11/09/2010

Colloque sur l’Annexion aux Échelles

site-de-st-christophe.jpgSamedi prochain, le 18, à Saint-Christophe-la-Grotte, près des Échelles (département de la Savoie), de 10 h à 13 h (dans la salle polyvalente de la mairie), je participerai au colloque (ou table ronde) sur le 150e anniversaire de l'intégration de la Savoie à la France, proposé par les Amis du Parc de Chartreuse, en compagnie de Gérard Martenon (président de l'association Mémoires d'Entremont) et Jean-Pierre Blazin (président de l'association Mémoires des pays du Guiers).

J'ai été invité en tant que je pouvais donner un éclairage particulier sur les événements, notamment parce que, ayant beaucoup lu les vieux écrivains savoyards, j'ai le sentiment de connaître assez bien leurs pensées, ou leurs sentiments, ce qu'ils voulaient et ce qu'ils craignaient. (J'ai déjà fait, sur la question, plusieurs fois une conférence qui n'a pas déplu, même si certains s'attendaient davantage à une revue historique détaillée.)

Gérard Martenon est un grand spécialiste du dialecte propre à sa région, et cette connaissance permet souvent d'entrer dans l'état d'esprit des Savoyards, notamment de la couche populaire, qui n'avait pas autant droit à la parole, évidemment, que les notables - magistrats et prêtres -, qui publiaient leurs pensées en français, même avant 1860. La coupure, sans doute, n'était pas radicale: pour ne prendre, comme exemple, que ma propre famille, elle a compté dans ses rangs à la fois un procureur du Roi à Chambéry et des agriculteurs dont l'un, devenu commerçant à Paris, fut un poète patoisant assez abondant. On sait bien que les prêtres mêmes étaient liés de près au peuple, et qu'un fils de magistrat tel que Xavier de Maistre (le frère de Joseph) parlait le patois de Chambéry. Jacques Replat, avocat à Annecy, cite, dans Le Siège de Briançon, une chanson en tarin sans qu'il se sente le besoin d'en placer une traduction. Rousseau et Lamartine ont d'ailleurs célébré en Savoie Jean_Nicolas.jpgle peu de distance qu'il y avait entre la noblesse et le peuple - idée reprise récemment par l'historien Jean Nicolas. Mais tout de même, il y avait des nuances. Mon impression est qu'en patois, l'attachement à la Maison de Savoie, par exemple, s'estompait; l'esprit dynastique se dissolvait. Le folklore, dans le même temps, gagnait en force: l'âme des éléments s'y décèle davantage.

Pour Jean-Pierre Blazin, il est un écrivain et un poète passionné par la mémoire que l'on garde du passé, ainsi que par les rapports entre la Savoie et sa frontière dauphinoise, et il s'intéresse également à la toponymie, et lui aussi accorde au moins autant d'importance à l'état d'esprit des gens - fréquemment lié à des faits très locaux - qu'aux faits extérieurs et généraux - les actions des grands de ce monde. Je suis sûr que ce sera une rencontre très fructueuse.

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19/08/2010

Conférence sur les mémoires du prince Eugène

-Godfrey_Kneller_Eugen_von_Savoyen_1712.jpgMercredi 25 août, à 18 heures, je donnerai, à la bibliothèque de Samoëns (Haute-Savoie), une conférence sur les mémoires du prince Eugène de Savoie, récemment réédités par les éditions Anatolia - c'est-à-dire par Samuel Brussell - et préfacés par moi. Ces mémoires ne seront pas le prétexte à une relation détaillée de faits purement matériels, mais bien le sujet d'une conférence qui éclairera l'histoire par le biais d'une personnalité, telle que ces mémoires la manifestent. Les historiens, de fait, se contentent souvent, pour donner une image fidèle du passé, d'en présenter les faits extérieurs; mais l'histoire étant faite d'actions d'hommes qui pensent, ressentent et veulent, il est nécessaire, selon moi, pour la comprendre, de présenter aussi les faits de l'intérieur, c'est-à-dire depuis les âmes qui ont présidé aux actions qui ont constitué les faits en question.

En l'occurrence, le prince Eugène est une de ces personnalités profondément importantes pour leur Charles_Montesquieu.jpgépoque. Non seulement parce qu'il a eu de grandes responsabilités dans le domaine militaire, commandant les armées du Saint-Empire romain germanique contre l'Empire ottoman et la France, mais aussi parce qu'il rayonna par son charisme propre: proche des grands esprits du temps, contemporain du duc de Saint-Simon et de Montesquieu - lequel il fréquenta, lors de son passage à Vienne -, il eut l'esprit assez éveillé pour saisir lucidement son temps, et comprendre l'Europe d'alors. Déjà homme des Lumières, polyglotte, il critiqua volontiers - par exemple -, la prétention des monarchies absolues à concentrer sur la personne des princes les sentiments et les pensées des peuples, y compris par le biais de la religion. Il fut très en vue à la Cour, à Vienne, et il suscita autant l'affection que l'admiration, sur les champs de bataille mêmes. Ce sera donc une conférence passionnante, si la présentation est digne de son sujet!

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07/06/2010

Les mémoires du prince Eugène

Mémoires du prince Eugène.jpgLe prince Eugène de Savoie est resté célèbre, dans l'histoire de l'Europe: grand capitaine, il arrêta les Turcs à Vienne à la fin du XVIIe siècle. On sait moins qu'il combattit toute sa vie, sous la bannière de l'Empereur germanique - les Habsbourg -, la France de Louis XIV. Contre ce roi, de fait, il avait des griefs personnels, comme il l'explique dans l'introduction qu'il a donnée à ses mémoires, réédités dernièrement par les éditions Anatolia.

J'en parle parce que l'éditeur, l'excellent Samuel Brussell, m'a demandé de préfacer ces mémoires, en tant que membre de l'Académie de Savoie. Je l'ai fait de bonne grâce, en présentant jusqu'au style du valeureux prince, qui est très bon: quand on lit ces mémoires pleins d'humour et d'esprit chevaleresque, on entre vraiment dans le cœur de la guerre telle qu'elle pouvait être menée au temps des rois. Et puis le prince Eugène avait l'âme de ces chevaliers des temps anciens qui méprisaient aussi bien l'amour des femmes que les vengeances mesquines, la méchanceté ordinaire, les médisances; sa vengeance à lui était sainte et sacrée: il avait juré de rétablir son honneur bafoué par le roi de France.

