16/09/2016

Surréalisme et érotisme: Charles Duits, Malcolm de Chazal

maa-kali.JPGRécemment est paru le grand livre posthume de Charles Duits (1925-1991) La Seule Femme vraiment noire (aux Éditions Éoliennes, à Bastia), et c'est un livre remarquable à plusieurs titres, notamment en ce qu'il mêle mythologisme, ésotérisme et érotisme. Sa philosophie, fondée sur l'adoration d'une grande déesse se confondant avec l'univers, mais qu'on peut connaître intimement en s'unissant à la femme, rappelle le tantrisme tel que l'a peint le Genevois Daniel Odier dans son ouvrage Tantra Yoga, la Voie de la Connaissance suprême - qui est une traduction d'un ancien texte mystique du Cachemire et est lié au culte de Shiva; un commentaire éclairant accompagne ces aphorismes grandioses, dont la portée sexuelle ne doit pas être exagérée, même si elle existe. Il s'agit en réalité d'orienter le désir vers la déesse cosmique, mais sans renoncer forcément à la relation sexuelle, comme dans le catholicisme: car cette relation peut être une étape.

Le style de Duits est néanmoins différent, plus cru, plus brutal, plus polémique, plus occidental; il doit beaucoup au Surréalisme, dont Duits fut un représentant tardif: il eut pour maître André Breton. Mais il voulait aller plus loin, appréhender les êtres qui vivent derrière les imaginations - au sein des sphères supérieures.

Or, on le sait, le Surréalisme non seulement réhabilita la femme, mais aussi la relation charnelle, dont il fit un enjeu important de la liberté poétique. On pourrait dire qu'il s'agit d'une licence ordinaire, la plongée dans une chair honnie par l'Église mais n'offrant pas réellement de perspective spirituelle: ce serait plutôt le triomphe du matérialisme comme voie mystique...

Que cela ait souvent été le cas ne peut pas être nié. Mais il y avait, mystérieusement, une recherche, dans la sensualité. En effet, on l'érotisme, à l'intérieur de l'être humain, est un puissant moteur de l'imagination. Facilement, si on imagine des mondes plus beaux, des fées s'y trouvent, des houris - ou au moins des femmes supérieures, comme dans la poésie de Paul Éluard. Le catholicisme médiéval assimilait ces images à Lucifer, à l'illusion, à la tromperie, et l'imagination a été surveillée, puis censurée au cours de l'histoire occidentale. C'est de cela que se plaint Charles Duits, et comme le matérialisme finalement limite aussi l'imagination, il le rejette autant que les religions traditionnelles.

Il s'agit plutôt, pour lui, de prolonger la tendance cachée de la chose et d'y faire apparaître la divinité non plus contre la chair, mais au-dessus: si on lève le regard, le visage de la déesse apparaît, mais si on ne AVT_Malcolm-de-Chazal_7366.jpegregarde pas ses cuisses, son pubis, sa croupe, on ne peut voir ce visage.

Éluard, certes, n'est jamais allé aussi loin. Pour ma part, je trouve qu'il feint d'être sincère, et ne crois pas qu'il ait réellement pensé que ses amoureuses aient été des femmes divines. C'est pourquoi je l'ai souvent comparé à Ronsard, qui ajoutait aux images des femmes aimées de belles figures tirées de l'ancienne mythologie, soudain ravivée.

Mais il existe un surréaliste mystique - plutôt rejeté à Paris -, Malcolm de Chazal, qui, dans L'Homme et la Connaissance (1974), avait, peu de temps avant Duits, sexualisé le Ciel: il avait écrit que le sexe terrestre était le reflet de forces cosmiques supérieures, et il parlait des entités du monde divin en utilisant le vocabulaire érotique. Or, ce n'était que le prolongement naturel du Surréalisme, que de parler concrètement et explicitement des Grands Transparents qu'évoquait seulement à demi mots André Breton. Et il était naturel, aussi, qu'il rejoignît, au moins par la théorie, les textes du tantrisme shivaïte. Car l'intention de déployer des images exprimant le Surréel se fondait bien sur le désir. Celui-ci traversait le corps pour trouver son essence. Il ne restait qu'à l'assumer en sublimant ces images, comme l'a fait Duits - qui, logiquement, approuvait ce shivaïsme tantrique dont je parlais.

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06/09/2016

Amiel et l’œuvre manquée

Henrifredericamiel.jpgHenri-Frédéric Amiel (1821-1881) était velléitaire. Il rêvait par exemple de composer une épopée sur les Burgondes, mais ne le faisait jamais.

