29/04/2018

J. R. R. Tolkien: en deçà du réalisme magique et de l'hallucination morbide

30412454_602906196741741_4613552817372659712_n.jpgJetant un œil, pour chercher une référence, dans le beau traité de J. R. R. Tolkien sur le Conte de fées, j'ai pu mesurer, par la relecture en diagonale, le génie de cet auteur, sa prodigieuse clairvoyance en matière de littérature.

Il évoque ce que la critique appelle souvent le réalisme magique, la faculté à s'émerveiller du quotidien en faisant comme si le connu était inconnu. Il cite Dickens et Chesterton. Il aurait pu citer, s'il les avait lues, les premières pages de La Chartreuse de Parme de Stendhal. Il admet que cela a une valeur, mais il en estime la puissance d'évocation inférieure à celle du merveilleux proprement dit, qui propose l'image de quelque chose de nouveau, sortie de l'âme de l'auteur. Il ne s'agit plus de ruse, de feinte - on ne fait plus comme si quelque chose de connu était inconnu -, on pénètre réellement, courageusement l'inconnu!

À l'inverse, il désavouait la fantaisie hallucinatoire qui n'avait aucune clarté, n'était pénétrée d'aucune raison, et l'appelait morbid delusion. On sait qu'il rejetait la poésie moderne comme étant telle - et même, souvent, le celtisme. L'excès de mystère finissait par brouiller la féerie vraie - et il affirmait que plus la raison imprégnait le merveilleux, plus grande était sa qualité. Il faut comprendre que, catholique romain - et au fond disciple de Thomas d'Aquin -, il estimait que la raison et l'imagination n'étaient absolument pas inconciliables, et que, même, le but de l'Art était de concilier les deux au suprême degré. Il voyait, en réalité, cette réussite surtout dans la poésie médiévale germanique.

barfield.jpgMême s'il était plus conservateur et plus conventionnel dans son inspiration, il avait en art des vues qui le rapprochaient de Rudolf Steiner. Il approuvait du reste la philosophie d'Owen Barfield, un des plus grands disciples anglais de celui-ci.

Steiner exigeait, peut-être, moins de clarté de l'artiste, acceptait davantage le mystère. Mais c'était affaire de sensibilité. Les vues fondamentales étaient les mêmes. Tolkien rendait davantage hommage aux anciens Romains, Steiner aux anciens Celtes; mais tous les deux regardaient l'ancien art allemand comme harmonieux, et pour les mêmes raisons.

Personnellement, je les approuve. On a trop oscillé, dans la France moderne, entre l'allégorisme abstrait et le surréalisme hallucinatoire. La littérature médiévale était plus équilibrée. Certains auteurs romantiques aussi, comme Hugo et Lamartine - ou d'autres moins connus, et ayant vécu dans des régions excentrées, tels Charles de Coster et Frédéric Mistral. Au vingtième siècle, de ce type, et partageant profondément les mêmes vues, est le grand Charles Duits, même s'il tirait plutôt vers le bizarre. Vers le rationalisme, mais restant imaginatif, il y eut surtout l'auteur de science-fiction Gérard Klein. Mais cet équilibre fut moins souvent trouvé qu'on ne le voudrait, le public et la critique s'amusant en général à préférer de futiles polarisations.

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17/04/2018

La Vie de Merlin (Geoffroy de Monmouth)

mon.jpgJ'aime lire les poèmes barbares écrits en latin, et j'ai appris cette langue en grande partie pour pouvoir lire ce que les Germains et les Celtes avaient écrit dans la langue de Rome après s'être convertis au christianisme.

Un des auteurs les plus connus, de ce genre, est le Gallois Geoffroy de Monmouth, rédacteur de l'Historia Regum Britanniae - texte fondateur de la tradition arthurienne en Europe. D'un motif purement local, excentré, confiné, Geoffroy, en s'installant à Oxford et en rédigeant ses textes en latin, a créé une révolution culturelle dans l'ancien empire romain.

Rapidement, ils furent traduits en français pour être lus aux ducs de Normandie, puis aux autres seigneurs gaulois, et des adaptations en anglais, en allemand virent le jour.

J'ai lu l'Historia Regum il y a déjà un certain temps, affectionnant les récits sur Merlin et Arthur, les plus beaux de la chronique - et si supérieurs au reste que Geoffroy semble s'y être appuyé particulièrement sur des épopées galloises qu'il connaissait, ou dont il se souvenait.

Mais il a également écrit, en vers, une Vita Merlini curieuse, lue plus récemment. Le récit commence après le départ d'Arthur blessé vers les îles heureuses, où l'a accompagné le barde Taliésin, avant de revenir le raconter à Merlin. Le roi breton a été recueilli par la nymphe Morgen, première des neuf dames qui dirigent l'île, et elle a promis qu'il serait bientôt guéri et pourrait rentrer en Bretagne. Il s'agit de mythologie...

Merlin, après des batailles sanglantes entre Bretons, est devenu fou et erre dans la forêt, vivant comme une bête. Observant les étoiles, il prophétise, annonce de hauts faits. Puis une source miraculeuse lui rend la merlin.jpgraison, et il décide de rester dans la forêt en compagnie de Taliésin et de sa propre sœur, qui prophétise aussi.

C'est elle, qui, femme d'un roi, lui a bâti son espèce de temple, en bois et ouvert sur l'horizon et le ciel, afin qu'il pût contempler les étoiles et y lire l'avenir. Devenue veuve, elle s'y installe avec lui.

Taliésin commet des digressions consacrées aux pouvoirs des sources, aux mœurs des oiseaux, à la hiérarchie des anges – comptant, tout en haut, ceux qui adorent Dieu, plus bas, ceux qui servent de messagers aux hommes, et, tout en bas, ceux qui se mêlent corporellement aux femmes pour y engendrer contre la nature des sortes de surhommes (dont Merlin). Même les démons sont appelés anges, et le christianisme breton diabolise moins que celui des Romains. À cet égard, une différence avec saint Augustin apparaît, et Geoffroy semble plus proche d'Apulée et des néoplatoniciens, sans cesser d'être chrétien. Car il jure que Merlin s'en remet absolument au Christ. Mais il est davantage dans le merveilleux et moins dans la raison rigoureuse et cassante de la morale latine. Il est celte, en somme. Et déjà romantique.

Ce n'est pas un texte rigoureusement composé, mais il est plein d'une beauté chatoyante - a un charme profond.

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01/04/2018

Le Grand Kirn de B. R. Bruss

Kirn.jpgJe lis de temps en temps des classiques du fantastique français, et dernièrement ce fut Le Grand Kirn, de B. R. Bruss - en réalité René Bonnefoy (1895-1980), mais son vrai nom était mêlé au régime de Vichy, et il a cherché à le faire oublier. Quand j'étais petit, j'avais déjà goûté un ou deux romans de lui, dont l'un avait été pourvoyeur d'une angoisse sans fond, digne de Lovecraft et Robert E. Howard, les deux auteurs fantastiques que je chérissais le plus. Ce roman-ci m'a plutôt amusé, il mêlait des inventions sympathiques et des fantasmes mécaniques cocasses. Publié en 1958, il situe son action juste avant l'an 2000, et imagine que les hommes à cette époque se déplaceront surtout en avicoptères, mélange d'avions et d'hélicoptères permettant de faire du sur-place ou d'aller très vite dans les airs. Il imagine aussi qu'un institut parapsychique se développera, et que des hommes deviendront des sortes de super-héros dans le goût des X-Men, mais grâce à leurs pouvoirs cérébraux inconnus. Et le clou sera qu'à ce moment de l'humanité, une menace viendra de l'espace, sous la forme d'un être gélatineux pouvant hypnotiser ou envoûter les êtres humains, les rendre tels que des automates placés à son service - tout en leur donnant l'illusion qu'ils se créent ainsi un monde meilleur.

Pour servir d'intermédiaires, ce Kirn irisé vivant au pôle nord a des gnomes humanoïdes rouge vif, de nature végétale. Et j'ai aimé ces extraterrestres, ils m'ont charmé, ils ont une forme curieuse et poétique, rappelant les démons et les diables, comme chez Lovecraft - d'autant plus que leur existence est présentée progressivement, comme une succession de mystères, alors que le narrateur sait tout, puisqu'il écrit longtemps après les événements. Cette ruse tient en haleine.

La portée satirique est assez manifeste et l'anticommunisme de l'auteur est sensible, il considère qu'il s'agit que les utopies sont des inventions destinées à séduire les naïfs. En 1958, visiblement, le salut est représenté par l'Amérique, où a été créé l'institut parapsychique devant former des surhommes: De Gaulle n'est pas encore pressenti..

