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  • Culture et théologie (XII)

    800px-St-thomas-aquinas.jpgLa dernière fois, je me suis demandé pourquoi la culture arabe n'était pas mieux représentée dans l'Éducation nationale en France, attendu que beaucoup de citoyens français restent marqués par cette culture de par leurs origines familiales, et qu'il s'agit d'une richesse à exploiter, tant pour les individus que pour l'ensemble du peuple. Même le commerce et l'administration peuvent y trouver des débouchés évidents, mais l'ouverture culturelle à une composante de l'humanité qui, quoi qu'on pense, en vaut bien une autre, est déjà un argument suffisant.

    Mais, pour beaucoup d'Occidentaux, la culture arabe ne peut pas, par essence, être laïque: d'où, peut-être, l'idée que répandre l'enseignement de l'arabe serait dangereux.

    Je voudrais à présent aborder la question la plus brûlante de mon exposé: la valeur de la culture religieuse en général.

    J'y ai déjà fait allusion au sujet de la sainte Vierge considérée comme figure préparatoire - et imparfaite, peut-être - de l'allégorie de la République - de Marianne. Figure qui, restant assez parlante pour le peuple, notamment dans les campagnes, ne doit pas être éradiquée du paysage culturel, mais reliée de façon claire à cette Marianne: elle est, par exemple, l'expression de la fraternité. C'est sous son visage de mère que tous les hommes se sentent frères. C'est bien ainsi qu'on la percevait dans la Savoie du dix-neuvième siècle.

    La philosophie, de même, ne peut pas être distinguée de la théologie de façon radicale: c'est un leurre.

    Trop souvent les philosophes qui parlent de théologie montrent qu'ils n'en ont jamais lu. Les théologiens ont aussi parlé de problèmes philosophiques.

    On dit que, dès qu'on intègre la divinité à la réflexion, on quitte la raison pour entrer dans l'arbitraire; mais c'est un préjugé. C'est du reste par ce préjugé que le rationalisme se différencie de la raison même. Car la raison n'a pas de limite a priori. Elle peut fort bien, somme toute, entrer dans un domaine non physique, et conserver une forme de logique pure. Qu'on ne dispose pas de la béquille de la vérification matérielle ne prouve rien. Les mathématiques suivent aussi une logique pure qui précède les applications physiques. Et si une logique pure pénètre le monde moral et que les résultats de la réflexion s'avèrent bénéfiques pour l'humanité, peut-on dire qu'on n'a pas vérifié la validité de la réflexion?

    C'est une idée toute faite, relevant du dogme – et, pour le coup, arbitraire -, que la pensée ne peut pas pénétrer le domaine de l'esprit, qu'elle est rivée à la matière. Puisque la pensée elle-même émane de l'esprit, pourquoi ne pourrait-elle pas se pencher sur ce dont elle émane? Pourquoi ne pourrait-elle pas se regarder elle-même?

    De mon point de vue, on a acquis, ou développé, une sorte de peur face au monde de l'esprit détaché de la matière: on craint d'y sombrer. Mais si on suit le fil d'or de la logique pure, cela n'arrive pas. C'est bien elle qui soutient la pensée, parce qu'elle met les éléments dans une relation claire qui ne nécessite pas de socle fondamental, comme serait la Matière – ou même Dieu. Les planètes se soutiennent entre elles; elles ne sont regle_10.jpgpas posées sur un sol - ou collées à un plafond. Dans le monde moral, la pensée peut établir des équilibres semblables.

    La théologie n'a donc pas de raison d'être exclue du domaine de la philosophie. Il n'est pas vrai que Boèce, saint Augustin et saint Thomas d'Aquin aient manqué d'esprit de logique, si, comme je le crois, ils faisaient s'appuyer avec rigueur les concepts spirituels les uns sur les autres. Qu'ils ne se soient pas appuyés sur une matière au fond sacralisée, comme tend à le faire la philosophie contemporaine, n'indique rien quant à leurs capacités logiques, lorsqu'il s'agissait d'utiliser la raison. Le croire, c'est être matérialiste; c'est ne croire que la logique n'est possible que si elle suit la mécanique du monde physique. Or, il n'en est rien, à mes yeux; et quel fondement physique peut de toute façon être donné à la liberté, à l'égalité et à la fraternité? Leur fondement est forcément dans une raison qui pénètre le monde moral, comme a essayé de le faire la théologie. Qu'elle ait péché en s'appuyant sur l'idée abstraite de Dieu ne prouve pas que la tentative ait été dénuée de sens. Elle me paraît, au contraire, légitime.

    La théologie doit être intégrée à la culture au sens large et je ne crois pas son rejet de principe justifié, je ne crois pas que la laïcité justifie la séparation radicale des facultés de philosophie et de théologie. Si la laïcité est la neutralité de l'État, celui-ci ne peut pas imposer l'idée que la théologie sort du domaine de la raison, il ne peut pas imposer un principe théorique; il ne peut que compter le nombre d'étudiants, et leur donner les moyens d'étudier ce qu'ils veulent.

  • République et langues orientales (XI)

    Allégorie_du_Second_Empire.JPGJ'ai dit, la dernière fois, que l'utilisation de la raison ne consistait pas en l'instauration d'une sorte de religion rationaliste, mais, au contraire, en la création d'une forme de sagesse dans laquelle on prend conscience que les théologies anciennes font partie de l'homme pris globalement, et sont à respecter voire aimer comme telles. La raison étant universelle, elle ne peut pas rejeter ce qui apparaît localement, mais l'embrasse aussi. Qu'elle conteste l'universalité de ce qui n'est que local est normal; mais elle doit alors se souvenir que le rationalisme lui-même n'est que local. La raison ne fait pas pour la raison l'objet d'un culte: elle se sent égale à elle. Et pour cause!

    Et si on voit les choses de façon rationnelle, conformément au droit, on peut s'étonner déjà d'une chose, c'est que, dans les collèges et lycées de France, on n'enseigne pas l'arabe comme seconde ou troisième langue. Car selon la logique démocratique, il ne s'agit que de savoir s'il existe un public, suffisamment d'élèves pour créer des postes.

    Le problème n'est pas l'Europe, car on enseigne le chinois. Le problème n'est pas les langues économiquement utiles, car l'anglais suffit à l'économie, en général. Pour les secondes et troisièmes langues, on a du champ libre: il s'agit de s'ouvrir à d'autres cultures.

    Veut-on dire que les élèves doivent s'ouvrir à d'autres cultures que la leur et que seuls les fils d'immigrés choisiraient l'arabe comme seconde langue? Mais d'abord rien ne le prouve, ensuite la République ne fait pas de différence entre ses citoyens selon les origines, et puis qui ignore que l'italien et l'espagnol ont souvent été pris au collège comme seconde langue par des élèves d'origine italienne ou espagnole - souvent ensuite devenus professeurs de ces langues?

    Du reste, il y a peu de rapport entre l'arabe classique et la culture des familles immigrées, qui ne parlent généralement qu'un dialecte, et connaissent surtout le folklore de leur région d'origine. Apprendre la langue arabe écrite peut justement faire accéder ce folklore local à une pensée plus claire: à la raison.

    On a pu dire, également, que l'arabe était une langue essentiellement religieuse. Mais le latin est aussi dans ce cas; même dans sa version classique, il n'a été transmis que par les moines chrétiens.

    Or, justement, dans la tradition arabe, beaucoup de choses demeurent qui ne sont pas réellement liées à l'Islam. Certes, contrairement à ce qu'il en est pour le latin, dont les textes antérieurs à la conversion au christianisme sont nombreux, rien ne subsiste de ce qui a précédé le Coran; mais il n'est pas difficile de voir que beaucoup de choses ont persisté de ce passé lointain même dans des œuvres postérieures. J'ai évoqué le Roman d'Antar, révélé par Lamartine. Certes, il s'agit d'une épopée contre les chrétiens, en partie; mais pas différente de la Chanson de Roland, qu'on étudie au collège, et dont on montre généralement que la religion y est intégrée au sentiment national. Antar est avant tout un héros arabe défendant son peuple contre les Francs; on peut le considérer de façon laïque.

    Et puis tout le monde connaît les Mille et une Nuits, qui ne sont pas forcément liées à l'Islam, qui sont souvent liées à la simple tradition arabe séculaire. La philosophie des Lumières, en France, s'en est souvent inspirée, car on y trouve une sagesse qui doit beaucoup à l'Orient antique – grec ou perse.

    Le Roman d'Antar est peut-être plus intéressant en France, puisqu'il est maghrébin. Mais s'il s'agit d'une averroes-4-sized.jpglangue, on peut en tout cas se passer de textes directement religieux.

    Averroès était lié aux philosophes antiques, aussi.

    Et puis je suis persuadé qu'il existe une littérature arabe moderne et profane. Lorsqu'on apprend l'allemand, on n'étudie pas la Bible de Luther, pourtant fondatrice pour l'allemand moderne!

    Je crois qu'une telle disposition permettrait à beaucoup de sentir leur culture familiale mieux acceptée par la République, et en même temps de trouver l'occasion d'approfondir cette culture familiale vers ce qu'on appelle l'universel – l'endroit où toutes les cultures convergent (et non pas, bien sûr, où la culture française occupe tout l'espace, comme beaucoup se l'imaginent). Cela permettrait également aux Français dans leur ensemble de s'initier à une culture intéressante, qui a sa valeur et ouvre l'esprit, et permet, encore, de saisir l'universel qui traverse toutes les cultures – et qu'aucune ne représente jamais à elle seule.

    Je connais moins bien la tradition turque; mais le même raisonnement peut être fait, je pense. Les écrivains turcs modernes et profanes sont d'ailleurs assez connus.

  • Rationalisme et traditions orientales (X)

    muller.jpgIl y a quatre jours, j'ai essayé de montrer que le Romantisme avait relativisé les oppositions entre la tradition chrétienne et occidentale d'une part, la tradition orientale et islamique d'autre part. J'ai donné comme exemples Lamartine et Hugo, qui avaient cherché à saisir la valeur morale et spirituelle des différentes traditions indépendamment des oppositions de principe, des dogmes.

