27/05/2014

Monopole d’État au sein de l’Éducation

saint-augustin.jpgOn ne se rend pas toujours compte à quel point le système actuel du monopole d’État dans l’Éducation, en France, pourtant si aimé des partis dits laïques, vient en réalité du vieux monopole de l’Église catholique. Sous l’Empire romain, l’enseignement était soumis aux principes du libéralisme: la lecture de saint Augustin l’apprend. Il disait vendre ses cours, était payé à la fin de chaque semestre par chaque étudiant individuellement - et plusieurs en profitaient pour s’esquiver au dernier moment. Le système d’un enseignement unitaire a été créé par le catholicisme, et le lien avec l’État s’est établi par l’imbrication des intérêts de l’Église dans celui-ci, qui lui assurait des revenus réguliers.
 
La République, certes, a voulu briser l’espèce de dépendance qui était celle des princes depuis l’époque des royaumes germaniques en Gaule: soumis au Pape parce qu’ils tenaient de lui leur autorité sur des portions de l’ancien Empire romain, ils laissaient les prêtres enseigner à leur guise, leur confiant jusqu’à leurs enfants et se convertissant à leur tour au christianisme. Les Francs en particulier assimilaient intimement ce dernier à Rome, n’ayant pas connu celle-ci avant sa conversion. L’unité de l’Empire romain se faisait sous la bannière du Christ, dans leur esprit, et cela correspondait à la pensée qu’on avait à Rome au moment de leur arrivée en Gaule, comme le poète Prudence l’atteste dans ses vers: que tout le monde parlât latin plaisait à Dieu, parce qu’il aimait la paix et la concorde. Peu importe que les républicains n’avouent pas croire en Dieu: d’instinct, ils raisonnent de la même façon avec le français.
 
Cela prouve du reste que, depuis l’époque de Clovis, de Charlemagne, une conscience nationale est née: le latin déformé qu’on parle sur le territoire qu’ils ont gouverné s’est organisé en langue cohérente et stable, et comme le catholicisme était lié au latin, l’esprit unitaire de la Rome chrétienne s’est exercé au profit de la philosophie rédigée en français, de Descartes à Sartre en paClovis&Clothilde1811.jpgssant par Voltaire et Rousseau. C’est de cette manière qu’apparaît une philosophie d’État remplaçant la religion royale de l’Ancien Régime. L’idée même de liberté s’applique essentiellement, en France, à la nation tout entière, comprise comme devant être libre du Pape, et non réellement à l’individu - ou de façon annexe et marginale, comme une tolérance. L'individualisme est d’ailleurs plutôt d’origine étrangère, en tout cas est plus développé dans le monde anglo-saxon, ou en Suisse, et est lié à l'influence des Anglais en particulier sur les philosophes français.
 
Le réflexe des anciens Francs est au fond demeuré. Que la philosophie écrite en français s’appuie en principe sur la Rome païenne, qui était moins unitaire que la Rome chrétienne, ou sur l’ancienne Grèce, qui était une constellation de cités autonomes, importe peu: de la théorie à la pratique il y a un monde. L’antiquité classique se voit plutôt, de nouveau, en Suisse, ou dans les pays anglophones; la France reste fidèle, structurellement, à ce qu’a créé le catholicisme romain.

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14/04/2014

Merveilleux scientifique au sixième siècle

Fortunat1moymax.jpgDans un poème, saint Venance Fortunat, qui vivait au sixième siècle, loua saint Félix, évêque de Nantes, d’avoir détourné un bras de la Loire de son cours grâce à un endiguement, et d’avoir ainsi renversé, par une loi nouvelle, l’ordre naturel, élevant une vallée, abaissant une montagne, faisant passer l’eau par-dessus les collines, permis aux chariots de passer là où voguaient des navires… Il ajoute même que si Homère vivait encore, ce n’est pas Achille et ses prodiges, qu’il chanterait, mais Félix et ses travaux!
 
Cela m’a amusé, car à la grande époque du merveilleux scientifique, on prétendait souvent que les anciens poètes, s’ils revenaient, au lieu de chanter les fables et les miracles, ne manqueraient pas de célébrer la réalité du progrès scientifique de notre temps… Le plus plaisant est qu’on s’imaginait, en disant cela, qu’on entrait dans un moment de l’histoire inouï, comme si jamais on n’avait jusqu’alors songé à chanter les merveilleuses réalisations techniques de l’être humain!
 
Cet endiguement effectué par Félix avait sans doute pour but d’accroître la partie cultivable des terres: il s’agissait de mieux nourrir la population. Doit-on en tirer que les chrétiens ont abandonné la mythologie pour la remplacer par un réalisme vantant les mérites des prêtres? On sait bien que, souvent, ils ont également évoqué les symboles de la Bible, ou la légende des saints martyrs, créant un merveilleux spécifique, cher à Chateaubriand et aux romantiques savoyards; l’éloge des réalisations humaines vient plutôt de l’ancienne Rome, du panégyrique des hommes publics qui rendaient d’insignes services au peuple. Le christianisme a ici surtout cherché à moraliser le genre, en mettant en avant le but; mais on ne peut pas nier que Venance Fortunat ait chanté avec force un ouvrage d’art, et le génie de son concepteur.
 
La vraie différence avec la science-fiction, me semble-t-il, est que celle-ci ne se contente absolument pas de s’extasier devant les réalisations du pouvoir en place, ou des chevaliers d’industrie, comme on Ancienne_entrée_tunnel_ferroviaire_du_Mont-Cenis.JPGle fait en réalité depuis l’antiquité! La technologie a toujours enchanté les peuples, même dans les temps primitifs. Les Savoyards qui célébraient le tunnel du Fréjus au temps de Charles-Albert ne pensaient pas du tout créer un genre nouveau. La naïveté des amateurs d’avions et de machines en tout genre est à cet égard troublante. La science-fiction se porte vers l’avenir: elle fantasme des machines nouvelles, des réalisations possibles. Elle s’appuie sur l’imagination. Or, c’est quelque chose que ne faisaient pas les Romains, qui ne célébraient que le présent. Les Grecs, en général, projetaient leur imagination dans le passé, attribuant les prodiges techniques aux demi-dieux. Seuls les Juifs montraient une capacité à évoquer les miracles à venir de l’humanité sanctifiée par le messie: j’en ai parlé, ailleurs.
 
À l’époque moderne, en France, on peut le dater des dernières pages de Quatrevingt-Treize, de Victor Hugo, ou de son poème Plein Ciel; Jules Verne, ensuite, en détaillera les visions.

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10/04/2014

Les jumeaux au Moyen Âge

18thcenturyportraitoftwinswearingdevotionalcrossesgd4.jpgJ’ai évoqué il y a quelque temps la légende des chevaliers bardés de fer du temps du roi Arthur qui n’en est pas une, Tacite évoquant sous l’empereur Tibère un corps de guerriers celtes effectivement couverts de fer des pieds à la tête. Or, un autre mythe médiéval s’est récemment avéré moins mensonger que je ne l’aurais cru. On prétendait souvent, au Moyen Âge,  que quand une femme accouchait de jumeaux, c’est qu’ils avaient deux pères différents. J’ai vu dans un cours un professeur de la Sorbonne railler à cet égard la crédulité ancienne, la taxant implicitement de misogynie. Et sans doute, elle apparaît comme absurde. Mais récemment, une dame de Pologne, ayant eu des jumeaux, et voulant prouver à un homme qu’ils étaient de lui, s’est entendue dire qu’ils étaient de deux pères différents! Les analyses génétiques étaient formelles...
 
