06/08/2014

Diversité culturelle en Catalogne

29_1barcelona_13.jpgJe suis allé récemment en Espagne et un soir que je trouvais le vol des moustiques un peu bas et que la terre gardait un souvenir vivace de l’amour que lui avait donné le soleil avant son coucher - je veux dire qu’elle était encore bien chaude, si on me pardonne le mot -, j’ai allumé la télévision, et suis tombé sur la chaîne nationale qui m’a paru consacrée à l’Islam. Un cours d’arabe s’y donnait, et deux charmantes femmes voilées et un homme glabre y assistaient joyeusement et avec enthousiasme, pour les besoins du spectacle. Je me suis demandé si à la télévision française on pourrait voir une telle chose - et me suis dit que non. Et c’est dommage, car au moins à Barcelone - que j’ai visitée deux fois, durant ce séjour -, j’ai eu le sentiment d’une grande liberté, assumée dans une humeur assez bonne, et qui tranchait singulièrement avec l’esprit plutôt lourd qui règne à Paris. Il y avait des femmes voilées, et d’autres qui portaient des shorts très courts, et je n’ai ressenti aucune forme de tension, on s’y mêlait sans problème particulier.
 
Il faut dire que Barcelone est avant tout portée par l’enracinement dans la tradition catalane, qui exerce une poussée à laquelle le reste se soumet peu ou prou: le dynamisme local est assez grand pour entraîner à sa suite tout ce qui pourrait spontanément s’en écarter; ce n’est pas comme en France, où, faute de dynamisme réel, le courant républicain tend à s’en prendre à ce qui n’est pas lui, afin d’empêcher la concurrence.
 
Le patrimoine catalan suscite l’enthousiasme parce qu’il est républicain, certes, mais aussi parce qu’il plonge ses racines dans l’époque gothique - le catholicisme médiéval -, et se lie explicitement à la 1188845-l-univers-architectural-de-gaudi.jpgnature, le paysage. Gaudí, on le sait, s’appuyait sur ce qu’on appelle en architecture l’arc catalan, mais imitait également, dans leurs formes, les particularités du delta de l’Èbre ou du massif de Montsant. Le grand poète catalan Jacint Verdaguer, son ami, était prêtre, mais il chantait les Pyrénées, y situant des fées, et reliait toute l’Espagne à l’Atlantide: au fond du monde sensible, il y avait la mythologie.
 
L’architecture moderniste de Barcelone, d’un autre côté, était principalement financée par de riches industriels, eux aussi portés par l’enthousiasme, par le romantisme qui faisait renouer avec la Catalogne immortelle après un siècle de silence et la répression, au dix-huitième siècle, du roi de Castille. Cet enthousiasme proprement local dynamisait non seulement la culture, mais aussi l’économie, car les deux vont bien plus de pair qu’on ne l’imagine. Et aujourd’hui, la Catalogne est une des plus riches régions d’Europe, ce qui n’empêche pas sa capitale de comporter d’énormes voies piétonnes, ou d’interdire aux voitures ses vieux quartiers, ce que Paris ne fait pas, semblant comme enlisé dans ses habitudes, ses préjugés, ses certitudes, et ne connaître d’aucune façon l’enthousiasme barcelonais. Loin de placer les formes du paysage gaulois en son sein, il prétend lui imposer ses inventions propres - par exemple par le remembrement, ou les grandes régions qui viennent d'être votées. Loin de laisser libre cours à une fantaisie gaudienne, il s’assujettit lui-même à un fonctionnalisme que même Houellebecq a dénoncé.
 
Les classements internationaux font de l’Espagne un pays plus libre, plus démocratique, que la France; on a du mal à voir que ce soit faux, quand on s’y rend.

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29/07/2014

François de Sales, Jean Calvin et le monde antique

calvin_4.jpgJean Calvin fut nourri d’humanités gréco-latines; on se souvient qu’il effectua sa thèse sur Sénèque, et, en son temps, et dans les cercles littéraires qu’il fréquenta (notamment celui de Marguerite de Navarre), on pratiquait beaucoup Plutarque: historien grec prônant la vertu, et qui montrait que, au-delà des différences que la rhétorique chrétienne a soulignées entre les Grecs et les Latins d’une part, les Juifs et les Chrétiens d’autre part, les points de convergence étaient en réalité très grands, et qu’il était faux que, comme on les en a accusés au Moyen Âge - ou comme on l’a dit plus tard pour faire leur éloge -, les païens fussent dénués de système moral, notamment en matière sexuelle. On savait, à vrai dire, que les Romains étaient assez rigoureux, puisqu’on les lisait, mais, sur les Grecs, on avait des doutes, alimentés par les Romains mêmes, qui leur reprochaient leurs mœurs légères. Plutarque, qui était prêtre d’Apollon à Delphes, a démenti cette impression. Au contraire, l’antiquité semblait respirer, même dans le paganisme, du culte de la vertu, et on sait quelle impression cela fera sur Rousseau.
 
Cependant, sur certains points, les philosophes et historiens antiques se différenciaient profondément des théologiens chrétiens et en particulier catholiques, et si, en France, la théologie gallicane a tendu à concilier le stoïcisme de Sénèque avec le catholicisme, en Savoie, l’on était plus fidèle à la tradition francois_de_sales.jpgmédiévale - hostile aux anciens Romains, et influencée assez clairement par une pensée venue des anciens Celtes et des anciens Germains, par exemple au travers des mystiques irlandais. Et François de Sales, qui refusa - après ses Controverses, qui mirent ses nerfs à rude épreuve - de recommencer à polémiquer avec Luther, Calvin et Théodore de Bèze, s’en prit tout naturellement aux anciens - aux païens, à Sénèque, à Plutarque, ou aux autres historiens et philosophes de l’antiquité -, comme s’ils étaient les véritables sources de la Réforme protestante. Il pourfendait bien sûr le principe du suicide, mais aussi le stoïcisme, qui à ses yeux n’était qu’une singerie, une vertu réalisée en paroles, point dans les faits: car la vertu effective demande d’autres sources de courages que les beaux mots que la raison contient, affirmait-il en substance: il y faut la force divine, pénétrant le cœur de feu; il y faut un miracle. Et d’utiliser le ton de la comédie, d’Aristophane, pour se moquer des philosophes qui assurent être au-dessus de la peur dans leurs salons, au coin du feu, servis par des esclaves, et qui, dans un navire que saisit la tempête, manifestent une terreur panique en sautant par-dessus bord pour mettre fin à leur incontrôlable angoisse: envolées, les pensées pures et nobles conçues dans le calme des villégiatures!
 
Cette protestation contre un rationalisme abstrait qui refuse de considérer l’âme dans sa réalité, la ramenant à des systèmes d’idées, Joseph de Maistre la fera sienne en affirmant que la raison ne créait Joseph-de-Maistre-libre-de-droits.jpgrien, et que les constitutions créées par l’intelligence en 1789 n’étaient que des chiffons de papier, qui ne changeaient pas les choses. En un sens, nos penseurs savoyards étaient des réalistes, mais qui considéraient que la divinité et les rapports qu’elle entretenait avec le cœur humain étaient une réalité. Dès que la divinité devient un concept, une abstraction, son évocation s’apparente à une forme d’idéalisme. Mais on ne voit pas que le culte de la raison aussi est une forme d’idéalisme abstrait. Qu’on interdise de le relier explicitement à Dieu en interdisant de nommer celui-ci, comme on le fait chez les intellectuels, notamment parisiens, ne sert au fond qu’à masquer le réel. Le sentiment du sacré n’a pas besoin de se reconnaître tel pour exister; si c’est la raison qui en est l’objet, on peut le constater de l’extérieur. Et on peut dire qu’au sein de la spiritualité laïque, c’est généralement le cas. Par delà les formes apparentes, il existe des constantes, au sein des traditions nationales.

