Littérature - Page 4

  • Ursula Le Guin partie pour Terremer?

    Ursula-K-Le-Guin-015.jpgUrsula Le Guin est morte tout récemment, et je l'ai découverte vers 1984 en lisant Terremer en traduction - son roman resté le plus célèbre et probablement le meilleur (bien que je n'aie pas lu tous les autres). Je l'ai relu plus tard en anglais, et ai précisé mon sentiment sur ce noble livre, dont le souvenir, jusque-là, était plutôt vague: l'impression était celle d'un monde poétique et évanescent, dans lequel l'image avait autant de substance que le volume physique, mais dont rien de saillant ne demeurait dans la mémoire.

    La première partie est belle, avec le jeune sorcier qui apprend à maîtriser la magie et qui règle quelques petits problèmes. Le second volume est le meilleur, car Le Guin faisait pénétrer son héros dans des tombeaux obscurs pleins d'entités maléfiques, guettant et ruminant leurs méfaits, comme dans les nouvelles de Robert E. Howard: quand le mal surgissait, le monde des esprits était plus précis - n'était pas fait seulement d'images illusoires.

    Le troisième volume était pour moi le moins bon, car le dragon affronté était finalement un être sage qui instruisait le vieux magicien, et l'ensemble se finissait sur ce qu'on pourrait appeler les leçons d'une vie. Or, soit que je ne partageais pas spécialement la philosophie de cet autrice, earthsea.jpgsoit que la philosophie m'ennuie, dans un récit, si elle surabonde, ces paroles édificatrices m'ont plutôt rebuté.

    J'aimais quand même cette idée d'une biographie d'un mage, car Gandalf, chez Tolkien, était immortellement vieux, et on ne savait rien de son enfance. La différence, néanmoins, était que Gandalf (Tolkien le déclara) était un ange, qu'il avait été envoyé depuis le Ciel; le Jed de Le Guin était plutôt une sorte de moine tibétain.

    Enthousiasmé tout de même par cette surprenante trilogie, j'ai essayé de lire d'autres romans de Le Guin, notamment sa science-fiction, The Left Hand of Darkness et The Dispossessed. Le premier était singulier et plein de charme, car un humain arrivait sur une planète pleine de neige et d'hermaphrodites: il y avait quelque chose de fabuleux dans cette situation, même si Le Guin, paraît-il, voulait poser des questions sur la nature des sexes; mais cela m'est passé au-dessus. D'ailleurs, être hermaphrodite m'apparaît plutôt comme un avantage, dans l'absolu, et il était curieux que les extraterrestres du roman fussent plutôt antipathiques.

    Cependant, The Dispossessed m'a moins plu, car la portée politique était vraiment trop claire, l'autrice opposant une planète capitaliste futile et une planète communiste pleine d'humanité – même si elle contenait des défauts. Cette opposition essentiellement idéologique m'a semblé plutôt vide, soit parce que les philosophies extérieures me semblent pure fumée, soit parce que je ne crois pas à l'idéal communiste. La vraie question est bien de parvenir à articuler la liberté, l'égalité et la fraternité, et non de poser un des termes comme plus important que les autres.

    J'ai essayé ensuite de lire d'autres livres de Le Guin, car j'aimais son atmosphère poétique, mais je n'ai plus pu aller jusqu'au bout, car le positionnement philosophique prenait trop de place, et le merveilleux pas assez. (De fait, je crois que, pour articuler la liberté, l'égalité et la fraternité, le merveilleux est absolument indispensable; c'est pourquoi une philosophie sans merveilleux me semble pure fumée.)

    Elle demeure quand même une autrice que j'ai beaucoup aimée, qui a réalisé de grandes choses.

  • David Lynch et la figure du méchant brigand

    dale.pngCertains commentateurs ont comparé le mauvais Dale Cooper de Twin Peaks: The Return à ces hommes sans foi ni loi, parfaitement égoïstes, qui n'usent de la force que pour assouvir leurs instincts, et sont dénués de sens moral, tels qu'ils apparaissent dans les séries policières américaines contemporaines. Mais il m'a surtout fait penser au méchant, et personnage central, de No Country For Old Men, des frères Coen. Cet être effrayant est une matérialisation manifeste du Mal, et rien ne l'arrête, il est tout-puissant. Ce n'est d'ailleurs pas le cas du mauvais Dale Cooper, finalement vaincu par l'intermédiaire des forces célestes.

    C'est quand même un magnifique personnage, très bien joué, et dont le concept respecte parfaitement la mythologie antique. En effet, lorsqu'un dieu ou un démon habitait un être humain, dans les vieux textes, il était doué d'une force surnaturelle, et était évidemment dénué des scrupules ordinaires. De nouveau, cela apparaît dans l'Amphitryon de Molière, Mercure, qui a pris l'apparence de Sosie, étant clairement plus fort que lui, et n'éprouvant aucun remords à le battre quand il ose lui contester le droit de prendre son apparence: soit parce que même les anciens doutaient de la bonté des dieux, soit parce que Molière était, inconsciemment, influencé par la tradition chrétienne qui faisait des dieux des démons, il a restitué l'effroi qu'incarne cet être égoïste et surhumain - répercuté aussi chez Jupiter prenant l'apparence d'Amphitryon.

    Celui-ci en effet découvre le dieu sortant de sa chambre, et venant de passer la nuit avec Alcmène. Sacrifice nécessaire, peut-être, pour les anciens, puisqu'il en naît Hercule; mais, chez Molière, ce providentialisme est jupiter.jpgeffacé: Jupiter abuse simplement de son pouvoir pour assouvir ses désirs. Un personnage a beau dire que quand les dieux et les rois veulent coucher avec la femme d'un simple mortel, celui-ci est bien obligé de s'y soumettre, la morale est amère, et le contemporain de Louis XIV, qui a envoyé plusieurs maris dans leurs châteaux en province pour s'emparer de leurs femmes, connaissait la portée de l'allusion. Les maris n'étaient en effet pas tous d'accord, comme on pourrait croire: certains sont allés dans leurs châteaux volontairement, écœurés.

    Or, le mauvais Dale Cooper, apprend-on, viole volontiers des femmes en se faisant passer pour le bon, il a bien l'allure de ces mauvais dieux que le christianisme assimilait aux démons.

    On aperçoit même, à la fin, l'entité qui l'habite, un visage dans une boule, combattue par un jeune homme doté d'un gant magique dont je reparlerai. J'ajouterai simplement que ce qui était implicite dans le film des Coen devient explicite chez Lynch: la dimension mythologique. Pour la première fois, le méchant brigand est l'incarnation d'un mauvais esprit, et le genre policier est dépassé vers le genre épique. Il le fallait, car le réalisme des films policiers est souvent éprouvant, et, paradoxalement, irréaliste d'un point de vue moral. J'ai toujours reproché aux histoires policières leur naturalisme, et espéré en rencontrer qui débouchent sur le mythe, en intégrant, par le fantastique, le monde spirituel. Jusqu'à un certain point, il y avait eu Harry Dickson, de cette veine; à présent, comme série télévisée, il y a Twin Peaks. David Lynch aura été un pionnier.

  • Un temple singulier à Manhattan (46)

    ColonialRevival-1045.jpg(Dans le dernier extrait de mon récit de voyage en Amérique, je racontais que, à New York, une nuit, entrant dans une ruelle peu éclairée, je m'étais arrêté devant une lanterne dorée placée devant une porte surmontée d'une arche et semblant celle d'un temple.)

    Intrigué, et comme attiré par une force mystérieuse, je gravis les trois marches de marbre qui me séparaient de l'entrée, et tentai de pousser la porte, après avoir tourné un de ces loquets ronds qu'on utilisait autrefois et qui étaient généralement en bronze. La boule tourna, et, sous ma poussée, le seuil s'offrit à ma vue.

    Une pénombre étrange emplissait le vaste vestibule, qui ne m'empêchait pas de distinguer les objets, vaguement luisants. Un escalier de bois noir montait à droite, et un lustre pendait au plafond, éteint. À ma gauche, des marches descendaient vers une porte ouverte. En face de moi, une porte fermée, de bois noir également, se dressait.

    Je pris sur moi de me diriger vers la gauche, puisque la porte était ouverte et les marches peu nombreuses. Précautionneusement je les empruntai, craignant de faire du bruit, et que les propriétaires ou les responsables du lieu me vissent et me demandassent ce que je faisais là. Étais-je fou, de me rendre comme un cambrioleur dans ce lieu peut-être privé? Ou un temple est-il toujours ouvert au public, de toute façon?

    J'entrai dans une salle faiblement éclairée par des vitraux eux-mêmes illuminés par la lanterne qui m'avait amené jusque-là. Leurs teintes étaient curieuses. Les murs étaient nus. Au fond, une sorte de retable se dressait derrière une lueur rouge, comme dans les églises catholiques. Je m'avançai pour le regarder, rassuré par ce détail familier.

    Il avait trois étages, comme la plupart des retables. Les formes peintes au centre étaient nobles et belles, mais je ne reconnaissais pas les êtres qu'elles représentaient. Tolède-cathédrale-statues à 33.jpgPlus que les saints du christianisme, elles me rappelaient des divinités asiatiques, ou d'antiques héros.

