France - Page 8

  • De la Gaule à la France, de Vienne à Paris

    854990089_small.jpgLes historiens contestent souvent que les Francs aient changé profondément la France: ils créent une continuité entre les Gaulois et les Français, faisant apparaître, dans leurs écrits, le peuple éternel - et ils affirment que le français est du latin modifié par les Gaulois. Ce n'était pas la pensée de Walther von Wartburg, ni ce n'est la mienne: car je crois que, quoique plus nombreux, les Gaulois suivaient les princes qui les dominaient, qu'ils les imitaient, et que le français est bien d'abord un latin parlé par les Francs. C'est en cela qu'il se différencie des autres langues romanes, en particulier en Gaule: en cela qu'il se différencie de l'occitan et du francoprovençal.

    Mais de l'origine des langues, on peut discuter à l'infini: elle reste mystérieuse. Un fait qui peut me servir d'argument est le rôle de Paris dans la France moderne. Car la Gaule antique n'attribuait aucunement le même à Lutèce. Elle plaçait au premier rang les Allobroges, et leur cité de Vienne, sur le Rhône. Toulouse également était importante. Mais Paris ne l'était pas.

    Elle le devint néanmoins dans le royaume des Francs, qui comprenait le nord de la France actuelle. L'empereur Julien, dit l'Apostat, y avait construit un palais, et les Francs en ont fait très tôt une 6760840.jpgimportante capitale. Elle se situait au centre de leur royaume, et servait de pivot entre la Neustrie à l'est et l'Austrasie à l'ouest.

    Vienne était la capitale du royaume de Bourgogne, Toulouse celle des Wisigoths. Or, les Francs sont entrés en guerre avec leurs voisins méridionaux - et les ont dominés, annexés. Eux-mêmes s'étaient déjà installés dans les vallées de la Seine et de la Loire, dont ils tiraient d'abondants revenus; ils ne sont pas revenus sur cette incrustation de leur présence dans ce qui constitue le cœur de la France actuelle, et qui n'était point le cœur de la Gaule antique.

    On peut en tirer que la suprématie de Paris et de ces deux vallées vient bien des Francs. C'est justement ce qui a changé la face de la Gaule. Celle-ci était orientée vers le sud et la Méditerranée; Domenico_Quaglio_(1787_-_1837),_Die_Kathedrale_von_Reims.jpgl'axe rhodanien la dominait. Les Francs l'ont orientée vers le nord et l'ouest - vers l'Atlantique. Le val rhodanien est apparu comme le souvenir d'une grandeur passée.

    Remarquons encore que Lutèce était située au sud de la Gaule belgique; or, au sein de celle-ci, Reims était la première cité. Les Francs certes lui rendaient hommage en venant y sacrer leurs rois; mais leur présence à Paris a eu tôt fait de rendre cette ville plus importante. Le sacre de Napoléon y a eu lieu, et les présidents de la République y sont investis.

    Sans les Francs, la Gaule serait sans doute fédérale: quelle cité eût pu la dominer toute? Ils ont bien forgé un nouveau pays, après s'être appuyés sur l'ancien. Le changement de nom n'est pas fortuit; dans l'évolution historique, les hommes ne sont pas aussi passifs que souvent on le dit. Qu'ils n'aient pas eu conscience des effets de ce qu'ils faisaient ne l'empêche pas.

  • Jeanne d'Arc et Green Lantern

    jdarc3.jpgLe scientisme ne doit pas faire dater les super-héros de l'invention des machines, comme il arrive parfois; leur essence reste mythologique.

    Jack Kirby a surtout popularisé Thor, qui sous son crayon évoluait certes dans un monde futuriste plein de fabuleuses machines, mais celles-ci en réalité étaient d'abord une ruse, un procédé rhétorique pour symboliser la puissance des Immortels. Est-ce que les anciens ne mettaient pas des éclairs dans la main de Jupiter, une lance dans celle de Minerve sa fille? Le monde moderne invite à placer des machines parmi les dieux, mais il s'agit alors de machines différentes, vivantes, animées de l'intérieur, supérieures à celles des êtres humains – selon ce que dit aussi Kirby.

    Jeanne d'Arc tenait sa force et ses pouvoirs de l'archange saint Michel, et Green Lantern de mystérieux Gardiens de l'univers; la différence n'existe que dans la mise en scène - ou mise en œuvre terrestre - de ce don divin. Plusieurs images de Jeanne d'Arc la montrent recevant une épée de l'ange et des fées qui l'accompagnent. L'épée d'Amédée VI le Comte Vert, une fois bénie, devenait un sabre de feu confié à lui par les êtres célestes, dans les épopées que les Savoyards firent de lui; l'anneau de Green Lantern était invisible, lorsqu'il le portait sous sa forme de simple mortel!

    Les anciens mêlaient dans leurs représentations le spirituel et le matériel, assimilaient les hommes aux dieux qui les habitaient, les objets aux forces qu'ils contenaient, les fétiches aux esprits qui les animaient; il en était 9378eba4349fe9eafb8dacaa4c78cfff.jpgparticulièrement ainsi dans l'art; mais le christianisme, prenant modèle sur la Bible, l'a placé aussi dans l'histoire, et c'est ainsi que fut créée la légende dorée – dont Jeanne d'Arc est un des derniers personnages.

    La Renaissance a rétabli la vieille coupure cicéronienne, entre l'histoire et la poésie, et le scientisme a marginalisé la seconde. Mais elle est naturelle à l'être humain; elle a donc créé dans le scientisme la protubérance, l'anomalie qu'on appelle science-fiction. Le totalitarisme soviétique, pareillement, a inconsciemment réintégré le religieux en le reportant sur la figure du Chef!

    Les grands artistes néanmoins ne sont pas dupes. Jack Kirby faisait dire, à l'un de ses superbeings - de ses New Gods -, dans sa série grandiose Fourth World: « But the Gods are ever near!... A part of men's lives!! Giant reflections of the good and evil that men generate within themselves ». Il avait saisi que les super-héros étaient des émanations de la vie morale, en étaient les symboles: ils sont nés de l'âme. Et en même temps, ils sont l'image de ce qui mystérieusement l'anime par delà les limites du corps. Jeanne d'Arc représente une tendance de l'âme, une force intérieure, et en même temps elle fut mue par une puissance spirituelle qui la dépassait, qui était présente à l'extérieur, dans le cosmos. Elle était donc un super-héros, et si l'on cherche en elle des traces de merveilleux scientifique, il faut se dire que l'armure qu'elle revêtait habituellement n'était pas faite sans une certaine science technique dont je m'avoue incapable, étant assez incompétent en la matière. Peu importe la machine. Elle aurait pu en avoir une! D'ailleurs, De Gaulle, lui aussi relié à la Providence, selon ses propres dires, les utilisait abondamment. Ce n'est qu'une question d'époque.

    Mais les artistes et écrivains français ont fréquemment, à l'égard du merveilleux chrétien, une aversion qui tient de l'intolérance et de l'aveuglement; il y a chez eux tout le poids de la tradition parisienne et voltairienne, peut-être.

  • Le latin à l'école

    Rome.jpgLe gouvernement français a, dit-on, l'intention de supprimer l'option Latin dans les collèges. Beaucoup s'en émeuvent, et en principe comme j'aime le latin ils ont ma sympathie. Mais la vérité est que leurs arguments les plus visibles m'ont choqué et agacé, car ils défendent le latin dans ce qui m'a toujours paru le moins défendable: il aurait une portée civique parce que l'ancienne Rome serait à l'origine du régime politique français. Cette idée m'a toujours heurté, parce qu'en réalité elle conçoit l'enseignement comme invitant les jeunes générations à vouer une sorte de culte au système en cours, comme donnant à celui-ci une force de fétiche immortel.

    En outre, au sein même du latin, cela renvoie à la partie la plus ennuyeuse de son enseignement: l'étude des institutions romaines. Je ne dis pas qu'on ne peut pas y trouver de l'intérêt, surtout lorsqu'on observe de quelle manière ces institutions ont été originellement mises en place: car l'Esprit présidait à leur fondation. Mais l'enseignement officiel se contente d'avoir sur ces institutions un regard technique, n'y scrutant pas spécialement l'âme profonde - n'y cherchant pas la figure de Jupiter. D'ailleurs l'histoire romaine elle-même est remplie d'indications d'évolutions institutionnelles qui ne sont au fond utiles que pour les anciens Romains: Tite-Live peut être passionnant lorsqu'il évoque des gestes symboliques, des actions grandioses, mais on peut comprendre que pour des adolescents, ses développements sur les procédures de gouvernement, 1024px-Maccari-Cicero.jpgle poids respectif des tribuns et de l'aristocratie, peuvent apparaître comme parfaitement abscons. Cela ne s'applique même pas correctement – bien qu'on prétende le contraire -, à la République française - et au moins la lecture attentive de Tite-Live permet à cet égard de constater un relatif mensonge. Car la République française prétend que la droite et la gauche, c'est comme le parti de la noblesse et celui de la plèbe, mais dans les faits la gauche française est aristocratique aussi, de telle sorte qu'à Paris on s'emploie plutôt à écarter du pouvoir la plèbe et à faire gouverner constamment une élite. Et la raison en est que la France n'est pas issue organiquement de l'ancienne Rome, qu'elle ne l'est que symboliquement, théoriquement, dans le discours. Son origine organique, réelle, est dans le royaume des Francs qui ont décidé de parler latin et de s'inscrire dans la lignée de la Rome chrétienne et de l'empereur Constantin. Or, à l'époquecharlemagne02.jpg carolingienne, ils ont créé une littérature latine passionnante, et tous les écoliers devraient étudier la Vie de Charlemagne d'Eginhard: un texte sublime, qui montre des Francs parfaitement fidèles à leurs coutumes propres mais désireux d'intégrer l'empire chrétien d'Occident. C'est imité de Suétone, mais c'est presque plus intéressant.

