17/06/2015

Romans français et postcatholicisme

ange.jpgIl n'est pas difficile de voir que les récits anglais et américains sont en moyenne mieux rythmés et agencés que les récits français. D'où cela vient-il?

Une intrigue est fondamentalement faite de forces morales qui s'affrontent. Les ennuis d'un héros ne doivent pas apparaître comme seulement personnels, mais comme représentant des problèmes moraux: il représente le bien, ou il hésite à le faire. Lorsque la fin arrive, on connaît l'ordre du monde, s'il va vers le bien ou vers le mal. L'histoire racontée en est le symbole.

Dans le récit réaliste, cela n'apparaît pas toujours: les problèmes peuvent y être très personnels. C'est pourquoi le réalisme est souvent ennuyeux. L'épopée a toujours étendu les soucis des particuliers à l'univers entier, et l'épopée de notre temps est généralement la science-fiction.

Les critiques prétendent que l'épopée ne s'applique qu'à des peuples; mais ils sont trompés par l'idée star.jpgqu'avait chaque peuple, dans l'antiquité, qu'il était à l'image de l'humanité entière. La science-fiction englobe celle-ci en principe, et dans les faits tend à l'assimiler aux seuls Américains.

Si deux civilisations s'affrontent, on prend parti pour celle qui rappelle le plus l'humanité, qui correspond le mieux à ce qu'on regarde comme juste.

Le problème des récits en Europe continentale et en France apparaît facilement: après la chute du catholicisme, qui imposait une morale toute faite, on n'a plus osé assumer un système moral clair. On préfère louvoyer, ou relativiser. Toute morale claire renvoyant forcément au catholicisme traditionnel, qui est honni, on s'efforce de brouiller les cartes, et on tourne autour du pot. Les récits en perdent leur rythme, leur souffle. Car celui-ci venait de la conviction de leurs auteurs. Même la science-fiction subit en France ce triste sort: le monde futuriste et plein de machines est machine.jpgseulement l'occasion de rêver à des mondes plus beaux; aucune question morale n'y survient, ou de façon superficielle. Du coup, il n'y a plus d'histoire.

Pour les auteurs de science-fiction français, les machines ne posent pas de problème moral: seulement des problèmes techniques, ou sociaux. Préoccupés surtout par la répartition équitable de sa puissance, ils ne se demanderont pas facilement si elle est en accord profond avec la nature de l'être humain. Question que se sont pourtant posée les plus grands représentants du genre: Lovecraft et Asimov, notamment. À travers des symboles, ils en ont discuté. Mais très souvent les commentateurs français ont réduit leurs questionnements à leur lubie bien connue: la critique du capitalisme!

La doctrine qui regarde l'univers tout entier comme une machine, partagée par Karl Marx, a remplacé le catholicisme, à la façon d'un nouveau dogme. On ne pouvait donc pas questionner la conformité de la machine à l'ordre cosmique: elle s'imposait d'emblée comme une image réduite de l'univers. Les auteurs qui la présentaient comme une anomalie étaient rejetés. Les anathèmes lancés contre la fantasy par Gérard Klein ont sans doute cette source.

spider.pngLa science-fiction française a créé par conséquent des intrigues qui fréquemment tournaient court, ou qui déplaçaient le problème que pose la science même: les machines du futur n'y étaient qu'un joli décor, auquel s'adjoignaient parfois des figures mystiques.

Seul Michel Jeury, peut-être, a su créer des oppositions morales claires. Vivant à la campagne, il connaissait les forces cosmiques qui retiennent en arrière ou tirent vers l'avant. C'est la glace et le feu, comme qui dirait. Or, la machine, essentiellement solide, est en principe de glace; mais un feu l'habite. Elle pose donc directement un problème: sa nature est ambiguë.

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09/06/2015

Marianne, ses anges, son mari

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Récemment, au Panthéon, à Paris, ont été placés les restes de quatre Résistants, deux hommes et deux femmes.

Comme Dieu a ses anges, Marianne a ses envoyés. Dans la mythologie républicaine de France, ceux-ci sont toujours des êtres vivants, ayant vécu sur terre. Il s'agit d'une religion plus ancrée dans le terrestre que le catholicisme qui l'a précédée. Le seul être céleste y est Marianne même, comme entité du monde des idées. Il est le seul permis: la France seule est sacrée. Les régions qui la constituent sont regardées comme de pures contingences physiques. C'est en ce sens que Marianne est la patronne de Paris sainte Geneviève divinisée, absolutisée. Le Panthéon est l'ancienne église consacrée à cette sainte. Et Paris est considéré comme une ville sacrée, un temple.

Cette religion exclusivement vouée à une Dame a quelque chose de sympathique et de galant. Charles Duits ne disait pas sans motif qu'il fallait rétablir la vérité en faisant de la divinité une mère, non plus un père. Néanmoins, l'image de la sainte Vierge non seulement reine des saints, mais aussi reine des anges, avait quelque chose de plus varié, de plus coloré, de plus poétique. La vraie poésie ne s'arrête pas à ce qui s'est incarné sur terre: elle donne aussi un visage aux êtres spirituels. Les anges de Marie, patronne de France, pouvaient être les gouverneurs secrets des villes et des provinces du pays, qui toutes avaient une âme, qui ne la recevaient pas servilement de Paris.

Naturellement, s'il n'y a pas de père pour engendrer en la mère ces anges, il apparaît que ceux-ci ont du mal à exister. La doctrine de Charles Duits conduit à une sorte de culte exclusif de l'éternel féminin, beau mais statique et se recoupant avec une spiritualité mécaniste, concevant la divinité essentiellement comme une nappe d'éther donnant aux choses leurs formes. Lui-même, malgré son esprit très libre, était venu habiter à Paris parce qu'il vouait à cette cité une sorte de culte, qu'il la regardait comme une matrice de poètes. Il l'a raconté, au soir de sa vie.

Et puis les autres nations sont des sœurs, pour la France: non des illusions. Et si elles sont sœurs, on pant.jpgdoit déjà imaginer une mère à l'échelle de la Terre; mais il est difficile de concevoir qu'un père ne les a pas engendrées. Robespierre voulait que la République reconnaisse l'existence de l'Être suprême peut-être à cause de cela.

La mythologie de la République a quelque chose de terrestre. Mais une mythologie qui oublie les étoiles est incomplète. Or, c'est dans le ciel qu'est le principe masculin, dans la mesure où les rayons des astres, en frappant la terre, y engendrent des êtres. Les rayons du soleil, en tombant sur la lande, y font naître des fleurs. Il n'est donc pas raisonnable de créer une figure allégorique féminine sans lui adjoindre une figure allégorique masculine: philosophiquement, cela a peu de sens.

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01/06/2015

Henri Guaino et le Cid (réforme de l'éducation)

Henri_Guaino.jpgJ'ai entendu jeudi 28 mai, sur France-Culture, l'homme politique français Henri Guaino, et il prétendait qu'il fallait créer une culture commune en imposant à tous les élèves, et donc à tous les professeurs, l'étude du Cid de Corneille. Cela me semble aberrant.

D'un point de vue pédagogique, d'abord. Tous les professeurs ne peuvent pas adorer Le Cid de Corneille. Contrairement à ce qu'a l'air de croire Henri Guaino, ce n'est pas forcément un indépassable de la littérature mondiale! Si ses qualités objectives peuvent motiver un enseignant quelques années, la lassitude vient toujours: et quel effet aura sur les élèves le manque d'enthousiasme, ou l'enthousiasme feint et surfait, de leur professeur?

Sur le plan social, ensuite. Car il est évident que tous les élèves ne pourront pas entrer dans cette œuvre, et l'aimer, ou la comprendre. Cela créera donc une nation minoritaire, une sorte d'élite qui se regardera elle-même avec complaisance, se reproduira en restant fermée au reste du monde - et instaurera de fait un apartheid. La situation, en France, n'est déjà que trop celle-là: il faut l'avouer. Et la France n'est que trop ainsi face aux autres peuples: il faut aussi le dire.

Sur le plan culturel, enfin, cela tendra à créer une sorte de religion nationale divinisant la littérature classique, Louis XIV, les références obligatoires, et à susciter des conflits avec ceux qui pourront dire: Moi je vois plutôt le salut dans l'Introduction à la vie dévote de François de Sales, ou dans le Coran, ou dans l'Évangile selon saint Jean, ou dans le Dhammapada, ou dans La Philosophie de la liberté de Rudolf Steiner. Chacun pourra faire valoir ses droits à des valeurs propres.

Sans doute, Henri Guaino a dit que chacun peut avoir, en plus du Cid, une culture propre: il ne s'est pas cid.jpgdit totalitaire. Mais dans les faits, l’État qui sacralise ceci regarde cela avec méfiance, et crée une hiérarchie; or, chacun est libre d'en avoir une autre, et de préférer Shakespeare à Corneille, ou bien l'opéra chinois. Et si un professeur préférant Shakespeare à Corneille se sent obligé de faire le Cid, quelle conscience lui restera-t-il, puisqu'il pensera qu'à ses élèves, individuellement, la lecture de Shakespeare eût été plus profitable?