Prince Eugène.jpgIl n'était par ailleurs pas assez bigot pour être attaché à une religion ou à une autre, et il n'a jamais combattu la Sublime Porte par haine de l'Islam, estimant même que les Turcs avaient souvent conservé intactes des mœurs militaires issues de l'ancienne Rome; mais il ne manquait pas assez d'esprit non plus, disait-il, pour s'en prendre à l'essence même des religions. Il lisait volontiers Bossuet et Fénelon, ou les pièces classiques d'inspiration sacrée.

Je conseille à tous les bons esprits qui se sentent un lien avec l'ancien Saint-Empire de se procurer ce livre et de le lire. Il propose une vision alternative de l'histoire qu'on n'a que rarement en français - langue que je crois dominée par le point de vue de Versailles même après 1789.

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28/05/2010

Etienne Dumont et le salut de Genève

Sainte Jeanne de Chantal sous l'oeil de Dieu.jpgJ'ai un peu ri, en lisant, dans le courrier des lecteurs de la Tribune de Genève du 22 mai, la réaction outrée de ma camarade Marie-Claire Enevoldsen-Bussat à l'article qu'Etienne Dumont avait consacré, une semaine auparavant, à son récent livre sur sainte Jeanne de Chantal, la fondatrice de la Visitation à Annecy il y a tout juste quatre cents ans. J'ai pensé réagir plus tôt et plus directement à ce qu'avait écrit Etienne Dumont, mais il m'a semblé que j'avais déjà abondamment commenté les idées qu'il défend, selon lesquelles la carrière de François de Sales eût tout entier été tournée contre Genève. J'ai déjà dit que dans ses livres les plus importants, il n'avait jamais parlé de Genève, et qu'il n'avait évoqué les protestants eux-mêmes que par allusions, son œuvre écrite étant essentiellement mystique: il pensait que le mysticisme appliqué aux symboles traditionnels de la religion était bien plus efficace que de s'en prendre directement à ceux qu'il jugeait objectivement hérétiques. Cela revient à dire qu'il se moquait un peu, au fond, de Genève en tant que telle, et le fait est que Jeanne de Chantal ne s'y est jamais beaucoup intéressée non plus. Or, Etienne Dumont s'obstine à croire que les Savoyards n'ont développé leur culture religieuse que contre Genève. Dieu sait pourquoi.

Basilique_Visitation annecy.jpgCe noble historien de notre quotidien préféré est allé jusqu'à défendre l'idée que le salut de Genève est venu de sa haine de la Savoie, ce qui est assez erroné, je pense, car la grandeur de Genève n'est due qu'aux Genevois mêmes, et à ce qu'ils ont pu faire de positif pour l'humanité, sans se soucier plus de la Savoie que du Kamchatka. L'idée d'Etienne Dumont revient à dire que le salut de Genève n'est que la réaction mécanique à des initiatives des Savoyards, et mon avis est qu'en réalité ils ont eu de belles initiatives qui leur furent propres - que les Savoyards ont parfois voulu entraver, parfois non - et que c'est à ces initiatives genevoises que Genève doit son salut, sa grandeur. Les Savoyards ont même pu, de temps à autre, épouser ces initiatives, comme l'atteste l'origine savoyarde de François Bonivard, ou la collaboration entre Jacques Balmat et Horace-Bénédict de Saussure. L'antagonisme érigé en principe général ne me paraît pas correspondre à la réalité historique. Mais Etienne Dumont est peut-être simplement de ceux qui trouvent qu'il y a en ce moment trop de frontaliers. Et après tout, pourquoi pas? Je n'en sais rien. Cela n'a cependant aucun rapport avec l'ordre de la Visitation

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23/04/2010

Commémoration de l’Annexion au château de Villy

Chateau_de_Villy_1.pngVendredi 30 avril prochain, à 20 h, je donnerai mon habituelle conférence sur l’état d’esprit des Savoyards à l’époque de l’Annexion au château de Villy, à Contamine-sur-Arve, près de Bonneville, à l’invitation des Amis de la Grande Maison, la société savante de Contamine-sur-Arve, un joli village au pied d’une butte verdoyante et face au Salève; le soleil couchant y luit toujours d’une façon belle et sereine, sur l’herbe verte, les pâturages gras.

De surcroît, le château de Villy abrita la dame qui occasionna l’écriture de l'Introduction à la vie dévote, par François de Sales, qui commença par lui écrire des lettres François de Sales.jpgdestinées à la consoler de la mort de son mari, un cousin du pieux évêque, et à la sauver de l’ennui, voire de la dépression nerveuse. Elle était originaire de Normandie, avait fréquenté la cour de France, et l’éclat de son domaine de Contamine était moins vif.

François de Sales serait venu célébrer la messe plusieurs fois, dans ce joli château depuis plusieurs fois restauré, et aussi augmenté, ou déformé, selon les goûts. Ce sera l’occasion de le voir, et de tâcher de s’imprégner des effluves restants de la présence du Saint.

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26/02/2010

Henry Dunant et la mondialisation

Dunant.jpgDans l’histoire de Genève, Henry Dunant surgit de façon à la fois logique et surprenante. La neutralité suisse rendait normale l’apparition, en son sein, d’un homme désirant rester neutre dans la bataille qui, en 1859, opposait Vienne, d’un côté, et l’alliance entre Paris et Turin, de l’autre: il pouvait n’avoir pas de préférence dans le traitement des blessés.

Un an plus tard, pourtant, la presse genevoise se plaindra d’une conséquence importance de cette bataille: l’annexion de la Savoie à la France. Mais Dunant, en 1859, avait d’autres soucis. Et c’est ce qui est surprenant: car la neutralité helvétique n’empêche pas que, souvent, les intérêts nationaux priment, dans l’esprit des citoyens, de telle sorte que la neutralité, à l’extérieur, apparaît fréquemment - pourquoi ne pas le dire? - comme une marque d’égoïsme.

