Histoire - Page 5

  • Genève, cité de droit international

    L’installation de la Société des Nations à Genève y a placé nombre de magistrats internationaux, des diplomates. Mais la diplomatie relève d’un droit qui n’est peut-être pas aussi clair que les codes nationaux, car les rapports de force y jouent un grand rôle, et on peut se demander Numa & Egerie.jpgjusqu’à quel point une cité commerciale comme était Genève n’était pas prédisposée à devenir un centre diplomatique, puisqu’une cité dominée par le commerce construit son droit aussi en établissant des équilibres entre les forts et les faibles, des équilibres au moins autant fondés sur les nécessités pratiques que sur la justice en soi, prise absolument et indépendamment de tout contexte.

    Or, même dans l’ancienne Rome, faut-il le rappeler? les premières lois sont censées être venues des dieux: on se souvient que le roi Numa Pompilius, fondateur du droit romain, s’est dit inspiré par la nymphe Égérie, qui vivait dans un bois sacré des environs, et on sait un peu moins que des traditions faisaient remonter les premières lois à une apparition de Jupiter dans le Ciel: les lois étaient écrites en lettres de feu sur sa poitrine. Les anciens Romains étaient plus proches de la tradition hébraïque, dans son essence, qu’on pourrait le croire. Cependant, je crois quand même qu’ils se fiaient davantage à la tradition qu’à l’inspiration, sous ce rapport; et cette tradition accordait forcément beaucoup aux nécessités pratiques du temps.

    220px-Whelan_Mule.jpgLa confusion entre le guerrier qui avait conquis des territoires, ou gagné des guerres - et qui devenait, ainsi, Empereur -, et l’inspiration divine, était complète, le génie de l’Empereur - son ange gardien, dirait-on aujourd’hui - étant réputé demeurer parmi les hauts dieux, près de Jupiter. Le monde moderne a tendu à affiner la chose, d’abord, dans un sens chrétien, en distinguant l’inspiration divine des nécessités politiques et économiques, et en détachant la vie mystique de ces nécessités, comme c’est visible jusque chez François de Sales; ensuite - dans un sens dit laïque -, vers un matérialisme complet, et qui était sans doute plus naturel et plus inéluctable, après l’Antiquité: le christianisme étant à la fois une intrusion, en Occident, du mysticisme juif, et une sorte de miracle, de bizarrerie de la nature, d’hiatus dans l’enchaînement de l’histoire - une faille dans les calculs psycho-historiques d'Isaac Asimov, une manifestation individuelle imprévisible a priori, comme fut The Mule, dans le roman Foundation.

    Asimov voyait cela comme une anomalie, et je ne partage pas cette idée, naturellement, mais ce n’est pas le problème. Joseph de Maistre avait saisi que la Révolution était d’une nature similaire, même si lui aussi - par conservatisme - l’a d'abord regardée comme une anomalie, au sein de l’évolution historique.

  • L’Annexion à Ambilly

    Clos-babuty.jpgPour ceux qui auraient voulu assister à ma conférence sur l’état d’esprit des Savoyards à l’époque de l’Annexion, à Annemasse, telle qu’elle a eu lieu le 20 janvier, et qui n'ont pas pu le faire - ou pour ceux qui voudraient la réentendre, même -, je signale que je la reprendrai vendredi prochain, le 5 février, à Ambilly, au clos Babuty, à 17 h, puis encore à 20 h, pour ceux qui rentrent du travail plus tard. Le clos Babuty est une jolie ferme restaurée. Je me réjouis d'y retrouver des personnes curieuses de savoir ce qui habitait intérieurement les Savoyards autrefois, et notamment quand ils n'étaient pas encore rattachés à la France. La dernière fois, à Annemasse, ce fut assez agréable, et on m'a plutôt fait des compliments sur la vivacité du ton. On m'a néanmoins reproché de n'avoir pas suffisamment évoqué la question des zones, mais le problème est surtout apparu lors de leur suppression, plus de cinquante ans après l'Annexion, et je voulais rester dans ce qu'avaient écrit les Savoyards dans les temps anciens, pour lesquels je dois reconnaître que j'ai une sorte d'affection particulière.

    rue des granges.jpgCependant, j'ai publié un livre sur Victor Bérard, grand artisan de cette suppression, et je sais bien ce que lui pensait, et ce qu'on pensait à Paris, sur la question. Bérard était de Morez: il était frontalier, lui aussi, quoique pas savoyard. Je pourrai peut-être évoquer aussi les écrits des Savoyards qui habitaient la grande zone franche, car à la suppression de celle-ci, il n'est pas faux que plusieurs ont exprimé leur dépit. Guy de Pourtalès également, dans La Pêche miraculeuse, et par l'intermédiaire de ses personnages: la voix de Genève s'exprimait à travers eux, puisque ses personnages habitaient la rue des Granges.

  • Antériorité de la Suisse

    Rutli.jpgGenève doit son indépendance, à l’origine, à l’intervention de Berne, qui est intervenue pour la délivrer du siège du duc de Savoie, en 1535. Les Bernois ont alors invoqué le lien religieux. Plus tard, même avant 1816 et le rattachement de Genève à la Confédération, lors des discussions avec Turin, le sort de Genève dépendait du bon vouloir de Berne, pas toujours aussi prête à aider l’altière et revêche Cité de Calvin contre le duc de Savoie qu’on pourrait le croire.

