29/07/2014

François de Sales, Jean Calvin et le monde antique

calvin_4.jpgJean Calvin fut nourri d’humanités gréco-latines; on se souvient qu’il effectua sa thèse sur Sénèque, et, en son temps, et dans les cercles littéraires qu’il fréquenta (notamment celui de Marguerite de Navarre), on pratiquait beaucoup Plutarque: historien grec prônant la vertu, et qui montrait que, au-delà des différences que la rhétorique chrétienne a soulignées entre les Grecs et les Latins d’une part, les Juifs et les Chrétiens d’autre part, les points de convergence étaient en réalité très grands, et qu’il était faux que, comme on les en a accusés au Moyen Âge - ou comme on l’a dit plus tard pour faire leur éloge -, les païens fussent dénués de système moral, notamment en matière sexuelle. On savait, à vrai dire, que les Romains étaient assez rigoureux, puisqu’on les lisait, mais, sur les Grecs, on avait des doutes, alimentés par les Romains mêmes, qui leur reprochaient leurs mœurs légères. Plutarque, qui était prêtre d’Apollon à Delphes, a démenti cette impression. Au contraire, l’antiquité semblait respirer, même dans le paganisme, du culte de la vertu, et on sait quelle impression cela fera sur Rousseau.
 
Cependant, sur certains points, les philosophes et historiens antiques se différenciaient profondément des théologiens chrétiens et en particulier catholiques, et si, en France, la théologie gallicane a tendu à concilier le stoïcisme de Sénèque avec le catholicisme, en Savoie, l’on était plus fidèle à la tradition francois_de_sales.jpgmédiévale - hostile aux anciens Romains, et influencée assez clairement par une pensée venue des anciens Celtes et des anciens Germains, par exemple au travers des mystiques irlandais. Et François de Sales, qui refusa - après ses Controverses, qui mirent ses nerfs à rude épreuve - de recommencer à polémiquer avec Luther, Calvin et Théodore de Bèze, s’en prit tout naturellement aux anciens - aux païens, à Sénèque, à Plutarque, ou aux autres historiens et philosophes de l’antiquité -, comme s’ils étaient les véritables sources de la Réforme protestante. Il pourfendait bien sûr le principe du suicide, mais aussi le stoïcisme, qui à ses yeux n’était qu’une singerie, une vertu réalisée en paroles, point dans les faits: car la vertu effective demande d’autres sources de courages que les beaux mots que la raison contient, affirmait-il en substance: il y faut la force divine, pénétrant le cœur de feu; il y faut un miracle. Et d’utiliser le ton de la comédie, d’Aristophane, pour se moquer des philosophes qui assurent être au-dessus de la peur dans leurs salons, au coin du feu, servis par des esclaves, et qui, dans un navire que saisit la tempête, manifestent une terreur panique en sautant par-dessus bord pour mettre fin à leur incontrôlable angoisse: envolées, les pensées pures et nobles conçues dans le calme des villégiatures!
 
Cette protestation contre un rationalisme abstrait qui refuse de considérer l’âme dans sa réalité, la ramenant à des systèmes d’idées, Joseph de Maistre la fera sienne en affirmant que la raison ne créait Joseph-de-Maistre-libre-de-droits.jpgrien, et que les constitutions créées par l’intelligence en 1789 n’étaient que des chiffons de papier, qui ne changeaient pas les choses. En un sens, nos penseurs savoyards étaient des réalistes, mais qui considéraient que la divinité et les rapports qu’elle entretenait avec le cœur humain étaient une réalité. Dès que la divinité devient un concept, une abstraction, son évocation s’apparente à une forme d’idéalisme. Mais on ne voit pas que le culte de la raison aussi est une forme d’idéalisme abstrait. Qu’on interdise de le relier explicitement à Dieu en interdisant de nommer celui-ci, comme on le fait chez les intellectuels, notamment parisiens, ne sert au fond qu’à masquer le réel. Le sentiment du sacré n’a pas besoin de se reconnaître tel pour exister; si c’est la raison qui en est l’objet, on peut le constater de l’extérieur. Et on peut dire qu’au sein de la spiritualité laïque, c’est généralement le cas. Par delà les formes apparentes, il existe des constantes, au sein des traditions nationales.

