Histoire - Page 6

  • Jean-Claude Mayor et la Savoie

    150px-Amedee_v_desavoie.jpgOn sait que Jean-Claude Mayor, qui fut un digne collaborateur de la Tribune de Genève, aimait les histoires locales, et je me devais de lui rendre hommage. Comme ses Contes & légendes de Genève contiennent beaucoup d’évocations de la Savoie, j’ai pu leur consacrer un article cette semaine dans Le Messager. Les renseignements biographiques et bibliographiques m’ont été obligeamment donnés par les archives du célèbre quotidien genevois dont dépend ce blog même! Je leur en suis infiniment reconnaissant: c’est un vrai signe de collaboration transfrontalière. A noter que Jean-Claude Mayor reconnaît l’importance historique, pour Genève, de l’action du comte de Savoie Amédée V, auquel donc je consacre de nombreuses lignes de mon article. Je reviendrai sur cette question de l’action d’Amédée V prochainement.

  • Philippe de Savoie et Genève

    180px-Louise-de-savoie1.jpgOn pense souvent, notamment à Genève, que les princes savoyards n’ont guère aimé la cité de Calvin, mais personnellement, je ne pense pas que Charles-Emmanuel Ier l’ait attaquée par haine pour elle. Il était avant tout vexé que les Genevois refusent de lui payer les mêmes taxes que les Savoyards, et son but n’était pas de détruire Genève, mais d’en devenir le maître. Qu’ensuite on juge que cela eût précisément détruit Genève, c’est possible, mais là n’était pas l’intention du duc de Savoie. Son rêve était bien que Genève fût florissante, mais sous sa coupe, et en prenant pour lui une part de ses profits.

    Il existe du reste une preuve que les princes de Savoie ont aimé Genève: c’est une chanson que composa le duc Philippe alors qu’il n’était encore que comte de Bresse, et qu’on l’avait mis en prison en France suite à ses combats contre cette même France. C’était à la fin du XVe siècle. Il faut savoir que Philippe de Bresse, comme on l’appelle souvent, fut le père de Louise de Savoie, qui fut régente de France et mère du roi François Ier...

    Il fut aussi poète, et sa chanson nous rappelle qu’il aimait Genève en ce qu’il y dit qu’il craignait justement de ne plus jamais la revoir, étant en prison! Sans doute, il adresse également un salut au comte de Gruyères et aux “Alamans”, mais l’affection pour Genève est réellement appuyée par cette crainte de ne plus jamais la revoir. Or, à cette époque, Philippe de Savoie n’était en rien lié aux intérêts genevois: il aimait donc sincèrement la noble cité lémanique.

  • Genève, Savoie et Saint-Empire

    Emperor_charles_v.pngIl a existé un temps relativement court où Genève a réellement fait partie du duché de Savoie. L’historien vaudois Charles Gilliard, auteur de La Conquête du Pays de Vaud par les Bernois, ne mesura pas, à ce sujet, l’importance d’un fait majeur: si, en 1416, Amédée VIII a été fait duc par l’Empereur, c’est parce que, quinze ans auparavant, le comté de Genève lui avait été légué, et qu’il fallait qu’il eût l’autorité nécessaire pour diriger la cité impériale qu’était Genève même. De fait, ce titre nouveau lui donnait une forme de souveraineté absolue sur ses États. Si le duc de Savoie n’a pas été fait roi, c’est seulement parce que les lois du Saint-Empire ne le permettaient pas. Dans les faits, même si la Savoie a payé un tribut au Saint-Empire jusqu’à la dissolution de celui-ci en 1806, le duc de Savoie était monarque absolument souverain dans ses États.

    La Maison de Savoie, en outre, a toujours été regardée comme dirigeant ses États au nom de l’Empereur: dès Pierre II, au treizième siècle, les princes de Savoie furent nommés Vicaires perpétuels du Saint-Empire romain germanique; leur origine, mythique ou historique, les ramenait également vers l’empereur allemand.