    Dès 1536, Berne a cherché à rattacher Genève comme elle venait de le faire avec Lausanne, et la fierté des Genevois, mais aussi les menaces implicites de François Ier, roi de France, les ont convaincus d’attendre. Les Bernois ont un caractère naturellement patient. Finalement, en 1815, l’occasion s’est présentée, et l’attraction naturelle de la Suisse a soudé en quelque sorte Genève à la Confédération.

    Les traditions spécifiquement genevoises montrent toujours une tendance au dégagement par rapport à des puissances plus fortes.

    Wilhelm_Tell.jpgOn pourra dire que la Suisse aussi. Mais pas seulement. La révolte symbolique de Guillaume Tell ressemble beaucoup, finalement, au 14 Juillet des Français, image du Peuple, animé par l’ange de la Liberté - trônant aujourd’hui en haut d’une colonne, à la façon d’un dieu ailé d’or, sur la place de la Bastille ! -, contre le symbole immémorial mais statique du despotisme. Du reste, les révolutionnaires français se réclamèrent explicitement de Guillaume Tell. Celui-ci a quelque chose de fondateur, en Occident.

    L’alliance de 1291, qu’elle soit ou non fictive, a quelque chose d’antérieur, particulièrement pour Genève, mais aussi, somme toute, pour Paris. Le peuple qui s’unit spontanément et fraternellement, comme mû par une poussée des profondeurs, et qui se dégage ainsi de ce qui régnait par-dessus lui-même, semble avoir, précisément, abrité cette force obscure qui devait fonder les temps modernes d’abord en Suisse. Est-ce la force de l’Ours? La force sauvage des vallées pleines d’énigmes, au fond des Alpes? Cela a quelque chose de mystérieux.

  • Commémorations sacerdotales

    Sarkozy et le feu.jpgAu moins en France, la commémoration des faits marquants de l’histoire nationale est assumée et réalisée pour l’essentiel par les hommes politiques, et je ne trouve pas que ce soit normal, car au fond, il s’agit d’une forme de culte rendu à la nation, à ses symboles, et par conséquent, le ressort profond en est sacerdotal.

    Or, même si on dit que ce sacerdoce est juste culturel - même si on ne cherche pas à aborder ontologiquement le problème de la laïcité -, il faut admettre que les élus n’ont aucune compétence reconnue à évoquer les questions historiques.

    De deux choses l’une: soit ils s’appuient sur les travaux des historiens, et ils accomplissent simplement la cérémonie, assumant un rôle sacerdotal, soit ils discourent de l’histoire, empiétant sur les prérogatives des historiens.

    Mais, dira-t-on, puisque les religions reconnues n’intègrent pas dans leur culte l’histoire nationale, même si on admet que l’acte de commémoration est de nature sacerdotale, à qui doit-on faire appel? Eh bien, c’est clair: aux historiens. Car leur rôle n’est pas seulement la recherche des faits authentiques; ils ont bien aussi pour charge d’enseigner l’histoire nationale afin de souder le peuple: leur mission de service public contient réellement cette clause, pour ainsi dire. Personne ne l’ignore. C’est donc bien à eux qu’on doit faire appel lors des commémorations officielles; ce sont eux qui doivent faire les discours, ce sont eux qui doivent effectuer les cérémonies.

    Druide.jpgMieux encore, puisqu’ils enseignent le sens de la nation aux jeunes générations, c’est qu’ils l’ont, eux-mêmes. Il ne faut donc pas considérer que leurs recherches par exemple doivent aller dans le sens dicté par des intérêts politiques: l’amour de la Vérité seul doit les guider, et le sens de la nation qu’ils en tirent - la nation n’étant pas censée être une fiction - leur donne le droit de donner des directives aux hommes politiques pour ce qui est de commémorer ceci ou cela. Les historiens peuvent à cet égard exercer une forme de magistrature (un peu comme les druides antiques).

    Car il ne faut pas, certes, que le sens de la nation que les professeurs d’histoire transmettent au peuple soit celui qu’ils reprendraient passivement des hommes politiques: il faut que cela vienne du fond de leur cœur - et du fond de la Vérité, aussi.

    L’historien doit donc mieux assumer son rôle sacerdotal - ou prophétique, même -, en plus de la fonction qui l’invite à établir des faits authentiques. En tout cas, c’est ainsi que je le ressens.

  • L’état d’esprit et l’Annexion

    Annexion3.jpgParfois, je lis ou j’écoute des historiens qui parlent d’une époque que je connais surtout par les écrivains qui y vivaient, et je ne reconnais pas du tout ce que j’ai lu chez ceux-ci, même quand ils parlaient de leur vie réelle, même quand ils ne créaient pas de fiction. Mais de toute façon, ce que je reconnais le moins, c’est ce que les historiens contemporains attribuent comme sentiments, ou pensées, aux gens qui vivaient à cette époque; et c’est le plus étonnant, car justement, s’il y a bien une chose qu’on peut déceler même dans des fictions fabuleuses, ce sont les sentiments et les pensées de leurs auteurs.