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01/07/2014

Marine Le Pen et la tradition nationale

Marine-Le-Pen.jpgLe succès de Marine Le Pen aux dernières élections n’est pas dû seulement à sa dédiabolisation, qui est relative: les élites continuent à jeter contre son parti des anathèmes. Il s’est agi aussi, pour elle, d’intégrer la culture propre à la France de la seconde moitié du vingtième siècle à la tradition consacrée dans laquelle tous les citoyens sont censés se reconnaître. On m’a raconté qu’à ses meetings, ses militants vendent par exemple la poésie d’Aragon: un grand poète français, disent-ils! Et de fait, le communisme est à présent une partie du patrimoine; le style classicisant d’Aragon semble lui-même le confirmer. Jean d’Ormesson n’a-t-il pas clamé qu’il l’admirait?
 
Son discours social aussi a été repris par Marine Le Pen. Au lieu d’évoquer directement le gallicanisme ancien, elle parle de la laïcité qui l’a remplacé! On a vu ainsi la rejoindre non seulement des gaullistes séduits par la présentation de la République comme un habit nouveau pour la France immortelle, mais aussi des ouvriers syndiqués, pour qui le communisme appartient à l’histoire, mais dont la sensibilité est restée la même. La tentative de Jean-Luc Mélenchon d’ouvrir le marxisme sur Victor Hugo et Robespierre apparaît comme dépassée, tournée vers des époques caduques, que seuls les livres contiennent: Marine Le Pen ratisse plus large!
 
Ce qui apparaissait autrefois comme marginal, ce qui avait été mis à l’écart par les républicains - la référence à Jeanne d’Arc, au catholicisme de la vieille France -, a pris sa revanche en embrassant la tradition sociale de France, comme si elle était au fond issue du peuple gaulois - ce qu'assurait Mitterrand lui-même.
 
En ce qui me concerne, j’ai été choqué par le rejet dont faisait l’objet autrefois la culture catholique traditionnelle. Ce n’est pas que j’aie spécialement adoré Henry Bordeaux, Georges Bernanos, Charles Louis_Dimier.jpgBuet ou Léon Bloy, mais ils faisaient partie de la littérature, et, pour moi, elle doit rester libre. Et puis dans les temps anciens le catholicisme était réellement inspiré; le haïr d’une façon générale et indistincte me semble dénué de sens; François de Sales et Joseph de Maistre furent réellement de bons auteurs.
 
Mais il y avait un Savoyard, Louis Dimier, critique d’art, qui s’est détaché de Charles Maurras, auquel il s’était rallié parce qu’il était catholique et qu’il trouvait lui aussi anormal qu’on cherche à supprimer, au sein de la vie culturelle, les références au christianisme; cependant, il niait qu’il y eût en art aucune inspiration nationale: c’est l’individu seul qui se met en relation avec le Saint-Esprit, disait-il; la nation ne fait ensuite que bénéficier de l’œuvre artistique placée en son sein pour son édification intérieure. Il gardait quelque chose de profondément romantique; jusqu'à un certain point inconnu en France, les Savoyards avaient concilié le catholicisme et l’individualisme, au grand dam des catholiques gaulois, nationalistes - et, au fond, collectivistes. Pourtant Dimier avait raison: l’humanité ne peut grandir que si la liberté de l’individu dans la sphère culturelle est totale. Il est donc mauvais de chercher à la limiter, à l'assujettir à une tradition quelle qu’elle soit.

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27/06/2014

Le mille-feuilles français

CarteH.jpgOn évoque souvent le mille-feuilles administratif français. Mais l’image est-elle bonne? Il est plus simple de dire que le problème vient du dédoublement entre les régions et les départements, et que ce dédoublement est issu de l’incertitude face à l’héritage de la Révolution. Il a été ressenti que les départements étaient trop petits, inadaptés, qu’ils bloquaient l’initiative, qu’ils représentaient une contrainte; on a voulu les alléger en créant des régions qui acquerraient des compétences plus fortes - mais sans oser les supprimer. Ce don de la Révolution avait quelque chose de sacré; c’était un marqueur républicain. Et puis les régions ressuscitaient trop l’ancien régime: en France c’est interdit. On avait beau avoir supprimé le calendrier révolutionnaire, dénué de fondement, perçu comme inepte, ou comme tombant de la lune, les départements semblaient avoir fait leurs preuves.
 
Pourtant, Dieu sait que personne ne vit dans une rivière: les noms mêmes étaient abstraits, dénués de sens. L’institution des départements, tous rationnellement conçus, rappelle ce que Joseph de Maistre disait des républicains en général: ils entendent créer un monde nouveau à partir de l’intelligence, mais celle-ci en réalité ne crée rien; la réalité des pays, des régions, s’impose à partir de la nuit de l’âme: leurs principes conduisent, avant même qu’on découvre leur existence: jamais on ne les a inventés; ils se sont révélés à la conscience après être apparus.
 
Le fait est que si on avait ressuscité les anciennes provinces et supprimé les départements, on aurait déjà limité de beaucoup le nombre de collectivités territoriales, et évité la superposition chaotique de l’héritage révolutionnaire et de l’héritage médiéval. Et qui devait vraiment s’en plaindre? Il n’y a qu’en The-Silenced-War-Whoop-1100x790.jpgAmérique qu’on a pu imposer des frontières nouvelles, sans rapport avec ce qui existait auparavant - tracées à la règle; et il en est ainsi parce que ce qui est venu s’est imposé radicalement à la population antérieure, de la manière que l’on sait. Mais en France, il s’agissait des mêmes gens; ils étaient mêlés: on ne distinguait pas de façon claire les républicains rêvant d’un monde à venir, entièrement créé par la raison, et les êtres attachés simplement aux formes anciennes, parlant à leur cœur - comme les terrains de chasse parlaient aux Sioux. En Europe, tous les pays, sauf la France, ont conservé les anciennes subdivisions, issues du vieux temps; on peut prétendre, comme Robespierre et Saint-Just, changer depuis le cerveau la face du monde: cela ne marche pas!
 
Naturellement, il y en aura pour prétendre que les anciennes provinces ne peuvent pas être restaurées parce que beaucoup étaient trop petites. Mais il n’est pas difficile d’accepter le principe que dans le cas où il est clair que leur existence était juste due à des privilèges seigneuriaux, liés notamment aux lubies des monarques, et que le peuple n’y était pas réellement sensible, on peut les rattacher à des provinces plus grandes - souvent aussi plus vieilles. 
 
En outre, le faible peuplement et le poids de Paris ont pu diluer depuis la Révolution, dans certaines portions du territoire, le sentiment régional; on peut donc admettre des fusions.
 
Veut-on dire que les départements protègent le monde rural? Il faut donner aux communes, qui sont les anciennes paroisses, plus de prérogatives, quitte à leur demander de s’unir, pour éviter la dispersion. Les communautés de communes doivent avoir les mêmes droits que les métropoles.
 
On mettra fin ainsi au mille-feuilles, sans que cela nuise à personne. Le projet révolutionnaire initial Sabaudia_ducatus_la_Savoié_(cadre).JPGétait d’ailleurs de donner une forme de souveraineté aux communes: pas d’inventer un monde nouveau à partir de la pensée administrative.
 
(Je voudrais préciser que, en Savoie, le découpage départemental, qui ne date pas de la Révolution, mais lui est postérieur, correspond à peu près à d'anciennes délimitations, notamment à l'époque de François de Sales, le Chablais étant sous son influence pour les raisons que l'on sait et le Genevois et le Faucigny étant compris dans l'apanage des ducs de Genevois-Nemours, qui avait une forme d'autonomie vis à vis de Chambéry; ce que j'ai dit ne la concerne qu'à demi.)