    Je pense, personnellement, que c'est une voie. Car, au-delà des luttes de pouvoir, il s'agit d'être réellement universaliste en cherchant à promouvoir non pas les tendances de l'âme par lesquelles l'universalisme s'est fait jour, mais, plus concrètement, les différentes cultures dont se compose l'humanité grâce aux facultés de l'âme liées à l'universalisme. Je m'explique.

    On promeut volontiers le rationalisme, parce que la raison au fond dévoile le lien qui existe entre tous les humains. Mais, en réalité, on promeut le rationalisme comme s'il s'agissait d'un nouveau dogme révélé, on le promeut en n'agissant pas selon la raison, soi-même, mais selon un sentiment qui se mêle à celui de la tradition et de la nation. On vante le rationalisme sans utiliser l'intelligence, en l'assimilant d'instinct à des civilisations supérieures, comme au temps de Jules Ferry. On disait même, alors, qu'il s'agissait de races. Le rationalisme, paradoxalement, devient une religion.

    Or, face à cela, il faut, au contraire, utiliser la raison, qui relativise le rationalisme lui-même. Car la raison, lorsqu'elle se porte à l'échelle de l'humanité entière, voit que le rationalisme n'est pas son lot commun, et que l'homme n'est pas fait seulement de raison. Et, au lieu de s'en hérisser, mue par un instinct qui n'est pas elle-même, elle doit l'accepter avec sagesse, et déclarer: La vie, l'univers, ne sont pas faits seulement de raison. L'homme évolué, certes, a développé sa raison; mais il l'a fait sur une base de la vie qui n'est pas la raison. Il l'a fait sur une base émotionnelle et instinctive sans laquelle la raison ne pourrait pas subsister, parce que la raison est comme le navire qui surnage, ou, pour mieux dire, comme l'être qui sort de l'eau pour respirer de l'air - une sorte de dauphin. Mais, sans l'eau même, elle ne peut se mouvoir.

    Car, quoi qu'on dise, ce n'est pas la raison qui se meut seule, d'elle-même: elle est mue par le sentiment de la vérité, qui, lui, ne s'explique pas rationnellement. Il est donc nécessaire de respecter et même d'aimer ce allegorie_bg_droite.jpgqui est au-dessous de la raison et grâce à quoi la raison a pu naître et se développer - le sentiment et l'instinct. Non pas de les vénérer au détriment de la raison même, comme l'ont fait des réactionnaires, mais les respecter et les aimer, comme on respecte les plantes et les animaux dont l'homme se nourrit et sur lesquels il s'est appuyé pour instituer son évolution.

    Et c'est alors qu'on comprend pourquoi la vraie philosophie - celle qui, loin de vénérer la raison comme si elle était un nouveau Dieu; celle qui, loin de faire du rationalisme une religion nouvelle, mais qui utilise la raison dans un monde qu'elle sait n'être pas forcément raisonnable ni même rationnel -, c'est pourquoi, dis-je, cette vraie philosophie embrasse dans un même amour toutes les théologies et philosophies, parce qu'elle sait que les philosophies les plus évoluées ne sont pas nées, comme on le fait croire, d'un conflit acharné de la vérité contre l'erreur, mais d'une transformation progressive des philosophies les moins évoluées vers les plus évoluées. De même que l'homme évolué doit respecter les espèces animales dont il est issu, et les sauver de la cupidité et de la cruauté, de même, il s'agit de respecter et d'aimer les philosophies et théologies médiévales, car elles sont la base des philosophies modernes, quoique celles-ci s'en soient progressivement détachées.

    La raison n'est pas le rationalisme, elle est la mise en relation avec un génie – le génie de la raison, par lequel la pensée claire peut se déployer. On ne le regarde pas comme un Dieu, mais comme un être secourable, pour mieux saisir l'ordre de l'univers. On la pratique, plus qu'on ne l'idolâtre.

  • République et cultures exotiques (IX)

    ob_5885dc_buck-rogers-1979-boris-vallejo.jpgL'avant-dernière fois, j'ai évoqué la science-fiction comme ayant été en quelque sorte un point de passage entre les cultures régionales et la culture bourgeoise, parce qu'elle liait le folklore traditionnel, les figures du merveilleux des campagnes, à la vie moderne, inspirée par le rationalisme scientifique. Et, de fait, ce genre a essayé et essaie continuellement de relier ces figures fabuleuses de la tradition aux conjectures de la science moderne. Elle le fait plus ou moins consciemment, s'imaginant souvent être dans la lignée du scientisme classique; mais qu'elle invoque l'imagination montre qu'elle doit beaucoup au merveilleux traditionnel, auquel elle a pris un goût instinctif. Chez les savants distingués, cela n'existe pas forcément. Dans la tradition académique, une certaine haine de l'imagination fabuleuse, même, existe, qui lui a fait aussi rejeter la science-fiction. Celle-ci a une origine populaire et sa naissance se confond avec le moment où l'instruction rationaliste occidentale a été imposée aux paysans, voire au moment où ceux-ci ont dû recevoir une formation technique pour travailler avec les machines.

    On me dira que dans l'époque actuelle, la France se désindustrialise. Mais la technologie envahit de plus en plus les vies. Et la science-fiction s'est adaptée: elle a souvent, dans ses thèmes, abandonné les grosses machines pour se consacrer au progrès des télécommunications, et placer par exemple des consciences dans des réseaux informatiques, ou créer des mondes parallèles virtuels, suscités par les machines agissant sur le cerveau.

    Les traditions islamiques ont un problème particulier en Occident, parce qu'elles lui apparaissent, extérieurement, comme très étrangères. Non seulement Voltaire et le rationalisme philosophique les rejetaient pour des raisons de principe, mais le christianisme médiéval faisait la même chose - sous-tendu, peut-être, par une forme de nationalisme postromain davantage à la source des justifications théoriques AVT_Petrarque_6009.jpegqu'on imagine. J'ai lu un jour un traité de Pétrarque qui se plaignait de l'invasion musulmane non pas tant au titre du christianisme, quoi qu'il en dît, qu'à celui de la patrie latine - l'Empire romain, duquel, en tant qu'Italien, il se sentait encore tributaire. L'humanisme, se réclamant des Grecs et des Romains, rejetait les Goths, les Turcs et les Arabes, parce qu'ils avaient remplacé les Grecs et les Romains dans le règne du monde.

    Chateaubriand, encore, défendait la Grèce moderne contre les Turcs au nom de l'humanisme classique. Le rationalisme apparaissait comme grec et romain, et le christianisme apparaissait comme étant la voie par laquelle les Grecs et les Romains avaient diffusé le rationalisme. Et il faudra attendre le Romantisme et Lamartine pour que les oppositions entre les chrétiens et les musulmans soient relativisées, non pas dans un esprit de rejet global, mais dans un esprit d'intérêt mutuel.

    Les amis savoyards du poète du Lac, proches de Joseph de Maistre, lui reprochaient amèrement d'avoir, dans son Voyage en Orient, dit que les peuples adoraient, sous des noms divers - Dieu ou Allah -, le même Être suprême. Cela leur paraissait voltairien, mais Lamartine le disait sans esprit d'anathème, mais dans un même élan d'universalisme mystique. Et curieusement, Joseph de Maistre même en avait donné l'idée, en posant l'Islam comme issu du christianisme - comme étant une variante de l'arianisme, une hérésie chrétienne.

    shadda-antar.jpgVictor Hugo reprendra les idées de Voltaire hostiles au dogmatisme religieux, mais, dans La Légende des siècles, il composera des poèmes inspirés par la tradition arabe et musulmane, afin de se situer, lui aussi, dans un esprit d'universalisme mythologique. Lamartine, je l'ai dit, avait publié des passages larges du Roman d'Antar, rédigé dans le Maghreb médiéval et glorifiant le combat contre les croisés: la poésie en était belle, et il voulait démontrer l'universalité de la poésie par delà les oppositions politiques ou religieuses.

    Ce Romantisme fondé sur un universalisme spiritualiste peut être un premier jalon de réflexion, mais il faudra y revenir.

  • Banlieue et cultures familiales (VIII)

    Marie-Louise-Jay-.jpgLorsqu'on évoque la banlieue sous l'angle culturel, on aime bien, notamment à Paris, créer des oppositions saisissantes entre la tradition républicaine et les traditions familiales d'origine étrangère. C'est peut-être lié à l'art de la dissertation et à la volonté d'éveiller le sentiment par des polarisations extrêmes, de convaincre en plaçant plus ou moins l'opposant dans le mal, pour mieux apparaître comme étant le bien, soi-même. François de Sales méprisait cette rhétorique, et s'en est voulu de l'avoir pratiquée contre les calvinistes dans sa jeunesse. Il disait qu'il fallait parler avec chaleur et enthousiasme de ce en quoi on croyait, que cela suffisait bien, et que cela seul surtout pouvait avoir de bons effets. Or je connais François de Sales parce qu'il était dans la bibliothèque de la famille, rassemblée par mon grand-père, issu de Savoyards installés dans la banlieue parisienne pour travailler à la Samaritaine avec leur cousine Marie-Louise Jaÿ, venue à Paris à quinze ans plusieurs années avant le rattachement de la Savoie à la France: elle n'était qu'une immigrée et sa culture était étrangère.

    J'ai voulu prendre la chose sous un autre angle que celui de l'opposition entre la culture parisienne et la culture d'origine étrangère présente dans les banlieues; j'ai voulu ôter à celles-ci l'idée du vide culturel qu'on leur impose comme si elles n'étaient qu'un marchepied vers la vraie culture, celle de la ville.

    Louis-Ferdinand Céline, qui vivait à Meudon, devait bien aimer se plaindre, pour proclamer que la banlieue n'était que le paillasson de la ville. J'ai une autre vision; j'en ai parlé: pour moi la banlieue a vu naître la science-fiction. Et si celle-ci est particulièrement vivante en Amérique du nord, c'est parce que les villes y sont modernes et géométriques, comme le sont nos banlieues en Europe, et qu'elles apparaissent fréquemment comme d'immenses banlieues sans centre véritable.