La culture n'est pas, en effet, un prétexte pour unifier les esprits, et faire prévaloir le collectif sur l'individuel. Non. Une pièce de théâtre a justement un effet individuel: elle s'adresse à l'âme de chacun. C'est l'âme de chacun qu'elle s'efforce d'ennoblir. Elle ne prend pas les hommes comme une masse, ou un peuple - mais un par un. Corneille est avant tout un poète que le monde entier peut lire, ou pas. Il n'est pas l'otage d'une nation, d'un État.

Peu importe qu'on rencontre ou non des gens distingués, ou bons citoyens, qui ont lu son Cid; la pièce élève l'âme pour que même au sein de son travail individuel, lorsqu'il entreprend et investit à partir de son capital propre, tout homme ait un sens moral, un idéal, et le réalise; il s'agit que, dans ses entreprises, l'être humain aille dans un sens juste parce que la littérature l'a formé. Il ne s'agit pas de donner le droit à l'État de surveiller chacune des actions des uns et des autres au nom des références communes! Shakespeare aussi peut servir de modèle, et François de Sales.

La liberté pour l'enseignant est plus importante que la conformité.

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28/05/2015

Autonomie et créativité dans l'enseignement

Alain-Madelin_imagelarge.jpgL'homme politique libéral Alain Madelin, à propos de la réforme des collèges décidée par le gouvernement français, a dit, dans une interview (Le Point, 20 mai 2015): Nous savons depuis des lustres que la solution à la massification de l’enseignement et à l’hétérogénéité des élèves passe par l’introduction de la souplesse dans l’éducation afin de personnaliser au mieux les établissements et les enseignements. Il n’y a pas de plus grande inégalité que de traiter également ce qui est inégal. Il suffit de regarder les enseignements qui marchent le mieux à l'étranger. [...] Je ne crois pas à la réforme d’en haut où le ministre et son aréopage savent ce qui est bon pour tous les établissements et pour tous les élèves. Je ne crois qu’en une seule chose: l’enseignant, sa créativité et sa liberté pour lui permettre de produire une école meilleure, mais aussi plus juste. Je lui donne raison. Les professeurs sont d'abord des acteurs culturels: c'est de leur individualité que vient le dynamisme nécessaire à l'éducation de tous. Lorsqu'il est statique, l'enseignant n'entraîne pas dans son action les élèves, et le résultat est qu'il se contente de valider les niveaux que les élèves ont acquis indépendamment de lui - avec leur famille, leurs parents. Et c'est ainsi que les inégalités persistent et que l'école n'est plus pour les classes défavorisées une voie de réussite possible.

Philippe Meirieu a lui aussi défendu la volonté de donner de l'autonomie aux enseignants afin de créer en eux un dynamisme se communiquant à tous. Il a dit (Challenges, 19 mai 2015): C’est paradoxal maisRTEmagicC_philippe-meirieu.jpg.jpg il est souvent plus égalitaire de fixer des objectifs nationaux et de laisser à chaque établissement la liberté de les atteindre que d’imposer exactement le même modèle à tous. Les résultats des pays dans le monde le confirment.

L'uniformité qu'on fait passer pour l'égalité est un moyen de perpétuer la forme injuste de la société réelle, et même de la renforcer.

On fait semblant de croire que la France est un pays égalitaire; mais l'égalité des provinces entre elles est aussi un moyen, pour la capitale, de ne souffrir aucune concurrence! Dès qu'une région ou une banlieue excentrées menacent de la dépasser, les égalitaristes réclament qu'elles mettent un frein à leurs ardeurs, et que leurs individualités, si elles veulent briller, le fassent en entrant dans le circuit légal, passant par les écoles nationales, les concours d’État! Elles ne doivent briller qu'à Paris-centre.

Mais cela ruine le dynamisme culturel du pays, et la société en souffre: elle se fige. Le triste spectacle que donnent continuellement les élites intellectuelles de France vient bien de cette étroitesse du chemin qu'il faut forcément emprunter pour en faire partie: les misérables querelles des diplômés d’État sont diffusées comme s'il s'agissait d'éléments fondamentaux de l'avenir du monde. Pour renouer avec le beau temps des grands débats publics, il faut s'affranchir du carcan imposé par Paris, et développer l'autonomie dans les établissements scolaires; pour renouer avec la mobilité sociale, aussi. Le dynamisme économique lui-même en dépend, car l'investissement du capital est une manière de s'exprimer individuellement, sans crainte du regard sourcilleux de quelconques gardiens du temple - sans craindre que les entreprises soient étouffées dans l'œuf par l'excès de conformisme des gens importants. Alain Madelin et Philippe Meirieu ont raison.

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20/05/2015

La réforme de Najat Vallaud

njt.jpgLa ministre de l'Éducation française a suivi la tradition obligée: chaque gouvernement produit sa réforme de l'école; il a fallu qu'elle s'y mette. Consciente des vrais problèmes qui se posent, elle a déclaré que l'ennui des élèves était la cause principale du déclin de l'institution séculaire. Certains affirment que l'ennui des élèves vient de ce qu'on ne les fait pas assez travailler; mais il n'en est rien: Najat Vallaud-Belkacem a raison.

Beaucoup de solutions ont été données. Toutes ont été critiquées par les réactionnaires du Figaro et de Marianne. Pourtant, certaines paraissent bonnes. La plus grande autonomie des établissements et des professeurs pour fixer les emplois du temps et une part des programmes, est la meilleure de toutes. En histoire, on s'est plaint que certains pans de la Chronologie n'étaient plus obligatoires. Mais on a eu tort. Car l'ennui des élèves vient en particulier de ce que les enseignants suivent mécaniquement un programme trop détaillé. Le professeur est motivé par certaines époques, par certains pays, plus que par d'autres. Il ne peut communiquer sa passion que s'il est libre. Il n'est pas vrai qu'il existe des pans nécessaires de l'histoire. Ce qui compte, pour les élèves, n'est pas l'endoctrinement, l'image d'une France éternelle et glorieuse, allant pas à pas vers l'éternité qu'elle mérite: non; c'est, du passé, tirer un enseignement sur le monde.

Le passé est clos sur lui-même: les histoires y ont toujours un début, un milieu, une fin. L'histoire est un art, car elle n'apprend pas les faits obligatoires à savoir, mais ceux qui font sens, donnent une teinte morale aux événements; or, elle n'est perceptible que pour les lieux et les temps qui déclenchent un sentiment fort, une émotion. Seulement de cette façon l'ennui pourra disparaître.

Ce qui émane du sentiment de l'enseignant peut se communiquer à l'élève; or, le sentiment a cessé d'être collectif: il est devenu individuel; ce qui est collectif dans les programmes est donc porteur de vide, et ne peut toucher les jeunes.

Les tentatives de créer de l'interdisciplinarité ont été remises au goût du jour, également; j'en ai parlé, déjà. Une bonne mesure, en soi, car il n'y a qu'un seul monde, que les différentes disciplines ne font TeilhardP_1947.jpgque regarder sous différentes facettes. Le lien entre les sciences dites exactes et les sciences humaines notamment doit apparaître: car l'homme est autant une intériorité qu'une extériorité, mais le monde aussi; et Teilhard de Chardin sut faire vivre l'univers en montrant que les atomes eux-mêmes avaient une ébauche de psychisme. La Philosophie de la Nature élaborée dans l'Allemagne romantique est bien la seule voie qui puisse amener les élèves vers la science sans ennui; et elle donnait à l'univers une âme. Mais si les enseignants ne sortent pas d'eux-mêmes des conceptions restrictives et scientistes, les contraindre à l'interdisciplinarité ne servira à rien: ils exécuteront la chose sans enthousiasme, et l'ennui des élèves redoublera. La mesure n'est bonne qu'en théorie. D'ailleurs on peut douter que François Hollande lui-même soit un disciple de Teilhard de Chardin!

Enfin, le numérique ne sauve de l'ennui que brièvement, et illusoirement: passé l'émerveillement que suscite la nouveauté, le problème de fond se pose encore, même avec plus d'acuité.

Les idées de Najat Vallaud-Belkacem sont bonnes, mais les solutions qu'elle apporte sont d'une portée limitée. Seule l'autonomie plus grande dans l'élaboration des emplois du temps et des programmes apparaît comme un bienfait. Mais en réalité, cela suffit à donner plutôt tort aux détracteurs de la réforme.

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28/04/2015

De la Gaule à la France, de Vienne à Paris

854990089_small.jpgLes historiens contestent souvent que les Francs aient changé profondément la France: ils créent une continuité entre les Gaulois et les Français, faisant apparaître, dans leurs écrits, le peuple éternel - et ils affirment que le français est du latin modifié par les Gaulois. Ce n'était pas la pensée de Walther von Wartburg, ni ce n'est la mienne: car je crois que, quoique plus nombreux, les Gaulois suivaient les princes qui les dominaient, qu'ils les imitaient, et que le français est bien d'abord un latin parlé par les Francs. C'est en cela qu'il se différencie des autres langues romanes, en particulier en Gaule: en cela qu'il se différencie de l'occitan et du francoprovençal.