Cela dit, les gnomes rouges sont eux-mêmes innocents, envoûtés sur une autre planète par le Kirn. René Bonnefoy se voulait compatissant... bruss-kirn-el-grande-372.jpgComme on dit, ce n'est pas après le peuple russe qu'il en avait.

Il y a trop de fantastique, la Terre commençant à changer d'orbite sous la pression de l'être méchant qui se nourrit de matière réduite en bouillie, c'est un peu incompréhensible. Même le symbolisme, s'il existe, est peu clair.

Le style est simple et de bon aloi, stéréotypé, souvent, avec une histoire d'amour banale, le narrateur étant amoureux d'une belle Norvégienne pleine de courage, elle aussi télépathe ou je ne sais quoi.

Ce roman est agréable à lire, et doit intéresser pour montrer la manière dont, au vingtième siècle, les images de rêves ou de cauchemars ont créé une nouvelle mythologie, enrobée de style scientiste. On peut regretter la portée paranoïaque, les extraterrestres ne songeant visiblement qu'à asservir les Terriens, et ceux-ci ne pouvant s'appuyer que sur leurs propres forces - développées semble-t-il contre l'univers entier. Psychologiquement, ce Bonnefoy avait de clairs rapports avec le bon Lovecraft, lui aussi défenseur de l'ordre postromain contre les forces dissolvantes extérieures...

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26/03/2018

Isis messagère du Christ selon Charles Duits

Isis-statue-cascading-wings-PT-11810-A.jpgAprès La Fin de Satan de Victor Hugo, qui parle d'Isis comme d'un démon horrible, répandant la mort et la servitude sur les Parisiens, au vingtième siècle, sans doute sous l'influence d'André Breton et du néopaganisme celtique, Charles Duits (1925-1991), l'auteur majeur de Ptah Hotep (1971), a lui aussi évoqué cette figure de la mythologie égyptienne, qu'il liait bien à Paris et à la France, laquelle il adorait en principe - dont il vénérait les symboles fondamentaux.

Il l'a fait dans La Seule Femme vraiment noire (2016), montrant son désir de réhabilitation de la mythologie égyptienne qu'il avait déjà manifesté dans ses récits épiques. Mais il l'a fait d'une façon curieuse, car, loin d'opposer l'ancien culte égyptien au christianisme, il est en quelque sorte passé par-dessus le catholicisme romain qui avait rejeté, à la suite d'Augustin, le premier, et a relié Isis au Christ.

Rappelons en effet que, à l'image des Juifs qui rejetaient le culte des animaux propre à l'Égypte, l'évêque d'Hippone se plaignait du succès, à Rome, de la religion égyptienne, et s'en prenait à Apulée qui, néoplatonicien, avait, dans L'Âne d'or, célébré le mystère d'Isis. Augustin regardait les néoplatoniciens comme cultivant un ésotérisme vide de moralité. Il est néanmoins visible que Charles Duits se réclamait d'un christianisme ésotérique qui se nourrissait des mystères d'Isis, et ne les rejetait pas. Il se réclamait d'une tradition qui allait souplement d'Apulée à l'Évangile, et rejetait le catholicisme classique qui s'était dressé contre l'ésotérisme gnostique.

Pour lui, l'opposition entre le paganisme et le christianisme se résorbait, car, aussi étrange que cela paraisse, il faisait d'Isis une sorte d'ange du vrai dieu, celui qui libère l'être humain et le fait atteindre à la plénitude du corps glorieux à venir. La féminité de la déesse égyptienne était à cet égard un gage de noblesse, l'homme ne pouvant accéder à la divinité de soi-même qu'à travers la plasticité spirituelle du principe féminin, et les intuitions lunaires de la poésie.

Son Isis apparaît dès lors comme la figure de l'ange gardien qui prend, comme chez Dante ou Balzac, la figure d'une femme belle. isis 02.jpgMais Duits était osé, voire blasphématoire, lorsqu'il en faisait une femme noire et nue, aux formes arrondies et désirables. Le plus curieux est la conscience qu'il avait, que c'était blasphématoire: il s'exprimait comme si une force imposait à son esprit cette figure et ces idées, tout en les discutant et en s'en étonnant, tout en s'avouant lui-même choqué.

Si on adopte le point de vue issu d'Augustin, on peut s'interroger sur ce qui reste, dans une telle voie mystique, des polarités morales si clairement énoncées dans la tradition catholique. Tout devient diffus, et le bien et le mal sont si mêlés qu'ils paraissent réservés aux initiés. Duits en effet oppose l'amour au célibat forcé, mais aussi à la pornographie. Il choisit une voie médiane, mais, tout à sa fulmination contre le culte de la chasteté pour elle-même, il semble au contraire lui aussi choisir l'érotisme, c'est à dire l'immoralité. D'un autre côté, depuis l'autre bout de la chose, on pourrait dire qu'il moralisait cet érotisme spontané, qu'il était inutile, voire hypocrite et criminel, de dissimuler. C'est sa force. Cela revient à dire que le Christ agit jusque dans le monde élémentaire, où Cupidon exerce sa puissance. Mais de quelle manière, c'est ce qui reste à définir.

Au reste, son ambiguïté est celle des surréalistes mêmes, semblant constamment préférer la poésie à la morale, et invoquant des principes plus élevés, mais en même temps plus flous que ceux de la tradition.

L'artiste doit rester libre, sans doute.

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04/03/2018

Isis dans la légende dorée de Paris

isis.jpgJ'ai récemment, ailleurs, évoqué les éléments de mythologie parisienne contenus dans la littérature depuis l'époque où l'on écrivait en latin - si malheureusement rejetée par les intellectuels ordinaires, puisqu'elle reste quand même, en France, la référence en matière de merveilleux. Il faut savoir que l'ésotérisme local a constamment fait de la déesse égyptienne Isis l'origine de la cité, qu'il a estimé qu'à l'origine, celle-ci s'est créée autour d'un temple qui lui était voué, et qu'ainsi s'explique son nom. Pourquoi pas? Il y a bien des rapports entre Notre Dame et Isis, chacun le sait, et les deux étaient liées à la Lune par les temps anciens. Le nom de Paris vient du peuple des Parisii, qui étaient une subdivision des Belges, mais rien n'empêche, après tout, leur nom de venir d'Isis, ce peuple ayant pu s'appeler en celte, pour ainsi dire, les fils d'Isis. Tout a pu commencer par un petit centre de mystère créé par un prêtre égyptien, ou un Celte venu s'initier en Égypte, sur une île de la Seine. Voltaire évoque cette idée, puis Gérard de Nerval, puis Victor Hugo, et elle avait été énoncée déjà à la Renaissance par un savant local (dont j'ai oublié le nom).

Dans mon article précité, j'ai affirmé que cette déesse n'avait pas, néanmoins, donné lieu à des mythes mémorables, dans la littérature connue, sinon sa description comme un squelette hideux, à l'origine de la Bastille, chez Hugo, et quelques poèmes bizarres de Gérard de Nerval. Même André Breton, voulant caractériser l'âme de Paris, préfère évoquer Mélusine, ce qui est curieux, car elle est traditionnellement liée au Dauphiné - parfois au Poitou. Mais elle aussi est une divinité païenne ayant survécu au christianisme: c'est indéniable.

Il a pu y avoir un mythe antique, raconté par les druides, sur Isis, si vraiment son culte a créé Paris: ils ont pu raconter une histoire sur sa venue au bord de la Seine ou, pour mieux dire, sur son île. Mais il n'en est rien resté.

À moins qu'il ne faille la retrouver dans la légende de saint Marcel, neuvième évêque de Paris. Celle-ci marcel.jpgraconte en effet que du tombeau d'une dame auguste était né un abominable dragon, qui dévorait les pauvres filles vendant leur corps - ou l'offrant sans respect. Marcel l'abattit d'un coup de crosse dont il jaillit un éclair.

Le monstre foudroyé atteste que Paris ne fut jamais exempte de merveilleux, comme veulent le faire croire les rationalistes qui essayent d'imposer leur philosophie depuis la capitale.

Ce récit fait référence à des principes médiévaux qu'il est utile de rappeler. On regardait en effet les anciens dieux comme de grands hommes abusivement divinisés sous l'influence du démon, sur le modèle d'Auguste et de son épouse, vénérés dans des temples où justement les chrétiens avaient refusé d'officier. Le tombeau de la dame dont est sorti le dragon a donc pu être en réalité un temple d'Isis, ou, plus subtilement, le tombeau d'une dame dont les anciens Celtes pensaient qu'elle l'avait incarnée.

Au bout du compte, c'est encore La Légende dorée, qui a élaboré le mythe le plus complexe sur Isis, et Victor Hugo, plus qu'on ne croit, en a repris l'esprit: le dragon avait survécu dans les pierres de la Bastille.