Dans son journal, il affirmait que s'il n’osait rien, c'est parce qu’il avait une sensibilité religieuse appuyée; il avait de fait une sorte de respect superstitieux pour la philosophie officielle, notamment celle venant de Paris. D'un côté il critiquait la soumission à l’autorité consacrée à laquelle s’adonnaient les catholiques et plus généralement les Français, mais lui-même jusqu'à un certain point s’y pliait.

Dans sa solitude, il se vengeait, scrutant les esprits au fond de la nature, comme Lamartine; mais en public, il ne publiait que ce qui était, de son propre aveu, accepté par la ligne officielle de la littérature parisienne: il n’aurait pas voulu se dresser contre cette ligne, essentiellement naturaliste; il n’en avait pas le courage. Il publiait des poèmes bien frappés, mais n’exposant que des idées morales, non des perceptions du monde de l'Esprit, comme il le faisait sans cesse dans son journal. Il craignait l'exaltation; il voulait donner l’image de quelqu’un de sage, d’intelligent, tout en rejetant en secret le positivisme.

Dans son journal, il ose pénétrer les mystères de l’âme sans perdre sa claire pensée, en créant des images fabuleuses manifestant ce qui se mouvait dans ses profondeurs intimes; mais dans ses poèmes publiés, loin de faire de même, il se contente d'affecter de dire que le raisonnable n’existe que si on ne descend pas sous la conscience diurne, comme c’était effectivement la doctrine en cours à Paris. Il était double: l'homme privé contredisait l'homme public. En privé, il était dans la lignée du romantisme allemand, en public, soumis au positivisme français.

Est-il en ce sens une incarnation parfaite de la cité de Genève? Chacun pourra en juger à sa guise.

Au reste il pensait que la frontière avec la France permettait une critique, une prise de distance, un recul, mais pas une remise en cause. Lui-même se sentait obligé de lire Taine et Renan et de les regarder comme des auteurs de référence.

Durant ses cours, il ennuyait ses étudiants: lorsqu'il présentait la philosophie officielle, il manquait 3879593.jpgprofondément de conviction.

Un singulier destin, que ce romantique immense, classique dans sa fonction d'enseignant ou ses recueils de poésie, et se rattrapant dans son journal.

Si j'osais comparer avec la Savoie des rois de Sardaigne, je devrais avouer que, soutenue par ceux-ci, elle a commencé par créer hardiment une mythologie propre; il fut un temps où elle était ardente, contre l'esprit moderniste français. Mais peut-être que cette ardeur est cela même qui, par un coup de balancier naturel, l'a jetée plus tard dans les bras de la France. La prudence genevoise devait s'avérer plus efficace, sur le long terme.

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01/08/2016

L'éducation au fantastique selon Todorov

th.jpgTzvetan Todorov a créé une définition du fantastique qui a servi de modèle à son enseignement au collège, en France, durant de longues années. Pour faire court, il affirmait qu'il s'agissait d'un genre essentiellement intellectuel, dans lequel on se demandait si le surnaturel était réel ou non.

C'est une erreur, de mon point de vue, car cela ne se recoupe pas avec la réalité du genre fantastique, qui n'est pas si foncièrement intellectuel, et ne pose pas réellement des questions métaphysiques sur l'existence de Dieu, mais cherche à cristalliser, au sein d'une atmosphère sinistre et lugubre, des figures de l'esprit.

Ambiguës, certes, sont ces figures. Mais Todorov prétendait que dans le genre du merveilleux, elles se posaient comme une réalité. Là encore, illusion. Les poètes antiques, lorsqu'ils s'adonnaient au merveilleux, n'hésitaient pas à émettre des doutes; combien de fois ne peut-on pas lire, chez Ovide, une expression du type: s'il faut en croire la tradition!

Illusion, encore, si l'on réfléchit à la chose suivante: on range dans le fantastique les récits qui placent du surnaturel dans un monde à la fois familier et sombre, triste, comme est Dracula. On appelle aussi fantastique ce qui ne fait intervenir que des êtres surnaturels mauvais, parce que justement ils cristallisent une atmosphère sinistre et lugubre.