Mais de l'origine des langues, on peut discuter à l'infini: elle reste mystérieuse. Un fait qui peut me servir d'argument est le rôle de Paris dans la France moderne. Car la Gaule antique n'attribuait aucunement le même à Lutèce. Elle plaçait au premier rang les Allobroges, et leur cité de Vienne, sur le Rhône. Toulouse également était importante. Mais Paris ne l'était pas.

Elle le devint néanmoins dans le royaume des Francs, qui comprenait le nord de la France actuelle. L'empereur Julien, dit l'Apostat, y avait construit un palais, et les Francs en ont fait très tôt une 6760840.jpgimportante capitale. Elle se situait au centre de leur royaume, et servait de pivot entre la Neustrie à l'est et l'Austrasie à l'ouest.

Vienne était la capitale du royaume de Bourgogne, Toulouse celle des Wisigoths. Or, les Francs sont entrés en guerre avec leurs voisins méridionaux - et les ont dominés, annexés. Eux-mêmes s'étaient déjà installés dans les vallées de la Seine et de la Loire, dont ils tiraient d'abondants revenus; ils ne sont pas revenus sur cette incrustation de leur présence dans ce qui constitue le cœur de la France actuelle, et qui n'était point le cœur de la Gaule antique.

On peut en tirer que la suprématie de Paris et de ces deux vallées vient bien des Francs. C'est justement ce qui a changé la face de la Gaule. Celle-ci était orientée vers le sud et la Méditerranée; Domenico_Quaglio_(1787_-_1837),_Die_Kathedrale_von_Reims.jpgl'axe rhodanien la dominait. Les Francs l'ont orientée vers le nord et l'ouest - vers l'Atlantique. Le val rhodanien est apparu comme le souvenir d'une grandeur passée.

Remarquons encore que Lutèce était située au sud de la Gaule belgique; or, au sein de celle-ci, Reims était la première cité. Les Francs certes lui rendaient hommage en venant y sacrer leurs rois; mais leur présence à Paris a eu tôt fait de rendre cette ville plus importante. Le sacre de Napoléon y a eu lieu, et les présidents de la République y sont investis.

Sans les Francs, la Gaule serait sans doute fédérale: quelle cité eût pu la dominer toute? Ils ont bien forgé un nouveau pays, après s'être appuyés sur l'ancien. Le changement de nom n'est pas fortuit; dans l'évolution historique, les hommes ne sont pas aussi passifs que souvent on le dit. Qu'ils n'aient pas eu conscience des effets de ce qu'ils faisaient ne l'empêche pas.

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14/04/2015

Jeanne d'Arc et Green Lantern

jdarc3.jpgLe scientisme ne doit pas faire dater les super-héros de l'invention des machines, comme il arrive parfois; leur essence reste mythologique.

Jack Kirby a surtout popularisé Thor, qui sous son crayon évoluait certes dans un monde futuriste plein de fabuleuses machines, mais celles-ci en réalité étaient d'abord une ruse, un procédé rhétorique pour symboliser la puissance des Immortels. Est-ce que les anciens ne mettaient pas des éclairs dans la main de Jupiter, une lance dans celle de Minerve sa fille? Le monde moderne invite à placer des machines parmi les dieux, mais il s'agit alors de machines différentes, vivantes, animées de l'intérieur, supérieures à celles des êtres humains – selon ce que dit aussi Kirby.

Jeanne d'Arc tenait sa force et ses pouvoirs de l'archange saint Michel, et Green Lantern de mystérieux Gardiens de l'univers; la différence n'existe que dans la mise en scène - ou mise en œuvre terrestre - de ce don divin. Plusieurs images de Jeanne d'Arc la montrent recevant une épée de l'ange et des fées qui l'accompagnent. L'épée d'Amédée VI le Comte Vert, une fois bénie, devenait un sabre de feu confié à lui par les êtres célestes, dans les épopées que les Savoyards firent de lui; l'anneau de Green Lantern était invisible, lorsqu'il le portait sous sa forme de simple mortel!

Les anciens mêlaient dans leurs représentations le spirituel et le matériel, assimilaient les hommes aux dieux qui les habitaient, les objets aux forces qu'ils contenaient, les fétiches aux esprits qui les animaient; il en était 9378eba4349fe9eafb8dacaa4c78cfff.jpgparticulièrement ainsi dans l'art; mais le christianisme, prenant modèle sur la Bible, l'a placé aussi dans l'histoire, et c'est ainsi que fut créée la légende dorée – dont Jeanne d'Arc est un des derniers personnages.

La Renaissance a rétabli la vieille coupure cicéronienne, entre l'histoire et la poésie, et le scientisme a marginalisé la seconde. Mais elle est naturelle à l'être humain; elle a donc créé dans le scientisme la protubérance, l'anomalie qu'on appelle science-fiction. Le totalitarisme soviétique, pareillement, a inconsciemment réintégré le religieux en le reportant sur la figure du Chef!

Les grands artistes néanmoins ne sont pas dupes. Jack Kirby faisait dire, à l'un de ses superbeings - de ses New Gods -, dans sa série grandiose Fourth World: « But the Gods are ever near!... A part of men's lives!! Giant reflections of the good and evil that men generate within themselves ». Il avait saisi que les super-héros étaient des émanations de la vie morale, en étaient les symboles: ils sont nés de l'âme. Et en même temps, ils sont l'image de ce qui mystérieusement l'anime par delà les limites du corps. Jeanne d'Arc représente une tendance de l'âme, une force intérieure, et en même temps elle fut mue par une puissance spirituelle qui la dépassait, qui était présente à l'extérieur, dans le cosmos. Elle était donc un super-héros, et si l'on cherche en elle des traces de merveilleux scientifique, il faut se dire que l'armure qu'elle revêtait habituellement n'était pas faite sans une certaine science technique dont je m'avoue incapable, étant assez incompétent en la matière. Peu importe la machine. Elle aurait pu en avoir une! D'ailleurs, De Gaulle, lui aussi relié à la Providence, selon ses propres dires, les utilisait abondamment. Ce n'est qu'une question d'époque.

Mais les artistes et écrivains français ont fréquemment, à l'égard du merveilleux chrétien, une aversion qui tient de l'intolérance et de l'aveuglement; il y a chez eux tout le poids de la tradition parisienne et voltairienne, peut-être.

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26/03/2015

Le latin à l'école

Rome.jpgLe gouvernement français a, dit-on, l'intention de supprimer l'option Latin dans les collèges. Beaucoup s'en émeuvent, et en principe comme j'aime le latin ils ont ma sympathie. Mais la vérité est que leurs arguments les plus visibles m'ont choqué et agacé, car ils défendent le latin dans ce qui m'a toujours paru le moins défendable: il aurait une portée civique parce que l'ancienne Rome serait à l'origine du régime politique français. Cette idée m'a toujours heurté, parce qu'en réalité elle conçoit l'enseignement comme invitant les jeunes générations à vouer une sorte de culte au système en cours, comme donnant à celui-ci une force de fétiche immortel.

En outre, au sein même du latin, cela renvoie à la partie la plus ennuyeuse de son enseignement: l'étude des institutions romaines. Je ne dis pas qu'on ne peut pas y trouver de l'intérêt, surtout lorsqu'on observe de quelle manière ces institutions ont été originellement mises en place: car l'Esprit présidait à leur fondation. Mais l'enseignement officiel se contente d'avoir sur ces institutions un regard technique, n'y scrutant pas spécialement l'âme profonde - n'y cherchant pas la figure de Jupiter. D'ailleurs l'histoire romaine elle-même est remplie d'indications d'évolutions institutionnelles qui ne sont au fond utiles que pour les anciens Romains: Tite-Live peut être passionnant lorsqu'il évoque des gestes symboliques, des actions grandioses, mais on peut comprendre que pour des adolescents, ses développements sur les procédures de gouvernement, 1024px-Maccari-Cicero.jpgle poids respectif des tribuns et de l'aristocratie, peuvent apparaître comme parfaitement abscons. Cela ne s'applique même pas correctement – bien qu'on prétende le contraire -, à la République française - et au moins la lecture attentive de Tite-Live permet à cet égard de constater un relatif mensonge. Car la République française prétend que la droite et la gauche, c'est comme le parti de la noblesse et celui de la plèbe, mais dans les faits la gauche française est aristocratique aussi, de telle sorte qu'à Paris on s'emploie plutôt à écarter du pouvoir la plèbe et à faire gouverner constamment une élite. Et la raison en est que la France n'est pas issue organiquement de l'ancienne Rome, qu'elle ne l'est que symboliquement, théoriquement, dans le discours. Son origine organique, réelle, est dans le royaume des Francs qui ont décidé de parler latin et de s'inscrire dans la lignée de la Rome chrétienne et de l'empereur Constantin. Or, à l'époquecharlemagne02.jpg carolingienne, ils ont créé une littérature latine passionnante, et tous les écoliers devraient étudier la Vie de Charlemagne d'Eginhard: un texte sublime, qui montre des Francs parfaitement fidèles à leurs coutumes propres mais désireux d'intégrer l'empire chrétien d'Occident. C'est imité de Suétone, mais c'est presque plus intéressant.