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28/02/2018

Black Panther

Black-Panther-film2.jpgJ'aimais les super-héros quand j'étais petit et les films qui en ont été faits ces dernières années ont un merveilleux chatoyant. Black Panther, la dernière production Marvel, a des qualités, parmi lesquelles l'acteur principal, sympathique et plein d'humanité. Le choix moral n'était pas binaire, pour son personnage, comme il l'est souvent, mais allait dans trois directions: l'assaut militaire, le splendide isolement ou la pure philanthropie. Il ne faut jamais ne rien faire, mais il est difficile d'agir dans la bonté: en général, on est juste poussé par l'instinct égoïste, on cherche juste à s'imposer. Naturellement, le héros choisit la troisième solution.

Une autre qualité de ce film était de créer un univers autonome, peuplé de demi-dieux et caché au cœur de l'Afrique. Une nation disposait d'une technologie miraculeuse lui permettant de créer des machines incroyables et une médecine qui défiait l'entendement, mais aussi, cerise sur le gâteau, de pénétrer le monde spirituel, et c'est à cause de cela que je me suis assez intéressé à ce film pour en livrer ici un commentaire.

En effet, les pouvoirs de cette tribu (qui, comme le dit le héros, a vocation à faire de l'humanité une seule tribu) viennent d'une météorite ayant créé, dans des temps fabuleux, une montagne, et contenant un minerai aux vertus merveilleuses. Cela rappelle les épées héroïques forgées dans le fer météorique, dans l'antiquité.

Des fleurs portent la substance de ce minerai et donnent des pouvoirs surhumains à ceux qui boivent son suc, parmi lesquels la capacité à parler aux défunts dans un monde d'animaux totémiques aux yeux lumineux. Comme cat.jpgil y avait des panthères noires sur un arbre mort en Afrique, j'ai songé au vieux film de Paul Schrader, Cat People (1982), qui évoquait des dieux comparables. L'atmosphère en était plus saisissante: dans Black Panther, elle manquait de grandeur. Mais l'idée restait belle.

Ici, le totem était Bast, la déesse-chat de l'ancienne Égypte, et cela mêlait subtilement la science-fiction à la mythologie africaine. Cela suggérait que l'Occident, pour développer ses machines dans la bonne direction, devait adopter l'animisme africain et pénétrer le monde des esprits, et cela a du sens

De fait, la science-fiction montre des machines fabuleuses, semblant vivantes par elles-mêmes, fluides, colorées, palpitantes, et Jack Kirby, le créateur du personnage de la Panthère noire, le faisait consciemment, évoquant des machines radicalement 11227507_894028817359799_6169050016831894314_n.jpgdifférentes des nôtres, d'une nature supérieure parce qu'émanant d'êtres supérieurs, liés à la divinité - comme l'étaient ses Nouveaux Dieux, puisant leur sagesse mystérieuse à la Source. Prolongement du monde spirituel, les machines, presque douées d'une volonté propre, y cristallisent le rêve. Tout se passe comme si la Force divine inventée par George Lucas dans Star Wars était maîtrisée et irriguait désormais les outils, en même temps qu'elle manifestait les ancêtres. J'ai seulement regretté qu'on n'en sût pas plus sur les êtres qui y vivent - qu'on ne rencontrât pas la vivante Bast, entité qui n'a jamais été incarnée. Si les images montrent du merveilleux, les discours des personnages restent d'un technicisme frustrant. Il faudrait se référer à David Lynch, qui à cet égard a montré le chemin.

Le comic book de Black Panther, que je connais bien, était âpre et violent, quoiqu'il contînt moins de merveilleux que le film. Il était bon. Le film manque de réalisme, et les hommes ne saignent pas beaucoup, même quand ils souffrent ce n'est pas longtemps. Parfois cela ressemble last of the mohicans tomahawk.jpgau Dernier des Mohicans de Michael Mann: certains moments dramatiques le rappellent. Mais le sang coule moins, et cela ôte de sa substance au récit.

Quelques paroles solennelles de Mohawks peuvent peser plus que mille machines. Mais j'avoue avoir trouvé cette superproduction Marvel plaisante, les images belles, les personnages émouvants, les thèmes intéressants.

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22/02/2018

David Lynch et les visages détachables

light.pngL'un des plus incroyables motifs créés par David Lynch dans Twin Peaks: The Return est celui des visages détachables. Il apparaît deux fois, comme en équilibre, la première pour Laura Palmer dans la Red Room - qui est comme une salle d'attente du monde spirituel -, la seconde pour Sarah Palmer sa mère, dans une sorte de taverne.

Le personnage place sa main ouverte sur le visage, et il vient avec les doigts, montrant, de l'autre côté, le monde des esprits. Pour Laura, c'est une lumière dorée d'une immense beauté, pour Sarah, un monstre épouvantable, et qu'on pense ne voir qu'en partie, puisqu'il n'y a que sa bouche avec de grosses dents, et nul œil, nul nez, nul trait distinct, sinon. C'est impressionnant.

On avait déjà vu des visages détachables, dans des films de science-fiction: de l'autre côté, ils montraient des mécanismes. Mais David Lynch, qui, je pense, a ce matérialisme en horreur, montre le monde des esprits - des anges ou des démons selon les cas.

judy.jpgRemarquablement, le monde des anges ne peut être distingué que dans le monde intermédiaire qu'est la Red Room; et de surcroît, on n'y distingue guère que de la lumière. Le monde des démons non seulement peut être montré depuis le monde physique, humain, mais on en distingue des fragments. Le pays infernal est plus proche que le royaume angélique du monde des hommes. Cela explique qu'il soit bien plus présent au cinéma; même David Lynch l'a plus souvent représenté. Son génie est quand même d'être parvenu à montrer l'autre aussi.

Ce motif du visage détachable rappelle un élément récurrent des contes de H. P. Lovecraft, déployé par exemple dans The Whisperer in Darkness: un homme qu'a connu le personnage principal lui parle en chuchotant dans les ténèbres, depuis son lit, dans sa chambre non éclairée. Il lui révèle l'existence des Grands Anciens, et décrit le bien qu'ils peuvent faire aux hommes, par exemple en insérant leurs cerveaux dans des machines réparables à l'infini, et pouvant voyager à travers l'espace facilement: l'immortalité cat_and_the_moon_by_checanty-d8rcwlo.jpgpeut ainsi leur être donnée.

Or, un peu plus tard, le personnage retourne dans cette maison, et il distingue un masque de cire représentant le visage de son ami: il lui avait bien semblé, dans l'obscurité, qu'il était figé. Son ami n'avait plus de visage depuis longtemps. Sa voix était venue d'un cylindre bizarre dans lequel, sans doute, son cerveau avait été placé. Le récit présente cela comme abominable, démoniaque, infernal, et c'est sans doute le reflet d'un cauchemar effectué par Lovecraft même.

Il faisait également de beaux rêves et les chats parlants de la Lune, notamment, incarnaient des forces angéliques. Derrière leur masque de chats, eût-on vu une lumière pleine d'étoiles? Cela rappelle, cette fois, un poème de Baudelaire: les yeux des chats contiennent des étincelles mystiques, ou quelque chose approchant.

Chez David Lynch, le spiritualisme est plus explicite et plus assumé que chez Lovecraft. Son symbole est grandiose, unique, d'une importance majeure. Il méduse le spectateur. Il ne l'a conçue que dans un état supérieur. Le génie a alors pu descendre sur lui. Cela lui arrive souvent, il faut l'avouer.

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08/02/2018

La Providence dans les glaces selon Jules Verne

verne.JPGJ'ai lu, pour des raisons professionnelles, Un Hivernage dans les glaces, roman de Jules Verne, et j'ai été surpris de la qualité du récit. En soi, en effet, le style, quoique précis et varié, très maîtrisé, de Verne, ne m'enthousiasme pas, car il est mécanique, il me fait pour ainsi dire penser à la tour Eiffel: les personnages ont une psychologie stéréotypée, étant soumis à des pulsions plutôt banales, et la nature est peinte sans poésie, c'est à dire sans métaphores et personnifications notables.

Mais Verne est tellement bien renseigné, sur la nature objective des milieux insolites, qu'il ne laisse pas d'intéresser rapidement, d'autant plus qu'il distille leurs singularités avec habileté, tout au long de l'action, les confrontant à des êtres humains qui en sont eux-mêmes surpris - ou inquiets, selon les cas. Ceux-ci déploient évidemment une ingéniosité brisant les obstacles relevant de la glorification de l'esprit technique, mais, d'un autre côté, la narration sait se placer au cœur des événements les plus violents et les plus brutaux, d'une façon qu'on ne connaît plus en France, et qui est devenue l'apanage presque exclusif des Américains.