    En haut, au fronton, se trouvait un empyrée, avec un être ailé, dont le visage demeurait dans l'ombre. Était-ce un séraphin? Il avait, non deux, mais six ailes. Pourtant, il avait aussi des jambes, et tenait une épée dans la main. Elle était nue, et luisait faiblement dans la pénombre. Une forme noire se trouvait à ses pieds, sans doute le diable abattu par saint Michel.

    Le retable était fictivement soutenu par des formes d'êtres jeunes, nus, musclés, beaux, ne portant qu'un pagne aux franges dorées, et des bottes rouges et luisantes; à leur front était un bandeau d'or. Ils semblaient me regarder de leurs yeux vivaces.

    À droite du retable, il y avait une porte, également ouverte. Elle donnait sans doute sur la sacristie, à moins qu'elle ne fût une de ces portes factices qu'on trouve dans l'art baroque et qui semblent déboucher sur un mystère parce qu'elles sont placées dans le retable même: c'était, en effet, son cas.

    Elle n'était qu'entrouverte; peut-être y avait-il de l'autre côté simplement le mur de la salle, que je ne voyais pas, à cause du peu de clarté. Mais non. Un couloir s'étendait au-delà, sombre, mais profond. Je l'empruntai, toujours poussé par la curiosité.

    (À suivre.)

  • De Cavalcanti à Schiller et C. S. Lewis

    cs_lewis2.jpgRepensant au débat qui eut lieu au début du quatorzième siècle entre Dante et Cavalcanti, j'y ai vu un rapport singulier avec celui qui eut lieu plus tard entre les Anglais C. S. Lewis et J. R. R. Tolkien. On se souvient que les premiers s'opposaient au sujet de Béatrice: Cavalcanti ne croyait pas qu'une forme pure pût exister détachée d'un corps, et qu'un poète pût parcourir avec elle l'autre monde - l'Enfer, le Purgatoire, le Paradis. Pour Cavalcanti, les divinités étaient des allégories, des constructions intellectuelles renvoyant à des phénomènes extérieurs.

    Or, Lewis avait à peu près les mêmes pensées, et Tolkien, sur cette question, s'opposait à lui. Le second estimait que les images représentaient une vérité spirituelle non incarnée, et que ses elfes étaient des personnes réelles, disposant d'une forme acquise sur Terre et donc proches de l'être humain. Pour Lewis, il s'agissait d'allégories, renvoyant à des idées.

    Dans l'Allemagne classique, un débat semblable avait eu lieu entre Schiller et Goethe. Pour le premier, les idées émanaient de l'être humain, et étaient en soi vides; elles ne valaient que par ce qu'elles exprimaient. Pour Goethe, elles avaient une substance, et renvoyaient à des présences élémentaires, des êtres réels, angéliques ou elfiques - pour parler comme Tolkien. castor-and-pollux-the-heavenly-twins-by-giovanni-battista-cipriani.jpgLes pensées étaient en quelque sorte le revêtement, déjà spirituel, d'êtres divins.

    Il est curieux que ce débat ait toujours existé, un peu comme entre Castor et Pollux: l'un était issu d'un dieu, l'autre n'était que mortel, mais ils n'en étaient pas moins inséparables. On pourrait dire que Dante, Goethe et Tolkien étaient nés de divinités, puisqu'ils ont créé des textes fondamentalement mythologiques, représentant le monde spirituel par leurs figures - l'idée même n'étant qu'un intermédiaire, et non la fin, la butée de leurs écrits.

    Peut-être y avait-il encore un tel débat, en France, entre André Breton et Charles Duits, le premier étant velléitaire et assurant que ses métaphores débouchaient potentiellement sur une autre réalité, le second le démontrant par l'exemple, en créant lui aussi une mythologie fondée sur la vérité spirituelle de l'image et la présence, jusque dans l'imaginal, d'êtres intermédiaires - notamment l'Isis qui l'inspirait, et portait le message d'entités plus hautes, assemblées dans la Maison Royale.

    À tout Don Quichotte il faut un Sancho Pança, est-on tenté de dire.

  • Fioretti di san Francesco

    Giotto-San-Francesco-predica-agli-uccelli.jpgJ'avais depuis quelques années, dans ma bibliothèque, une édition des Fioretti di san Francesco, dont beaucoup savent qu'ils contiennent une prière rendant hommage aux animaux, mais dont peu, à mon avis, connaissent le contenu réel, essentiel, peut-être parce que ceux qui l'ont lu au fond ne l'aiment pas. Car il s'agit surtout de merveilleux chrétien, de relations figurées entre les premiers moines franciscains et le monde spirituel – fait d'anges, de démons, de saints, de défunts, qui interviennent dans la vie des hommes de façon souvent familière. Les anges sont volontiers des êtres confondus avec de simples mortels, venant frapper à la porte du monastère, parlant, conversant, et n'ont pas même le hiératisme de ceux de Dante, leur dimension allégorique manifeste, mais sont simplement des esprits qui ont pris une apparence humaine pour éclairer le chemin et agir mystérieusement dans le monde.

    C'est un livre donc fabuleux, consacré à ce que Joseph de Maistre appelait la mythologie chrétienne, et qui en est peut-être l'expression la plus pure. Et il n'est pas surprenant qu'il soit en toscan, car, somme toute, c'est en Italie que ce merveilleux chrétien fut le plus beau, le plus accompli. Ce que représente la Divine Comédie de Dante le dit assez, mais aussi la peinture italienne du temps, par exemple celle de Fra Angelico. Encore aujourd'hui les églises d'Italie sont bariolées et pleines de merveilleux, et on peut facilement y acheter de belles statuettes de saints et d'anges.

    Le texte des Fioretti est d'une grande simplicité, d'un naturel incroyable, et les saints, les démons et les anges y apparaissent avec la même grâce que les dieux de l'Olympe chez Homère. On a tort de mépriser cette mythologie chrétienne, qui est commune à toute l'Europe, et qui n'a rien à envier au bouddhisme, si à la mode chez les gens instruits: l'atmosphère chez les franciscains est bien la même, et Rudolf Steiner à cause de cela assurait que saint François d'Assise était la réincarnation d'un proche de Bouddha Sâkyâmûni, et qu'il représentait, en Occident, le courant bouddhiste. À ses yeux, madonna-degli-angeli-e-s-francesco.jpgcelui-ci s'était lié au christianisme par le saint d'Assise, et il était erroné de considérer le bouddhisme et le christianisme comme étant en opposition.

    J'ajouterai que François de Sales avait une grande vénération pour François d'Assise, et que lui aussi - l'un des derniers en Occident - recommandait le merveilleux chrétien, estimant qu'il hissait l'âme vers la divinité.

    François d'Assise passait pour avoir passé une semaine à Chambéry et y avoir fondé le couvent franciscain qui a longtemps orienté la culture en Savoie, et qui, peut-être, a donné à son catholicisme l'air italien qui le différencie du gallicanisme (c'est à dire du catholicisme français) - son penchant pour le merveilleux chrétien, les anges descendant jusque sur Terre et y montrant le chemin aux hommes, se confondant avec les fées, pour ainsi dire, et surgissant dans le paysage campagnard. La féerie y était moralisée, à comparer du paganisme antique - comme du reste elle l'avait été, en Asie, par le bouddhisme -, sans perdre l'essentiel de son charme, de sa beauté, de sa profondeur. Le rejet complet du religieux, il faut le dire, a favorisé une imagination excessivement débridée, souvent marquée d'érotisme, et n'ayant pas même la grandeur des mythologies anciennes. En tout, il faut garder un juste équilibre. À leur manière, les Fioretti l'avaient trouvé.

  • Le Mie Prigioni

    Silvio_Pellico.jpgJ'ai parlé l'autre jour d'un grand classique de la littérature italienne, Storia della Colonna infame, d'Alessandro Manzoni (1785-1873), qui dénonçait la justice qui utilisait la torture pour faire avouer des crimes imaginaires. L'autre grand texte italien de dénonciation d'un système émane de la même époque: il s'agit de Le Mie Prigioni, de Silvio Pellico (1789-1854), qui évoquait son séjour dans une prison autrichienne - le Spielberg, de sinistre mémoire: avant les récits de Dostoïevski et de Soljenitsyne sur le goulag, il y eut celui de Pellico.

    Il avait été incarcéré après avoir participé, à Milan, au mouvement patriotique italien, plutôt libéral et agnostique, mais il était piémontais et de mère savoisienne: parfaitement francophone, il vécut à Lyon et correspondit un peu avec Jean-Pierre Veyrat, qui lui avait envoyé son recueil de poèmes.

    Il choqua ses amis en se montrant sans haine pour les Autrichiens et en proclamant sa foi catholique, qui l'aida à supporter l'épreuve. Il profita de celle-ci pour se purifier de toute rancœur, et, somme toute, son livre eut plus de succès auprès des catholiques que des libéraux. Stendhal pourtant l'aimait, étant indulgent pour le catholicisme italien, qu'il jugeait sincère: il éprouvait même, à son égard, de l'affection. On en voit des échos dans La Chartreuse de Parme.