    On peut dire que le lien entre l’Empereur et la Maison de Savoie n’était qu’une légende inventée par Amédée VIII justement pour justifier son règne absolu sur ses États, mais la vérité est que cela n’a aucune importance, puisque la légende fut agréée par l’Empereur! Vraie ou non, elle eut l’effet voulu.

    On croit parfois que l’Empereur et le duc de Savoie étaient en opposition; et cela a pu arriver. Mais globalement, ce ne fut pas le cas. Si, en 1536 - ainsi que le raconte Gilliart -, Charles Quint n’a pas aidé Charles III contre les Bernois, ce n’est pas parce qu’il était favorable à Berne ou à Genève, mais parce qu’il était bloqué en Sicile. Sa diplomatie a ensuite beaucoup œuvré pour remettre le Duc à la tête de ses États; d’ailleurs, Emmanuel-Philibert, héritier de Charles III, fut élevé à la cour d’Espagne, que gouvernait Charles-Quint: n’est-ce pas suffisamment significatif?

  • Genève, sœur de Vienne

    Image-Vienne.jpgEn 1536, les Bernois interdirent aux Genevois d’occuper le territoire savoyard. Ils espéraient en réalité diriger Genève aussi bien que Lausanne. Seuls quelques mandements qui avaient appartenu en propre au Prince-Évêque ont pu être saisis quelque temps - avant que les seigneurs locaux ne les reprennent à leur tour. Genève n’a pas pu devenir une capitale importante.

    Il est vrai qu’avant le déménagement du comte de Genève et de ses fonctionnaires à Annecy, et aussi du temps du royaume de Bourgogne, elle était précisément une capitale importante : un vrai pôle administratif. Mais autant une cité marchande peut un jour devenir une capitale administrative, autant le rôle de capitale d’une cité n’a jamais rien eu de définitif, et à cet égard, je voudrais prendre pour exemple la ville de Vienne, en Dauphiné, qui fut la première capitale du royaume de Bourgogne, et dont la destinée fut semblable à celle de Genève.

    Vienne était la capitale du comté de Vienne, après l’avoir été du royaume de Bourogne ; mais l’Empereur, précisément, n’a pas voulu donner seulement Genève à son prince-évêque, n’a pas voulu faire de Genève seulement une ville impériale : il en a agi ainsi avec les deux capitales du royaume de Bourgogne, que lui avait légué le dernier roi Rodolphe III. La signification de cet événement est liée à l’ancien royaume de Bourgogne, et non à Genève spécifiquement.

    Or, on le sait, la situation sur le Rhône de Vienne n’était pas si avantageuse, et peu à peu, toutes ses positions marchandes ont été récupérées par Lyon. Quant à ses prérogatives administratives de capitale du comté de Vienne, ou de Viennois, elles ont été transportées à Grenoble, fondée par le comte de Vienne comme Annecy fut fondée par le comte de Genève, pour servir de capitale nouvelle.

    Ce qui masque la similarité, c’est peut-être que le comté de Viennois s’est appelé ensuite Dauphiné, d’après l’emblème héraldique du comte de Vienne - qui était un de ces dauphins magiques dont l’Antiquité pensait qu’il amenait les âmes vers le pays des dieux, et auxquels le Christ fut lui-même, plus tard, assimilé -, tandis que le comté de Genève a gardé son nom originel. Mais en réalité, il n’y a aucune différence.

    Ou s’il y a une différence, c’est en ce que Genève, entre le Jura et le Léman, a pu conserver et même développer ses positions commerciales, contrairement à Vienne. Mais la différence est économique, et non politique.

  • Duché de Genevois

    Palais du comte de Genève.jpgLes termes historiques prêtent souvent à confusion, parce que les mots résonnent différemment selon les temps : comme on a négligé de les changer, il leur arrive, en effet, de cristalliser, dans la conscience, l’image de choses qui ne sont plus.

    Ainsi, le nom de Genevois qu’on trouve fréquemment en Haute-Savoie ne signifie pas réellement relatif à Genève, ou plutôt, il ne le signifie plus depuis bien longtemps. Il renvoie en réalité au duché de Genevois, dont la capitale était Annecy, et qui était une partie intégrante du duché de Savoie, depuis que le comte de Genève l’avait légué au comte de Savoie, en 1401.