    Je me demande alors sur quelle base les historiens ont établi leurs propres idées à ce sujet. Et en les écoutant encore plus attentivement, je m’aperçois que peu nombreux sont ceux qui ont autant que moi lu des textes anciens, et qu’ils déduisent, plutôt, l’état d’esprit des gens d’autrefois à partir des faits extérieurs, estimant que forcément, s’il se passait ceci ou cela, les gens devaient penser ceci ou cela.

    Or, dans les faits, si une part indéniable de pensées ou de sentiments vient bien de ce qui se produit extérieurement, la réalité est qu’une part, au moins aussi grosse, de ces pensées ou sentiments a une origine bien plus mystérieuse, et c’est ce qui explique, selon moi, les écarts entre ce que je lis comme témoignages issus de l’époque concernée, et ce que j’entends dire par les historiens qui travaillent essentiellement sur le mode déductif.

    MJC Annemasse-Sud.jpgComme je suis plutôt de formation littéraire qu’historique, j’ai participé et participerai à la commémoration de l’Annexion justement, pour l’essentiel, par des exposés sur l’état d’esprit qui régnait en Savoie à cette époque, tel que le reflète l’étude non des faits extérieurs, mais des écrits, parfois quasi privés, laissés par les gens qui vivaient alors. Un blog a été créé, où l’on m’a demandé d’intervenir dans ce sens: le lien est présent sur cette page. Et quelques conférences ressortissant à la même démarche auront lieu. Pour la prochaine, elle est organisée par l’Université populaire Savoie-Mont-Blanc, et sera présentée à Annemasse, à la M.J.C. du Perrier, avenue de Verdun, salle MC Solaar, le mercredi 20 janvier à 20 h. Il y aura des images. Mais surtout, la présentation sera plus personnalisée et plus chaleureuse, je l’espère, que sur un blog!

  • Histoire et poésie du Rattachement

    F%C3%AAte_de_l%27Annexion_de_la_Savoie_%C3%A0_la_France1860.jpgOn m’a raconté - mais je ne sais si c’est vrai - que le maire d’une commune significative de Haute-Savoie a plusieurs fois essayé d’intervenir sur le fond de cérémonies commémorant l’ancienne Savoie, lorsqu’elles avaient lieu dans sa juridiction. Par exemple, en 2003, lorsqu’on a commémoré le traité de Saint-Julien de 1603, qui scellait la paix entre Genève et la Savoie, il aurait déclaré que la Savoie n’avait pas d’histoire, et que, par conséquent, il fallait changer les termes de la cérémonie qui tendaient à montrer le contraire. Ils avaient pourtant été établis par des historiens. Mais il pensait que sa vérité à lui valait mieux.

    Peut-être particulièrement en France, les politiques assument une sorte de rôle sacerdotal, vis-à-vis de l’Histoire: ce sont souvent eux qui déterminent ce qu’il faut dire ou ne pas dire, à cet égard!

    A l’occasion du 150e anniversaire de l’Annexion, on m’a raconté que ce même élu aurait ordonné qu’on ne parlât pas d’Annexion, mais de Rattachement. J’ai pourtant bien vu, moi-même, des reproductions d’affiches éditées par le gouvernement français d’alors, et demandant, dans ces termes, aux Savoyards s’ils souhaitaient être annexés à la France; et puis quand le plébiscite a eu lieu, on a bien effectué tout à fait officiellement une fête de l’Annexion.

    Il faut croire qu’il existe des politiques qui pensent que les faits sont biaisés, même quand on les a établis, et que la juste manière de voir les choses est nécessairement la leur. Le mandat dont ils sont investis leur donne des facultés d’ordre prophétique, en quelque sorte.

    Évidemment, il est bien possible que cela soit quelque peu biaisé par leurs intérêts propres. Le mot d’Annexion pourrait par exemple être connoté négativement et gêner le gouvernement légal dans son rayonnement, auprès de la population. Je ne suis pas sûr: mais c’est une possibilité!

    Victor Hugo 2.jpgJ’avoue croire que le poète lui-même, lorsqu’il invente des figures mythologiques, est plus près de la vérité que le politique qui insère, dans l’histoire établie selon les principes rationalistes modernes, son opinion personnelle - qui en général l’arrange. Je ne suis pas sûr que le rationalisme historique permette d’échapper à ce travers, ni, naturellement, que toute figure angélique soit forcément fallacieuse, au sein d’un tableau qu’on dresserait de l’histoire de l’humanité. En tout cas, les poètes ont l’avantage d’assumer leur position, d’être clairs, sur ce point. Hugo, dans la Légende des siècles, peut être dit plus divinement inspiré que personnellement intéressé, je crois.

  • Leurs Excellences de la Ville

    Paris.jpgLes bourgeoisies, les élites, les oligarchies issues du capitalisme moderne, trônant au centre des cités au commerce florissant, ont remplacé les princes, les nobles qui étaient censés être issus des Héros, et par eux des Immortels, et avoir conservé et transmis, par l’hérédité, une forme de surhumanité fondée sur la Vaillance, comme on disait autrefois. Les qualités héroïques ont été supplantées, elles-mêmes, par une forme de superintellectualité, ou de surintelligence, manifestable par les diplômes et les concours d’État, et liée en partie aux nécessités nouvelles d’un commerce fondé sur la comptabilité et donc les facultés rationnelles de l’être humain.