    Cependant, Pellico apparaît comme novateur en ce qu'il rejette le classicisme: ne passant rien sous silence, il décrit dans les moindres détails les conditions horribles de sa détention. Un ami italien m'a confié que les élèves de son pays étudiaient fréquemment le passage d'une amputation à laquelle a non seulement assisté, mais participé Pellico, effectuée auprès d'un camarade militant, dont il était proche. Une plaie à sa jambe s'étant infectée, il avait fallu la couper au-dessus du genou. Le sang bouillonnait, comme disait Racine: il coulait à flots. Le chirurgien faisait ce qu'il pouvait: la direction de la prison n'en avait pas fourni un de véritable métier. La souffrance était immense. Mais, une fois la chose achevée, le malade demande à Pellico de lui apporter une rose paul.jpgqui était à la fenêtre, pour la donner à son amputeur.

    Dans l'horreur non édulcorée du Spielberg, Pellico trouvait à admirer la bonté divine, à sacrer les gestes les plus probes - manifestant le mieux l'amour de Dieu -, et à illuminer le tableau. En un sens, il retrouvait la grâce des récits de martyres de la Légende dorée ou de la poésie de Prudence, faite de lumière divine irriguant les tortures et les plaies. Des cous tranchés surgissait une clarté, comme dans l'histoire de saint Paul. De la cuisse coupée dans le Spielberg jaillissait un sang surmonté d'une rose. Pellico ne fait pas plus que Manzoni dans le merveilleux, mais le contraste entre le sentiment de ce qui est juste et la réalité horrible crée une émotion incontestable.

  • Storia della Colonna infame

    storia.jpgLes Français ont le Claude Gueux de Victor Hugo contre la peine de mort, le J'Accuse de Zola contre l'antisémitisme, Les Grands Cimetières sous la lune de Bernanos contre la dictature franquiste, et se pensent les champions des libertés civiles; mais l'Italie a la Storia della Colonna infame, petit livre du grand Manzoni contre la torture, et je l'ai lu récemment.

    Avec ses phrases cicéroniennes, il n'est pas d'un abord aisé. Mais il est beau, et noble.

    Il évoque une triste affaire dans la véritable capitale de l'Italie moderne, Milan, au début du dix-septième siècle: alors que la peste faisait rage, le peuple mécontent pressait les juges de trouver des coupables, et les autorités, craignant de perdre leur prestige faute de victoire sur les épidémies, se sont préoccupées de chercher empoisonneurs qui pourraient les avoir créées.

    Sur de vagues rumeurs, on a arrêté des gens de peu, dont le meurtre légal ne ferait point trop de bruit. Leur promettant la liberté s'ils avouaient tout, ou du moins l'arrêt des tortures, ils ont fini par inventer leur culpabilité - et, naturellement, on ne les a pas libérés, mais exécutés, de la plus abominable façon, en les suppliciant avant.

    Le récit est terrible, et annonce les récits méconnus d'Adalberto Cersosimo, qui, dans un empire à la fois passéiste et futuriste (mais italianisant), a mêlé le merveilleux à des tortures et à des dogmes infâmes. Certainement, Cersosimo a été marqué par le texte de Manzoni.

    Les juges invoquaient en leur propre faveur l'idée également méconnue, existant depuis l'ancienne Rome, que la torture purifiait l'âme, et donc arrachait aux accusés leurs mensonges. Elle avait cette justification. C'était une croyance séculaire. Mais déjà Quinte-Curce, quand Alexandre le Grand faisait torturer un de ses anciens amis irrespectueux qu'il accusait de conspirer contre lui, émettait des doutes, et estimait que celui-ci avait tout avoué pour que la souffrance s'arrête. Manzoni naturellement reprend cette idée pleine de pragmatisme, bien répandue depuis.

    On a totalement oublié l'effet supposé purificateur de la torture. Il reste important pour comprendre la psychologie médiévale.

    Manzoni montre pas à pas comment les juges n'ont de toute façon pas même respecté le droit de leur temps, Magasin_Pittoresque_1843_-_La_Colonne_Infame.jpgpas même respecté la tradition médiévale et romaine, avides qu'ils étaient de trouver des coupables pour sauver leur prestige. Car il y avait plus de barrières, contre la torture, qu'on ne croit.

    D'ailleurs, quand les accusés essayèrent d'impliquer un noble d'Espagne vivant à Milan, tout à coup le droit devint mieux respecté, et il fallut bien le reconnaître innocent. Jusque-là, on déclarait coupables tous ceux qu'on pouvait, hélas.

    Le titre est dû à une colonne dressée en commémoration à la place de la maison du principal coupable supposé. Elle a duré longtemps, personne n'osant braver la colère du peuple et déclarer le procès inique. La famille de ce coupable n'eut droit à rien, aucun dédommagement, les biens du père ayant été confisqués. La passion du peuple, pour trouver des coupables à ses maux, peut être dévastatrice, même déguisée sous les lois.

    Un grand livre, donc.

  • Cavalcanti

    cavalcanti.jpgPoursuivant mon exploration de la littérature italienne, j'ai lu l'ensemble des poèmes parvenus jusqu'à nous de Guido Cavalcanti, ami de Dante connu pour n'avoir pas cru, comme celui-ci, possible de sublimer assez la femme aimée pour qu'on pût parler avec elle après sa mort et en faire un être céleste et angélique - qu'on pût distinguer sa forme du corps qui l'a portée, et voyager avec elle dans l'autre monde...

    Pourtant de son temps il était réputé lui aussi visionnaire pour avoir perçu de son œil intérieur le dieu même de l'amour, et sa poésie porte de fait une grande capacité figurative. Elle évoque le charmant Archer de façon diverse et vivante, à un tel point qu'on lui a reproché ses fantaisies, et qu'on a contesté que cette entité pût jamais être telle qu'il la peignait.

    Il a par exemple composé une ballade dans laquelle, rencontrant une bergère (qui pourrait en réalité être un berger), il dit en avoir eu tant de plaisir qu'Amour lui est apparu, pour ainsi dire en personne.

    Était-il sincère? Il désignait peut-être par ce moyen la volupté extrême, qui ne peut plus se dire, est au-delà des mots. Il croyait certainement au monde élémentaire, mais peut-être pas aux anges.

    Un sonnet excellent de lui évoque une église voisine de son domicile, à Florence, dans laquelle une statue de la Vierge faisait des miracles, chassait les démons, guérissait les gens, et était assez vénérée du peuple pour qu'il dresse des luminaires autour de l'église où elle était. Il s'en réjouit, et blâme des religieux franciscains de critiquer le culte de cette Vierge et de l'assimiler à l'idolâtrie. Lui aime les saints qui agissent en ce monde, et croit à leur efficacité. Il affirme que les religieux en question sont en réalité envieux:

    Una figura della Donna mia
    s'adora, Guido, a San Michele in Orto,
    che, di bella sembianza, onesta e pia,
    de' peccatori è gran rifugio e porto.

    E qual con devozion lei s'umilia,
    chi più languisce, più n'ha di conforto:
    li 'nfermi sana e' domon' caccia via
    e gli occhi orbati fa vedere scorto.

    Sana 'n publico loco gran languori;
    con reverenza la gente la 'nchina;
    d[i] luminara l'adornan di fòri.

    La voce va per lontane camina,
    ma dicon ch'è idolatra i Fra' Minori,
    per invidia che non è lor vicina.

    C'est bien rythmé, et mélodieux, et les rimes sont belles. Le sens aussi est plaisant. C.S. Lewis pareillement disait que ceux qui critiquaient la littérature d'évasion étaient des jaloux: le merveilleux n'est pas donné à tout le monde.

    Les prêtres catholiques ont toujours tenté de se détacher des êtres élémentaires et de la tradition des saints thaumaturges dont le culte était intéressé, et lié aux avantages terrestres; mais Cavalcanti, qui cupidon-peinture.jpgvénérait par-dessus tout le plaisir amoureux, et quand même avait une tendance platonicienne à contempler le monde des idées, voulait maintenir le christianisme dans son lien avec le paganisme, en quelque sorte qu'ils se confondissent. Il n'était pas dans le conflit ouvert avec la religion chrétienne, mais dans l'approfondissement de son lien avec la religion antique, et dans la pratique décomplexée de celle-ci.

    Moins simple, innocent et pur que Guido Guinizzelli, il était plus subtil, plus intelligent - plus rusé, aussi -, plus talentueux et adroit à limer ses vers (comme on disait alors), ou à mettre en place des images complexes, héritées de la philosophie qu'il avait étudiée, comme Dante lui-même, auprès de l'auteur épicurien du Livre du trésor Brunetto Latini.

  • Tirant lo Blanc (Catalogne, III)

    tirant.jpgIl y a deux ans, j'ai acheté dans un supermarché du pays valencien, en Espagne, une version écourtée de Tirant lo Blanc, un roman du quinzième siècle écrit en valencien par Joanot Martorell. C'est, avec les écrits de Raymond Lulle, l'œuvre catalane classique par excellence. (Valence, où est né Martorell, a un parler issu du catalan, son peuplement s'étant fait depuis la Catalogne, après l'expulsion des Arabes.)