    Mais pourquoi appeler Genevois un pays dont la capitale était Annecy ?

    C’est qu’Annecy même est d’origine genevoise. Elle a été fondée, au XIIe siècle, par le comte de Genève et ses magistrats, lesquels s’y sont installés, au pied du château et non loin du palais de l’Isle, depuis lequel, avec eux, le Comte dirigeait son comté. Annecy est issue de cela ; le commerce n’y est venu qu’ensuite.

    Il est alors principalement resté à Genève, dont l’Empereur avait justement fait déménager les magistrats du Comté, pourtant eux aussi natifs de Genève. A Genève, ne demeuraient que les fonctionnaires de l’Évêque.

    On sait que peu à peu les marchands de Genève ont obtenu des droits, face à l’Évêque, et que finalement, ils ont choisi de se diriger eux-mêmes. Mais les magistrats du Comté étaient toujours à Annecy. Et à la Renaissance, on pensait, en tout cas sous nos latitudes, que seuls des juristes pouvaient diriger un territoire : on n’ennoblissait pas les marchands. Or, si Berne, de préférence à Zurich, est toujours la capitale de la Suisse, c’est bien que, même en Suisse, on a toujours, au fond, la même idée.

  • Savoie protestante

    A la fin du XVIe siècle, selon l’ambassadeur de Venise auprès du duc de Savoie Emmanuel-Philibert, les Savoyards étaient en grande partie convertis au protestantisme (l’attestent Sébastien Castellion ou le poète Marc-Claude de Buttet), et cela les empêchait d’être d’une fidélité à toute épreuve vis à vis du Prince. Aux mémoires de cet ambassadeur, nommé Morosini, j’ai consacré cette semaine un article dans Le Messager : il pourra intéresser les Genevois, même s’il évoque aussi des aspects propres à la Savoie, ainsi qu’à ses princes. Au demeurant, cela peut également intéresser les ressortissants de la plupart des communes rattachées en 1815, Emmanuel-PhilibertdeSavoie.jpgpuisque celles qui furent prises à la Savoie et à la France (à laquelle le Pays de Gex ne fut rattaché qu'en 1601, sous Charles-Emmanuel) avaient bien eu Emmanuel-Philibert comme souverain. Je signale donc qu'il est celui à qui les Bernois ont rendu le Chablais, et les Français l'ensemble de son duché, après sa victoire sur eux à Turin, sous la direction militaire du prince Eugène. Pour cette raison, et d'autres, on a surnommé Emmanuel-Philibert Tête de Fer.

  • Commémoration de l'Annexion

    Voltaire.jpgEn 2010, en Savoie, on fêtera le 150e anniversaire de l’Annexion. J’aimerais convaincre les Genevois qu’ils peuvent s’intéresser à cet événement.

    De fait, le rattachement de la Savoie à la France a placé cette dernière non plus seulement à l’ouest de Genève, à Gex et à Ferney, au pays de Voltaire, mais aussi au sud et à l’est, à Annecy, à Chamonix, à Thonon. En vérité, Genève a alors cessé d’être le carrefour évoqué par Voltaire, et est devenue plutôt une ville enclavée. De surcroît, c’est bien à partir de 1860 seulement qu’on verra des Genevois - ou des étrangers demeurant couramment à Genève - s’installer à Thonon, ou sur la route du mont Blanc, par exemple à Megève. Soudain, la Haute-Savoie est apparue comme une petite Suisse, aux Français eux-mêmes !

    La Haute-Savoie, en réalité, n’est pas restée complètement savoyarde. Elle est devenue très comparable au Pays de Gex. La grande zone franche l’a longtemps montré. On sait d’ailleurs peu que l’idée de cette grande zone, instituée en 1860, a pour origine la municipalité de Saint-Julien, qui voulait étendre ce qu’elle voyait exister à Gex, à cet égard, jusque sur son territoire ; Napoléon III a sauté sur l’occasion pour éviter d’avoir à laisser le Chablais et le Faucigny à la Suisse.