    A Paris, sans doute, c’est visible. A Turin, cela le fut aussi, au XIXe siècle. Mais Genève ne put profiter pleinement de cette évolution, parce qu’en commençant par se dégager de la tutelle des princes de Savoie, elle s’est privé de la possibilité de s’asseoir plus tard sur leur trône, la donnant plutôt à Turin, voire Paris, justement. Elle préféra, inconsciemment, conquérir tôt sa liberté, plutôt que d’attendre deux ou trois siècles l’occasion de s’emparer des rênes d’un État auquel jusque-là elle eût dû se soumettre. Plus qu’à l’ancienne Rome, maîtresse d’un large territoire, Genève ressemble ainsi davantage à une ancienne cité grecque - autonome, libre, mais ne possédant pas d’empire.

    Zeus.jpgCependant, du point de vue des paysans, du prolétariat savoyard ou apparenté, il faut avouer que cette succession d’Excellences, ce remplacement des nobles par une aristocratie liée au Capital, ou même à l’Intelligence, n’a jamais été regardée forcément comme un progrès, que ce soit par conservatisme ou parce que réellement le prolétariat n’a jamais rien gagné à changer de maître, comme le dit la fable de l’âne d’Ésope: Zeus accorda à l’animal un maître nouveau, conformément à ses prières, mais il était pire que le précédent! Idée connue. Elle pourrait s’appliquer à de nombreux divorcés remariés. Mais passons. En général, on ne croit pas qu’un maître puisse être pire que celui qu’on a.

    J’ai lu chez un écrivain gruhérien que somme toute, les paysans de son cher comté avaient conservé une affection plus grande, à l’égard des comtes de Savoie, qu’ils n’en avaient développé à l’égard des Messieurs de Fribourg, et c’est bien la preuve que la question n’est pas religieuse. Les paysans bretons aussi ont souvent préféré leurs petits seigneurs locaux à la bourgeoisie, pourtant éclairée par la philosophie des Lumières, qui tenait le haut du pavé à Paris.

  • Genève comme capitale

    Sénat de Savoie.jpgGenève fut historiquement d’abord un pôle marchand, étant sur le passage du Rhône entre le Léman et les monts Jura, et, en Occident - et particulièrement dans les pays latins -, on a toujours considéré qu’une capitale devait, au premier chef, être une cité consacrée à ses magistrats, constituant un pôle juridique.

    C’est ce qu’était Chambéry en Savoie, et même si cette digne cité n’a justement jamais été un pôle commercial - ce qui lui a d’ailleurs profondément manqué -, néanmoins, tant qu’on n’était pas entré dans l’ère moderne du commerce, elle a pu plus facilement qu’on ne le croit résister à l’influence de Genève, même pour la partie du duché de Savoie qui bordait cette noble cité.

    Zurich.jpgLorsque le nord de la Savoie fut protestant, ce fut principalement sous l’influence de Berne, qui est elle aussi une ville de magistrats. Berne n’est pas par hasard, du reste, la capitale de la Suisse de préférence à Zürich: le gouvernement des magistrats apparaît comme supérieur à celui des marchands y compris en Suisse, où la tradition romaine, à cet égard, demeure bien plus présente qu’on ne le sait ou l’admet en général en France. Le Chablais fut soumis à Berne, comme l’était le Pays de Vaud, mais même à ses alentours, Genève ne put jamais durablement s’imposer.

    En choisissant Turin comme capitale à la place de Chambéry - en 1562 -, le duc de Savoie consacrait, sans doute, la puissance naissante de l’argent, Turin étant une ville plus commerçante que Chambéry, mais la seconde conservait une forme de prééminence, en matière juridique : les Constitutions royales y furent rédigées en français - par le propre père de Joseph de Maistre, au XVIIIe siècle.

    Genève.jpgLe sentiment donc que Genève aurait dû, historiquement, gouverner un pays d’envergure ne correspond pas à la réalité d’une tradition occidentale, et plus particulièrement latine, qui remet les clefs du Gouvernement entre les mains de magistrats patentés. La question n’est pas réellement religieuse. C’est que le Gouvernement doit reposer sur l’équité, plus que sur la force. La force même doit se mettre au service du droit, en principe. Il ne peut pas en être autrement.

    Même Calvin a introduit un fond moral à une organisation genevoise qui demeurait liée à une tradition bourgeoise. Mais précisément, les idées de Calvin étaient sans doute bonne surtout pour la bourgeoisie, et éprouvaient de la difficulté à s’exporter hors de cette classe: celle des travailleurs paysans, notamment, ne se sentait pas vraiment concernée. Toujours, d’une façon ou d’une autre, mise en minorité, elle préférait un monarque qui disait la protéger qu’une aristocratie qui la sommait de se plier aux exigences de la Cité.