Les programmes de l'enseignement du latin sont donc assez mal faits. Les professeurs qui s'en sortent sont ceux qui les orientent vers la mythologie et la religion antique par l'étude de Virgile et Ovide ou des tragédies de Sénèque; car pour cela c'est immortel, grandiose, réellement universel. Mais les deux consuls de la république romaine n'ont rien à voir avec cet héritier de Constantin qu'est le Président de la République française - lui qui sans cesse réclame l'unité culturelle du territoire comme s'il en allait de la présence de son bon génie - au rayonnement bien sûr universel! Même Auguste ne se souciait pas de faire parler sa langue à tout le monde, il se contentait de demander aux peuples intégrés un tribut annuel, comme dans le Saint-Empire romain germanique. La France ne l'a pas réellement pris pour modèle; ceux qui l'ont fait ont produit beaucoup de discours, mais ils n'ont que peu changé le réel.

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18/03/2015

Manuel Valls contre Michel Onfray

Onfray564.jpgOn a vu souvent les chefs des gouvernements de François Hollande s'en prendre à des particuliers parce qu'ils ne respectaient pas ce qu'ils regardaient comme la bonne morale – et qui se mêlait assez clairement, en fait, aux intérêts des gouvernements en question. Cela a été le cas avec Gérard Depardieu, et plus récemment avec Michel Onfray, accusé de perdre ses repères parce qu'il préfère une analyste juste d'un catholique réactionnaire à une analyse fausse d'un progressiste agnostique. Michel Onfray entend s'affranchir des lignes partisanes, rejette le sectarisme, et c'est ce que j'apprécie dans ses postures publiques: il se réclame de la liberté en tant qu'homme et du sentiment de la vérité comme philosophe. Peu importe ensuite si je partage ou non ses sentiments; d'ailleurs je n'ai pas lu ses livres. Mais le droit pour les philosophes de s'exprimer librement, de ne pas avoir de comptes à rendre aux chefs de gouvernements et de partis, me paraît fondamental. Les politiques doivent-ils se substituer aux autorités religieuses, créer une nouvelle religion d’État, purement laïque - ou dite telle? Je ne crois pas. Leur rôle est d'exécuter la volonté du peuple, et non de la modeler selon ce qu'ils croient être un bien supérieur.

Michel Onfray a saisi depuis longtemps que le centralisme a un effet culturel dévastateur: contre les intellectuels parisiens trop proches du pouvoir, il a constamment réclamé la liberté de s'adonner publiquement à la philosophie à Caen, en Normandie. Naturellement, autant que je puisse en juger, il den48_tony_001f.jpgest assez centré sur lui-même - ou alors sur la tradition normande, et s'il a fait l'éloge dans un petit livre de sa compatriote Charlotte Corday, qui tua Marat, il n'a pas généralement pas défendu le régionalisme ailleurs: or la Normandie, même si elle a ses originalités, est culturellement proche de Paris. Il ne semble ainsi pas être conscient que l'athéisme, qu'il prône, est une philosophie plus régionale qu'on ne s'en aperçoit en général: certaines provinces l'ont plus développé que d'autres. Les guerres de Vendée sont liées par exemple à cette réalité historique. Mieux encore, il parle de l'Islam sans sembler savoir que l'arianisme par plusieurs philosophes fut rapproché de cette religion; or, dans certaines régions de France, loin de la Normandie, cet arianisme, notamment sous la forme du catharisme, eut beaucoup de succès.

Je suis persuadé, pour ma part, que le climat est pour beaucoup dans la forme que prend la religion ou la philosophie dans une région du monde donnée, et que la liberté individuelle consiste aussi à assumer ce climat. Le catholicisme savoyard s'est toujours nourri du paysage alpin, le catholicisme breton toujours nourri de la lumière tamisée des forêts, ou de l'éclat de la mer: Victor Hugo l'a dit, il a eu raison.

Dans une région très soumise à l'ordre rationnel, Dieu tend à s'estomper. L’État semble pouvoir assumer son rôle d'ordonnateur cosmique. Et le fait est qu'Onfray propose souvent d'imposer depuis l’État central une protection sociale renforcée, comme s'il pouvait créer la justice sur terre. Ce qui n'est d'ailleurs pas une position très originale. On peut aussi la penser liée à son éducation catholique, ou à son ancien statut de fonctionnaire.

Cela dit, il est libre de penser ce qu'il veut, et je m'oppose à ce qu'un gouvernement lui fasse à cet égard la leçon; pour moi, face aux philosophes, les politiques ont un devoir de réserve. Ils n'ont pas à s'en prendre à tel ou tel. La bonne philosophie ne surgit jamais de la contrainte: mais toujours de la liberté, dans laquelle la pensée, parvenant à assumer ses droits illimités, s'oriente selon une logique d'un ordre supérieur - caché, mais présent dans l'univers même. Qu'Onfray ne la suive pas toujours n'y change rien.

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02/03/2015

La division du travail et l’enseignement

La productivité dans l'économie s'est beaucoup accrue quand on a divisé les tâches, spécialisant toujours davantage les hommes. Or il est indéniable que l'éducation a subi cette évolution: si autrefois jusqu'à l'âge dsuma04_geoffroyf.jpge quinze ans l'élève avait un instituteur qui lui enseignait toutes les matières, et si aujourd'hui il a autant de professeurs que de matières, c'est parce qu'on a pensé que cela améliorerait la productivité et instaurerait des compétences plus grandes.

Il y a quelques années - je crois sous l'impulsion de Philippe Meirieu -, on a voulu remédier aux effets pernicieux de cette politique: l'élève se trouvait face à un savoir morcelé, qui ne faisait plus sens, et qu'il abordait comme une suite d'objets isolés, et morts. On n'a évidemment pas remis en cause l'orientation nouvelle, mais on a tâché de faire mieux travailler les enseignants entre eux - ce qui n'a pas débouché sur grand-chose. La culture est bien au morcellement. On oppose la philosophie à la théologie; la morale à la science; le sentiment à la raison; et ainsi de suite. Les professeurs auront beau être soudés entre eux de force par leur hiérarchie, le résultat ne sera pas tant l'unité du savoir, pour l'élève, que la paralysie des initiatives, pour les enseignants, chacun voyant ce qu'il conçoit inéluctablement soumis à la censure des autres. Et si des initiatives demeurent, ce sont les moins originales, les plus fidèles à la tradition - ou à ce qui se fait ailleurs, notamment à Paris - comme disait Stendhal au sujet des villes, qui s'imitaient les unes les autres par trop grande peur de se différencier: de paraître vouloir rompre avec la Nation.

C'est cela que peut-être n'a pas compris Philippe Meirieu, ou alors ceux qui sont à l'origine de ces orientations: ils croyaient aux idées géniales qu'on avait en commun, crédules comme ils étaient vis à vis des grands discours sociaux Marx_color2.jpghérités de Karl Marx, et nourris par le patriotisme républicain à la française - lui-même fondé sur l'unité réclamée par Louis XIV autour de sa personne. Cela conduit au classicisme, et l'éducation n'est dynamique que si elle est romantique, c'est à dire fondée le génie individuel des professeurs.

Il est surtout important que l'élève sente qu'il a en face de lui une personne à part entière, non un groupe abstrait, ou un État qui le serait encore plus; c'est cette personne qui représentera l'unité de son enseignement. Elle l'incarnera. En elle le monde tel que le présente la connaissance constituera un tout cohérent. C'est aussi par rejet de l'individu libre, qui assume pleinement ses actes, qu'on a effectué une division du travail: la productivité en a été souvent le prétexte, l'occasion.

C'est partant de ces considérations que Rudolf Steiner, dans sa pédagogie, a conçu qu'une classe resterait durant des années avec un seul et même professeur, enseignant toutes les disciplines. Et on comprend que l'on ait pensé devoir aller partiellement dans ce sens, en invitant les enseignants à tisser des liens entre eux; mais cela n'a forcément qu'un effet limité. Dans les faits, les différences restent considérables, chacun ayant, même sous l'influence unitaire d'un seul guide éclairé, ses propres conceptions, habitudes – ou succès auprès des élèves.

Cela n'empêche naturellement pas de faire des efforts; une personnalité globale peut se dégager d'un 969372.jpgétablissement - et il faut, assurément, que chaque professeur se mette en harmonie avec cette personnalité globale. Mais est-ce par un travail d'équipe figé et contraignant? C'est aussi et surtout par la méditation individuelle: là encore, paradoxalement, tout s'appuie sur l'individu. C'est chaque professeur qui pourra entrer ou non en relation avec l'esprit de l'ensemble – lequel n'est pas fabriqué brique par brique par un travail à ras du sol, parce qu'il est au fond déjà présent dans l'inconscient collectif: le travail en commun ne pourra que le faire apparaître – non le créer. Le peu de résultats des pédagogies nouvelles est essentiellement venu d'une foi excessive dans le groupe, ou la nation, d'une foi insuffisante en la personne, l'individu.