Il s’agissait, naturellement, de faux jumeaux.
 
Pour le coup, néanmoins, Tacite ne peut pas être mis en cause, car il évoque, dans ses Histoires, des jumeaux nés à Rome, et il raconte qu’ils sont regardés comme un prodige, une grâce céleste, une 12_castor_and_pollux_elli_crocker.jpegmarque d’excellence, pour les parents! Souvenir de Castor et Pollux, peut-être. Mais pour le Moyen Âge le caractère prodigieux du fait naturel était moins important que ses implications morales, et Castor et Pollux, justement, n’avaient pas le même père: Castor était né de Tyndare, roi de Sparte, Pollux de Zeus, quoiqu’ils eussent la même mère et fussent nés au même moment. La légende a pu rester dans l’inconscient chrétien: les amours de Zeus étaient au mieux regardées comme un mensonge, au pire assimilées aux amours illicites des démons, des mauvais esprits, des anges déchus, et ce qui apparaissait comme prodige dans l’antiquité devenait la manifestation d’une faute, d’un péché, au moins d’intention, chez la femme et chez l’homme. Merlin l’enchanteur, à l’origine, était le fils d’un être divin de l’ancienne religion bretonne pouvant, comme Jupiter, se changer en oiseau, et d’une mortelle; dans les romans médiévaux, il était devenu le fils du diable: sa mère, vierge, était considérée comme ayant, par ses désirs illicites, invoqué un incube.
 
Bref, il demeure quand même possible scientifiquement que des jumeaux n’aient pas le même père: les faits l’ont démontré.

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12/03/2014

Qui a peur du saint Suaire? demande Brice Perrier

9782916546834.jpgJ’ai lu récemment un livre de Brice Perrier, Qui a peur du saint Suaire? (éd. Florent Massot, 2011), qu'il m'a obligeamment donné, et qui est consacré au linceul de Turin, relique, objet de culte. Comme on sait, il est lié à la Savoie; il a été exposé à Chambéry, avant de suivre le duc dans la capitale du Piémont.
 
L'impresion de Brice Perrier, en écoutant les diverses personnes impliquées dans la recherche sur ce tissu, est qu'il n’a pas été assez étudié, que les datations en particulier qui ont placé sa création au treizième ou quatorzième siècle ne sont pas fiables, qu’il faut recommencer. Le principal argument qu’il donne est que seul un bout du suaire a été traité, et qu’il pouvait faire partie d’une restauration. Il ajoute l'hypothèse d'un cousin qui, dit-il, l'a poussé à s'intéresser à l'objet: une décharge de particules aurait rajeuni le lin! Cela fausserait les datations. Même si ce cousin en nie la possibilité, Brice Perrier évoque un éventuel lien, à la fin du livre, avec la résurrection.
 
Cela me rappelle la science-fiction, et j’ai le sentiment que l'auteur cherche, inconsciemment, à remplacer les miracles du vieux catholicisme par une science futuriste reposant sur les propriétés inconnues de la matière...
 
Il affirme qu’il est invraisemblable qu’un éclair ait touché le corps de Jésus dans son tombeau; c’était pourtant l’opinion de Rudolf Steiner. Je ne pense de toute façon pas que cela puisse rajeunir le lin...
 
François de Sales évoquait encore autre chose: les visions que François d’Assise eut du Crucifié, créées dans l’espace céleste, dans l’air lumineux d’en haut, par les anges. Or, le Suaire fut dès le départ lié aux Franciscains, extrêmement puissants à Chambéry; et c’est un pape franciscain qui en a consacré le culte, au seizième siècle. L’Église a d’ailleurs dit l’image non créée d’une main d’homme
 
photos-spirites-02 (1).jpgCela me rappelle les idées de H. P. Blavatsky sur le spiritisme: les médiums eux-mêmes créaient les phénomènes étranges qui se manifestaient au cours des séances, leur volonté en réalité s’imprimant dans l’air ambiant au-delà de leurs membres; les images que les participants croyaient voir émanaient de ces médiums: elles matérialisaient ce qu’ils avaient à l’intérieur d’eux-mêmes. Le problème en effet de ce Suaire est que, s’il est un faux, on ne sait pas du tout comment on aurait pu fabriquer une telle image. Les expériences effectuées à cet égard sont peu convaincantes. Peut-être bien qu’elle a été créée par des propriétés inconnues de la nature humaine: des forces psychiques qu’on méconnaît. Est-ce que des volontés puissantes concentrées sur une matière peuvent lui imprimer une forme spécifique? Beaucoup l’ont pensé. Or les Franciscains étaient d’ardents mystiques, à l’origine.
 
Si la science se penche sur cet objet en particulier, en tout cas, ce n’est pas tant à cause de ses applications possibles en médecine ou en physique que parce qu’il reste nimbé de mystère.

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27/02/2014

Saint Ambroise et les divers noms des dieux

st_amb13.jpgL’évêque de Milan saint Ambroise écrivit un jour une lettre à l’empereur romain Valentinien II pour répondre au rapport d’un sénateur païen demandant le rétablissement de l’autel de la Victoire à l’entrée du Sénat. Ce distingué orateur nommé Symmaque affirmait nécessaire de conserver la religion traditionnelle. Saint Ambroise s’interroge: pourquoi en ce cas a-t-on accueilli à Rome tant de dieux étrangers? Il dit: Quam Coelestem Afri, Mithram Persae, plerique Venerem colunt, pro diuersitate nominis, non pro numinis uarietate. (Celle que les Africains adorent comme Céleste, les Perses comme Mithra, la plupart l’adorent comme étant Vénus par la diversité des noms, non des divinités.) Il admettait qu’il s’agissait à chaque fois de la même divinité; il ne servait donc à rien d’adopter des noms étrangers: si on l’a fait, c’est bien parce qu’on n’était pas si attaché que cela au caractère national des dieux.
 
Cette phrase est remarquable en ce qu’elle restitue, chez un Père de l’Église, la pensée antique sur les dieux, et contredit radicalement Jean-Jacques Rousseau prétendant que les divinités étaient en réalité différentes selon les peuples, quoi qu’on ait pensé autrefois. Or, cette opinion s’est répandue et imposée dans la conscience moderne. L’idée que les dieux ne sont que des constructions du génie national n’appartient pourtant ni au paganisme, ni au christianisme, mais au seul matérialisme. 
 