Le plus beau néanmoins est que les faits s'enchaînent selon une philosophie judicieuse, qu'on a eu grand tort de renier. Traditionnellement, quand une histoire se finissait bien, c'est que les dieux intervenaient; quand ils n'intervenaient pas, elle se finissait mal. Or cela participe d'une profonde sagesse, qui nous vient du fond des âges, et qu'a rejetée stupidement le marxisme en voulant faire croire que les propriétés de la matière faisaient tourner les choses spontanément au bien.

De fait, la vie même n'est qu'un miracle, dans l'espace physique, et tout le monde doit mourir, selon les principes les plus évidents de l'existence. Cela ne peut donc pas se finir bien, si la natureancient-of-days-by-william-blake-1794.jpg s'impose. Il faut qu'un miracle survienne - issu du ciel, s'imposant à la terre.

Et c'est ce qu'a respecté Jules Verne - à la suite de Molière, dont les comédies se terminaient bien grâce à la Providence. Les bons s'en sortent au moment où, attaqués par des traîtres qui prennent le dessus, ils voient surgir des ours attisés par la faim. Les fauves assaillent les méchants qu'ils voient debout, et cela permet aux autres de se débarrasser d'eux. Ensuite tout se passe à merveille. Jules Verne nomme alors explicitement la Providence.

Las, les éditeurs scolaires de ce noble ouvrage ont traduit, en note, ce mot par hasard - peut-être poussés par quelque démon matérialiste qu'on ne nommera pas. On comprend, si la critique scolaire de Jules Verne réduit la Providence au hasard, pourquoi les romanciers et scénaristes français sont devenus si médiocres, lorsqu'il s'agit de mener à bien une intrigue.

Cela rappelle, bien évidemment, les éditions des romans de Victor Hugo destinées aux écoles et édulcorées de leurs anges. N'assumant plus leur tradition venue des anciens, les Européens reculent toujours plus face aux Américains, qui, il faut l'avouer, assument encore la Providence, comme Jules Verne.

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31/01/2018

Ursula Le Guin partie pour Terremer?

Ursula-K-Le-Guin-015.jpgUrsula Le Guin est morte tout récemment, et je l'ai découverte vers 1984 en lisant Terremer en traduction - son roman resté le plus célèbre et probablement le meilleur (bien que je n'aie pas lu tous les autres). Je l'ai relu plus tard en anglais, et ai précisé mon sentiment sur ce noble livre, dont le souvenir, jusque-là, était plutôt vague: l'impression était celle d'un monde poétique et évanescent, dans lequel l'image avait autant de substance que le volume physique, mais dont rien de saillant ne demeurait dans la mémoire.

La première partie est belle, avec le jeune sorcier qui apprend à maîtriser la magie et qui règle quelques petits problèmes. Le second volume est le meilleur, car Le Guin faisait pénétrer son héros dans des tombeaux obscurs pleins d'entités maléfiques, guettant et ruminant leurs méfaits, comme dans les nouvelles de Robert E. Howard: quand le mal surgissait, le monde des esprits était plus précis - n'était pas fait seulement d'images illusoires.

Le troisième volume était pour moi le moins bon, car le dragon affronté était finalement un être sage qui instruisait le vieux magicien, et l'ensemble se finissait sur ce qu'on pourrait appeler les leçons d'une vie. Or, soit que je ne partageais pas spécialement la philosophie de cet autrice, earthsea.jpgsoit que la philosophie m'ennuie, dans un récit, si elle surabonde, ces paroles édificatrices m'ont plutôt rebuté.

J'aimais quand même cette idée d'une biographie d'un mage, car Gandalf, chez Tolkien, était immortellement vieux, et on ne savait rien de son enfance. La différence, néanmoins, était que Gandalf (Tolkien le déclara) était un ange, qu'il avait été envoyé depuis le Ciel; le Jed de Le Guin était plutôt une sorte de moine tibétain.

Enthousiasmé tout de même par cette surprenante trilogie, j'ai essayé de lire d'autres romans de Le Guin, notamment sa science-fiction, The Left Hand of Darkness et The Dispossessed. Le premier était singulier et plein de charme, car un humain arrivait sur une planète pleine de neige et d'hermaphrodites: il y avait quelque chose de fabuleux dans cette situation, même si Le Guin, paraît-il, voulait poser des questions sur la nature des sexes; mais cela m'est passé au-dessus. D'ailleurs, être hermaphrodite m'apparaît plutôt comme un avantage, dans l'absolu, et il était curieux que les extraterrestres du roman fussent plutôt antipathiques.

Cependant, The Dispossessed m'a moins plu, car la portée politique était vraiment trop claire, l'autrice opposant une planète capitaliste futile et une planète communiste pleine d'humanité – même si elle contenait des défauts. Cette opposition essentiellement idéologique m'a semblé plutôt vide, soit parce que les philosophies extérieures me semblent pure fumée, soit parce que je ne crois pas à l'idéal communiste. La vraie question est bien de parvenir à articuler la liberté, l'égalité et la fraternité, et non de poser un des termes comme plus important que les autres.

J'ai essayé ensuite de lire d'autres livres de Le Guin, car j'aimais son atmosphère poétique, mais je n'ai plus pu aller jusqu'au bout, car le positionnement philosophique prenait trop de place, et le merveilleux pas assez. (De fait, je crois que, pour articuler la liberté, l'égalité et la fraternité, le merveilleux est absolument indispensable; c'est pourquoi une philosophie sans merveilleux me semble pure fumée.)

Elle demeure quand même une autrice que j'ai beaucoup aimée, qui a réalisé de grandes choses.

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27/01/2018

David Lynch et la figure du méchant brigand

dale.pngCertains commentateurs ont comparé le mauvais Dale Cooper de Twin Peaks: The Return à ces hommes sans foi ni loi, parfaitement égoïstes, qui n'usent de la force que pour assouvir leurs instincts, et sont dénués de sens moral, tels qu'ils apparaissent dans les séries policières américaines contemporaines. Mais il m'a surtout fait penser au méchant, et personnage central, de No Country For Old Men, des frères Coen. Cet être effrayant est une matérialisation manifeste du Mal, et rien ne l'arrête, il est tout-puissant. Ce n'est d'ailleurs pas le cas du mauvais Dale Cooper, finalement vaincu par l'intermédiaire des forces célestes.

C'est quand même un magnifique personnage, très bien joué, et dont le concept respecte parfaitement la mythologie antique. En effet, lorsqu'un dieu ou un démon habitait un être humain, dans les vieux textes, il était doué d'une force surnaturelle, et était évidemment dénué des scrupules ordinaires. De nouveau, cela apparaît dans l'Amphitryon de Molière, Mercure, qui a pris l'apparence de Sosie, étant clairement plus fort que lui, et n'éprouvant aucun remords à le battre quand il ose lui contester le droit de prendre son apparence: soit parce que même les anciens doutaient de la bonté des dieux, soit parce que Molière était, inconsciemment, influencé par la tradition chrétienne qui faisait des dieux des démons, il a restitué l'effroi qu'incarne cet être égoïste et surhumain - répercuté aussi chez Jupiter prenant l'apparence d'Amphitryon.

Celui-ci en effet découvre le dieu sortant de sa chambre, et venant de passer la nuit avec Alcmène. Sacrifice nécessaire, peut-être, pour les anciens, puisqu'il en naît Hercule; mais, chez Molière, ce providentialisme est jupiter.jpgeffacé: Jupiter abuse simplement de son pouvoir pour assouvir ses désirs. Un personnage a beau dire que quand les dieux et les rois veulent coucher avec la femme d'un simple mortel, celui-ci est bien obligé de s'y soumettre, la morale est amère, et le contemporain de Louis XIV, qui a envoyé plusieurs maris dans leurs châteaux en province pour s'emparer de leurs femmes, connaissait la portée de l'allusion. Les maris n'étaient en effet pas tous d'accord, comme on pourrait croire: certains sont allés dans leurs châteaux volontairement, écœurés.

Or, le mauvais Dale Cooper, apprend-on, viole volontiers des femmes en se faisant passer pour le bon, il a bien l'allure de ces mauvais dieux que le christianisme assimilait aux démons.