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28/02/2015

Marianne, divinité de Lamartine

MariannedeTheodoreDoriot.JPGL'habitude d'appeler la République française Marianne, quoiqu'elle vienne du dix-huitième siècle, a commencé surtout à partir de la révolution de 1848, dans laquelle Alphonse de Lamartine jouait un si grand rôle. C'est à partir de ce moment qu'on a voulu matérialiser cette idée, et Lamartine a proposé pour modèle sa propre épouse, qui s'appelait également Marianne.

Une origine remarquable, car quoique Lamartine fût républicain, il n'avait rien d'un matérialiste, et il croyait aux anges habitant les astres, lesquels il décrivait comme des voiles dont on ne voit ni l'embarcation ni le pilote. À la fin de son roman autobiographique Raphaël, il affirme même que Julie Charles, après sa mort, habitait de sa présence lumineuse toute la vallée du Bourget, où il l'avait rencontrée et aimée. Et il ne faut pas croire qu'il s'adonnait en disant cela à la rhétorique; il était convaincu que le poète, quand il voyait une lumière s'exhaler d'une femme, distinguait l'invisible!

Il n'était pas friand de merveilleux, mais il regardait comme réelle l'âme des choses. Il laissait les anges aux étoiles; lorsqu'il peignait l'esprit d'un ensemble terrestre, d'un paysage, il aimait à évoquer plutôt un homme ou une femme du passé, qui l'avaient marqué, qu'il avait connus. Mais il affirmait, dans le même temps, que les hommes et les femmes, après leur mort, se mêlaient aux astres et à leurs anges: on pouvait donc confondre les anges et les saints, comme au temps de François de Sales. D'ailleurs, dans le vent, il disait souvent entendre le froissement des ailes des anges, ou le murmure des esprits.

Marianne, avant d'être représentée, figurait la mère patrie, dont les Français étaient les enfants, et qu'elle protégeait: ange féminin, comme était souvent dans l'antiquité la déesse Vénus, appelée mère des dieux et des hommes par les poètes. Et de fait, la doctrine s'imposa rapidement, dans les milieux républicains, que les dieux étaient des créations des peuples: Rousseau l'affirme, dans le Contrat social. Mais la patrie, elle, est une réalité ontologique. Elle s'est engendrée elle-même, pour ainsi dire: elle a surgi du néant. Ou elle existe de toute éternité.

Le poète antique qui en particulier faisait de Vénus la mère des dieux et des hommes est le Romain Lucrèce, disciple d’Épicure: son De Natura Rerum avait eu un succès énorme au dix-huitième siècle; Voltaire en était fou. La nature y est une force maternelle - une matrice cosmique. L'épicurisme lui-même s'est imposé en France, et à Paris, au cours du siècle des Lumières. La nature de ce qu'on peut nommer la mythologie républicaine - une mythologie sans Dieu, pour ainsi dire - s'en éclaire.

Naturellement, la sainte Vierge avait souvent remplacé Vénus, dans la doctrine chrétienne; mais elle était alors mise en rapport avec un dieu Père. Vénus n'en avait pas besoin.

La sainte Vierge avait figuré, aux cieux, l'amour cosmique, et elle se tenait, disait-on, sur le trône8012115208_1d83fa58c3_o.jpgabandonné par Lucifer lors de sa chute; or Lucifer était l'étoile de Vénus apparaissant devant le Soleil, le matin. À Lyon, Lug, qui a un rapport aussi avec la lumière, fut justement assimilé à Vénus. Sur le mont Fourvière - Forum Veneris - se tient aujourd'hui la Basilique Notre-Dame...

Il s'agissait certainement d'une divinité gauloise christianisée - en rapport peut-être avec la Galathée mère des Gaulois qu'Honoré d'Urfé plaçait dans le Forez, aux portes de Lyon... Ne retrouve-t-on pas Marianne? Honoré d'Urfé était fervent catholique; mais son Astrée a marqué toute la littérature classique: Rousseau et Voltaire l'avaient lue; Lamartine la connaissait.

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24/02/2015

La République aime tous ses enfants

491px-Daumier_Republique.jpgJ'ai entendu à la radio François Hollande dire: La République aime tous ses enfants. En rhétorique, cela se nomme une personnification; mais je ne crois pas qu'alors le président français s'adonnait à la rhétorique: comme chez De Gaulle, la République, dans son langage, est une personne.

Mais quelle personne? Boèce, philosophe platonicien du sixième siècle, définissait la personne comme un être pensant. Les hommes, disait-il, sont des personnes; les anges aussi. Car les êtres pensants soit ont un corps distinct, un contour clair, soit non. On pourrait dire que la République a pour éléments de son corps l'ensemble de ce qu'elle recouvre. Mais la peau en est invisible: on est comme à l'intérieur de son corps, - que par conséquent on ne distingue pas de façon unitaire, sinon en esprit. Elle est donc de l'espèce des anges. Marianne est dans ce cas!

De fait, l'ésotérisme chrétien plaçait, pour diriger les peuples, les cités, les pays, des archanges: les simples anges étaient réservés aux individus. On en trouve l'explication par exemple dans le prologue à l'histoire de Gênes par Jacques Voragine, au treizième siècle. La nature de Marianne est donc claire.

Peut-elle être une déesse au sens absolu? Il y a d'autres républiques, et pourtant le monde est unitaire. Y aurait-il un ange pour toute la Terre, qui serait l'Être suprême de Robespierre, et Marianne serait-elle seulement l'une de ses filles? Certains la considèrent de façon plus absmelusine03.jpgolue, comme si la France seule était en lien avec l'âme de l'univers.

En son temps, André Breton fit un magnifique poème en prose en l'honneur de Mélusine, qu'il assimilait à la terre même de France et à son peuple. Plus tard son disciple Charles Duits, dans La Seule Femme vraiment noire, posa la question du sexe de Dieu; pour lui, il s'agissait d'une femme, et on avait eu tort de délaisser le matriarcat.

Et de fait, la République est censée aimer, et non n'être qu'une machine sans âme, dirigée par une raison sans cœur. Duits voulait que l'amour de la divinité s'accordât avec l'amour au sens érotique. Il voulait faire descendre la divinité jusque dans les sensations. C'est sans doute aussi le but de François Hollande, lorsqu'il énonce le principe que j'ai cité plus haut.

Néanmoins, il est difficile, à notre époque, de croire au caractère absolu de cette république; les autres qui existent de par le monde n'ont rien d'illusoire. Et à l'intérieur même de la France, il y a des villes différentes, des contrées diverses; elles aussi ont leur esprit spécifique. Une mythologie qui ne vénérerait que Marianne, ne lui donnerait pas d'anges pour être envoyés en mission sur l'ensemble du territoire, ni de sœurs pour représenter les différents pays du monde - ni de mère ou de père pour représenter l'unité du monde -, aurait bien du mal à prendre, à se rendre crédible. Il faut donc déployer son imagination, ne pas en rester aux symboles figés. Sinon on paraît énoncer des formules vides.

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20/02/2015

La religion nouvelle de Vincent Peillon

9782246603917-T_0.jpgDans un récent article de son blog, John Goetelen rapportait des propos de l'ancien ministre français Vincent Peillon, affirmant que la laïcité devait être la nouvelle religion enseignée à l'école, et que le socialisme était la religion de l'avenir. Il ajoutait que la révolution matérielle devait seconder une révolution morale plus grande qu'elle. C'est assez remarquable, en ce que cela semble révéler ce qui habite en profondeur beaucoup d'hommes politiques - bien sûr en France, mais pas seulement.

Mais ce qui laisse perplexe, dans ces affirmations, est la croyance qu'on peut créer une religion sans mythologie. Car les fondateurs du principe de laïcité pensaient qu'elle était justement cela, qu'elle ne conservait des religions que la conscience morale. C'est l'illusion qu'on peut développer cette dernière juste par l'intellect, ou l'autorité du gouvernement - illusion qui semble présider aux sermons auxquels se livrent souvent les dirigeants, en particulier ceux qui ont accès à des postes munis d'une fonction sacerdotale: telle est, en effet, en France, la Présidence de la République. Honorer les chrysanthèmes, c'est bien participer à des rituels!

L'éducation républicaine, de fait, veut généralement prendre pour modèles de réussite des hommes politiques vivants qui, venus de leur province, et ayant passé les concours des grandes écoles, sont devenus des membres de la haute administration. Sa mythologie se limite à cela: la vénération de l'élite. J'ai entendu Ségolène Royal s'exprimer en ce sens. Elle voulait que les chefs redeviennent des exemples pour la jeunesse!

Il n'est pas difficile de saisir pourquoi cela ne fonctionne pas. Cela paraît artificiel, fallacieux. Les grands héros, qui l'ignore? ne passent pas forcément les concours des grandes écoles. Et puis on sait parfaitement que cette mythologie est la même que celle qui fut pratiquée dans la Russie soviétique, et chute1.jpgque cela n'a pas marché: à présent, on s'en moque bien. On se moque pareillement des Chinois et des Nord-Coréens, qui ont fait, ou font, dans les mêmes travers. Les grands hommes parvenus au sommet de l’État se sont effondrés: leurs statues sont tombées; encore récemment, on l'a vu dans presque tous les pays arabes.