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23/05/2014

Parkings genevois en France

4_parking_annemasse_leon_grosse_-_kp1.JPGLa votation en défaveur du financement par Genève de parkings en France voisine a fait grand bruit. Je ne connais pas exactement les chiffres, mais d’après ce que j’ai lu, les plus opposés à ce projet étaient les habitants du canton qui n’étaient pas dans la ville de Genève. Je ne sais pas non plus exactement qui devait financer, la Ville ou l’État, mais j’ai l’impression que c’est plus important qu’on ne le dit en général. En effet, pour bien comprendre la situation, mon avis est qu’il faudrait faire abstraction de la frontière.
 
Si elle n’existait pas, il faudrait bien admettre deux choses. D’une part, que la Ville financerait ces parkings à son entrée, dans les terrains agricoles qui la jouxtent; elle n’aurait aucune raison de le faire plus loin, à la hauteur de la France voisine. D’autre part, ce serait elle qui financerait les parkings, et non les communes sur lesquelles ils seraient implantés, ni aucune autre commune où ils ne seraient pas implantés. N’est-il donc pas étrange de faire payer l’ensemble des citoyens du Canton, comme j’ai cru comprendre qu‘on le faisait?
 
Sans doute, la Ville peut faire valoir aux autres communes que participer aux frais leur permet justement de laisser se créer des parkings dans les communes qui ne participeront pas, situées en France, au lieu de les voir se bâtir dans les leurs. Mais ne serait-ce pas une forme de chantage?
 
La solution à ce refus du peuple du Canton de financer les parkings est donc double. Soit le projet est maintenu de créer des parkings en France, mais la Ville les finance seule, offrant aux autres communes leur arton380.jpgprotection sans contrepartie; soit la Ville les crée au sein du Canton, dans une commune suisse avec laquelle elle entend collaborer en y achetant des terrains. Or, le second cas coûterait probablement bien plus cher à la Ville; il est donc un peu ridicule de demander aux autres communes de participer aux frais sous prétexte qu’elles seront ainsi protégées.
 
Cela dit, il est possible que je n’aie pas tout bien compris. Mais il me paraît quand même évident que c’est la Ville qui souffre le plus des embouteillages, et non tout le Canton, de telle sorte que c’est bien la Ville seule qui doit payer. Si j’ai bien compris la situation, il est possible que cette solution serait acceptée par une population urbaine qui souffre, quitte à se faire aider dans ce projet par la Confédération, le Canton ne servant alors que de relais.
 
Xavier Comtesse a pu écrire sur son blog que le centralisme était passé de mode, mais il ne faut rien exagérer: l’économie se fait encore bien à partir des cités; il est surtout évident qu’il faut s’appuyer sur la ville de Genève, et non pas sur le Canton, les communes de ce dernier étant somme toute dans une situation plus comparable aux communes françaises limitrophes qu’on ne veut bien le reconnaître.

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17/02/2014

Le Monde de Fernando d’Hervé Thiellement

fernando01.jpgJ’ai déjà évoqué la figure d’Hervé Thiellement, écrivain parisien installé à Genève après y avoir enseigné, à l’université, la biologie. Il y a à peine un mois, il a fait paraître un épais roman, fruit de toute une vie, Le Monde de Fernando, aux éditions Rivière Blanche. L’univers en est futuriste - postapocalyptique. Pendant des millénaires, les humains ont vécu sous terre sous forme de clones, parce que l’utilisation généralisée de bombes atomiques au cours d’une guerre a rendu impropre la vie à la surface. Des généticiens ont mis au point des clones susceptibles de coloniser à nouveau celle-ci une fois le moment venu, et c’est ce que fait un certain Fernando, issu de la lignée artificielle des fernands, répliques d’un homme appelé autrefois Fernand!
 
Mais les généticiens ont aussi placé des gènes d’homme dans des animaux afin qu’ils développent une intelligence, et lorsque les clones décident d’explorer une terre devenue verdoyante, ils les rencontrent et s’unissent à eux, à la fois physiquement et psychiquement, créant des hybrides et des égrégores - des sphères de pensée au sein desquelles les êtres conscients communiquent directement, sans passer par la parole.
 
Le roman raconte comment cette humanité du futur progresse sans cesse vers la superconscience, s’unissant aussi à l’esprit de la Terre, et éveillant d’anciens dieux, des êtres vivant à la fois dans les deux mondes, celui de la Pensée et celui du Corps, ou en affrontant d’autres, selon leur tournure d’esprit plus ou moins positive. Hervé Thiellement visiblement a pris l’Égypte pour idéal, puisque ses personnages remodèlent les Sphinx-von-Gizeh.jpgpyramides américaines selon les siennes; les êtres psychiques qui habitent les édifices amérindiens sont d’ailleurs peu sympathiques, contrairement au Sphinx de Gizeh!
 