    Je me souviens d'un récit à mes yeux fondateur, celui de Blaise Cendrars dans Bourlinguer, lorsqu'il rend visite à Gustave Le Rouge, le bel auteur du Docteur Cornélius et de Prisonnier de la planète Mars. C'est en banlieue, et Le Rouge vit dans un pavillon. Les fondateurs et animateurs de Métal Hurlant étaient également issus de la 626813138.pngbanlieue, et la révolution artistique qu'ils proposaient renvoyait à l'esprit de la banlieue placé au cœur de Paris. Gérard Klein était aussi de la banlieue proche de Paris, et il partait à l'assaut de la littérature bourgeoise sans toutefois se sentir d'une autre communauté que la bourgeoisie parisienne. La différence était surtout de classe. Il faut admettre que les oppositions nouvelles doublent la différence de classe d'une différence culturelle plus profonde. En tout cas, les écrivains de science-fiction ont trouvé à s'exprimer dans Paris. Ils ont pu s'y installer, y publier. Sans être jamais placés au même rang que la littérature bourgeoise, ils ont obtenu une reconnaissance. La culture des banlieues actuelles a peut-être plus de mal à pénétrer la cité.

    On me dira que le Romantisme avait préparé la science-fiction, comme il avait préparé une meilleure reconnaissance des traditions provinciales, ou régionales. Lamartine chantait Frédéric Mistral, et inventait des machines à voler dans sa Chute d'un ange. Certes. Mais il révélait aussi à l'Europe le Roman d'Antar, épopée du Maghreb fondée sur un héros de la lutte contre les croisés chrétiens: de larges extraits se trouvent dans son Voyage en Orient. Hugo, tout en rejetant le dogmatisme religieux, mettait en vers des traditions islamiques. Le problème, peut-être, est aussi que la bourgeoisie pouvait comprendre la science-fiction, puisque Paris même se transformait sous la pression de la révolution industrielle, mais qu'elle ne pouvait pas comprendre les cultures régionales ou étrangères. Comme je l'ai dit, François de Sales ne s'y est pas imposé, et Frédéric Mistral, après quelques feux issus de Lamartine, a été oublié. En tout cas il n'a pas de place particulière dans l'université française, ou les programmes d'enseignement nationaux.

    Je continuerai cette réflexion une autre fois.

  • Nation et diversité

    teilhard_de_chardin.jpgEn France, les partisans de l'unité nationale défendent volontiers l'uniformité culturelle, notamment par le biais de l'éducation. Mais une nation se crée-t-elle de toutes pièces? Teilhard de Chardin pensait que les nations étaient issues du même mouvement que les espèces animales, et il s'appuyait à ce sujet sur les langues: sa réflexion était culturelle. Joseph de Maistre de la même façon évoquait le génie des peuples comme n'étant pas une métaphore mais une réalité spirituelle. La France a son génie, son esprit qui parle aux individus au-dessous de la conscience, qui les influence depuis les profondeurs de l'âme, et c'est ainsi que se crée physiquement la nation. Les lois conçues depuis l'intellect, par conséquent, sont creuses, disait-il encore: toute loi vraie émane de ce génie national, et l'individu génial ne peut que la saisir - non la créer.

    Les nations émanent de la nature humaine: elles ne se décrètent pas. Il est donc vain d'imposer une ligne culturelle unique. Si la nation est une réalité, les individus libres font des choix qui se recoupent avec ceux de la nation, car leur liberté est spontanément influencée par leur appartenance à cette nation.

    Même si les individus libres ne faisaient pas des choix cohérents, faudrait-il les forcer? À Dieu ne plaise que cela existe en France, nation séculaire et unie! Mais cela ne voudrait-il pas dire qu'ils n'appartiennent pas au même peuple?

    Naturellement, depuis qu'est apparue la philosophie des Lumières, le matérialisme autorise certains à croire que les nations sont des fabrications de l'intellect, qu'elles émanent de décisions de splendides démiurges. Et il se peut bien que l'administration française soit peuplée de gens qui voient les choses de cette façon. Mais je suis toujours étonné de voir que les chefs du parti écologiste partagent aussi cette vision des choses, car elle me semble hostile à toute idée de lien profond entre l'homme et la nature.

    Est-ce que l'État a le pouvoir de faire du lézard et du moineau une seule espèce? C'est la question. Et comme je n'en crois rien, je crois non à un système national unitaire, mais à un système fédéral. Je crois à la République, à ses valeurs; mais je crois que celles-ci parlent à l'intelligence, et que les traditions parlent à l'instinct, au sentiment, qu'il ne s'agit pas de la même chose. Même Jean-Luc Mélenchon a admis que le projet républicain était antérieur à la question de la langue, qu'on pouvait adhérer aux principes de la République sans être particulièrement francophone.

    La République constitue d'abord un choix de société, qu'on fait librement. Mais si une culture unitaire est imposée, peut-on parler de choix libre? Est-ce que cette méthode ne consiste pas à imposer, indirectement, le choix même?

    Un choix de société peut pourtant être fait par des cultures différentes, et en plusieurs langues; la Suisse en donne l'exemple.

    On présuppose l'existence d'un peuple qu'en même temps on s'efforce de créer. La logique en est obscure. Prétend-on que la culture de Paris est la vraie culture de tous les Gaulois, et que ceux-ci ont été aliénés par Frederic_Mistral_1.jpgd'autres? Il est vrai qu'on accuse souvent les régionalistes d'être des suppôts de l'étranger. On prétend, par exemple, que le duc de Savoie a imposé aux Savoyards une culture dont ils ne voulaient pas, et qu'ils étaient manipulés et arrachés à leur vraie nature. C'est de cette manière qu'on peut justifier le rejet de la culture de l'ancienne Savoie: en la prétendant artificielle.

    Mais elle ne l'était pas. Il faut même admettre que, comme le disait Mistral, la poésie dialectale est souvent plus sincère que la poésie en français. Et bien que les poètes du duché de Savoie écrivissent principalement en français comme les Suisses et les Belges, ils étaient profondément sincères, parce que le royaume de Sardaigne était peu centralisé: on attendait d'eux une inspiration essentiellement savoisienne, et ils s'exécutaient avec enthousiasme. Même leur universalisme se colorait, comme en France, de références propres. Son socle était ainsi rendu plus solide.

    Pour moi, le peuple aspire intimement au fédéralisme, même en Île de France, et c'est la pression culturelle du gouvernement qui l'empêche de s'affirmer en ce sens. La façon étonnante dont, au soir des élections régionales, les treize régions françaises étaient, à la télévision nationale, devenues douze - cinq pour la gauche, sept pour la droite - après l'élection des autonomistes en Corse, en dit assez long: le public est formaté, comme on dit. En tout cas c'est ce que je crois.

  • La question des banlieues (VII)

    kronental3.jpgJ'ai dit que les valeurs et la culture n'étaient vivantes que si on les inscrivait dans un paysage familier, une région. On peut me dire: il existe un problème dans les banlieues qui en ce cas ne peut pas être résolu, car elles sont devenues culturellement incolores, inodores, elles sont sans âme - n'étant que l'extension mécanique des grandes cités. D'ailleurs elles font fi des anciennes frontières, et peuvent déborder sur une ancienne province, voire un pays voisin. Comment agir?

    D'abord, même quand un ancien village est englouti par la ville étendue, il subsiste des noms, et il reste amusant et chatoyant de rattacher ceux-ci à une histoire ancienne. À Paris même, Bercy, Reuilly, où j'ai vécu, sont d'anciens villages, et on peut trouver des textes qui les évoquent plaisamment; Sucy-en-Brie nous rappelle le comté de Brie, aux portes de la Champagne.

    Ensuite, il est évident qu'il devient nécessaire de s'initier à la culture de la ville qui déborde. Pour la banlieue parisienne cela pose peu de problème, puisque la culture officielle est liée à Paris; mais il faut agir de même autour de Lyon, et, surtout, il faut admettre qu'il est nécessaire qu'autour de Genève, jusqu'en France, il en soit ainsi. Il ne faut pas rester enfermé dans les vieilles frontières, même s'il est bon de les connaître.

    Enfin, il faut dire qu'il existe une culture spécifique à la banlieue: c'est la science-fiction. On le méconnaît, mais les principaux écrivains de ce genre sont bien issus des banlieues parisienne et lyonnaise. Pourquoi?

    Les banlieusards sont à l'origine des gens de la campagne venus en ville pour travailler dans les usines, pour participer à l'ère industrielle. En s'insérant dans le travail rationalisé de l'époque moderne, en se plaçant au service des machines, ils ont transposé le folklore des campagnes sur leur nouveau mode de vie - et ont laurent-kronental-souvenir-dun-futur-0-640x512.jpgtransformé les fées et les anges en extraterrestres, les miracles en machines merveilleuses, les palais enchantés en constructions futuristes. Ils ont peuplé des archétypes traditionnels leur milieu urbain et mécanisé, et la justification scientiste est postérieure à la conversion spontanée au culte des machines. D'ailleurs la bourgeoisie a méprisé la science-fiction pour cette raison: elle était l'imaginaire paysan transposé dans ce monde d'usines qu'est la banlieue.

    Il est donc indispensable de lier la science-fiction aux valeurs de la République, si on veut toucher la banlieue. Qui ne voit que les complexes d'immeubles de ces lieux souvent tristes sont dessinés mathématiquement, comme dans les villes futuristes imaginées par les écrivains de ce genre? Et que, dans le centre ancien des villes, il n'en est rien, les maisons s'étant plus ou moins construites au hasard, selon la mode ou le caprice du moment? Le reflet culturel de cette vie rationalisée jusque dans l'habitat qui est le propre des banlieues, est placé dans la science-fiction. C'est donc dans le progrès de la rationalisation, tel que l'illustre ce genre, qu'il faut être capable de montrer les principes agissants que la République met en avant. Si on ne les y voit pas, si on veut à cet égard être réaliste - ou plutôt matérialiste -, j'en ai déjà parlé: alors il faudra se résigner à voir les banlieusards ne jamais adhérer sincèrement aux valeurs de la République. C'est fatal. Il faut même admettre que, si on voit les choses ainsi, on pense que les banlieues sont en marge de la République, qu'elles n'en font pas partie! Les effets sur la jeunesse en sont prévisibles. Qui sait même si ce n'est pas la principale cause de son désarroi?