Cependant, cela ne va pas de soi: Henry Dunant a au contraire montré que l’esprit de neutralité pouvait servir de lit favorable à l’éclosion d’une forme de philanthropie véritablement universelle. Mais je crois que, pour le coup, la cause profonde ne s’en trouve pas dans sa nationalité, qui n’en a été qu’une condition, mais dans son individualité - et aussi dans l’époque, dont il a ZB James Fazy.pngsenti l’esprit avant tous les autres, ou presque.

Son élan vers autrui répond à une poussée profonde du temps, car on peut dater la mondialisation de la Révolution industrielle, au fond: c’est à partir de ce moment que le commerce a tendu à devenir plus fort que les États. Dunant le sentit alors que personne ne le voyait. On peut le regarder, par conséquent, comme une sorte de prophète, d’acteur inspiré de l’histoire. On peut dire qu’il matérialisa ce qui était en gestation depuis l’installation de Voltaire à Ferney et qui trouva une première grande réalisation avec James Fazy. Cela mûrit, pour éclore en Henry Dunant - dont l’âme fit luire le rayon qu’il fallait pour que le germe sortît des profondeurs!

(De fait, ce que Victor Hugo, en 1832, écrit, au sujet du héros de l'indépendance grecque Canaris, que, comme tout héros, il a dit le mot que Dieu lui donne à dire, n'aurait-il pas pu le dire, plus tard, de Henry Dunant? Celui-ci est une sorte de héros de l'humanité moderne, je crois.)

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19/02/2010

Antériorité de Boëge

Boege.jpgEn fouillant dans les caisses de livres de mon défunt grand-père, j’ai l’autre jour trouvé une brochure éditée en 1910, consacrée à l’annexion de la Savoie à la France, et qui est entièrement favorable à cette annexion, quoiqu’elle ne l’appelle pas rattachement: je pense que cela n’a aucun rapport, et je ne sais pas pourquoi on se pique pour un mot.

Mais la brochure donne des renseignements très intéressants, sur les circonstances de l’Annexion de 1860. D’abord, elle confirme ce que je dis dans mes conférences: les Savoyards ne voulaient pas devenir italiens, et c’est la raison pour laquelle ils ont préféré la France. Certains ont rêvé d’un duché indépendant de Turin sous tutelle directe du Roi, mais cela n’a pas marché. Ce qui est précieux, dans cette brochure, ce sont les faits qui concernent la possibilité du nord de la Savoie de se rattacher à la Suisse.

M Thonon-les-Bains_Dessaix.jpgOn sait qu’il y a eu une pétition, en faveur de cette option; la brochure dit que la première localité à l’avoir signée est celle de Boëge! Elle dit aussi que les gens favorables à la Suisse étaient minoritaires mais beaucoup plus actifs et fervents que les Savoyards du nord voulant être rattachés à la France. Toutefois, les Dessaix, famille d’écrivains et d’intellectuels influents du Chablais, héritiers du général Dessaix, qui avait œuvré sous Napoléon, étaient favorables à la France, et Antony écrit une chose troublante, dans une lettre contemporaine de l’Annexion: la Suisse avait dit à un émissaire savoyard que la Confédération ne prenant rien à personne et ne se rattachant que des peuples libres, il fallait que les Savoyards commencent par devenir indépendants avant d’être rattachés à la Suisse. Berne est la prudence même: à Genève, on s’est souvent montré plus entreprenant. James Fazy, au temps de l’invasion des Voraces (des Savoyards de Lyon voulant imposer la république à Chambéry par la force), avait prévu d’intervenir militairement dans la zone de neutralité suisse: Berne l’exclut immédiatement.

Genève a gardé quelque chose de romain, en elle: le modèle occidental, qui voit les pays civilisés intervenir pour aider les peuples opprimés, lui parle davantage qu’il ne parle à Berne, où l’on appartient déjà à l’Europe centrale.

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12/02/2010

Genève, cité de droit international

L’installation de la Société des Nations à Genève y a placé nombre de magistrats internationaux, des diplomates. Mais la diplomatie relève d’un droit qui n’est peut-être pas aussi clair que les codes nationaux, car les rapports de force y jouent un grand rôle, et on peut se demander Numa & Egerie.jpgjusqu’à quel point une cité commerciale comme était Genève n’était pas prédisposée à devenir un centre diplomatique, puisqu’une cité dominée par le commerce construit son droit aussi en établissant des équilibres entre les forts et les faibles, des équilibres au moins autant fondés sur les nécessités pratiques que sur la justice en soi, prise absolument et indépendamment de tout contexte.

Or, même dans l’ancienne Rome, faut-il le rappeler? les premières lois sont censées être venues des dieux: on se souvient que le roi Numa Pompilius, fondateur du droit romain, s’est dit inspiré par la nymphe Égérie, qui vivait dans un bois sacré des environs, et on sait un peu moins que des traditions faisaient remonter les premières lois à une apparition de Jupiter dans le Ciel: les lois étaient écrites en lettres de feu sur sa poitrine. Les anciens Romains étaient plus proches de la tradition hébraïque, dans son essence, qu’on pourrait le croire. Cependant, je crois quand même qu’ils se fiaient davantage à la tradition qu’à l’inspiration, sous ce rapport; et cette tradition accordait forcément beaucoup aux nécessités pratiques du temps.

220px-Whelan_Mule.jpgLa confusion entre le guerrier qui avait conquis des territoires, ou gagné des guerres - et qui devenait, ainsi, Empereur -, et l’inspiration divine, était complète, le génie de l’Empereur - son ange gardien, dirait-on aujourd’hui - étant réputé demeurer parmi les hauts dieux, près de Jupiter. Le monde moderne a tendu à affiner la chose, d’abord, dans un sens chrétien, en distinguant l’inspiration divine des nécessités politiques et économiques, et en détachant la vie mystique de ces nécessités, comme c’est visible jusque chez François de Sales; ensuite - dans un sens dit laïque -, vers un matérialisme complet, et qui était sans doute plus naturel et plus inéluctable, après l’Antiquité: le christianisme étant à la fois une intrusion, en Occident, du mysticisme juif, et une sorte de miracle, de bizarrerie de la nature, d’hiatus dans l’enchaînement de l’histoire - une faille dans les calculs psycho-historiques d'Isaac Asimov, une manifestation individuelle imprévisible a priori, comme fut The Mule, dans le roman Foundation.