    Les programmes de l'enseignement du latin sont donc assez mal faits. Les professeurs qui s'en sortent sont ceux qui les orientent vers la mythologie et la religion antique par l'étude de Virgile et Ovide ou des tragédies de Sénèque; car pour cela c'est immortel, grandiose, réellement universel. Mais les deux consuls de la république romaine n'ont rien à voir avec cet héritier de Constantin qu'est le Président de la République française - lui qui sans cesse réclame l'unité culturelle du territoire comme s'il en allait de la présence de son bon génie - au rayonnement bien sûr universel! Même Auguste ne se souciait pas de faire parler sa langue à tout le monde, il se contentait de demander aux peuples intégrés un tribut annuel, comme dans le Saint-Empire romain germanique. La France ne l'a pas réellement pris pour modèle; ceux qui l'ont fait ont produit beaucoup de discours, mais ils n'ont que peu changé le réel.

  • Manuel Valls contre Michel Onfray

    Onfray564.jpgOn a vu souvent les chefs des gouvernements de François Hollande s'en prendre à des particuliers parce qu'ils ne respectaient pas ce qu'ils regardaient comme la bonne morale – et qui se mêlait assez clairement, en fait, aux intérêts des gouvernements en question. Cela a été le cas avec Gérard Depardieu, et plus récemment avec Michel Onfray, accusé de perdre ses repères parce qu'il préfère une analyste juste d'un catholique réactionnaire à une analyse fausse d'un progressiste agnostique. Michel Onfray entend s'affranchir des lignes partisanes, rejette le sectarisme, et c'est ce que j'apprécie dans ses postures publiques: il se réclame de la liberté en tant qu'homme et du sentiment de la vérité comme philosophe. Peu importe ensuite si je partage ou non ses sentiments; d'ailleurs je n'ai pas lu ses livres. Mais le droit pour les philosophes de s'exprimer librement, de ne pas avoir de comptes à rendre aux chefs de gouvernements et de partis, me paraît fondamental. Les politiques doivent-ils se substituer aux autorités religieuses, créer une nouvelle religion d’État, purement laïque - ou dite telle? Je ne crois pas. Leur rôle est d'exécuter la volonté du peuple, et non de la modeler selon ce qu'ils croient être un bien supérieur.

    Michel Onfray a saisi depuis longtemps que le centralisme a un effet culturel dévastateur: contre les intellectuels parisiens trop proches du pouvoir, il a constamment réclamé la liberté de s'adonner publiquement à la philosophie à Caen, en Normandie. Naturellement, autant que je puisse en juger, il den48_tony_001f.jpgest assez centré sur lui-même - ou alors sur la tradition normande, et s'il a fait l'éloge dans un petit livre de sa compatriote Charlotte Corday, qui tua Marat, il n'a pas généralement pas défendu le régionalisme ailleurs: or la Normandie, même si elle a ses originalités, est culturellement proche de Paris. Il ne semble ainsi pas être conscient que l'athéisme, qu'il prône, est une philosophie plus régionale qu'on ne s'en aperçoit en général: certaines provinces l'ont plus développé que d'autres. Les guerres de Vendée sont liées par exemple à cette réalité historique. Mieux encore, il parle de l'Islam sans sembler savoir que l'arianisme par plusieurs philosophes fut rapproché de cette religion; or, dans certaines régions de France, loin de la Normandie, cet arianisme, notamment sous la forme du catharisme, eut beaucoup de succès.

    Je suis persuadé, pour ma part, que le climat est pour beaucoup dans la forme que prend la religion ou la philosophie dans une région du monde donnée, et que la liberté individuelle consiste aussi à assumer ce climat. Le catholicisme savoyard s'est toujours nourri du paysage alpin, le catholicisme breton toujours nourri de la lumière tamisée des forêts, ou de l'éclat de la mer: Victor Hugo l'a dit, il a eu raison.

    Dans une région très soumise à l'ordre rationnel, Dieu tend à s'estomper. L’État semble pouvoir assumer son rôle d'ordonnateur cosmique. Et le fait est qu'Onfray propose souvent d'imposer depuis l’État central une protection sociale renforcée, comme s'il pouvait créer la justice sur terre. Ce qui n'est d'ailleurs pas une position très originale. On peut aussi la penser liée à son éducation catholique, ou à son ancien statut de fonctionnaire.

    Cela dit, il est libre de penser ce qu'il veut, et je m'oppose à ce qu'un gouvernement lui fasse à cet égard la leçon; pour moi, face aux philosophes, les politiques ont un devoir de réserve. Ils n'ont pas à s'en prendre à tel ou tel. La bonne philosophie ne surgit jamais de la contrainte: mais toujours de la liberté, dans laquelle la pensée, parvenant à assumer ses droits illimités, s'oriente selon une logique d'un ordre supérieur - caché, mais présent dans l'univers même. Qu'Onfray ne la suive pas toujours n'y change rien.

  • La division du travail et l’enseignement

    La productivité dans l'économie s'est beaucoup accrue quand on a divisé les tâches, spécialisant toujours davantage les hommes. Or il est indéniable que l'éducation a subi cette évolution: si autrefois jusqu'à l'âge dsuma04_geoffroyf.jpge quinze ans l'élève avait un instituteur qui lui enseignait toutes les matières, et si aujourd'hui il a autant de professeurs que de matières, c'est parce qu'on a pensé que cela améliorerait la productivité et instaurerait des compétences plus grandes.

    Il y a quelques années - je crois sous l'impulsion de Philippe Meirieu -, on a voulu remédier aux effets pernicieux de cette politique: l'élève se trouvait face à un savoir morcelé, qui ne faisait plus sens, et qu'il abordait comme une suite d'objets isolés, et morts. On n'a évidemment pas remis en cause l'orientation nouvelle, mais on a tâché de faire mieux travailler les enseignants entre eux - ce qui n'a pas débouché sur grand-chose. La culture est bien au morcellement. On oppose la philosophie à la théologie; la morale à la science; le sentiment à la raison; et ainsi de suite. Les professeurs auront beau être soudés entre eux de force par leur hiérarchie, le résultat ne sera pas tant l'unité du savoir, pour l'élève, que la paralysie des initiatives, pour les enseignants, chacun voyant ce qu'il conçoit inéluctablement soumis à la censure des autres. Et si des initiatives demeurent, ce sont les moins originales, les plus fidèles à la tradition - ou à ce qui se fait ailleurs, notamment à Paris - comme disait Stendhal au sujet des villes, qui s'imitaient les unes les autres par trop grande peur de se différencier: de paraître vouloir rompre avec la Nation.

    C'est cela que peut-être n'a pas compris Philippe Meirieu, ou alors ceux qui sont à l'origine de ces orientations: ils croyaient aux idées géniales qu'on avait en commun, crédules comme ils étaient vis à vis des grands discours sociaux Marx_color2.jpghérités de Karl Marx, et nourris par le patriotisme républicain à la française - lui-même fondé sur l'unité réclamée par Louis XIV autour de sa personne. Cela conduit au classicisme, et l'éducation n'est dynamique que si elle est romantique, c'est à dire fondée le génie individuel des professeurs.

    Il est surtout important que l'élève sente qu'il a en face de lui une personne à part entière, non un groupe abstrait, ou un État qui le serait encore plus; c'est cette personne qui représentera l'unité de son enseignement. Elle l'incarnera. En elle le monde tel que le présente la connaissance constituera un tout cohérent. C'est aussi par rejet de l'individu libre, qui assume pleinement ses actes, qu'on a effectué une division du travail: la productivité en a été souvent le prétexte, l'occasion.

    C'est partant de ces considérations que Rudolf Steiner, dans sa pédagogie, a conçu qu'une classe resterait durant des années avec un seul et même professeur, enseignant toutes les disciplines. Et on comprend que l'on ait pensé devoir aller partiellement dans ce sens, en invitant les enseignants à tisser des liens entre eux; mais cela n'a forcément qu'un effet limité. Dans les faits, les différences restent considérables, chacun ayant, même sous l'influence unitaire d'un seul guide éclairé, ses propres conceptions, habitudes – ou succès auprès des élèves.