    Il ne s'agit pas, de nouveau, d'affirmer dogmatiquement que la rationalisation industrielle est conforme aux valeurs de la République; mais de donner à percevoir que, dans l'imaginaire lié à cette rationalisation, elles sont bien présentes, qu'elles vivent en profondeur de la banlieue même, dans la qualité de la vie qui s'y trouve, dans l'esprit qui y règne.

    Mais, me dira-t-on, dans la banlieue, se trouvent aussi des cultures d'origine étrangère. J'aborderai cette question une fois prochaine.

  • La République et les sciences naturelles (VI)

    Jean-Jacques-Rousseau-méditant-dans-le-parc-à-La-Rochecordon-près-de-Lyon-Alexandre-Hyacinthe-Dunouy-Tristan-Irschlinger.jpgSi on veut éduquer moralement, il faut songer à ceci, que la première éducation se donne directement, par l'environnement. L'homme prend simplement modèle sur ce qui l'entoure, la manière dont la nature agit sous ses yeux. Il n'est donc pas possible de croire qu'on pourra enseigner la liberté, l'égalité et la fraternité si, dans le même temps, on déclare que ces valeurs n'existent absolument pas dans la nature.

    Naturellement, on peut fermer les esprits au monde naturel, les enchaîner à un monde artificiel dans lequel ces valeurs sont systématiquement appliquées; mais c'est illusoire, car le corps humain est lui aussi mû par les lois naturelles, et à cet égard les philosophes sont totalement aveugles, notamment dans les grandes villes: ils feignent de croire que les membres humains sont gouvernés par la raison, fiction facilitée par les habits qui les cachent, et par le fait finalement curieux qu'on ne se voit pas soi-même quand on agit.

    Il est donc nécessaire que, dans la nature, telle qu'elle a été créée sans l'intervention humaine, on puisse établir le lien avec les valeurs qu'on entend enseigner. Et il est nécessaire, également, qu'on ne le fasse pas dans l'abstrait - comme souvent le font les religieux, qui imposent à la nature leurs fantasmes théologiques. Ce qu'il faut apprendre à faire, c'est saisir concrètement l'essence de la nature dans l'environnement immédiat, et donc local. Car, comme le disait Louis Rendu, il est ridicule de fantasmer une loi de la nature qu'on ne peut pas voir s'appliquer dans les faits qu'on a sous les yeux: c'est bien dans ce qu'on observe qu'on peut établir des principes, et non dans ce qu'on fantasme depuis un cabinet universitaire ou une école publique. À cet égard, même le titre d'État ne garantit rien!

    Et si, en observant la nature, on ne parvient pas à établir l'existence de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, alors, ne vaut-il mieux pas être cohérent et admettre que ce sont des lubies? Car je ne crois pas que la société puisse se fonder sur des mensonges. C'est à un besoin de vérité - de transparence aussi philosophique - que doit répondre l'éducation.

    Mais je crois réellement, je dois le dire, que la liberté, l'égalité et la fraternité sont dans la nature. Par exemple, la liberté est dans l'homme, qui peut penser ce qu'il veut; l'égalité est dans les plantes, qui toutes sont soumises aux cycles cosmiques; la fraternité est dans l'élément minéral, qui est lié et soudé et crée partout un sol: il crée une écorce terrestre sur laquelle on peut s'appuyer. Un autre point de vue: la liberté est dans la Terre, qui produit ce qu'elle veut, selon ses caprices; l'égalité dans les mouvements apparents du Soleil et de la Lune, toujours identiques; la fraternité dans l'unité globale du cosmos, telle qu'elle se manifeste par les étoiles. Encore une façon de voir: la liberté est dans le mammifère, qui peut s'adapter à différents milieux; l'égalité est dans les oiseaux, qui inlassablement changent de lieux selon les saisons, pour conserver des conditions identiques; la fraternité est dans les reptiles, qui se refroidissent avec le temps qu'il fait: ils sont solidaires des cycles solaires, vivent en symbiose avec l'environnement.

    On peut créer constamment des comparaisons, des assimilations de ce type. Non seulement cela permet de vérifier que la liberté, l'égalité et la fraternité sont des notions valides, mais de surcroît cela permet de vivre de l'intérieur la nature, de la vivre moralement, et de ne plus la regarder comme un ensemble de choses Goethe.jpgmortes et dénuées d'intériorité. Rien n'est plus mortel, pour l'âme; rien ne pousse davantage au nihilisme et au mépris de la vie, des sentiments, des pensées d'autrui. Car ce qu'on applique à la nature, d'instinct on l'applique ensuite à l'ensemble des hommes, même quand on a été endoctriné pour les respecter en principe. Cela reste théorique!

    C'est donc poétiquement qu'il faut étudier la nature, en plus de l'observation rigoureuse des faits. Il faut échapper à la fois au matérialisme qui fait des pensées morales de pures fumées et au spiritualisme qui prétend imposer aux choses des pensées qu'elles n'ont pas. L'alliage des faits et de leur qualité morale est une voie de connaissance à mes yeux fiable; je crois au chemin jadis ouvert par Goethe.

  • La culture nationale somme des cultures régionales (V)

    th.jpgDans mon avant-dernier article, j'ai essayé de montrer que la culture régionale est nécessaire à l'insertion concrète dans les valeurs de la République. Car si une culture régionale ne développe jamais qu'un aspect restreint de ces valeurs, il est pédagogique d'aborder cet aspect par une culture émotionnellement accessible. Si on prétend faire accéder immédiatement au tout par la pensée abstraite, on n'arrive à rien, car les enfants ne suivent pas: leur âme reste en arrière, et soit ils se révoltent, soit ils s'épuisent, s'assèchent, à essayer de gagner les hauteurs des adultes.

    La première expérience des enfants, sur le plan culturel, est le paysage qu'ils ont sous les yeux. C'est celui-ci qu'il faut approfondir pour en dévoiler le sens, et, par degrés, de cette façon, faire accéder aux valeurs de la République. C'est en montrant un homme qui, dans ce paysage, autrefois, a défendu la liberté, l'égalité ou la fraternité, qu'on fait percevoir substantiellement ces idées. Même se contenter de raconter l'histoire de grands républicains locaux est utile.

    C'est aussi en abordant la littérature sous l'angle local qu'on entre dans l'âme des poètes, des écrivains, et que leurs aspirations à la liberté, à l'égalité ou à la fraternité deviennent palpables.

    Celui qui dit que ces trois termes doivent être ensemble ou n'être nulle part, et donc que la culture régionale ne permet jamais d'aborder la République de façon satisfaisante, se condamne à l'illusion, ou au mensonge: car il se placera dans la perspective d'une culture nationale imaginaire, et le mensonge consistera à raconter l'histoire de Paris en prétendant qu'elle a constamment incarné ces trois principes. Or, c'est loin d'être le cas: il faut bien admettre que le principe de fraternité, notamment, n'y a pas été particulièrement actif. Il l'a été beaucoup plus dans d'autres villes, Chambéry par exemple, et c'est sans doute pourquoi, lorsqu'on a proposé de créer la fameuse devise, le terme de fraternité a posé des problèmes à quelques-uns, qui le trouvaient trop religieux. Car on doit admettre que souvent la bourgeoisie éclairée ironise sur la fraternité, ou la charité; elle ne croit pas qu'elle soit une réalité: elle pense que l'homme n'est qu'un loup pour l'homme. Place_Garibaldi.jpgC'est sans doute ce qui indigne secrètement un philosophe tel que Michel Onfray, issu d'un milieu où la fraternité économique allait de soi. Mais il s'agit de la paysannerie; du coup il se dresse contre l'aristocratie de la pensée, sise à Paris, et d'origine bourgeoise.

    Parce que la culture nationale est au fond théorique, et qu'elle est concrètement faite de la multiplicité ajoutée (et non encore synthétisée) des cultures régionales, il est indispensable d'accorder à celles-ci toute leur place, et de rappeler que la culture nationale officielle est avant tout celle de l'Île de France et des régions qui lui sont voisines. Ainsi on évitera l'illusion.

    En outre, parce que les valeurs de la République doivent se poser comme constitutives de l'être humain, il est logique que tout enfant puisse les appréhender dans l'être humain réel, tel qu'il le rencontre autour de lui, saisi dans une nature donnée: car une grosse part de l'humanité, échappant à l'esprit pur, est formée par le climat local. Je dis donc que la liberté, l'égalité et la fraternité doivent aussi être reflétées dans la nature, et faire l'objet d'études de sciences naturelles. Je m'expliquerai à ce sujet une prochaine fois.

  • Du national au régional (IV)

    9360204541_17d93d3482_b.jpgLa devise de la République est Liberté, Égalité, Fraternité. Parfois, à écouter les philosophes qui soutiennent l'esprit républicain, leurs prédécesseurs du dix-huitième siècle auraient tout inventé. Mais non. Car ce qu'a inventé la république, en France, c'est l'idée que ces trois termes puissent se mettre ensemble. Jusque-là, en effet, ils existaient, mais dispersés.

    Il existe un courant d'idée qui se persuade aisément que dès l'aube des temps il y avait des gens très intelligents qui étaient dans le bon courant d'idée, et d'autres - des méchants, des vilains - qui n'étaient pas dans ce cas. Mais il n'en est pas ainsi. Car la dispersion des trois termes de la République renvoie volontiers aux différences entre les régions.

    Avec les progrès de l'intellectualité, c'est indéniable, est venue la liberté. À Genève du temps de Calvin, à Paris du temps de Voltaire, la liberté a fait une apparition claire.

    Mais cela ne suffit pas à accorder les trois termes de la devise républicaine. La fraternité, notamment, est ouvertement un héritage du christianisme traditionnel – pas très bien assumé. Il est mal assumé par les élites intellectuelles, qui ne regardent que leur droit à penser librement, et oublient facilement d'aimer ceux auxquels ils trouvent des défauts. Face à la liberté parisienne, pourquoi ne pas le dire? des peuples – les Savoyards, les Bretons, par exemple - entendaient conserver ce qui les liait fraternellement, sous la direction des prêtres. C'est par peur, certes, de la liberté individuelle et de l'orgueil de l'intelligence que les catholiques m110400_34720-11_p.jpgrésistaient au progrès des Lumières; mais c'est aussi parce qu'ils s'inquiétaient que pût être perdu ce qui faisait à leurs yeux leur force: la façon dont ils étaient socialement soudés, le modèle de la famille traditionnelle, du mariage sacré, et ainsi de suite. Ils craignaient de voir disparaître ce qui les liait.