    Or, cette zone franche du Pays de Gex a bien pour origine un désir de Voltaire. C’est lui qui l’a imposée aux banquiers lyonnais chargés de recouvrer les taxes dans ce petit territoire : pour ce faire, il s’appuya sur Turgot, ministre libéral de Louis XV.

    On peut donc dire qu’en Haute-Savoie, jusqu’à un certain point, Voltaire a, depuis 1860, supplanté, dans les esprits, saint François de Sales. Cela a évidemment permis la multiplication des échanges avec Genève, où Voltaire avait également atténué l’influence de Calvin, comme on ne l’ignore pas. Le courant libéral-radical s’est durablement imposé en Haute-Savoie, en tout cas au Conseil général : car Annecy en particulier est restée plus démocrate-chrétienne. (Elle était en dehors de la grande zone, rappelons-le.)

    Et il se trouve - ce qui n’est pas un hasard - que c’est avec ce Conseil général de coloration libérale-radicale que Genève a pu passer des accords directs en matière de reversement fiscal.

    Il y a donc un paradoxe : l’influence française s’exerçant à la fois à Genève et en Savoie, au détriment des traditions séculaires et religieuses, cette influence française laïque, issue des Lumières, et qui a voulu mettre fin à la rivalité entre catholiques et protestants, a finalement rapproché la Haute-Savoie de Genève.

    Genève peut donc s’impliquer dans la commémoration de l’Annexion.

  • Charles le Téméraire à Berne

    CharlesleTéméraire.jpgJe suis allé voir cet été l’exposition sur Charles le Téméraire, à Berne, et j’ai eu le plaisir de contempler un portrait de Louis de Savoie, comte de Romont, baron de Vaud, même s’il n’était pas présenté par la légende comme un grand capitaine : il dirigeait les troupes vaudoises au nom du duc de Bourgogne, dont il était le vassal. Officiellement, rappelons-le, les Bernois n’attaquaient pas, alors, le duché de Savoie lui-même : car le Pays de Vaud avait une certaine autonomie.

    Les objets qui ont traversé les siècles et l’histoire qu’ils reflétaient ont été abondamment commentés : pourquoi y revenir ? Ayant lu assez jeune Philippe de Commynes et Rilke (qui parle de Charles le Téméraire dans les Cahiers de Malte Laurids Brigge), j’étais bien sûr content de toucher ces merveilles des yeux, si j’ose dire. Les tapisseries, qui racontaient l’histoire antique en la chargeant de merveilleux, et en transposant les annales romaines à l’époque des chevaliers médiévaux, m’ont énormément plu. On sait que le christianisme vénéra grandement l’empereur Trajan, qui pourtant était païen : cela se vérifiait, sur ces belles images tissées.

    Ce qui a éveillé mon attention, c’est que toute cette splendeur gothique des princes du temps était déjà chantée par le nostalgique pasteur Paquier, historiographe vaudois. Or, les vieux Bernois étaient réputés pour ne pas vraiment aimer cette pompe, ce cérémonial, ce symbolisme chevaleresque et féerique : ils lui préféraient la rigueur de la morale et des lois, pour ainsi dire. Pourtant, le succès de cette exposition montre que cela exerce même sur eux un charme singulier. C’est un peu comme si, soudain, à Genève, on se passionnait pour les chemins du baroque savoyards ! L’histoire a de ces mystérieux mouvements de va et vient.

    Cela dit, dans le sous-sol du musée national, la symbolique bernoise avait de belles couleurs, aussi.

  • Allobroges du Dauphiné

    blason_d'Albon.jpgAprès que M. Assouline, sur son blog du Monde, eut effectué (au sujet de mon livre sur la Savoie) un rapprochement entre Grenoble et les Allobroges, on s’est étonné de l’usurpation : mais non, s’est-on insurgé, Grenoble n’est pas en Savoie !