On aperçoit même, à la fin, l'entité qui l'habite, un visage dans une boule, combattue par un jeune homme doté d'un gant magique dont je reparlerai. J'ajouterai simplement que ce qui était implicite dans le film des Coen devient explicite chez Lynch: la dimension mythologique. Pour la première fois, le méchant brigand est l'incarnation d'un mauvais esprit, et le genre policier est dépassé vers le genre épique. Il le fallait, car le réalisme des films policiers est souvent éprouvant, et, paradoxalement, irréaliste d'un point de vue moral. J'ai toujours reproché aux histoires policières leur naturalisme, et espéré en rencontrer qui débouchent sur le mythe, en intégrant, par le fantastique, le monde spirituel. Jusqu'à un certain point, il y avait eu Harry Dickson, de cette veine; à présent, comme série télévisée, il y a Twin Peaks. David Lynch aura été un pionnier.

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07/01/2018

Un temple singulier à Manhattan (46)

ColonialRevival-1045.jpg(Dans le dernier extrait de mon récit de voyage en Amérique, je racontais que, à New York, une nuit, entrant dans une ruelle peu éclairée, je m'étais arrêté devant une lanterne dorée placée devant une porte surmontée d'une arche et semblant celle d'un temple.)

Intrigué, et comme attiré par une force mystérieuse, je gravis les trois marches de marbre qui me séparaient de l'entrée, et tentai de pousser la porte, après avoir tourné un de ces loquets ronds qu'on utilisait autrefois et qui étaient généralement en bronze. La boule tourna, et, sous ma poussée, le seuil s'offrit à ma vue.

Une pénombre étrange emplissait le vaste vestibule, qui ne m'empêchait pas de distinguer les objets, vaguement luisants. Un escalier de bois noir montait à droite, et un lustre pendait au plafond, éteint. À ma gauche, des marches descendaient vers une porte ouverte. En face de moi, une porte fermée, de bois noir également, se dressait.

Je pris sur moi de me diriger vers la gauche, puisque la porte était ouverte et les marches peu nombreuses. Précautionneusement je les empruntai, craignant de faire du bruit, et que les propriétaires ou les responsables du lieu me vissent et me demandassent ce que je faisais là. Étais-je fou, de me rendre comme un cambrioleur dans ce lieu peut-être privé? Ou un temple est-il toujours ouvert au public, de toute façon?

J'entrai dans une salle faiblement éclairée par des vitraux eux-mêmes illuminés par la lanterne qui m'avait amené jusque-là. Leurs teintes étaient curieuses. Les murs étaient nus. Au fond, une sorte de retable se dressait derrière une lueur rouge, comme dans les églises catholiques. Je m'avançai pour le regarder, rassuré par ce détail familier.

Il avait trois étages, comme la plupart des retables. Les formes peintes au centre étaient nobles et belles, mais je ne reconnaissais pas les êtres qu'elles représentaient. Tolède-cathédrale-statues à 33.jpgPlus que les saints du christianisme, elles me rappelaient des divinités asiatiques, ou d'antiques héros.

En haut, au fronton, se trouvait un empyrée, avec un être ailé, dont le visage demeurait dans l'ombre. Était-ce un séraphin? Il avait, non deux, mais six ailes. Pourtant, il avait aussi des jambes, et tenait une épée dans la main. Elle était nue, et luisait faiblement dans la pénombre. Une forme noire se trouvait à ses pieds, sans doute le diable abattu par saint Michel.

Le retable était fictivement soutenu par des formes d'êtres jeunes, nus, musclés, beaux, ne portant qu'un pagne aux franges dorées, et des bottes rouges et luisantes; à leur front était un bandeau d'or. Ils semblaient me regarder de leurs yeux vivaces.

À droite du retable, il y avait une porte, également ouverte. Elle donnait sans doute sur la sacristie, à moins qu'elle ne fût une de ces portes factices qu'on trouve dans l'art baroque et qui semblent déboucher sur un mystère parce qu'elles sont placées dans le retable même: c'était, en effet, son cas.

Elle n'était qu'entrouverte; peut-être y avait-il de l'autre côté simplement le mur de la salle, que je ne voyais pas, à cause du peu de clarté. Mais non. Un couloir s'étendait au-delà, sombre, mais profond. Je l'empruntai, toujours poussé par la curiosité.

(À suivre.)

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13/12/2017

De Cavalcanti à Schiller et C. S. Lewis

cs_lewis2.jpgRepensant au débat qui eut lieu au début du quatorzième siècle entre Dante et Cavalcanti, j'y ai vu un rapport singulier avec celui qui eut lieu plus tard entre les Anglais C. S. Lewis et J. R. R. Tolkien. On se souvient que les premiers s'opposaient au sujet de Béatrice: Cavalcanti ne croyait pas qu'une forme pure pût exister détachée d'un corps, et qu'un poète pût parcourir avec elle l'autre monde - l'Enfer, le Purgatoire, le Paradis. Pour Cavalcanti, les divinités étaient des allégories, des constructions intellectuelles renvoyant à des phénomènes extérieurs.

Or, Lewis avait à peu près les mêmes pensées, et Tolkien, sur cette question, s'opposait à lui. Le second estimait que les images représentaient une vérité spirituelle non incarnée, et que ses elfes étaient des personnes réelles, disposant d'une forme acquise sur Terre et donc proches de l'être humain. Pour Lewis, il s'agissait d'allégories, renvoyant à des idées.

Dans l'Allemagne classique, un débat semblable avait eu lieu entre Schiller et Goethe. Pour le premier, les idées émanaient de l'être humain, et étaient en soi vides; elles ne valaient que par ce qu'elles exprimaient. Pour Goethe, elles avaient une substance, et renvoyaient à des présences élémentaires, des êtres réels, angéliques ou elfiques - pour parler comme Tolkien. castor-and-pollux-the-heavenly-twins-by-giovanni-battista-cipriani.jpgLes pensées étaient en quelque sorte le revêtement, déjà spirituel, d'êtres divins.

Il est curieux que ce débat ait toujours existé, un peu comme entre Castor et Pollux: l'un était issu d'un dieu, l'autre n'était que mortel, mais ils n'en étaient pas moins inséparables. On pourrait dire que Dante, Goethe et Tolkien étaient nés de divinités, puisqu'ils ont créé des textes fondamentalement mythologiques, représentant le monde spirituel par leurs figures - l'idée même n'étant qu'un intermédiaire, et non la fin, la butée de leurs écrits.

Peut-être y avait-il encore un tel débat, en France, entre André Breton et Charles Duits, le premier étant velléitaire et assurant que ses métaphores débouchaient potentiellement sur une autre réalité, le second le démontrant par l'exemple, en créant lui aussi une mythologie fondée sur la vérité spirituelle de l'image et la présence, jusque dans l'imaginal, d'êtres intermédiaires - notamment l'Isis qui l'inspirait, et portait le message d'entités plus hautes, assemblées dans la Maison Royale.

À tout Don Quichotte il faut un Sancho Pança, est-on tenté de dire.

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01/12/2017

Fioretti di san Francesco

Giotto-San-Francesco-predica-agli-uccelli.jpgJ'avais depuis quelques années, dans ma bibliothèque, une édition des Fioretti di san Francesco, dont beaucoup savent qu'ils contiennent une prière rendant hommage aux animaux, mais dont peu, à mon avis, connaissent le contenu réel, essentiel, peut-être parce que ceux qui l'ont lu au fond ne l'aiment pas. Car il s'agit surtout de merveilleux chrétien, de relations figurées entre les premiers moines franciscains et le monde spirituel – fait d'anges, de démons, de saints, de défunts, qui interviennent dans la vie des hommes de façon souvent familière. Les anges sont volontiers des êtres confondus avec de simples mortels, venant frapper à la porte du monastère, parlant, conversant, et n'ont pas même le hiératisme de ceux de Dante, leur dimension allégorique manifeste, mais sont simplement des esprits qui ont pris une apparence humaine pour éclairer le chemin et agir mystérieusement dans le monde.

C'est un livre donc fabuleux, consacré à ce que Joseph de Maistre appelait la mythologie chrétienne, et qui en est peut-être l'expression la plus pure. Et il n'est pas surprenant qu'il soit en toscan, car, somme toute, c'est en Italie que ce merveilleux chrétien fut le plus beau, le plus accompli. Ce que représente la Divine Comédie de Dante le dit assez, mais aussi la peinture italienne du temps, par exemple celle de Fra Angelico. Encore aujourd'hui les églises d'Italie sont bariolées et pleines de merveilleux, et on peut facilement y acheter de belles statuettes de saints et d'anges.

Le texte des Fioretti est d'une grande simplicité, d'un naturel incroyable, et les saints, les démons et les anges y apparaissent avec la même grâce que les dieux de l'Olympe chez Homère. On a tort de mépriser cette mythologie chrétienne, qui est commune à toute l'Europe, et qui n'a rien à envier au bouddhisme, si à la mode chez les gens instruits: l'atmosphère chez les franciscains est bien la même, et Rudolf Steiner à cause de cela assurait que saint François d'Assise était la réincarnation d'un proche de Bouddha Sâkyâmûni, et qu'il représentait, en Occident, le courant bouddhiste. À ses yeux, madonna-degli-angeli-e-s-francesco.jpgcelui-ci s'était lié au christianisme par le saint d'Assise, et il était erroné de considérer le bouddhisme et le christianisme comme étant en opposition.