    À vrai dire, je pourrais décevoir mes amis savoyards ou bretons en admettant que la liberté introduite en Savoie et en Bretagne par Genève et Paris était indispensable à l'évolution globale. Certes. Mais on pourra aussi admettre que le spectacle que donnent les intellectuels parisiens est triste, voire lamentable, et qu'ils se montrent peu capables, dans leur souci de liberté, de continuer à vivre fraternellement avec les autres. Et c'est là que chaque région a à apporter quelque chose.

    Oui, chaque culture particulière est soit tournée vers la liberté, soit tournée vers l'égalité, soit tournée vers la fraternité, et c'est justement en s'insérant dans la culture régionale qu'on pourra développer chacune de ces qualités.

    On pourra me dire que dans ce cas personne n'aura les trois qualités de façon complète. Je répondrai que d'abord cela restera à jamais difficile, qu'il existe toujours une tendance à pratiquer davantage l'une ou l'autre; et qu'ensuite s'insérer dans la culture régionale n'est pas s'y enfermer. Il s'agit surtout, en passant par la région, de rendre vivant et charnel un aspect de la culture globale. Il s'agit de la décliner localement et concrètement - non par une fiction que Balzac eût parlé autant de la Franche-Comté que de la Touraine, Hugo autant de la Corse que de Paris, mais en montrant que chaque région a développé une tendance propre, qui se retrouve dans un des termes de la devise de la République, et que celle-ci globalement – mais pas uniformément - crée un équilibre. Dès lors la culture de Paris, à côté de celle de la Savoie, peut être enseignée, et elle devient à son tour concrète, charnelle, même pour les Savoyards. Car il s'agit quand même d'une ville réelle, et qui n'est pas si loin.

    Le problème est l'idée d'une culture nationale: elle est théorique. Car pour la plupart des écrivains classiques français, par exemple, la Savoie, et même la Bretagne, étaient bien des pays étrangers!

    Il s'agit donc de sortir de l'abstraction, et de vivre dans la réalité, qui est locale. Il s'agit d'accepter que l'homme soit émotionnellement inséré dans un lieu restreint - si par sa pensée il a aussi accès à l'universel. Il s'agit d'accepter qu'il soit dans une tension entre les deux, un équilibre, et de refuser l'idée que l'intellect soit seul à le caractériser. De le refuser, parce qu'il n'en est pas, concrètement, ainsi: on n'agit pas en fonction d'abstractions.

    L'homme, corporellement, est inséré dans un espace, et cela l'influence profondément. La culture régionale forme les âmes, qu'on s'en félicite ou qu'on le regrette; il faut donc l'intégrer à l'éducation.

  • La nécessité de la culture régionale (III)

    J'ai évoqué, les deux dernières fois, la nécessité de rendre la République plus concrète, en France, de tirer l'allégorie de Marianne vers la mythologie et le merveilleux, et donc de cesser de l'opposer à la madone des églises, en suivant l'exemple de Charles de Gaulle. Or, cela renvoie à la culture locale, en tant qu'elle 1424898628.jpgs'oppose à la culture intellectualisée et agnostique qui prédomine à Paris, et qui a effectivement épuré la figure de la patronne de la France jusqu'à l'allégorie. Ce que je ne dis pas être mauvais en soi, mais partiel et insuffisant, et illusoirement satisfaisant pour l'ensemble du peuple.

    Il faut à ce sujet évoquer Honoré d'Urfé, écrivain du début du dix-septième siècle qui sut, dans l'Astrée, redonner à la France une image d'elle-même qui fût palpable, après les tendances à l'abstraction et à la dispersion du siècle précédent: car on y avait dissous la France dans les peuples de l'antiquité, par exemple en inventant que les Francs venaient de Troie, à l'image de ce qu'avaient fait les poètes latins pour les Romains. Mais ceux-ci y croyaient, tandis que Ronsard, dans son épopée factice, ne s'adonnait qu'à une plate imitation, à une transposition presque littérale d'un procédé ancien.

    Honoré d'Urfé inventa, lui, la figure de Galathée, mère de tous les Gaulois. Mais au lieu de la placer dans un pays étranger et lointain, en Phrygie, il éprouva le besoin de la relier au paysage visible, à une contrée qu'il connaissait bien, afin que cette allégorie redevînt charnelle, qu'elle s'insérât dans la réel - et il la plaça dans le Forez, au bord du Lignon, dont sa famille et lui-même étaient originaires.

    Peut-être, somme toute, n'était-elle que le bon esprit du Forez, agrandie facticement par l'écrivain jusqu'au statut de mère de tous les Gaulois. Son orgueil régionaliste a pu le rendre invraisemblable. Mais il a quand même montré une voie, ou manifesté une tendance fondamentale dont il faut forcément tenir compte, notamment dans l'éducation: le besoin de relier les idées pures à la vie et de les placer dans le paysage qu'on a à portée de main.

    La culture dite nationale, en France, est excessivement abstraite, déjà parce qu'elle se veut nationale, et que l'horizon des enfants est celui qu'ils ont sous les yeux. Ce n'est jamais la France tout entière, avec tous ses départements, que les individus ont à portée de main - qu'ils fréquentent couramment. Ils se sentent simplement appartenir à une région, qu'on s'en plaigne ou qu'on s'en réjouisse. Et c'est malencontreusement mépriser l'homme réel, l'homme inséré dans son corps - et, avec lui, dans un lieu -, que de le contraindre à n'appréhender la culture qu'au travers de principes globaux. Cela ne marche d'ailleurs pas, et dans le meilleur des cas, chacun fait comme Honoré d'Urfé, confondant l'esprit de sa vallée avec celui de la nation. Mais dans le pire, on peut rejeter cet esprit abstrait qu'on veut imposer, et s'en détourner.

    J'en veux pour preuve ce qui s'est passé au lendemain des derniers attentats de Paris: les Parisiens n'ont pas invoqué alors la devise de la République, mais celle de leur cité, Fluctuat nec mergitur: elle date du temps fluctuat-nec-mergitur_resized.jpgdes rois, et définit l'âme de Paris. Mais pas de la France. L'esprit de Paris la murmure dans l'ombre - et jadis, peut-être, celle que la légende a appelée sainte Geneviève en fut l'oracle. Une belle devise; mais régionale: locale. Lorsque le danger se fait pressent, lorsqu'on retourne aux symboles enfouis, qu'on se raccroche à eux, on invoque la devise de la ville - pas celle de la République.

    Les deux ne sont pas contradictoires: l'un est la déclinaison locale de l'autre, si on veut. Galathée n'était pas la mère de tous les Gaulois, peut-être - mais l'une de ses premières filles, mère à on tour des Foréziens. Il y a un rapport de filiation de ce type, entre l'esprit global, et l'esprit local. Mais cela ne signifie pas l'identité. Galathée n'est pas Marianne, le Forez n'est pas Paris.

    En reliant la culture régionale à l'esprit de la République, on permettra que celui-ci apparaisse comme concret, charnel, physique. Or cela n'est pas du tout infaisable: car il n'est pas vrai que les régions s'opposent à la nation, comme trop de gens se l'imaginent – pensant, peut-être, qu'ils les seuls représentatifs de l'ensemble, et voyant les autres se différencier d'eux. J'en donnerai ultérieurement des exemples précis.

  • L'allégorie vivante de la République (II)

    SophieAndersonTakethefairfaceofWoman.jpgAvant-hier, j'ai écrit que pour rendre vivante la République, il fallait tirer son allégorie vers la mythologie: en quelque sorte faire de Marianne une déesse, ou une reine des fées.

    Il y a quelqu'un d'important qui le savait bien, et qui l'a fait: Charles de Gaulle. La République, telle que la peignaient les philosophes, lui paraissait si abstraite! Il voulait la ressentir mieux, la rendre plus intime. C'est pourquoi – j'en ai souvent parlé – au début de ses mémoires il l'assimile à la madone des églises et à la fée des contes. Pour lui, elle était la France de toujours. La démocratie n'était que son habit du temps.

    Il reliait celle-ci au merveilleux médiéval, plus concret que le fantastique républicain - ne tendant pas aussi nettement à l'allégorie, ou à l'intellectualisme. La France était pour lui une personne réelle: non une simple idée. Seulement s'il en était ainsi pouvait-on l'aimer, et se sentir aimé d'elle.

    Au treizième siècle, les mots qui désignaient la France appartenaient à la langue française telle que les siècles l'avaient spontanément forgée: France, c'est le pays des Francs, et le mot a évolué naturellement à partir du latin médiéval; royaume, c'est le domaine du roi, et le mot est également spontané, naturel, populaire: il a été formé en France même.

    Les mots de la République, au contraire, viennent tous des savants; ils ont été artificiellement importés du latin longtemps après l'apparition du français: même le mot république est dans ce cas, et il ne traduit pas la chose publique, comme on le prétend, mais la chose du peuple: car public est aussi un latinisme.

    Je ne dis pas cela, qu'on le croie bien, pour qu'on en revienne à la royauté; les progrès intellectuels ne font aucun mal en soi. Mais la médaille a un revers, et j'en parle pour qu'on prenne conscience de ce que BelliniGiovanniMadoneDesFrari.jpgcela implique: il faut à présent faire redevenir la France populaire en intégrant mieux la république et ses termes spécifiques à la culture de tous, profondément liée à la nature du lieu. Le latin appartient à la Rome antique; en se déplaçant, il a changé de forme.

    Il s'agit, pour lier en profondeur les concepts pris de l'antiquité au monde moderne, de passer par la France médiévale, en faisant apparaître la continuité. Ce qui s'est imposé depuis la science des juristes parisiens s'est ajouté à la France créée par les rois francs; mais cela ne l'a pas remplacé: pas du tout. La table rase est une illusion: que Paris ait été conservée comme capitale alors que ce sont les Francs qui en ont fait une ville puissante le montre assez. De Gaulle en avait simplement conscience.