    Cependant, c’est un amalgame : la Savoie ne recoupe pas réellement les limites de l’ancien royaume des Allobroges, dont la première capitale fut Vienne, en Dauphiné. Le Dauphiné fit aussi partie, fondamentalement, du royaume des Allobroges : dans l’Antiquité, Grenoble fut un bourg allobroge nommé Cularo.

    Le Saint-Empire a fait de la Savoie l’héritière légale du royaume des Allobroges, et cela a conduit les Savoyards de la Révolution à se nommer eux-mêmes Allobroges, et à s’allier sous ce nom aux Jacobins et à s’intégrer à la jeune République française.

    Le Dauphiné, cependant, ne voulut jamais reconnaître cette primauté de la Maison de Savoie : les dauphins de Vienne, comme on les appelle, pensaient être les vrais héritiers des princes allobroges - tout comme le comte de Genève, d’ailleurs. Mais alors que le Genevois revint finalement à la Savoie, le Dauphiné, après avoir été sans cesse en guerre avec celle-ci, fut délibérément donné à la France par le dernier dauphin de Vienne, qui ainsi refusa jusqu’au bout de se plier à la volonté de l’Empereur. Et à vrai dire, le roi de France mit fin, par son autorité, à la guerre entre la Savoie et le Dauphiné.

    Si le comte de Genève a finalement légué son bien au comte de Savoie, la commune genevoise, de son côté, ne voulut pas le suivre. Or, il est remarquable que Henri IV ait aidé les Genevois, dans ce désir, au travers du duc de Lesdiguières, qui non seulement était protestant, mais aussi, gouverneur du Dauphiné...

    On pourrait dire qu’aux yeux des princes médiévaux, le comte de Savoie possédait le titre légal de dirigeant des Allobroges, mais que le Dauphin du Viennois était plus factuellement allobroge, lui-même. Cela s’est reflété dans les langues : il est probable que, contrairement au comte de Savoie, le Dauphin de Vienne a utilisé à sa cour (de Vienne ou de Grenoble) une variante du francoprovençal. Il en reste quelques éléments de preuve, dont je reparlerai à l’occasion. Et remarquons que le peuple genevois a lui aussi un hymne en cette langue.

    Paradoxalement, l’hymne dit des Allobroges, écrit pour les Savoyards, est en français...

  • Le sens de l'Escalade

    Marmite-Escalade.jpgEn tant que Savoyard, je m’étonne un peu de cette fête patriotique de l’Escalade qui rassemble les Genevois. En fait, il me semble que la communauté genevoise précède, dans son existence, l’assaut du duc de Savoie, et que l’échec de cet assaut n’a fait que la dévoiler, la manifester. L’événement qui a réellement créé l’indépendance de cette communauté, du reste, je crois que c’est le bannissement du prince-évêque, et non l’Escalade.

    Si c’était l’Escalade, cela voudrait dire que la communauté genevoise n’existe qu’autant que le duc a échoué dans son entreprise : mais qu’elle a été quand même créée par son initiative. Ce qui serait bien absurde. Cela voudrait dire que la cité de Genève n’existe qu’en tant que partie détachée du duché de Savoie, et non par elle-même. Cela n’a aucune espèce de vraisemblance.

    D’un certain point de vue, l’Escalade flatte les Savoyards : chaque année, à Genève, on parle d’eux. On les mange rituellement, comme une hostie, comme le Corps du Christ !

    Ils sont le Christ qu’on mange pour nourrir son âme, et y faire naître l’Esprit.

    Cependant, si on y réfléchit bien, cela donne le sentiment que Genève a pour ressort profond une pulsion d’inimitié contre les Savoyards. Personnellement, je considère que la communauté genevoise remonte à l’Antiquité, aux Allobroges. Un début d’indépendance et de conscience de soi s’est forgé à l’époque où Genève a été détachée du Genevois et du royaume de Bourgogne et placée directement sous l’autorité de l’Empereur par l’intermédiaire de l’Evêque ; et, comme je l’ai dit, son indépendance, sa constitution en tant que République est liée au départ de cet évêque.