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16/04/2014

Les anges de Victor Hugo censurés

9782211041997FS.gifLes éditions de l’École des Loisirs travaillent souvent pour les professeurs de l’Éducation nationale, en France: elles vivent en partie des achats des collèges, et nombre de ses publications sont recommandées par l’institution éducative. Est-ce pour cela qu’on y édulcore Victor Hugo en supprimant les allusions trop claires aux anges du Ciel, insuffisamment conformes à l’espèce d’agnosticisme institué avec lequel on confond généralement le principe de laïcité, dès qu’il s’agit de culture? Car dans une version écourtée des Misérables qu’on y trouve, un paragraphe d’à peine trois lignes a été supprimé, qui ne coûtait rien à lire pour les jeunes élèves, et qui était d’une importance assez capitale pour que je me souvinsse de son existence dans la version longue, quand j’ai lu cette version courte; il y est question de l’ange immense qui dans l’ombre attend sans doute, les ailes déployées, Jean Valjean après la mort: il s’agit de la toute fin du livre. Le reste des événements de cette mort a été repris; mais cet ange a été effacé: on l’a censuré, en quelque sorte.
 
C’est bien sûr fausser l’intention de Victor Hugo, qui était clairement de créer une légende dorée moderne, sous couvert de réalisme. Ce dernier a été, naturellement, préféré à la réalité mythologique de Hugo, voire à son mysticisme. Mais on ne peut pas prétendre que les élèves n’aiment pas le merveilleux: le but secret est sans doute de rendre les grands classiques ennuyeux et rebutants.
 
Cela me rappelle encore cet éditeur germanopratin qui me disait qu’on ne pouvait pas relier la poésie au Christ dans un livre, que c’était interdit, que cela privait de liberté les poètes. Il n’a donc pas publié le petit essai que je lui proposais!
 
En Hongrie, dit-on, aucune instance de censure claire n’existait, dans le régime communiste: d’eux-mêmes, les éditeurs et les journalistes se censuraient, se surveillaient, pour ne publier que des idées conformes à la doctrine officielle, qui leur apparaissait comme une évidence - une vérité révélée. Il en va sans doute de même en France.
 
Le fait est qu’on m’y a plus reproché qu’en Suisse mes poèmes pleins d’anges et de dieux: il n’y a pas de hasard.

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18/11/2013

François Hollande et les Bretons

saint_yves.jpgL’université d’été de Régions & Peuples Solidaires, fédération de partis régionalistes français, a eu lieu cette année à La Roche sur Foron, et elle était organisée par le Mouvement Région Savoie; j’y ai participé à ce titre. J’ai alors pu admirer la belle organisation de l’Union Démocratique Bretonne, la composante armoricaine. Elle bénéficie d’un tissu associatif fort, marqué par le catholicisme social.  La figure de saint Yves, évêque local qui a tout donné aux pauvres au treizième siècle, cristallise certainement cet esprit.
 
Le parti régionaliste breton, proche des socialistes, a obtenu un député à l’Assemblée nationale. Les promesses de François Hollande concernant la régionalisation et la reconnaissance des langues et cultures minoritaires étaient donc très attendues; l’espérance était grande.
 
Personnellement, je n’y croyais pas tellement, car les socialistes sont proches des fonctionnaires, qui restent les héritiers des idéologues de la Révolution, de ceux qui promouvaient le français et sa culture propre au nom de son universalité supposée. Ils découlent de Condorcet, Rivarol, Condillac - de l’intellectualisme parisien. Le régionalisme au contraire émane du romantisme. Il naquit en Allemagne contre Napoléon et ses planifications uniformisatrices, et même en France, il est lié à la figure de Lamartine, qui défendit Frédéric Mistral et chanta la Savoie. Victor Hugo, pareillement, se montra passionné par le folklore local, en Franche-Comté, en Île-de-France, mais aussi en Savoie, et dans les îles anglo-normandes. Mais la révolution industrielle et la Troisième République ont ramené, à travers le naturalisme, ou leFeu-artifice-Paris-Tour-Eiffel-2013-5.jpg scientisme, la prétention parisienne à l’universalisme, dont la tour Eiffel est le symbole.
 
Et le fait est que j’ai toujours pensé que Nicolas Sarkozy était en réalité plus régionaliste que François Hollande. Mais il demeurait bonapartiste, étatiste, et François Hollande, s’étant allié avec les écologistes - eux aussi issus du romantisme, et fédéralistes en théorie -, pouvait toujours faire rêver. Seulement, les écologistes devenus ministres à Paris s’efforcent à leur tour de se servir de l’État central pour imposer leur vision du bonheur; le régionalisme ne les attire plus. Des ministres socialistes d’origine bretonne sont du reste venus annoncer à Rennes que la régionalisation promise n’arriverait pas: ce que décide le Conseil régional ne pourrait pas s’imposer aux collectivités d’un rang inférieur.
 
Les Bretons se sont alors plaints: traditionnellement, ce que décide le Conseil régional d’Île de France s'impose bien aux communes de la banlieue parisienne!
 
Au bout du compte, la liberté culturelle reste en France un vain mot. On invoque toujours des principes supérieurs pour ne pas la laisser s’installer. L’unité nationale, l’État-Nation, le pacte républicain, en sont des exemples.
 
Mais l’Union européenne s’est construite sur le principe de la libéralisation culturelle. Les politiques français, effrayés, ont décidé de ne plus s’impliquer davantage dans cette Europe à vocation fédérale. Un sentiment de stagnation s’est emparé du pays, et la population a de plus en plus de mal à l’admettre.

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02/11/2013

Lamartine et les langues mortelles

Gustave_Moreau_-_Jacob_et_l'Ange.jpgIl existe dans la littérature romantique l’idée que les langues humaines sont impropres à l’expression des profondeurs de l’âme, reliée aux mystères célestes. Lamartine a ainsi dit: [Je] luttais en désespéré et comme Jacob avec l’ange, contre la pauvreté, la rigidité et la langue dont j’étais forcé de me servir, faute de savoir celle du ciel. La poésie, en créant des images, des rythmes spécifiques, s’efforçait de créer un tant soit peu un langage supérieur. 
 
De fait, il a pu être observé, notamment par Owen Barfield, qu’il n’a jamais existé de stade au sein duquel les mots désignaient simplement les éléments sensibles, comme l’a postulé la science positiviste, qui croyait que les métaphores étaient venues ensuite seulement, par association d’idées. Tout au contraire, les mots étaient dès l’origine des images, émanaient d’emblée de l’âme, se sont chargés dès leur naissance de sentiments, ne se référant pas tant aux choses extérieures qu’à ce qu’elles étaient dans le cœur humain. Derrière les métaphores, et si remonte le temps, il n’y a rien: on bute sur le néant. Le rythme même de la langue n’a pas d’abord été imitatif de la mécanique de la nature, mais musique, mélodie intérieure - écho de l’harmonie des sphères. En réalité, le français classique, qui voulait coller aux choses et dont la construction se posait comme attelée à l'ordre de l'univers, ne recrée pas la langue première, comme on a pu le prétendre, mais est une création tardive, au sein de l’histoire humaine. La poésie romantique avait pour but, elle, de créer un langage nouveau, des mythes originaux, des rythmes inouïs - à l’image 785721755.jpgdes vrais premiers hommes!
 