  • Lyon, capitale des Gaules

    Blason Lyon.jpgFrançois Bonivard affirmait que le comté de Genève avait été dès l'origine dirigé depuis Genève même son prince-évêque, mais je crois qu'il l'était au départ par un seigneur laïque. La puissance temporelle des évêques ne vient, à mes yeux, que de la dislocation de l’Empire romain à l’époque féodale. Or, même si Rome est redevenue capitale de l’Italie, le modèle français est assez prégnant pour qu’on rappelle que Lyon n’est jamais redevenue la capitale des Gaules.

    De fait, Lyon fut intégrée au Saint-Empire, lequel possédait, en effet, les capitales symboliques de l’ancienne Gaule, situées, pour l’essentiel, sur le Rhône, alors bien plus important que la Loire ou la Seine.

    Le pouvoir de Paris ne vient pas, pour l’essentiel, de l’Antiquité: sa primauté vient des Francs et des seigneurs de l'Île de France et de Touraine, eux-mêmes d'origine franque.

    Est-ce que, même après le rattachement de Lyon à la France, on a jamais songé à refaire d'elle capitale? Les rois de France étaient trop intimement liés à Paris et à ses ressources pour aller à Lyon, qui fut laissée à son archevêque, et ne conserva que la primauté spirituelle.

    Paris.jpgA la Révolution, la possibilité de rétablir la primauté de Lyon existait. Elle fut défendue par les fédéralistes et la Convention. Mais Robespierre fit un coup de force, s'empara de la Convention et fit la guerre à Lyon pour laisser aux bourgeois de Paris, qui avaient gravité autour du Roi, leur primauté, perpétuant ainsi le centralisme parisien d'origine franque et créant ce qu'on appelle le jacobinisme. Car les Francs avaient pour modèle l'empereur Constantin, qui voulait imposer le latin, langue des chrétiens d'Occident, à tous les citoyens de l'Empire, pour en assurer l'unité en Dieu. La Révolution n'a pas changé cette orientation profonde; elle lui a simplement donné un nouveau nom: le centralisme républicain. Les velléités du peuple gaulois de créer une fédération autour de Lyon ne purent pas s'imposer: les traditions restaient trop fortes.

    Lyon fut mise au pas, comme on sait. Des massacres y eurent lieu, et les jacobins voulaient la raser.

    Les révolutions ne changent pas tant qu’on croit la face du monde. Le monde moderne est plus issu de l’époque féodale qu’on ne veut bien l’admettre: bien des mots à cet égard induisent en erreur, créant plus d'illusions que de choses réelles, ainsi que Joseph de Maistre le prédisait. Est-ce que par exemple le pacte républicain n'est pas essentiellement héréditaire, liant l'immense majorité des Français dès leur naissance? Est-ce qu'il n'est pas pensé comme contraignant les individus et les soumettant à leurs ancêtres? Peu importe qu'ensuite on fasse un mérite à la France de ne pas préférer le droit du sang au droit du sol; car dans les faits, on ne choisit pas non plus sa naissance: le droit du sol lui-même soumet les individus au choix des parents.

    Quand Rousseau parlait de contrat social, il entendait que l'on pouvait y mettre fin à tout moment, soit collectivement, soit individuellement; mais il est évident que Robespierre et ses adeptes n'ont pas retenu particulièrement ce passage de son traité.  En France les liens venus du passé restent supérieurs aux choix individuels. De la même façon la force de Paris n'est pas un choix mais un poids hérité d'une époque ancienne.

  • Genève et l'exemple lausannois

    Louis XIV.jpgJ’ai dit, samedi, que Genève n’était pas, comme Paris, le centre d’un empire bâti jadis par une puissante monarchie. Mais pour disposer d’un arrière-pays, dira-t-on, nul besoin d’être cela; Lausanne par exemple a bien un arrière-pays, et elle fut également le siège d’une principauté épiscopale: elle fut également dirigée par un prince-évêque.

    Cependant, l’unité de Lausanne et de son arrière-pays ne s’est pas faite à partir de la bourgeoisie de Lausanne: elle fut imposée par les Bernois, dont le pouvoir a supplanté à la fois celui du duc de Savoie, dont le bailli siégeait à Moudon, et celui du Prince-Évêque. Comme souvent les conquérants, ils ont légitimé l’usage de la force en rendant au Pays de Vaud sa capitale réputée naturelle.

    Mais ce n’est pas forcément cette nature des choses, qui intéresse les conquérants: il s’agissait surtout de briser l’habitude des Vaudois d’être dirigés depuis Moudon. Lorsque Louis XIV conquiert la Franche-Comté, il fait aussi passer la capitale de Dôle à Besançon, capitale naturelle du comté de Bourgogne et jusque-là elle aussi dirigée par l’Archevêque. Mais pour Genève, cela eut lieu également: lorsque Napoléon Bonaparte l’annexe, il en fait le chef-lieu du département du Léman, qui comprend une grande partie de l’actuelle Haute-Savoie.

    Il suffisait donc aux Genevois de se laisser assujettir par Berne, en 1535: Genève serait probablement devenue le chef-lieu d’un territoire large. Cependant, les Genevois ont choisi la démocratie, de préférence à un vain titre obtenu sous un joug.