Les mœurs dans ce monde sont très libres, et rappellent les années 1970. Le mélange de biotechnologie futuriste et de spiritualisme semble également un reste du psychédélisme festif de cette époque. D’ailleurs Hervé Thiellement, culturellement, s’y réfère.
 
L’univers du livre est chatoyant. Le style est gai, car il se veut familier, quoiqu’en réalité il soit très travaillé: le langage est celui du peuple de Paris; un rapport avec Boris Vian, ou Robert Desnos, peut être établi!
 
Le défaut global est peut-être le manque d’épaisseur psychologique: on ne vit pas à l’intérieur des personnages, et on ne partage pas leurs souffrances, leurs doutes, ou leurs espoirs; la chaîne des événements est comme poussée par une logique pleine d’optimisme, que subissent plutôt les âmes. Comme Hervé Thiellement est biologiste, je me suis souvenu en le lisant du grand Lamarck, qui lui aussi voyait la vie et son évolution comme une mécanique grandiose et pleine d’éclat. D’ailleurs sa façon d’embrasser de vastes périodes de temps et d’y saisir des lignes de force se retrouve dans Le Monde de Fernando. Mais cette puissance plastique de la vie est aussi ce qui crée justement le merveilleux, la fantaisie chatoyante de cet univers imaginé.
 
C’est un livre à lire!

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11/09/2013

Les anges de l’Escalade

Escalade-3dim.jpgEn visitant une exposition sur la représentation des saints dans les Alpes à la maison Tavel, à Genève, j’ai découvert la mythologie propre à la cité de Calvin, et elle m’a paru fascinante. Je suis resté en particulier songeur devant un tableau de facture à demi populaire représentant l’Escalade: sur les remparts de Genève, partout des anges, brandissant des épées flamboyantes. Dans le ciel, d’autres déployaient des banderoles à la gloire de la république. En bas, marchant près de l’enfer, les Savoyards avaient des airs d’ombres démoniaques.
 
On aurait tort de croire que le protestantisme de Calvin fut toujours réfractaire à l’imagination mythologique: si elle était conforme à l’esprit de la Bible, elle était autorisée. Il est en tout cas véritable que les Genevois ont conçu l’Escalade comme un miracle, un moment d’intervention de la divinité dans l’histoire. Ce tableau, beau dans sa conception, quoique l’exécution en soit un peu fruste, le prouve.
 
D’ailleurs, les tableaux allégoriques de la maison Tavel, représentant la Justice à la façon d’une force vivante - don de Dieu aux hommes, descente sur Terre d’un principe céleste - sont assez impressionnants aussi.
 
Je ne pense pas pouvoir défendre les Savoyards de 1602, face à un tel déferlement d’inspiration. Je peux seulement regarder ces images comme issues en partie de celles qui avaient orné la cathédrale 3-anges-musiciens.jpgSaint-Pierre dans les temps anciens, beaux anges musiciens qu’on voit encore au musée d’Art et d’Histoire, et l’esprit de liberté qui a prévalu à Genève comme ayant pu se développer sous les auspices du comte Amédée V de Savoie, lequel avait accordé à la ville de larges franchises, après avoir vaincu le comte de Genève même - pourtant, dit-on, aidé par une vouivre, un dragon!
 
Cependant, il faut admettre que le renouveau des temps modernes, au sein du monde francophone, est plus venu de la Suisse que de la Savoie: plus venu de Germaine de Staël et de Benjamin Constant que de François de Sales, qui avait plutôt cherché à garder intacte la tradition ancienne. Même Joseph de Maistre ne commença à écrire des chefs-d’œuvre qu’une fois installé à Genève et à Lausanne, et après avoir pu fréquenter le cercle de Coppet. À Chambéry, il se languissait. L’esprit de liberté l’a frappé à la faveur de son exil. 
 
Le romantisme, venu d’Allemagne, put transiter surtout par la Suisse. L’un des plus beaux livres de cette époque est le Manuscrit trouvé à Saragosse de Potocki, qui apprit le français en Romandie; et  le fabuleux Vathek, de Beckford, fut écrit alors que l’écrivain anglais résidait dans la région genevoise. Frankenstein, l’un des plus grands romans du temps, rend également hommage à Genève, qu’il lie à la Bavière, où le savant fit ses études.
 
Toutefois, le monstre prend refuge à la Mer de Glace! La Savoie aussi était impliquée…
 
En somme, les anges, lors de l’Escalade, étaient réellement présents: la peinture n’a pas menti, Genève devant rester libre pour apporter au monde français l’essence du romantisme allemand. D’ailleurs le grand Amiel à son tour se nourrit abondamment de celui-ci.

