus la surprise de voir plusieurs branches apposées à la paroi frémir, et les lampes qui étaient au bout commencer à scintiller.

    Plus tard, me confirmant l'esprit présent des arbres, à un autre mot de la dame une fenêtre se ferma complètement, non par un volet posé à l'extérieur, mais par le rapprochement des bords, et par l'union des parties qui dans la paroi lui servaient de cadre. Je ne doute donc pas que les êtres qui m'avaient invité dans cette cité étrange commandaient aux arbres et avaient le pouvoir d'éveiller leur âme endormie.

    Certainement, il devait en être ainsi des bêtes, pensai-je; et j'eus l'occasion, ultérieurement, de le vérifier. Je me demandai s'ils avaient ce pouvoir aussi pour les pierres, les rochers. Mais il me fut difficile, pour le coup, de le vérifier, car au cours de mon voyage, je ne vis que rarement des rochers nus. Tout était recouvert d'une nappe végétale, au moins sous la forme d'une mousse épaisse, et les quelques roches nues que je vis étaient traversées de racines et ne semblaient que des noyaux servant de bases aux arbres les plus imposants, dont le tronc même paraissait le plus minéralisé, le plus proche de la pierre. Il s'agissait des plus anciens, assurément. Ainsi, même ce monde fabuleux était soumis à l'évolution générale de la Terre, qui est celle de la minéralisation; mais elle le faisait infiniment plus lentement que les parties que je connaissais, et où vivent les mortels. Ce monde semblait le souvenir d'une époque immensément reculée, et dont bien des historiens à vrai dire doutent.

    (À suivre.)

  • Michelet est-il un créateur de mythes?

    jules-michelet.jpgPierre Albouy, dans son livre Mythes et mythologies dans la littérature française (1969) présente Jules Michelet (1798-1874) comme un créateur de mythes parce qu'il assimile le Peuple à Dieu et Dieu à Prométhée, puis fait de Jeanne d'Arc et des révolutionnaires de 1789 des représentants de ce Peuple. Mais je ne crois pas que cela suffise pour créer une mythologie. Cela me paraît léger.

    Michelet semble simplement utiliser des figures de rhétorique pour exprimer ce qu'il aime. Que ces figures soient pleines de feu ne transforment pas cet orateur en poète épique. Si seulement, à l'exemple de Lucain, le poète romain aussi grand orateur, il avait inséré des visions d'entités supérieures ou l'oracle d'Apollon et des morts, dans son texte! Mais si Lucain a bien touché, lui, à la mythologie, Michelet est resté en deçà.

    Rappelons que Lucain a fait un poème épique sur la guerre civile entre César et Pompée, dans laquelle il présente le premier comme orgueilleux et impie, le second comme bon et loyal. Il fait avoir au premier la vision du Génie de Rome, une femme portant des tours sur sa tête, qui lui interdit le passage du Rubicon, et au second un rêve visionnaire, dans lequel sa première femme, fille de César, lui annonce qu'il va bientôt mourir. Elle-même vit dans le royaume de Dis, comme dit le poète.

    En outre, Lucain évoque l'oracle de Delphes et la prise de possession de la Pythie par Apollon, d'ailleurs d'une manière assez terrible, puisque cette prise de possession entraîne la mort de la jeune fille, dont le corps ne peut supporter la présence divine. Il évoque, également, la lutte entre Hercule et Antée sur le rivage lybien – Antée qui reprenait des forces dès qu'il touchait le sol, étant fils de la Terre. Et puis il a d'abondants vers sur les sorcières de Thessalie et leurs capacités à ramener les âmes du pays des morts et à animer les cadavres encore frais et à les faire parler. Voilà ce qu'on peut appeler de la mythologie. Car il ne 800px-Busto_de_Lucano,_Cordoba.JPGs'agit pas d'exposés sur des croyances: ces évocations entrent dans l'action, s'y insèrent. À cet égard, Frédéric Mistral rappelle davantage Lucain que Michelet!

    Celui-ci plaque des abstractions sur les choses, et teinte de lumière ou de ténèbres ce qu'il aime et ce qu'il n'aime pas; mais s'il avait été un créateur de mythes, il nous aurait dit quelle entité spirituelle, concrètement, s'était incarnée dans le peuple en 1789, ou dans le corps de Jeanne d'Arc. Il dit que c'est la France. Mais encore? Il dit que la France est la cristallisation des vertus universelles. Qu'elle matérialise les forces de création primordiales. Mais ce sont là de beaux mots, très théoriques. Et qui peut croire, du reste, que les forces de l'univers seraient allées se coincer à Paris, et qu'elles y resteraient bloquées pour l'éternité? Il suffit de représenter ces forces divines d'une façon un tant soit peu réaliste et crédible pour que l'imagination tombe. On n'y croit que parce qu'on a envie d'y croire. Si les entités divines et prométhéennes sont représentées, comme elles doivent l'être dans les mythes, comme des personnes réelles, douées de pensées, de sentiments, de désirs, on distingue sans peine qu'elles peuvent être tantôt à Paris, tantôt ailleurs. Et qu'à Paris ne vit que l'esprit de Paris, qui n'est pas celui de l'univers, et qui ne l'accueille certainement pas de façon constante. Un mythe sans logique interne, sans rationalité inhérente à lui-même, ne peut pas être dit un mythe, et ne sort pas des mots.

    Le chauvinisme demande peu, pour croire au merveilleux. Mais la poésie demande plus, pour que cela puisse être appelé mythe.

  • Diversité des régimes selon les lieux (Lamartine)

    Osenece1.jpgL'Académie de Mâcon vient de publier un recueil de pensées et de souvenirs de Lamartine, extraits d'œuvres peu accessibles en prose. Car le poète a été un homme politique important, et pas seulement à Paris: il était président du Conseil général - justement à Mâcon.