Vénus était considérée comme une force objective, indiquée dans l’espace par son astre, et douée d’une 341px-Winged_genius_Boscoreale_Louvre_P23.jpgvolonté propre. Elle embrassait l’humanité entière, qui se contentait de la reconnaître sous divers noms, et en lui attribuant une forme extérieure différente. Mais en aucun cas elle n’était regardée comme une simple projection psychique vide, émanée de la collectivité. Même les chrétiens l’assimilaient à un démon particulier. Ils ne disaient pas que la déesse n’existait pas, mais qu’elle n’avait rien de saint, ou d’angélique, et qu’elle était soit le souvenir d’une reine antique, soit un ange déchu. Et on disait que sur son trône laissé vacant la Vierge sainte s’était assise, qu’elle avait restitué la dignité du trône en question! Elle était la vérité de ce qu’on avait cru adorer. C’est je crois la vraie origine des cultes païens qu’on dit repris tels quels par le christianisme: on ne comprend pas, en général, que les chrétiens aussi admettaient fréquemment l’existence des entités spirituelles du paganisme; leur problème était essentiellement la couleur morale qu’on leur donnait.
 
Cela dit, le poète chrétien Prudence, qui vécut peu de temps après saint Ambroise, doutait que le génie de Rome existât; mais il ajoutait que s’il existait, assurément, il s’était lui aussi converti au christianisme! Ou qu’il se réjouissait que les Romains l’eussent fait. C’est la logique qui prévalait. Le peuple des génies lui aussi pouvait être adorateur du Christ.
 
Ils devenaient alors les anges, dont Jacques de Voragine, dans son histoire de Gênes, écrit qu’ils protégeaient les cités.

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03/02/2014

Drames du vingtième siècle

angkar.jpgJ’ai évoqué dans un précédent article le problème de l’irrespect de certains à l’égard des souffrances liées à l’Holocauste, aux crimes de masse d’Adolf Hitler et de son administration - étendue par ses victoires militaires à des pays tels que la France. J’ai dit que pour moi on parlait souvent mal de cela, parce qu’on essayait d’imposer une idée sans toucher, sans faire vivre les choses de l’intérieur.
 
Mais à mon avis, le partage de la souffrance humaine nécessite qu’on évoque également les autres grands crimes de masse du vingtième siècle. Cela donne de ce dernier une image globale. J’ai été profondément ému, étant jeune, par ceux des Khmers Rouges, après avoir notamment vu le film La Déchirure (The Killing Fields), de Roland Joffé. Il y a deux ans, quand je suis allé au Cambodge, j’ai de nouveau été bouleversé, en voyant les maisons détruites, en pensant à la guerre, aux ravages. Je n’ai pas de lien ancestral avec le Cambodge; mais le lien corporel ne fait pas tout: peut-être que dans une autre vie j’étais moi-même khmer?
 
Or, à ce sujet, je dirai ceci. D’abord, le Cambodge ne se résume pas à ces morts par millions: il y a d’autres choses en son sein, qu’il faut savoir voir aussi. Ensuite, les Khmers Rouges, contrairement à ce qu’on croit souvent, n’ont pas seulement eu des motivations idéologiques abstraites: ils étaient persuadés que le peuple khmer ancestral vivait ou avait vécu de façon naturellement conforme aux 450px-Stalin_statue.jpgprincipes du socialisme. Ils ont donc développé des pensées nationalistes, et même racialistes. Les Chinois, en Asie, passent pour être très doués pour le commerce, et Marx avait assimilé le commerce à une activité d’accapareur; on pourchassait donc les gens qui avaient une physionomie réputée chinoise, le modèle idéal du Khmer étant perçu au travers des vieilles représentations d’Angkor.
 
Staline lui-même n’a-t-il pas dit que seuls les Russes étaient d’authentiques communistes par nature, les autres devant par conséquent leur être soumis? Or, le partage de la souffrance humaine peut aussi s’appuyer sur les crimes de masse qu’il a pu commettre: on se souvient par exemple de ce qu’il a fait subir aux Ukrainiens parce qu’il les assimilait à une classe de petits producteurs agricoles égoïstes et dénués du sens du partage qui caractérisait les Russes à ses yeux.
 
Je crois qu’il faut diversifier les sujets de commémoration, afin d’avoir une vision globale de l’être humain, et éviter de donner l’impression qu’on se fixe sur telle ou telle partie. Les politiques, du reste, devraient rester en retrait, et laisser les historiens ou les associations effectuer ce travail ouvert à tous.
 
Il est important que cela émane de gens qui se sentent réellement touchés; sinon, la fibre humaine reste silencieuse.

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21/10/2013

Les armures des chevaliers d’Arthur (Tacite)

excalibur.jpgJ’ai longtemps cru que les armures qu’on attribuait au roi Arthur et à ses chevaliers, dans la littérature médiévale ou le cinéma, étaient anachroniques, Arthur étant censé avoir vécu vers le cinquième siècle après Jésus-Christ; je croyais qu’alors les Celtes étaient des barbares qui se battaient à moitié nus. Or, j’ai lu récemment, chez Tacite, l’historien romain, que les Gaulois, au combat, avaient réellement un corps de spadassins qui se recouvraient entièrement de fer, ce qui empêchait les Romains de les blesser du glaive ou du javelot: ils durent employer des haches et des cognées, lors d’une révolte des Éduens qu’ils s’efforcèrent de mater, et qui était partie d’Autun.
 
On se laisse aisément persuader que les images traditionnelles sont mythologiques, et puis un jour on lit un historien antique et on découvre qu’elles sont on ne peut plus vraies: les Celtes, contrairement aux Romains, combattaient bien entièrement revêtus de fer! Le culte du fer est propre aux Gaulois et aux Bretons, et que la révolution industrielle soit née chez les peuples occidentaux a peut-être un rapport. Les armures animées qu’on 2498592-avengers_image_iron_man.jpgvoit dans la science-fiction, qu’Iron Man porte sur lui, sont sans doute une résurgence de figures des anciens Celtes, un souvenir archétypal propre à l’Occident. Des dieux, peut-être, en portaient de semblables, dans la mythologie de l’Ouest, et le progrès technique qui s’efforce de les matérialiser serait sous l’emprise - quoique de façon inconsciente, cachée - de traditions religieuses antiques. On ne s’en apercevrait pas parce qu’elles sont mal connues; mais cela semble plausible: la science-fiction au fond serait le retour inattendu de l’ancienne mythologie des Celtes, et c’est pourquoi on la trouve surtout chez les Anglo-Américains et les Français!
 
D’ailleurs, pour le confirmer, il ne faut que lire la littérature médiévale d’inspiration bretonne: s’y meuvent de véritables robots, automates de fer que combattent les chevaliers d’Arthur et que des sortes de démons ont créés, ou alors des sorciers. Le Lancelot en prose, en particulier, en est rempli.
Le passé est souvent plus merveilleux qu’on ne croit.

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02/08/2013

Lorànt Deutsch et la République

deutsch.jpgOn se souvient qu’il y a quelque temps, l’acteur Lorànt Deutsch, se lançant dans l’écriture historique, publia des livres ingénieux, sur Paris et son passé, en partant du nom des stations de métro: démarche éminemment pédagogique, que n’eût pas désavouée Pestalozzi, puisqu’il disait qu’il fallait partir de l’expérience concrète des élèves lorsqu’on cherchait à développer la connaissance historique. En France, le faire à Paris est assez facile, puisque la ville est assez sacralisée pour que les programmes nationaux soient centrés sur elle et ce qui s’y est accompli. Le régionalisme étant généralement combattu, il n’est même réellement permis d’appliquer les principes de Pestalozzi que dans la capitale!
 