Asimov voyait cela comme une anomalie, et je ne partage pas cette idée, naturellement, mais ce n’est pas le problème. Joseph de Maistre avait saisi que la Révolution était d’une nature similaire, même si lui aussi - par conservatisme - l’a d'abord regardée comme une anomalie, au sein de l’évolution historique.

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29/01/2010

L’Annexion à Ambilly

Clos-babuty.jpgPour ceux qui auraient voulu assister à ma conférence sur l’état d’esprit des Savoyards à l’époque de l’Annexion, à Annemasse, telle qu’elle a eu lieu le 20 janvier, et qui n'ont pas pu le faire - ou pour ceux qui voudraient la réentendre, même -, je signale que je la reprendrai vendredi prochain, le 5 février, à Ambilly, au clos Babuty, à 17 h, puis encore à 20 h, pour ceux qui rentrent du travail plus tard. Le clos Babuty est une jolie ferme restaurée. Je me réjouis d'y retrouver des personnes curieuses de savoir ce qui habitait intérieurement les Savoyards autrefois, et notamment quand ils n'étaient pas encore rattachés à la France. La dernière fois, à Annemasse, ce fut assez agréable, et on m'a plutôt fait des compliments sur la vivacité du ton. On m'a néanmoins reproché de n'avoir pas suffisamment évoqué la question des zones, mais le problème est surtout apparu lors de leur suppression, plus de cinquante ans après l'Annexion, et je voulais rester dans ce qu'avaient écrit les Savoyards dans les temps anciens, pour lesquels je dois reconnaître que j'ai une sorte d'affection particulière.

rue des granges.jpgCependant, j'ai publié un livre sur Victor Bérard, grand artisan de cette suppression, et je sais bien ce que lui pensait, et ce qu'on pensait à Paris, sur la question. Bérard était de Morez: il était frontalier, lui aussi, quoique pas savoyard. Je pourrai peut-être évoquer aussi les écrits des Savoyards qui habitaient la grande zone franche, car à la suppression de celle-ci, il n'est pas faux que plusieurs ont exprimé leur dépit. Guy de Pourtalès également, dans La Pêche miraculeuse, et par l'intermédiaire de ses personnages: la voix de Genève s'exprimait à travers eux, puisque ses personnages habitaient la rue des Granges.

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26/01/2010

Antériorité de la Suisse

Rutli.jpgGenève doit son indépendance, à l’origine, à l’intervention de Berne, qui est intervenue pour la délivrer du siège du duc de Savoie, en 1535. Les Bernois ont alors invoqué le lien religieux. Plus tard, même avant 1816 et le rattachement de Genève à la Confédération, lors des discussions avec Turin, le sort de Genève dépendait du bon vouloir de Berne, pas toujours aussi prête à aider l’altière et revêche Cité de Calvin contre le duc de Savoie qu’on pourrait le croire.

Dès 1536, Berne a cherché à rattacher Genève comme elle venait de le faire avec Lausanne, et la fierté des Genevois, mais aussi les menaces implicites de François Ier, roi de France, les ont convaincus d’attendre. Les Bernois ont un caractère naturellement patient. Finalement, en 1815, l’occasion s’est présentée, et l’attraction naturelle de la Suisse a soudé en quelque sorte Genève à la Confédération.

Les traditions spécifiquement genevoises montrent toujours une tendance au dégagement par rapport à des puissances plus fortes.

Wilhelm_Tell.jpgOn pourra dire que la Suisse aussi. Mais pas seulement. La révolte symbolique de Guillaume Tell ressemble beaucoup, finalement, au 14 Juillet des Français, image du Peuple, animé par l’ange de la Liberté - trônant aujourd’hui en haut d’une colonne, à la façon d’un dieu ailé d’or, sur la place de la Bastille ! -, contre le symbole immémorial mais statique du despotisme. Du reste, les révolutionnaires français se réclamèrent explicitement de Guillaume Tell. Celui-ci a quelque chose de fondateur, en Occident.

L’alliance de 1291, qu’elle soit ou non fictive, a quelque chose d’antérieur, particulièrement pour Genève, mais aussi, somme toute, pour Paris. Le peuple qui s’unit spontanément et fraternellement, comme mû par une poussée des profondeurs, et qui se dégage ainsi de ce qui régnait par-dessus lui-même, semble avoir, précisément, abrité cette force obscure qui devait fonder les temps modernes d’abord en Suisse. Est-ce la force de l’Ours? La force sauvage des vallées pleines d’énigmes, au fond des Alpes? Cela a quelque chose de mystérieux.

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23/01/2010

Commémorations sacerdotales

Sarkozy et le feu.jpgAu moins en France, la commémoration des faits marquants de l’histoire nationale est assumée et réalisée pour l’essentiel par les hommes politiques, et je ne trouve pas que ce soit normal, car au fond, il s’agit d’une forme de culte rendu à la nation, à ses symboles, et par conséquent, le ressort profond en est sacerdotal.

Or, même si on dit que ce sacerdoce est juste culturel - même si on ne cherche pas à aborder ontologiquement le problème de la laïcité -, il faut admettre que les élus n’ont aucune compétence reconnue à évoquer les questions historiques.

De deux choses l’une: soit ils s’appuient sur les travaux des historiens, et ils accomplissent simplement la cérémonie, assumant un rôle sacerdotal, soit ils discourent de l’histoire, empiétant sur les prérogatives des historiens.

Mais, dira-t-on, puisque les religions reconnues n’intègrent pas dans leur culte l’histoire nationale, même si on admet que l’acte de commémoration est de nature sacerdotale, à qui doit-on faire appel? Eh bien, c’est clair: aux historiens. Car leur rôle n’est pas seulement la recherche des faits authentiques; ils ont bien aussi pour charge d’enseigner l’histoire nationale afin de souder le peuple: leur mission de service public contient réellement cette clause, pour ainsi dire. Personne ne l’ignore. C’est donc bien à eux qu’on doit faire appel lors des commémorations officielles; ce sont eux qui doivent faire les discours, ce sont eux qui doivent effectuer les cérémonies.