La question métaphysique - et bourgeoise - de l'existence des esprits peut se poser à partir de n'importe quelle œuvre d'art. Mais l'œuvre d'art ne prétend aucunement la poser en se demandant si c'est oui ou non; en réalité, elle répond, et dit que c'est oui et non. Car, d'un certain point de vue, dans l'art, l'être spirituel existe et n'existe pas: cela dépend sous quel angle on regarde la chose. Dans certaines œuvres, c'est vrai, c'est un grand oui et un petit non; dans d'autres, un grand non et un petit oui. Là, on peut admettre qu'en moyenne, ce qu'on identifie comme le merveilleux répond plus franchement oui que le fantastique; mais que le fantastique répond plus franchement oui que le réalisme, aussi. On peut admettre que le fantastique équilibre souvent le oui et le non, mais pas qu'il débouche sur une question théorique entre le oui et le non.

La raison en est que les anges du Ciel disent plus oui au surnaturel que les fantômes, parce qu'ils en participent plus, pris en eux-mêmes: ils sont plus éloignés de la Terre. Ils le sont même plus que le diable. forteresse-noire-1983-01-g.jpgMais au fond même l'homme, dans le réalisme, est un être surnaturel, puisqu'il a des aspirations morales que le matérialisme dénie à la nature. Jusque dans le naturalisme, il y un petit oui; car quand Zola nous attriste par les malheurs d'êtres humains, il renvoie à ce par quoi l'âme humaine touche à des mondes plus beaux - et se brise, finalement, sous le poids de la nature.

Il est quoi qu'il en soit maladroit de poser face à des collégiens la question du fantastique sous une forme intellectuelle: c'est les heurter dans leur nature profonde, qui aime le fantastique justement parce qu'il cristallise un sentiment, qu'il image le mystère. Il faut donc s'appuyer sur le sentiment, non sur l'intellect. C'est nier le fantastique, que de placer sous un voile faussement pudique sa tendance à représenter le monde de l'esprit.

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24/07/2016

Valeurs éthiques et mythologie en Europe et en Amérique

Je ne sais plus où, Rudolf Steiner (1861-1925) énonça l'idée que l'Europe était en décadence, face à l'Amérique et à l'Asie, non parce que les valeurs éthiques qu'elle défendait étaient inférieures, mais parce qu'elle n'avait pas la même énergie pour les illustrer. En particulier, elle refusait la mythologie, le lien établi entre la vie morale et les forces cosmiques. Elle en restait trop à ce qui était raisonnable.

Du coup, elle déployait ses valeurs éthiques dans une bulle qui était comme assiégée par le réel, avec lequel l'Asie et l'Amérique étaient davantage en phase, parce qu'elles lui étendaient leurs principes éthiques par le biais de leurs mythologies. La solution était de créer une mythologie proprement européenne - c'est à dire chrétienne.

On l'a vue un peu paraître en France avec Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955). Mais il faut avouer que c'est resté une ébauche. Sur son lit de mort, paraît-il, Charles Duits (1925-1991) regrettait de 960.jpgn'avoir pas écrit un livre sur sa vision du Christ. Durant sa vie, il a plutôt déployé dans ses livres des figures rappelant le paganisme.

La mythologie américaine est faite en partie de la tradition des super-héros. Or, dans un épisode de 2001 de Wonder Woman (« She's a wonder! », in Wonder Woman #170, July 2001), j'ai trouvé une chose inattendue, et correspondant à ce que disait Steiner. On y découvre que la célèbre Amazone immortelle s'est faite le héraut, à travers le monde, des valeurs morales de l'Occident, c'est à dire qu'elle veut créer partout des écoles, donner partout la possibilité aux femmes de contrôler leur système reproductif et de choisir leur religion et le mode de leur vie amoureuse, répandre partout la liberté, l'égalité, la tolérance et l'amour. Bref, des valeurs progressistes. Or, pour s'en justifier, elle affirme que ce sont les Dieux qui l'en ont chargée.

On se souvient, peut-être, que dans cette série Wonder Woman, les dieux de l'ancienne Grèce sont des réalités, et qu'ils sont à l'origine de l'île des Amazones immortelles: c'est Aphrodite en particulier qui a rendu immortelles ces dernières, afin qu'elles défendent sur Terre l'amour, la justice, la liberté.

On demande à l'héroïne comment concilier cela avec la liberté de culte, mais la princesse de Themscyra lasso2.jpgrépond que ses dieux ne veulent justement que cette liberté! Jusqu'à la laïcité a un fond divin, dévoilé et assumé. En aucun cas elle ne contraint à l'agnosticisme, au refus de parler des dieux.

Cette modeste bande dessinée dévoile-t-elle que, derrière le relativisme culturel occidental, vit en réalité le paganisme grec? Peu importe. La mythologie de Wonder Woman a sa valeur; elle impose ses figures.

