Histoire - Page 3

  • Le vrai sens de l'histoire (Heimberg, Barbier, Hugo)

    11 Antoine-Etex-Resistance.jpgLe 22 janvier 2014, le professeur à l'université de Genève Charles Heimberg signait sur Médiapart un article dans lequel il s'en prenait à un livre d'histoire de Claude Barbier, que je connais bien. Il lui reprochait, en un mot, de mettre sur le même plan les résistants et les nazis, durant la Seconde Guerre mondiale, au nom du fait objectif. Barbier évoquait en effet l'assassinat par la Résistance de traîtres ou de prisonniers.

    Ce qui est intéressant, de mon point de vue, est que Charles Heimberg citait Victor Hugo à l'appui d'une conception de l'histoire qui ne se contente pas du vrai objectif, mais délivre aussi une vérité morale. Or, le problème, pour celui qui connaît bien Hugo, apparaît immédiatement. Dans ses poèmes, et même ses romans, il plaçait des images spirituelles du bien et du mal: des anges, des démons, des monstres. La substance morale était explicite, directement nommée. C'est même sa force et son génie d'avoir utilisé ces figures dans un autre sens que celui du catholicisme, qui jusque-là les avait véhiculées - de l'avoir fait en faveur du Progrès et de la Révolution. L'exemple le plus éclatant est contenu dans son chef-d'œuvre posthume La Fin de Satan: l'esprit céleste de la Liberté y anéantit l'esprit du féodalisme, un squelette dans un linceul. Ce caractère explicite est sans doute ce qui a empêché Hugo de publier le poème de son vivant. Mais le révolutionnaire Gauvain, dans Quatrevingt-Treize, est assimilé à l'archange de la Justice et de la Liberté par son ami Cimourdain, qui, au-dessus de lui, en a la vision. Ce n'était pas, chez Hugo, une simple ruse rhétorique pour contrer Joseph de Maistre et faire prendre un autre pli à son imagination mythologique: cela participait chez lui d'un acte de foi.

    Il recommandait aux historiens de l'imiter. Mais c'est là que la difficulté surgit: l'histoire n'est pas la poésie, ni même un roman. Le merveilleux y est en principe proscrit. Or, c'est par le merveilleux que la substance morale se manifeste. C'est par lui qu'elle devient une forme de connaissance. Car sinon, en théorie, l'histoire ne s'appuie que sur les faits matériels avérés. Et c'est guidé par cette théorie que Claude Barbier s'adonne à un relativisme qui choque Charles Heimberg, pour qui il s'agit aussi de montrer le bien et le mal.

    Mais Hugo n'aurait-il pas dit, dès lors, qu'il s'agit de montrer le diable inspirant Hitler et ses partisans, et william_blake_-_the_great_red_dragon_and_the_woman_clothed_in_sun.jpgles anges guidant les résistants? Car il se prévalait bien de dons de vision, d'une forme de clairvoyance prophétique.

    Néanmoins, on voit apparaître l'écueil: chacun ajoute à l'histoire les images qui conviennent à son sentiment de la vérité. La poésie est libre. L'imagination l'est aussi.

    Le souci est peut-être, plus encore, qu'on ne veut pas de ces images qui rendent substantielle la vie morale. Elles dévoilent que toute histoire porteuse de sens tend à la mythologie.

    Pourtant, j'avoue penser comme Hugo qu'il faut l'assumer: qu'on peut faire du bien et du mal des principes objectifs, des impulsions qui s'imposent au raisonnement humain, et pénètrent les hommes et les femmes par le cœur, l'âme. Mais je suis sceptique sur une histoire qui, rejetant le symbolisme des bons et mauvais esprits, se pose comme s'appuyant sur des faits objectifs et en même temps comme établissant une vérité d'ordre moral. On ne voit pas forcément d'où celle-ci peut venir. Et le sentiment peut naître qu'elle est imposée par un gouvernement, une force publique, en fonction de ses intérêts.

    Même si elle suppose une liberté totale qui est le propre des poètes, la voie proposée par l'imagination hugolienne est positive parce qu'enthousiasmante: je crois qu'elle serait bien plus à même de former les âmes aux vertus civiques qu'une histoire qui pose le sens moral comme évident, obligatoire. Car on s'illusionne, si on croit que, même à l'école, cela ne peut pas être contesté. La liberté est une donnée organique de l'être humain: elle suppose aussi celle de se tromper.

    J'ai un jour écrit que les anges étaient sur les sommets du plateau des Glières lorsqu'on y célébrait les morts; pour moi, c'est par le déploiement du symbole que l'histoire peut être porteuse.

  • Michel Onfray et la décadence de l'Occident

    michel_onfray_0.pngBeaucoup s'en prennent à Michel Onfray parce qu'il proclame que l'Occident est en décadence, que les valeurs européennes s'effondrent. Or, c'est une possibilité, et on a le droit de l'énoncer. Personne n'est obligé de soutenir que l'Europe est en progrès constant, s'il n'en a pas envie.

    Cela fait partie de la doctrine imposée par les politiques, que d'inventer que l'État ne cesse de faire des progrès et d'emmener l'humanité vers le Paradis. Ils veulent qu'on diffuse ce tableau brillant, et ce n'est pas propre aux socialistes. Déjà du temps de Louis XIV il fallait le peindre. Évidemment. Cela arrange ceux qui sont au pouvoir, puisqu'ils ont les clefs du Paradis. Ils demandent donc à ce que les philosophes subventionnés le répètent à l'envi. Que les professeurs le proclament dans les écoles, que la presse nationale en convainque le peuple, et malheur à celui qui dira autre chose: c'est un ennemi de l'humanité.

    Les communistes voulaient naguère contraindre les Surréalistes à l'optimisme, afin de montrer que la ruine des vieilles formes allait forcément créer un bonheur inconnu. André Breton s'est dressé contre une telle prétention, et a rompu avec les adeptes de Karl Marx.

    Est-ce pour cela que, pour justifier son idée, Michel Onfray, dans une conférence filmée que j'ai écoutée, a donné, parmi d'autres, l'exemple du Surréalisme? Car pour lui il s'est fondé sur la destruction des vieilles formes.

    Mais c'est là que soudain le matérialisme de principe paraît empêcher certains de voir le réel. Car si on n'est pas d'accord avec Michel Onfray, on peut, sans l'insulter, le dire. Et le fait est que la légende selon laquelle les Surréalistes voulaient simplement détruire les conventions anciennes est fausse, puisque Andre-Breton.jpgBreton a proclamé qu'au contraire l'abandon de l'ancienne logique allait permettre le surgissement d'une logique nouvelle, supérieure, qui est celle de l'Esprit.

    On peut, à partir de ce moment, affirmer que cette assertion est restée théorique, et que les Surréalistes n'ont rien montré de tel. Et assurément, en général, ils n'ont pas réussi à le montrer. Mais Breton lui-même, dans sa poésie, a déployé des figures spirituelles ayant un lien avec les Grands Transparents, les êtres inconnus qui dirigent l'univers; et seul le risque d'être assimilé à une religion préexistante l'a empêché d'être plus clair et de donner du Surréalisme une autre image. Son génial disciple Charles Duits a, lui, créé un espace mythologique, un monde parallèle dans lequel les dieux sont une réalité. Et de son temps même Malcolm de Chazal, compagnon des Surréalistes, a créé le mythe de l'Île Maurice, et y a montré le Christ s'incarnant. Blaise Cendrars, ancien adepte du Dada, a créé des mythes, dans Le Lotissement du Ciel. Michel Onfray ne regarde que l'apparence.

    Joseph de Maistre aussi pensait que la Révolution avait dissous les anciennes formes et en soi n'avait rien créé; mais elle était pour lui l'occasion providentielle d'une grande régénération.

    Néanmoins, si on ne regarde que le courant central de la culture, ce qui est bourgeois et se lie à l'État, j'avoue être d'accord avec Onfray. Quitte à, moi aussi, apparaître comme très méchant.