    Napoléon III.jpgLorsque Napoléon III annexe la Savoie avec l’accord du roi de Sardaigne, il n’a nul besoin de changer les capitales: Chambéry et Annecy étaient déjà les deux principales cités au temps glorieux du duché de Genevois-Nemours - celui de François de Sales et de Vaugelas. La capitale naturelle, en Savoie, est pourtant plutôt Aix-les-Bains, seule cité du Duché à avoir abrité une demeure royale du temps de l’ancienne Bourgogne.

    Lorsque le roi de France achète pacifiquement le Dauphiné, en 1349, rétablit-il Vienne comme capitale? Non: il laisse Grenoble continuer à régner.

    La liberté impose des sacrifices, parce qu’elle est héritée de l’Antiquité et du statut que les cités antiques conservaient, et que les temps changent: le pouvoir réel est exercé par d’autres puissances. J’en reparlerai, à propos de Lyon et de Paris.

  • Universalisme mystique à Carouge

    Temple Carouge.jpgJ’ai évoqué la tendance de Joseph de Maistre à l’universalisme mystique. Mais dans la Savoie qu’il avait connue, cette tendance lui était-elle propre, était-elle réservée à son individualité? L’histoire de la cité de Carouge suggère le contraire: elle suggère que la Savoie eut cette orientation d’une façon plus globale.

    On sait que ses fondateurs voulurent en faire un modèle de tolérance et d’ouverture sur le monde. Mais cette forme de laïcité et de neutralité de l’État, avant la lettre, ne passa pas par l’évacuation du sentiment religieux: le comte de La Fléchère, mandaté par le roi de Sardaigne, fit construire une église catholique, un temple protestant, un temple maçonnique, une synagogue, et son projet était même de bâtir une mosquée…

    Aucune voie mystique, aucune forme religieuse ou initiatique ne prenait le pas sur l’autre: tout était accessible au public, et placé à la discrétion de chacun, laissé à son libre choix.

    Grand Turc.jpgC’était bien sûr conforme aux idées de Voltaire, qui louait sur ce point jusqu’à l’Empire ottoman de laisser vivre toutes les religions du moment qu’elles respectaient l’autorité du Grand Turc - tout en louant celui-ci, aussi, d’être impitoyable avec les groupements religieux qui prétendaient imposer leur volonté aux autres.

    Mais sur un plan mystique, cela ne laisse pas de rappeler que Maistre même fut à la fois catholique et franc-maçon et qu’il eut de la relation avec le monde divin une conception qui transcendait les différences - même s’il estimait que l’Église catholique était l’institution religieuse qui par excellence avait conservé l’Esprit-Saint en elle. De fait, on ne peut pas être sûr que, malgré la bienveillance qu’il éprouvait pour les religions en général, il les eût laissées aussi libres qu’elles l’étaient sous la direction du comte de La Fléchère. Cependant, avant 1792, il fut Sénateur de Savoie, à Chambéry, et je n’ai rien lu de lui qui le montrât hostile à cette politique.

    Il ne laissa du reste pas de dire que si l’Église catholique elle-même ne se régénérait pas, l’invention d’une nouvelle religion serait inéluctable. Il avait cependant foi en cette capacité de régénération. Foi aveugle et illusoire, dira plus tard Hugo, qui lui aussi défendit une forme d’universalisme mystique, mais pour le coup, plutôt hostile aux institutions religieuses.

  • Centralisme et République

    Victor Hugo.jpgPierre Assouline a parlé sur son blog de centralisme républicain, comme si le centralisme, en France, était d’origine républicaine. Peut-être pensait-il ainsi le bénir, plus ou moins consciemment: de fait, comme, en tant qu'écrivain, il est publié à Paris - et même, à Saint-Germain-des-Prés -, ce centralisme, qu’il s’en rende ou non compte, l’arrange, car il lui permet de diffuser sa production écrite à une large échelle.

    L’avantage du centralisme a été, à cet égard, montré ironiquement par Joseph de Maistre: une poignée de républicains, disait-il, peut avoir des millions de sujets, comme à Rome. Les écrivains, n’est-ce pas, appartiennent à une sorte d’élite : grâce au centralisme, quelques guides choisis de la République peuvent avoir des dizaines de milliers de lecteurs, au moins.

    Roi-Soleil.jpgJoseph de Maistre avait bien senti que la France ne changerait pas d’organisation traditionnelle parce qu’elle deviendrait une république: le Roi serait remplacé par une élite, mais la polarisation extrême, propre à l’absolutisme monarchique, continuerait, y compris sous un nom nouveau.

    Il est en effet erroné, je crois, de dire que le centralisme est une création de la République: il était déjà présent sous la monarchie absolue. Claude Hagège, le fameux linguiste, a bien démontré que la République n’a fait que poursuivre, en la renforçant, une politique d’uniformisation linguistique et culturelle de la population commencée au moins sous Louis XIV, comme le montre ce qui a suivi sa conquête des Flandres: car le droit, dans cette région, n’était déjà plus en latin, mais en langue vernaculaire; le Prince n’en a pas moins fait remplacer celle-ci par le français. L’assimilation culturelle était déjà la politique des rois de France.