Deux mois après la parution de l'épisode que j'ai cité, avait lieu l'attaque du World Trade Center de New York. Dix ans après la fin de la Guerre froide, le monde retrouvait une bipolarisation. Est-ce que l'Europe a fait entendre une voix propre? Pas vraiment. Si on est optimiste, on dit que c'est parce que les comics représentent une culture européenne; si on ne l'est pas, on s'interroge sur l'absence d'écho que rencontre la parution du livre posthume de Charles Duits, La Seule Femme Vraiment Noire.

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19/07/2016

Nathalie Henneberg et l'Adramélech cosmique

Adramelech.jpgValère Novarina a un jour écrit Le Monologue d'Adramélech et il racontait que le nom lui était venu spontanément, qu'il ne savait pas où il l'avait pris: il avait surgi dans l'état de transe dans lequel le dramaturge écrit ses drames. On lui avait affirmé, continuait-il, qu'il s'agissait d'un nom démoniaque - porté par une entité infernale. Dans la Bible, il s'agit d'un mauvais roi, et, dans l'occultisme traditionnel, il est devenu un démon de l'enfer, un être mauvais agissant depuis le monde des morts. (Évolution qui n'a rien que d'habituel: le roi de Crète Minos est devenu aussi une entité de l'autre monde, quoique ce soit grâce à sa sagesse.)

Or, dans son roman de science-fiction La Plaie, Nathalie Henneberg recense une allusion à ce démon: Il y avait aussi Adramélech, grand chancelier infernal, adoré à Sepharvaïm, en Assyrie, où l'on brûlait et étouffait dans la fumée des nouveau-nés sur ses autels […]. (Nathalie C. Henneberg, La Plaie, Paris, Albin Michel, 1964, p. 154.) L'on vénérait ce roi défunt, comme à Rome on vénérait Auguste après sa mort, et on lui sacrifiait des enfants.

Peut-être que Valère Novarina avait aussi lu Nathalie Henneberg, ou alors sa source... Chez la romancière méconnue, ce passage n'est qu'un exemple des discours assez longs sur un mal spirituel existant dans le cosmos. Son roman évoque, dans le futur, une contamination globale de l'humanité par une force maléfique. Pour lui faire face apparaissent des mutants, devenus tels sans qu'on sache comment, la nature même ayant visiblement voulu trouver une parade à l'invasion mauvaise. Ils sont doués de pouvoirs surhumains - peut-être un peu trop grandioses pour être crédibles, comme de diriger le temps et l'espace.

C'est un roman qui ne manque pas de scènes et d'images fortes; beaucoup de descriptions sont splendides. Les anges y sont des extraterrestres très évolués, wallpaper-fantasy-angel-alonso.jpgayant éclairé l'humanité jusqu'à lui apprendre à vivre dans des cités fabuleuses parmi les étoiles. Ils ne sont pas comme les démons de la Plaie, ils ne sont pas une force spirituelle, qui cette fois serait bonne. C'est ce qui rend le roman bancal, car d'ordinaire les démons sont des anges déchus, or Nathalie Henneberg ne parle que de la force spirituelle mauvaise, et pour les anges, elle les matérialise. Quant à la force inconnue qui crée les mutants, elle reste une présence universelle vague, indéfinie.

L'ensemble donne le sentiment d'avoir mêlé la spiritualité à la science-fiction de façon plutôt disparate. Le monde futuriste est classique, avec des vaisseaux spatiaux et des pistolets-laser, et il contient des batailles célestes dignes de Star Wars; mais la part d'occultisme que l'auteur a ajoutée s'y insère par blocs, grumeaux - certes ne manquant pas d'intérêt en soi, mais ne parvenant pas toujours à faire avec le reste un tout, notamment parce que l'ésotérisme, au lieu de s'insérer dans l'action même, est constitué de discours plus ou moins dialogués, comme dans le Là-Bas de Huysmans.

La tentative de mêler science-fiction et monde des esprits reste intéressante, et le roman se lit agréablement. Même s'il y a un peu trop d'horreur, les décors et les combats sont souvent grandioses, et la force démoniaque donne de la profondeur et de l'ampleur.

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15/07/2016

Michelet est-il un créateur de mythes?

jules-michelet.jpgPierre Albouy, dans son livre Mythes et mythologies dans la littérature française (1969) présente Jules Michelet (1798-1874) comme un créateur de mythes parce qu'il assimile le Peuple à Dieu et Dieu à Prométhée, puis fait de Jeanne d'Arc et des révolutionnaires de 1789 des représentants de ce Peuple. Mais je ne crois pas que cela suffise pour créer une mythologie. Cela me paraît léger.