    Les Savoyards ne doivent pas trop se flatter. Ils ne sont pas plus à l’origine de la république genevoise que les Prussiens ne sont à l’origine de la république française : car ce n’est pas Valmy, qui a créé cette République, mais bien la Révolution, en 1789 : c’est à dire un acte symbolique, la Prise de la Bastille, émanant de la volonté même du Peuple !

  • Lumières transfrontalières

    CarloAlberto.jpgOn dit souvent que la Haute-Savoie est profondément liée à Genève. A mon avis, souvent aussi, c’est exagéré. Peut-être qu’on conserve vif le souvenir du département du Léman : on n’a pas pris pleinement conscience de l’essor d’Annecy, depuis ce temps. Le roi Charles-Albert, après la perte de Carouge, a, de fait, voulu faire de la capitale du Genevois un pôle économique important. Napoléon III a prorogé ce projet en faisant d’elle le chef-lieu du département de Haute-Savoie nouvellement créé. Son épouse Eugénie a fait l’essentiel de son succès touristique en tombant amoureuse de cette cité : pour elle fut construit l’Hôtel Impérial. Mais même auparavant, ce sont les Français qui ont popularisé cette ville, en particulier Eugène Sue. Or, celui-ci s’appuyait sur les écrits d’un Savoyard méconnu, Jacques Replat, qui avait participé à la refondation de l’Académie florimontane, sous couvert précisément du roi Charles-Albert, qui avait voulu rendre à Annecy aussi son lustre culturel. Ainsi, l’essor moderne d’Annecy, ville créée jadis par le comte de Genève puis développée par le prince-évêque de Genève, ne doit rien à Genève. Même les artistes français qui ont vanté les mérites de son lac l’ont avantageusement comparé aux lacs suisses (en général), auxquels ils reprochaient d’avoir des rives trop domestiquées : c’était la même comparaison que Stendhal faisait entre le lac de Côme, qu’il adorait, et le lac Léman, qu’il n’aimait pas.

    Pour le mont Blanc, il est vrai que son altitude fut établie par le Genevois Horace-Bénédict de Saussure. Mais pour ainsi dire, il doit à son altitude même, plus qu’à son évaluation, son succès. Avant cette découverte, c’est François de Sales qui a nommé le premier cette montagne dans la littérature. Après, ce sont surtout les écrivains français, ou anglais, ou même allemands, qui ont célébré le mont Blanc et l’ont fait partout connaître.

    Pour l’industrie de la vallée de l’Arve, elle peut remonter à l’emploi hivernal des paysans dans l’horlogerie genevoise. Mais en réalité, cet emploi a été effectué parce que les paysans passaient déjà l’hiver, auparavant, à forger leurs propres outils. Et l’emploi n’est devenu complet et professionnel que sous le roi Charles-Félix, qui a fait reconstruire Cluses et Sallanches incendiées dans ce sens ; même l’endiguement de l’Arve à Bonneville se comprend de cette façon : c’est bien le roi de Sardaigne qui a fait du décolletage une industrie au sens propre, qui l’a professionnalisé. Genève a représenté une étape importante, mais non fondamentale.

    La rive gauche du Léman doit certainement davantage son succès à Genève, tout comme l’arrondissement de Saint-Julien, qui comprend Annemasse. Mais ce n’est pas forcément l’essentiel du département. D’ailleurs, Julien Gracq a salué dans cette rive gauche du Léman la simplicité, comme on l’avait déjà fait pour le lac d’Annecy : il déclara un jour avoir craint que cette rive gauche ne fût, comme la rive droite, semblable à la Côte d’azur, et avoir découvert qu’en réalité, elle était plutôt comme ses chers bords de Loire !

    Les tendances aristocratiques de la Suisse ne sont pas nécessairement aussi universellement louées qu’on se l’imagine. La Savoie a toujours été appréciée, notamment des Français, pour son humilité, sa spontanéité : son naturel. Or, les échanges avec Lyon et Paris représentent l’essentiel de l’activité économique en Haute-Savoie. Pour bien l’apprécier, il faut en réalité sortir de l’arrondissement de Saint-Julien, et découvrir la Haute-Savoie telle qu’elle est. La Savoie a été globalement faite par ses princes et ses grands hommes, et ma foi, depuis qu’elle est française, il faut avouer que la France y a joué un rôle majeur.