Le maire de Paris Bertrand Delanoë, qui est un brave homme, et trouvant probablement bonne la démarche de Lorànt Deutsch, a commandé un certain nombre d’exemplaires destinés à être distribués dans les écoles ou les collèges, et soudain, les élus communistes de la ville ont protesté, parce que l’auteur n’avait pas, disaient-ils, un point de vue républicain sur l’histoire. Comme si la République n’était pas la garantie de liberté de conscience, pour les historiens et les autres - la garantie que sur les Triomphe_de_la_République.jpgfaits on peut après tout penser ce qu’on veut, que le mystère des causes, notamment, est suffisant pour que l’âme les appréhende librement. Non: pour quelques-uns, la République n’est pas un Etat de droit protégeant la culture de l’ingérence du politique, mais une ligne idéologique imposée à la culture en général et à l’histoire en particulier!
 
Cela dit, il s’agissait peut-être seulement de dénoncer l’Union de la Gauche au Conseil municipal de Paris, en trouvant le libéralisme de Bertrand Delanoë impropre aux idées républicaines, que les communistes pensent représenter idéalement. Il ne me paraît cependant pas très correct d’avoir publiquement accusé Lorànt Deutsch d’être l’ennemi de la République.
 
À mes yeux, il faut dépasser les vieux antagonismes et admettre que, comme le disait le révolutionnaire savoyard Doppet - qui défendait les religions populaires contre les excès de l’armée républicaine -, la République est la liberté pour tous, et non une ligne idéologique prédéfinie.
 
Mais il y en a qui auront toujours besoin qu’on leur donne des vérités claires et simples sur les choses, que le vide effraie.

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14/06/2013

Prudence et le centralisme chrétien

Aurelius_Prudentius_Clemens_03.jpgJ’ai lu, du poète latin Prudence, qui vivait au début du cinquième siècle, un traité théologique en vers intitulé Contre Symmaque: il s’en prend à un des derniers grands représentants de l’ancienne religion, qui avait demandé que celle-ci fût rétablie dans plusieurs anciennes prérogatives. Or, on y trouve l’essence de la pensée catholique traditionnelle, qui voyait dans le christianisme le prolongement de la romanité elle-même. Prudence est persuadé que le Christ vient couronner l’Empire romain et qu’il le préfère infiniment aux Barbares, en particulier les Germains. Il est très nationaliste!
 
Il fait l’éloge de l’empereur Honorius qui avait eu récemment le mérite d’envoyer son beau-père Stilicon combattre les Goths d’Alaric et de les avoir vaincus par son intermédiaire près de Milan - sans savoir que quelques années après la rédaction de son poème, Alaric allait mettre Rome à sac! Il affirme que le Christ, qui a été ajouté aux symboles impériaux sur les bannières, a accompli pour Rome et la Civilisation cette glorieuse victoire. Il omet de dire qu’Alaric et ses Goths étaient chrétiens, quoique de l’hérésie arienne, et qu’ils avaient été vaincus un jour de Pâques par un lieutenant païen de Stilicon alors qu’ils refusaient de combattre un tel jour - et qu’ils devaient être persuadés que les Romains feraient de même. Cela me rappelle les récits sur le roi Arthur qui faisaient de celui-ci un vrai chrétien et qui accusaient Rome de s’allier avec les païens pour assujettir les princes chrétiens de la périphérie. Le point de vue était radicalement opposé...
 
Prudence dit qu’en soumettant les peuples, Rome a créé en eux la paix et la concorde, et qu’elle fait venir Dieu sur Terre. Mais il n’hésite pas à affirmer que c’est pour cela que l’Empereur doit être sans pitié avec les peuples qui osent se révolter contre son joug! Par la peur règne la concorde: Dieu en est satisfait, juge-t-il. Il est difficile, parfois, de voir en quoi le christianisme a réellement changé la charles _gleyre_les_romains.jpgmentalité romaine. Prudence tempête contre les dieux multiples, mais il se réclame clairement des sages de la Rome païenne, de Numa à Sénèque, contre les tenants de la religion populaire: le fait est que Numa interdisait la représentation des dieux et que Sénèque avait de la divinité une vision globale et abstraite qui participait du monothéisme.
 
Bref, on peut dire que Prudence a inventé le centralisme chrétien. On a parfois l’impression que la France a toujours sa philosophie: Paris est imprégné de la divinité universelle si la France est unie, même au détriment de la culture propre aux régions excentrées. Car Prudence se réjouissait de l’unité permise par le mélange des ethnies sous la domination romaine, qui ne laissait plus subsister, parmi les langues, que le latin.
 
Soit dit en passant, c’est bien la preuve que la Gaule n’avait plus à cette époque ses langues propres, et que les différenciations du latin qui ont créé les langues romanes viennent de traits postérieurs, non antérieurs. Car, naturellement, la Providence n’était pas si favorable aux Romains que Prudence se l’imaginait, bientôt les Germains allaient créer à leur place des royaumes nouveaux, et aussi les Bretons: peuples barbares assimilés naïvement par Prudence et tant de ses épigones à l’hérésie ou au paganisme. Le point de vue du roi Arthur n’est pas forcément le plus faux!

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05/04/2013

Le baptême de Rollon

rollon2.jpgEn 2011, on a fêté la création de la Normandie, qui eut lieu en 911, date du traité de Saint-Clair-sur-Epte dans lequel Rollon s’engageait à se convertir au christianisme. Ce personnage m’a assez intéressé pour que je sonde les faits le concernant. Mon idée qu’il était comme un fondateur de la Normandie en a été renforcée. 
 
Prince de Norvège, il se plaçait, en acceptant le baptême, au-dessous de Paris: son parrain était Robert, duc d’Île-de-France. Il se posait, ainsi, comme émané spirituellement de Clovis!
 
On dit qu’il fut un géant: son nom eût signifié le Marcheur parce qu’aucun cheval ne pouvait soutenir sa stature: il mesurait plus de deux mètres.
 
En Norvège, il fut un brigand: il fut chassé par son roi. Il chercha d’autres terres à piller; il trouva la Neustrie.
 
Après sa soumission à Paris, il défendit la Neustrie contre les autres Vikings.
 
rollon3zoom.jpgIl imprima à son fief la marque de son être. Il se déversa psychiquement dans la terre, et elle en fut transformée. De son vivant, il fit régner son esprit par ses vœux; après sa mort, ses pensées demeurèrent: elle rayonnaient depuis la cathédrale de Rouen, où il eut sa sépulture. Devenues pareilles à des fées, forces objectives nouvellement apparues dans l’éther, elles veillaient désormais sur son fief - courant sur les collines, les rivages, dans les cités, et les forêts. Elles imprégnaient le paysage, et tout ce qui s’y trouvait. Le spectre de Rollon était perçu jusque dans les éléments!
 