  • Mur d'Hadrien et légendes modernes (Bède)

    The_Venerable_Bede_translates_John_1902.jpgJ'ai lu récemment l'Histoire ecclésiastique du peuple anglais, écrite par Bède le Vénérable vers 730. Il évoque beaucoup de choses passionnantes dont je traiterai par ailleurs, mais un trait m'a amusé, car il rend problématique un symbole que les historiens modernes ont créé.

    On apprend, en effet, que le fameux mur d'Hadrien, présenté en général comme la limite septentrionale de l'Empire romain, n'eut pas ce sens pour ses contemporains. Car Bède assure qu'il a été bâti par les Romains parce que ceux-ci en avaient assez de protéger les Bretons contre leurs envahisseurs - Pictes, Scots, Danois. Ils ont organisé une collecte auprès des Bretons eux-mêmes pour bâtir le mur selon leurs plans, puis le leur ont confié, pour qu'ils se protègent seuls. Et ils sont partis, pour ne jamais plus revenir.

    Le plus amusant est que Bède assure que les Bretons, après s'être organisés en corps d'armée pour veiller sur le mur et guetter l'ennemi, se sont enfuis dès le premier assaut, de telle sorte que le mur n'a servi à rien. C'est ce qui a poussé ensuite les Bretons à demander de l'aide aux Saxons, lesquels, après être arrivés sur l'île, ont finalement mur-d-hadrien-represente-frontiere-l-empire-alors-qu-il-atteignait-son-apogee-iie-apres-348850.jpgdécidé de s'allier avec leurs ennemis, en particulier les Irlandais. Ceux-ci ont eu une influence profonde sur les Anglo-Saxons et ont provoqué leur conversion au christianisme, pour une large part.

    On apprend également, en lisant Bède, que les historiens sérieux qui nient l'essentiel des légendes courant sur le roi Arthur s'appuient en réalité sur son texte. Car ils disent qu'il n'y eut pas de roi breton appelé Arthur, mais un dignitaire romain nommé Ambroise, qui combattit avec succès, pour les Bretons, les ennemis de ceux-ci. Et c'est simplement ce que dit Bède.

    Il apparaît comme plus fiable que Geoffroy de Mounmouth, prélat qui vécut quatre siècles plus tard et raconta l'histoire d'Arthur en la mêlant de merveilleux. On dit notamment que Geoffroy glorifiait les Bretons de façon fallacieuse. Mais Bède, de son côté, fait beaucoup de reproches aux Bretons, dont il estimait la religion et l'état d'esprit peu recommandables. Il les accuse de n'avoir pas cherché à éclairer les Anglo-Saxons de la lumière du christianisme, mais plutôt d'avoir tenté de les exterminer, sans égard même pour ceux qui s'étaient déjà convertis. Un prince breton appelé Cadwal est blâmé pour avoir tué les femmes et les enfants: les débats sur les génocides sont plus anciens qu'on croit. Il dit aussi que les edwin_deira.jpgBretons n'ont pas abandonné les déviances doctrinales propres aux Celtes, contrairement aux Irlandais. Il les aimait peu.

    Le merveilleux était également présent chez Bède: il évoque des miracles et des visions du monde spirituel, du paradis, de l'enfer, des anges, des démons, acquises soit par des religieux, soit par des rois. En particulier, le roi Edwin est présenté comme un sage, conversant avec sa conscience en silence et rêvant d'anges qui l'éclairent. Les rois bretons, en revanche, n'ont pas le même privilège; Bède d'ailleurs dit qu'il n'entend pas parler des impies. Quand Geoffroy de Monmouth assure que Merlin, conseiller d'Arthur, était né d'un être spirituel solidifié jusqu'à avoir pris forme humaine, apparaît-il comme plus fabuleux? Il s'enracine en tout cas davantage dans le paganisme.

    Il est quand même troublant que notre époque préfère la version qui glorifie les Romains et leurs auxiliaires, qu'Arthur était réputé combattre, que celle qui glorifie leurs ennemis. Le mur d'Hadrien fait rêver, et on a préféré ne pas suivre Bède, qui le présente comme une entreprise vaine: la ligne Maginot du temps.

    Les grosses ruines romaines n'ont pas toujours l'importance qu'on voudrait.

  • Individualisme et bien commun dans l'ère chrétienne

    A9560.jpgOn lit çà et là des philosophes qui se plaignent de la montée incessante de l'individualisme, reprenant la vieille antienne de Jean-Jacques Rousseau dans le Contrat social: il disait que les chrétiens, les bouddhistes et les chiites étaient les ennemis de la République parce qu'ils voyaient le salut d'abord dans la relation individuelle avec la divinité, hors de toute structure collective; et il donnait raison aux anciens Romains d'avoir persécuté les chrétiens, cause de leur ruine. De même, récemment, un article du site Philitt prétendait que les orgueilleux qui mettaient leur salut privé au-dessus du bien public allaient certainement être punis par les dieux, qui ne supporteraient pas une telle hardiesse! Pour son auteur, les dieux étaient forcément du côté de la cité, de la collectivité, ils en sont l'émanation, l'onction sacrée.

    C'est avec une telle conception, au fond, qu'on a condamné Socrate à mort, puisqu'il se réclamait de la pensée individuelle et de la relation personnelle avec le démon, le génie - ce qu'on nommerait Andrea_del_Verrocchio_002.jpgaujourd'hui l'ange gardien. Et je ne parle pas de Jésus-Christ, qui a incarné la divinité - l'a placée non dans un corps social, mais dans un corps humain.

    L'individualisme a son pendant fautif: c'est l'égoïsme. On peut le critiquer autant qu'on veut, car le sens du christianisme n'est pas que la conscience de soi conduit à ne s'occuper que de soi, mais à aimer librement et donc pleinement son prochain, à saisir que la divinité n'est pas seulement en soi, mais aussi en l'autre. Or, sur cette base, l'édifice social peut se reconstruire de bout en bout.

    Et c'est bien le sens de la devise de la République française: la fraternité alliée à la liberté n'en a pas d'autre. Il est l'individualisme qui choisit de regarder l'autre comme un frère sans y être contraint par aucun État. Celui-ci veille seulement à ce que l'effet de la fraternité qui émane de la liberté soit l'égalité, à la fois aboutissement de la fraternité et limite de la liberté. Par l'égalité la liberté touche à la fraternité, puisque c'est en se souvenant que l'autre est semblable à moi devant Dieu que je décide de l'aimer.

    Le bien commun auquel on voue un culte théorique n'est valable que si on a réellement le sentiment que la divinité est liée au groupe. Mais même si on est libre de préférer les temps anciens où c'était le cas, il faut admettre que l'époque moderne n'est pas du tout telle: l'individualisme est spontané, et très répandu. Le culte du bien public ne conduit donc qu'à des tentatives sans fin, de la part d'individus arrogants, d'utiliser la force des groupes à leur profit. On n'en a pas vu d'autre exemple, dans les temps récents, et c'est l'erreur principale des collectivistes en tout genre, communistes ou nationalistes, de croire que l'homme moderne peut encore penser les choses comme l'homme antique, ou biblique. Ce n'est pas vrai, et l'individualisme est devenu si naturel que toute collectivisation mène à la dictature d'un seul, ou du moins d'un petit groupe.

    Le bon régime est donc celui qui accepte la réalité de l'individualisme moderne sans accepter qu'il débouche sur l'égoïsme. Il essaye d'orienter les cœurs vers ce que Rudolf Steiner dans sa Philosophie de la liberté appelait l'individualisme éthique, et qui se traduit politiquement par: liberté, égalité, fraternité, mot adressé à tous, pour le bien de tous, mais fondé sur la conscience de chacun.

  • Le Bouddha, saint chrétien?

    BJ-parabole-enluminure2.jpgAu Moyen Âge, notamment dans le sud de la France, s'est répandue la légende d'un saint appelé Josaphat. Un texte occitan du treizième siècle raconte son histoire. En vérité, c'est celle du Bouddha. Les vies sont les mêmes, et saint Josaphat est dit indien. La différence est que ce Josaphat renonce aux idoles et exclut de leur vouer un culte en se réclamant de Jésus-Christ: dans la vie canonique du Bouddha, c'est le dieu Indra qui l'éclaire - par exemple sur la Voie du Milieu, en lui jouant un air de flûte qui la signifie.