    Sans doute, elle a tendu à occulter sa spécificité. Mais est-ce que Genève s’en soucie beaucoup, de cette spécificité ? Je n’en suis pas persuadé. François de Sales n’y est toujours pas spécialement à la mode, je crois. Même l’origine savoyarde de Bonivard et Castellion n’est jamais rappelée. La Savoie n’est importante à Genève qu’au travers des récits qu’ont faits à son sujet les Genevois eux-mêmes.

  • Les Allobroges de Bonneville

    1795198746.jpgBonneville était autrefois une cité de magistrats : elle a été créée pour diriger le Faucigny. Sa littérature est donc essentiellement pratique, d’une nature avant tout utilitaire, et destinée à l’administration. C’est ce que j’explique en détail dans un article qui paraît cette semaine dans Le Messager, en distinguant trois étapes : les chroniques historiques, d’inspiration latine, les mémoires administratifs, d’inspiration plus moderne (et française), et la littérature politique, depuis l’instauration de la République.

    Or, un des auteurs dont je parle eut un lien avec Genève, puisqu’il y fut franc-maçon : Jean-François Décret, libéral de la fin du XVIIIe siècle qui épousa la cause de la Révolution, et fut président de l’Assemblée des Allobroges, à Paris. Il atteste clairement de la tendance démocratique qui a animé les magistrats savoyards, et en particulier bonnevillois, sous l’influence de Genève.

    Remarquez que Décret s’est fait connaître peu de temps après le passage à Bonneville d’Horace-Bénédict de Saussure ! Jusque-là, la tradition ecclésiastique, issue des évêques de Genève, était écrasante. Au XVIIIe siècle, une alternative fut créée, qui cependant resta pacifique. De fait, Décret fut jugé trop tiède, par la Convention. Globalement, les libéraux savoyards sont restés modérés. (Il est possible que l’application locale des décisions prises dans la capitale leur ait fréquemment paru trop rude.)

    Quoi qu’il en soit, pour appréhender la tradition proprement bonnevilloise (qui doit beaucoup, sinon, à la Maison de Savoie, ainsi qu’à la République française), n’hésitez pas à lire mon article !

     (J'ajoute qu'à la journée du livre de Bonneville, qui aura lieu dimanche prochain et dont j'ai déjà parlé ici, l'invité d'honneur sera Michel Butor, qui habite près de la capitale du Faucigny surtout parce qu'il a enseigné à l'université de Genève.)

  • Genève et la conquête du Pays de Vaud

    Comme on sait, au Moyen Âge, le Pays de Vaud a appartenu à la Savoie. On sait un peu moins que les Bernois l’ont conquis parce que les Genevois leur avaient demandé de l’aide contre le duc de Savoie, qui s’efforçait de les soumettre, et avait ordonné un blocus, autour de leur noble cité : Lausanne était sur la route. C’est ce que raconta en tout cas le grand historien, professeur de Lettres à l’université de Lausanne, Charles Gilliard, auquel je consacre cette semaine un article dans Le Messager. Je résume son livre, que j’ai lu avec plaisir et intérêt. La question religieuse lui donnait une certaine profondeur, notamment. Cela donnait des perspectives sur les motivations humaines, je veux dire.

    (Pour les amateurs, je signale que Le Messager de cette semaine consacre aussi une page entière à une interview de Michel Butor, écrivain profondément lié à Genève, comme on sait, bien que les prix de l'immobilier l'aient poussé à s'installer en Haute-Savoie, à l'époque il enseignait à l'université de Genève. Il en est plutôt content, j'ai l'impression, et il évoque parfois les Savoyards, dans ses livres. En tout cas, les lieux qu'ils habitent !)

    Sinon, cet après-midi, entre 15 h et 17 h, je serai au stand de la Société genevoise des Ecrivains, à Palexpo, pour présenter mes deux derniers livres, ainsi que deux que j’ai préfacés et édités.