    On peut alors donner, à l'allégorie de Marianne, les traits des saintes médiévales, de façon légitime: oui, elle se confond avec sainte Geneviève patronne de Paris; c'est le visage qu'elle avait à une autre époque. Plus faux, peut-être, mais aussi plus parlant, plus vivant. Et il est mauvais de s'en couper, car dans sa part de vitalité et d'expressivité est aussi une vérité, qui échappe à l'allégorie.

    Marianne ne s'oppose pas à la madone des églises: elle l'affine intellectuellement, mais il s'agit bien de la même personne.

    Les allégories, de fait, ont un sens clair pour les citadins qui côtoient, peu ou prou, des universités, des grandes écoles; mais pour le peuple des villages, ou des petites villes, croire qu'elles éveillent en lui quelque chose de net est irréaliste: c'est ne voir le réel qu'à travers l'intellectualisme parisien. Il y a de l'orgueil, à croire que l'intellectualisme est le sommet de l'humanité et que ceux qui ne le partagent pas sont méprisables. C'est à cet orgueil - tentation spontanée - qu'avait su partiellement remédier De Gaulle avec sa fée des contes et sa madone des églises.

    Il n'est donc pas bon de s'en prendre, depuis Paris, à ceux qui ont une dévotion à la sainte Vierge - symbole parlant, en un lieu donné, de l'âme collective. Ce qui m'amènera, dans un prochain article, à parler de la nécessité d'accorder une plus large place à la culture régionale.

  • La République et ses enfants (I)

    ben3_francois_001z.jpgOn a pu établir que le nombre de partisans de l'État islamique était plus grand en France que dans aucun autre pays d'Europe. Or, les principes en sont contraires à ceux de la République et à ceux qui sont enseignés par l'école d'État en France. Comment l'expliquer? Comment expliquer que ces principes dits républicains parlent aussi peu à la jeunesse - parlent en tout cas trop peu pour empêcher cette situation?

    L'éducation en France est essentiellement intellectualiste, et c'est peut-être en soi un signe d'intelligence, mais c'est aussi un signe de méconnaissance de l'enfant. On ne le voit trop souvent que comme un intellect en formation, alors qu'il est bien autre chose. Il appréhende le monde émotionnellement. Et c'est fondamental d'en tenir compte, lorsqu'on enseigne les valeurs de la République, car l'intellect dans l'absolu est relativiste, et une adhésion repose sur le sentiment.

    La République a des symboles, et, comme l'a dit François Hollande, elle aime tous ses enfants: on peut la ressentir en théorie dans son cœur. Mais elle demeure abstraite. Quand on la représente sous la forme d'une image, il s'agit d'une allégorie, de Marianne. Or, l'allégorie est une figure à peine arrachée à l'abstraction de l'intellect, et qui ne marque pas sa distance vis à vis de l'idée pure, de la sphère intelligible de Platon - qui ne descend pas jusqu'à la vie. Comme dit la Bible des idoles antiques, elle ne parle pas, ne se meut pas, n'est faite que de matériaux morts - les substances du cerveau, peut-être; et elle ne touche pas au cœur.

    Pour y remédier, il faut la tirer vers la mythologie. Les poètes allégoriques chrétiens en ont donné l'exemple, de Prudence au sixième siècle à Jean de Meung au treizième. C.S. Lewis plaçait même, parmi eux, Dante.

    Intellectuellement, le poète admet qu'il s'agit d'une allégorie; mais ensuite il compose son poème comme s'il s'agissait d'une réalité vivante, d'une expérience directe de l'existence. Chez Prudence les vertus et les vices louvreedu10.jpgpeuvent aussi être assimilés à des forces objectives, quoique cachées, mystérieuses; et chez Jean de Meung il en va de même, la fin de son Roman de la Rose voyant arriver, dans le monde théorique, la déesse Vénus.

    Un auteur américain contemporain dont j'ai déjà parlé a pareillement rendu extraordinairement vivante l'allégorie: c'est S.R. Donaldson, dans sa série Thomas Covenant. Lorsque ses personnages, depuis ce monde-ci, sont plongés dans le monde allégorique, il s'agit d'une réalité à laquelle ils doivent croire, et dans laquelle leurs forces morales sont incarnées par des êtres fabuleux.

    Victor Hugo, il faut le dire, a tendu, dans sa poésie, à faire, des allégories républicaines, des forces morales cosmiques, objectives. Il faut procéder de cette façon. La liberté, l'égalité, la fraternité, doivent être trois fées envoyées par la reine céleste, la brillante Marianne, pour inspirer les héros, ou ceux-ci doivent entrer dans des mondes parallèles dans lesquels ces idées sont de véritables personnes. Ils doivent rencontrer la liberté, l'égalité, la fraternité, et elles doivent les mettre à l'épreuve, sous la direction auguste de la reine des peuples. On peut en faire des contes.

    Néanmoins, le genre en est nouveau. Il est difficile de tout inventer d'un coup. Les auteurs qui ont procédé de cette façon ont souvent, par conséquent, utilisé des figures préexistantes. J'en donnerai des exemples une autre fois.

  • Certification, narration, dissertation

    p27-collegeRaoulBlanchard-ph1.jpgEn France, pour enseigner au Collège, il faut passer un concours national de recrutement appelé Certificat d'aptitude des professeurs de l'enseignement secondaire, et en Lettres, il est remarquable que l'épreuve la plus importante y soit une dissertation. C'est remarquable, car durant ses quatre années de Collège, les programmes le disent clairement, l'élève doit apprendre à écrire un récit, à pratiquer la narration, et ne doit qu'être initié à l'argumentation. Or, dans le concours de recrutement en question, il n'y a aucune épreuve prouvant que le professeur, lui, maîtrise la narration.

    Comment cela peut-il s'expliquer? Cela vient-il de ce qu'on méprise les collégiens, et qu'on fait passer le concours surtout pour les lycéens? Il est difficile d'y croire, puisqu'on assure que tous les efforts de l'institution sont mis sur le Collège, qui est le début des ennuis pour tant d'élèves.

    Cela vient-il de ce qu'on méprise assez la narration pour s'imaginer qu'elle n'est qu'un sous-genre de l'argumentation? C'est possible: beaucoup ne comprennent pas du tout l'art de la narration; ils croient qu'elle n'est que démonstrative, et qu'elle ne sert qu'à trouver des exemples pour prouver une idée préétablie. Mais là encore, je n'ose y croire: une telle conception n'a-t-elle pas eu des effets catastrophiques sur l'art de la narration en France, et tous les esprits objectifs ne reconnaissent-ils pas que les récits qu'on peut écrire, filmer ou dessiner dans ce noble pays tendent à la nullité, ou du moins histoiresdefantomeschinois202.jpgà la médiocrité insigne? Que c'est en grande partie pour cette raison que les Anglais et les Américains, les Japonais et les Chinois inondent le marché de leurs productions et que les Français ne peuvent plus faire face?

    Toujours est-il que le fait est là: on demande à des enseignants d'enseigner quelque chose dont on ne sait pas s'ils le maîtrisent ou non. Et en ce cas, on peut supposer que beaucoup ne le maîtrisent pas.

    Il se peut que la cause du phénomène ne soit pas raisonnée: on demande de savoir faire une dissertation simplement parce qu'on voue un culte séculaire à l'intellectualisme, et il est proscrit d'apprendre à l'université l'art du récit parce qu'il fait appel aux sensations et aux faits physiques, concrets, davantage qu'aux concepts.

    Il en est qui, ayant étudié en profondeur le problème, comprennent la narration, grâce aux schémas narratifs dont on enseigne la théorie. Mais ils ne mesurent pas souvent la difficulté de mettre en œuvre Ensor 1887 Adam et Eve chasses du Paradis ou Etude de Lumiere.jpgces structures, ne l'ayant que peu fait eux-mêmes. Et puis on feint volontiers de croire qu'elles sont au service d'un message philosophique et moral, et que là est leur intérêt essentiel. La dimension spirituelle du récit, son effet immédiat sur l'âme, est interdite d'évocation: elle choque, ou est niée.

    L'idée que la narration fait vivre directement un drame reflétant l'ordre cosmique, sans passer par le concept, heurte la sensibilité rationaliste. On trouve donc normal, en France, de ne pas savoir écrire un récit: au fond on s'en flatte, on déclare qu'on s'est affranchi des contraintes narratives, qu'on a fait exploser les cadres, les codes! C'est très pratique: la révolution artistique a bon dos.

    On trouve normal, aussi, de demander aux enfants de savoir faire quelque chose qu'il est un peu ridicule de savoir faire, mais qui prépare à autre chose: on trouve normal de penser que les enfants sont bêtes par nature.

    Moi je pense que la narration est plus intelligente que la dissertation, en fait.

  • La nation, une fiction rhétorique?

    Louis_XV_by_Maurice-Quentin_de_La_Tour.jpgOn dit souvent que les religions ont été inventées par les rois pour mieux asservir le peuple. C'était plus ou moins l'idée de Voltaire, et le fait est que sous Louis XV, le roi de France ne croyait guère en Dieu mais protégeait l'Église parce qu'il en avait besoin: que le peuple crût à sa nature divine l'arrangeait. Peut-être aussi qu'il avait peur des prêtres: qu'il savait que leurs intrigues pouvaient réduire à néant ses décisions et monter le peuple contre lui. Mais Voltaire préférait penser que le roi était tout-puissant: l'idée l'en arrangeait, car lorsqu'il se dressait contre l'Église, il craignait pour sa vie, et espérait se sauver par la protection secrète de la Cour. Au bout du compte, chacun crée les fictions qui lui conviennent et vont dans le sens de ses intérêts. Nul besoin pour cela qu'il y ait un enjeu religieux explicite.