    Cela n'empêche naturellement pas de faire des efforts; une personnalité globale peut se dégager d'un 969372.jpgétablissement - et il faut, assurément, que chaque professeur se mette en harmonie avec cette personnalité globale. Mais est-ce par un travail d'équipe figé et contraignant? C'est aussi et surtout par la méditation individuelle: là encore, paradoxalement, tout s'appuie sur l'individu. C'est chaque professeur qui pourra entrer ou non en relation avec l'esprit de l'ensemble – lequel n'est pas fabriqué brique par brique par un travail à ras du sol, parce qu'il est au fond déjà présent dans l'inconscient collectif: le travail en commun ne pourra que le faire apparaître – non le créer. Le peu de résultats des pédagogies nouvelles est essentiellement venu d'une foi excessive dans le groupe, ou la nation, d'une foi insuffisante en la personne, l'individu.

  • Marianne, divinité de Lamartine

    MariannedeTheodoreDoriot.JPGL'habitude d'appeler la République française Marianne, quoiqu'elle vienne du dix-huitième siècle, a commencé surtout à partir de la révolution de 1848, dans laquelle Alphonse de Lamartine jouait un si grand rôle. C'est à partir de ce moment qu'on a voulu matérialiser cette idée, et Lamartine a proposé pour modèle sa propre épouse, qui s'appelait également Marianne.

    Une origine remarquable, car quoique Lamartine fût républicain, il n'avait rien d'un matérialiste, et il croyait aux anges habitant les astres, lesquels il décrivait comme des voiles dont on ne voit ni l'embarcation ni le pilote. À la fin de son roman autobiographique Raphaël, il affirme même que Julie Charles, après sa mort, habitait de sa présence lumineuse toute la vallée du Bourget, où il l'avait rencontrée et aimée. Et il ne faut pas croire qu'il s'adonnait en disant cela à la rhétorique; il était convaincu que le poète, quand il voyait une lumière s'exhaler d'une femme, distinguait l'invisible!

    Il n'était pas friand de merveilleux, mais il regardait comme réelle l'âme des choses. Il laissait les anges aux étoiles; lorsqu'il peignait l'esprit d'un ensemble terrestre, d'un paysage, il aimait à évoquer plutôt un homme ou une femme du passé, qui l'avaient marqué, qu'il avait connus. Mais il affirmait, dans le même temps, que les hommes et les femmes, après leur mort, se mêlaient aux astres et à leurs anges: on pouvait donc confondre les anges et les saints, comme au temps de François de Sales. D'ailleurs, dans le vent, il disait souvent entendre le froissement des ailes des anges, ou le murmure des esprits.

    Marianne, avant d'être représentée, figurait la mère patrie, dont les Français étaient les enfants, et qu'elle protégeait: ange féminin, comme était souvent dans l'antiquité la déesse Vénus, appelée mère des dieux et des hommes par les poètes. Et de fait, la doctrine s'imposa rapidement, dans les milieux républicains, que les dieux étaient des créations des peuples: Rousseau l'affirme, dans le Contrat social. Mais la patrie, elle, est une réalité ontologique. Elle s'est engendrée elle-même, pour ainsi dire: elle a surgi du néant. Ou elle existe de toute éternité.

    Le poète antique qui en particulier faisait de Vénus la mère des dieux et des hommes est le Romain Lucrèce, disciple d’Épicure: son De Natura Rerum avait eu un succès énorme au dix-huitième siècle; Voltaire en était fou. La nature y est une force maternelle - une matrice cosmique. L'épicurisme lui-même s'est imposé en France, et à Paris, au cours du siècle des Lumières. La nature de ce qu'on peut nommer la mythologie républicaine - une mythologie sans Dieu, pour ainsi dire - s'en éclaire.

    Naturellement, la sainte Vierge avait souvent remplacé Vénus, dans la doctrine chrétienne; mais elle était alors mise en rapport avec un dieu Père. Vénus n'en avait pas besoin.

    La sainte Vierge avait figuré, aux cieux, l'amour cosmique, et elle se tenait, disait-on, sur le trône8012115208_1d83fa58c3_o.jpgabandonné par Lucifer lors de sa chute; or Lucifer était l'étoile de Vénus apparaissant devant le Soleil, le matin. À Lyon, Lug, qui a un rapport aussi avec la lumière, fut justement assimilé à Vénus. Sur le mont Fourvière - Forum Veneris - se tient aujourd'hui la Basilique Notre-Dame...

    Il s'agissait certainement d'une divinité gauloise christianisée - en rapport peut-être avec la Galathée mère des Gaulois qu'Honoré d'Urfé plaçait dans le Forez, aux portes de Lyon... Ne retrouve-t-on pas Marianne? Honoré d'Urfé était fervent catholique; mais son Astrée a marqué toute la littérature classique: Rousseau et Voltaire l'avaient lue; Lamartine la connaissait.

  • La République aime tous ses enfants

    491px-Daumier_Republique.jpgJ'ai entendu à la radio François Hollande dire: La République aime tous ses enfants. En rhétorique, cela se nomme une personnification; mais je ne crois pas qu'alors le président français s'adonnait à la rhétorique: comme chez De Gaulle, la République, dans son langage, est une personne.

    Mais quelle personne? Boèce, philosophe platonicien du sixième siècle, définissait la personne comme un être pensant. Les hommes, disait-il, sont des personnes; les anges aussi. Car les êtres pensants soit ont un corps distinct, un contour clair, soit non. On pourrait dire que la République a pour éléments de son corps l'ensemble de ce qu'elle recouvre. Mais la peau en est invisible: on est comme à l'intérieur de son corps, - que par conséquent on ne distingue pas de façon unitaire, sinon en esprit. Elle est donc de l'espèce des anges. Marianne est dans ce cas!

    De fait, l'ésotérisme chrétien plaçait, pour diriger les peuples, les cités, les pays, des archanges: les simples anges étaient réservés aux individus. On en trouve l'explication par exemple dans le prologue à l'histoire de Gênes par Jacques Voragine, au treizième siècle. La nature de Marianne est donc claire.

    Peut-elle être une déesse au sens absolu? Il y a d'autres républiques, et pourtant le monde est unitaire. Y aurait-il un ange pour toute la Terre, qui serait l'Être suprême de Robespierre, et Marianne serait-elle seulement l'une de ses filles? Certains la considèrent de façon plus absmelusine03.jpgolue, comme si la France seule était en lien avec l'âme de l'univers.

    En son temps, André Breton fit un magnifique poème en prose en l'honneur de Mélusine, qu'il assimilait à la terre même de France et à son peuple. Plus tard son disciple Charles Duits, dans La Seule Femme vraiment noire, posa la question du sexe de Dieu; pour lui, il s'agissait d'une femme, et on avait eu tort de délaisser le matriarcat.

    Et de fait, la République est censée aimer, et non n'être qu'une machine sans âme, dirigée par une raison sans cœur. Duits voulait que l'amour de la divinité s'accordât avec l'amour au sens érotique. Il voulait faire descendre la divinité jusque dans les sensations. C'est sans doute aussi le but de François Hollande, lorsqu'il énonce le principe que j'ai cité plus haut.

    Néanmoins, il est difficile, à notre époque, de croire au caractère absolu de cette république; les autres qui existent de par le monde n'ont rien d'illusoire. Et à l'intérieur même de la France, il y a des villes différentes, des contrées diverses; elles aussi ont leur esprit spécifique. Une mythologie qui ne vénérerait que Marianne, ne lui donnerait pas d'anges pour être envoyés en mission sur l'ensemble du territoire, ni de sœurs pour représenter les différents pays du monde - ni de mère ou de père pour représenter l'unité du monde -, aurait bien du mal à prendre, à se rendre crédible. Il faut donc déployer son imagination, ne pas en rester aux symboles figés. Sinon on paraît énoncer des formules vides.

  • La religion nouvelle de Vincent Peillon

    9782246603917-T_0.jpgDans un récent article de son blog, John Goetelen rapportait des propos de l'ancien ministre français Vincent Peillon, affirmant que la laïcité devait être la nouvelle religion enseignée à l'école, et que le socialisme était la religion de l'avenir. Il ajoutait que la révolution matérielle devait seconder une révolution morale plus grande qu'elle. C'est assez remarquable, en ce que cela semble révéler ce qui habite en profondeur beaucoup d'hommes politiques - bien sûr en France, mais pas seulement.

    Mais ce qui laisse perplexe, dans ces affirmations, est la croyance qu'on peut créer une religion sans mythologie. Car les fondateurs du principe de laïcité pensaient qu'elle était justement cela, qu'elle ne conservait des religions que la conscience morale. C'est l'illusion qu'on peut développer cette dernière juste par l'intellect, ou l'autorité du gouvernement - illusion qui semble présider aux sermons auxquels se livrent souvent les dirigeants, en particulier ceux qui ont accès à des postes munis d'une fonction sacerdotale: telle est, en effet, en France, la Présidence de la République. Honorer les chrysanthèmes, c'est bien participer à des rituels!