    Ma version était surtout tronquée de sa seconde moitié, faite de batailles. La première en effet a l'originalité d'être particulièrement érotique et suggestive: c'est le roman occidental médiéval le plus tel que j'aie jamais lu - et j'en ai lu un certain nombre. C'est assez prenant, comme souvent ce genre, d'autant plus que cela se situe dans un passé idéal et rêvé, quoique non fantastique: Tirant est un Breton qui se rend à Byzance et devient le plus grand chevalier de l'empire grec, en se battant à son service contre les Turcs. Il tombe amoureux de la fille de l'empereur, qui le lui rend bien, et comme il est timide mais qu'il y a une entremetteuse qui fait tout pour les rapprocher, ils se retrouvent dans des situations assez fascinantes, notamment quand Tirant est nu dans le lit avec sa douce - nue aussi, mais endormie. La servante le presse de conclure, assurant que si une femme n'aime pas être forcée, comme il l'affirme, elle lui en voudra aussi si elle apprend qu'il a eu une occasion sans en avoir profité: c'est manque de courage, ou de passion, dit-elle.

    Tirant, hésitant, place d'abord les mains sur les joyaux les plus précieux de l'humanité. (On ne tombe pas dans l'obscénité, et ils se trouvent devant: la belle ne lui tourne pas le dos, en dormant, puisqu'elle dort sur le dos. Cela reste délicat.) Mais face à l'irréparable, il recule, ne cédant pas à la tentation - ne suivant pas les conseils pernicieux de la dame. Fut-ce une erreur? Il existe, chez les hommes, le soupçon pervers que les plus grands succès appartiennent aux moins scrupuleux.

    Les jours suivants, Tirant doit partir, se demandant s'il pourra jamais s'unir à sa belle. La Providence néanmoins veille, et à la fin le mariage avec Carmesine sera rendu possible. Cela se termine comme dans un conte de fées, même s'il n'y a pas de fées.

    Il faut garder confiance. L'ordre du monde favorise les âmes nobles. C'est du moins ce que dit le roman.

    Pour y croire, à mon avis, il faut intégrer l'idée de la rétribution au-delà du terme de l'existence, ou du miracle en deçà. Dans les limites de la seule vie terrestre, l'expérience ne semble pas, hélas, le confirmer. À cet égard les cyniques souvent se moquent des naïfs. Peut-être que les progrès de la justice changeront un jour cette situation: Dieu sait.

    J'ajoute que Valence passait, à l'époque où a été écrit le livre, pour une des villes les plus débauchées d'Europe.

    J'en ai terminé la lecture sur les plages de Sardaigne cet été, n'ayant pas pu finir les années antérieures. Je l'avais pris parce que, au nord-ouest de l'île,algh.jpg il existe une colonie catalane, datant du temps où la Sardaigne était possession aragonaise. Alghero, notamment, a un dialecte catalan, et les Sardes ont longtemps été interdits d'y pénétrer. Aujourd'hui c'est une cité très jolie, et très touristique.

    Lisant mon roman, je me demandais si je pourrais rencontrer la fille du maire, la belle Zamerkine, mais je n'avais pas abattu assez d'envahisseurs, peut-être, pour qu'elle me remarque - n'ayant pu expulser que quelques méduses, d'ailleurs de façon peu efficace. Ah, châteaux d'Espagne! Ah, palais d'Italie!

  • Guinizzelli

    Dante-Alighieri.jpgPoursuivant mes lectures italiennes, j'ai ouvert un livre que je possédais depuis plusieurs lustres, intitulé Poeti del Dolce Stil Novo: ce sont les poètes italiens approuvés par Dante dans De Vulgarii Eloquentia, ceux qui ont élevé le style en pénétrant de leurs vers le monde spirituel lié à l'amour, et qui l'amènera lui-même à faire de Beatrice qu'il a aimée une sorte d'ange gardien.

    On sait peu de choses de Guido Guinizzelli, qui ouvre le recueil, sinon qu'il était de Bologne, et que Dante et son ami Cavalcanti, à Florence, furent enthousiasmés lorsqu'on leur apporta le recueil de ses vers. Quand j'étudiais l'italien, on me fit lire un de ses poèmes, sans doute le plus célèbre (Al cor gentil rempaira sempre amore), et je l'aimai beaucoup. Il est très beau, le poète prévoyant de s'excuser auprès de Dieu d'avoir vénéré l'amour plus que lui-même ou la sainte Vierge, comme Il le lui reprochera certainement; il annonce:

    Dir Li porò: « Tenne d'angel sembianza
    che fosse del Tuo regno;
    non me fu fallo, s'in lei posi amanza. »

    Il pourra lui dire que comme la femme concernée avait l'apparence d'un ange du royaume divin, il ne commit pas de faute, en lui vouant de l'amour. L'idée que la beauté des femmes émanait du ciel était juste et belle. C'en est au point où les anges ont en Asie l'apparence de femmes. Dans la mythologie arabe antérieure à l'Islam, il en était également ainsi: il en reste probablement les houris. Mais le Coran était nourri de tradition biblique, et les anges y sont épurés, arrachés à leur sexe. En vérité, face aux dieux de l'Olympe, très sexués, le christianisme alla dans le même sens. Guinizzelli efface cette différence radicale entre les traditions, il l'atténue, comme le fera Dante.

    Il renoue sans lourdeur érudite, sans froideur rhétorique, avec l'inspiration qui lie l'amour à la mythologie aussi dans un délicieux quatrain, début d'un sonnet:

    Vedut'ho la lucente stella diana,
    ch'apare anzi che'l giorno rend'albore,
    c'ha preso forma di figura umana;
    sovr'ogn'altra me par che dea splendore

    Il a vu, dit-il, l'étoile brillante du matin, qui apparaît avant que le jour ne crée l'aube, prendre forme humaine, et il lui semble que plus que toute autre elle rayonne de splendeur. Le sentiment d'amour justifie des images fabuleuses - justifie qu'une femme soit l'histoire d'une descente des beautés célestes sur terre. De nouveau, la source des mythologies est retrouvée, avec en réalité bien plus de force que chez les poètes français publicdomainq-0008362rrq.jpggalants du vingtième siècle, Paul Éluard ou Louis Aragon. Ceux-ci créaient de jolies figures; Guinizzelli y met une foi si sincère qu'il pénètre sans hésiter dans la fable que lui-même narre. Il n'y a plus de distance, et pourtant il demeure une image cohérente, qui a son équilibre propre, son organisation interne.

    En lisant ce poète, je me suis souvenu de la manière dont la poésie italienne médiévale m'avait influencé, dans mes jeunes années. J'avais lu deux fois avec ravissement la Vita Nova, de Dante, et on y voyait le poète raconter ses rencontres mystérieuses avec des figures allégoriques possédant une vie incroyable, dans l'élan du sentiment amoureux. J'adorais cela. Je pense que c'est une de mes plus grandes influences, pour mon premier recueil, La Nef de la première étoile. La lucente stella diana, c'était la même étoile, ou presque, puisque je la plaçais le soir. L'idée de la nave était présente aussi chez les Italiens, la nef de l'amour, emmenant sur les mers lumineuses. Dante voulait voguer sur un tel esquif, qu'eût animé un mage; comme je le comprends!

  • Pinocchio

    collodi-book.jpgJe suis allé cet été en Sardaigne, et je me suis dit que c'était l'occasion de lire mes livres en italien, achetés souvent il y a de nombreuses années, mais pas lus. Je lis l'italien depuis que je l'ai appris à l'école, et ai pris connaissance ainsi de plusieurs grands classiques; dans ma jeunesse, la façon qu'avait Dante, dans la Vita Nuova, de sublimer l'amour courtois, m'a beaucoup marqué. C'est un texte que j'adore. Depuis j'ai lu la Divina Commedia, un autre texte sublime. Et puis I Promessi Sposi, de Manzoni.

    Mais on sait mal que les Italiens modernes ont un livre de référence absolu, parce qu'ils l'ont lu à l'école primaire, c'est Le Avventure di Pinocchio, de Carlo Collodi. Je l'ai lu peu de temps avant de partir.

    Cette œuvre a une importance politique méconnue, car elle a été écrite dans un toscan contemporain, et entrant dans les détails matériels de la vie comme ne le faisaient pas les vieux classiques. Lorsqu'il a fallu apprendre ce toscan courant aux enfants de l'Italie unifiée, Pinocchio est apparu comme une bénédiction. Il est devenu une référence commune à toute la nation, et tout étranger qui veut comprendre l'Italie doit le lire.

    On découvre ainsi qu'il est bien plus fantaisiste que le dessin animé américain qui en a été tiré, jouant avec les mots et s'adonnant à la satire: il est en fait proche par le ton des Aventures d'Alice au pays des merveilles. À l'inverse, des personnages importants du dessin animé, comme le grillon parlant, n'apparaissent pas tout au long de l'histoire. La fée bleue a en fait les cheveux bleus, et non la robe bleue et les cheveux blonds, et n'est pas l'être qui donne la vie au pantin, qui l'a de lui-même, parce que le bois l'avait déjà, il avait une âme.