Ce n’est pas sans raison qu’on dit qu’une terre a parfois le visage d’un homme. Souvent on donne le nom de cette terre à cet homme. L’Homme du Nord dont la Normandie est le pays n’est-il pas Rollon même? Car lorsqu’il aborda sur le rivage gaulois, il sentit pénétrer en lui un esprit nouveau, et il rollon1.jpgengendra ce qu’il serait bientôt aux yeux de tous. Son baptême ne fit que confirmer ce mystère au sein du temple.
 
Non seulement la France a pris le visage des Francs qui l’ont fondée, recouvrant les teintes de l’ancienne Gaule, mais ses parties ont pris à leur tour des couleurs particulières, qui apportèrent, à l’ensemble, des nuances. Des flammes, nées du pays, se posaient sur leur front, et leurs chefs se sentaient changés à l’intérieur d’eux-mêmes, comme s’ils avaient toujours vécu en ces lieux: la mémoire de la terre leur revenait.
 
On disait que les nymphes de la vieille Gaule les accompagnaient. Une mystérieuse Vierge des Ardennes apparut aux Francs comme une mère; l’âme de la Normandie fit cet effet à Rollon. Honoré d’Urfé voulut faire réapparaître ce symbole en liant le roi Gondebaud à la nymphe Galatée, qui vivait dans le Forez, au bord du Lignon!
 
Le Temps parfois s’exprime. Il modèle la terre en se servant des hommes: jamais elle ne demeure parfaitement identique; les fées elles-mêmes évoluent!

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08/03/2013

La force de la Révolution

m506006_87ee2128_p.jpgLa grande force de la Révolution, en France, fut dans la volonté de détacher le génie de la patrie de la personne d’un homme distinct, et, par conséquent, de dématérialiser le lien social, de le laisser dans l’espace de l’esprit. Ce qui unit les différents citoyens n’est pas un système nerveux physique, comme est celui qui unit les différentes parties du corps d’un roi: le cerveau du prince est remplacé par un cerveau immatériel, éthérique - situé dans l’air. On entrait dans une de ces sociétés imaginées par Olaf Stapledon, dont l’unité était dans des flux cohérents d’énergie. Victor Hugo, dans Quatrevingt-Treize s’exprime de cette manière.
 
Ainsi, à terme, même l’objet physique qu’est Paris ne pourrait plus apparaître comme étant le centre réel d’une république tissée entièrement d’âmes libres. Un tel centre, de fait, ne pouvait être qu’un foyer d’amour - que le feu sur lequel à Rome veillaient les Vestales préfigurait. Cette flamme spirituelle était un rayon du soleil de l’Être suprême - un génie au sens où l’entendaient les anciens Romains: doigt détaché de l'astre fondamental, ange! Envoyé des hauteurs, il exerçait son influence sur tous les hommes qui lui étaient liés, et il n’était, en soi, fixé par aucun objet sensible - ni capitale, ni palais, ni prince. L’affranchissement devenait total.
 
Cependant, à l’esprit, il demeurait abstrait. Il s’agissait de parler de lui au travers d’une trinité - qui, par triangulation, le localisait: apparut, ainsi, le triptyque Liberté, Égalité, Fraternité. Ces trois joyaux sertissant la parure d'ombre du génie de la patrie traçaient des lignes dont le croisement indiquait sa présence.
 
Néanmoins, le culte de la Cour, c’est-à-dire de Paris, de sa langue, de sa culture propre - culte qui existait déjà sous l’ancien régime -, ne s’est pas assez estompé pour que cela se manifeste clairement. Le génie national se confond avec l’intelligence des élites, la beauté de la capitale, la richesse des MontpellierPeyrouLouisXIV2_WEB.jpgentreprises, la pureté des institutions… Jamais on ne put l’en détacher; il disparut fréquemment sous l’amas. Or, cela a conduit à sacraliser ce dernier: le rayonnement de ce qu’il recouvrait le faisait luire - et on pensait qu’il brillait de son propre éclat.
 
Mais on agissait déjà de cette façon sous l’ancien régime: le roi était divinisé, au lieu de ne faire que porter le bon ange du pays. On attend toujours que des éléments matériels recoupent entièrement l’élément spirituel qui se tient dans l’ombre. On a ce besoin irrépressible.
 
Saint Augustin disait que, dans la Genèse, lorsqu’il est dit que Dieu créa en principe (in principio) le Ciel et la Terre, il s’agissait en réalité du Ciel et de la Terre sous une forme spirituelle: il créa le principe du Ciel et de la Terre; mais que beaucoup d’esprits trop peu évolués ne pouvaient le comprendre autrement que comme la création initiale du Ciel et de la Terre physiques (ce qui pour lui n’était pas, car sinon le texte eût dit: in primo). Il n’en voulait cependant pas à ceux qui à son idée se trompaient, du moment qu’ils se référaient essentiellement à la Bible. Mais peut-être que notre époque est plus exigeante, la liberté, l’égalité et la fraternité n’étant pas des choses, mais des idées. On ne peut donc plus confondre.

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14/12/2012

République et monarchie de droit divin

407bb0ff1d.jpgIl a été fréquemment noté qu’entre la Cinquième République fondée par Charles De Gaulle et la monarchie de droit divin - ou l’empereur déifié de l’ancienne Rome, même -, la différence n’était pas si grande. L’idée nationale, apparue à l’époque moderne, ne l’empêche pas forcément. Dans les temps antiques, chaque peuple se songeait en relation plus intime avec le sacré que les autres. Il n’y avait pas de véritable distinction entre la nation et la religion. Les cités avaient été consacrées à un dieu particulier au moyen de rites définis; le reste en découlait. 
 
Car, d’un autre côté, le foyer de la cité était l’image et l’extension de chaque foyer domestique:  il faisait de la cité une grande famille.
 
Or, au sein même du socialisme, ces idées qu’on peut regarder comme archaïques sont souvent demeurées. Tout le monde connaît l’aspect foncièrement familial des régimes chinois et nord-coréen. Mais Staline même disait que les Russes étaient de tous les peuples le plus à même de saisir dans son essence le communisme. Cela revenait à dire qu’il était lié par nature - et spontanément - à la Vérité.
 
Or, Mitterrand avait, à propos de la France et du peuple gaulois, des croyances assez comparables. Ses allusions fréquentes à Vercingétorix et à Maurice Barrès peuvent en dire assez, à cet égard. Statue_de_Vercingetorix_3__T_Clarte.jpegIl est également remarquable que quand les Savoyards n’ont pas voté pour lui, en 1988, il ait déclaré que c’était parce qu’ils n’étaient pas réellement français: ils ne l’ont pas, lui-même, reconnu comme le père adoptif de la nation!
 
Même le sens social peut être national et renvoyer à l’idée monarchique. La notion que les anciens Romains avaient qu’une filiation par adoption était tout aussi organique qu’une filiation naturelle prélude au droit du sol, et Jésus est allé dans le même sens lorsqu’il a déclaré que Dieu pouvait d’un caillou faire le fils d’Abraham. Les différences entre le régime tenu par une dynastie divinisée et celui que gouverne en théorie une volonté nationale sont plus ténues qu’on pense. Les notions idéologiques - les mots - peuvent masquer, jusqu’à un certain point, des lignes de force profondes. Lorsque les mots perdent de leur pouvoir d’envoûtement, les choses apparaissent comme peu changées d’une époque à l’autre, au sein d’un même pays.