Cette mythologie nous rappelle les poèmes, récits et discours à la gloire de Staline et Mao dont se sont rendus les auteurs tant d'illustres écrivains français: Éluard, Aragon, Malraux... On raconte qu'Elsa Triolet elle-même interdisait de dessiner Staline, de le représenter, prétendant que cela le rabaissait toujours. Qui peut prendre cela au sérieux?

Les figures qui peuvent inspirer la jeunesse n'ont pas besoin d'être des hommes vivants, plus élevés socialement que les autres; elles peuvent aussi être de grands héros du passé, ayant accompli de 30830_iiieme-republique-100-francs-genie-avers.jpggrandes choses parfois contre la tendance du présent. Rousseau recommandait la présentation et l'éloge des grands hommes de la république de Rome; le culte des saints renvoyait aussi au passé.

Il faut que les grands hommes apparaissent comme incarnant des forces objectives de l'univers, et non comme correspondant aux fantasmes d'une société saisie dans un lieu et un temps donnés. Il faut une mythologie qui s'assume comme telle. Hugo l'avait compris, lorsqu'il montrait, derrière son républicain Gauvain, l'ange de la justice et de la vérité qui déployait ses ailes et brandissait son glaive. Si on voue un culte à Jaurès, il faut montrer qu'un bon génie lui parlait à l'oreille, venu du Ciel! Un ange, une fée - Marianne même, peut-être. C'est à ce romantisme qu'il faut retourner. Il me paraît bien plus inspirant.

Parler dans l'abstrait ne suffit pas. Compter sur la télévision qui enjolive le présent, est vain.

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14/02/2015

Vierge de Publier: où est le bonnet phrygien?

statue-ext-bl.jpgRécemment, la Tribune de Genève l'a annoncé, le maire de Publier, en Haute-Savoie, s'est vu imposer par le tribunal de Thonon d'enlever une statue de la sainte Vierge qu'il avait placée dans un parc public. S'il avait placé sur sa tête un bonnet phrygien, on n'aurait sans doute pas trouvé à y redire. Comme quoi il est malhabile, il pouvait faire une statue de Marianne ouvrant ses bras pour tous ses enfants depuis le monde des idées de Platon, on aurait crié à l'action sainte et pieuse, on aurait dit qu'il avait voulu faire triompher les valeurs universelles de la République.

Et ma foi, la statue de Marianne est-elle moins belle que celle de sainte Marie? Pas forcément. Elle aussi a des airs célestes; car même si l'intellectualisme moderne a perdu le sens du réel, on ne peut pas vraiment douter que les idées pures de Platon aient eu un rapport avec les dieux des planètes, tels que les énumérait la tradition antique - lorsqu'elle disait que tel astre était celui de Vénus, tel autre celui de Jupiter.

D'ailleurs, la hiérarchie des anges des chrétiens était elle aussi en rapport avec les planètes - ou, pour mieux dire, les sphères planétaires. Or, les saints, après leur mort, rejoignaient celles-ci, y devenaient même comme des princes - au point que François de Sales assimilait la sainte Vierge à la Lune.

Naturellement, je sais bien que l'intellectualisme qui a créé les allégories modernes n'avait plus de lien avec la nature cosmique, et qu'en aucun cas Marianne ne peut être dite clairement liée à un astre. Pourtant sainte Marie était aussi la patronne de la France, depuis le roi Louis XIII; et De Gaulle assimilait la France, même républicaine, à la madone des églises - comme il l'appelait.

Peut-être qu'on peut reprocher à ce maire de Publier de ne pas partager assez l'intellectualisme cher à la philosophie moderne - en particulier à Paris. Car que les saints incarnassent en réalité des idées pures, cela ne fait aucun doute à tout esprit non prévenu. C'était le cas des anges: ils étaient des idées viLa_République_(Jonzac).JPGvantes au ciel - des pensées de Dieu. Les saints étaient ceux qui les incarnaient sur terre. Qui ignore que le christianisme médiéval était d'une part platonicien, d'autre part fervent adepte de l'allégorie? Le poète de référence, alors, était Prudence; or, il fut un grand champion de cette méthode: il peignait les vices et les vertus sous la forme de demoiselles ravissantes, féeriques, célestes - ou alors au contraire monstrueuses, abjectes, immondes. Sainte Marie incarnait aussi les vertus suprêmes: elle était aussi une allégorie. Et lorsqu'elle se penchait sur la société, elle devenait la patronne de la France.

Quelle différence, dès lors? Est-ce que l'idée à la fois pure et vivante que représente Marianne n'a pas inspiré les grands républicains, dont on a souvent dit qu'une pensée de feu les habitait? Il ne faut pas avoir une vision étriquée de ce génie républicain; il a très bien pu s'incarner aussi dans le catholicisme, parfois.

Chateaubriand assurait que la devise républicaine était l'accomplissement politique du christianisme - lequel, disait-il, avait mûri dans l'ombre pendant des siècles: par la sainte Vierge s'étaient exprimées les vertus suprêmes - liberté, égalité, fraternité –, puisque par elle la fatalité historique, comme disait Victor Hugo, avait été rompue!

Marianne aussi est une figure sacrée; par elle aussi, depuis les astres, le miracle veut tous les jours s'accomplir d'une société libre, juste et fraternelle! Dans les salons des mairies, ne doit-elle pas éclairer les édiles de sa céleste lumière? C'est elle sans doute que le maire de Publier aurait dû mettre dans son parc public.

Mais peut-être que justement, sans forcément s'en rendre compte, c'est elle qu'il a mise. Je ne suis pas sûr qu'il ait été judicieux de la lui faire retirer.

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06/02/2015

La tradition de la satire en France

Molière_-_Nicolas_Mignard_(1658).jpgOn a beaucoup glosé, depuis l'attentat de Paris du 7 janvier, sur la tradition satirique en France, et à vrai dire elle existe mais elle est essentiellement parisienne, et à Paris même elle ne fit jamais l'unanimité. Elle vient, au fond, de l'excès de lourdeur de la norme classique, ou religieuse, en France, et d'une aspiration sourde à la liberté. Il ne faut que de souvenir de Bossuet et de son rejet du rire, et du sort réservé à Molière par les prêtres; François de Sales même détestait Rabelais.

À l'époque romantique, Baudelaire haïssait pareillement le comique, le rire qui faisait choir le sublime. Cela faisait écho à Platon, qui faisait d'amers reproches à Aristophane de s'être moqué de Socrate.

Au vingtième siècle, Charles Duits se plaignait de l'esprit de ricanement qui régnait à Paris et qui faisait rejeter ses épopées grandioses – Ptah Hotep, Nefer.

Pourquoi? Il est évident que le rire en soi ne crée pas grand-chose, qu'il est plutôt une manière de détruire les illusions, ce qu'on crée mal à propos. En ce sens, il a son utilité. Mais il a aussi son défaut, qui est de casser dans son essor tout ce qui peut se faire de beau et de saint. Car, Baudelaire l'a dit, il peut venir de la haine du merveilleux, ou du sacré - de ce qui est pur et noble; surtout quand il est provoqué délibérément, qu'il n'a rien de spontané, de naturel. On a reproché un tel rire à Voltaire – non sans raison.

On feint souvent de se moquer joyeusement de ce qu'en réalité on hait - et qu'on n'ose pas affronter directement: ce n'est alors plus drôle.

L'humour de Rodolphe Töpffer avait pour grande qualité de ne jamais se départir d'un amour sincère Rodolfe_Toepffer.pngpour l'humanité; car s'il s'agit d'aider les autres à distinguer leurs illusions propres et à se corriger de leur défauts, comme on l'a soutenu, il n'est pas faux que la comédie rende de grands services.

Du reste en France un problème est rapidement apparu: peut-on rire de tout? Peut-on rire des valeurs de la République qui justifient qu'on ait le droit de se moquer des illusions d'autrui? Ce serait assez paradoxal. Moi-même je les crois saintes - regarde les trois termes de la devise républicaine comme trois fées vivant parmi les astres! Et ne crois pas, contrairement à certains, qu'il faille en rire.

J'aime à prendre pour modèle Victor Hugo, qui savait rire de ce qui était ridicule, mais qui savait aussi parler de manière grandiose des mystères cosmiques. Il est important de distinguer.

D'ailleurs il est bien quelques catholiques royalistes qui ont su ironiser sur les illusions de la philosophie des Lumières: Joseph de Maistre, en particulier, s'est beaucoup moqué de Rousseau et de John Locke. On a dit de lui qu'il avait su assimiler le style de Voltaire, quoiqu'il en rejetât les idées.