    De surcroît la structure narrative évolutive n'est pas si nette. Dans la première version, l'auteur avait fait finalement mourir Pinocchio, l'avait amené à se pendre: comme il n'accomplissait jamais le bien qu'il s'était fata-turchina.jpgpromis d'accomplir, il a désespéré. Or, cela se ressent dans le récit, qui est une suite picaresque d'échecs, pour la marionnette, à se conduire correctement. La satire est claire, et pessimiste: les bonnes résolutions ne changent rien à la nature perverse des garçons. Ce sont d'incorrigibles fainéants, et ils ne pensent qu'à s'amuser!

    Mais Collodi s'est résolu, pour la publication en volume de son feuilleton initial, à écrire une fin autre, qui voit Pinocchio tout à coup ne faire que le bien qu'il s'était promis, et qui est ainsi transformé en garçon humain par la fée, qu'il s'est mise à honorer comme il devait, travaillant pour lui payer l'hôpital, où elle a été emmenée pour je ne sais plus quelle raison. Car le roman est burlesque, et le merveilleux y est parodique.

    La marionnette symbolise la fatalité mécanique qui conduit les garçons à mal se conduire.

    C'est un livre très drôle, qui n'est pas inférieur aux romans anglais pour la jeunesse qu'on s'empresse de faire lire aux enfants au détriment de cet italien, parce qu'au fond on parle de l'Europe, on parle de la France, mais on est spontanément soumis aux Anglo-Américains. On fait comme Pinocchio, on s'affirme comme ayant de bonnes pensées, de belles résolutions, mais, mécaniquement, on cède à la voie la plus facile, majoritaire, dominante, supérieure en force. Cela dit, Les Aventures d'Alice au pays des merveilles est un excellent livre aussi.

  • Dante et l'héritage européen des Francs

    CharlemagneCourronne.jpgJ'ai dit récemment que les Français assumaient peu leur véritable culture, puisqu'en général, lorsqu'ils se cherchent une référence fondamentale, ils se détournent des chansons de geste et des chroniques latines du temps des Francs, ne s'appuient même pas tellement sur l'ancienne Rome, mais se réclament des Grecs. Or c'est assez fabuleux, peu crédible, et il n'y a somme toute guère de logique à protester contre des invasions de cultures étrangères au nom de l'héritage grec.

    Que les chansons de geste et le règne des Francs et de Charlemagne soient fédérateurs pour l'Europe ne fait pourtant pas beaucoup de doute. Les épopées espagnoles sont imitées des chansons de geste françaises et le Cid est aussi un héritage des Francs. Mieux encore, l'épopée franque est pour la littérature classique italienne la référence fondamentale: Dante cite Roland, Olivier et Guillaume comme étant parmi les héros transportés au paradis, mais aussi Godefroi de Bouillon, le champion de la première croisade et de la Jérusalem délivrée du Tasse.

    En Allemagne, des poèmes en latin ont mis en scène des héros germains de la Gaule, notamment le Waltharius, et le Nibelungenlied est relatif aux Burgondes, venus en Gaule pour y fonder le royaume de Bourgogne. En dialecte dauphinois, une chanson de geste chante encore, au douzième siècle, les Bourguignons, issus des Burgondes, dans leur opposition aux Francs leurs maîtres - puisqu'ils admettent que le roi de France a un titre impérial auquel ils doivent se soumettre: c'est Girart de Roussillon, l'une des plus belles chansons de geste qui aient été composées.

    Pour se retrouver, certes, l'Europe doit établir une base culturelle commune, et elle n'est pas réellement dans l'ancienne Grèce, comme on le fait croire. Elle est plutôt dans l'ancienne Rome et l'empire carolingien.

    L'Italie au fond fait mieux que la France, quand elle prend Dante pour classique de référence: il se réclame de cet empire carolingien archange.jpget de sa descendance germanique, espérant l'avènement d'un empereur romain d'origine allemande qui rétablira l'ordre antique, et il assume et illustre pleinement le merveilleux chrétien, qui est l'essence de l'Europe moderne, parce qu'il lui est aussi commun. Dans toute l'Europe on a vénéré les saints du christianisme, tandis que, personne ne l'ignore, les légendes païennes étaient très différentes d'un pays à l'autre. Dans toute l'Europe on a lu la Légende dorée en latin, et Dante montre qu'au paradis on rencontre non seulement Roland et Charlemagne, mais aussi, dans des cercles plus élevés, les saints du Nouveau Testament. C'est la mythologie commune à l'Europe, et la seule qui soit dans ce cas.

    Pourquoi se leurrer? C'est bien cela, qu'il faut assumer. Sinon, l'Islam a aussi des liens profonds avec une partie de l'Europe, tout comme le paganisme de l'ancienne Grèce. Avoir une préférence à cet égard peut apparaître comme arbitraire.

  • L'Europe s'assume-t-elle?

    grec_vase_noir.jpgJe lis et entends l'idée que l'Occident ne s'assumerait pas, et laisserait les religions orientales l'envahir sous prétexte d'ouverture d'esprit. Mais dès qu'on demande ce qu'il faudrait assumer, on est loin de quelque chose qui s'enracine profondément dans les âmes, aussi profondément que le font les religions orientales en Orient.

    En général, on parle des Grecs. Et ce n'est pas que je n'aime pas les Grecs, je suis d'eux un grand admirateur, mais je suis d'accord avec J.R.R. Tolkien lorsqu'il ressentait que la Grèce antique était abstraite et sans lien intime avec l'Europe moderne.

    Déjà les anciens Romains ont un lien plus clair, et ils sont délaissés, dans la classe cultivée, au profit des Grecs. On parle peu de Virgile, on parle beaucoup d'Homère.

    Mais, plus encore, le lien est clair avec la littérature médiévale: la France a une mythologie dans les chansons de geste et les chroniques latines, de Grégoire de Tours à La Chanson de Roland. Or, c'est cela qui n'est pas assumé.

    Quand on parle de culture française fondamentale, on ressort soit les auteurs qui, nourris de culture antique, se sont moqués des traditions gauloises et les ont parodiées, tel Rabelais, soit les auteurs qui, nourris aussi de culture antique, l'ont illustrée, tel Racine. Mais il est évident que Racine est excessivement abstrait. Cela ne peut donc pas fonctionner.

    Le rêve que la France soit dans la continuité de la Grèce ôte toute vitalité aux références classiques. Il est somme toute logique que les traditions orientales s'imposent, ou même que l'Amérique s'impose, puisqu'elle s'appuie sur la Bible, qui a été intégrée à la culture médiévale latine, notamment pour le Nouveau Testament, et qui, à ce titre, semble bien plus proche que l'ancienne Grèce.

    Je ne juge pas ici dans l'absolu les qualités des uns et des autres; mais, organiquement, la Grèce antique ne peut pas être dite fondatrice. C'est un constat qu'il faut faire, qu'on s'en plaigne ou félicite. La littérature roland.jpgmédiévale reste excessivement négligée, comme si les élites ne voulaient pas qu'on pût dire que la France vient des Francs.

    Quand on en parle, le sentiment spontané affirme fréquemment que c'est faux; mais les arguments sont inexistants. C'est juste qu'on n'a pas envie que cela soit le cas. Venir des anciens Grecs est tellement plus valorisant! Mais cela ne correspond pas à quelque chose qu'on ressent en profondeur. Les légendes françaises sont celles des Francs - ou des Burgondes, des Wisigoths et des Bretons qu'ils ont vaincus.

    Des anciens Gaulois, il ne reste rien: leur littérature n'existe pas. À leur égard, on ne peut que se référer à l'ancienne Rome, ou aux écrits de ceux qui se sont soumis aux Francs et qui s'exprimaient en latin, comme Grégoire de Tours ou Avit de Vienne.

    L'Europe s'assume peu, la France moins que toutes ses composantes peut-être.

  • Récits d'une vie: la femme avenir de l'homme (37)

    En Floride, j'étais accueilli par un cousin de ma mère qui avait beaucoup à raconter. Et il était un incroyable conteur. J'ai rarement été aussi enthousiasmé par une personne ne faisant que narrer de vive voix, sans avoir écrit sa vie. Peut-être même ne l'ai-je jamais été plus. J'ai pourtant rencontré des romanciers, notamment de science-fiction, les ai fréquentés. Mais, de vive voix, ils narraient peu: leurs discours étaient généralement politiques. Surprenant, et décevant.

    Ce n'est pas que mon cousin ne parlât jamais de politique; mais surtout, il avait une fabuleuse faculté à faire de sa vie une légende.

    Il faut dire qu'il a eu une existence assez riche. Venu en Amérique tout jeune, mais déjà majeur, il s'est engagé dans l'armée, a été naturalisé, a suivi des études, est devenu ingénieur, a fait l'aviateur civil et a Cementerio-de-Trenes-10.jpgœuvré dans des mines non seulement dans des États industriels de l'Union, mais aussi sur la Cordillère des Andes, dans les pays d'Amérique latine.