    L'éducation républicaine, de fait, veut généralement prendre pour modèles de réussite des hommes politiques vivants qui, venus de leur province, et ayant passé les concours des grandes écoles, sont devenus des membres de la haute administration. Sa mythologie se limite à cela: la vénération de l'élite. J'ai entendu Ségolène Royal s'exprimer en ce sens. Elle voulait que les chefs redeviennent des exemples pour la jeunesse!

    Il n'est pas difficile de saisir pourquoi cela ne fonctionne pas. Cela paraît artificiel, fallacieux. Les grands héros, qui l'ignore? ne passent pas forcément les concours des grandes écoles. Et puis on sait parfaitement que cette mythologie est la même que celle qui fut pratiquée dans la Russie soviétique, et chute1.jpgque cela n'a pas marché: à présent, on s'en moque bien. On se moque pareillement des Chinois et des Nord-Coréens, qui ont fait, ou font, dans les mêmes travers. Les grands hommes parvenus au sommet de l’État se sont effondrés: leurs statues sont tombées; encore récemment, on l'a vu dans presque tous les pays arabes.

    Cette mythologie nous rappelle les poèmes, récits et discours à la gloire de Staline et Mao dont se sont rendus les auteurs tant d'illustres écrivains français: Éluard, Aragon, Malraux... On raconte qu'Elsa Triolet elle-même interdisait de dessiner Staline, de le représenter, prétendant que cela le rabaissait toujours. Qui peut prendre cela au sérieux?

    Les figures qui peuvent inspirer la jeunesse n'ont pas besoin d'être des hommes vivants, plus élevés socialement que les autres; elles peuvent aussi être de grands héros du passé, ayant accompli de 30830_iiieme-republique-100-francs-genie-avers.jpggrandes choses parfois contre la tendance du présent. Rousseau recommandait la présentation et l'éloge des grands hommes de la république de Rome; le culte des saints renvoyait aussi au passé.

    Il faut que les grands hommes apparaissent comme incarnant des forces objectives de l'univers, et non comme correspondant aux fantasmes d'une société saisie dans un lieu et un temps donnés. Il faut une mythologie qui s'assume comme telle. Hugo l'avait compris, lorsqu'il montrait, derrière son républicain Gauvain, l'ange de la justice et de la vérité qui déployait ses ailes et brandissait son glaive. Si on voue un culte à Jaurès, il faut montrer qu'un bon génie lui parlait à l'oreille, venu du Ciel! Un ange, une fée - Marianne même, peut-être. C'est à ce romantisme qu'il faut retourner. Il me paraît bien plus inspirant.

    Parler dans l'abstrait ne suffit pas. Compter sur la télévision qui enjolive le présent, est vain.

  • Vierge de Publier: où est le bonnet phrygien?

    statue-ext-bl.jpgRécemment, la Tribune de Genève l'a annoncé, le maire de Publier, en Haute-Savoie, s'est vu imposer par le tribunal de Thonon d'enlever une statue de la sainte Vierge qu'il avait placée dans un parc public. S'il avait placé sur sa tête un bonnet phrygien, on n'aurait sans doute pas trouvé à y redire. Comme quoi il est malhabile, il pouvait faire une statue de Marianne ouvrant ses bras pour tous ses enfants depuis le monde des idées de Platon, on aurait crié à l'action sainte et pieuse, on aurait dit qu'il avait voulu faire triompher les valeurs universelles de la République.

    Et ma foi, la statue de Marianne est-elle moins belle que celle de sainte Marie? Pas forcément. Elle aussi a des airs célestes; car même si l'intellectualisme moderne a perdu le sens du réel, on ne peut pas vraiment douter que les idées pures de Platon aient eu un rapport avec les dieux des planètes, tels que les énumérait la tradition antique - lorsqu'elle disait que tel astre était celui de Vénus, tel autre celui de Jupiter.

    D'ailleurs, la hiérarchie des anges des chrétiens était elle aussi en rapport avec les planètes - ou, pour mieux dire, les sphères planétaires. Or, les saints, après leur mort, rejoignaient celles-ci, y devenaient même comme des princes - au point que François de Sales assimilait la sainte Vierge à la Lune.

    Naturellement, je sais bien que l'intellectualisme qui a créé les allégories modernes n'avait plus de lien avec la nature cosmique, et qu'en aucun cas Marianne ne peut être dite clairement liée à un astre. Pourtant sainte Marie était aussi la patronne de la France, depuis le roi Louis XIII; et De Gaulle assimilait la France, même républicaine, à la madone des églises - comme il l'appelait.

    Peut-être qu'on peut reprocher à ce maire de Publier de ne pas partager assez l'intellectualisme cher à la philosophie moderne - en particulier à Paris. Car que les saints incarnassent en réalité des idées pures, cela ne fait aucun doute à tout esprit non prévenu. C'était le cas des anges: ils étaient des idées viLa_République_(Jonzac).JPGvantes au ciel - des pensées de Dieu. Les saints étaient ceux qui les incarnaient sur terre. Qui ignore que le christianisme médiéval était d'une part platonicien, d'autre part fervent adepte de l'allégorie? Le poète de référence, alors, était Prudence; or, il fut un grand champion de cette méthode: il peignait les vices et les vertus sous la forme de demoiselles ravissantes, féeriques, célestes - ou alors au contraire monstrueuses, abjectes, immondes. Sainte Marie incarnait aussi les vertus suprêmes: elle était aussi une allégorie. Et lorsqu'elle se penchait sur la société, elle devenait la patronne de la France.

    Quelle différence, dès lors? Est-ce que l'idée à la fois pure et vivante que représente Marianne n'a pas inspiré les grands républicains, dont on a souvent dit qu'une pensée de feu les habitait? Il ne faut pas avoir une vision étriquée de ce génie républicain; il a très bien pu s'incarner aussi dans le catholicisme, parfois.

    Chateaubriand assurait que la devise républicaine était l'accomplissement politique du christianisme - lequel, disait-il, avait mûri dans l'ombre pendant des siècles: par la sainte Vierge s'étaient exprimées les vertus suprêmes - liberté, égalité, fraternité –, puisque par elle la fatalité historique, comme disait Victor Hugo, avait été rompue!

    Marianne aussi est une figure sacrée; par elle aussi, depuis les astres, le miracle veut tous les jours s'accomplir d'une société libre, juste et fraternelle! Dans les salons des mairies, ne doit-elle pas éclairer les édiles de sa céleste lumière? C'est elle sans doute que le maire de Publier aurait dû mettre dans son parc public.

    Mais peut-être que justement, sans forcément s'en rendre compte, c'est elle qu'il a mise. Je ne suis pas sûr qu'il ait été judicieux de la lui faire retirer.

  • La tradition de la satire en France

    Molière_-_Nicolas_Mignard_(1658).jpgOn a beaucoup glosé, depuis l'attentat de Paris du 7 janvier, sur la tradition satirique en France, et à vrai dire elle existe mais elle est essentiellement parisienne, et à Paris même elle ne fit jamais l'unanimité. Elle vient, au fond, de l'excès de lourdeur de la norme classique, ou religieuse, en France, et d'une aspiration sourde à la liberté. Il ne faut que de souvenir de Bossuet et de son rejet du rire, et du sort réservé à Molière par les prêtres; François de Sales même détestait Rabelais.

    À l'époque romantique, Baudelaire haïssait pareillement le comique, le rire qui faisait choir le sublime. Cela faisait écho à Platon, qui faisait d'amers reproches à Aristophane de s'être moqué de Socrate.

    Au vingtième siècle, Charles Duits se plaignait de l'esprit de ricanement qui régnait à Paris et qui faisait rejeter ses épopées grandioses – Ptah Hotep, Nefer.

    Pourquoi? Il est évident que le rire en soi ne crée pas grand-chose, qu'il est plutôt une manière de détruire les illusions, ce qu'on crée mal à propos. En ce sens, il a son utilité. Mais il a aussi son défaut, qui est de casser dans son essor tout ce qui peut se faire de beau et de saint. Car, Baudelaire l'a dit, il peut venir de la haine du merveilleux, ou du sacré - de ce qui est pur et noble; surtout quand il est provoqué délibérément, qu'il n'a rien de spontané, de naturel. On a reproché un tel rire à Voltaire – non sans raison.

    On feint souvent de se moquer joyeusement de ce qu'en réalité on hait - et qu'on n'ose pas affronter directement: ce n'est alors plus drôle.

    L'humour de Rodolphe Töpffer avait pour grande qualité de ne jamais se départir d'un amour sincère Rodolfe_Toepffer.pngpour l'humanité; car s'il s'agit d'aider les autres à distinguer leurs illusions propres et à se corriger de leur défauts, comme on l'a soutenu, il n'est pas faux que la comédie rende de grands services.

    Du reste en France un problème est rapidement apparu: peut-on rire de tout? Peut-on rire des valeurs de la République qui justifient qu'on ait le droit de se moquer des illusions d'autrui? Ce serait assez paradoxal. Moi-même je les crois saintes - regarde les trois termes de la devise républicaine comme trois fées vivant parmi les astres! Et ne crois pas, contrairement à certains, qu'il faille en rire.

    J'aime à prendre pour modèle Victor Hugo, qui savait rire de ce qui était ridicule, mais qui savait aussi parler de manière grandiose des mystères cosmiques. Il est important de distinguer.