    Anachronisme, disent les historiens. Et le contexte historique, situant la vie de saint Josaphat après la conversion de l'Inde au christianisme par l'apôtre Thomas, le confirme. Mais n'oublie-t-on pas facilement que pour les chrétiens médiévaux Jésus-Christ était l'incarnation d'un dieu? Et pourquoi pas du dieu Indra, que le Bouddha, dans le Dhammapada, appelle roi des divinités célestes?

    Car il est lié à la sphère solaire, au quatrième niveau du monde divin; et le Dhammpada dit que tous les hommes doivent le prendre pour modèle, qu'il n'existe personne d'aussi excellent. Car le bouddhisme n'est pas athée, contrairement à ce que croient certains. Or, le christianisme médiéval disait pareillement que Jésus-Christ était par excellence l'exemple à suivre!

    Et Rudolf Steiner rappelait que Dieu, en soi, était une idée, une abstraction: ce que les premiers chrétiens avaient entendu par ce terme, lorsqu'ils disaient que Jésus-Christ l'avaient incarné, était un indra.jpggrand esprit solaire. Indra, donc?

    Même si les prêtres les plus savants ne le disaient pas forcément au peuple, il existait parmi eux l'idée qu'avant même son incarnation les païens les plus éclairés avaient adoré le Christ. On discutait pour savoir si l'enfant divin dont Virgile parlait dans les Géorgiques n'était pas un pressentiment, chez le poète génial, de l'enfant de Marie. Il suffit de visiter la cathédrale de Sienne pour s'apercevoir que les chrétiens italiens du quatorzième siècle liaient la Sibylle de Cumes au Christ, lequel ils pensaient avoir été annoncé par elle.

    Dans la logique du temps, il était simple de considérer qu'avant même son incarnation, les mystiques, les visionnaires avaient pu dans le Ciel distinguer le Christ!

    La légende était passée par Bagdad, le monde arabe et grec. Elle montre que, peu ou prou, le bouddhisme était connu en Occident. Il y incarne sans doute une certaine tendance mystique qui préférait songer à la personne céleste du Christ plutôt qu'à sa personne terrestre. Il n'est pas anodin que la légende de saint Josaphat se soit surtout répandue en pays cathare. On peut aussi penser à l'orientation religieuse représentée par saint François d'Assise: son rapport avec le Bouddha n'est pas difficile à saisir.

  • De la Gaule à la France, de Vienne à Paris

    854990089_small.jpgLes historiens contestent souvent que les Francs aient changé profondément la France: ils créent une continuité entre les Gaulois et les Français, faisant apparaître, dans leurs écrits, le peuple éternel - et ils affirment que le français est du latin modifié par les Gaulois. Ce n'était pas la pensée de Walther von Wartburg, ni ce n'est la mienne: car je crois que, quoique plus nombreux, les Gaulois suivaient les princes qui les dominaient, qu'ils les imitaient, et que le français est bien d'abord un latin parlé par les Francs. C'est en cela qu'il se différencie des autres langues romanes, en particulier en Gaule: en cela qu'il se différencie de l'occitan et du francoprovençal.

    Mais de l'origine des langues, on peut discuter à l'infini: elle reste mystérieuse. Un fait qui peut me servir d'argument est le rôle de Paris dans la France moderne. Car la Gaule antique n'attribuait aucunement le même à Lutèce. Elle plaçait au premier rang les Allobroges, et leur cité de Vienne, sur le Rhône. Toulouse également était importante. Mais Paris ne l'était pas.

    Elle le devint néanmoins dans le royaume des Francs, qui comprenait le nord de la France actuelle. L'empereur Julien, dit l'Apostat, y avait construit un palais, et les Francs en ont fait très tôt une 6760840.jpgimportante capitale. Elle se situait au centre de leur royaume, et servait de pivot entre la Neustrie à l'est et l'Austrasie à l'ouest.

    Vienne était la capitale du royaume de Bourgogne, Toulouse celle des Wisigoths. Or, les Francs sont entrés en guerre avec leurs voisins méridionaux - et les ont dominés, annexés. Eux-mêmes s'étaient déjà installés dans les vallées de la Seine et de la Loire, dont ils tiraient d'abondants revenus; ils ne sont pas revenus sur cette incrustation de leur présence dans ce qui constitue le cœur de la France actuelle, et qui n'était point le cœur de la Gaule antique.

    On peut en tirer que la suprématie de Paris et de ces deux vallées vient bien des Francs. C'est justement ce qui a changé la face de la Gaule. Celle-ci était orientée vers le sud et la Méditerranée; Domenico_Quaglio_(1787_-_1837),_Die_Kathedrale_von_Reims.jpgl'axe rhodanien la dominait. Les Francs l'ont orientée vers le nord et l'ouest - vers l'Atlantique. Le val rhodanien est apparu comme le souvenir d'une grandeur passée.

    Remarquons encore que Lutèce était située au sud de la Gaule belgique; or, au sein de celle-ci, Reims était la première cité. Les Francs certes lui rendaient hommage en venant y sacrer leurs rois; mais leur présence à Paris a eu tôt fait de rendre cette ville plus importante. Le sacre de Napoléon y a eu lieu, et les présidents de la République y sont investis.

    Sans les Francs, la Gaule serait sans doute fédérale: quelle cité eût pu la dominer toute? Ils ont bien forgé un nouveau pays, après s'être appuyés sur l'ancien. Le changement de nom n'est pas fortuit; dans l'évolution historique, les hommes ne sont pas aussi passifs que souvent on le dit. Qu'ils n'aient pas eu conscience des effets de ce qu'ils faisaient ne l'empêche pas.

  • Noms de baptême de nos dynasties

    421.jpgÀ travers les noms des princes, on peut établir des constantes, des tendance spirituelles profondes. Il est remarquable que la France soit en quelque sorte restée bloquée sur le nom Louis, le multipliant à l’infini, comme si la force du modèle originel était à Paris énorme; car Clovis était la forme ancienne de Louis, et saint Louis étant déjà le neuvième du nom, après lui on tendit à prendre son nom pour saisir son éclat. Après Louis XIV il devient même difficile d’être légitime sans s’appeler comme lui, et il est remarquable que cette fixation soit allée de pair avec la chute de la Maison de France, comme si la monarchie était dans l’incapacité désormais de se renouveler, comme si elle était immobilisée à la façon d’une statue, d’un robot.
     
    L’autre Louis célèbre avant le Saint est le Débonnaire, fils de Charlemagne - et l’autre nom qui s’est multiplié est justement Charles.
     
    En Savoie, il en est allé différemment. On a cherché au contraire à éviter les redites. Les Amédée se sont succédé jusqu’au neuvième, mais deux siècles plus tard que Louis IX de France; et ensuite, on a adjoint, aux noms traditionnels, des noms qui ressemblaient en fait à des symboles, à des emblèmes: cela a commencé avec Philibert-Emmanuel, Emmanuel étant tiré de la Bible; et pour Amédée, on lui a adjoint Victor, nom venu des anciens Romains - par exemple avec Victor-Amédée II, premier roi de Sardaigne. Ces seconds noms donnaient du lustre. Il y eut aussi Charles-Félix, plus tard.
     
    Toutefois le renouvellement était-il plus grand qu’en France? Ne se payait-on pas de mots? Si à la tradition classique qui consiste à reprendre le même nom la Savoie a opposé un baroque ajoutant un nom-symbole au nom normal, on peut aussi faire remarquer le caractère vide, ou de plus en plus tel, de cette pratique, puisque, finalement, le nom qui s’est imposé est celui de Victor-Emmanuel, c’est-à-dire l’assemblage de deux noms-symboles venus des temps anciens. Ironie du sort, les Victor-Emmanuel sont justement les rois de Sardaigne dont le pouvoir a été le moins effectif.
     
    Paradoxalement, le dernier roi à avoir réellement gouverné fut Charles-Albert, qui avait adjoint à son nom normal - Albert -, un nom qu’avaient porté des ducs de Savoie. Mais il était un Carignan, et Charles était peut-être une manière de le rattacher à la dynastie régnante.
     