L’idée que dans ce travail une lutte était engagée avec l’ange manifeste Prométhée au sein du poète, qui doit affronter les règles collectives pour les métamorphoser et trouver une forme reflétant le moi profond - lequel, à son tour, reflète les profondeurs de l’univers. Le lien avec le christianisme, notamment chez Novalis, devenait patent, en ce sens que l’homme était dès cet instant affranchi des anges, comme a dit saint Paul qu’étaient désormais Jésus-Christ et ceux qui suivaient son exemple. Vigny a fait ainsi prononcer à Moïse: 
 
Les anges sont jaloux et m’admirent entre eux
 
mais il ajoutait:
 
Et cependant, Seigneur, je ne suis pas heureux.
 
Car cet effort du poète l’isolait, sur Terre, et dans la société. Son langage cessait d’être celui de tout le monde; il devenait difficilement compréhensible, était mis à la marge. Mallarmé, plus tard, l’a exprimé, en se ANGE.jpgcréant une langue faite d’images et de rythmes purs, mais qui demeurait hermétique; il s’agissait, comme à ses yeux l’avait fait Poe, de s’arracher à la tribu.
 
Remarquons que, politiquement, il s'agissait aussi de contredire ceux qui faisaient du français par essence une langue universelle: tout restait à faire; la poésie devait encore intervenir, pour en faire une langue des anges. Lamartine, ainsi, célébra Frédéric Mistral, qui avait fait du provençal une langue angélique, et finalement, par ce biais, avait mieux accédé à l'universel que le français classique recommandé par le gouvernement. En puisant au fond de l'âme du peuple et en en arrachant les figures de la mythologie régionale de Provence, il avait été plus loin dans les profondeurs cosmiques que les philosophes du dix-huitième siècle. Il était donc à célébrer.

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29/10/2013

Manuel Valls et le civisme

87292011_o.jpgManuel Valls, dans ses discours, semble parfois se décharger de son travail de ministre de l’Intérieur sur les erreurs supposées de la Création. Au lieu de se contenter de renforcer l’efficacité du système policier dans l’exécution des procédures, il entend aussi reprocher à certaines communautés de manquer pour ainsi dire de civisme. Or, non seulement il n’existe pas de base légale pour mettre en cause une communauté dans son entier, le droit ne s’appliquant en principe qu’aux individus, mais, de surcroît, il ne sert en fait qu’à peu de chose de se plaindre que les gens n'aident pas spontanément la police, quand on est ministre de l’Intérieur. Ce serait plutôt le travail d’une instance morale indépendante - prêtre, philosophe, instituteur!
 
Il est vrai qu’en France, l’éducation est largement nationalisée. Mais cela veut dire qu’en parler serait plutôt du ressort du ministre de l’Éducation, et encore son rôle n’est-il pas de s’adresser publiquement aux adultes, mais de demander aux enseignants du secteur public de développer le sens civique chez les enfants. Or, ils s’y efforcent depuis toujours. Qu’est-ce qui à cet égard ne marche pas?
 
J’ai déjà dit qu’à mes yeux l’élève n’acquérait aucun sens civique si l’enseignement se résumait à des paroles abstraites, à des formules toutes faites. Une connaissance théorique de ce qui constitue la citoyenneté permet certainement de reprocher aux autres d’en manquer, quand on les voit agir, mais pas du tout, en réalité, d’avoir envie soi-même d’en appliquer les principes! Il est généralement plus pratique de s’imaginer qu’on se comporte tout à fait comme il faut parce qu’on sait en théorie comment il faut se comporter. Mais il existe un gouffre entre l'idée et son application.
 
Comment le combler? Comment s’y prendre pour que l’envie de bien faire s’enracine dans les cœurs? Pour moi, il faut rendre vivants les concepts au travers de figures qui frappent l’imagination. Rousseau, qui l’avait compris, proposait, à cet égard, le modèle des grands hommes antiques; certains les trouvent démodés. Le latin et le grec ne s’apprennent plus guère. Actuellement, des auteurs de bandes dessinées créent des superhéros républicains qui peuvent enchanter les plus jeunes: le Garde Républicain, le Coq Gaulois essaient tant bien que mal de donner un pendant à Captain America. Mais beaucoup d’enseignants trouvent ce genre de récits ridicule, et les enfants le ressentent. Alors la thumb.jpgsolution est dans les héros républicains classiques créés par Victor Hugo, le Gauvain de Quatrevingt-Treize, Jean Valjean - ou l’ange de la Liberté de La Fin de Satan: car il faut aussi prolonger la chose vers le mythe, si l’on veut enraciner les valeurs illustrées dans l’âme.
 
Quoi qu’il en soit, j’ai voté pour François Hollande parce que je trouvais que son prédécesseur s’en prenait trop à des communautés, et créait des tensions; je regrette qu’il n’impose pas assez fermement à ses ministres de ne pas chercher à acquérir de la popularité par ce moyen plutôt négatif.

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10/08/2013

Symbolisme de la tour Eiffel

tour_Eiffel.jpgIl est remarquable que la tour Eiffel soit devenue le symbole de la France moderne. En elle, le monde entier voit une œuvre artistique. Or, elle est purement mathématique dans sa conception, et fut avant tout une prouesse technique. Mais, placée au cœur de la capitale, elle exprime l’âme d’une nation.
 
Les artistes héritiers du romantisme ont beaucoup protesté quand il s’est agi de la conserver, elle qui devait n’être bâtie que pour le temps d’une exposition. (À leur tête, si ma mémoire est bonne: Leconte de Lisle.) Elle assimilait l’art à la technique d’une façon dangereuse pour les poètes qui voulaient au contraire affranchir le premier de la seconde, voyant dans l’art une dimension imaginative qui évidemment manque à la technique, contrainte par nature à se soumettre à des principes abstraits. Si la tour Eiffel avait servi de simple fondement à la statue d’une déesse, si elle n’avait servi qu’à la faire tenir debout, l’alliance de l’art et de la technique eût eu lieu. On se fût trouvé dans le cas du Christ énorme qui domine Rio de Janeiro - ou de la statue de la Liberté à New York, dont l'ossature fut conçue justement par l'homme qui a aussi conçu la tour Eiffel, Maurice Koechlin... Mais elle fut laissée nue, comme la marque d’un triomphe, comme la démonstration que le but ultime de l’art était véritablement la technique et que la beauté authentique était dans la matérialisation de ce qui est purement mathématique. En quelque sorte, l’esprit de Jules Verne s’emparait de la France. Lui qui faisait de la découverte scientifique le ressort de la poésie et du roman et n’imaginait qu’autant que le positivisme le permettait, créait l’idée qui devait dominer la vie culturelle française au vingtième siècle.
 
On pourrait également citer Zola, qui n’a pas toujours, comme on le fait parfois croire, versé des larmes amères sur les malheurs du prolétariat: dans Au Bonheur des dames, il applique la recette du scientisme au commerce des vêtements, faisant triompher la grande distribution - rationnellement conçue et mise en place -, sur le petit commerce - chaotique et laissé au caprice de boutiquiers sans eiffel-tower_00052998.jpggénie. Car le directeur du grand magasin, dans le livre, est réellement présenté comme doué de lumières spéciales, qui l’illuminent en série de coups de foudre, et lui permettent de conquérir le marché: c’est l’épopée de l’économie moderne.
 
Cependant, je crois que l’idée qui fait de la technique l’essence de l’art est erronée. Personnellement, je suis de la ligne romantique: je crois que le vivant n’est pas dans le mathématisme, mais dans le mystère que peut dévoiler l’imagination. La science-fiction qui me plaît est toujours celle qui dépasse la dimension théorique pour entrer dans des images issues des profondeurs de l’âme.
 