    D'ailleurs il est bien quelques catholiques royalistes qui ont su ironiser sur les illusions de la philosophie des Lumières: Joseph de Maistre, en particulier, s'est beaucoup moqué de Rousseau et de John Locke. On a dit de lui qu'il avait su assimiler le style de Voltaire, quoiqu'il en rejetât les idées.

    Il y avait, près de Genève, une pédagogue savoyarde, croyante mais protestante, Noémi Regard, qui enseignait à ses élèves l'ironie contre ceux qui se moquaient des choses saintes. Elle disait que souvent on n'osait pas faire le bien parce qu'on avait peur des moqueries des cyniques, des esprits forts; contre ceux-là disait-elle il ne faut pas se mettre en colère mais retourner leur art contre eux, apprendre à se moquer d'eux. En cela elle restait fidèle à Joseph de Maistre sans doute.

  • Les tabous de l’imaginaire en France

    stan-lee-young.jpgIl est impressionnant que les Anglo-Saxons fassent, dans le fantastique, feu de tout bois, qu’ils n’aient que peu de tabous, d’inhibitions. Le monde des super-héros créé par Stan Lee, par exemple, s’appuie bien sûr sur les prodiges de la science moderne – le merveilleux scientifique -, mais aussi sur les mythologies païennes, en particulier scandinave, avec le célèbre Thor. La Bible même est présente, avec des personnages de vilains cosmiques qui viennent de pharaons ayant acquis des pouvoirs magiques, ou la figure du Veilleur qui vient en aide aux êtres humains dans la difficulté face au mal, bien que cela lui soit en principe interdit. Captain America évoque Jésus-Christ comme un parangon de toutes les vertus.

    La Légende dorée sans doute ne s'y trouve guère: mais ce n'est pas par rejet; plutôt parce que la culture en est regardée comme étroitement liée au catholicisme.

    Tout de même, quelle différence avec les écrivains français, qui semblent paralysés dès qu’on sort des fantasmes issus de la machinerie moderne - qui transpirent et tremblent dès qu’on entre dans le mythologique ancien! La science-fiction en France est agnostique, et n'entend conjecturer que dans les limites du rationalisme cartésien. Quant aux écrivains catholiques, ils demeurent dans un monde Robert_Marteau.jpgmoral abstrait, qui rechigne à l'imaginaire.

    Il existe des exceptions: mon ami Robert Marteau, qui était très catholique, se réclamait, dans sa poésie, des anciens dieux, les regardant plus ou moins comme des anges du Seigneur. Il affectionnait en particulier la mythologie grecque, mais pouvait en évoquer d’autres, et bien sûr il se référait au merveilleux chrétien. À cet égard, du reste, il apparaissait comme peu français: il s’appuyait plutôt sur la tradition espagnole. Toutefois, les mythologies modernes, comme les Anglo-Saxons en ont produit, lui répugnaient: il demeurait classique. Bien qu'il en appréciât la floraison imaginative, il rejetait la science-fiction, qui lui paraissait philosophiquement fausse, et ne supportait pas même Teilhard de Chardin.

    Certains se demandent ce qui manque à la littérature d’imagination en France; mais si on compare avec les Anglo-Saxons, ou avec le romantisme allemand, cela apparaît clairement: elle a trop de tabous - trop de principes a priori, qu'ils viennent du catholicisme ou du scientisme - du positivisme du dix-neuvième siècle. Soit la science-fiction y reste dans la travée des théories qu'admet la communauté scientifique; soit elle se déconnecte complètement des religions traditionnelles – entrant alors dans une nuée vague, incertaine, qui se veut rationnelle mais où rien de clair ne se manifeste parce que les auteurs ont peur, comme autrefois les Surréalistes, de se recouper avec des religions connues. Même les mythologies païennes leur font peur – notamment celle des anciens Germains. Or elles parlent encore beaucoup au cœur.

  • Universalité des valeurs de la République

    poi1_cambon_001f.jpgOn entend souvent dire - on lit -, en France, que les valeurs de la République seraient universelles. Or, si on prend l'expression au pied de la lettre, cela revient à dire que la liberté, l'égalité et la fraternité sont la déclinaison sociale de principes constitutifs de l'univers lui-même. Que cela peut-il vouloir dire d'autre? Si l'on veut pas admettre que l'univers a des principes constitutifs se rapportant à la vie morale, pourquoi vouloir que tous les hommes partagent certaines valeurs? Si l'univers n'est que mécanique, est-ce que - selon le climat, la latitude, la longitude, le hasard - on ne doit pas admettre que chaque peuple ait ses valeurs propres? Et en ce cas, l'universel ne devient-il pas une prétention d'empires coloniaux aux velléités arbitraires, et égoïstes?

    Mais moi je pense que réellement la liberté, l'égalité et la fraternité renvoient à des principes constitutifs de l'univers. J'en donnerai un exemple tiré du théâtre de Marivaux. Il porte sur l'égalité entre les hommes et les femmes. Dans La Colonie, il affirme que les dieux ont créé l'univers à la fois masculin et féminin et que tout système de lois qui n'intègre pas le pôle féminin en lui est forcément imparfait: que l'homme n'est que la moitié de l'univers. Je crois qu'il a raison.

    On l'a oublié, mais la devise de la République est née dans l'esprit de Fénelon: le site électronique du gouvernement l'admet.

    Qui était-il? Le réceptacle des derniers feux du mysticisme chrétien en France, a-t-on dit; l'ami et le soutien de Mme Guyon, enfermée à la Bastille par Louis XIV à l'instigation de Bossuet, pendant que 18e947_190543b030e52a72ee75138a258482ec.jpg_512.jpglui-même était chassé de Paris et envoyé à Cambrai. Sans forcément le claironner (il ne s'agit pas de cliver la société), il faut l'assumer: la République est née d'une obscure poussée chrétienne mise sous le boisseau - exclue par le catholicisme légal: une sorte de christianisme agissant dans l'inconscient, romantique avant la lettre. Chateaubriand avait pour moi raison de dire que la liberté, l'égalité et la fraternité émanaient du Christ, ainsi qu'il l'a fait à la fin des Mémoires d'outre-tombe.

    C'est face au Christ - à Dieu, si on veut - que l'homme est libre dans sa pensée, égal dans ses droits, fraternel dans son cœur: car dans sa pensée il s'affranchit du terrestre, dans ses droits il est lié invisiblement – et magiquement - à la communauté humaine, et dans son cœur il est fils d'un père spirituel - père de tous les hommes: l'âme émane des cieux, disait François de Sales. L'Ode à la Joie de Schiller, mise en musique par Beethoven, en parle aussi. Quel autre sens concret peut avoir l'idée de fraternité?

    La littérature révolutionnaire, encore trop rationaliste, n'a pas pleinement vécu les mots de la Devise; le romantisme l'a mieux fait. Victor Hugo, Chateaubriand, Lamartine ont mieux compris ses termes que les philosophes des Lumières. De mon point de vue, ils sont le vrai ressort de la République, précisément parce qu'ils ont su déceler de quelle façon dans le cosmos lui-même les idées de liberté, d'égalité, de fraternité s'inscrivaient. C'est eux qui, dans l'inconscient républicain, ont rendu concrète l'idée d'universalisme. C'est à eux qu'il faut principalement se référer.

  • Centralisme, absolutisme, régionalisme

    Pepin-le-Bref-pere-de-Charlemagne-roi-de-France.jpgDans quelle mesure le centralisme est-il la confirmation de ce qu’a vu Joseph de Maistre, que les Français sont profondément attachés à la personne d’un monarque et à l’idée d’une unité qui s’incarne en un homme? Teilhard de Chardin aurait dit que les Français ont conscience que l’univers est centré, et que, par conséquent, le système politique doit l’être aussi. Peu importe qu’on reconnaisse ou pas que ce centre est un dieu; le réflexe n’en demeure pas moins. On peut projeter sur une organisation unitaire des attributs divins sans s’apercevoir qu’ils sont les mêmes que ceux de la théologie, et cela d’autant plus facilement qu’on rejette cette dernière par principe et qu’on ignore par conséquent ce qu’elle contient.
     
    Je me pose toutefois la question: cet archétype issu du monothéisme est-il aussi présent en France que du temps de Joseph de Maistre? On pourrait avoir le sentiment qu’il est surtout partagé par ceux qui ont fait des études - qui ont intégré ce que Victor Bérard appelait les idées françaises: mais est-ce que, spontanément, ceux qui n’ont pas fait d’études sont dans le même cas?
     
    Le problème, me dira-t-on, se posait déjà en 1789: ceux qui n’étaient pas acclimatés aux idées françaises - notamment parce qu’ils parlaient une langue différente - ne comprenaient pas forcément cette unité, et leur réflexe était plutôt la défense des symboles religieux traditionnels, dont le roi n’était somme toute qu’un élément parmi d’autres: ce fut le cas des Bretons, par exemple.
     