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25/08/2012

Amiel et le Guépard


guepard-1963-02-g.jpgDans son Journal intime, Amiel parle de la bonne société qui, par ses rites, crée un monde plus beau: Dans le monde, il faut avoir l’air de vivre d’ambroisie et de ne connaître que les préoccupations nobles. Le souci, le besoin, la passion n’existent pas. Tout réalisme est supprimé, comme brutal. En un mot, ce qu’on appelle le grand monde se paie momentanément une illusion flatteuse, celle d’être dans l’état éthéré et de respirer la vie mythologique. (…) Les réunions choisies travaillent sans le savoir à une sorte  de concert des yeux et des oreilles, à une œuvre d’art improvisée. Cette collaboration instinctive est une fête du goût et transporte les acteurs dans la sphère de l’imagination; elle est une forme de la poésie et c’est ainsi que la société cultivée recompose avec réflexion l’idylle disparue et le monde d’Astrée englouti. Paradoxe ou non, je crois que ces essais fugitifs de reconstruction d'un rêve qui ne poursuit que la seule beauté, sont de confus ressouvenirs de l’âge d’or qui hante l’âme humaine, ou plutôt des aspirations à l’harmonie des choses que la réalitécharles-albert.jpg quotidienne nous refuse et que l’art seul nous fait entrevoir.
 
La vie sociale est, pour l’écrivain genevois, un art.
 
Cela m’a rappelé Le Guépard - le film: le livre, je ne l’ai pas lu. Il chante l’art de vivre des princes anciens; la bourgeoisie qui la remplace ne l’a pas au même degré. Beaucoup de livres aristocratiques, à l’aube du vingtième siècle, évoquèrent cette évolution. Le Savoyard Charles-Albert Costa de Beauregard a raconté la carrière de Charles-Albert de Savoie, roi de Sardaigne, dans un beau livre qui rappelle Le Guépard aussi parce qu’il s’agit de l’Italie - quoique celle du nord, le Piémont. Le Roi est contraint d’accueillir la bourgeoisie libérale de Turin et de la placer à ses côtés, mais Costa de Beauregard dit qu’il le fait avec bonne grâce, même si cette bourgeoisie n’a aucun sens de l’étiquette. Saint-Simon a abondamment décrit cette étiquette: cela donne à ses mémoires une impression de romanesque, presque d'enchantement: on se croirait à la cour des fées...
 
Pour Genève, Guy de Pourtalès a aussi peint avec une certaine nostalgie l’ancienne aristocratie dans La Pêche miraculeuse: un beau livre. Pour Paris, c’est Proust, qui s’y est adonné.
 
A l’opposé de cette école, Victor Hugo tend à glorifier l’homme du peuple, Jean Valjean, qui a en lui un héroïsme caché, et son art de vivre consiste en réalité à conformer ses actions aux principes de l’Évangile, ainsi que l’a bien vu Amiel ailleurs. Je crois que Tolkien, dans Le Seigneur des anneaux, a essayé de concilier les deux: d’évoquer avec nostalgie les anciens héros, mais aussi de manifester dans la petite bourgeoisie, représentée par les Hobbits, un héroïsme caché, un lien avec les Elfes, les Immortels, qui est plus enfoui dans l’âme, moins visible, mais qui n’en est pas moins réel. Au demeurant, dans Quatrevingt-Treize, Hugo laissait à la noblesse ancienne son éclat, sa dignité, même s’il la mettait du côté du mal. Le temps présent tend à faire de la vie individuelle une œuvre d’art, plus que de la vie collective.