Druide.jpgMieux encore, puisqu’ils enseignent le sens de la nation aux jeunes générations, c’est qu’ils l’ont, eux-mêmes. Il ne faut donc pas considérer que leurs recherches par exemple doivent aller dans le sens dicté par des intérêts politiques: l’amour de la Vérité seul doit les guider, et le sens de la nation qu’ils en tirent - la nation n’étant pas censée être une fiction - leur donne le droit de donner des directives aux hommes politiques pour ce qui est de commémorer ceci ou cela. Les historiens peuvent à cet égard exercer une forme de magistrature (un peu comme les druides antiques).

Car il ne faut pas, certes, que le sens de la nation que les professeurs d’histoire transmettent au peuple soit celui qu’ils reprendraient passivement des hommes politiques: il faut que cela vienne du fond de leur cœur - et du fond de la Vérité, aussi.

L’historien doit donc mieux assumer son rôle sacerdotal - ou prophétique, même -, en plus de la fonction qui l’invite à établir des faits authentiques. En tout cas, c’est ainsi que je le ressens.

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10/01/2010

L’état d’esprit et l’Annexion

Annexion3.jpgParfois, je lis ou j’écoute des historiens qui parlent d’une époque que je connais surtout par les écrivains qui y vivaient, et je ne reconnais pas du tout ce que j’ai lu chez ceux-ci, même quand ils parlaient de leur vie réelle, même quand ils ne créaient pas de fiction. Mais de toute façon, ce que je reconnais le moins, c’est ce que les historiens contemporains attribuent comme sentiments, ou pensées, aux gens qui vivaient à cette époque; et c’est le plus étonnant, car justement, s’il y a bien une chose qu’on peut déceler même dans des fictions fabuleuses, ce sont les sentiments et les pensées de leurs auteurs.

Je me demande alors sur quelle base les historiens ont établi leurs propres idées à ce sujet. Et en les écoutant encore plus attentivement, je m’aperçois que peu nombreux sont ceux qui ont autant que moi lu des textes anciens, et qu’ils déduisent, plutôt, l’état d’esprit des gens d’autrefois à partir des faits extérieurs, estimant que forcément, s’il se passait ceci ou cela, les gens devaient penser ceci ou cela.

Or, dans les faits, si une part indéniable de pensées ou de sentiments vient bien de ce qui se produit extérieurement, la réalité est qu’une part, au moins aussi grosse, de ces pensées ou sentiments a une origine bien plus mystérieuse, et c’est ce qui explique, selon moi, les écarts entre ce que je lis comme témoignages issus de l’époque concernée, et ce que j’entends dire par les historiens qui travaillent essentiellement sur le mode déductif.

MJC Annemasse-Sud.jpgComme je suis plutôt de formation littéraire qu’historique, j’ai participé et participerai à la commémoration de l’Annexion justement, pour l’essentiel, par des exposés sur l’état d’esprit qui régnait en Savoie à cette époque, tel que le reflète l’étude non des faits extérieurs, mais des écrits, parfois quasi privés, laissés par les gens qui vivaient alors. Un blog a été créé, où l’on m’a demandé d’intervenir dans ce sens: le lien est présent sur cette page. Et quelques conférences ressortissant à la même démarche auront lieu. Pour la prochaine, elle est organisée par l’Université populaire Savoie-Mont-Blanc, et sera présentée à Annemasse, à la M.J.C. du Perrier, avenue de Verdun, salle MC Solaar, le mercredi 20 janvier à 20 h. Il y aura des images. Mais surtout, la présentation sera plus personnalisée et plus chaleureuse, je l’espère, que sur un blog!

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08/01/2010

Histoire et poésie du Rattachement

F%C3%AAte_de_l%27Annexion_de_la_Savoie_%C3%A0_la_France1860.jpgOn m’a raconté - mais je ne sais si c’est vrai - que le maire d’une commune significative de Haute-Savoie a plusieurs fois essayé d’intervenir sur le fond de cérémonies commémorant l’ancienne Savoie, lorsqu’elles avaient lieu dans sa juridiction. Par exemple, en 2003, lorsqu’on a commémoré le traité de Saint-Julien de 1603, qui scellait la paix entre Genève et la Savoie, il aurait déclaré que la Savoie n’avait pas d’histoire, et que, par conséquent, il fallait changer les termes de la cérémonie qui tendaient à montrer le contraire. Ils avaient pourtant été établis par des historiens. Mais il pensait que sa vérité à lui valait mieux.

Peut-être particulièrement en France, les politiques assument une sorte de rôle sacerdotal, vis-à-vis de l’Histoire: ce sont souvent eux qui déterminent ce qu’il faut dire ou ne pas dire, à cet égard!

A l’occasion du 150e anniversaire de l’Annexion, on m’a raconté que ce même élu aurait ordonné qu’on ne parlât pas d’Annexion, mais de Rattachement. J’ai pourtant bien vu, moi-même, des reproductions d’affiches éditées par le gouvernement français d’alors, et demandant, dans ces termes, aux Savoyards s’ils souhaitaient être annexés à la France; et puis quand le plébiscite a eu lieu, on a bien effectué tout à fait officiellement une fête de l’Annexion.

Il faut croire qu’il existe des politiques qui pensent que les faits sont biaisés, même quand on les a établis, et que la juste manière de voir les choses est nécessairement la leur. Le mandat dont ils sont investis leur donne des facultés d’ordre prophétique, en quelque sorte.

Évidemment, il est bien possible que cela soit quelque peu biaisé par leurs intérêts propres. Le mot d’Annexion pourrait par exemple être connoté négativement et gêner le gouvernement légal dans son rayonnement, auprès de la population. Je ne suis pas sûr: mais c’est une possibilité!

Victor Hugo 2.jpgJ’avoue croire que le poète lui-même, lorsqu’il invente des figures mythologiques, est plus près de la vérité que le politique qui insère, dans l’histoire établie selon les principes rationalistes modernes, son opinion personnelle - qui en général l’arrange. Je ne suis pas sûr que le rationalisme historique permette d’échapper à ce travers, ni, naturellement, que toute figure angélique soit forcément fallacieuse, au sein d’un tableau qu’on dresserait de l’histoire de l’humanité. En tout cas, les poètes ont l’avantage d’assumer leur position, d’être clairs, sur ce point. Hugo, dans la Légende des siècles, peut être dit plus divinement inspiré que personnellement intéressé, je crois.