    Du reste l’illettrisme n’empêche pas forcément le culte de la capitale - de Paris: nul besoin d’être un intellectuel pour trouver incroyables, comme tout le monde, la tour Eiffel ou les fastes de la cité reine. Et le fait est que, électoralement, la révolte populaire ne s’incarne pas beaucoup dans le régionalisme, mis à part en Corse, ou d’autres îles encore plus lointaines: Guadeloupe, Martinique, Tahiti, Nouvelle-Calédonie... On a le sentiment que si la raison admet que les régions excentrées et singulières ont le droit de s’épanouir librement dans leur particularité, les réflexes l’interdisent, parce que l’unité chérie, adorée, pourrait en être fissurée, amoindrie: au fond, on crie au sacrilège; cela ressortit au religieux.
    Comment, dès lors, pour faire progresser le fédéralisme, la liberté, le respect de la diversité, faut-il s’y prendre? Comment relier le réflexe à la raison?
     
    Ce qui est entre les deux, c’est le cœur: l’amour; si on aime sa région, ses figures historiques, légendaires, on développe l’idée qu’elle doit être représentée par des institutions spécifiques, et on s’y accoutume. C’est essentiellement par l’aspect culturel que ce progrès peut être réalisé. La ferveur que Le-reveur2.gifmême personnellement on peut avoir, en Savoie pour François de Sales, en Bretagne pour Hersart de La Villemarqué, en Corse pour Pascal Paoli, en Flandre pour Thyl Ulenspiegel - cette ferveur se diffuse, et rend légitime le régionalisme.
     
    Et quoi de plus logique? C’est bien d’une foi, d’une conviction, que devrait venir tout vote: non d’une volonté négative de revanche, de vengeance. Autrefois, en France, on avait de la ferveur pour De Gaulle, pour Lénine, pour Mao; le drame de la démocratie en France est qu’on n’en a plus guère pour aucune figure distincte. À la rigueur Napoléon et De Gaulle résistent; mais cela suffit-il?

  • Littérature et technicité: sujets d’agrégation

    Quand je passais l’agrégation de littérature, en France, j’étais toujours étonné de ce que les sujets de dissertation me parussent tourner autour du pot, et ne pas parler réellement de ce qui faisait le sel poétique des textes. C’était mon point de vue, peut-être biaisé par mes conceptions particulières, qui butor3.jpgorientent jusqu’à ma façon d’écrire; et, certes, on dira peut-être que je m’y prends assez mal pour ne pas savoir en quoi la littérature consiste!
     
    Mais j’ai une autre perception de la chose. Car la plupart des professeurs de littérature ne font pas eux-mêmes de poèmes ou de récits, bons ou mauvais. En lisant leurs commentaires critiques, j’ai en général l’impression qu’ils ne parviennent pas à entrer dans la démarche de création même: ils regardent la production de l’extérieur, restent à la surface.
     
    Or, j’ai été frappé par l’expérience de Michel Butor, qui lui aussi a écrit très tôt des poèmes et des récits, et qui lui non plus n’a pas eu beaucoup de succès aux dissertations d’agrégation. Il déclara un jour que c’était parce qu’il était trop intelligent pour les examinateurs. Mais cela est un peu facile; je dirai plutôt qu’il est possible que celui qui fait, qui crée, ne peut pas s’exprimer du tout de la même manière que celui qui ne regarde qu’extérieurement, intellectuellement, le résultat produit. Dès lors on peut en un sens donner raison à Butor: l’intelligence de la chose nécessite qu’on pénètre à l’intérieur.
     
    Or, c’est ce à quoi se refusent les professeurs, en général, parce qu’ils ont peur d’entrer dans la sphère mystérieuse de l’âme - sinon en la réduisant à des idées simplistes d’inspiration matérialiste comme la psychanalyse les aime. Ils préfèrent en rester aux phénomènes physiques, les prenant même volontiers comme fondements - se croyant par là plus rationnels et plus rigoureux, alors même que l’objet exige, pour être compris, qu’on n’en reste pas là. Goethe pareillement disait que le vivant, le végétal, exigeait une tout autre approche que le mort, le minéral, et que cela n’avait pas été bien saisi par la science moderne. Et on hegel-3bf2a.jpgm’a rapporté que pour Hegel, chaque objet nécessitait une méthode d’approche particulière; or, la dissertation s’appuie sur une procédure globale, qui ne tient pas compte de la spécificité de l’objet traité.
     
    Cette tendance à n’étudier que les faits extérieurs est aussi ce qui a rendu la littérature matérialiste. Ce qui paraît donner raison aux professeurs vient essentiellement d’eux: la littérature est soumise à un dogme, et penche vers une sorte de naturalisme abstrait, dans lequel on s’efforce de théoriser ses pulsions instinctives.
     
    Et le fait est qu’entre l’idée qu’un texte sert à démontrer une idée et celle qu’il expose les désirs intimes, on retombe sur le sujet sur Rousseau dont j’ai déjà parlé, émanant de Jean-Bertrand Pontalis; un autre sujet du reste est tombé sur Rousseau en littérature moderne, insistant sur l’idée du récit, c’est-à-dire une disposition technique. Ce dont j’ai parlé moi, l’aspiration spirituelle de Rousseau à se fondre dans la nature, illustrée bien sûr par le récit, ses désirs, ou sa volonté d’apparaître comme innocent, je ne crois pas qu’un sujet de dissertation puisse l’aborder; il y a un agnosticisme forcé qui fait finalement rater la source de l’émotion. L’ensemble se pose comme empilement de fragments disparates, sans unité intime.

  • Un sujet d’agrégation sur Rousseau

    pontalis.jpgOn m’a mis sous les yeux le sujet de dissertation du concours de l’agrégation de littérature de l’an passé, portant sur les Confessions de Rousseau - livre cher à la fois aux Genevois et aux Savoyards! Il s’agissait d’une citation de Jean-Bertrand Pontalis. Le style en est compliqué, mais si j’ai bien compris, le noble critique estimait que l’effort de disculpation de Rousseau importait moins, sur le plan littéraire, que le plaisir de se raconter comme être désirant. J’ai senti, en le lisant, l’approche fréquente de la Sorbonne, sur Rousseau: on aime bien regarder par quoi il était libidineux. En cela, le philosophe genevois est tiré vers l’autofiction.

    J’avoue que les désirs de Rousseau ne me passionnent pas outre mesure, et que ce n’est pas à cause d’elles que j’ai aimé ses Confessions. On peut naturellement s’amuser d’un philosophe qui avoue avoir des pulsions assez ordinaires mais qu’il était de très mauvais ton d’avouer - et dont il est toujours malséant, au fond, de parler, la morale traditionnelle portant à feindre qu’on n’éprouve rien de tel, et que l’on n’a que des envies que la raison autorise. Le romantisme a été en partie une révolte contre cette absence de sincérité.

    Mais l’intérêt, pour moi, de Rousseau est ailleurs. Justement parce que ces pulsions sont celles de tout le monde - et même des animaux -, leur intérêt littéraire est en réalité limité. On peut aussi bien contempler, dans un pré, celles d’un taureau à l’assaut des vaches - même si l’insémination artificielle là aussi a rationalisé la chose! Mais le taureau s’échinant sur un leurre a aussi un rapport avec Rousseau. Le plaisir d’un tel récit n’existe pas, pour celui qui vit à la campagne et qui le voit tous les jours fait par les bêtes. On ne peut s’y intéresser qu’en milieu urbain!

    Pontalis dans sa citation parle d’épiphanie; mais cela n’est pas lié tant au désir qu’à la beauté. Car Rousseau n’admire pas seulement celle de Mme de Warens ou de ses jeunes amies qui l’emmènent à Maison-des-Charmettes-Jean-Jacques-Rousseau.jpgThônes, mais aussi celle de la nature - évoquant les montagnes dans lesquelles il imagine des cuves de crème, le vallon des Charmettes en l’assimilant au jardin d’Eden. Or, celui qui est allé à Chambéry sait que ce vallon est objectivement beau, qu’il n’y a pas besoin, pour le trouver tel, d’y avoir une maîtresse. S’agit-il encore de désir?

    Rousseau charme aussi parce qu’il évoque sa jeunesse comme fondue dans la nature, en accord avec elle, en harmonie avec le cosmos. Ses nuits à la belle étoile participent de ce mythe - et même son éloge des Savoyards, eux aussi plus simples et naturels que les Français, à l’entendre. La femme prend soudain une autre dimension: elle est l’insertion de la beauté du monde dans un corps humain. Bien sûr que la posséder physiquement peut renvoyer à la fusion avec la nature dont je parlais; mais Rousseau dit explicitement que la possession de Mme de Warens l’a en réalité déçu. Faut-il le contredire pour le tirer vers Freud? Cette déception montre qu’il aspirait à une fusion spirituelle - avec la femme, les montagnes, la Savoie. Et c’est là que commence réellement l’intérêt littéraire, le plaisir d’écrire, et de lire. Le terme d’épiphanie ne se comprend que si on donne au désir son sens étymologique: Rousseau se sent hors du monde des astres, et il aspire à le rejoindre au travers de ce qui, sur Terre, en est le reflet le plus immédiat. Là est le romantisme - et aussi le mythe de l’enfance pure.