    Auguste.jpgLa République se reconnaît si peu à ce centralisme que les premiers révolutionnaires n’ont jamais assimilé la République à une langue donnée, de l’aveu même des intellectuels actuels de la République - qui d’ailleurs le regrettent, disent-ils (c’est ce qu’en tout cas a déclaré Bernard-Henri Lévy).

    Victor Hugo avait, selon moi, saisi le vrai sens de la devise: Liberté, Égalité, Fraternité, quand il disait que les parties de la République avaient toutes un statut égal, et que la Corse était aussi française que l’Île-de-France, l’Alsace aussi française que la Touraine. La vraie République est multipolaire. Ou elle n’a pas de pôle, puisque toutes ses parties se tiennent entre elles par leurs forces fraternelles respectives. Ce qui gravite essentiellement autour d’une cité est plutôt la continuation du système antique, fondé sur la force de l’État. Et Louis XIV avait déjà pour modèle l’empereur Auguste…

  • Reconquête et Escalade

    1_Charles_Emmanuel_1er_de_Savoie_FM-d25bc.jpgJean-François Mabut, un jour, dans un article, a parlé, à propos de François de Sales et de l’Escalade, de reconquista. Le mot me paraît un peu fort, d’autant plus que François de Sales a surtout reconquis le Chablais, qui avait été occupé par les Bernois, et non par les Genevois, auxquels les Bernois avaient défendu, quasiment, d’occuper une partie quelle qu’elle fût de la Savoie, en 1536.

    Il est vrai que François de Sales a cherché à reconquérir Genève, par la prière et l’aumône - comme il disait -, et parfois aussi, au nom du Pape, en essayant de s’adresser directement à Théodore de Bèze, d’une façon plus ou moins élégante.

    Mais dans les faits, l’Escalade est surtout liée à la politique du duc Charles-Emmanuel Ier, qui observait que ses sujets protestants ne se soumettaient pas bien à son autorité. Or, un peu comme Paris en 1915 a accusé les Suisses d’avoir partie liée avec le manque de feu patriotique des Chablaisiens, Charles-Emmanuel estimait que la source de son problème était Genève, bien que les sujets en question fussent précisément ceux du Chablais, qui avaient été rendus par Berne à la Savoie lors du traité de Cateau-Cambrésis.

    Notons que Berne et Genève mêmes avaient proscrit le catholicisme, dans les territoires qu’ils contrôlaient, afin de mieux unifier, psychologiquement, la population. C’était alors assez fréquent. Parfois, ça l’est resté plus qu’on ne croit, même quand la philosophie des Lumières a remplacé le dogme ancien. Il arrive souvent que la liberté de conscience demeure un beau mot, très théorique.

  • Bonivard contre la voix d’Annecy

    Bonivard.jpgDans ses Chroniques, François Bonivard s’en est pris à la version que donnait de l’histoire un sien contemporain, François Miossingien, qui était d’Annecy, et, à ce titre, lié au duc de Savoie, successeur du comte de Genève. Le débat portait sur l'éternelle question de savoir si l'ancienne indépendance du Prince-Évêque pouvait être assumée par le peuple même de Genève - si elle était liée au seul Évêque, ou plus globalement à la Cité.

    On connaît sans doute très mal ce Miossingien, qui fut surtout un poète, qui écrivait en latin, et qui, pour avoir traduit un poète de Mantoue, se vit de son vivant érigé en statue aux côtés de ce poète, et non loin, également, de Virgile, par le duc de Mantoue. Si on veut en savoir plus sur sa vie et le genre de poésie qu’il écrivait, on peut lire Le Messager de cette semaine, ou alors L’Essor savoyard, car je lui consacre quelques lignes, dans ces nobles hebdomadaires du département de Haute-Savoie.

  • L’invention de la luge

    1.saint-jean-de-maurienne.jpg&h=78&w=117&usg=__d5h-rivRKx-QrpKBYDakT9Vp_dc=Ce sont les Savoyards qui ont inventé l’art de la luge, et la meilleure preuve qu’on en a, c’est que luge est en fait un mot dialectal de la Savoie. Ski est un mot norvégien, et cela prouve aussi quelque chose! Or, on possède un récit qui évoque les descentes en luge il y a presque quatre cents ans, que je résume et cite cette semaine dans Le Messager. Il fut écrit par un diplomate italien qui se rendait en France, et qui passa par la Maurienne. De fait, avant l’ère du tourisme, on traversait la Savoie surtout pour des motifs politiques ou religieux, et on marchait sur les traces d’Hannibal: on n’allait pas ailleurs. On allait ensuite en France par Chambéry et Pont-de-Beauvoisin. Mais c’était une autre époque!

  • La magie des Burgondes

    Vouivre.jpgIl y a quelque temps, j’ai évoqué la vouivre du comte de Genève, chassée de la surface de la Terre par l’action du comte de Savoie Amédée V. Le comte de Genève perdit alors son pouvoir magique - la force de son talisman -, et le comte de Savoie put en faire son vassal!

    Cela entretient un lien avec la façon dont les rois de France, en annexant la Franche-Comté, en ont également chassé la Vouivre, selon l’épopée comtoise du Diamant de la Vouivre, de Louis Jousserandot, un roman sublime et méconnu.