C’est dire que pour moi la tour Eiffel reste un squelette qui attend sa chair. L’image par exemple me vient d’une vierge drapée, laissant flotter sa robe à terre... Peut-être sainte Geneviève, céleste bergère, et patronne de Paris... Guillaume Apollinaire n'a-t-il pas dit: Bergère ô tour Eiffel?
 
À la technicité moderne, si admirable dans ses réalisations, il reste toujours, je crois, à ajouter la dimension humaine.

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12/02/2013

Les Lumières et la France éternelle

104_couverture-contrat-social.jpgFace à la perspective fédéraliste, en France, on craint toujours, comme en 1793, que certaines parties en viennent à se détacher de l’ensemble. Le fait est que Rousseau avait prévenu: dans le Contrat social, il affirmait que si des éléments de l’ensemble voulaient se détacher, ils le pouvaient toujours. L’idée d’indivisibilité, qu’on évoque souvent à ce sujet, n’avait, chez lui, aucun rapport avec le caractère sacré des frontières: il s’agissait de l’impossibilité d’imposer une loi à des citoyens qui n’auraient pas eu la possibilité de la voter. Cela s’attaquait plutôt au colonialisme: à la possibilité d’imposer des lois à des gens n’ayant pas le statut de citoyens.
 
On a voulu, en 1793, concilier la liberté de passer un contrat social avec le sentiment national: la liberté devait mener nécessairement à vouloir constituer un pacte se recoupant territorialement avec la France des rois. On postulait que le désir de vivre ensemble existait, et que toute liberté ne pouvait que le laisser pleinement s’exprimer.
 
C’était reconnaître, implicitement, que les rois avaient créé un peuple - continuer à en faire les pères de la nation. Ou c’était estimer qu’ils avaient été une production de cette dernière - ce qui devait déboucher tout naturellement sur le régime actuel, avec son monarque élu par le peuple!
 
Le lien entre la terre, le peuple et le prince vient de temps très anciens. La légende du roi Arthur en est profondément imprégnée. La terre, le peuple et le roi n’y font qu’un, y sont en symbiose. Même si le prince est élu par le peuple, le symbole demeure: il n’est pas si important qu’on croit qu’on lie la terre plus au roi ou au peuple. Le roi dirige le peuple: il le modèle donc; il exécute la volonté du peuple: il est modelé par lui. La fusion est réellement totale, dans les deux cas. Et qui peut prétendre que dans le système représentatif, le monarque élu se contente d’exécuter la volonté du peuple? Par le contrôle sur l’éducation, par exemple, il continue à le modeler...
 
La différence entre un royaume et une république dont la forme se présente comme sacrée ne saute donc pas aux yeux. De Gaulle en était parfaitement conscient, mais il ne s’en plaignait pas: pour lui, les idées des philosophes n’étaient qu’une sorte de bavardage qui planait inefficacement sur les réalités profondes de la nation. Joseph de Maistre s’était d’ailleurs déjà abondamment exprimé dans ce sens à propos de Rousseau. Peut-on vraiment dire qu’il a eu tort?

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08/02/2013

La France est-elle chrétienne?

3424777506_a8d5360f05.jpgCertains voudraient enraciner la France dans le christianisme. Mais est-elle vraiment chrétienne?  Je crois que, fréquemment, et sans s’en rendre compte, on assimile le christianisme à l’héritage de l’ancienne Rome - dont l’influence me paraît, en France, bien plus patente. Dans le film du Parrain, un pape assurait que le christianisme n’était qu’un vernis posé sur des coutumes millénaires; il le disait de la Sicile, mais la France est-elle si différente?
 
J. R. R. Tolkien se disait catholique comme on l’était au treizième siècle; et beaucoup d’intellectuels français prétendent qu’on était encore alors très païen, notamment dans le nord de l’Europe; mais eux-mêmes se réclament fréquemment de Sénèque, de l’agnosticisme à la mode de l’ancienne Rome, qui admettait l’existence d’un dieu, mais le faisait très abstrait, très seneque_par_rubens.1235236473.jpgglobal, impersonnel, indifférent au sort des hommes. Or, je crois qu'inconsciemment, en France, on assimile le christianisme à cette philosophie - que pourtant François de Sales caractérisa comme étant l’essence même du paganisme!
 
Tolkien lisait probablement François de Sales - lequel pensait, aussi, que l’esprit divin était lié à l’âme de façon naturelle -, car son ami C. S. Lewis, que Tolkien a plus ou moins converti, fit un jour le vibrant éloge du pieux évêque de Genève, qui affirmait que les anges, quoiqu'invisibles, vivaient avec les hommes sur Terre - presque à la façon des elfes dans le Seigneur des anneaux. Mais qui en France partage encore avec ferveur cette vision des choses? Ce n’est pas la conception dominante.
 
Le Nouveau Testament parle aussi des anges qui descendent sur Terre: ils annoncent aux bergers la naissance de Jésus. Et saint Pierre parle des anges déchus qui errent sur Terre, et saint Augustin des anges sans morale qui instruisent les philosophes qui les invoquent. Mais la philosophie qu’en France tout le monde trouve normale et qui domine la vie intellectuelle n’est pas celle-là: c’est bien celle de Sénèque - ou de Lucrèce, le disciple d’Épicure. C’est bien celle qui existait sous les anciens empereurs romains - pas celle qui avait cours du temps images (3).jpgde saint Louis.
 
La République a-t-elle vraiment déchristianisé la France, comme on l’entend dire parfois? On peut en douter. Si elle a pu s’imposer, c’est aussi parce que la France s’était déchristianisée toute seule. L’effet de masse a pu accélérer le processus; mais l'a-t-il créé?
 
Au demeurant, dans ce monde que la philosophie moderne a rendu si abstrait et si théorique, un Teilhard de Chardin a pu voir la figure du Christ, d’une façon sublimée, transfigurée, renouvelée - selon moi. Mais il est bien moins une référence que Jean-Paul Sartre, d’abord; et même lui a forgé un langage nouveau, faisant peu appel aux symboles chrétiens traditionnels: il a bien placé le Christ dans une vision du monde héritée de l’ancienne Rome, de l’ancienne philosophie païenne, de Sénèque, de Cicéron.
 
L’important n’est pas forcément les vieilles formes: il faut aussi regarder vers l’avenir.

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31/01/2013

Fétichisme territorial, frontières naturelles

h-20-1871471-1262697460.jpgIl existe en France des gens comme Jean-Luc Mélenchon qui, sous des prétextes sociaux, vouent une sorte de culte à la forme du territoire national. Ils pensent que les frontières sont sacrées, notamment parce qu’elles sont naturelles. Les Alpes, les Pyrénées leur font cet effet.
 
Mais on oublie souvent qu’il fut un temps où franchir une rivière avec des marchandises pouvait apparaître comme plus difficile que de franchir un col. Sur l’eau, il faut un pont, un bac, un outil; même pour le col, le pied suffit. Au Moyen Âge, les États ont tendu à chevaucher les montagnes et à s’arrêter aux rivières. Le Saint-Empire romain germanique n’avait pas pour frontière avec la France les Alpes, mais le Rhône et la Saône. Le royaume de Navarre chevauchait les Pyrénées. Le changement de perspectives s’est effectué avec le progrès technique: les montagnes, dès qu’un pont est construit, apparaissent comme plus compliquées à franchir que les rivières.
 
Mais précisément, le progrès technique aplanit tous les images (1).jpgobstacles physiques, et rend caduque la notion de frontière naturelle, les techniques devenant partie intégrante de la vie humaine ordinaire: les tunnels et les avions ne font plus des montagnes des obstacles réels. Même quand il n’y a pas de tunnel, une voiture automobile peut franchir un col. Et je ne parle pas du progrès des télécommunications: tout le monde sait ce qu’il en est.
 