    Car alors se dévoile que le projet de disculpation ne s’oppose en rien à cette épiphanie: bien au contraire, elle est le moyen de créer l’image d’un être innocent, sensible seulement à la beauté dans une philosophie où le beau se lie au bon et au vrai. L’opposition de Pontalis apparaît donc comme factice.

  • Diversité culturelle en Catalogne

    29_1barcelona_13.jpgJe suis allé récemment en Espagne et un soir que je trouvais le vol des moustiques un peu bas et que la terre gardait un souvenir vivace de l’amour que lui avait donné le soleil avant son coucher - je veux dire qu’elle était encore bien chaude, si on me pardonne le mot -, j’ai allumé la télévision, et suis tombé sur la chaîne nationale qui m’a paru consacrée à l’Islam. Un cours d’arabe s’y donnait, et deux charmantes femmes voilées et un homme glabre y assistaient joyeusement et avec enthousiasme, pour les besoins du spectacle. Je me suis demandé si à la télévision française on pourrait voir une telle chose - et me suis dit que non. Et c’est dommage, car au moins à Barcelone - que j’ai visitée deux fois, durant ce séjour -, j’ai eu le sentiment d’une grande liberté, assumée dans une humeur assez bonne, et qui tranchait singulièrement avec l’esprit plutôt lourd qui règne à Paris. Il y avait des femmes voilées, et d’autres qui portaient des shorts très courts, et je n’ai ressenti aucune forme de tension, on s’y mêlait sans problème particulier.
     
    Il faut dire que Barcelone est avant tout portée par l’enracinement dans la tradition catalane, qui exerce une poussée à laquelle le reste se soumet peu ou prou: le dynamisme local est assez grand pour entraîner à sa suite tout ce qui pourrait spontanément s’en écarter; ce n’est pas comme en France, où, faute de dynamisme réel, le courant républicain tend à s’en prendre à ce qui n’est pas lui, afin d’empêcher la concurrence.
     
    Le patrimoine catalan suscite l’enthousiasme parce qu’il est républicain, certes, mais aussi parce qu’il plonge ses racines dans l’époque gothique - le catholicisme médiéval -, et se lie explicitement à la 1188845-l-univers-architectural-de-gaudi.jpgnature, le paysage. Gaudí, on le sait, s’appuyait sur ce qu’on appelle en architecture l’arc catalan, mais imitait également, dans leurs formes, les particularités du delta de l’Èbre ou du massif de Montsant. Le grand poète catalan Jacint Verdaguer, son ami, était prêtre, mais il chantait les Pyrénées, y situant des fées, et reliait toute l’Espagne à l’Atlantide: au fond du monde sensible, il y avait la mythologie.
     
    L’architecture moderniste de Barcelone, d’un autre côté, était principalement financée par de riches industriels, eux aussi portés par l’enthousiasme, par le romantisme qui faisait renouer avec la Catalogne immortelle après un siècle de silence et la répression, au dix-huitième siècle, du roi de Castille. Cet enthousiasme proprement local dynamisait non seulement la culture, mais aussi l’économie, car les deux vont bien plus de pair qu’on ne l’imagine. Et aujourd’hui, la Catalogne est une des plus riches régions d’Europe, ce qui n’empêche pas sa capitale de comporter d’énormes voies piétonnes, ou d’interdire aux voitures ses vieux quartiers, ce que Paris ne fait pas, semblant comme enlisé dans ses habitudes, ses préjugés, ses certitudes, et ne connaître d’aucune façon l’enthousiasme barcelonais. Loin de placer les formes du paysage gaulois en son sein, il prétend lui imposer ses inventions propres - par exemple par le remembrement, ou les grandes régions qui viennent d'être votées. Loin de laisser libre cours à une fantaisie gaudienne, il s’assujettit lui-même à un fonctionnalisme que même Houellebecq a dénoncé.
     
    Les classements internationaux font de l’Espagne un pays plus libre, plus démocratique, que la France; on a du mal à voir que ce soit faux, quand on s’y rend.

  • François de Sales, Jean Calvin et le monde antique

    calvin_4.jpgJean Calvin fut nourri d’humanités gréco-latines; on se souvient qu’il effectua sa thèse sur Sénèque, et, en son temps, et dans les cercles littéraires qu’il fréquenta (notamment celui de Marguerite de Navarre), on pratiquait beaucoup Plutarque: historien grec prônant la vertu, et qui montrait que, au-delà des différences que la rhétorique chrétienne a soulignées entre les Grecs et les Latins d’une part, les Juifs et les Chrétiens d’autre part, les points de convergence étaient en réalité très grands, et qu’il était faux que, comme on les en a accusés au Moyen Âge - ou comme on l’a dit plus tard pour faire leur éloge -, les païens fussent dénués de système moral, notamment en matière sexuelle. On savait, à vrai dire, que les Romains étaient assez rigoureux, puisqu’on les lisait, mais, sur les Grecs, on avait des doutes, alimentés par les Romains mêmes, qui leur reprochaient leurs mœurs légères. Plutarque, qui était prêtre d’Apollon à Delphes, a démenti cette impression. Au contraire, l’antiquité semblait respirer, même dans le paganisme, du culte de la vertu, et on sait quelle impression cela fera sur Rousseau.
     
    Cependant, sur certains points, les philosophes et historiens antiques se différenciaient profondément des théologiens chrétiens et en particulier catholiques, et si, en France, la théologie gallicane a tendu à concilier le stoïcisme de Sénèque avec le catholicisme, en Savoie, l’on était plus fidèle à la tradition francois_de_sales.jpgmédiévale - hostile aux anciens Romains, et influencée assez clairement par une pensée venue des anciens Celtes et des anciens Germains, par exemple au travers des mystiques irlandais. Et François de Sales, qui refusa - après ses Controverses, qui mirent ses nerfs à rude épreuve - de recommencer à polémiquer avec Luther, Calvin et Théodore de Bèze, s’en prit tout naturellement aux anciens - aux païens, à Sénèque, à Plutarque, ou aux autres historiens et philosophes de l’antiquité -, comme s’ils étaient les véritables sources de la Réforme protestante. Il pourfendait bien sûr le principe du suicide, mais aussi le stoïcisme, qui à ses yeux n’était qu’une singerie, une vertu réalisée en paroles, point dans les faits: car la vertu effective demande d’autres sources de courages que les beaux mots que la raison contient, affirmait-il en substance: il y faut la force divine, pénétrant le cœur de feu; il y faut un miracle. Et d’utiliser le ton de la comédie, d’Aristophane, pour se moquer des philosophes qui assurent être au-dessus de la peur dans leurs salons, au coin du feu, servis par des esclaves, et qui, dans un navire que saisit la tempête, manifestent une terreur panique en sautant par-dessus bord pour mettre fin à leur incontrôlable angoisse: envolées, les pensées pures et nobles conçues dans le calme des villégiatures!
     
    Cette protestation contre un rationalisme abstrait qui refuse de considérer l’âme dans sa réalité, la ramenant à des systèmes d’idées, Joseph de Maistre la fera sienne en affirmant que la raison ne créait Joseph-de-Maistre-libre-de-droits.jpgrien, et que les constitutions créées par l’intelligence en 1789 n’étaient que des chiffons de papier, qui ne changeaient pas les choses. En un sens, nos penseurs savoyards étaient des réalistes, mais qui considéraient que la divinité et les rapports qu’elle entretenait avec le cœur humain étaient une réalité. Dès que la divinité devient un concept, une abstraction, son évocation s’apparente à une forme d’idéalisme. Mais on ne voit pas que le culte de la raison aussi est une forme d’idéalisme abstrait. Qu’on interdise de le relier explicitement à Dieu en interdisant de nommer celui-ci, comme on le fait chez les intellectuels, notamment parisiens, ne sert au fond qu’à masquer le réel. Le sentiment du sacré n’a pas besoin de se reconnaître tel pour exister; si c’est la raison qui en est l’objet, on peut le constater de l’extérieur. Et on peut dire qu’au sein de la spiritualité laïque, c’est généralement le cas. Par delà les formes apparentes, il existe des constantes, au sein des traditions nationales.

  • Marine Le Pen et la tradition nationale

    Marine-Le-Pen.jpgLe succès de Marine Le Pen aux dernières élections n’est pas dû seulement à sa dédiabolisation, qui est relative: les élites continuent à jeter contre son parti des anathèmes. Il s’est agi aussi, pour elle, d’intégrer la culture propre à la France de la seconde moitié du vingtième siècle à la tradition consacrée dans laquelle tous les citoyens sont censés se reconnaître. On m’a raconté qu’à ses meetings, ses militants vendent par exemple la poésie d’Aragon: un grand poète français, disent-ils! Et de fait, le communisme est à présent une partie du patrimoine; le style classicisant d’Aragon semble lui-même le confirmer. Jean d’Ormesson n’a-t-il pas clamé qu’il l’admirait?
     