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28/09/2011

Hegel et l’ange de la Liberté

Hegel_portrait_by_Schlesinger_1831.jpgSelon France Farago, professeur patenté de Philosophie et auteur d'un petit livre censé, du coup, être de référence sur Les Grands Philosophes, Hegel se caractérise de la façon suivante: La Raison n'est plus seulement, comme chez Kant, l'ensemble des règles et des principes suivant lesquels nous pensons le monde. Elle est également la réalité profonde des choses, l'essence de l'Être lui-même, qui est Esprit. Fils de ses œuvres, l'Esprit se révèle dans l'histoire. Celle-ci est le progrès de la conscience, de la raison et de la liberté qui ont fini par féconder l'ordre du politique lui-même. La pensée, le concept du droit se fit tout d'un coup valoir et le vieil édifice d'iniquité ne put lui résister, dit Hegel de la Révolution française qui lui apparaît comme la reconnaissance de la liberté dans l'État.

Je dois dire que non seulement cette façon de présenter Hegel confirme tout ce que j'ai pu lire chez les auteurs les plus sérieux - car j'ai peu lu Hegel même -, mais que, de surcroît, je trouve cette conception des choses tout à fait juste, tout à fait admirable, et que j'y adhère pleinement.

La liberté apparue dans l'histoire en 1789 correspond pour moi non seulement au pressentiment de Joseph de Maistre selon lequel la Révolution française est une sorte de miracle, de prodige - c'est-à-dire de matérialisation d'une pensée divine -, mais, aussi, rama_h1.jpgcorrespond directement au sublime mythe que Victor Hugo créa, quand il évoqua l'ange de la Liberté pourfendant et anéantissant le démon de la Bastille. Dès l'origine, les Jacobins furent conscients que la pensée de la liberté avait quelque chose de divin, et Doppet vouait une sorte de culte au génie de la Liberté; il n'était évidemment pas le seul, puisque cela se traduisit par l'érection de la fameuse statue de l'ange doré de la Liberté, place de la Bastille à Paris, au sommet de la fabuleuse Colonne de Juillet - qui n'est autre que le pilier secret de la République!

On ne peut pas dire que celle-ci fut, en France, fondée sans miracle. L'Esprit père et fils de l'histoire, dont parle Hegel, n'est-il pas également magnifique? C'est Vishnou qui part de Brahmâ et débouche en Shiva. Râma (avatar par excellence de Vishnou, dans l'hindouisme, et héros du célèbre - et sublime - Râmâyana) est immortel; même Napoléon - que Hegel admirait - ne fut-il pas un de ses échos, au sein de l'histoire de France?

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16/06/2011

Décès de Gaston Tuaillon

tuaillon.jpgLe professeur Gaston Tuaillon, universitaire grenoblois spécialisé dans l'étude du francoprovençal, est mort récemment; nous avions un peu correspondu. J'ai lu plusieurs articles de sa main, et son ouvrage La Littérature en francoprovençal avant 1700 m'a révélé, entre autres choses, la poésie héroïque et pastorale du Bressan Bernardin Uchard et les visions mystiques de la Lyonnaise Marguerite d'Oingt.

G. Tuaillon était un des grands acteurs de l'exploration du francoprovençal et de sa littérature, une sorte de pionnier. Sa pensée, sur la question, prenait pour base la communauté villageoise, sans doute parce que les variantes du francoprovençal sont celles des villages mêmes; d'ailleurs il connaissait d'abord celle du village mauriennais qui l'avait vu naître.

La communauté villageoise n'explique pas, néanmoins, ce qu'on pourrait appeler l'unité globale du francoprovençal. A cet égard, G. Tuaillon était réservé, vis-à-vis de la thèse de Walter von Wartburg, qui pensait que les langues romanes étaient des différenciations du latin créées par les cours des rois germaniques installés en Gaule après la chute de l'Empire romain. De fait, l'école linguistique française table sur une origine de ces différenciations romanes datant plutôt de la conquête romaine et de ses phases successives: au français se rattache Jules César, à l'occitan se rattache la Gaule narbonnaise. Malheureusement, le francoprovençal ne correspond de ce point de vue à rien, puisqu'il est à cheval sur les deux. Dans ses explications, G. Tuaillon avait donc dû créer une spécificité du royaume allobroge. Je crois bien, cependant, que celui-ci ne s'étendait pas réellement au-delà des limites de la Narbonnaise. A l'inverse, les limites du royaume de Bourgogne (initialement issu des Burgondes) correspondaient à peu près à l'aire francoprovençale.

Comme Wartburg était bâlois, on peut dire qu'il y avait une école suisse, qui s'appuyait sur les royaumes germaniques, et une école française, qui s'appuyait sur la Gaule romaine.

Charlemagne-roi-carolingien.jpgSur le plan logique, j'ai un peu de mal à comprendre comment le latin a pu se différencier avant même de s'être imposé, et je ne crois pas tellement à l'importance du substrat. Pour moi, les différenciations sont, en général, postérieures à la dissolution de l'Empire romain, non antérieures. Sans doute, des traits qui avaient persisté ont pu resurgir; mais les langues non latines les plus parlées, dans la Gaule post-romaine, étaient en réalité les germaniques: Charlemagne même, nous dit son biographe Éginhard, avait pour langue maternelle le francique - une sorte d'ancien néerlandais -, et ne parlait le latin couramment que depuis qu'il l'avait appris des clercs. Or, les langues celtiques s'étaient bien perdues - si ce n'est en Bretagne.

Pour moi, il est possible que la doctrine qui prévaut en France ait été influencée par le contexte historique de sa naissance, située entre 1870 et 1914: on s'interdisait de relier la France aux Germains et aux Francs; on voulait plutôt cultiver le souvenir de la Gaule romaine. Cela dit, en tant que français, je ne suis pas censé défendre la doctrine suisse, que beaucoup trouvaient trop proche de l'allemande, à Paris: on trouvait que les Suisses n'étaient pas assez gaulois: qu'ils regardaient trop vers l'Allemagne.

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25/05/2011

Un rêve de Charles de Gaulle: la Patrie & l'Atome

degaulle.jpgCharles de Gaulle était profondément chrétien, mais il était nourri de romantisme. Dans ses différents écrits, il ne glorifie pas seulement les symboles nationaux: il est également fasciné par les machines, par le pouvoir des techniques nouvelles et la manière dont, grâce à elles, la nation peut imposer sa volonté aux choses. Pour lui, la défaite contre l'Allemagne, en 1940, venait de ce qu'on n'avait pas pris la mesure de la force des machines, et qu'on raisonnait encore selon la logique du passé, qui plaçait avant tout, au sein de la guerre, une trame morale. Or, la puissance mécanique et les moyens secrets de l'accroître entraient aussi en ligne de compte: les faits ne s'enchaînaient pas de façon linéaire; ils ne se répétaient pas exactement.