    L’évolution du nom des princes me paraît significative des sensibilités dominantes en France et en Savoie: le traditionalisme, la référence aux modèles, d’un côté, l’inventivité baroque, le besoin d’ajouter de l’éclat, de l’autre. Deux voies qui, lorsqu’elles sont suivies de façon exclusive, mènent également au vide, semble-t-il. Le réel est l’union des contraires, comme qui dirait; une ligne intellectuelle unique ou dissout, ou fige la pensée.

  • Victor Hugo et les Alpes et les Allobroges vaillants

    columbia_pictures_logo_520.jpgVictor Hugo aimait beaucoup les Alpes, la montagne, la Savoie, la Suisse; il a repris, dans Les Travailleurs de la mer, le mot de Germaine de Staël sur Chateaubriand qui avait critiqué ces mêmes Alpes: jalousie de bossu.
     
    Pour lui, leur élévation et leur lumière faisaient naître l’idée de liberté dans le cœur de l’homme, et la Suisse en était l’exemple vivant.
     
    Or, on se souvient peut-être que l’hymne savoisien, dit des Allobroges, rédigé par Joseph Dessaix, poète romantique local, fut en réalité voué à la Liberté. Il y est dit que celle-ci a dû fuir la France, après le coup d’État de 1851, et qu’elle s’est réfugiée parmi les Allobroges, sur leurs sommets; son refrain commence par une adresse à ces Allobroges, qu’elle proclame vaillants.
     
    Le rapprochement entre Dessaix et Hugo ne s’arrête pas là: le premier était un représentant de la gauche libérale, minoritaire en Savoie mais agissante, et il regrettait la figure de Napoléon, qu’avait servie son oncle, le général Dessaix, dès 1791 converti à la Révolution, et ayant alors fui le Chablais - qui ne devait devenir français avec le reste de la Savoie qu’un an plus tard - pour rejoindre Paris. A Chambéry, l’antenne locale du club des Jacobins, dirigée par François-Amédée Doppet, se nommait justement le club des Allobroges.
     
    Or, Hugo, on le sait, a fini républicain, a glorifié la Révolution et Napoléon; il était donc en communion involontaire avec Joseph Dessaix.
     
    D’ailleurs le chant savoyard, on le méconnaît, ne se contente pas de faire de la Savoie un havre de vaillance et de liberté - particulièrement depuis que, en 1848, le roi Charles-Albert avait accordé un statut constitutionnel d’inspiration libérale et édité un Code albertin imité du Code Napoléon. Non: Dessaix chantait également l’effacement des frontières, l’établissement d’une Europe libre et unie, et défendait la Pologne héroïque, la Hongrie, la belle Italie, les Alsaciens, et ainsi de suite. C’était un romantisme tourné vers l’avenir, plein d’espoir pour un monde plus beau, dans la lignée de l’Ode à la Joie de Schiller, qui prophétisait que les hommes seraient tous habités un jour par l’esprit de fraternité qui venait du Père céleste. Car la Liberté chez Dessaix est une divinité vivante, une allégorie fraîche, ceinte, dit-il, d'un arc-en-ciel: elle a repris un corps d’éther en venant dans les Alpes; et c’est ce que son chant a de plaisant.

  • Le chevalier d’Arthur et la cloison de fer

    fr_1433_104.jpgDans Yvain le chevalier au lion, poème narratif de Chrétien de Troyes, qui vivait au douzième siècle, le héros entre à un certain moment dans un château enchanté, tenu par une dame magicienne, et une cloison de fer tombe sur lui au moment où il passe la porte: elle coupe son cheval en deux après lui avoir rasé le dos. Cela fait penser aux récits de science-fiction dans lesquels des panneaux d’acier se ferment et s’ouvrent d’un claquement de doigt, notamment dans les vaisseaux spatiaux.
     
    Mais une traduction destinée aux collégiens a réduit cette cloison à une herse, selon le mode archéologique bien connu des philologues, notamment ceux qui se souviennent de Victor Bérard, à qui j’ai consacré un petit livre: car il s’appuyait sur ses voyages en Grèce pour corriger Homère selon les données de la science positive, trouvant par exemple le palais du roi des Phéaciens trop grand, parce qu’aucune des ruines qu’il avait vues ne possédait ses dimensions; le poète avait pourtant dit que ce roi descendait des Géants…
     
    Bérard interprétait, ainsi, les mythes selon des données géographiques, faisant de Polyphème un volcan, de Charybde un récif, et ainsi de suite. Ancien élève de l’École Normale Supérieure, il était un pur produit de la Troisième République. Or cette tradition n’est pas terminée, même si elle tend à s’estomper et si beaucoup ont critiqué et même rejeté Bérard et ses fantasmes rationalistes.
     
    Les vieux mythes celtes sont pleins de ces merveilles qui donnent aux palais enchantés l’aspect de forteresses futuristes, et on ne s’étonne pas trop que ce soit dans l’Occident qui dans l’antiquité était de 68592c209b56f5706244745705b5c013.jpglangue celte qu’on ait vu se développer la science-fiction, qui adore évoquer les extraterrestres fils des fées anciennes et les robots descendants des automates armés qu’on trouve dans les récits médiévaux du roi Arthur et de ses chevaliers. Un enchantement permettait, apparemment, de fermer des portes coulissantes en fer, dans le château de la dame d’Yvain, et qu’on pense qu’il s’agit d’une science rationnelle ou de magie n’y change rien, puisque le fait est le même, et que dans un récit c’est le fait qui compte, l’explication donnée n’étant présente que pour lui créer de la consistance, une solidité: selon les époques, donc, elle change!
     
    Au reste, dans le récit de Chrétien de Troyes, nulle explication n’est donnée: les anciens Celtes enchaînaient volontiers les images fabuleuses sans les commenter, comme pour faire vivre de l’intérieur le mystère; cela créait une forme de surréalisme que peut-être imitait André Breton, vannetais par sa mère. Parler d’une herse gâche. Le cycle arthurien est plus mythologique qu’inséré dans la société féodale, au fond.

  • Histoire régionale et mythologie

    3877381395_0c46a15749_b.jpgPendant longtemps, lorsque je parlais de l’histoire de la Savoie, j’avais l’impression qu’on me regardait comme un diseur de fables: la Savoie n’appartenait pas tant à l’histoire qu’à la mythologie. Car l’histoire n’est pas tant ce qui s’est réellement produit que ce qui est attesté par un État. L’histoire de France étant au programme de l’Éducation nationale, elle est consacrée, et vraie; l’histoire de la Savoie n’étant pas dans ce cas, elle échappe à la convention collective et apparaît comme pur roman.
     
    Il n’est pas si exact qu’on croit que les faits historiques ont pour caractéristique d’être scientifiquement prouvés: les historiens émettent des hypothèses, déduisent des faits d’autres faits, adoptent des théories qui expliquent la marche des événements; mais cela apparaît facilement comme vérité objective dès que l’État, au travers de ses institutions, l’avalise.
     
    Ce n’est pas qu’aucune institution ne s’occupe de l’histoire de la Savoie; mais que les institutions sont hiérarchisées. L’Académie de Savoie n’est pas l’Université de France; et à l’intérieur de l’Université, ce qu’énoncent les simples docteurs n’équivaut pas à ce qu’énoncent les agrégés, ou bien les normaliens.
     
    C’est ainsi que personne n’est choqué quand on affirme, sans avoir pu pénétrer les âmes de l’époque, que les peuples médiévaux étaient surtout mus par l’appât du gain; Dieu sait pourtant que peu l’avouaient, et la plupart assuraient avoir de plus nobles ressorts, au sein de leur cœur! Car ils ont laissé des textes, exposant leurs pensées, et les historiens ne se donnent pas forcément la peine de les lire.
     
    Mais si on dit que les fondateurs de la République en 1789 étaient dans le même cas, que seul l’appât Statue de Charles de Gaulle (parc Herastrau).JPGdu gain les animait, on est déjà plus suspect; si on le dit du général de Gaulle ou des compagnons de la Libération, c'est un scandale, car on est en réalité convié à prendre au sérieux les pensées qu’ils avaient sur eux-mêmes et l’Histoire. Le fait est que leurs pensées ont laissé un souvenir: elles ne dorment pas dans des textes qu’on ne veut plus lire!
     