Il y avait, près de Genève, une pédagogue savoyarde, croyante mais protestante, Noémi Regard, qui enseignait à ses élèves l'ironie contre ceux qui se moquaient des choses saintes. Elle disait que souvent on n'osait pas faire le bien parce qu'on avait peur des moqueries des cyniques, des esprits forts; contre ceux-là disait-elle il ne faut pas se mettre en colère mais retourner leur art contre eux, apprendre à se moquer d'eux. En cela elle restait fidèle à Joseph de Maistre sans doute.

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04/02/2015

Les tabous de l’imaginaire en France

stan-lee-young.jpgIl est impressionnant que les Anglo-Saxons fassent, dans le fantastique, feu de tout bois, qu’ils n’aient que peu de tabous, d’inhibitions. Le monde des super-héros créé par Stan Lee, par exemple, s’appuie bien sûr sur les prodiges de la science moderne – le merveilleux scientifique -, mais aussi sur les mythologies païennes, en particulier scandinave, avec le célèbre Thor. La Bible même est présente, avec des personnages de vilains cosmiques qui viennent de pharaons ayant acquis des pouvoirs magiques, ou la figure du Veilleur qui vient en aide aux êtres humains dans la difficulté face au mal, bien que cela lui soit en principe interdit. Captain America évoque Jésus-Christ comme un parangon de toutes les vertus.

La Légende dorée sans doute ne s'y trouve guère: mais ce n'est pas par rejet; plutôt parce que la culture en est regardée comme étroitement liée au catholicisme.

Tout de même, quelle différence avec les écrivains français, qui semblent paralysés dès qu’on sort des fantasmes issus de la machinerie moderne - qui transpirent et tremblent dès qu’on entre dans le mythologique ancien! La science-fiction en France est agnostique, et n'entend conjecturer que dans les limites du rationalisme cartésien. Quant aux écrivains catholiques, ils demeurent dans un monde Robert_Marteau.jpgmoral abstrait, qui rechigne à l'imaginaire.

Il existe des exceptions: mon ami Robert Marteau, qui était très catholique, se réclamait, dans sa poésie, des anciens dieux, les regardant plus ou moins comme des anges du Seigneur. Il affectionnait en particulier la mythologie grecque, mais pouvait en évoquer d’autres, et bien sûr il se référait au merveilleux chrétien. À cet égard, du reste, il apparaissait comme peu français: il s’appuyait plutôt sur la tradition espagnole. Toutefois, les mythologies modernes, comme les Anglo-Saxons en ont produit, lui répugnaient: il demeurait classique. Bien qu'il en appréciât la floraison imaginative, il rejetait la science-fiction, qui lui paraissait philosophiquement fausse, et ne supportait pas même Teilhard de Chardin.

Certains se demandent ce qui manque à la littérature d’imagination en France; mais si on compare avec les Anglo-Saxons, ou avec le romantisme allemand, cela apparaît clairement: elle a trop de tabous - trop de principes a priori, qu'ils viennent du catholicisme ou du scientisme - du positivisme du dix-neuvième siècle. Soit la science-fiction y reste dans la travée des théories qu'admet la communauté scientifique; soit elle se déconnecte complètement des religions traditionnelles – entrant alors dans une nuée vague, incertaine, qui se veut rationnelle mais où rien de clair ne se manifeste parce que les auteurs ont peur, comme autrefois les Surréalistes, de se recouper avec des religions connues. Même les mythologies païennes leur font peur – notamment celle des anciens Germains. Or elles parlent encore beaucoup au cœur.

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29/01/2015

Universalité des valeurs de la République

poi1_cambon_001f.jpgOn entend souvent dire - on lit -, en France, que les valeurs de la République seraient universelles. Or, si on prend l'expression au pied de la lettre, cela revient à dire que la liberté, l'égalité et la fraternité sont la déclinaison sociale de principes constitutifs de l'univers lui-même. Que cela peut-il vouloir dire d'autre? Si l'on veut pas admettre que l'univers a des principes constitutifs se rapportant à la vie morale, pourquoi vouloir que tous les hommes partagent certaines valeurs? Si l'univers n'est que mécanique, est-ce que - selon le climat, la latitude, la longitude, le hasard - on ne doit pas admettre que chaque peuple ait ses valeurs propres? Et en ce cas, l'universel ne devient-il pas une prétention d'empires coloniaux aux velléités arbitraires, et égoïstes?

Mais moi je pense que réellement la liberté, l'égalité et la fraternité renvoient à des principes constitutifs de l'univers. J'en donnerai un exemple tiré du théâtre de Marivaux. Il porte sur l'égalité entre les hommes et les femmes. Dans La Colonie, il affirme que les dieux ont créé l'univers à la fois masculin et féminin et que tout système de lois qui n'intègre pas le pôle féminin en lui est forcément imparfait: que l'homme n'est que la moitié de l'univers. Je crois qu'il a raison.

On l'a oublié, mais la devise de la République est née dans l'esprit de Fénelon: le site électronique du gouvernement l'admet.

Qui était-il? Le réceptacle des derniers feux du mysticisme chrétien en France, a-t-on dit; l'ami et le soutien de Mme Guyon, enfermée à la Bastille par Louis XIV à l'instigation de Bossuet, pendant que 18e947_190543b030e52a72ee75138a258482ec.jpg_512.jpglui-même était chassé de Paris et envoyé à Cambrai. Sans forcément le claironner (il ne s'agit pas de cliver la société), il faut l'assumer: la République est née d'une obscure poussée chrétienne mise sous le boisseau - exclue par le catholicisme légal: une sorte de christianisme agissant dans l'inconscient, romantique avant la lettre. Chateaubriand avait pour moi raison de dire que la liberté, l'égalité et la fraternité émanaient du Christ, ainsi qu'il l'a fait à la fin des Mémoires d'outre-tombe.

C'est face au Christ - à Dieu, si on veut - que l'homme est libre dans sa pensée, égal dans ses droits, fraternel dans son cœur: car dans sa pensée il s'affranchit du terrestre, dans ses droits il est lié invisiblement – et magiquement - à la communauté humaine, et dans son cœur il est fils d'un père spirituel - père de tous les hommes: l'âme émane des cieux, disait François de Sales. L'Ode à la Joie de Schiller, mise en musique par Beethoven, en parle aussi. Quel autre sens concret peut avoir l'idée de fraternité?

La littérature révolutionnaire, encore trop rationaliste, n'a pas pleinement vécu les mots de la Devise; le romantisme l'a mieux fait. Victor Hugo, Chateaubriand, Lamartine ont mieux compris ses termes que les philosophes des Lumières. De mon point de vue, ils sont le vrai ressort de la République, précisément parce qu'ils ont su déceler de quelle façon dans le cosmos lui-même les idées de liberté, d'égalité, de fraternité s'inscrivaient. C'est eux qui, dans l'inconscient républicain, ont rendu concrète l'idée d'universalisme. C'est à eux qu'il faut principalement se référer.

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29/10/2014

Centralisme, absolutisme, régionalisme

Pepin-le-Bref-pere-de-Charlemagne-roi-de-France.jpgDans quelle mesure le centralisme est-il la confirmation de ce qu’a vu Joseph de Maistre, que les Français sont profondément attachés à la personne d’un monarque et à l’idée d’une unité qui s’incarne en un homme? Teilhard de Chardin aurait dit que les Français ont conscience que l’univers est centré, et que, par conséquent, le système politique doit l’être aussi. Peu importe qu’on reconnaisse ou pas que ce centre est un dieu; le réflexe n’en demeure pas moins. On peut projeter sur une organisation unitaire des attributs divins sans s’apercevoir qu’ils sont les mêmes que ceux de la théologie, et cela d’autant plus facilement qu’on rejette cette dernière par principe et qu’on ignore par conséquent ce qu’elle contient.
 
Je me pose toutefois la question: cet archétype issu du monothéisme est-il aussi présent en France que du temps de Joseph de Maistre? On pourrait avoir le sentiment qu’il est surtout partagé par ceux qui ont fait des études - qui ont intégré ce que Victor Bérard appelait les idées françaises: mais est-ce que, spontanément, ceux qui n’ont pas fait d’études sont dans le même cas?
 
Le problème, me dira-t-on, se posait déjà en 1789: ceux qui n’étaient pas acclimatés aux idées françaises - notamment parce qu’ils parlaient une langue différente - ne comprenaient pas forcément cette unité, et leur réflexe était plutôt la défense des symboles religieux traditionnels, dont le roi n’était somme toute qu’un élément parmi d’autres: ce fut le cas des Bretons, par exemple.
 
Du reste l’illettrisme n’empêche pas forcément le culte de la capitale - de Paris: nul besoin d’être un intellectuel pour trouver incroyables, comme tout le monde, la tour Eiffel ou les fastes de la cité reine. Et le fait est que, électoralement, la révolte populaire ne s’incarne pas beaucoup dans le régionalisme, mis à part en Corse, ou d’autres îles encore plus lointaines: Guadeloupe, Martinique, Tahiti, Nouvelle-Calédonie... On a le sentiment que si la raison admet que les régions excentrées et singulières ont le droit de s’épanouir librement dans leur particularité, les réflexes l’interdisent, parce que l’unité chérie, adorée, pourrait en être fissurée, amoindrie: au fond, on crie au sacrilège; cela ressortit au religieux.
Comment, dès lors, pour faire progresser le fédéralisme, la liberté, le respect de la diversité, faut-il s’y prendre? Comment relier le réflexe à la raison?
 