    Son discours social aussi a été repris par Marine Le Pen. Au lieu d’évoquer directement le gallicanisme ancien, elle parle de la laïcité qui l’a remplacé! On a vu ainsi la rejoindre non seulement des gaullistes séduits par la présentation de la République comme un habit nouveau pour la France immortelle, mais aussi des ouvriers syndiqués, pour qui le communisme appartient à l’histoire, mais dont la sensibilité est restée la même. La tentative de Jean-Luc Mélenchon d’ouvrir le marxisme sur Victor Hugo et Robespierre apparaît comme dépassée, tournée vers des époques caduques, que seuls les livres contiennent: Marine Le Pen ratisse plus large!
     
    Ce qui apparaissait autrefois comme marginal, ce qui avait été mis à l’écart par les républicains - la référence à Jeanne d’Arc, au catholicisme de la vieille France -, a pris sa revanche en embrassant la tradition sociale de France, comme si elle était au fond issue du peuple gaulois - ce qu'assurait Mitterrand lui-même.
     
    En ce qui me concerne, j’ai été choqué par le rejet dont faisait l’objet autrefois la culture catholique traditionnelle. Ce n’est pas que j’aie spécialement adoré Henry Bordeaux, Georges Bernanos, Charles Louis_Dimier.jpgBuet ou Léon Bloy, mais ils faisaient partie de la littérature, et, pour moi, elle doit rester libre. Et puis dans les temps anciens le catholicisme était réellement inspiré; le haïr d’une façon générale et indistincte me semble dénué de sens; François de Sales et Joseph de Maistre furent réellement de bons auteurs.
     
    Mais il y avait un Savoyard, Louis Dimier, critique d’art, qui s’est détaché de Charles Maurras, auquel il s’était rallié parce qu’il était catholique et qu’il trouvait lui aussi anormal qu’on cherche à supprimer, au sein de la vie culturelle, les références au christianisme; cependant, il niait qu’il y eût en art aucune inspiration nationale: c’est l’individu seul qui se met en relation avec le Saint-Esprit, disait-il; la nation ne fait ensuite que bénéficier de l’œuvre artistique placée en son sein pour son édification intérieure. Il gardait quelque chose de profondément romantique; jusqu'à un certain point inconnu en France, les Savoyards avaient concilié le catholicisme et l’individualisme, au grand dam des catholiques gaulois, nationalistes - et, au fond, collectivistes. Pourtant Dimier avait raison: l’humanité ne peut grandir que si la liberté de l’individu dans la sphère culturelle est totale. Il est donc mauvais de chercher à la limiter, à l'assujettir à une tradition quelle qu’elle soit.

  • Le mille-feuilles français

    CarteH.jpgOn évoque souvent le mille-feuilles administratif français. Mais l’image est-elle bonne? Il est plus simple de dire que le problème vient du dédoublement entre les régions et les départements, et que ce dédoublement est issu de l’incertitude face à l’héritage de la Révolution. Il a été ressenti que les départements étaient trop petits, inadaptés, qu’ils bloquaient l’initiative, qu’ils représentaient une contrainte; on a voulu les alléger en créant des régions qui acquerraient des compétences plus fortes - mais sans oser les supprimer. Ce don de la Révolution avait quelque chose de sacré; c’était un marqueur républicain. Et puis les régions ressuscitaient trop l’ancien régime: en France c’est interdit. On avait beau avoir supprimé le calendrier révolutionnaire, dénué de fondement, perçu comme inepte, ou comme tombant de la lune, les départements semblaient avoir fait leurs preuves.
     
    Pourtant, Dieu sait que personne ne vit dans une rivière: les noms mêmes étaient abstraits, dénués de sens. L’institution des départements, tous rationnellement conçus, rappelle ce que Joseph de Maistre disait des républicains en général: ils entendent créer un monde nouveau à partir de l’intelligence, mais celle-ci en réalité ne crée rien; la réalité des pays, des régions, s’impose à partir de la nuit de l’âme: leurs principes conduisent, avant même qu’on découvre leur existence: jamais on ne les a inventés; ils se sont révélés à la conscience après être apparus.
     
    Le fait est que si on avait ressuscité les anciennes provinces et supprimé les départements, on aurait déjà limité de beaucoup le nombre de collectivités territoriales, et évité la superposition chaotique de l’héritage révolutionnaire et de l’héritage médiéval. Et qui devait vraiment s’en plaindre? Il n’y a qu’en The-Silenced-War-Whoop-1100x790.jpgAmérique qu’on a pu imposer des frontières nouvelles, sans rapport avec ce qui existait auparavant - tracées à la règle; et il en est ainsi parce que ce qui est venu s’est imposé radicalement à la population antérieure, de la manière que l’on sait. Mais en France, il s’agissait des mêmes gens; ils étaient mêlés: on ne distinguait pas de façon claire les républicains rêvant d’un monde à venir, entièrement créé par la raison, et les êtres attachés simplement aux formes anciennes, parlant à leur cœur - comme les terrains de chasse parlaient aux Sioux. En Europe, tous les pays, sauf la France, ont conservé les anciennes subdivisions, issues du vieux temps; on peut prétendre, comme Robespierre et Saint-Just, changer depuis le cerveau la face du monde: cela ne marche pas!
     
    Naturellement, il y en aura pour prétendre que les anciennes provinces ne peuvent pas être restaurées parce que beaucoup étaient trop petites. Mais il n’est pas difficile d’accepter le principe que dans le cas où il est clair que leur existence était juste due à des privilèges seigneuriaux, liés notamment aux lubies des monarques, et que le peuple n’y était pas réellement sensible, on peut les rattacher à des provinces plus grandes - souvent aussi plus vieilles. 
     
    En outre, le faible peuplement et le poids de Paris ont pu diluer depuis la Révolution, dans certaines portions du territoire, le sentiment régional; on peut donc admettre des fusions.
     
    Veut-on dire que les départements protègent le monde rural? Il faut donner aux communes, qui sont les anciennes paroisses, plus de prérogatives, quitte à leur demander de s’unir, pour éviter la dispersion. Les communautés de communes doivent avoir les mêmes droits que les métropoles.
     
    On mettra fin ainsi au mille-feuilles, sans que cela nuise à personne. Le projet révolutionnaire initial Sabaudia_ducatus_la_Savoié_(cadre).JPGétait d’ailleurs de donner une forme de souveraineté aux communes: pas d’inventer un monde nouveau à partir de la pensée administrative.
     
    (Je voudrais préciser que, en Savoie, le découpage départemental, qui ne date pas de la Révolution, mais lui est postérieur, correspond à peu près à d'anciennes délimitations, notamment à l'époque de François de Sales, le Chablais étant sous son influence pour les raisons que l'on sait et le Genevois et le Faucigny étant compris dans l'apanage des ducs de Genevois-Nemours, qui avait une forme d'autonomie vis à vis de Chambéry; ce que j'ai dit ne la concerne qu'à demi.)

  • Les anges de Victor Hugo censurés

    9782211041997FS.gifLes éditions de l’École des Loisirs travaillent souvent pour les professeurs de l’Éducation nationale, en France: elles vivent en partie des achats des collèges, et nombre de ses publications sont recommandées par l’institution éducative. Est-ce pour cela qu’on y édulcore Victor Hugo en supprimant les allusions trop claires aux anges du Ciel, insuffisamment conformes à l’espèce d’agnosticisme institué avec lequel on confond généralement le principe de laïcité, dès qu’il s’agit de culture? Car dans une version écourtée des Misérables qu’on y trouve, un paragraphe d’à peine trois lignes a été supprimé, qui ne coûtait rien à lire pour les jeunes élèves, et qui était d’une importance assez capitale pour que je me souvinsse de son existence dans la version longue, quand j’ai lu cette version courte; il y est question de l’ange immense qui dans l’ombre attend sans doute, les ailes déployées, Jean Valjean après la mort: il s’agit de la toute fin du livre. Le reste des événements de cette mort a été repris; mais cet ange a été effacé: on l’a censuré, en quelque sorte.
     
    C’est bien sûr fausser l’intention de Victor Hugo, qui était clairement de créer une légende dorée moderne, sous couvert de réalisme. Ce dernier a été, naturellement, préféré à la réalité mythologique de Hugo, voire à son mysticisme. Mais on ne peut pas prétendre que les élèves n’aiment pas le merveilleux: le but secret est sans doute de rendre les grands classiques ennuyeux et rebutants.
     
    Cela me rappelle encore cet éditeur germanopratin qui me disait qu’on ne pouvait pas relier la poésie au Christ dans un livre, que c’était interdit, que cela privait de liberté les poètes. Il n’a donc pas publié le petit essai que je lui proposais!
     
    En Hongrie, dit-on, aucune instance de censure claire n’existait, dans le régime communiste: d’eux-mêmes, les éditeurs et les journalistes se censuraient, se surveillaient, pour ne publier que des idées conformes à la doctrine officielle, qui leur apparaissait comme une évidence - une vérité révélée. Il en va sans doute de même en France.
     
    Le fait est qu’on m’y a plus reproché qu’en Suisse mes poèmes pleins d’anges et de dieux: il n’y a pas de hasard.