    Je crois que passe pour réaliste de ne pas avoir le même respect pour François de Sales ou les ducs de Savoie; car qui lit encore les textes dans lesquels ils exprimaient leurs pensées?
     
    Il est vrai, aussi, que l’histoire de la Savoie a quelque chose d’exotique: les ducs ont été rois de Chypre et de Jérusalem, ont été liés au monde grec - à l’Orient -, et cela leur donne un lustre. Au sein de leur dynastie, beaucoup de gens canonisés ou béatifiés créent une atmosphère gothique et religieuse; même Charles-Albert, au dix-neuvième siècle, avait quelque chose de romantique qui manquait à Louis XVIII ou à Louis-Philippe - et le rapprochait de Louis II de Bavière. Lorsque Costa de Beauregard raconte son authentique histoire, il a l’air d’écrire un roman, une épopée.
     
    Et puis l’histoire nationale a quelque chose d’abstrait, dès qu’on s’éloigne de Paris et du val de Loire: aucun des événements évoqués ne se recoupe avec la vie réelle, le paysage, les monuments qu’on a sous les yeux; c’est à cela qu’on reconnaît une histoire créée par l’esprit mathématique: elle n’a aucun rapport avec la région qu’en général on habite! Car pour celle-ci, l’histoire est comme les légendes, elle s’insère dans le paysage et l’explique. C’est pour cela que Paris est plus mythique que le reste: seule son histoire fait l’objet d’un enseignement obligatoire! À Dieu ne plaise qu’on veuille donner à la Savoie le même éclat: l’intention en est hostile à l’ordre public et à la cohésion nationale.

  • La mystérieuse maison de Centcelles

    nau_general_carousel.jpgPrès de la petite cité de Constantí, dans la province de Tarragone, en Catalogne espagnole, s’élèvent les ruines d’une villa romaine du quatrième siècle que j’ai visitées l’été dernier. Elle est remarquable car, dans un bâtiment à part qui a servi de mausolée, elle contient une coupole incrustée de mosaïques qui représentent quatre scènes de la Bible: Daniel et les lions, la résurrection de Lazare, l’arche de Noé, le bon Berger - parmi des images de chasse et les allégories des quatre saisons. Or, les représentations de l’Ancien Testament sont rares: on s’est généralement focalisé sur le Nouveau.
     
    On pense que l’empereur du quatrième siècle Constant Ier, fils de Constantin, aurait là son sépulcre. Tué à Elne, en Catalogne française, il eût été enseveli dans ce lieu, qui eût pris son nom. Or, à cette époque, l’orthodoxie religieuse n’était pas claire: les empereurs qui défendaient le christianisme nEmperor_Constans_Louvre_Ma1021.jpg’étaient pas baptisés à leur naissance, mais simplement au seuil de la mort. Tel fut le cas de Constantin, le fameux inventeur du catholicisme impérial, mais aussi de Constance II, frère de Constant qui eut lui-même le titre d’empereur; Constant sans doute ne le fut jamais, puisqu’il périt assassiné.
     
    Il défendait toutefois l’orthodoxie catholique, face à son frère, qui défendait l’arianisme. Mais jusqu’à quel point? Car il était homosexuel, et restait fidèle à la tradition romaine qui n’interdisait que le rapport passif, d’un homme à un autre: un homme libre ne pouvait être assujetti à cela; et il édicta une loi en ce sens. (On retrouve ce trait dans la légende égyptienne d’Horus que s’apprêtait à violer Seth son oncle et qui pour se sauver dut saisir l’organe de celui-ci dans la main.)
     
    Un empereur chrétien mais qui doit encore beaucoup aux valeurs anciennes pouvait naturellement ne pas distinguer très clairement le Nouveau et l’Ancien Testament; bien au contraire, l’Ancien, avec ses faits héroïques, ses livres de chronique nationale, pouvait le séduire davantage ou à près autant que l’histoire de Jésus de Nazareth et les lettres et visions des apôtres. Est-ce que quelques siècles plus tard Charlemagne ne se verra pas plus comme un successeur de David que comme un successeur d’Auguste? On méconnaît le catholicisme romain si on ne sait pas qu’il a existé, dans l’esprit de la noblesse latine, l’idée que Rome réalisait sur terre la cité sainte: qu’elle était le prolongement et la transfiguration de Jérusalem. Certains pères de l’Église se sont érigés contre un tel principe, en particulier saint Augustin, qui, marqué par son origine africaine, ou alors plus imprégné de la divinité pure que les autres, ne voulait pas vouer de culte à Rome; mais il était réellement présent, ainsi que je l’ai découvert en lisant Prudence, le poète. Les empereurs avaient tout intérêt à le répandre!
     
    Après la chute de l’Empire romain, il devint possible de se centrer davantage sur Jésus-Christ: dans l’art, le Nouveau Testament devait l’emporter sur l’Ancien. Mais la demeure de Centcelles témoigne d’une époque ambiguë, d’une sensibilité nouvelle devant beaucoup encore à l’ancienne, correspondant à la conversion théorique des empereurs.

  • Ovide et la corrida

    1615044265.jpgJ’ai lu récemment, dans les Métamorphoses d’Ovide, une allusion à ce que nous nommerions la corrida: dans l’arène du cirque, dit le poète, on agite un tissu rouge devant les yeux du taureau, pour l’induire en erreur, et le vaincre. Cela m’a frappé, même si j’ai toujours su que les gladiateurs ne s’affrontaient pas seulement entre eux, qu’ils affrontaient aussi des bêtes sauvages, parmi lesquelles des taureaux; car je ne savais pas néanmoins que le procédé de l’étoffe rouge était déjà présent dans les arènes romaines. On ne sait pas du reste si ce passage a été souvent relevé, puisque les historiens patentés prétendent qu'aucun document n'atteste l'existence de la corrida dans l'ancienne Rome, et que l'idée, qui existait autrefois, qu'elle venait de ses jeux, aurait été depuis longtemps réfutée, au nom de cette absence de preuve!
     
    J’ai entendu bien des idées étranges, à ce sujet: Jean Giono disait qu’elle émanait du culte de Mithra, et mon ami Robert Marteau, qui l’affectionnait, la liait pareillement à d’antiques cultes solaires, prétextant le costume doré du toréador. Mais il est à mes yeux vraisemblable que, tout simplement, ce soit une survivance, dans le sud-ouest de l’Europe, d’une pratique propre à l’ancienne Rome.
     
    Il est bien possible que les jeux du cirque aient eu, eux-mêmes, pour origine des cultes oubliés, d’antiques cérémonies religieuses, situées en Crète ou ailleurs; mais lorsqu’il s’agit de l’Espagne médiévale, ce n’est probablement pas ainsi qu’il faut raisonner. En réalité, il s’agit de se demander deux choses: d’une part, pourquoi les autres types de combats d’arène n’ont pas subsisté, pourquoi celui-là seul a perduré; d’autre part, pourquoi en Italie et dans la France du nord celui-là même a disparu.
     
    La cause en est probablement les Wisigoths: le territoire de la corrida correspond à celui que domina ce peuple. Le fait est qu’il avait un lien assez fort avec le culte de Mithra, qui s’est répercuté ensuite dans Mithra.jpgson ralliement à l’hérésie d’Arius puis au catharisme. On pourrait aussi dire que le combat contre les taureaux a seul subsisté parce que les autres bêtes sauvages étaient devenues trop difficiles à amener dans une arène. Les Wisigoths cependant devaient encore beaucoup au paganisme en général. Si au moins les combats entre gladiateurs sous leur sceptre ont été interdits, comme dans toute la chrétienté, alors qu’en terre catholique, le combat contre les bêtes a aussi été proscrit, il a pu subsister en territoire arien, parce qu’on n’y voulait pas rompre avec l’antiquité de façon radicale. La raison pour laquelle la pratique a disparu sous les Francs est justement sa soumission à un christianisme rigoureux, rationaliste, rejetant les jeux du cirque de façon globale.
     