    C'était l'aventure. Il est un représentant moderne des pionniers, de l'idée qu'en Amérique tout est possible si on se met au travail, si on ose entreprendre.

    À l'écouter, mille fois il avait échappé de justesse à la mort. Et c'est là que les rebondissements et les dénouements inattendus s'enchaînaient, reflétant l'art de conter propre aux Américains, et qu'il avait visiblement assimilé.

    Au dernier moment, un signe aperçu de lui seul, un concours de circonstances imprévu, une main secourable surgie du néant lui avaient épargné un sort tragique!

    En particulier, il admirait la manière dont les femmes incarnent volontiers le salut. Sans raison, elles viennent aider l'homme malheureux laissé pour mort au bord de la route, triste victime d'une violente bagarre. Elles ont ce don, cette faculté de matérialiser la bienveillante providence.

    Et elles éclairent sur les mystères du monde. Car elles peuvent dire qu'elles ont prié pour lui dans tel temple, et que c'est ce qui l'a sauvé de la catastrophe, ou au contraire que les dieux ne veulent pas de lui pour une raison ou une autre, et qu'un ange secrètement le protège, pour qu'il ne quitte pas la Terre. dante-e-beatrice-16.jpgElles ont aussi a capacité de donner un sens religieux à la vie, par leurs paroles. Ce sont elles, les grandes initiatrices!

    La femme était toujours la Beatrice de Dante, donnant à la fois la Grâce et le Salut, la Santé et l'Espoir. Sa beauté reflète le ciel, et tourne un regard éclairé vers ses astres. Un souffle donnant le répit s'exhale de sa bouche, où l'ange de de la destinée scintille.

    Les chevaliers n'avaient pas d'autre source d'énergie; à travers la Femme, ils voyaient Dieu. Ainsi Chateaubriand a-t-il pu dire que ce sont les femmes qui ont conduit les Francs à la foi chrétienne.

    À mon hôte, il était arrivé des malheurs, il avait souvent été trahi, par exemple par des infidèles. Il n'en gardait aucune rancune. Il en parlait avec détachement, sans pincement au cœur, gardant à la gent féminine toute sa foi, croyant jusqu'au bout à leur faculté d'intercession avec les puissances de l'univers.

    S'il avait écrit sa vie, c'eût été un beau récit d'aventures.

  • Le style de James Fenimore Cooper (34)

    james_fenimore_cooper.jpgJames Fenimore Cooper (1789-1851), le grand romancier d'aventures américain, n'a pas un style facile à lire. Les phrases sont longues et explicatives, et semblent s'efforcer plus de démontrer et d'illustrer que de raconter. D'un côté, il prend le lecteur dans la logique de l'histoire, de l'autre, il semble vouloir ne présenter qu'intelligemment les faits, prévenant l'éventuel reproche qu'il ne parlerait que de fadaises.

    Il a soin, dans The Deerslayer, l'un de ses derniers livres, de conserver l'action dans l'espace réduit du lac Otsego, et de présenter précisément tous les déplacements qui s'y font; il rapporte méticuleusement les discours qu'est censé avoir tenus chaque personnage dans chaque situation importante, et les moments intenses sont contenus dans des développements rhétoriques qui respirent la volonté d'en imposer à des lecteurs américains alors complexés par la supériorité supposée des Européens.

    Cooper veut montrer qu'il maîtrise son sujet et a le talent de ses rivaux de Grande-Bretagne, et cela le rend lourd et provincial, paradoxalement. À cet égard, il rappelle la poésie de Longfellow, qui de son temps avait du succès, mais à laquelle on a reproché d'imiter servilement les Européens, et de se faire valoir par l'adaptation du style de ceux-ci à des sujets américains.

    Même les allusions aux Indiens n'ont pas chez Cooper la fraîcheur du Chant de Hiawatha, qui reprenait les légendes indigènes en imitant non, cette fois, la rhétorique pesante de l'ancienne Rome, mais le ton bondissant du Kalevala. Cooper pontifie beaucoup, jouant en quelque sorte au sage. Cela finit par donner le sentiment d'un art artificiel.

    En le lisant, je me suis souvenu de Lovecraft, qui, lui aussi, regrettait le style européen et l'imitait plutôt lourdement. On l'en critiquait. Il faisait des phrases à la manière de Pope, et ne parvenait pas à entrer de plain-pied dans ses narrations: il planait en quelque sorte au-dessus, comme s'il dédaignait de s'y abaisser en même temps qu'il les faisait.

    Cela peut expliquer le paradoxe de contes qui semblent mêler le matérialisme classique au romantisme mythologique, allier la rhétorique d'origine latine que Lovecraft adorait - et qui est le pendant littéraire des bâtiments lov.jpgofficiels de Washington -, et les imaginations incroyables sorties de ses rêves, et qu'il attribuait à son lignage teuton. Le plus étonnant est qu'il commençait par mettre en mots ces rêves, puis créait une intrigue, depuis l'intellect, pour les mettre en scène et les rendre crédibles. C'est ce qui explique que ses récits soient constamment des découvertes progressives de réalités indicibles.

    Ce qui tient lieu d'imagination romantique, chez Cooper, ce sont les évocations des Indiens et de la nature sauvage de l'Amérique ancienne. Mais à vrai dire, il est moins impressionnant à cet égard que Lovecraft.

    L'héritage européen sera de toute façon balayé bientôt à la faveur d'un style plus direct, à la Hammett - ou à la Robert E. Howard, l'auteur texan de Conan le barbare. On peut dire que Cooper et Lovecraft en ont donné les derniers feux, déjà saisis dans la glace. Désormais les écrivains américains se distingueront par leur faculté à pénétrer la matière même des faits, et à la peindre avec force: ils en saisiront le dynamisme interne, la mécanique. Les explications morales de Cooper et les justifications philosophiques de Lovecraft n'auront plus cours, qu'on s'en plaigne ou qu'on s'en réjouisse.

  • James Fenimore Cooper et les vertus fondamentales (33)

    james.jpgAvant de partir en Amérique, je voulais lire les ouvrages classiques américains que je possédais sans les avoir lus. J'ai évoqué ailleurs la poésie de Longfellow. Mais ma bibliothèque contenait aussi The Deerslayer, de James Fenimore Cooper (1789-1851), l'auteur du Dernier des Mohicans: quoique écrit plus tard, ce roman a les mêmes personnages, mais plus jeunes. Natty Bumppo n'est encore qu'un tueur de daims. Dans ce livre, il tue ses premiers êtres humains dans la guerre opposant les Anglais aux Français. L'enjeu moral en est donc crucial: comment peut-il tuer et rester bon?

    Ce héros est en effet la matérialisation directe de vertus théoriques, issues de la tradition puritaine. Il a peu de tourments intérieurs: il n'hésite guère, délibère moins, sachant toujours ce qu'il a à faire. Il est une véritable machine à faire le bien.

    Ainsi, lorsqu'il tue, c'est par réflexe, pour se défendre, ou répliquer à une attaque. C'est tout simple. Il n'est jamais coupable de rien.

    Il aurait pu l'être face à la plus grande des tentations humaines: l'amour. Car il rencontre une jeune femme ravissante qui tombe amoureuse de lui. Mais il ne peut l'aimer, car elle a fauté avec un officier - et sa mère avait fauté aussi, avant elle, donnant naissance à ses filles sans être mariée. Elle a beau vouloir prendre un nouveau départ, avoir honte du passé, adopter des résolutions fermes pour l'avenir: le Deerslayer ne ressent pour elle que de l'amitié, il ne saurait être question, pour lui, de l'épouser.

    Il n'a même pas de dilemme, comme Rodrigue: il ne peut pas tomber amoureux d'une pécheresse. Il est juste triste pour elle.

    Les Indiens qui l'ont capturé lui proposent d'épouser la veuve de l'Indien qu'il a tué, ou sinon ils le tueront en le torturant; naturellement, il refuse, un chrétien ne devant pas se marier avec une païenne et les races ne devant pas se mêler: la morale biblique est, chez lui, une évidence. Il a beau ne pas savoir lire, l'enseignement de ses précepteurs religieux - surtout des Frères Moraves -, lui est apparu comme normal et légitime, comme le sel de l'univers.

    Élevé par des Indiens, lui-même, il est en lien avec les forces cosmiques, et, à ses yeux de voyant, la nature manifeste partout son créateur, surtout si elle est belle. La nécessité qu'elle le soit justifie de beaux deer.jpgpassages, profondément romantiques. Les méchants du livre, du reste, sont insensibles à cette beauté, et y être sensible ressortit à la piété, pour James Fenimore Cooper. Le lieu de l'action est le lac Otsego, au nord de l'État de New York, et celui qui ne le trouve pas beau n'est pas un vrai Américain, ni un être humain digne de ce nom. Une autre chose dont il vante les grandes beautés est d'ailleurs la Bible.