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04/01/2010

Leurs Excellences de la Ville

Paris.jpgLes bourgeoisies, les élites, les oligarchies issues du capitalisme moderne, trônant au centre des cités au commerce florissant, ont remplacé les princes, les nobles qui étaient censés être issus des Héros, et par eux des Immortels, et avoir conservé et transmis, par l’hérédité, une forme de surhumanité fondée sur la Vaillance, comme on disait autrefois. Les qualités héroïques ont été supplantées, elles-mêmes, par une forme de superintellectualité, ou de surintelligence, manifestable par les diplômes et les concours d’État, et liée en partie aux nécessités nouvelles d’un commerce fondé sur la comptabilité et donc les facultés rationnelles de l’être humain.

A Paris, sans doute, c’est visible. A Turin, cela le fut aussi, au XIXe siècle. Mais Genève ne put profiter pleinement de cette évolution, parce qu’en commençant par se dégager de la tutelle des princes de Savoie, elle s’est privé de la possibilité de s’asseoir plus tard sur leur trône, la donnant plutôt à Turin, voire Paris, justement. Elle préféra, inconsciemment, conquérir tôt sa liberté, plutôt que d’attendre deux ou trois siècles l’occasion de s’emparer des rênes d’un État auquel jusque-là elle eût dû se soumettre. Plus qu’à l’ancienne Rome, maîtresse d’un large territoire, Genève ressemble ainsi davantage à une ancienne cité grecque - autonome, libre, mais ne possédant pas d’empire.

Zeus.jpgCependant, du point de vue des paysans, du prolétariat savoyard ou apparenté, il faut avouer que cette succession d’Excellences, ce remplacement des nobles par une aristocratie liée au Capital, ou même à l’Intelligence, n’a jamais été regardée forcément comme un progrès, que ce soit par conservatisme ou parce que réellement le prolétariat n’a jamais rien gagné à changer de maître, comme le dit la fable de l’âne d’Ésope: Zeus accorda à l’animal un maître nouveau, conformément à ses prières, mais il était pire que le précédent! Idée connue. Elle pourrait s’appliquer à de nombreux divorcés remariés. Mais passons. En général, on ne croit pas qu’un maître puisse être pire que celui qu’on a.

J’ai lu chez un écrivain gruhérien que somme toute, les paysans de son cher comté avaient conservé une affection plus grande, à l’égard des comtes de Savoie, qu’ils n’en avaient développé à l’égard des Messieurs de Fribourg, et c’est bien la preuve que la question n’est pas religieuse. Les paysans bretons aussi ont souvent préféré leurs petits seigneurs locaux à la bourgeoisie, pourtant éclairée par la philosophie des Lumières, qui tenait le haut du pavé à Paris.

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22/12/2009

Genève comme capitale

Sénat de Savoie.jpgGenève fut historiquement d’abord un pôle marchand, étant sur le passage du Rhône entre le Léman et les monts Jura, et, en Occident - et particulièrement dans les pays latins -, on a toujours considéré qu’une capitale devait, au premier chef, être une cité consacrée à ses magistrats, constituant un pôle juridique.

C’est ce qu’était Chambéry en Savoie, et même si cette digne cité n’a justement jamais été un pôle commercial - ce qui lui a d’ailleurs profondément manqué -, néanmoins, tant qu’on n’était pas entré dans l’ère moderne du commerce, elle a pu plus facilement qu’on ne le croit résister à l’influence de Genève, même pour la partie du duché de Savoie qui bordait cette noble cité.

Zurich.jpgLorsque le nord de la Savoie fut protestant, ce fut principalement sous l’influence de Berne, qui est elle aussi une ville de magistrats. Berne n’est pas par hasard, du reste, la capitale de la Suisse de préférence à Zürich: le gouvernement des magistrats apparaît comme supérieur à celui des marchands y compris en Suisse, où la tradition romaine, à cet égard, demeure bien plus présente qu’on ne le sait ou l’admet en général en France. Le Chablais fut soumis à Berne, comme l’était le Pays de Vaud, mais même à ses alentours, Genève ne put jamais durablement s’imposer.

En choisissant Turin comme capitale à la place de Chambéry - en 1562 -, le duc de Savoie consacrait, sans doute, la puissance naissante de l’argent, Turin étant une ville plus commerçante que Chambéry, mais la seconde conservait une forme de prééminence, en matière juridique : les Constitutions royales y furent rédigées en français - par le propre père de Joseph de Maistre, au XVIIIe siècle.

Genève.jpgLe sentiment donc que Genève aurait dû, historiquement, gouverner un pays d’envergure ne correspond pas à la réalité d’une tradition occidentale, et plus particulièrement latine, qui remet les clefs du Gouvernement entre les mains de magistrats patentés. La question n’est pas réellement religieuse. C’est que le Gouvernement doit reposer sur l’équité, plus que sur la force. La force même doit se mettre au service du droit, en principe. Il ne peut pas en être autrement.

Même Calvin a introduit un fond moral à une organisation genevoise qui demeurait liée à une tradition bourgeoise. Mais précisément, les idées de Calvin étaient sans doute bonne surtout pour la bourgeoisie, et éprouvaient de la difficulté à s’exporter hors de cette classe: celle des travailleurs paysans, notamment, ne se sentait pas vraiment concernée. Toujours, d’une façon ou d’une autre, mise en minorité, elle préférait un monarque qui disait la protéger qu’une aristocratie qui la sommait de se plier aux exigences de la Cité.

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15/12/2009

Lyon, capitale des Gaules

Blason Lyon.jpgFrançois Bonivard affirmait que le comté de Genève avait été dès l'origine dirigé depuis Genève même son prince-évêque, mais je crois qu'il l'était au départ par un seigneur laïque. La puissance temporelle des évêques ne vient, à mes yeux, que de la dislocation de l’Empire romain à l’époque féodale. Or, même si Rome est redevenue capitale de l’Italie, le modèle français est assez prégnant pour qu’on rappelle que Lyon n’est jamais redevenue la capitale des Gaules.