Il devient dès lors difficile d’avoir des frontières une vision claire qui demeure en phase avec les réalités. Paradoxalement, il faut renforcer la présence des douaniers aux frontières, ou de la police, si on veut marquer la différence d’un pays à l’autre. Cela alourdit l’État, qui dépense toujours plus pour garantir la netteté de ses frontières dans un monde qui s’internationalise. Si on ne veut pas que cette lourdeur devienne monstrueuse, il faut forcément accepter la liberté d’aller et venir, d’échanger - mais aussi les libertés culturelles, car les frontières poreuses accroissent la diversité, comme on le constate en Haute-Savoie et dans le Pays de Gex: la sensibilité y est gagnée, peu ou prou, 238-michel-servet-geneva.jpgpar ce qui vient de Genève et plus généralement de la Suisse, et, à Paris, on en est parfaitement conscient.
 
C’est donc de façon globale que les gouvernements doivent régler les problèmes, et non plus en agissant sur le seul sol national. Même l’éducation doit pouvoir suivre cette évolution, en restant souple dans son organisation, en restant mouvante et adaptée aux contextes locaux, effets des flux mondiaux. Il n’est pas inapproprié que les Annemassiens apprennent quelque chose de l’histoire et de la littérature de Genève, par exemple. Ne serait-ce que pour expliquer le nom de Michel Servet, si important à Annemasse!

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07/01/2013

Jean-Marc Ayrault et les gros groupes

Jean-Marc-Ayrault-nomme-premier-ministre-par-Francois-Hollande_article_main.jpgBeaucoup de gens s’en prennent au gouvernement français, actuellement, et j’avoue n’avoir pas envie de défendre Jean-Marc Ayrault, notamment à cause de ce qu’il a dit lorsqu’il a annoncé des mesures pour améliorer la compétitivité des entreprises. Quelle que soit l’intention qu’il a eue en parlant de cela, il a mentionné les gros groupes qui font la fierté de la France; or, pour moi, la France n’est fière que de ses citoyens pris un à un, pauvres ou riches, petits ou gros, qu’ils soient solitaires ou qu'ils vivent en groupe. Ennoblir d’emblée de cette façon les gros groupes qui permettent aux Français de s’imposer à l’étranger m’a paru ressortir à l’impérialisme monarchique.
 
D’ailleurs, ce n’est pas la fierté de la France, qui compte, en économie, mais la capacité à créer des produits qui se vendent, qu’on ait envie d’acheter. Or, contrairement à ce qu’on pourrait croire, cette elprimero.jpgcapacité n’est pas forcément liée aux gros groupes. L’horlogerie suisse marche bien justement parce qu’elle n’est pas monopolisée par un gros groupe, mais animée par de petites et moyennes entreprises qui rivalisent d’efforts pour créer de belles montres. Le gros groupe - tout comme l’État centralisé - tend à figer l’innovation, à faire obstacle à la créativité - laquelle ne vient pas de la multitude des cerveaux mis ensemble en connexion électromagnétique, comme on se l’imagine ici ou là, mais des individus qui trouvent au fond d’eux-mêmes des idées nouvelles et de leur entourage qui accepte de les appliquer après les avoir comprises.
 
En tout cas, personne n’achète un produit parce qu’il est français.
 
Et puis, personnellement, je crois que les gros groupes qui font la fierté de la France coûtent souvent plus qu’ils ne rapportent. Je suis favorable à ce que leurs monopoles soient brisés. Plusieurs de ces gros groupes, d’un côté sont soutenus par l’Etat, de l’autre se parent du concept de service public pour mieux s’imposer. C’est le cas du gros groupe qui s’occupe de l’électricité. Il a une politique v-21-1028727.jpgcommerciale agressive, et se prévaut de décisions politiques allant dans le sens de l’écologie, dans le même temps. Or, cela tend à uniformiser les pratiques, et à empêcher des petits groupes d’être innovants dans les transports, le chauffage, l’éclairage - ou même les individus de faire des choix autres, de dépenser différemment leur argent. En soi, par conséquent, ce monopole coûte cher et a des avantages plus politiques qu’économiques.
 
Car les gros groupes qui font la fierté de la France participent du sentiment national, qui n’a jamais servi l’économie, et qui, sur le plan culturel, n’est qu’une couleur parmi d'autres. On peut aussi aimer les petits groupes qui font la fierté de la Savoie, pourquoi pas? Ou les petits groupes qui font la fierté de mon village. Ou les individus qui font la fierté de l’humanité. L'échelon national n'est pas sacré.

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14/12/2012

République et monarchie de droit divin

407bb0ff1d.jpgIl a été fréquemment noté qu’entre la Cinquième République fondée par Charles De Gaulle et la monarchie de droit divin - ou l’empereur déifié de l’ancienne Rome, même -, la différence n’était pas si grande. L’idée nationale, apparue à l’époque moderne, ne l’empêche pas forcément. Dans les temps antiques, chaque peuple se songeait en relation plus intime avec le sacré que les autres. Il n’y avait pas de véritable distinction entre la nation et la religion. Les cités avaient été consacrées à un dieu particulier au moyen de rites définis; le reste en découlait. 
 
Car, d’un autre côté, le foyer de la cité était l’image et l’extension de chaque foyer domestique:  il faisait de la cité une grande famille.
 
Or, au sein même du socialisme, ces idées qu’on peut regarder comme archaïques sont souvent demeurées. Tout le monde connaît l’aspect foncièrement familial des régimes chinois et nord-coréen. Mais Staline même disait que les Russes étaient de tous les peuples le plus à même de saisir dans son essence le communisme. Cela revenait à dire qu’il était lié par nature - et spontanément - à la Vérité.
 
Or, Mitterrand avait, à propos de la France et du peuple gaulois, des croyances assez comparables. Ses allusions fréquentes à Vercingétorix et à Maurice Barrès peuvent en dire assez, à cet égard. Statue_de_Vercingetorix_3__T_Clarte.jpegIl est également remarquable que quand les Savoyards n’ont pas voté pour lui, en 1988, il ait déclaré que c’était parce qu’ils n’étaient pas réellement français: ils ne l’ont pas, lui-même, reconnu comme le père adoptif de la nation!
 
Même le sens social peut être national et renvoyer à l’idée monarchique. La notion que les anciens Romains avaient qu’une filiation par adoption était tout aussi organique qu’une filiation naturelle prélude au droit du sol, et Jésus est allé dans le même sens lorsqu’il a déclaré que Dieu pouvait d’un caillou faire le fils d’Abraham. Les différences entre le régime tenu par une dynastie divinisée et celui que gouverne en théorie une volonté nationale sont plus ténues qu’on pense. Les notions idéologiques - les mots - peuvent masquer, jusqu’à un certain point, des lignes de force profondes. Lorsque les mots perdent de leur pouvoir d’envoûtement, les choses apparaissent comme peu changées d’une époque à l’autre, au sein d’un même pays.

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29/08/2012

L’industrie nucléaire et le grand mystère des choses

img-16.jpgAvant-hier, j’ai entendu (à la radio) le ministre français de l’Industrie, Arnaud Montebourg, dire que l’industrie nucléaire était une filière d’avenir. Cela me rappelle, incidemment, ce que j’ai lu un jour dans le magazine L’Express: il y aurait, en France, des loges maçonniques dévouées à l’industrie nucléaire, convaincues qu’elle est une source de progrès et même de salut pour l’humanité. J’ai déjà évoqué l’idée de Jacques Attali selon laquelle un jour cette industrie permettrait de suppléer à la mort du soleil! Il l’a énoncée dans Le Monde, il y a bien une vingtaine d’années. Il existe en France un noyau de pensée qui assimile l’industrie nucléaire au maniement du feu divin, et ceux qui œuvrent à son service aux enfants de Prométhée!
 