    On admet volontiers que la France moderne a pareillement créé une fiction nationale, imposant rétroactivement à des contrées exotiques une identité qui arrange l'État central: on pense aux départements et territoires d'outre-mer, bien sûr, mais aussi aux régions périphériques qui n'ont parlé français que parce que Paris l'a voulu et ne sont devenues agnostiques que parce que Jules Ferry l'a entrepris. Car par l'agnosticisme il faut entendre le fameux rationalisme à la française, que la Savoie avant son rattachement ne connaissait pas vraiment, et qu'à mon avis les régions qui ne gregoire.jpgparlaient pas français spontanément ne connaissaient pas non plus. L'abbé Grégoire en atteste, puisqu'il liait le breton et l'alsacien à la superstition...

    Bref, l'identité nationale est comme une mythologie, et elle est destinée au culte de l'État, et elle a sa langue sacrée.

    Mais peu importe, peut-être. L'important serait de savoir si cette mythologie a une telle valeur qu'elle est légitimée à remplacer celles qui avaient cours autrefois. Et la réponse officielle, partagée par nombre de philosophes, en particulier ceux qui ont droit à la parole, on la connaît: bien sûr que cette image de la France universellement philosophique correspond à un idéal humain qui dépasse de tous les bords l'image de la France catholique et morcelée que nous offre l'état antérieur! Il n'y a donc rien à dire: même si c'est fictif, la fiction contient une vérité qui tient de l'absolu.

    Pourtant, la France apparaît dans le monde comme isolée: le rationalisme au fond ne concerne qu'un tiers environ de l'humanité. Même en Europe, cette tendance paraît minoritaire. On a pu croire que cela allait changer, que le monde suivrait la France, qui était à la pointe de l'Évolution: il y avait des prophètes, pour le dire. Mais après une période incertaine, cela a reculé. Et la nation s'en recroqueville.

    Or, toute fiction a une part d'imperfection. Il s'agit aussi de l'adapter au réel. Sinon, elle se brise d'un coup. Et c'est un fait qu'il n'est pas absolument obligatoire de s'arrêter aux portes du mystère, comme le veut le rationalisme: on peut y pénétrer, et le monde spirituel tel que le représentait le catholicisme, ou une autre religion, n'a pas à être chassé de la sphère culturelle. C'est bien là qu'est une sorte de thumb-x480-1423157409.jpeglimite fatale à la fiction d'une France entièrement philosophique. Car les statues par exemple de la Vierge qui ornent les places publiques en Savoie viennent bien du monde spirituel tel que le représentait le catholicisme, et elles sont une réalité: elles correspondent à un sentiment profond, dans le peuple. La peur face au monde du mystère, cette peur qui empêche d'en créer des représentations, ne peut pas être érigée en système. Rien n'empêche en effet de conserver une certaine logique au sein de l'Inconnu: Victor Hugo l'a dit.

    La tradition française est partiale; il lui manque quelque chose. Et c'est ce que signifient les problèmes identitaires de la France actuelle face à ses régions, ses banlieues, ses voisins. Elle doit encore trop à Voltaire, au règne de Louis XV.

  • Romans français et postcatholicisme

    ange.jpgIl n'est pas difficile de voir que les récits anglais et américains sont en moyenne mieux rythmés et agencés que les récits français. D'où cela vient-il?

    Une intrigue est fondamentalement faite de forces morales qui s'affrontent. Les ennuis d'un héros ne doivent pas apparaître comme seulement personnels, mais comme représentant des problèmes moraux: il représente le bien, ou il hésite à le faire. Lorsque la fin arrive, on connaît l'ordre du monde, s'il va vers le bien ou vers le mal. L'histoire racontée en est le symbole.

    Dans le récit réaliste, cela n'apparaît pas toujours: les problèmes peuvent y être très personnels. C'est pourquoi le réalisme est souvent ennuyeux. L'épopée a toujours étendu les soucis des particuliers à l'univers entier, et l'épopée de notre temps est généralement la science-fiction.

    Les critiques prétendent que l'épopée ne s'applique qu'à des peuples; mais ils sont trompés par l'idée star.jpgqu'avait chaque peuple, dans l'antiquité, qu'il était à l'image de l'humanité entière. La science-fiction englobe celle-ci en principe, et dans les faits tend à l'assimiler aux seuls Américains.

    Si deux civilisations s'affrontent, on prend parti pour celle qui rappelle le plus l'humanité, qui correspond le mieux à ce qu'on regarde comme juste.

    Le problème des récits en Europe continentale et en France apparaît facilement: après la chute du catholicisme, qui imposait une morale toute faite, on n'a plus osé assumer un système moral clair. On préfère louvoyer, ou relativiser. Toute morale claire renvoyant forcément au catholicisme traditionnel, qui est honni, on s'efforce de brouiller les cartes, et on tourne autour du pot. Les récits en perdent leur rythme, leur souffle. Car celui-ci venait de la conviction de leurs auteurs. Même la science-fiction subit en France ce triste sort: le monde futuriste et plein de machines est machine.jpgseulement l'occasion de rêver à des mondes plus beaux; aucune question morale n'y survient, ou de façon superficielle. Du coup, il n'y a plus d'histoire.

    Pour les auteurs de science-fiction français, les machines ne posent pas de problème moral: seulement des problèmes techniques, ou sociaux. Préoccupés surtout par la répartition équitable de sa puissance, ils ne se demanderont pas facilement si elle est en accord profond avec la nature de l'être humain. Question que se sont pourtant posée les plus grands représentants du genre: Lovecraft et Asimov, notamment. À travers des symboles, ils en ont discuté. Mais très souvent les commentateurs français ont réduit leurs questionnements à leur lubie bien connue: la critique du capitalisme!

    La doctrine qui regarde l'univers tout entier comme une machine, partagée par Karl Marx, a remplacé le catholicisme, à la façon d'un nouveau dogme. On ne pouvait donc pas questionner la conformité de la machine à l'ordre cosmique: elle s'imposait d'emblée comme une image réduite de l'univers. Les auteurs qui la présentaient comme une anomalie étaient rejetés. Les anathèmes lancés contre la fantasy par Gérard Klein ont sans doute cette source.

    spider.pngLa science-fiction française a créé par conséquent des intrigues qui fréquemment tournaient court, ou qui déplaçaient le problème que pose la science même: les machines du futur n'y étaient qu'un joli décor, auquel s'adjoignaient parfois des figures mystiques.

    Seul Michel Jeury, peut-être, a su créer des oppositions morales claires. Vivant à la campagne, il connaissait les forces cosmiques qui retiennent en arrière ou tirent vers l'avant. C'est la glace et le feu, comme qui dirait. Or, la machine, essentiellement solide, est en principe de glace; mais un feu l'habite. Elle pose donc directement un problème: sa nature est ambiguë.

  • Marianne, ses anges, son mari

    4172_754_Vichy-le-Genie-de-la-Republique.jpg

    Récemment, au Panthéon, à Paris, ont été placés les restes de quatre Résistants, deux hommes et deux femmes.

    Comme Dieu a ses anges, Marianne a ses envoyés. Dans la mythologie républicaine de France, ceux-ci sont toujours des êtres vivants, ayant vécu sur terre. Il s'agit d'une religion plus ancrée dans le terrestre que le catholicisme qui l'a précédée. Le seul être céleste y est Marianne même, comme entité du monde des idées. Il est le seul permis: la France seule est sacrée. Les régions qui la constituent sont regardées comme de pures contingences physiques. C'est en ce sens que Marianne est la patronne de Paris sainte Geneviève divinisée, absolutisée. Le Panthéon est l'ancienne église consacrée à cette sainte. Et Paris est considéré comme une ville sacrée, un temple.

    Cette religion exclusivement vouée à une Dame a quelque chose de sympathique et de galant. Charles Duits ne disait pas sans motif qu'il fallait rétablir la vérité en faisant de la divinité une mère, non plus un père. Néanmoins, l'image de la sainte Vierge non seulement reine des saints, mais aussi reine des anges, avait quelque chose de plus varié, de plus coloré, de plus poétique. La vraie poésie ne s'arrête pas à ce qui s'est incarné sur terre: elle donne aussi un visage aux êtres spirituels. Les anges de Marie, patronne de France, pouvaient être les gouverneurs secrets des villes et des provinces du pays, qui toutes avaient une âme, qui ne la recevaient pas servilement de Paris.

    Naturellement, s'il n'y a pas de père pour engendrer en la mère ces anges, il apparaît que ceux-ci ont du mal à exister. La doctrine de Charles Duits conduit à une sorte de culte exclusif de l'éternel féminin, beau mais statique et se recoupant avec une spiritualité mécaniste, concevant la divinité essentiellement comme une nappe d'éther donnant aux choses leurs formes. Lui-même, malgré son esprit très libre, était venu habiter à Paris parce qu'il vouait à cette cité une sorte de culte, qu'il la regardait comme une matrice de poètes. Il l'a raconté, au soir de sa vie.

    Et puis les autres nations sont des sœurs, pour la France: non des illusions. Et si elles sont sœurs, on pant.jpgdoit déjà imaginer une mère à l'échelle de la Terre; mais il est difficile de concevoir qu'un père ne les a pas engendrées. Robespierre voulait que la République reconnaisse l'existence de l'Être suprême peut-être à cause de cela.

    La mythologie de la République a quelque chose de terrestre. Mais une mythologie qui oublie les étoiles est incomplète. Or, c'est dans le ciel qu'est le principe masculin, dans la mesure où les rayons des astres, en frappant la terre, y engendrent des êtres. Les rayons du soleil, en tombant sur la lande, y font naître des fleurs. Il n'est donc pas raisonnable de créer une figure allégorique féminine sans lui adjoindre une figure allégorique masculine: philosophiquement, cela a peu de sens.

  • Henri Guaino et le Cid (réforme de l'éducation)

    Henri_Guaino.jpgJ'ai entendu jeudi 28 mai, sur France-Culture, l'homme politique français Henri Guaino, et il prétendait qu'il fallait créer une culture commune en imposant à tous les élèves, et donc à tous les professeurs, l'étude du Cid de Corneille. Cela me semble aberrant.

    D'un point de vue pédagogique, d'abord. Tous les professeurs ne peuvent pas adorer Le Cid de Corneille. Contrairement à ce qu'a l'air de croire Henri Guaino, ce n'est pas forcément un indépassable de la littérature mondiale! Si ses qualités objectives peuvent motiver un enseignant quelques années, la lassitude vient toujours: et quel effet aura sur les élèves le manque d'enthousiasme, ou l'enthousiasme feint et surfait, de leur professeur?