J'ajouterai que François de Sales avait une grande vénération pour François d'Assise, et que lui aussi - l'un des derniers en Occident - recommandait le merveilleux chrétien, estimant qu'il hissait l'âme vers la divinité.

François d'Assise passait pour avoir passé une semaine à Chambéry et y avoir fondé le couvent franciscain qui a longtemps orienté la culture en Savoie, et qui, peut-être, a donné à son catholicisme l'air italien qui le différencie du gallicanisme (c'est à dire du catholicisme français) - son penchant pour le merveilleux chrétien, les anges descendant jusque sur Terre et y montrant le chemin aux hommes, se confondant avec les fées, pour ainsi dire, et surgissant dans le paysage campagnard. La féerie y était moralisée, à comparer du paganisme antique - comme du reste elle l'avait été, en Asie, par le bouddhisme -, sans perdre l'essentiel de son charme, de sa beauté, de sa profondeur. Le rejet complet du religieux, il faut le dire, a favorisé une imagination excessivement débridée, souvent marquée d'érotisme, et n'ayant pas même la grandeur des mythologies anciennes. En tout, il faut garder un juste équilibre. À leur manière, les Fioretti l'avaient trouvé.

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27/11/2017

Le Mie Prigioni

Silvio_Pellico.jpgJ'ai parlé l'autre jour d'un grand classique de la littérature italienne, Storia della Colonna infame, d'Alessandro Manzoni (1785-1873), qui dénonçait la justice qui utilisait la torture pour faire avouer des crimes imaginaires. L'autre grand texte italien de dénonciation d'un système émane de la même époque: il s'agit de Le Mie Prigioni, de Silvio Pellico (1789-1854), qui évoquait son séjour dans une prison autrichienne - le Spielberg, de sinistre mémoire: avant les récits de Dostoïevski et de Soljenitsyne sur le goulag, il y eut celui de Pellico.

Il avait été incarcéré après avoir participé, à Milan, au mouvement patriotique italien, plutôt libéral et agnostique, mais il était piémontais et de mère savoisienne: parfaitement francophone, il vécut à Lyon et correspondit un peu avec Jean-Pierre Veyrat, qui lui avait envoyé son recueil de poèmes.

Il choqua ses amis en se montrant sans haine pour les Autrichiens et en proclamant sa foi catholique, qui l'aida à supporter l'épreuve. Il profita de celle-ci pour se purifier de toute rancœur, et, somme toute, son livre eut plus de succès auprès des catholiques que des libéraux. Stendhal pourtant l'aimait, étant indulgent pour le catholicisme italien, qu'il jugeait sincère: il éprouvait même, à son égard, de l'affection. On en voit des échos dans La Chartreuse de Parme.

Cependant, Pellico apparaît comme novateur en ce qu'il rejette le classicisme: ne passant rien sous silence, il décrit dans les moindres détails les conditions horribles de sa détention. Un ami italien m'a confié que les élèves de son pays étudiaient fréquemment le passage d'une amputation à laquelle a non seulement assisté, mais participé Pellico, effectuée auprès d'un camarade militant, dont il était proche. Une plaie à sa jambe s'étant infectée, il avait fallu la couper au-dessus du genou. Le sang bouillonnait, comme disait Racine: il coulait à flots. Le chirurgien faisait ce qu'il pouvait: la direction de la prison n'en avait pas fourni un de véritable métier. La souffrance était immense. Mais, une fois la chose achevée, le malade demande à Pellico de lui apporter une rose paul.jpgqui était à la fenêtre, pour la donner à son amputeur.

Dans l'horreur non édulcorée du Spielberg, Pellico trouvait à admirer la bonté divine, à sacrer les gestes les plus probes - manifestant le mieux l'amour de Dieu -, et à illuminer le tableau. En un sens, il retrouvait la grâce des récits de martyres de la Légende dorée ou de la poésie de Prudence, faite de lumière divine irriguant les tortures et les plaies. Des cous tranchés surgissait une clarté, comme dans l'histoire de saint Paul. De la cuisse coupée dans le Spielberg jaillissait un sang surmonté d'une rose. Pellico ne fait pas plus que Manzoni dans le merveilleux, mais le contraste entre le sentiment de ce qui est juste et la réalité horrible crée une émotion incontestable.

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21/11/2017

Storia della Colonna infame

storia.jpgLes Français ont le Claude Gueux de Victor Hugo contre la peine de mort, le J'Accuse de Zola contre l'antisémitisme, Les Grands Cimetières sous la lune de Bernanos contre la dictature franquiste, et se pensent les champions des libertés civiles; mais l'Italie a la Storia della Colonna infame, petit livre du grand Manzoni contre la torture, et je l'ai lu récemment.

Avec ses phrases cicéroniennes, il n'est pas d'un abord aisé. Mais il est beau, et noble.

Il évoque une triste affaire dans la véritable capitale de l'Italie moderne, Milan, au début du dix-septième siècle: alors que la peste faisait rage, le peuple mécontent pressait les juges de trouver des coupables, et les autorités, craignant de perdre leur prestige faute de victoire sur les épidémies, se sont préoccupées de chercher empoisonneurs qui pourraient les avoir créées.

Sur de vagues rumeurs, on a arrêté des gens de peu, dont le meurtre légal ne ferait point trop de bruit. Leur promettant la liberté s'ils avouaient tout, ou du moins l'arrêt des tortures, ils ont fini par inventer leur culpabilité - et, naturellement, on ne les a pas libérés, mais exécutés, de la plus abominable façon, en les suppliciant avant.

Le récit est terrible, et annonce les récits méconnus d'Adalberto Cersosimo, qui, dans un empire à la fois passéiste et futuriste (mais italianisant), a mêlé le merveilleux à des tortures et à des dogmes infâmes. Certainement, Cersosimo a été marqué par le texte de Manzoni.

Les juges invoquaient en leur propre faveur l'idée également méconnue, existant depuis l'ancienne Rome, que la torture purifiait l'âme, et donc arrachait aux accusés leurs mensonges. Elle avait cette justification. C'était une croyance séculaire. Mais déjà Quinte-Curce, quand Alexandre le Grand faisait torturer un de ses anciens amis irrespectueux qu'il accusait de conspirer contre lui, émettait des doutes, et estimait que celui-ci avait tout avoué pour que la souffrance s'arrête. Manzoni naturellement reprend cette idée pleine de pragmatisme, bien répandue depuis.

On a totalement oublié l'effet supposé purificateur de la torture. Il reste important pour comprendre la psychologie médiévale.

Manzoni montre pas à pas comment les juges n'ont de toute façon pas même respecté le droit de leur temps, Magasin_Pittoresque_1843_-_La_Colonne_Infame.jpgpas même respecté la tradition médiévale et romaine, avides qu'ils étaient de trouver des coupables pour sauver leur prestige. Car il y avait plus de barrières, contre la torture, qu'on ne croit.

D'ailleurs, quand les accusés essayèrent d'impliquer un noble d'Espagne vivant à Milan, tout à coup le droit devint mieux respecté, et il fallut bien le reconnaître innocent. Jusque-là, on déclarait coupables tous ceux qu'on pouvait, hélas.

Le titre est dû à une colonne dressée en commémoration à la place de la maison du principal coupable supposé. Elle a duré longtemps, personne n'osant braver la colère du peuple et déclarer le procès inique. La famille de ce coupable n'eut droit à rien, aucun dédommagement, les biens du père ayant été confisqués. La passion du peuple, pour trouver des coupables à ses maux, peut être dévastatrice, même déguisée sous les lois.

Un grand livre, donc.

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15/11/2017

Cavalcanti

cavalcanti.jpgPoursuivant mon exploration de la littérature italienne, j'ai lu l'ensemble des poèmes parvenus jusqu'à nous de Guido Cavalcanti, ami de Dante connu pour n'avoir pas cru, comme celui-ci, possible de sublimer assez la femme aimée pour qu'on pût parler avec elle après sa mort et en faire un être céleste et angélique - qu'on pût distinguer sa forme du corps qui l'a portée, et voyager avec elle dans l'autre monde...

Pourtant de son temps il était réputé lui aussi visionnaire pour avoir perçu de son œil intérieur le dieu même de l'amour, et sa poésie porte de fait une grande capacité figurative. Elle évoque le charmant Archer de façon diverse et vivante, à un tel point qu'on lui a reproché ses fantaisies, et qu'on a contesté que cette entité pût jamais être telle qu'il la peignait.