Mais naturellement, on a aussi des arguments des plus sérieux: l’emploi, l’exportation de l’électricité, la grandeur de la France, les performances de ses entreprises: car Arnaud Montebourg a pris soin de rappeler que les entreprises françaises étaient parmi les premières au monde, dans le secteur. Comme on se sent flatté dans son amour-propre, à cette idée! Comme on se sent ému dans les profondeurs de sa fibre patriotique!
 
Sans compter ce dont j’ai également parlé, que les super-héros, de nos jours, ne sont plus forcément les fils de Zeus, mais des mutants: des gens qui ayant subi des irradiations ont été transformés et ont ainsi franchi un palier dans l’Évolution! Ils disposent à présent de pouvoirs surhumains et paranormaux... De Gaulle, lui-même à la tête et à la source de l’arme nucléaire, n’est-il pas un demi-dieu, dans son style propre, et sans qu’on le dise? Car même si l’idée n’est pas clairement exprimée, on peut avoir un sentiment équivalent - qu’on refuse simplement de caractériser avec précision.
 
Ce qui tourne autour du nucléaire semble toujours en partie placé dans le non-dit. On lui attribue davantage qu’on ne veut bien l’avouer: on le pose comme plus magique qu’il ne paraît raisonnable de le dire. Le peuple a toujours l’impression qu’on lui cache quelque chose, à son sujet: que l’enjeu ne peut pas être soumis à sa décision. Qu’il dépasse son entendement. Le nucléaire a quelque chose qui ressortit à l’élitisme.

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13/05/2012

Le bilan de Nicolas Sarkozy

Jeannedarc_a_reims.jpgSi je fais le bilan de l'action culturelle de Nicolas Sarkozy, je dirai qu'elle a été marquée par une volonté de s'enraciner dans les traditions de France. Pas seulement ce qui en elle se rattache au christianisme, mais aussi la culture régionale. Car, outre qu'il a célébré Jeanne d'Arc, par exemple, ou Georges Bernanos, il a aidé à commémorer l'intégration de la Savoie à la France, reconnaissant même qu'avant 1860, la première était appelée légitimement par ses poètes leur petite patrie. Il rendit fréquemment hommage, par ailleurs, à la culture corse.

Voulant célébrer la France dans toutes ses composantes, il a chanté des Résistants d'une couleur politique bien différente de la sienne. Souvent, on a cherché à l'en empêcher. Lorsqu'il voulut rendre hommage à Albert Camus, on se hérissa. Il s'en est plaint, reprochant à ses détracteurs leur sectarisme.

Célébrer la culture traditionnelle ne me semble pas du tout mauvais en soi. Je suis favorable à ce que la vie culturelle soit entièrement libre - et à ce qu'on ne soit tenu par aucune obligation politique, à son égard. Je considère que l'État a souvent orienté la culture selon les idées des partis dominants au sein de la fonction publique, et je trouve que c'est anormal: pour moi, il doit, sur ce plan, se montrer impartial.

Cependant, la volonté de Nicolas Sarkozy de célébrer en particulier la culture nationale a eu pour corollaire, dans cette personnalité enflammée, la mise au ban de traditions culturelles venues de l'étranger - notamment le Maghreb. Cela a créé des crispations. Et le fait est que la liberté contraint à admettre que toutes les traditions culturelles ont droit de cité. Elles peuvent avoir leurs mauvais et leurs bons côtés; mais, pour moi, je l'ai déjà dit, Henry Corbin, lorsqu'il a évoqué la tradition islamique, a démontré sa richesse. Elle contient par exemple la remarquable faculté de se représenter de façon figurée, parlante, des concepts abstraits: cela manque, à l'Occident. Qui ne sait, du reste, que les contes des Mille et une Nuits ont exercé une profonde influence sur Voltaire, sur Crébillon fils, sur Rousseau, sur Stendhal, sur Hugo? Il faut rester universaliste.

Le discours de défaite du Président sortant ne manquait pas d'une certaine noblesse, même s'il a surtout voulu montrer qu'il était au-dessus de tout le monde parce qu'il se rattachait à l'esprit national: car quand il a déclaré qu'il se reconnaissait responsable de la défaite, il n'a pas pensé à donner des exemples de cette responsabilité: les a-t-il jamais trouvés, on ne sait pas. Pour moi, son agressivité, notamment vis-à-vis des courants culturels qui ne lui plaisaient pas, ont été pour beaucoup dans son échec. Son adversaire, en invoquant le département de la Corrèze, s'est montré plus sympathique et plus sobre.

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01/03/2012

Inégalités des civilisations

Louis_XIV_-_Charles_le_Brun (1).jpgQue vaut une civilisation qui légifère sur l'histoire? Pas grand-chose, sans doute. Je ne sais pas pourquoi ceux qui parlent de l'inégalité des civilisations mettent toujours celle à laquelle ils se sentent appartenir au-dessus des autres. L'idée aurait plus de crédit si on commençait par reconnaître que sa propre culture fait partie des moins avancées!

De mon point de vue, les civilisations, prises globalement, sont égales; toutes apportent leur pierre à l'édifice humain. Mais elles le font à des époques différentes. Selon les temps, une civilisation est plus ou moins riche. A une même époque, plusieurs civilisations qui se côtoient ne sont pas au même stade de leur développement: l'une est à son aurore, l'autre à son zénith, la troisième à son déclin, la dernière dans sa nuit.

La France, est-elle actuellement à son apogée? Il serait difficile de le croire: sa gloire est liée au roi Louis XIV. Pour les autres traditions culturelles, chacun peut en juger à sa guise, s'il s'y connaît.

Cependant, quand deux traditions culturelles différentes entrent en contact, l'important n'est pas de savoir quelle est la meilleure mais de savoir comment chacune peut profiter de l'autre pour s'améliorer. Il est dommage qu'en Occident on passe tant de temps à essayer de prouver que telle ou telle tradition est inférieure à la tradition occidentale même, et si peu à essayer de voir ce qui, dans les traditions d'origine étrangère, peut combler un manque. Henry Corbin en a pourtant beaucoup parlé, pour l'Islam. Je l'ai lu et l'ai trouvé très convaincant. Mais d'autres n'ont pas la même opinion. Ils rejettent la chose parce que Corbin justement a montré qu'elle apportait quelque chose de différent. Quel universalisme y a-t-il dans cette position, je ne sais pas; et quelle civilisation peut se prétendre à son apogée, si elle ne tend à pas à l'universalisme?

Je me souviens que l'écrivain Maurice Dantec était de ceux qui rejetaient précisément l'aspect gnostique mis à jour par Corbin, et la tendance, sensible jusque dans le Coran, à créer des images faisant fusionner le concept et la réalité sensible. Mais est-ce sensé? Lui, un écrivain de science-fiction! Prétend-il que ses imaginations sont autre chose que des concepts déployés en images sensibles? Ce serait absurde. S'il se pose comme créant rationnellement des vérités futures, il peut bien apparaître comme une manifestation d'une civilisation en déclin: celle qui prend ses fantasmes pour la réalité - qui fait de ses craintes sur l'avenir, notamment, des pressentiments inspirés! C'est Rome imaginant que le monde entier est barbare, et se mettant dans la position d'être balayée par l'humanité dans son ensemble.

Il faudrait pouvoir, lorsqu'on juge des civilisations, le faire sans s'impliquer personnellement. Sinon, cela ne vaut rien.