    Sur le plan social, ensuite. Car il est évident que tous les élèves ne pourront pas entrer dans cette œuvre, et l'aimer, ou la comprendre. Cela créera donc une nation minoritaire, une sorte d'élite qui se regardera elle-même avec complaisance, se reproduira en restant fermée au reste du monde - et instaurera de fait un apartheid. La situation, en France, n'est déjà que trop celle-là: il faut l'avouer. Et la France n'est que trop ainsi face aux autres peuples: il faut aussi le dire.

    Sur le plan culturel, enfin, cela tendra à créer une sorte de religion nationale divinisant la littérature classique, Louis XIV, les références obligatoires, et à susciter des conflits avec ceux qui pourront dire: Moi je vois plutôt le salut dans l'Introduction à la vie dévote de François de Sales, ou dans le Coran, ou dans l'Évangile selon saint Jean, ou dans le Dhammapada, ou dans La Philosophie de la liberté de Rudolf Steiner. Chacun pourra faire valoir ses droits à des valeurs propres.

    Sans doute, Henri Guaino a dit que chacun peut avoir, en plus du Cid, une culture propre: il ne s'est pas cid.jpgdit totalitaire. Mais dans les faits, l’État qui sacralise ceci regarde cela avec méfiance, et crée une hiérarchie; or, chacun est libre d'en avoir une autre, et de préférer Shakespeare à Corneille, ou bien l'opéra chinois. Et si un professeur préférant Shakespeare à Corneille se sent obligé de faire le Cid, quelle conscience lui restera-t-il, puisqu'il pensera qu'à ses élèves, individuellement, la lecture de Shakespeare eût été plus profitable?

    La culture n'est pas, en effet, un prétexte pour unifier les esprits, et faire prévaloir le collectif sur l'individuel. Non. Une pièce de théâtre a justement un effet individuel: elle s'adresse à l'âme de chacun. C'est l'âme de chacun qu'elle s'efforce d'ennoblir. Elle ne prend pas les hommes comme une masse, ou un peuple - mais un par un. Corneille est avant tout un poète que le monde entier peut lire, ou pas. Il n'est pas l'otage d'une nation, d'un État.

    Peu importe qu'on rencontre ou non des gens distingués, ou bons citoyens, qui ont lu son Cid; la pièce élève l'âme pour que même au sein de son travail individuel, lorsqu'il entreprend et investit à partir de son capital propre, tout homme ait un sens moral, un idéal, et le réalise; il s'agit que, dans ses entreprises, l'être humain aille dans un sens juste parce que la littérature l'a formé. Il ne s'agit pas de donner le droit à l'État de surveiller chacune des actions des uns et des autres au nom des références communes! Shakespeare aussi peut servir de modèle, et François de Sales.

    La liberté pour l'enseignant est plus importante que la conformité.

  • Autonomie et créativité dans l'enseignement

    Alain-Madelin_imagelarge.jpgL'homme politique libéral Alain Madelin, à propos de la réforme des collèges décidée par le gouvernement français, a dit, dans une interview (Le Point, 20 mai 2015): Nous savons depuis des lustres que la solution à la massification de l’enseignement et à l’hétérogénéité des élèves passe par l’introduction de la souplesse dans l’éducation afin de personnaliser au mieux les établissements et les enseignements. Il n’y a pas de plus grande inégalité que de traiter également ce qui est inégal. Il suffit de regarder les enseignements qui marchent le mieux à l'étranger. [...] Je ne crois pas à la réforme d’en haut où le ministre et son aréopage savent ce qui est bon pour tous les établissements et pour tous les élèves. Je ne crois qu’en une seule chose: l’enseignant, sa créativité et sa liberté pour lui permettre de produire une école meilleure, mais aussi plus juste. Je lui donne raison. Les professeurs sont d'abord des acteurs culturels: c'est de leur individualité que vient le dynamisme nécessaire à l'éducation de tous. Lorsqu'il est statique, l'enseignant n'entraîne pas dans son action les élèves, et le résultat est qu'il se contente de valider les niveaux que les élèves ont acquis indépendamment de lui - avec leur famille, leurs parents. Et c'est ainsi que les inégalités persistent et que l'école n'est plus pour les classes défavorisées une voie de réussite possible.

    Philippe Meirieu a lui aussi défendu la volonté de donner de l'autonomie aux enseignants afin de créer en eux un dynamisme se communiquant à tous. Il a dit (Challenges, 19 mai 2015): C’est paradoxal maisRTEmagicC_philippe-meirieu.jpg.jpg il est souvent plus égalitaire de fixer des objectifs nationaux et de laisser à chaque établissement la liberté de les atteindre que d’imposer exactement le même modèle à tous. Les résultats des pays dans le monde le confirment.

    L'uniformité qu'on fait passer pour l'égalité est un moyen de perpétuer la forme injuste de la société réelle, et même de la renforcer.

    On fait semblant de croire que la France est un pays égalitaire; mais l'égalité des provinces entre elles est aussi un moyen, pour la capitale, de ne souffrir aucune concurrence! Dès qu'une région ou une banlieue excentrées menacent de la dépasser, les égalitaristes réclament qu'elles mettent un frein à leurs ardeurs, et que leurs individualités, si elles veulent briller, le fassent en entrant dans le circuit légal, passant par les écoles nationales, les concours d’État! Elles ne doivent briller qu'à Paris-centre.

    Mais cela ruine le dynamisme culturel du pays, et la société en souffre: elle se fige. Le triste spectacle que donnent continuellement les élites intellectuelles de France vient bien de cette étroitesse du chemin qu'il faut forcément emprunter pour en faire partie: les misérables querelles des diplômés d’État sont diffusées comme s'il s'agissait d'éléments fondamentaux de l'avenir du monde. Pour renouer avec le beau temps des grands débats publics, il faut s'affranchir du carcan imposé par Paris, et développer l'autonomie dans les établissements scolaires; pour renouer avec la mobilité sociale, aussi. Le dynamisme économique lui-même en dépend, car l'investissement du capital est une manière de s'exprimer individuellement, sans crainte du regard sourcilleux de quelconques gardiens du temple - sans craindre que les entreprises soient étouffées dans l'œuf par l'excès de conformisme des gens importants. Alain Madelin et Philippe Meirieu ont raison.

  • La réforme de Najat Vallaud

    njt.jpgLa ministre de l'Éducation française a suivi la tradition obligée: chaque gouvernement produit sa réforme de l'école; il a fallu qu'elle s'y mette. Consciente des vrais problèmes qui se posent, elle a déclaré que l'ennui des élèves était la cause principale du déclin de l'institution séculaire. Certains affirment que l'ennui des élèves vient de ce qu'on ne les fait pas assez travailler; mais il n'en est rien: Najat Vallaud-Belkacem a raison.

    Beaucoup de solutions ont été données. Toutes ont été critiquées par les réactionnaires du Figaro et de Marianne. Pourtant, certaines paraissent bonnes. La plus grande autonomie des établissements et des professeurs pour fixer les emplois du temps et une part des programmes, est la meilleure de toutes. En histoire, on s'est plaint que certains pans de la Chronologie n'étaient plus obligatoires. Mais on a eu tort. Car l'ennui des élèves vient en particulier de ce que les enseignants suivent mécaniquement un programme trop détaillé. Le professeur est motivé par certaines époques, par certains pays, plus que par d'autres. Il ne peut communiquer sa passion que s'il est libre. Il n'est pas vrai qu'il existe des pans nécessaires de l'histoire. Ce qui compte, pour les élèves, n'est pas l'endoctrinement, l'image d'une France éternelle et glorieuse, allant pas à pas vers l'éternité qu'elle mérite: non; c'est, du passé, tirer un enseignement sur le monde.

    Le passé est clos sur lui-même: les histoires y ont toujours un début, un milieu, une fin. L'histoire est un art, car elle n'apprend pas les faits obligatoires à savoir, mais ceux qui font sens, donnent une teinte morale aux événements; or, elle n'est perceptible que pour les lieux et les temps qui déclenchent un sentiment fort, une émotion. Seulement de cette façon l'ennui pourra disparaître.

    Ce qui émane du sentiment de l'enseignant peut se communiquer à l'élève; or, le sentiment a cessé d'être collectif: il est devenu individuel; ce qui est collectif dans les programmes est donc porteur de vide, et ne peut toucher les jeunes.

    Les tentatives de créer de l'interdisciplinarité ont été remises au goût du jour, également; j'en ai parlé, déjà. Une bonne mesure, en soi, car il n'y a qu'un seul monde, que les différentes disciplines ne font TeilhardP_1947.jpgque regarder sous différentes facettes. Le lien entre les sciences dites exactes et les sciences humaines notamment doit apparaître: car l'homme est autant une intériorité qu'une extériorité, mais le monde aussi; et Teilhard de Chardin sut faire vivre l'univers en montrant que les atomes eux-mêmes avaient une ébauche de psychisme. La Philosophie de la Nature élaborée dans l'Allemagne romantique est bien la seule voie qui puisse amener les élèves vers la science sans ennui; et elle donnait à l'univers une âme. Mais si les enseignants ne sortent pas d'eux-mêmes des conceptions restrictives et scientistes, les contraindre à l'interdisciplinarité ne servira à rien: ils exécuteront la chose sans enthousiasme, et l'ennui des élèves redoublera. La mesure n'est bonne qu'en théorie. D'ailleurs on peut douter que François Hollande lui-même soit un disciple de Teilhard de Chardin!

    Enfin, le numérique ne sauve de l'ennui que brièvement, et illusoirement: passé l'émerveillement que suscite la nouveauté, le problème de fond se pose encore, même avec plus d'acuité.

    Les idées de Najat Vallaud-Belkacem sont bonnes, mais les solutions qu'elle apporte sont d'une portée limitée. Seule l'autonomie plus grande dans l'élaboration des emplois du temps et des programmes apparaît comme un bienfait. Mais en réalité, cela suffit à donner plutôt tort aux détracteurs de la réforme.