De fait, Lyon fut intégrée au Saint-Empire, lequel possédait, en effet, les capitales symboliques de l’ancienne Gaule, situées, pour l’essentiel, sur le Rhône, alors bien plus important que la Loire ou la Seine.

Le pouvoir de Paris ne vient pas, pour l’essentiel, de l’Antiquité: sa primauté vient des Francs et des seigneurs de l'Île de France et de Touraine, eux-mêmes d'origine franque.

Est-ce que, même après le rattachement de Lyon à la France, on a jamais songé à refaire d'elle capitale? Les rois de France étaient trop intimement liés à Paris et à ses ressources pour aller à Lyon, qui fut laissée à son archevêque, et ne conserva que la primauté spirituelle.

Paris.jpgA la Révolution, la possibilité de rétablir la primauté de Lyon existait. Elle fut défendue par les fédéralistes et la Convention. Mais Robespierre fit un coup de force, s'empara de la Convention et fit la guerre à Lyon pour laisser aux bourgeois de Paris, qui avaient gravité autour du Roi, leur primauté, perpétuant ainsi le centralisme parisien d'origine franque et créant ce qu'on appelle le jacobinisme. Car les Francs avaient pour modèle l'empereur Constantin, qui voulait imposer le latin, langue des chrétiens d'Occident, à tous les citoyens de l'Empire, pour en assurer l'unité en Dieu. La Révolution n'a pas changé cette orientation profonde; elle lui a simplement donné un nouveau nom: le centralisme républicain. Les velléités du peuple gaulois de créer une fédération autour de Lyon ne purent pas s'imposer: les traditions restaient trop fortes.

Lyon fut mise au pas, comme on sait. Des massacres y eurent lieu, et les jacobins voulaient la raser.

Les révolutions ne changent pas tant qu’on croit la face du monde. Le monde moderne est plus issu de l’époque féodale qu’on ne veut bien l’admettre: bien des mots à cet égard induisent en erreur, créant plus d'illusions que de choses réelles, ainsi que Joseph de Maistre le prédisait. Est-ce que par exemple le pacte républicain n'est pas essentiellement héréditaire, liant l'immense majorité des Français dès leur naissance? Est-ce qu'il n'est pas pensé comme contraignant les individus et les soumettant à leurs ancêtres? Peu importe qu'ensuite on fasse un mérite à la France de ne pas préférer le droit du sang au droit du sol; car dans les faits, on ne choisit pas non plus sa naissance: le droit du sol lui-même soumet les individus au choix des parents.

Quand Rousseau parlait de contrat social, il entendait que l'on pouvait y mettre fin à tout moment, soit collectivement, soit individuellement; mais il est évident que Robespierre et ses adeptes n'ont pas retenu particulièrement ce passage de son traité.  En France les liens venus du passé restent supérieurs aux choix individuels. De la même façon la force de Paris n'est pas un choix mais un poids hérité d'une époque ancienne.

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07/12/2009

Genève et l'exemple lausannois

Louis XIV.jpgJ’ai dit, samedi, que Genève n’était pas, comme Paris, le centre d’un empire bâti jadis par une puissante monarchie. Mais pour disposer d’un arrière-pays, dira-t-on, nul besoin d’être cela; Lausanne par exemple a bien un arrière-pays, et elle fut également le siège d’une principauté épiscopale: elle fut également dirigée par un prince-évêque.

Cependant, l’unité de Lausanne et de son arrière-pays ne s’est pas faite à partir de la bourgeoisie de Lausanne: elle fut imposée par les Bernois, dont le pouvoir a supplanté à la fois celui du duc de Savoie, dont le bailli siégeait à Moudon, et celui du Prince-Évêque. Comme souvent les conquérants, ils ont légitimé l’usage de la force en rendant au Pays de Vaud sa capitale réputée naturelle.

Mais ce n’est pas forcément cette nature des choses, qui intéresse les conquérants: il s’agissait surtout de briser l’habitude des Vaudois d’être dirigés depuis Moudon. Lorsque Louis XIV conquiert la Franche-Comté, il fait aussi passer la capitale de Dôle à Besançon, capitale naturelle du comté de Bourgogne et jusque-là elle aussi dirigée par l’Archevêque. Mais pour Genève, cela eut lieu également: lorsque Napoléon Bonaparte l’annexe, il en fait le chef-lieu du département du Léman, qui comprend une grande partie de l’actuelle Haute-Savoie.

Il suffisait donc aux Genevois de se laisser assujettir par Berne, en 1535: Genève serait probablement devenue le chef-lieu d’un territoire large. Cependant, les Genevois ont choisi la démocratie, de préférence à un vain titre obtenu sous un joug.

Napoléon III.jpgLorsque Napoléon III annexe la Savoie avec l’accord du roi de Sardaigne, il n’a nul besoin de changer les capitales: Chambéry et Annecy étaient déjà les deux principales cités au temps glorieux du duché de Genevois-Nemours - celui de François de Sales et de Vaugelas. La capitale naturelle, en Savoie, est pourtant plutôt Aix-les-Bains, seule cité du Duché à avoir abrité une demeure royale du temps de l’ancienne Bourgogne.

Lorsque le roi de France achète pacifiquement le Dauphiné, en 1349, rétablit-il Vienne comme capitale? Non: il laisse Grenoble continuer à régner.

La liberté impose des sacrifices, parce qu’elle est héritée de l’Antiquité et du statut que les cités antiques conservaient, et que les temps changent: le pouvoir réel est exercé par d’autres puissances. J’en reparlerai, à propos de Lyon et de Paris.

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01/12/2009

Universalisme mystique à Carouge

Temple Carouge.jpgJ’ai évoqué la tendance de Joseph de Maistre à l’universalisme mystique. Mais dans la Savoie qu’il avait connue, cette tendance lui était-elle propre, était-elle réservée à son individualité? L’histoire de la cité de Carouge suggère le contraire: elle suggère que la Savoie eut cette orientation d’une façon plus globale.