  • Jean-Luc Mélenchon et le Dalaï-Lama

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    Sacré Jean-Luc Mélenchon! Dernièrement, il est venu prendre le contrepied de ce que disait tout le monde, au sujet du Tibet: car ce grand socialiste devant l'Eternel, resté fidèle à Mao et aux purs principes de la Vraie Laïcité, a eu le courage d'être logique avec lui-même, en fustigeant le régime théocratique des Tibétains.

    Mais ce qui m'a le plus intrigué, ce sont ses allusions, directes ou indirectes, à la Franche-Comté. Car il a déclaré que Besançon était française depuis moins longtemps que Lhassa n'était chinoise: Besançon, comme on sait, a été annexée par Louis XIV, à la fin du dix-septième siècle. Et il a eu des accents très étranges, pour évoquer le régime tibétain, car ils m'ont rappelé étroitement ce qui finalement relevait bien plus du régime théocratique que la Savoie du temps de François de Sales: c'est la Terre de Saint-Claude, dirigée par un prince-abbé depuis les origines - le royaume burgonde -, et jusqu'à la Révolution.

    Les serfs, que Jean-Luc Mélenchon dit avoir existé au Tibet jusqu'à l'invasion chinoise - précisément survenue pour les affranchir - ont pareillement été présents à Saint-Claude jusqu'à l'avènement de la République. Voltaire lui-même s'était indigné de cette situation, et avait traité les moines de stériles paresseux. De surcroît, cette Terre de Saint-Claude (appelée aujourd'hui le haut-Jura) est extrêmement montagneuse et difficile d'accès: les Francs-Comtois vivent plus que les Savoyards dans les montagnes, en réalité, car en Savoie, ce sont les vallées, qui sont surtout peuplées, tandis que les hauts plateaux du Jura ont permis la colonisation - relativement tardive, du reste - d'altitudes assez élevées.

    C'était la réflexion que je voulais livrer aujourd'hui.

  • Napoléon

    Les Savoyards n'avaient pas de sentiment particulier pour le roi de France, étant attachés au duc de Savoie, mais ils furent de grands admirateurs de Napoléon, en général. Le montre la carrière poétique de Joseph Béard, un écrivain rumillien du XIXe siècle sur lequel Le Messager publie cette semaine un article. Il a fait paraître le premier livre d’une épopée sur le grand homme - avant de le voir interdire de diffusion par le roi de Sardaigne. Ce lien avec Napoléon a pu jouer dans la réussite de l'Annexion par Napoléon III, sans doute. Les Savoyards ont été de presque toutes les républiques de la France, et aussi de l'Empire : il n'y a que la royauté française, qu'ils n'ont pas réellement connue. Après cet échec, dont les circonstances sont précisées dans l'hebdomadaire de Haute-Savoie sus nommé, Béard se reconvertit dans la chanson en patois : ses succès, dans ce domaine, seront présentés la semaine prochaine.

  • Paul Guichonnet : notre Bonneville

    COUV BONNEVILLE.jpgLe professeur Paul Guichonnet, ancien doyen de la Faculté des Sciences économiques & sociales de l'université de Genève, est né à Megève, mais est en fait originaire de Bonneville, où il a grandi. Les éditions Le Tour, dont j'ai déjà parlé à propos de Xavier de Maistre, ont récemment réédité un de ses meilleurs ouvrages, justement une histoire de Bonneville, Notre Bonneville.

    On sait que Guichonnet a beaucoup fait pour mieux diffuser l'histoire de la cité de Calvin. Il a également agi en ce sens vis à vis de la Savoie, notamment dans la presse locale. Son livre sur Bonneville est très particulier, car c'est un des premiers qu'il a écrits, et il présente la ville à laquelle il est lié le plus en profondeur. Tout s'y anime donc, un peu comme dans l'épopée.

    Les Genevois peuvent s'y intéresser aussi parce qu'il contient un chapitre sur la faune et la flore de Bonneville qui a été écrit par André Charpin, l'ancien directeur du jardin botanique de Genève.