Il a par exemple composé une ballade dans laquelle, rencontrant une bergère (qui pourrait en réalité être un berger), il dit en avoir eu tant de plaisir qu'Amour lui est apparu, pour ainsi dire en personne.

Était-il sincère? Il désignait peut-être par ce moyen la volupté extrême, qui ne peut plus se dire, est au-delà des mots. Il croyait certainement au monde élémentaire, mais peut-être pas aux anges.

Un sonnet excellent de lui évoque une église voisine de son domicile, à Florence, dans laquelle une statue de la Vierge faisait des miracles, chassait les démons, guérissait les gens, et était assez vénérée du peuple pour qu'il dresse des luminaires autour de l'église où elle était. Il s'en réjouit, et blâme des religieux franciscains de critiquer le culte de cette Vierge et de l'assimiler à l'idolâtrie. Lui aime les saints qui agissent en ce monde, et croit à leur efficacité. Il affirme que les religieux en question sont en réalité envieux:

Una figura della Donna mia
s'adora, Guido, a San Michele in Orto,
che, di bella sembianza, onesta e pia,
de' peccatori è gran rifugio e porto.

E qual con devozion lei s'umilia,
chi più languisce, più n'ha di conforto:
li 'nfermi sana e' domon' caccia via
e gli occhi orbati fa vedere scorto.

Sana 'n publico loco gran languori;
con reverenza la gente la 'nchina;
d[i] luminara l'adornan di fòri.

La voce va per lontane camina,
ma dicon ch'è idolatra i Fra' Minori,
per invidia che non è lor vicina.

C'est bien rythmé, et mélodieux, et les rimes sont belles. Le sens aussi est plaisant. C.S. Lewis pareillement disait que ceux qui critiquaient la littérature d'évasion étaient des jaloux: le merveilleux n'est pas donné à tout le monde.

Les prêtres catholiques ont toujours tenté de se détacher des êtres élémentaires et de la tradition des saints thaumaturges dont le culte était intéressé, et lié aux avantages terrestres; mais Cavalcanti, qui cupidon-peinture.jpgvénérait par-dessus tout le plaisir amoureux, et quand même avait une tendance platonicienne à contempler le monde des idées, voulait maintenir le christianisme dans son lien avec le paganisme, en quelque sorte qu'ils se confondissent. Il n'était pas dans le conflit ouvert avec la religion chrétienne, mais dans l'approfondissement de son lien avec la religion antique, et dans la pratique décomplexée de celle-ci.

Moins simple, innocent et pur que Guido Guinizzelli, il était plus subtil, plus intelligent - plus rusé, aussi -, plus talentueux et adroit à limer ses vers (comme on disait alors), ou à mettre en place des images complexes, héritées de la philosophie qu'il avait étudiée, comme Dante lui-même, auprès de l'auteur épicurien du Livre du trésor Brunetto Latini.

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03/11/2017

Tirant lo Blanc (Catalogne, III)

tirant.jpgIl y a deux ans, j'ai acheté dans un supermarché du pays valencien, en Espagne, une version écourtée de Tirant lo Blanc, un roman du quinzième siècle écrit en valencien par Joanot Martorell. C'est, avec les écrits de Raymond Lulle, l'œuvre catalane classique par excellence. (Valence, où est né Martorell, a un parler issu du catalan, son peuplement s'étant fait depuis la Catalogne, après l'expulsion des Arabes.)

Ma version était surtout tronquée de sa seconde moitié, faite de batailles. La première en effet a l'originalité d'être particulièrement érotique et suggestive: c'est le roman occidental médiéval le plus tel que j'aie jamais lu - et j'en ai lu un certain nombre. C'est assez prenant, comme souvent ce genre, d'autant plus que cela se situe dans un passé idéal et rêvé, quoique non fantastique: Tirant est un Breton qui se rend à Byzance et devient le plus grand chevalier de l'empire grec, en se battant à son service contre les Turcs. Il tombe amoureux de la fille de l'empereur, qui le lui rend bien, et comme il est timide mais qu'il y a une entremetteuse qui fait tout pour les rapprocher, ils se retrouvent dans des situations assez fascinantes, notamment quand Tirant est nu dans le lit avec sa douce - nue aussi, mais endormie. La servante le presse de conclure, assurant que si une femme n'aime pas être forcée, comme il l'affirme, elle lui en voudra aussi si elle apprend qu'il a eu une occasion sans en avoir profité: c'est manque de courage, ou de passion, dit-elle.

Tirant, hésitant, place d'abord les mains sur les joyaux les plus précieux de l'humanité. (On ne tombe pas dans l'obscénité, et ils se trouvent devant: la belle ne lui tourne pas le dos, en dormant, puisqu'elle dort sur le dos. Cela reste délicat.) Mais face à l'irréparable, il recule, ne cédant pas à la tentation - ne suivant pas les conseils pernicieux de la dame. Fut-ce une erreur? Il existe, chez les hommes, le soupçon pervers que les plus grands succès appartiennent aux moins scrupuleux.

Les jours suivants, Tirant doit partir, se demandant s'il pourra jamais s'unir à sa belle. La Providence néanmoins veille, et à la fin le mariage avec Carmesine sera rendu possible. Cela se termine comme dans un conte de fées, même s'il n'y a pas de fées.

Il faut garder confiance. L'ordre du monde favorise les âmes nobles. C'est du moins ce que dit le roman.

Pour y croire, à mon avis, il faut intégrer l'idée de la rétribution au-delà du terme de l'existence, ou du miracle en deçà. Dans les limites de la seule vie terrestre, l'expérience ne semble pas, hélas, le confirmer. À cet égard les cyniques souvent se moquent des naïfs. Peut-être que les progrès de la justice changeront un jour cette situation: Dieu sait.

J'ajoute que Valence passait, à l'époque où a été écrit le livre, pour une des villes les plus débauchées d'Europe.

J'en ai terminé la lecture sur les plages de Sardaigne cet été, n'ayant pas pu finir les années antérieures. Je l'avais pris parce que, au nord-ouest de l'île,algh.jpg il existe une colonie catalane, datant du temps où la Sardaigne était possession aragonaise. Alghero, notamment, a un dialecte catalan, et les Sardes ont longtemps été interdits d'y pénétrer. Aujourd'hui c'est une cité très jolie, et très touristique.

Lisant mon roman, je me demandais si je pourrais rencontrer la fille du maire, la belle Zamerkine, mais je n'avais pas abattu assez d'envahisseurs, peut-être, pour qu'elle me remarque - n'ayant pu expulser que quelques méduses, d'ailleurs de façon peu efficace. Ah, châteaux d'Espagne! Ah, palais d'Italie!

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26/10/2017

Guinizzelli

Dante-Alighieri.jpgPoursuivant mes lectures italiennes, j'ai ouvert un livre que je possédais depuis plusieurs lustres, intitulé Poeti del Dolce Stil Novo: ce sont les poètes italiens approuvés par Dante dans De Vulgarii Eloquentia, ceux qui ont élevé le style en pénétrant de leurs vers le monde spirituel lié à l'amour, et qui l'amènera lui-même à faire de Beatrice qu'il a aimée une sorte d'ange gardien.

On sait peu de choses de Guido Guinizzelli, qui ouvre le recueil, sinon qu'il était de Bologne, et que Dante et son ami Cavalcanti, à Florence, furent enthousiasmés lorsqu'on leur apporta le recueil de ses vers. Quand j'étudiais l'italien, on me fit lire un de ses poèmes, sans doute le plus célèbre (Al cor gentil rempaira sempre amore), et je l'aimai beaucoup. Il est très beau, le poète prévoyant de s'excuser auprès de Dieu d'avoir vénéré l'amour plus que lui-même ou la sainte Vierge, comme Il le lui reprochera certainement; il annonce:

Dir Li porò: « Tenne d'angel sembianza
che fosse del Tuo regno;
non me fu fallo, s'in lei posi amanza. »

Il pourra lui dire que comme la femme concernée avait l'apparence d'un ange du royaume divin, il ne commit pas de faute, en lui vouant de l'amour. L'idée que la beauté des femmes émanait du ciel était juste et belle. C'en est au point où les anges ont en Asie l'apparence de femmes. Dans la mythologie arabe antérieure à l'Islam, il en était également ainsi: il en reste probablement les houris. Mais le Coran était nourri de tradition biblique, et les anges y sont épurés, arrachés à leur sexe. En vérité, face aux dieux de l'Olympe, très sexués, le christianisme alla dans le même sens. Guinizzelli efface cette différence radicale entre les traditions, il l'atténue, comme le fera Dante.