Il était par conséquent nécessaire, pour De Gaulle, de développer l'industrie nucléaire, voie par laquelle la nation pouvait se lancer dans l'Avenir. En reliant la science moderne au destin des nations, il avait intégré, dans son âme, ce qui, en apparence, existe surtout en Amérique. L'espèce d'épopée que constituaient ses mémoires baignait, certes, dans l'atmosphère dramatique des pièces de Racine; était, certes, traversée par les valeurs patriotiques de Corneille; mais des traces de science-fiction s'y voyaient, et ce mélange me faisait fréquemment penser, quand je les lisais, au roman Dune, de Frank Herbert!

Rapprochement incongru, dira-t-on; mais ce roman de Herbert mêle précisément les figures religieuses et la mystique de l'empire universel à la science du futur.

Dali.jpgOr, pendant ce temps, les opposants de De Gaulle continuaient à discourir en restant dans l'ancien monde, en demeurant dans la pure sphère morale issue du catholicisme, qui déjà comptait sur l'État pour réduire les inégalités - et qui, déjà, avait lié la Culture à l'État, rendant obligatoire ce qu'il représentait. Ils s'en tenaient à ce qu'il est raisonnable de concevoir; ils se contentaient, à l'image d'Eluard ou Aragon, d'inonder de lumière l'idée de fraternité. Or, le temps a passé, et, dans les consciences, ce que représentait De Gaulle s'est imposé, ce qu'il est raisonnable et intelligent de concevoir apparaissant comme léger et dénué de réalité, de profondeur. Ce que De Gaulle a développé, au sein de l'industrie nucléaire, n'a donc pas pu être remis en cause par ses successeurs, qui se sont contentés d'exercer leur intelligence pour veiller à ce que ce soit sécurisé ou pour convaincre les gens qu'il n'était pas raisonnable de songer à l'abandonner.

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13/04/2011

Albertville et Charles-Albert

albertville4.jpgJe suis allé à Albertville pour dédicacer mon dernier livre, et on m'avait dit que c'était une ville sans grâce et sans beauté, mais je l'ai trouvée propre et jolie; les couleurs en étaient nettes, mais douces, et les maisons, petites et charmantes. Comme souvent dans l'ancienne Savoie propre, on peut y admirer un hôtel particulier assez élégant, qui rappelle qu'Albertville fut le centre de ce qu'on nommait alors la Haute-Savoie, c'est-à-dire la partie haute de la province dite de Savoie propre.

En parcourant la rue centrale, dite de la République, de la ville, joliment couverte, comme à Annecy, de petits pavés noirs dans la partie réservée aux piétons, j'ai songé à l'origine toute récente du nom de la cité: elle vient d'une visite solennelle du roi Charles-Albert, au dix-neuvième siècle. Auparavant, elle s'appelait Lhôpital. On s'y réfugiait, des montagnes alentour, pour retrouver la santé. Mais charles_albert.jpgCharles-Albert a voulu en faire une capitale importante. Toute proportion gardée, et sans assimiler forcément la politique générale de l'un à la politique générale de l'autre, c'est comme Staline donnant son nom à Stalingrad, ou celui de Lénine à Saint-Pétersbourg.

Charles-Albert était un roi romantique, qui voulait concilier les mystères de la chevalerie et le dogme chrétien, l'aspiration à l'unité de l'Italie et la monarchie héréditaire, la république et la royauté: un peu comme De Gaulle plus tard. Celui-ci n'assimilait-il pas la madone des églises à la fée des contes, et toutes les deux, sainte Vierge et Galatée, à la France? Finalement vaincu par les Autrichiens, il abdiqua et s'en fut poétiquement au Portugal, recherchant la lumière du lointain Ouest! Le Brésil mystique, si l'on peut dire.

Son ombre aux foyers rayonnants, son ombre traversée de couleurs luisantes se tenait devant moi, au sein de la ville.

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31/01/2011

Pieuse origine des lois romaines (selon Plutarque)

plutarque01.jpgOn s'imagine souvent que l'ancienne Rome avait des fondements politiques dénués de toute connotation religieuse. Je crois, personnellement, que les historiens modernes projettent leur philosophie propre sur la cité antique, en particulier celle des Romains, qui sert de modèle à tout l'Occident. C'est peut-être lié à une réaction laïque contre le catholicisme, qui a voulu affilier les lois à la religion. Mais les régimes actuels n'ont pas besoin forcément de s'appuyer sur les régimes d'autrefois pour se fonder: ils peuvent être réellement nouveaux. En tout cas, la lecture de Plutarque montre que pour l'ancienne Rome, c'est une illusion.

De fait, même si sa présentation laisse supposer que lui-même demeurait sceptique, quant à la présence réelle des dieux dans l'acte de fondation de la cité latine, il n'en montre pas moins que Numa Pompilius, roi de Rome et grand législateur de ses premiers temps, a continuellement invoqué les dieux, dans ses actes de fondation. Je le cite dans la traduction d'Amyot, qui date du seizième siècle: pensant bien que ce n'était pas petite ni légère entreprise, que de vouloir adoucir et ranger à vie pacifique un peuple si haut à la main, si fier et si farouche, il se servit de l'aide des dieux, amollissant petit à petit, et attiédissant cette fierté de courage, et cette ardeur de combattre, par sacrifices, fêtes, danses et processions ordinaires, qu'il numa-c7cc7.jpgcélébrait lui-même, dans lesquelles avec la dévotion y avait du passe-temps et de la délectation mêlée parmi, et quelquefois leur mettait des frayeurs et craintes des dieux, leur faisant accroire qu'il avait vu quelques visions étranges, ou qu'il avait ouï des voix, par lesquelles les dieux les menaçaient de quelques grandes calamités, pour toujours humilier et abaisser leurs cœurs sous la crainte des dieux. Plutarque ajoute qu'on a estimé que Numa était en réalité un disciple de Pythagore, dont la philosophie justement consistait en telles cérémonies et vacations aux choses divines.

Et il ajoute: aussi la feinte dont Numa s'affubla, fut l'amour d'une déesse, ou bien d'une nymphe de montagne, et les secrètes entrevues et parlements qu'il feignait avoir avec elle (...); et aussi la fréquentation des Muses. Car il disait tenir des Muses la plus grande partie de ses révélations.

Par sa démarche, Numa, quoiqu'à partir de figures visiblement tirées des Grecs, rappelle Moïse. Il a d'ailleurs lui aussi interdit de représenter les dieux; j'en reparlerai, si je puis. Mais Numa s'est vraiment affiché comme entendant les voix divines, notamment dans l'écriture des lois.

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17/01/2011

Annecy, Genève, Paris, Versailles

Chteau-sur-le-lac-dAnnecy-a18925339.jpgLe problème de Genève et de la France voisine est lié à ceci, dit-on, que Genève n'a pas d'arrière-pays. Revenons aux sources de cette situation.

Les magistrats du comte de Genève ont suivi celui-ci au pied du Semnoz et y ont fondé Annecy. Toute proportion gardée, c'est un peu comme la cour de France s'installant à Versailles.

Précisément, dira-t-on, c'est ce déménagement du Roi, assimilé à un dédain, à l'égard du Peuple, qui a en partie provoqué la réaction parisienne et, finalement, la Révolution, et a permis à la bourgeoisie de régner.