    Ce qui m’a toujours laissé perplexe, en revanche, c’est l’idée que la corrida viendrait de l’Espagne préromaine, et de ses liens avec l’Orient; j’ai du mal à y croire. Il est néanmoins possible que le mithraïsme et l’arianisme des Wisigoths aient donné une vigueur nouvelle à ce qui n’était chez les Romains qu’un spectacle parmi d’autres.

  • L’âme de l’Union européenne

    drapeau-europeen1.jpgOn dit souvent que l’Union européenne n’est qu’une construction abstraite, un édifice vide d’âme. Pourtant certains ont dit que son drapeau renvoyait à la couronne d’étoiles de la Femme cosmique de l’Apocalypse, assimilée traditionnellement à la sainte Vierge: il s’agit bien d’une âme à laquelle peuvent se relier les individus, qui peut les embrasser et les tenir unies dans son sein! Elle me rappelle du reste Eliphas Lévi - l'abbé Constant -, qui assurait que l’image de la Vierge écrasant de son pied un serpent était un grand symbole pour l’avenir: l’humanité devait être unie dans l’amour, après avoir vaincu la haine. On songe également à Teilhard de Chardin, au point Oméga, dont la Vierge cosmique est un seuil intermédiaire...
     
    Et puis il y a l’hymne européen, dont la musique est de Beethoven, et dont le texte est de Schiller. Personne n’en connaît vraiment les paroles, en France. Elles sont en allemand et certes célèbrent la Joie, mais elles en font une étincelle divine, unissant tous les hommes dans une même fraternité, et descendue des hauteurs célestes, donnée au fond par le Père de l’univers qui trône au-dessus des étoiles! Est-il possible que pour les Allemands, qui saisissent ces paroles, l’Union européenne est une réalité pleine d’âme et d’humanité, tandis que les Français, auxquelles on ne les a pas traduites, n’y voient qu’un chant factice, destiné à enflammer artificiellement les cœurs?
     
    Il faut dire que l’agnosticisme qui domine les élites française les a certainement empêchées de révéler au peuple ce qu’il en était. Au fond, plus même que les technocrates européens, ce sont les technocrates français qui ont vidé l’Union européenne de son âme.
     
    Mais son origine est dans le romantisme, qui lui-même est né en Allemagne. Aujourd’hui, peut-être au Friedrich_schiller.jpggrand dam de certains, ce pays est le plus peuplé, le plus riche, le plus puissant de l’Europe. Et c’est dans la logique des choses, puisqu’il fut le plus dynamique sur le plan culturel dans les siècles précédents. Ce que représentaient autrefois Descartes, Racine et Corneille, peut être représenté à présent par Goethe, Schiller et Hegel. Les Latins ne doivent pas chercher à utiliser l’Union européenne pour restaurer l’Empire romain; il faut en réalité accepter l’évolution historique, et créer une grande et belle union qui unisse les Latins aux peuples germaniques. Il faut mettre fin au rapport de force entre les deux ensembles culturels: celui qui dans les faits est le plus nombreux et le plus riche, le plus puissant et le plus uni, doit bien servir de locomotive. Ce n’est pas un hasard si c’est chez Schiller et Beethoven qu’on trouvait les plus vibrants appels à la fraternité universelle, quand en France on continuait d’essayer de s’appuyer sur le souvenir de Louis XIV pour imposer un universalisme qui émanait du classicisme et qui, lui, était déjà vide d’âme, parce qu’il ne faisait qu’étendre des tentacules sans les nourrir de vie, il les prolongeait par la seule raison. Il y faut aussi du cœur, du sentiment. Et si l’Hymne à la Joie de Schiller et Beethoven a été choisi, même par les Français éclairés du temps, c’est parce qu’ils savaient que c’était là qu’on trouvait la plus subtile alliance de l’intelligence et du sentiment.

  • Monopole d’État au sein de l’Éducation

    saint-augustin.jpgOn ne se rend pas toujours compte à quel point le système actuel du monopole d’État dans l’Éducation, en France, pourtant si aimé des partis dits laïques, vient en réalité du vieux monopole de l’Église catholique. Sous l’Empire romain, l’enseignement était soumis aux principes du libéralisme: la lecture de saint Augustin l’apprend. Il disait vendre ses cours, était payé à la fin de chaque semestre par chaque étudiant individuellement - et plusieurs en profitaient pour s’esquiver au dernier moment. Le système d’un enseignement unitaire a été créé par le catholicisme, et le lien avec l’État s’est établi par l’imbrication des intérêts de l’Église dans celui-ci, qui lui assurait des revenus réguliers.
     
    La République, certes, a voulu briser l’espèce de dépendance qui était celle des princes depuis l’époque des royaumes germaniques en Gaule: soumis au Pape parce qu’ils tenaient de lui leur autorité sur des portions de l’ancien Empire romain, ils laissaient les prêtres enseigner à leur guise, leur confiant jusqu’à leurs enfants et se convertissant à leur tour au christianisme. Les Francs en particulier assimilaient intimement ce dernier à Rome, n’ayant pas connu celle-ci avant sa conversion. L’unité de l’Empire romain se faisait sous la bannière du Christ, dans leur esprit, et cela correspondait à la pensée qu’on avait à Rome au moment de leur arrivée en Gaule, comme le poète Prudence l’atteste dans ses vers: que tout le monde parlât latin plaisait à Dieu, parce qu’il aimait la paix et la concorde. Peu importe que les républicains n’avouent pas croire en Dieu: d’instinct, ils raisonnent de la même façon avec le français.
     
    Cela prouve du reste que, depuis l’époque de Clovis, de Charlemagne, une conscience nationale est née: le latin déformé qu’on parle sur le territoire qu’ils ont gouverné s’est organisé en langue cohérente et stable, et comme le catholicisme était lié au latin, l’esprit unitaire de la Rome chrétienne s’est exercé au profit de la philosophie rédigée en français, de Descartes à Sartre en paClovis&Clothilde1811.jpgssant par Voltaire et Rousseau. C’est de cette manière qu’apparaît une philosophie d’État remplaçant la religion royale de l’Ancien Régime. L’idée même de liberté s’applique essentiellement, en France, à la nation tout entière, comprise comme devant être libre du Pape, et non réellement à l’individu - ou de façon annexe et marginale, comme une tolérance. L'individualisme est d’ailleurs plutôt d’origine étrangère, en tout cas est plus développé dans le monde anglo-saxon, ou en Suisse, et est lié à l'influence des Anglais en particulier sur les philosophes français.
     
    Le réflexe des anciens Francs est au fond demeuré. Que la philosophie écrite en français s’appuie en principe sur la Rome païenne, qui était moins unitaire que la Rome chrétienne, ou sur l’ancienne Grèce, qui était une constellation de cités autonomes, importe peu: de la théorie à la pratique il y a un monde. L’antiquité classique se voit plutôt, de nouveau, en Suisse, ou dans les pays anglophones; la France reste fidèle, structurellement, à ce qu’a créé le catholicisme romain.

  • Merveilleux scientifique au sixième siècle

    Fortunat1moymax.jpgDans un poème, saint Venance Fortunat, qui vivait au sixième siècle, loua saint Félix, évêque de Nantes, d’avoir détourné un bras de la Loire de son cours grâce à un endiguement, et d’avoir ainsi renversé, par une loi nouvelle, l’ordre naturel, élevant une vallée, abaissant une montagne, faisant passer l’eau par-dessus les collines, permis aux chariots de passer là où voguaient des navires… Il ajoute même que si Homère vivait encore, ce n’est pas Achille et ses prodiges, qu’il chanterait, mais Félix et ses travaux!
     
    Cela m’a amusé, car à la grande époque du merveilleux scientifique, on prétendait souvent que les anciens poètes, s’ils revenaient, au lieu de chanter les fables et les miracles, ne manqueraient pas de célébrer la réalité du progrès scientifique de notre temps… Le plus plaisant est qu’on s’imaginait, en disant cela, qu’on entrait dans un moment de l’histoire inouï, comme si jamais on n’avait jusqu’alors songé à chanter les merveilleuses réalisations techniques de l’être humain!
     