On sait que ses fondateurs voulurent en faire un modèle de tolérance et d’ouverture sur le monde. Mais cette forme de laïcité et de neutralité de l’État, avant la lettre, ne passa pas par l’évacuation du sentiment religieux: le comte de La Fléchère, mandaté par le roi de Sardaigne, fit construire une église catholique, un temple protestant, un temple maçonnique, une synagogue, et son projet était même de bâtir une mosquée…

Aucune voie mystique, aucune forme religieuse ou initiatique ne prenait le pas sur l’autre: tout était accessible au public, et placé à la discrétion de chacun, laissé à son libre choix.

Grand Turc.jpgC’était bien sûr conforme aux idées de Voltaire, qui louait sur ce point jusqu’à l’Empire ottoman de laisser vivre toutes les religions du moment qu’elles respectaient l’autorité du Grand Turc - tout en louant celui-ci, aussi, d’être impitoyable avec les groupements religieux qui prétendaient imposer leur volonté aux autres.

Mais sur un plan mystique, cela ne laisse pas de rappeler que Maistre même fut à la fois catholique et franc-maçon et qu’il eut de la relation avec le monde divin une conception qui transcendait les différences - même s’il estimait que l’Église catholique était l’institution religieuse qui par excellence avait conservé l’Esprit-Saint en elle. De fait, on ne peut pas être sûr que, malgré la bienveillance qu’il éprouvait pour les religions en général, il les eût laissées aussi libres qu’elles l’étaient sous la direction du comte de La Fléchère. Cependant, avant 1792, il fut Sénateur de Savoie, à Chambéry, et je n’ai rien lu de lui qui le montrât hostile à cette politique.

Il ne laissa du reste pas de dire que si l’Église catholique elle-même ne se régénérait pas, l’invention d’une nouvelle religion serait inéluctable. Il avait cependant foi en cette capacité de régénération. Foi aveugle et illusoire, dira plus tard Hugo, qui lui aussi défendit une forme d’universalisme mystique, mais pour le coup, plutôt hostile aux institutions religieuses.

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28/11/2009

Centralisme et République

Victor Hugo.jpgPierre Assouline a parlé sur son blog de centralisme républicain, comme si le centralisme, en France, était d’origine républicaine. Peut-être pensait-il ainsi le bénir, plus ou moins consciemment: de fait, comme, en tant qu'écrivain, il est publié à Paris - et même, à Saint-Germain-des-Prés -, ce centralisme, qu’il s’en rende ou non compte, l’arrange, car il lui permet de diffuser sa production écrite à une large échelle.

L’avantage du centralisme a été, à cet égard, montré ironiquement par Joseph de Maistre: une poignée de républicains, disait-il, peut avoir des millions de sujets, comme à Rome. Les écrivains, n’est-ce pas, appartiennent à une sorte d’élite : grâce au centralisme, quelques guides choisis de la République peuvent avoir des dizaines de milliers de lecteurs, au moins.

Roi-Soleil.jpgJoseph de Maistre avait bien senti que la France ne changerait pas d’organisation traditionnelle parce qu’elle deviendrait une république: le Roi serait remplacé par une élite, mais la polarisation extrême, propre à l’absolutisme monarchique, continuerait, y compris sous un nom nouveau.

Il est en effet erroné, je crois, de dire que le centralisme est une création de la République: il était déjà présent sous la monarchie absolue. Claude Hagège, le fameux linguiste, a bien démontré que la République n’a fait que poursuivre, en la renforçant, une politique d’uniformisation linguistique et culturelle de la population commencée au moins sous Louis XIV, comme le montre ce qui a suivi sa conquête des Flandres: car le droit, dans cette région, n’était déjà plus en latin, mais en langue vernaculaire; le Prince n’en a pas moins fait remplacer celle-ci par le français. L’assimilation culturelle était déjà la politique des rois de France.

Auguste.jpgLa République se reconnaît si peu à ce centralisme que les premiers révolutionnaires n’ont jamais assimilé la République à une langue donnée, de l’aveu même des intellectuels actuels de la République - qui d’ailleurs le regrettent, disent-ils (c’est ce qu’en tout cas a déclaré Bernard-Henri Lévy).

Victor Hugo avait, selon moi, saisi le vrai sens de la devise: Liberté, Égalité, Fraternité, quand il disait que les parties de la République avaient toutes un statut égal, et que la Corse était aussi française que l’Île-de-France, l’Alsace aussi française que la Touraine. La vraie République est multipolaire. Ou elle n’a pas de pôle, puisque toutes ses parties se tiennent entre elles par leurs forces fraternelles respectives. Ce qui gravite essentiellement autour d’une cité est plutôt la continuation du système antique, fondé sur la force de l’État. Et Louis XIV avait déjà pour modèle l’empereur Auguste…

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20/10/2009

Reconquête et Escalade

1_Charles_Emmanuel_1er_de_Savoie_FM-d25bc.jpgJean-François Mabut, un jour, dans un article, a parlé, à propos de François de Sales et de l’Escalade, de reconquista. Le mot me paraît un peu fort, d’autant plus que François de Sales a surtout reconquis le Chablais, qui avait été occupé par les Bernois, et non par les Genevois, auxquels les Bernois avaient défendu, quasiment, d’occuper une partie quelle qu’elle fût de la Savoie, en 1536.

Il est vrai que François de Sales a cherché à reconquérir Genève, par la prière et l’aumône - comme il disait -, et parfois aussi, au nom du Pape, en essayant de s’adresser directement à Théodore de Bèze, d’une façon plus ou moins élégante.

Mais dans les faits, l’Escalade est surtout liée à la politique du duc Charles-Emmanuel Ier, qui observait que ses sujets protestants ne se soumettaient pas bien à son autorité. Or, un peu comme Paris en 1915 a accusé les Suisses d’avoir partie liée avec le manque de feu patriotique des Chablaisiens, Charles-Emmanuel estimait que la source de son problème était Genève, bien que les sujets en question fussent précisément ceux du Chablais, qui avaient été rendus par Berne à la Savoie lors du traité de Cateau-Cambrésis.

Notons que Berne et Genève mêmes avaient proscrit le catholicisme, dans les territoires qu’ils contrôlaient, afin de mieux unifier, psychologiquement, la population. C’était alors assez fréquent. Parfois, ça l’est resté plus qu’on ne croit, même quand la philosophie des Lumières a remplacé le dogme ancien. Il arrive souvent que la liberté de conscience demeure un beau mot, très théorique.

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