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24/09/2011

Amiel et le rôle intellectuel de Genève

Alexander_visits_Diogenes_at_Corinth_by_W__Matthews_(1914).jpgAmiel avait des contradictions. Il avait des sentiments qui le tiraient hors de la bienséance, dans laquelle il souhaitait toutefois demeurer. Il se disait profondément universaliste, d'un côté, et de l'autre, il fut nommé professeur d'Esthétique à l'université de Genève après avoir écrit un essai sur la littérature de Suisse romande. Il est également connu pour des chansons à caractère très patriotique qu'il composa. Et à la fin de sa vie, alors même qu'il lisait constamment les philosophes à la mode à Paris pour se tenir au courant, pour bien connaître ce qui lui apparaissait comme des références incontournables, il marqua la spécificité de Genève sur le plan littéraire, en soutenant son autonomie, en défendant la frontière qui permettait à la cité de Calvin de conserver son indépendance vis-à-vis de Paris; il écrivit notamment: Nous avons tout à perdre à nous franciser et à nous parisianiser, puisque nous portons alors de l'eau à la Seine. La critique indépendante est peut-être plus facile à Genève qu'à Paris, et Genève doit demeurer dans sa ligne, moins asservie à la mode, cette tyrannie du goût, à l'opinion régnante, au catholicisme, au jacobinisme. Genève doit être à la grande nation ce que Diogène était à Alexandre, la pensée indépendante et la parole libre qui ne subit pas le prestige et ne gaze pas la vérité. Il est vrai que ce rôle est ingrat, mal vu, raillé; mais qu'importe?

C'était assez hardi. Pour être diffusé dans tout le public francophone, il faut forcément s'appuyer sur Paris: l'Île de France a d'ailleurs à elle seule la majorité des lecteurs, et donc des acheteurs des livres; elle gouverne le marché. Il faut donc aller dans son sens.

Son propre intérêt est du reste de diffuser ce qu'elle publie le plus largement possible - sans qu'on puisse en cela la restreindre d'aucune façon. Or, ici, Amiel veut tempérer cette force de pénétration de l'activité culturelle parisienne et défendre un îlot autonome de production littéraire et philosophique, estimant que Genève est pour cela la mieux placée. On peut l'accuser de régionalisme, de provincialisme, d'orgueil: il n'en pense pas moins que sa ville doit résister à ce qui vient de France afin d'éviter l'uniformisation de la pensée, et de permettre à celle-ci de se mouvoir selon le sentiment individuel de vérité - plus que selon le sens, je dirais, de communion sociale. En somme, à la fin du dix-neuvième siècle, Amiel jugeait la frontière entre la Suisse et la France culturellement utile.

Presque cent cinquante ans plus tard, est-ce toujours pertinent? Chacun en jugera à sa guise.

Mais cinquante ans plus tôt, le poète savoyard Jean-Pierre Veyrat avait recommandé de se détourner d'une manière plus décisive encore de Paris. La frontière empêchait ses livres libéraux d'entrer dans le duché, et il s'en félicitait.

Qui veut être soumis à une autre ville sans pouvoir exercer un jugement sur ce qui en vient, et ne pas pouvoir librement en accueillir le bon et en rejeter le mauvais?

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19/01/2010

Intérêts poétiques de Genève

Geneve hôtel du gouvernement.jpgOn pourrait croire qu’il n’y a que dans les pays très étatisés comme la France qu’on voit des hommes politiques se comporter comme des chefs d’entreprise - puisque l’État ne suffit jamais en soi, et qu’il faut bien faire rentrer les sous, et donc intervenir aussi dans l’économie. Mais en fait, ce comportement, j’ai pu le constater même à Genève - où l’on est plus libéral qu’en France - quand un élu de la Ville a demandé à une société de poètes que la Ville aidait de favoriser dans ses concours les poètes suisses. C’est ce qu’on appelle le retour sur investissement.

Cela dit, on peut toujours faire un concours réservé aux Suisses, si c’est clair dès le départ; mais le fait est que le règlement du concours en question ne nationalisait aucune catégorie, et que, par conséquent, le résultat d’une telle remarque eût pu être de favoriser les Suisses dans les délibérations du Jury (en faisant croire, par exemple, qu’ils valaient mieux que les autres).

Je me souviens qu’un président du Conseil général de la Haute-Savoie avait lui simplement demandé l’organisation d’un concours de poésie réservé aux habitants du département, ce qui après tout n’est pas illégitime: il faut bien aider les poètes locaux, quand on est une collectivité locale. Mais pour le coup, cela eût été clair, dans le règlement.

Genève internationale.jpgNéanmoins, je puis être mauvaise langue: c’est peut-être simplement ce que voulait l’élu genevois, que les fonds publics de la Ville servissent aux poètes locaux, et qu’un concours leur fût réservé. Il a peut-être simplement manqué de clarté, ou moi d’intelligence (lorsqu’il s’est agi de comprendre ce qu’il disait).

Le problème est évidemment que Genève se dit une ville internationale, et qu’un concours à vocation purement locale serait contraire à cette réputation; mais tout le monde n’est pas attaché, à Genève, à la Genève internationale de la rive droite: certains le sont davantage à la Genève locale et allobroge de la rive gauche. Il y a aussi un fort régionalisme, dans la cité de Calvin.

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