    Cet endiguement effectué par Félix avait sans doute pour but d’accroître la partie cultivable des terres: il s’agissait de mieux nourrir la population. Doit-on en tirer que les chrétiens ont abandonné la mythologie pour la remplacer par un réalisme vantant les mérites des prêtres? On sait bien que, souvent, ils ont également évoqué les symboles de la Bible, ou la légende des saints martyrs, créant un merveilleux spécifique, cher à Chateaubriand et aux romantiques savoyards; l’éloge des réalisations humaines vient plutôt de l’ancienne Rome, du panégyrique des hommes publics qui rendaient d’insignes services au peuple. Le christianisme a ici surtout cherché à moraliser le genre, en mettant en avant le but; mais on ne peut pas nier que Venance Fortunat ait chanté avec force un ouvrage d’art, et le génie de son concepteur.
     
    La vraie différence avec la science-fiction, me semble-t-il, est que celle-ci ne se contente absolument pas de s’extasier devant les réalisations du pouvoir en place, ou des chevaliers d’industrie, comme on Ancienne_entrée_tunnel_ferroviaire_du_Mont-Cenis.JPGle fait en réalité depuis l’antiquité! La technologie a toujours enchanté les peuples, même dans les temps primitifs. Les Savoyards qui célébraient le tunnel du Fréjus au temps de Charles-Albert ne pensaient pas du tout créer un genre nouveau. La naïveté des amateurs d’avions et de machines en tout genre est à cet égard troublante. La science-fiction se porte vers l’avenir: elle fantasme des machines nouvelles, des réalisations possibles. Elle s’appuie sur l’imagination. Or, c’est quelque chose que ne faisaient pas les Romains, qui ne célébraient que le présent. Les Grecs, en général, projetaient leur imagination dans le passé, attribuant les prodiges techniques aux demi-dieux. Seuls les Juifs montraient une capacité à évoquer les miracles à venir de l’humanité sanctifiée par le messie: j’en ai parlé, ailleurs.
     
    À l’époque moderne, en France, on peut le dater des dernières pages de Quatrevingt-Treize, de Victor Hugo, ou de son poème Plein Ciel; Jules Verne, ensuite, en détaillera les visions.

  • Les jumeaux au Moyen Âge

    18thcenturyportraitoftwinswearingdevotionalcrossesgd4.jpgJ’ai évoqué il y a quelque temps la légende des chevaliers bardés de fer du temps du roi Arthur qui n’en est pas une, Tacite évoquant sous l’empereur Tibère un corps de guerriers celtes effectivement couverts de fer des pieds à la tête. Or, un autre mythe médiéval s’est récemment avéré moins mensonger que je ne l’aurais cru. On prétendait souvent, au Moyen Âge,  que quand une femme accouchait de jumeaux, c’est qu’ils avaient deux pères différents. J’ai vu dans un cours un professeur de la Sorbonne railler à cet égard la crédulité ancienne, la taxant implicitement de misogynie. Et sans doute, elle apparaît comme absurde. Mais récemment, une dame de Pologne, ayant eu des jumeaux, et voulant prouver à un homme qu’ils étaient de lui, s’est entendue dire qu’ils étaient de deux pères différents! Les analyses génétiques étaient formelles...
     
    Il s’agissait, naturellement, de faux jumeaux.
     
    Pour le coup, néanmoins, Tacite ne peut pas être mis en cause, car il évoque, dans ses Histoires, des jumeaux nés à Rome, et il raconte qu’ils sont regardés comme un prodige, une grâce céleste, une 12_castor_and_pollux_elli_crocker.jpegmarque d’excellence, pour les parents! Souvenir de Castor et Pollux, peut-être. Mais pour le Moyen Âge le caractère prodigieux du fait naturel était moins important que ses implications morales, et Castor et Pollux, justement, n’avaient pas le même père: Castor était né de Tyndare, roi de Sparte, Pollux de Zeus, quoiqu’ils eussent la même mère et fussent nés au même moment. La légende a pu rester dans l’inconscient chrétien: les amours de Zeus étaient au mieux regardées comme un mensonge, au pire assimilées aux amours illicites des démons, des mauvais esprits, des anges déchus, et ce qui apparaissait comme prodige dans l’antiquité devenait la manifestation d’une faute, d’un péché, au moins d’intention, chez la femme et chez l’homme. Merlin l’enchanteur, à l’origine, était le fils d’un être divin de l’ancienne religion bretonne pouvant, comme Jupiter, se changer en oiseau, et d’une mortelle; dans les romans médiévaux, il était devenu le fils du diable: sa mère, vierge, était considérée comme ayant, par ses désirs illicites, invoqué un incube.
     
    Bref, il demeure quand même possible scientifiquement que des jumeaux n’aient pas le même père: les faits l’ont démontré.

  • Qui a peur du saint Suaire? demande Brice Perrier

    9782916546834.jpgJ’ai lu récemment un livre de Brice Perrier, Qui a peur du saint Suaire? (éd. Florent Massot, 2011), qu'il m'a obligeamment donné, et qui est consacré au linceul de Turin, relique, objet de culte. Comme on sait, il est lié à la Savoie; il a été exposé à Chambéry, avant de suivre le duc dans la capitale du Piémont.
     
    L'impresion de Brice Perrier, en écoutant les diverses personnes impliquées dans la recherche sur ce tissu, est qu'il n’a pas été assez étudié, que les datations en particulier qui ont placé sa création au treizième ou quatorzième siècle ne sont pas fiables, qu’il faut recommencer. Le principal argument qu’il donne est que seul un bout du suaire a été traité, et qu’il pouvait faire partie d’une restauration. Il ajoute l'hypothèse d'un cousin qui, dit-il, l'a poussé à s'intéresser à l'objet: une décharge de particules aurait rajeuni le lin! Cela fausserait les datations. Même si ce cousin en nie la possibilité, Brice Perrier évoque un éventuel lien, à la fin du livre, avec la résurrection.
     
    Cela me rappelle la science-fiction, et j’ai le sentiment que l'auteur cherche, inconsciemment, à remplacer les miracles du vieux catholicisme par une science futuriste reposant sur les propriétés inconnues de la matière...
     
    Il affirme qu’il est invraisemblable qu’un éclair ait touché le corps de Jésus dans son tombeau; c’était pourtant l’opinion de Rudolf Steiner. Je ne pense de toute façon pas que cela puisse rajeunir le lin...
     
    François de Sales évoquait encore autre chose: les visions que François d’Assise eut du Crucifié, créées dans l’espace céleste, dans l’air lumineux d’en haut, par les anges. Or, le Suaire fut dès le départ lié aux Franciscains, extrêmement puissants à Chambéry; et c’est un pape franciscain qui en a consacré le culte, au seizième siècle. L’Église a d’ailleurs dit l’image non créée d’une main d’homme
     
    photos-spirites-02 (1).jpgCela me rappelle les idées de H. P. Blavatsky sur le spiritisme: les médiums eux-mêmes créaient les phénomènes étranges qui se manifestaient au cours des séances, leur volonté en réalité s’imprimant dans l’air ambiant au-delà de leurs membres; les images que les participants croyaient voir émanaient de ces médiums: elles matérialisaient ce qu’ils avaient à l’intérieur d’eux-mêmes. Le problème en effet de ce Suaire est que, s’il est un faux, on ne sait pas du tout comment on aurait pu fabriquer une telle image. Les expériences effectuées à cet égard sont peu convaincantes. Peut-être bien qu’elle a été créée par des propriétés inconnues de la nature humaine: des forces psychiques qu’on méconnaît. Est-ce que des volontés puissantes concentrées sur une matière peuvent lui imprimer une forme spécifique? Beaucoup l’ont pensé. Or les Franciscains étaient d’ardents mystiques, à l’origine.
     
    Si la science se penche sur cet objet en particulier, en tout cas, ce n’est pas tant à cause de ses applications possibles en médecine ou en physique que parce qu’il reste nimbé de mystère.