La bourgeoisie de Paris était néanmoins demeurée proche du pouvoir; à Genève, l'évêque ayant obtenu le gouvernement de la cité, la bourgeoisie était coupée du comte de Genève et de ses magistrats. Elle ne s'occupait donc plus que du gouvernement de la cité de Genève, et ainsi, si la bourgeoisie de Paris a pu se sentir le droit de diriger la France à la place du Roi, au sein de la République, la bourgeoisie de Genève ne se sentait pas spontanément les mêmes prérogatives pour google-a-versailles-pour-street-view-64.jpgle comté de Genevois: cela n'allait pas de soi. La prudence, même en 1815, lorsqu'il s'est agi d'agrandir le territoire de la République pour former un canton, était donc de mise, car l'habitude du gouvernement d'un territoire n'avait pas été prise. Imposer sa volonté à une population depuis un centre n'est pas si aisé: on voit bien quels sacrifices des libertés locales ont dû être effectués en France, pour que cela soit rendu possible, et quelle détermination il a fallu aussi à Paris, pour l'obtenir: les années de la Convention, après 1789, s'expliquent de cette façon. La bourgeoisie de Genève était marchande et individualiste, à la façon de l'aristocratie anglaise, et le parlementarisme, sous la forme des discussions entre l'évêque (tant qu'il n'était pas un prince savoyard régnant sans partage) et les chefs de famille, avaient créé des habitudes différentes, qui rendaient impossible une république ayant le bras plus long, une autorité pouvant s'imposer d'une façon plus étendue. On le dit: à Genève, les procédures sont longues, pour prendre une décision. Mais cela crée des espaces de liberté individuelle importants.

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04/11/2010

La Révolution et l'Esprit

BAPTME~1.JPGPour Victor Hugo, la Révolution était l'Esprit qui se révoltait contre la prétention du Roi et du Clergé à le manifester entièrement: ils limitaient la vie de l'esprit à eux-mêmes, et Victor Hugo ne l'admettait pas; pour lui, l'Homme était relié à l'Esprit individuellement.

Au reste, la noblesse française, à cette époque, était volontiers athée: Costa de Beauregard dit qu'elle lisait surtout Voltaire et Diderot. Or, face à cela, certains révolutionnaires étaient nourris de la Profession de foi du Vicaire savoyard de Rousseau, qui y avait mis l'être individuel en relation intime avec l'Être suprême, dont la Convention, par conséquent, reconnut solennellement l'existence, et auquel la Nation, sous la Première République, créa un culte. Le divin était considéré comme libre d'accès, pour le Peuple.

La monarchie absolue, reflet du monothéisme, faisait de la personne du Roi la manifestation de la volonté de Dieu; le Clergé, pendant ce temps, assumait Ses célestes pensées. Or, pour Hugo, le divin ne s'arrêtait dans aucun homme en particulier, mais se communiquait à tous. Il fallait voir le centre de la vie spirituelle de la Nation dans la nature globale, dans l'atmosphère qui baignait tous les citoyens - voire tous les êtres humains -, et non dans des corps physiques distincts.

Il faut avouer que si son espèce de républicanisme mystique avait fonctionné, on n'aurait pas, en France, sous la Quatrième République - et même déjà sous la Troisième -, ressenti comme un cruel manque l'absence de tête dirigeante, au sein de l'assemblée du Peuple. Cette tête eût été celle de l'Être suprême, manifestée dans la chaleur des débats de l'Assemblée! Mais la civilisation d'alors n'avait pas renoncé au matérialisme, lequel place l'esprit dans le cerveau de l'homme seulement. 1888759219.jpgOn peut dire que la culture française a poursuivi l'évolution qui avait amené la noblesse du dix-huitième siècle à lire Diderot et Voltaire, et le Roi à placer le sentiment du sacré sur sa personne physique et la volonté qu'il manifeste. Charles de Gaulle a bien placé l'Esprit dans sa propre âme, comme ses mémoires le montrent - et ses choix se sont imposés comme étant la seule voie de cohérence et d'unité. Ce que Victor Hugo rejetait dans ce qu'avait provoqué Napoléon III en 1851 se retrouvait dans le régime présidentiel créé par De Gaulle: il faut l'avouer. On revenait à la forme classique de l'État; on était dans une forme de néoclassicisme.

On l'est toujours, et même plus que jamais, puisque, pour assurer au gouvernement une puissance d'action décisive, le régime, en France, est de plus en plus présidentiel - de plus en plus monarchique, disent certains. Le fait est qu'on n'a pas évolué, culturellement, dans le sens du romantisme et du spiritualisme de Victor Hugo et de Jean-Jacques Rousseau - qu'on s'en plaigne ou qu'on s'en réjouisse.

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01/10/2010

Victor Hugo et les jacobins

prise_de_bastille.jpgQuand on lit Quatrevingt-Treize, de Victor Hugo, et qu'on médite sur le déroulement des événements, durant les temps qui ont suivi la prise de la Bastille, on a le sentiment qu'au départ, la Liberté, l'Égalité et la Fraternité impliquaient la fin d'un pouvoir central exclusif et fort, qui était l'apanage de la monarchie absolue. Plusieurs commentateurs ont remarqué les contradictions, à cet égard, de Victor Hugo, qui plaçait la lumière dans la Convention, à Paris, et l'obscurité dans la Bretagne insurgée, la Vendée, et qui défendait, dans le même temps, le principe de la souveraineté des communes contre l'administration centrale. Mais la résolution de cette contradiction est précisément la clef pour comprendre la position de la Convention même, en 1793.

Car dans les faits, les jacobins n'ont-ils pas simplement estimé que le centralisme était nécessaire pour sauver la Révolution? Le modèle helvétique, si prégnant - GuillaumeTell-locksley.jpgGuillaume Tell même ayant été une des figures les plus vénérées par les premiers républicains -, a été jugé impossible dans la France du temps, parce qu'il signifierait la poursuite de la guerre civile: certaines communes refuseraient, purement et simplement, les valeurs de la Révolution, et prôneraient le retour de la royauté. Le dilemme était profond: fallait-il rester dans l'idéal et, comme les fédéralistes (autant admirés par Hugo que les jacobins), préférer la royauté dans les régions qui la voulaient au nom de l'application absolue du principe - démocratique - de la souveraineté des communes, ou fallait-il contraindre au préalable à l'adoption par tous de la République et de ses valeurs fondamentales - en limitant la notion de peuple à la France prise dans son entier?

On sait ce qui s'est produit. Le risque était pourtant grand, en imposant la liberté, de la voir perdue pour ceux qui n'en voudraient pas! Comment imposer la liberté? Et comment résoudre la contradiction qu'implique l'alliance de ces deux termes, c'est le problème de la République depuis ses origines.

La Suisse a du reste le même: lorsque des cantons catholiques ont voulu se détacher, Berne a tiqué. On sait ce qu'il en est advenu.

Il n'existe pas de démocratie totale: pas encore. Cela reste un rêve - celui, dans le roman de Hugo, du révolutionnaire Gauvain, qui finalement est tué, guillotiné, et dont l'être lumineux se fond dans les cieux!

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