Ce qui est entre les deux, c’est le cœur: l’amour; si on aime sa région, ses figures historiques, légendaires, on développe l’idée qu’elle doit être représentée par des institutions spécifiques, et on s’y accoutume. C’est essentiellement par l’aspect culturel que ce progrès peut être réalisé. La ferveur que Le-reveur2.gifmême personnellement on peut avoir, en Savoie pour François de Sales, en Bretagne pour Hersart de La Villemarqué, en Corse pour Pascal Paoli, en Flandre pour Thyl Ulenspiegel - cette ferveur se diffuse, et rend légitime le régionalisme.
 
Et quoi de plus logique? C’est bien d’une foi, d’une conviction, que devrait venir tout vote: non d’une volonté négative de revanche, de vengeance. Autrefois, en France, on avait de la ferveur pour De Gaulle, pour Lénine, pour Mao; le drame de la démocratie en France est qu’on n’en a plus guère pour aucune figure distincte. À la rigueur Napoléon et De Gaulle résistent; mais cela suffit-il?

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15/10/2014

Littérature et technicité: sujets d’agrégation

Quand je passais l’agrégation de littérature, en France, j’étais toujours étonné de ce que les sujets de dissertation me parussent tourner autour du pot, et ne pas parler réellement de ce qui faisait le sel poétique des textes. C’était mon point de vue, peut-être biaisé par mes conceptions particulières, qui butor3.jpgorientent jusqu’à ma façon d’écrire; et, certes, on dira peut-être que je m’y prends assez mal pour ne pas savoir en quoi la littérature consiste!
 
Mais j’ai une autre perception de la chose. Car la plupart des professeurs de littérature ne font pas eux-mêmes de poèmes ou de récits, bons ou mauvais. En lisant leurs commentaires critiques, j’ai en général l’impression qu’ils ne parviennent pas à entrer dans la démarche de création même: ils regardent la production de l’extérieur, restent à la surface.
 
Or, j’ai été frappé par l’expérience de Michel Butor, qui lui aussi a écrit très tôt des poèmes et des récits, et qui lui non plus n’a pas eu beaucoup de succès aux dissertations d’agrégation. Il déclara un jour que c’était parce qu’il était trop intelligent pour les examinateurs. Mais cela est un peu facile; je dirai plutôt qu’il est possible que celui qui fait, qui crée, ne peut pas s’exprimer du tout de la même manière que celui qui ne regarde qu’extérieurement, intellectuellement, le résultat produit. Dès lors on peut en un sens donner raison à Butor: l’intelligence de la chose nécessite qu’on pénètre à l’intérieur.
 
Or, c’est ce à quoi se refusent les professeurs, en général, parce qu’ils ont peur d’entrer dans la sphère mystérieuse de l’âme - sinon en la réduisant à des idées simplistes d’inspiration matérialiste comme la psychanalyse les aime. Ils préfèrent en rester aux phénomènes physiques, les prenant même volontiers comme fondements - se croyant par là plus rationnels et plus rigoureux, alors même que l’objet exige, pour être compris, qu’on n’en reste pas là. Goethe pareillement disait que le vivant, le végétal, exigeait une tout autre approche que le mort, le minéral, et que cela n’avait pas été bien saisi par la science moderne. Et on hegel-3bf2a.jpgm’a rapporté que pour Hegel, chaque objet nécessitait une méthode d’approche particulière; or, la dissertation s’appuie sur une procédure globale, qui ne tient pas compte de la spécificité de l’objet traité.
 
Cette tendance à n’étudier que les faits extérieurs est aussi ce qui a rendu la littérature matérialiste. Ce qui paraît donner raison aux professeurs vient essentiellement d’eux: la littérature est soumise à un dogme, et penche vers une sorte de naturalisme abstrait, dans lequel on s’efforce de théoriser ses pulsions instinctives.
 
Et le fait est qu’entre l’idée qu’un texte sert à démontrer une idée et celle qu’il expose les désirs intimes, on retombe sur le sujet sur Rousseau dont j’ai déjà parlé, émanant de Jean-Bertrand Pontalis; un autre sujet du reste est tombé sur Rousseau en littérature moderne, insistant sur l’idée du récit, c’est-à-dire une disposition technique. Ce dont j’ai parlé moi, l’aspiration spirituelle de Rousseau à se fondre dans la nature, illustrée bien sûr par le récit, ses désirs, ou sa volonté d’apparaître comme innocent, je ne crois pas qu’un sujet de dissertation puisse l’aborder; il y a un agnosticisme forcé qui fait finalement rater la source de l’émotion. L’ensemble se pose comme empilement de fragments disparates, sans unité intime.

07:06 Publié dans Formation, France | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook

29/09/2014

Un sujet d’agrégation sur Rousseau

pontalis.jpgOn m’a mis sous les yeux le sujet de dissertation du concours de l’agrégation de littérature de l’an passé, portant sur les Confessions de Rousseau - livre cher à la fois aux Genevois et aux Savoyards! Il s’agissait d’une citation de Jean-Bertrand Pontalis. Le style en est compliqué, mais si j’ai bien compris, le noble critique estimait que l’effort de disculpation de Rousseau importait moins, sur le plan littéraire, que le plaisir de se raconter comme être désirant. J’ai senti, en le lisant, l’approche fréquente de la Sorbonne, sur Rousseau: on aime bien regarder par quoi il était libidineux. En cela, le philosophe genevois est tiré vers l’autofiction.

J’avoue que les désirs de Rousseau ne me passionnent pas outre mesure, et que ce n’est pas à cause d’elles que j’ai aimé ses Confessions. On peut naturellement s’amuser d’un philosophe qui avoue avoir des pulsions assez ordinaires mais qu’il était de très mauvais ton d’avouer - et dont il est toujours malséant, au fond, de parler, la morale traditionnelle portant à feindre qu’on n’éprouve rien de tel, et que l’on n’a que des envies que la raison autorise. Le romantisme a été en partie une révolte contre cette absence de sincérité.

Mais l’intérêt, pour moi, de Rousseau est ailleurs. Justement parce que ces pulsions sont celles de tout le monde - et même des animaux -, leur intérêt littéraire est en réalité limité. On peut aussi bien contempler, dans un pré, celles d’un taureau à l’assaut des vaches - même si l’insémination artificielle là aussi a rationalisé la chose! Mais le taureau s’échinant sur un leurre a aussi un rapport avec Rousseau. Le plaisir d’un tel récit n’existe pas, pour celui qui vit à la campagne et qui le voit tous les jours fait par les bêtes. On ne peut s’y intéresser qu’en milieu urbain!

Pontalis dans sa citation parle d’épiphanie; mais cela n’est pas lié tant au désir qu’à la beauté. Car Rousseau n’admire pas seulement celle de Mme de Warens ou de ses jeunes amies qui l’emmènent à Maison-des-Charmettes-Jean-Jacques-Rousseau.jpgThônes, mais aussi celle de la nature - évoquant les montagnes dans lesquelles il imagine des cuves de crème, le vallon des Charmettes en l’assimilant au jardin d’Eden. Or, celui qui est allé à Chambéry sait que ce vallon est objectivement beau, qu’il n’y a pas besoin, pour le trouver tel, d’y avoir une maîtresse. S’agit-il encore de désir?

Rousseau charme aussi parce qu’il évoque sa jeunesse comme fondue dans la nature, en accord avec elle, en harmonie avec le cosmos. Ses nuits à la belle étoile participent de ce mythe - et même son éloge des Savoyards, eux aussi plus simples et naturels que les Français, à l’entendre. La femme prend soudain une autre dimension: elle est l’insertion de la beauté du monde dans un corps humain. Bien sûr que la posséder physiquement peut renvoyer à la fusion avec la nature dont je parlais; mais Rousseau dit explicitement que la possession de Mme de Warens l’a en réalité déçu. Faut-il le contredire pour le tirer vers Freud? Cette déception montre qu’il aspirait à une fusion spirituelle - avec la femme, les montagnes, la Savoie. Et c’est là que commence réellement l’intérêt littéraire, le plaisir d’écrire, et de lire. Le terme d’épiphanie ne se comprend que si on donne au désir son sens étymologique: Rousseau se sent hors du monde des astres, et il aspire à le rejoindre au travers de ce qui, sur Terre, en est le reflet le plus immédiat. Là est le romantisme - et aussi le mythe de l’enfance pure.

Car alors se dévoile que le projet de disculpation ne s’oppose en rien à cette épiphanie: bien au contraire, elle est le moyen de créer l’image d’un être innocent, sensible seulement à la beauté dans une philosophie où le beau se lie au bon et au vrai. L’opposition de Pontalis apparaît donc comme factice.

13:40 Publié dans Culture, France, Jean-Jacques Rousseau | Lien permanent | Commentaires (8) | |  Facebook