Il renoue sans lourdeur érudite, sans froideur rhétorique, avec l'inspiration qui lie l'amour à la mythologie aussi dans un délicieux quatrain, début d'un sonnet:

Vedut'ho la lucente stella diana,
ch'apare anzi che'l giorno rend'albore,
c'ha preso forma di figura umana;
sovr'ogn'altra me par che dea splendore

Il a vu, dit-il, l'étoile brillante du matin, qui apparaît avant que le jour ne crée l'aube, prendre forme humaine, et il lui semble que plus que toute autre elle rayonne de splendeur. Le sentiment d'amour justifie des images fabuleuses - justifie qu'une femme soit l'histoire d'une descente des beautés célestes sur terre. De nouveau, la source des mythologies est retrouvée, avec en réalité bien plus de force que chez les poètes français publicdomainq-0008362rrq.jpggalants du vingtième siècle, Paul Éluard ou Louis Aragon. Ceux-ci créaient de jolies figures; Guinizzelli y met une foi si sincère qu'il pénètre sans hésiter dans la fable que lui-même narre. Il n'y a plus de distance, et pourtant il demeure une image cohérente, qui a son équilibre propre, son organisation interne.

En lisant ce poète, je me suis souvenu de la manière dont la poésie italienne médiévale m'avait influencé, dans mes jeunes années. J'avais lu deux fois avec ravissement la Vita Nova, de Dante, et on y voyait le poète raconter ses rencontres mystérieuses avec des figures allégoriques possédant une vie incroyable, dans l'élan du sentiment amoureux. J'adorais cela. Je pense que c'est une de mes plus grandes influences, pour mon premier recueil, La Nef de la première étoile. La lucente stella diana, c'était la même étoile, ou presque, puisque je la plaçais le soir. L'idée de la nave était présente aussi chez les Italiens, la nef de l'amour, emmenant sur les mers lumineuses. Dante voulait voguer sur un tel esquif, qu'eût animé un mage; comme je le comprends!

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10/10/2017

Pinocchio

collodi-book.jpgJe suis allé cet été en Sardaigne, et je me suis dit que c'était l'occasion de lire mes livres en italien, achetés souvent il y a de nombreuses années, mais pas lus. Je lis l'italien depuis que je l'ai appris à l'école, et ai pris connaissance ainsi de plusieurs grands classiques; dans ma jeunesse, la façon qu'avait Dante, dans la Vita Nuova, de sublimer l'amour courtois, m'a beaucoup marqué. C'est un texte que j'adore. Depuis j'ai lu la Divina Commedia, un autre texte sublime. Et puis I Promessi Sposi, de Manzoni.

Mais on sait mal que les Italiens modernes ont un livre de référence absolu, parce qu'ils l'ont lu à l'école primaire, c'est Le Avventure di Pinocchio, de Carlo Collodi. Je l'ai lu peu de temps avant de partir.

Cette œuvre a une importance politique méconnue, car elle a été écrite dans un toscan contemporain, et entrant dans les détails matériels de la vie comme ne le faisaient pas les vieux classiques. Lorsqu'il a fallu apprendre ce toscan courant aux enfants de l'Italie unifiée, Pinocchio est apparu comme une bénédiction. Il est devenu une référence commune à toute la nation, et tout étranger qui veut comprendre l'Italie doit le lire.

On découvre ainsi qu'il est bien plus fantaisiste que le dessin animé américain qui en a été tiré, jouant avec les mots et s'adonnant à la satire: il est en fait proche par le ton des Aventures d'Alice au pays des merveilles. À l'inverse, des personnages importants du dessin animé, comme le grillon parlant, n'apparaissent pas tout au long de l'histoire. La fée bleue a en fait les cheveux bleus, et non la robe bleue et les cheveux blonds, et n'est pas l'être qui donne la vie au pantin, qui l'a de lui-même, parce que le bois l'avait déjà, il avait une âme.

De surcroît la structure narrative évolutive n'est pas si nette. Dans la première version, l'auteur avait fait finalement mourir Pinocchio, l'avait amené à se pendre: comme il n'accomplissait jamais le bien qu'il s'était fata-turchina.jpgpromis d'accomplir, il a désespéré. Or, cela se ressent dans le récit, qui est une suite picaresque d'échecs, pour la marionnette, à se conduire correctement. La satire est claire, et pessimiste: les bonnes résolutions ne changent rien à la nature perverse des garçons. Ce sont d'incorrigibles fainéants, et ils ne pensent qu'à s'amuser!

Mais Collodi s'est résolu, pour la publication en volume de son feuilleton initial, à écrire une fin autre, qui voit Pinocchio tout à coup ne faire que le bien qu'il s'était promis, et qui est ainsi transformé en garçon humain par la fée, qu'il s'est mise à honorer comme il devait, travaillant pour lui payer l'hôpital, où elle a été emmenée pour je ne sais plus quelle raison. Car le roman est burlesque, et le merveilleux y est parodique.

La marionnette symbolise la fatalité mécanique qui conduit les garçons à mal se conduire.

C'est un livre très drôle, qui n'est pas inférieur aux romans anglais pour la jeunesse qu'on s'empresse de faire lire aux enfants au détriment de cet italien, parce qu'au fond on parle de l'Europe, on parle de la France, mais on est spontanément soumis aux Anglo-Américains. On fait comme Pinocchio, on s'affirme comme ayant de bonnes pensées, de belles résolutions, mais, mécaniquement, on cède à la voie la plus facile, majoritaire, dominante, supérieure en force. Cela dit, Les Aventures d'Alice au pays des merveilles est un excellent livre aussi.

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06/10/2017

Dante et l'héritage européen des Francs

CharlemagneCourronne.jpgJ'ai dit récemment que les Français assumaient peu leur véritable culture, puisqu'en général, lorsqu'ils se cherchent une référence fondamentale, ils se détournent des chansons de geste et des chroniques latines du temps des Francs, ne s'appuient même pas tellement sur l'ancienne Rome, mais se réclament des Grecs. Or c'est assez fabuleux, peu crédible, et il n'y a somme toute guère de logique à protester contre des invasions de cultures étrangères au nom de l'héritage grec.

Que les chansons de geste et le règne des Francs et de Charlemagne soient fédérateurs pour l'Europe ne fait pourtant pas beaucoup de doute. Les épopées espagnoles sont imitées des chansons de geste françaises et le Cid est aussi un héritage des Francs. Mieux encore, l'épopée franque est pour la littérature classique italienne la référence fondamentale: Dante cite Roland, Olivier et Guillaume comme étant parmi les héros transportés au paradis, mais aussi Godefroi de Bouillon, le champion de la première croisade et de la Jérusalem délivrée du Tasse.

En Allemagne, des poèmes en latin ont mis en scène des héros germains de la Gaule, notamment le Waltharius, et le Nibelungenlied est relatif aux Burgondes, venus en Gaule pour y fonder le royaume de Bourgogne. En dialecte dauphinois, une chanson de geste chante encore, au douzième siècle, les Bourguignons, issus des Burgondes, dans leur opposition aux Francs leurs maîtres - puisqu'ils admettent que le roi de France a un titre impérial auquel ils doivent se soumettre: c'est Girart de Roussillon, l'une des plus belles chansons de geste qui aient été composées.

Pour se retrouver, certes, l'Europe doit établir une base culturelle commune, et elle n'est pas réellement dans l'ancienne Grèce, comme on le fait croire. Elle est plutôt dans l'ancienne Rome et l'empire carolingien.

L'Italie au fond fait mieux que la France, quand elle prend Dante pour classique de référence: il se réclame de cet empire carolingien archange.jpget de sa descendance germanique, espérant l'avènement d'un empereur romain d'origine allemande qui rétablira l'ordre antique, et il assume et illustre pleinement le merveilleux chrétien, qui est l'essence de l'Europe moderne, parce qu'il lui est aussi commun. Dans toute l'Europe on a vénéré les saints du christianisme, tandis que, personne ne l'ignore, les légendes païennes étaient très différentes d'un pays à l'autre. Dans toute l'Europe on a lu la Légende dorée en latin, et Dante montre qu'au paradis on rencontre non seulement Roland et Charlemagne, mais aussi, dans des cercles plus élevés, les saints du Nouveau Testament. C'est la mythologie commune à l'Europe, et la seule qui soit dans ce cas.

Pourquoi se leurrer? C'est bien cela, qu'il faut assumer. Sinon, l'Islam a aussi des liens profonds avec une partie de l'Europe, tout comme le paganisme de l'ancienne Grèce. Avoir une préférence à cet égard peut apparaître comme arbitraire.

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