    Convaincu que les formes extérieures étaient la marque passagère d'un flux éternel, il a scandalisé ses amis savoyards en relativisant le catholicisme, mais aussi la royauté, et en se ralliant à la république. Pourtant, il ne voyait même pas en celle-ci une forme absolue, un idéal indépassable, et cela peut expliquer qu'il n'ait pas rallié beaucoup de suffrages lorsque, en 1848, il se présenta aux élections présidentielles: le peuple aime les hommes à idées simples, clairement identifiables, qui se rattachent à une forme stable, se confondent avec elle. Lamartine était trop poète: il regardait les choses de trop haut.

    Un passage du livre mentionné exprime son relativisme politique: Les formes de gouvernement ont des diversités aussi légitimes que les diversités de caractère, de situation géographique et de développement intellectuel, moral et matériel chez les peuples. Les nations ont, comme les individus, des âges différents. Les PCA_Discours.jpgprincipes qui les régissent ont des phases successives. Les gouvernements monarchiques, aristocratiques, constitutionnels, républicains, sont l'expression de ces différents degrés de maturité du génie des peuples. […] La Monarchie et la République ne sont pas, aux yeux des véritables hommes d'État, des principes absolus qui se combattent à mort; ce sont des faits qui se constatent et qui peuvent vivre face à face, en se comprenant et en se respectant. (Alphonse de Lamartine, Récits familiers, discours solennels, Mâcon, Académie de Mâcon, 2016, p. 58.)

    À vrai dire, le relativisme est ici modéré par l'idée de progrès. La diversité s'explique par les vitesses inégales d'évolution entre les peuples; en soi, la république est bien un progrès par rapport à la monarchie - à condition d'admettre que de vieillir est un progrès. Car sous un certain point de vue, c'est aussi une régression: ce qui est dirigé depuis la raison n'a pas la vitalité de ce qui est dirigé depuis le cœur.

    Peut-être qu'on aura trouvé le régime idéal quand on sera parvenu à synthétiser l'un et l'autre. C'est à ce titre, sans doute, que les régimes différents restent utiles, comme manifestations de qualités à acquérir. Le danger, ce sont les formules simplistes qui prétendent définir par l'intellect seul ce qu'il faut instituer.

    Lamartine a une vision unitaire de l'humanité, malgré son relativisme. Il s'efforce de concilier la mécanique évolutive et la vie réelle des peuples, de l'être humain.

  • L'âme de l'entreprise

    cgt-A-logo.pngLa CGT, en France, s'en prend en particulier à une réforme du Code du Travail qui permet aux entreprises de décider d'une disposition, après un vote majoritaire du personnel. Elle ne veut pas que l'on sorte du principe de l'accord national de branche, parce que, dit-elle, dans une entreprise le patron peut faire pression sur les salariés. Dans une nation, le gouvernement peut faire pression aussi, à vrai dire, et Stendhal disait que l'homme le plus riche de France, c'était le gouvernement.

    Peut-être que la CGT a raison, mais il me semble que sa position traduit un culte de la nation qui relève du sentiment, ou de l'instinct, plus que de la raison. Il est possible, après tout, que la Nation contienne un génie permettant l'égalité et empêchant le patronat d'empiéter sur les droits des travailleurs, mais j'en doute. Même si la nation contient un génie, il n'a pas ce pouvoir.

    En a-t-il un plus grand que celui d'une entreprise? Pas forcément. Je suis de ceux qui croient que non seulement les peuples ont un génie, une âme, mais aussi les entreprises. Tout groupe, quelle que soit sa taille, a un esprit unitaire, un égrégore, qui plane au-dessus de lui. Je pense qu'il faut lui donner une réalité juridique, au même titre que la nation. Je suis donc favorable en principe au référendum à l'intérieur d'une entreprise. Je ne suis donc pas d'accord avec la CGT.

    Peut-être qu'elle a raison lorsqu'elle craint le pouvoir des patrons, car même si je crois que le culte de la nation est plutôt de l'ordre de l'instinct que de l'intelligence, cela n'empêche pas forcément ses arguments d'être justes en soi. Je ne suis pas juriste et ne travaille pas dans une entreprise privée. Mais je suis persuadé qu'il existe des moyens de garantir la liberté de vote des travailleurs.

    En tant que fédéraliste, je suis favorable à la démocratie dans l'entreprise aussi parce que, selon les régions, je crois qu'on a une vie d'entreprise différente, et que, par conséquent, tout ne doit pas être décidé nationalement. Mais à la rigueur, je suis fédéraliste jusqu'à la vie de l'entreprise, car chaque entreprise est différente, et même s'il existe des tendances régionales voire nationales, G-150513175310.jpgil faut que chaque entreprise puisse s'exprimer en son nom propre.

    Naturellement, pas plus qu'au niveau national, l'esprit collectif de l'entreprise ne peut s'exprimer par le seul monarque inspiré que représenterait le patron, par ailleurs propriétaire des moyens de production - en général par le hasard de la naissance et des héritages. Car le capital, je l'admets, ne se transmet pas en fonction de la créativité ou des compétences individuelles, mais selon les contraintes mécaniques de la vie sociale.

    Cependant la nation ne garantit pas réellement qu'il en aille autrement. Elle a aussi sa mécanique propre, et il n'est pas vrai qu'elle soit dirigée uniquement par l'esprit de raison, d'égalité et de justice.

    Cela dit, je comprends qu'on veuille trouver le rempart contre l'arbitraire patronal dans la loi républicaine, ou Dieu, ou la conquête de l'espace, ou la vie naturelle. En un sens, c'est une belle aspiration, un noble sentiment.