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26/10/2011

Élections professionnelles

logo_ministere.jpgLes fonctionnaires, en France, ont pu participer dernièrement à des élections professionnelles, et j'avoue que, malgré mon appartenance à la fonction publique depuis plus de dix ans, et même au syndicat du SGEN-CFDT, j'ai eu du mal à me motiver. De mon point de vue, être fonctionnaire n'est pas un métier, mais un statut, et le métier de professeur, que j'exerce, n'a par exemple rien à voir avec celui d'infirmier: on n'y procède pas du tout de la même manière. Je n'ai donc pas compris le sens de ces élections dites professionnelles qui doivent ne régler en réalité que des questions statutaires. Mais en France, il est quasiment impossible d'être enseignant sans avoir le statut de fonctionnaire, de telle sorte que le métier même d'enseignant, élections ou pas, reste sous le contrôle du Ministère. La question statutaire renvoie finalement au Président de la République.

Or, dans les faits, déjà, je ne suis pas du tout opposé à ce que le métier d'enseignant soit libéralisé, et que la question de l'Égalité soit résolue par un système de bourses aux familles en difficulté, d'une part, d'une échelle de salaires établie par l'État, d'autre part: ensuite, les familles et les enseignants, dans la mesure des possibilités, pourront choisir eux-mêmes les établissements qu'ils désirent. Car j'entends par libéralisation, ici, non pas le dérèglement pour tout ce qui se rapporte à l'argent, mais la liberté, au sein des établissements, ou cours par cours, enseignant par enseignant, des programmes et des méthodes.

Si on craint que cela ne transforme le tissu social en poussière de consciences sans lien les unes avec les autres, il me paraît en ce cas possible d'établir au moins en partie les programmes de façon globale, mais pas, comme cela se fait actuellement, en donnant aux enseignants les plus gradés le pouvoir d'imposer aux autres leurs goûts et leurs idées: non, je propose justement que les élections professionnelles servent à élire les personnes qui décideront des programmes. Il s'agirait d'élections professionnelles au sens où le métier d'enseignant est une activité, plus qu'un statut. Peut-être, alors, que je serai plus enthousiaste pour aller voter.

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13/05/2011

La fabrique à philosophes

chapelle-facade-chateau-de-chambery.jpgA l'Académie de Savoie, à Chambéry, l'autre jour, je faisais une conférence sur Victor Bérard, grande figure des lettres françaises sous la Troisième République, et je disais que cette dernière créait institutionnellement des intellectuels: car Bérard était issu de l'École Normale Supérieure.

C'est à mon avis un fait que, avant l'instauration de la Troisième République, en France, les écrivains en vue n'étaient pas spécialement liés aux institutions, n'étaient pas forcément issus de tel ou tel établissement prestigieux. Il en avait été ainsi, certes, avant la Révolution: les principaux collèges des Jésuites, à Paris et à Lyon, avaient cette fonction; ils formaient l'élite intellectuelle du royaume: les clercs. Mais il exista une sorte de vide, de flottement, entre ces deux grands moments que furent la Révolution et la Troisième République. Or, les écrivains, durant cette période de flottement, s'imposaient essentiellement au travers de leurs œuvres, lesquelles ils plaçaient sur le marché après les avoir publiées en feuilletons dans une presse globalement assujettie aux lois du marché.

La Troisième République, à cet égard, a rétabli une situation comparable à celle de l'Ancien Régime: elle a rendu à l'État sa prérogative en matière culturelle; le régime a recommencé à produire des écrivains, des intellectuels, des philosophes. Le joyeux désordre issu des tâtonnements du dix-neuvième siècle était fini: on retrouvait la voie du classicisme, après l'intermède romantique.

ulm.jpgSans doute, l'école obligatoire pour tous, le système des concours et la laïcisation de l'enseignement permettaient à tout le monde, en principe, d'entrer dans cette élite merveilleuse des guides de la nation que sont les intellectuels patentés, les philosophes reconnus. Mais il n'en demeure pas moins que, si on scrute la production, je crois qu'on peut s'apercevoir qu'elle était plus détachée de l'État dans la période de flottement dont j'ai parlé. Je crois qu'on peut saisir que la période romantique, même si elle continuait à privilégier la noblesse et la bourgeoisie et les écrivains qui pouvaient plus ou moins vivre de leurs rentes, a été d'une originalité plus profonde que celle qui a suivi. On peut bien sûr le contester parce qu'on voudrait qu'il n'en fût pas ainsi; mais en dehors du surréalisme, je ne vois pas ce qu'on peut brandir comme exemple. La science-fiction, peut-être; mais, comme le surréalisme, elle fonctionnait sur le mode du romantisme: elle était en marge de l'État.

Il existe, je crois, des clercs de la République comme il a existé un clergé sous l'Ancien Régime. Même lorsqu'ils ont un discours anticlérical.

Comment résoudre les problèmes que cela crée? Je pense qu'on devra, tôt ou tard, détacher la Culture de l'État - tout en veillant à ce que cela ne favorise pas, de nouveau, les rentiers, sans doute par un système de bourses.

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29/04/2011

Nolwenn Leroy et le centralisme

nolwenn-leroy-a-adore-donner-un-concert-a-brest_79483_w250.jpgUn journaliste du Nouvel Observateur s'est récemment moqué de la chanteuse bretonne Nolwenn Leroy pour des motifs plus ou moins valables, et la chanteuse a trouvé ses critiques extrêmement perfides, et prétendu qu'elles assimilaient son succès à la montée de Marine Le Pen dans les sondages. J'ai lu l'article, et cela ne m'a pas sauté aux yeux, mais je pense aussi que son contenu était perfide: il assimilait les amateurs de culture bretonne au mouvement dit de la Vendée: non seulement on les disait hostiles au centralisme, mais à la République même, comme si la République supposait forcément l'effacement de la culture bretonne au profit de la Culture Commune imposée depuis Paris. L'idée était présente que la lumière ne vient au fond aux esprits que depuis le centre politique du pays.

A mes yeux, pourtant, le principe de Liberté dit qu'il existe autant de phares que de citoyens: sinon, le vote serait dicté, lui-même, par l'État, et il n'y aurait plus de démocratie. Les citoyens mis ensemble réunissent ensuite - dans ma conception qui, je crois, est aussi celle de Rousseau et de son Contrat social - leur clarté propre, constituant alors des sources de lumière nouvelles, démultipliées.

On peut en tirer que la capitale brille d'un éclat particulier; mais les capitales régionales ont aussi leur éclat, que je dirais intermédiaire. Et le fait est qu'il existe bien marianne.jpgune Région Bretagne, et que personne n'a pu prouver que cette existence était contraire aux lois de la République.

Sans doute, en conservant toutes ses prérogatives en matière d'éducation, l'État central a atténué les possibilités, pour ces phares intermédiaires, de briller: l'éclat en reste incertain. Car l'éducation est la base de la culture: ce qui s'appelle culture en dehors de l'éducation n'a à mon avis pas une grande force. Mais Nolwenn Leroy est dans les circuits du marché de la chanson: elle est donc censée être libre de développer la couleur culturelle qu'elle veut. A cet égard, me semble-t-il, les régions sont censées être égales, et les citoyens dans leur ensemble, fraternels.

Si l'État central devait diriger toute la culture, si on considérait que la seule lumière qui pût venir aux esprits était celle de Paris, on ne serait pas si éloigné de l'Ancien Régime, je pense. La seule différence étant dans le degré de souveraineté de l'ensemble: puisque même Louis XIV n'avait pas coupé les ponts avec le Pape - héritier, jusqu'à un certain point, de l'ancienne Rome. Cependant, on admet, je crois, que la liberté de conscience a aussi son application individuelle.

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