    Romantique aussi est le personnage de la sœur de la jeune pécheresse, une simple d'esprit qui, par cela même, est l'instrument de la Providence et vit intérieurement avec les anges. Les Indiens l'ont reconnue dans cette pureté, et ils la respectent, car, quoique sauvages et païens, ils disposent d'une sagesse spontanée, reçue du créateur à travers l'esprit de la forêt. Ils sont donc meilleurs que les blancs qui ont lu la Bible et ne la suivent pas et qui ont ainsi perdu la chance que la Providence leur offrait. Leur intellect les a dénaturés sans les améliorer, tandis que les Indiens sont restés, dans leur vie élémentaire, en contact avec le Grand Manitou. S'ils ne saisissent pas son message, au moins ressentent-ils sa présence!

    Il y a donc un mélange de naïveté et de grandeur, dans ce livre, qui le rend intéressant à la lecture, mais un peu fastidieux. Le style est bizarre; j'y reviendrai.

  • Isaac Asimov et la Rome galactique (25)

    Isaac-Asimovs-Foundation.jpgIsaac Asimov était né en Russie, et, comme Charles Duits, il est venu en Amérique poussé par les persécutions contre les Juifs. Mais alors que Duits, au-delà de son surréalisme parisien, lisait la Bible chère à sa mère puritaine, ainsi que j'aurai l'occasion d'en reparler, Asimov laissa la Torah en toile de fond, et n'eut curieusement sa pleine révélation intérieure qu'en lisant l'Anglais Edward Gibbon et son Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain (1776-1788). Il l'a prise comme base de son cycle Foundation, essai de mythologie futuriste créant un empire galactique qui sera repris par George Lucas dans Star Wars. À la fin de sa vie, Asimov établit un lien cohérent entre nombre de ses romans, afin de brosser le tableau grandiose de l'humanité à venir.

    Le lien avec l'idée de Teilhard de Chardin selon laquelle la civilisation humaine sera placée dans le Corps mystique du Christ est troublante, si l'on fait abstraction de différences fondamentales. En effet, Teilhard l'entendait comme un dégagement complet de la matière, et la transformation, sous un mode encore inconnu, de l'humanité et de ses peuples, de ses traditions, de ses cités. Tout serait spiritualisé.

    Pour Asimov, la technique ne sortirait jamais de la matière, mais s'accroîtrait en force, et permettrait à l'homme de prendre des pouvoirs divins. En insistant sur la technique plus encore que ne le faisait Teilhard (qui, certes, pensait aussi qu'elle spiritualisait la matière), Asimov forgeait l'image d'un futur dans lequel des hommes seraient assimilés à des dieux grâce à une technologie encore inconnue, fondée sur l'extrême miniaturisation. Assemblés en une confrérie lumineuse et secrète, ils pourraient guider l'humanité en déclin vers le salut et le renouveau.

    Ils surgissaient, dans la barbarie universelle, sous forme d'hologrammes scintillants, et prophétisaient - faisant croire à des anges à la mode antique, à des hommes divinisés et revenant pour conduire les peuples.

    Mieux encore, les hommes de sa Fondation développaient des facultés parapsychiques, et se mouvaient dans la noosphère de Teilhard de Chardin avec dextérité et souplesse, devenant télépathes et affrontant - en asimov.jpgsilence, en cachette, et à distance - des monstres empêchant l'humanité d'évoluer. Ils devenaient pareils à des anges tout en gardant une enveloppe corporelle - d'ailleurs ordinaire, celle de paysans sur une planète agricole. Ils étaient comme les saints moines de l'Église médiévale, mais dans le futur, et plus adroits encore dans les techniques spirituelles.

    Ils forgeaient également des robots dépositaires de la sagesse ancestrale - un peu comme les bibliothèques du Vatican ont conservé la sagesse antique.

    Tout néanmoins était laissé, en dernière instance, à la liberté humaine, à son libre-arbitre, comme chez les Jésuites. Par là, l'esprit de l'univers - qu'Asimov, étant athée, ne nomme pas - agissait.

    Il ne le nomme pas, mais, dans une nouvelle qu'il disait sa préférée (parmi celles qu'il avait écrites), intitulée The Last Question, il révèle que, pour lui, lorsque l'univers, après que l'homme aura beaucoup évolué et s'étant spiritualisé par le biais d'un grand ordinateur aura atteint sa fin, il pourra renaître!

    La question dont il s'agit est celle du principe créateur: comment fonder un univers nouveau? Il faut attendre que tout ait été réduit à l'état d'énergie. Asimov ne décrit pas le monde d'après, ni la portée sur lui de ce qui a été fait avant, s'il en est une. Il est plus pessimiste que Teilhard de Chardin. Mais, avec moins de spiritualisme, et avec une forte tendance - typiquement américaine - à matérialiser l'action de son histoire future (et donc à matérialiser le merveilleux), Asimov avait bien avec Teilhard un lien fort.

  • Teilhard de Chardin et le défi de l'universel (24)

    globe-africa.jpgLa dernière fois, j'ai donné un exemple de la démarche de Teilhard de Chardin, pour montrer de quelle façon il parvenait à lier l'évolution minérale à l'évolution humaine. Or, j'ai prétendu que c'était profondément européen. Pourquoi?

    Rudolf Steiner disait avec raison que l'Europe se caractérisait par une tendance à se centrer sur la sphère émotionnelle. Elle privilégie le vague des sentiments, et cela se perçoit chez ses poètes. En Amérique, on aime s'appuyer sur des vérités morales claires, ce qui explique l'attrait ressenti pour la Bible.

    Teilhard, en ressentant en soi ce qu'il appelait la granitisation des continents, et en voyant son lien profond avec la formation des idées, était européen, mais si génial qu'il touchait à l'Amérique, et pouvait y être mieux accepté qu'en Europe. De fait, celui qui s'observe pensant sait que les choses sont bien ainsi: il y a comme une nappe diffuse traversée de pressentiments, mais sans directions nettes, et soudain, des idées se forment, des nœuds s'établissent, des rapports se font jour - comme naissent les continents dans un ensemble aqueux primitif. Or, dans son évolution, tout l'être humain semble s'être élevé des sentiments vagues aux pensées nettes; cela a donc bien un lien avec la granitisation des continents.

    Soit dit en passant, Teilhard n'en percevait pas le danger: les idées trop claires étouffent les mystères, disait Bossuet. La granitisation tue, aussi. La vie a besoin de vague, d'incertitude, d'irrigations apparemment chaotiques. Aller trop vite vers la pensée claire fait rater des choses essentielles.

    Mais Teilhard percevait la tendance malheureuse aux idées simplistes - et donc un excès de célérité dans leur formation - notamment dans le marxisme, qui concluait trop vite, des données de l'Évolution, au matérialisme historique. Il fallait se montrer plus subtil, plus souple, et vivre intérieurement avec l'esprit du monde, pour en saisir l'essence. Il admettait que l'imagination bien conduite pourrait pénétrer les mystères de l'évolution psychique qui selon lui avait présidé à l'élaboration des formes. Mais il ne s'y risquait guère. Il eût fallu, pour cela, s'adonner à une mythologie à la mode d'Ovide! Et on l'eût traité de rêveur.

    Dan Simmons, nous l'avons dit, se moquait de son optimisme, ne comprenant pas comment, à partir du sentiment intime, on pouvait établir des lignes cosmiques d'Évolution. Toutefois, parce qu'il en saisissait le mécanisme, il ne rejetait pas par principe ces lignes. D'instinct, le biblisme lui faisait accepter qu'on les traçât - ce qu'on n'accepte pas en Europe.

    Teilhard, à sa manière, dépasse la tendance de l'Europe pour s'unir à celle de l'Amérique, et se faire vraiment universel. De l'Auvergne, il va en Chine, en Afrique du Sud - et meurt à New York en passant par Paris.

    Le lien entre l'Europe et l'Amérique, il le voit dans ce qui reste de l'Angleterre chrétienne à New York - dans le Noël américain, qui, quoique chargé de commerce, est frais, plaisant, féerique. L'Enfant Jésus est aussi né à miraculeuse-konrad-witz.jpgNew York! Le peintre flamand Konrad Witz crée l'image de Jésus marchant sur les eaux du lac Léman; mais Teilhard voit Jésus naître en Amérique aussi bien qu'en Judée, y demeurer sous la protection de saint Nicolas, et le Christ s'y incarner!

    Le principe de Réflexion est réellement planétaire, puisqu'il cristallise jusqu'en Amérique l'idée de la Nativité.

    Le jour de sa mort, c'était Pâques. Le matin, il était allé prier dans la cathédrale Saint-Patrice, où sont des anges à la mode médiévale: idées pures, mais vivantes, principes circulant dans l'univers, ils promettaient aussi, ce jour-là, la résurrection du monde, la transfiguration de New York, sa spiritualisation dans la cité sainte!

    De la ville sublimée dans son essence, Teilhard voyait l'image dans le Corps mystique du Christ - comme il appelle, dans Le Milieu divin, l'avenir dégagé de la matière. Les tours y étaient devenues de marbre, de pierres précieuses et d'or, les rues étaient pavées de lumière - et les voitures étaient des carrosses enchantés!

    Teilhard n'a pas présenté ces visions - que peut-être il n'a pas eues. Elles ne sont guère reflétées que dans la science-fiction - par exemple celle d'Isaac Asimov, New-Yorkais majeur. Il avait avec Teilhard plus d'un point commun, au-delà des apparences, et j'en reparlerai, une autre fois.