    Mais Le Siège de Briançon, de Jacques Replat, raconte la même histoire, quoique sans la Vouivre: c’est la façon dont la Maison de Savoie s’est imposée à un seigneur qui dominait la Tarentaise, ce qui a permis précisément à la Savoie de conquérir cette digne vallée. La Vouivre y est remplacée par une sorcière demi-sœur du seigneur de Briançon - en Tarentaise. Ses pouvoirs se perdent, ce qui permet au comte Humbert de dominer son frère. Et elle-même disparaît dans un cri, après avoir flamboyé au sommet du donjon!

    Or, Replat présente le seigneur de Briançon comme un descendant direct des Burgondes. Il est à demi païen, et lié à l’Orient. Le comte de Maurienne futur comte de Savoie, lui, est lié à l’Église latine: c’est l’archevêque de Moûtiers qui lui a demandé de mettre fin aux agissements du seigneur-brigand. Le christianisme s’assimilait donc à une loi morale dont la force devait s’imposer à la loi héréditaire, parce qu’elle était regardée comme plus juste. Mais cela est allé de pair avec l’estompement de la magie et d’un merveilleux lié aux forces de la Terre. Seuls les anges du Ciel avaient encore droit de cité!

  • Viollet le Duc en Savoie

    viollet_le_duc.jpg&h=80&w=55&usg=__sZTif1bSFjc02dLt1qbUIfqa7Ik=L’architecte Viollet-le-Duc avait des idées étranges, sur le mont-Blanc. Il est venu à Chamonix deux fois, et a laissé sur ces séjours quelques écrits, que je commente cette semaine dans Le Messager.

  • La vouivre du comte de Genève

    Vouivre.jpgJean-Claude Mayor, dans ses Contes & légendes de Genève, raconte un épisode de l’histoire genevoise chargé de symboles: le comte de Savoie Amédée V, qui accorda aux bourgeois de Genève leurs premières franchises, vainquit le comte de Genève aux portes de la Cité, en abattant un château qui était protégé par la Vouivre, ce fameux serpent volant qui fut comme la divinité tutélaire de plusieurs peuples, notamment celui de l’ancien royaume de Bourgogne.

    Je suis persuadé, pour ma part, que cet animal fabuleux ne vient pas des Celtes, mais des Germains, en particulier des Goths: car Cingria a évoqué un Serpent d’or vénéré par les Goths, et je crois qu’il s’agit de la même divinité.

    Les Francs-Comtois lui vouaient un culte, et ils se sont défendus contre les rois de France en l’invoquant jusque dans les temps du capitaine Lacuson. Mais il semble qu’à Genève le culte de la vouivre ait disparu avec la défaite, contre Amédée V, du comte de Genève, car précisément, le récit symbolique rapporté par Mayor montre que des pouvoirs de cette bête enchantée, le comte de Savoie s’était rendu maître, et que la Vouivre elle-même avait dû s’enfuir et disparaître de ce monde devenu alors seulement terrestre.

    Ainsi se trouvait coupé le lien organique (héréditaire) entre les seigneurs locaux et les anciens Burgondes. La Maison de Savoie incarnait juridiquement le royaume de Bourgogne, depuis que le père d’Amédée V, Pierre II, en avait reçu, des moines d’Agaune, les insignes officiels: la lance et l’anneau de saint Maurice. C’était dorénavant plus fort que la Vouivre! C’était avec la lance de saint Maurice qu’on la transperçait, avec l’anneau de saint Maurice qu’on l’enchaînait.

  • Hannibal dans les Alpes

    200px-HannibalTheCarthaginian.jpgTout le monde sait que Tite-Live a évoqué le passage d’Hannibal par les Alpes, et qu’à cette occasion, il a parlé quelque peu des Allobroges, mais aussi des peuplades des montagnes. Hannibal étant probablement passé par la Maurienne, je publie cette semaine, dans Le Messager, un compte-rendu des pages du grand historien romain consacrées à ce sujet.

  • L’église de Brou à Genève

    MargaretheofAustriaJeanHey.jpgJ’ai déjà montré qu’en tout cas avant la conversion de Genève au protestantisme, les princes de Savoie, contrairement à ce qui a pu s’écrire, ont souvent aimé Genève. Un autre fait que ceux que j’ai rapportés l’illustre. Au début du XVIe siècle, le duc Philibert Le Beau tint à y célébrer son mariage avec Marguerite d’Autriche. Les festivités furent grandioses.

    Jean-Claude Mayor affirme même que la duchesse Marguerite pensa d’abord à Genève pour lieu d’édification de son temple au Pur Amour qu’elle fit bâtir finalement à Brou, près de Bourg-en-Bresse. La raison pour laquelle elle ne le fit pas, selon Mayor, n’est pas que son mari et les siens n’eussent pas aimé Genève, mais qu’elle sentit, alors, que les Genevois éprouvaient déjà un certain sentiment hostile, vis à vis de la Maison de Savoie.

    Je pense qu’on peut dire que Genève a toujours été fière de sa spécificité: cela continua même vis à vis de Berne, tant en 1535 qu’à partir de 1815. Et cela avait déjà eu lieu avec le comte de Genève, avant 1401.