  • Saint Ambroise et les divers noms des dieux

    st_amb13.jpgL’évêque de Milan saint Ambroise écrivit un jour une lettre à l’empereur romain Valentinien II pour répondre au rapport d’un sénateur païen demandant le rétablissement de l’autel de la Victoire à l’entrée du Sénat. Ce distingué orateur nommé Symmaque affirmait nécessaire de conserver la religion traditionnelle. Saint Ambroise s’interroge: pourquoi en ce cas a-t-on accueilli à Rome tant de dieux étrangers? Il dit: Quam Coelestem Afri, Mithram Persae, plerique Venerem colunt, pro diuersitate nominis, non pro numinis uarietate. (Celle que les Africains adorent comme Céleste, les Perses comme Mithra, la plupart l’adorent comme étant Vénus par la diversité des noms, non des divinités.) Il admettait qu’il s’agissait à chaque fois de la même divinité; il ne servait donc à rien d’adopter des noms étrangers: si on l’a fait, c’est bien parce qu’on n’était pas si attaché que cela au caractère national des dieux.
     
    Cette phrase est remarquable en ce qu’elle restitue, chez un Père de l’Église, la pensée antique sur les dieux, et contredit radicalement Jean-Jacques Rousseau prétendant que les divinités étaient en réalité différentes selon les peuples, quoi qu’on ait pensé autrefois. Or, cette opinion s’est répandue et imposée dans la conscience moderne. L’idée que les dieux ne sont que des constructions du génie national n’appartient pourtant ni au paganisme, ni au christianisme, mais au seul matérialisme. 
     
    Vénus était considérée comme une force objective, indiquée dans l’espace par son astre, et douée d’une 341px-Winged_genius_Boscoreale_Louvre_P23.jpgvolonté propre. Elle embrassait l’humanité entière, qui se contentait de la reconnaître sous divers noms, et en lui attribuant une forme extérieure différente. Mais en aucun cas elle n’était regardée comme une simple projection psychique vide, émanée de la collectivité. Même les chrétiens l’assimilaient à un démon particulier. Ils ne disaient pas que la déesse n’existait pas, mais qu’elle n’avait rien de saint, ou d’angélique, et qu’elle était soit le souvenir d’une reine antique, soit un ange déchu. Et on disait que sur son trône laissé vacant la Vierge sainte s’était assise, qu’elle avait restitué la dignité du trône en question! Elle était la vérité de ce qu’on avait cru adorer. C’est je crois la vraie origine des cultes païens qu’on dit repris tels quels par le christianisme: on ne comprend pas, en général, que les chrétiens aussi admettaient fréquemment l’existence des entités spirituelles du paganisme; leur problème était essentiellement la couleur morale qu’on leur donnait.
     
    Cela dit, le poète chrétien Prudence, qui vécut peu de temps après saint Ambroise, doutait que le génie de Rome existât; mais il ajoutait que s’il existait, assurément, il s’était lui aussi converti au christianisme! Ou qu’il se réjouissait que les Romains l’eussent fait. C’est la logique qui prévalait. Le peuple des génies lui aussi pouvait être adorateur du Christ.
     
    Ils devenaient alors les anges, dont Jacques de Voragine, dans son histoire de Gênes, écrit qu’ils protégeaient les cités.

  • Drames du vingtième siècle

    angkar.jpgJ’ai évoqué dans un précédent article le problème de l’irrespect de certains à l’égard des souffrances liées à l’Holocauste, aux crimes de masse d’Adolf Hitler et de son administration - étendue par ses victoires militaires à des pays tels que la France. J’ai dit que pour moi on parlait souvent mal de cela, parce qu’on essayait d’imposer une idée sans toucher, sans faire vivre les choses de l’intérieur.
     
    Mais à mon avis, le partage de la souffrance humaine nécessite qu’on évoque également les autres grands crimes de masse du vingtième siècle. Cela donne de ce dernier une image globale. J’ai été profondément ému, étant jeune, par ceux des Khmers Rouges, après avoir notamment vu le film La Déchirure (The Killing Fields), de Roland Joffé. Il y a deux ans, quand je suis allé au Cambodge, j’ai de nouveau été bouleversé, en voyant les maisons détruites, en pensant à la guerre, aux ravages. Je n’ai pas de lien ancestral avec le Cambodge; mais le lien corporel ne fait pas tout: peut-être que dans une autre vie j’étais moi-même khmer?
     
    Or, à ce sujet, je dirai ceci. D’abord, le Cambodge ne se résume pas à ces morts par millions: il y a d’autres choses en son sein, qu’il faut savoir voir aussi. Ensuite, les Khmers Rouges, contrairement à ce qu’on croit souvent, n’ont pas seulement eu des motivations idéologiques abstraites: ils étaient persuadés que le peuple khmer ancestral vivait ou avait vécu de façon naturellement conforme aux 450px-Stalin_statue.jpgprincipes du socialisme. Ils ont donc développé des pensées nationalistes, et même racialistes. Les Chinois, en Asie, passent pour être très doués pour le commerce, et Marx avait assimilé le commerce à une activité d’accapareur; on pourchassait donc les gens qui avaient une physionomie réputée chinoise, le modèle idéal du Khmer étant perçu au travers des vieilles représentations d’Angkor.
     
    Staline lui-même n’a-t-il pas dit que seuls les Russes étaient d’authentiques communistes par nature, les autres devant par conséquent leur être soumis? Or, le partage de la souffrance humaine peut aussi s’appuyer sur les crimes de masse qu’il a pu commettre: on se souvient par exemple de ce qu’il a fait subir aux Ukrainiens parce qu’il les assimilait à une classe de petits producteurs agricoles égoïstes et dénués du sens du partage qui caractérisait les Russes à ses yeux.
     
    Je crois qu’il faut diversifier les sujets de commémoration, afin d’avoir une vision globale de l’être humain, et éviter de donner l’impression qu’on se fixe sur telle ou telle partie. Les politiques, du reste, devraient rester en retrait, et laisser les historiens ou les associations effectuer ce travail ouvert à tous.
     
    Il est important que cela émane de gens qui se sentent réellement touchés; sinon, la fibre humaine reste silencieuse.

  • Les armures des chevaliers d’Arthur (Tacite)

    excalibur.jpgJ’ai longtemps cru que les armures qu’on attribuait au roi Arthur et à ses chevaliers, dans la littérature médiévale ou le cinéma, étaient anachroniques, Arthur étant censé avoir vécu vers le cinquième siècle après Jésus-Christ; je croyais qu’alors les Celtes étaient des barbares qui se battaient à moitié nus. Or, j’ai lu récemment, chez Tacite, l’historien romain, que les Gaulois, au combat, avaient réellement un corps de spadassins qui se recouvraient entièrement de fer, ce qui empêchait les Romains de les blesser du glaive ou du javelot: ils durent employer des haches et des cognées, lors d’une révolte des Éduens qu’ils s’efforcèrent de mater, et qui était partie d’Autun.
     
    On se laisse aisément persuader que les images traditionnelles sont mythologiques, et puis un jour on lit un historien antique et on découvre qu’elles sont on ne peut plus vraies: les Celtes, contrairement aux Romains, combattaient bien entièrement revêtus de fer! Le culte du fer est propre aux Gaulois et aux Bretons, et que la révolution industrielle soit née chez les peuples occidentaux a peut-être un rapport. Les armures animées qu’on 2498592-avengers_image_iron_man.jpgvoit dans la science-fiction, qu’Iron Man porte sur lui, sont sans doute une résurgence de figures des anciens Celtes, un souvenir archétypal propre à l’Occident. Des dieux, peut-être, en portaient de semblables, dans la mythologie de l’Ouest, et le progrès technique qui s’efforce de les matérialiser serait sous l’emprise - quoique de façon inconsciente, cachée - de traditions religieuses antiques. On ne s’en apercevrait pas parce qu’elles sont mal connues; mais cela semble plausible: la science-fiction au fond serait le retour inattendu de l’ancienne mythologie des Celtes, et c’est pourquoi on la trouve surtout chez les Anglo-Américains et les Français!
     
    D’ailleurs, pour le confirmer, il ne faut que lire la littérature médiévale d’inspiration bretonne: s’y meuvent de véritables robots, automates de fer que combattent les chevaliers d’Arthur et que des sortes de démons ont créés, ou alors des sorciers. Le Lancelot en prose, en particulier, en est rempli.
    Le passé est souvent plus merveilleux qu’on ne croit.