  • Teilhard de Chardin et la tradition américaine (23)

    Portraits of Rudolf Steiner 0017.jpgSi en Europe on aime bien essayer d'ignorer, en faisant comme si leurs idées étaient évidemment fausses, des penseurs tels que Pierre Teilhard de Chardin et Rudolf Steiner, en Amérique, on a plus de franchise, en n'hésitant pas à citer même des philosophes dont on désapprouve les fondamentaux, et il est caractéristique que ce soit aux États-Unis qu'ait été écrite une thèse critique sur les ouvrages de Steiner et que Dan Simmons ait explicitement cité Teilhard de Chardin quand il a voulu se gausser de ses idées.

    Cela indique un lien, aussi, entre Teilhard et l'Amérique qui était assez aigu pour que Simmons se sentît obligé de le citer, lorsqu'il entendit le combattre. En France, on peut rester plus aisément dans une bulle littéraire qui ne le citera jamais, tournant en rond dans l'espèce de classicisme existentialiste qui s'est imposé dans l'Université.

    D'où vient ce succès de Teilhard auprès des Américains? Que nous dit-il sur lui-même, mais aussi sur l'Amérique?

    J'ai déjà montré que l'esprit américain mettait en relation de façon quasi spontanée le monde extérieur avec le tableau moral tel que le représente la Bible, et dont il fait une donnée objective. Le lien avec Teilhard devient évident.

    Pour lui, l'Évolution était en relation intime avec une vision dynamique du Christ et de son action. Alors qu'en France on rejetait son idée que les deux pussent être en relation, les chrétiens eux-mêmes voulant garder une image pure de leur système moral, voulant la conserver dans une sorte de bulle statique et dégagée du réel, en Amérique, que le tableau du monde ait pour fondement des principes moraux, que l'Entropie même fût moralement teintée, et la Complexification regardée comme son égal; que la Réflexion fût perçue comme un principe cosmique, et non seulement humain, ne choquait pas outre mesure la Science, car la Bible au fond en fait partie, on étudie la Théologie aussi bien que la Philosophie et la Physique, et on a, d'instinct, dans Lettre_à_S_M_le_[...]Rendu_Louis_bpt6k54032937.JPEGl'âme le tableau général des sciences que le Savoisien Louis Rendu faisait commencer, en bas, avec la physique, et faisait finir, en haut, avec la sagesse des anges - à la différence près que, en Amérique, cette dernière s'appuie sur la Bible et les commentaires qu'on peut en faire, pour l'essentiel: il n'y a guère de recherche des anges dans la nature.

    Mais on comprend que la démarche soit possible, et Teilhard, quoique combattu en principe, est accepté comme une possibilité. On le voit, plus ou moins consciemment, comme imitant les prophètes de la Bible, qui croyaient voir Dieu dans l'eau qui circule, ainsi que le disaient les Psaumes. Et on se dit que c'est son droit, même si, au fond, on n'agréera pas ses prétendues découvertes, puisqu'elles ne sont pas confirmées par le livre saint.

    Cela permet, à l'inverse, de saisir ce que Teilhard avait de profondément européen. Puisant au fond de lui-même, il croit voir se développer la biosphère, la noosphère, et pressentir le Christ. Il a le sentiment intime de l'Évolution, comme si elle était gravée dans son être. Il étudie la paléontologie, découvre les traces des hommes anciens, et arrache de ses profondeurs le tableau grandiose de l'évolution de l'âme même.

    Prenons un exemple précis. Dans un coup de génie qu'on n'admirera jamais assez, Teilhard saisit que l'évolution des continents a un rapport étroit avec l'apparition de la conscience chez l'homme. Il présente le psychisme lié à l'eau comme vague, non conscient de lui-même. En se formant dans la masse aqueuse primitive, le continent dévoile la même évolution que le corps humain, et en même temps que l'âme humaine. Du vague des sentiments, sort soudain l'idée claire! Et elle est liée à l'ossification de l'homme, à l'apparition en son sein globalement aqueux de pièces minérales, essentiellement calcaires.

    Ô dieux! qui saura jamais mesurer l'éclat d'une telle idée? La dureté du crâne rond, que Goethe faisait l'évolution d'une vertèbre supérieure chez un être ancestral apparenté au serpent, est bien le moyen trouvé par la nature pour y développer un cerveau et, en son sein, des pensées claires. Mais la Bible ne dit rien de tel, et Teilhard, tout en se sentant bien accueilli en Amérique, se plaignait de la naïveté de son clergé.

    C'est que, comme Goethe, mais sans le vouloir ni vraiment le savoir, il était un poète. C'est par là qu'il était profondément européen. J'y reviendrai.

  • Teilhard de Chardin, chantre de l'Ultraphysique (22)

    dali.jpgPierre Teilhard de Chardin était jésuite mais il plaçait le Christ non dans une métaphysique abstraite, mais au sommet et au bout de l'Évolution, dans une forme d'ultraphysique. L'idée heurtait au fond la sensibilité tant des matérialistes que des spiritualistes.

    Il en voulait en particulier à ceux qu'il appelait les littéraires, et qui s'appuyaient sur des concepts planant dans le vague, postulés mais non vérifiés, prétendûment rationnels et en réalité fantasmés. Les chrétiens et les philosophes le rejetaient avec une égale force. Lui leur reprochait de détacher l'homme de l'univers, de le placer dans une bulle.

    Il voyait l'esprit humain comme le reflet d'une force cosmique!

    Il avait raison.

    Mais quel lien, du coup, pourrait-il être établi entre sa pensée et la tradition américaine, où il ne s'est pas senti mal?

    Je me souviens avoir lu un ouvrage de l'écrivain américain de science-fiction Dan Simmons appelé Hyperion, paru en 1991, et célèbre. Il y évoque la figure de Teilhard de Chardin, et affirme que, dans le futur, il aura été canonisé. Il le nomme saint Teilhard - faisant sans doute l'erreur d'avoir pris son patronyme pour son prénom, et confondant son titre de noblesse, qu'il tenait d'une lignée maternelle, avec son patronyme. Erreur commune, malgré la similarité du nom de Valéry Giscard d'Estaing, d'ailleurs lui aussi auvergnat.

    Simmons est en réalité ironique, et si cela lui a permis d'avoir beaucoup de succès parce que cela l'a conduit à poser des problèmes d'ordre philosophique qui plaisent au public instruit, il n'a jamais eu, de mon point de vue, la force d'un Donaldson, auteur aussi de romans de science-fiction moins connus, rassemblés dans une Gap Series. C'est moins brillant, sur le plan intellectuel, mais c'est plus haletant et grandiose.

    Cela dit Simmons crée des figures originales, étranges, profondes, il a du talent. Dans la nouvelle évoquant Teilhard, il fait accomplir, par des jésuites du futur, des missions de conversion de peuples extraterrestres, et hyp.jpgl'un d'eux est pris au piège de sa propre théologie, parce qu'il est crucifié et qu'on place sur lui un organisme en forme de croix qui le reconstruit au fur et à mesure qu'il le brûle, aussi bizarre que cela paraisse. Il vit un enfer perpétuel!

    Cependant Simmons cite Teilhard comme étant celui qui a béni l'Évolution par la formule: en haut et en avant, et il le cite en français dans le texte, signe que la formule a fait mouche, et qu'on a saisi que l'Évolution avait pour Teilhard une valeur qualitative, et non de simple succession mécanique.

    Depuis, du reste, comme une réaction malheureuse à sa pensée, on s'emploie à montrer que l'évolution effective n'est pas qualitative, et, s'appuyant sur la littérature, l'Existentialisme, le Théâtre de l'Absurde et toute cette sorte de fatras, on gémit sur la méchanceté humaine et sur la bonté des animaux, d'une manière assez ridicule et invraisemblable. C'est une sorte de jeu: il fallait montrer qu'on avait une pensée originale, parce que s'opposant à la tradition, notamment religieuse. On n'a d'ailleurs pas vu qu'on n'a fait que reprendre mécaniquement, ce faisant, la pensée des anciens païens, la pensée classique qui a donné naissance à la tragédie, chez les Grecs.

    Simmons au fond se moque de Teilhard avec dans l'âme l'omnipotence du spectre de l'ancienne Grèce, qui ironisait sur les prétentions de l'être humain à évoluer vers l'infini. Mais c'est le signe typique qu'il a saisi que Teilhard était une figure incontournable: en vrai Américain, il dit les choses, cite le nom et la devise du jésuite auvergnat, ne cherche pas à les cacher. Or, en France, on joue sur la dissimulation, parce qu'on ne veut pas que naissent des débats, mais que les vérités énoncées semblent être des évidences: non, l'Évolution n'a pas de caractère qualitatif, et il est évident que les animaux sont déjà de vrais socialistes, que seuls les humains sont de méchants individualistes! Il n'y a qu'à voir la fidélité des chiens, et de quelle manière les gorilles apprennent gentiment à faire du vélo.

    Je continuerai cette réflexion une fois prochaine.