Michelet semble simplement utiliser des figures de rhétorique pour exprimer ce qu'il aime. Que ces figures soient pleines de feu ne transforment pas cet orateur en poète épique. Si seulement, à l'exemple de Lucain, le poète romain aussi grand orateur, il avait inséré des visions d'entités supérieures ou l'oracle d'Apollon et des morts, dans son texte! Mais si Lucain a bien touché, lui, à la mythologie, Michelet est resté en deçà.

Rappelons que Lucain a fait un poème épique sur la guerre civile entre César et Pompée, dans laquelle il présente le premier comme orgueilleux et impie, le second comme bon et loyal. Il fait avoir au premier la vision du Génie de Rome, une femme portant des tours sur sa tête, qui lui interdit le passage du Rubicon, et au second un rêve visionnaire, dans lequel sa première femme, fille de César, lui annonce qu'il va bientôt mourir. Elle-même vit dans le royaume de Dis, comme dit le poète.

En outre, Lucain évoque l'oracle de Delphes et la prise de possession de la Pythie par Apollon, d'ailleurs d'une manière assez terrible, puisque cette prise de possession entraîne la mort de la jeune fille, dont le corps ne peut supporter la présence divine. Il évoque, également, la lutte entre Hercule et Antée sur le rivage lybien – Antée qui reprenait des forces dès qu'il touchait le sol, étant fils de la Terre. Et puis il a d'abondants vers sur les sorcières de Thessalie et leurs capacités à ramener les âmes du pays des morts et à animer les cadavres encore frais et à les faire parler. Voilà ce qu'on peut appeler de la mythologie. Car il ne 800px-Busto_de_Lucano,_Cordoba.JPGs'agit pas d'exposés sur des croyances: ces évocations entrent dans l'action, s'y insèrent. À cet égard, Frédéric Mistral rappelle davantage Lucain que Michelet!

Celui-ci plaque des abstractions sur les choses, et teinte de lumière ou de ténèbres ce qu'il aime et ce qu'il n'aime pas; mais s'il avait été un créateur de mythes, il nous aurait dit quelle entité spirituelle, concrètement, s'était incarnée dans le peuple en 1789, ou dans le corps de Jeanne d'Arc. Il dit que c'est la France. Mais encore? Il dit que la France est la cristallisation des vertus universelles. Qu'elle matérialise les forces de création primordiales. Mais ce sont là de beaux mots, très théoriques. Et qui peut croire, du reste, que les forces de l'univers seraient allées se coincer à Paris, et qu'elles y resteraient bloquées pour l'éternité? Il suffit de représenter ces forces divines d'une façon un tant soit peu réaliste et crédible pour que l'imagination tombe. On n'y croit que parce qu'on a envie d'y croire. Si les entités divines et prométhéennes sont représentées, comme elles doivent l'être dans les mythes, comme des personnes réelles, douées de pensées, de sentiments, de désirs, on distingue sans peine qu'elles peuvent être tantôt à Paris, tantôt ailleurs. Et qu'à Paris ne vit que l'esprit de Paris, qui n'est pas celui de l'univers, et qui ne l'accueille certainement pas de façon constante. Un mythe sans logique interne, sans rationalité inhérente à lui-même, ne peut pas être dit un mythe, et ne sort pas des mots.

Le chauvinisme demande peu, pour croire au merveilleux. Mais la poésie demande plus, pour que cela puisse être appelé mythe.

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13/07/2016

Diversité des régimes selon les lieux (Lamartine)

Osenece1.jpgL'Académie de Mâcon vient de publier un recueil de pensées et de souvenirs de Lamartine, extraits d'œuvres peu accessibles en prose. Car le poète a été un homme politique important, et pas seulement à Paris: il était président du Conseil général - justement à Mâcon.

Convaincu que les formes extérieures étaient la marque passagère d'un flux éternel, il a scandalisé ses amis savoyards en relativisant le catholicisme, mais aussi la royauté, et en se ralliant à la république. Pourtant, il ne voyait même pas en celle-ci une forme absolue, un idéal indépassable, et cela peut expliquer qu'il n'ait pas rallié beaucoup de suffrages lorsque, en 1848, il se présenta aux élections présidentielles: le peuple aime les hommes à idées simples, clairement identifiables, qui se rattachent à une forme stable, se confondent avec elle. Lamartine était trop poète: il regardait les choses de trop haut.

Un passage du livre mentionné exprime son relativisme politique: Les formes de gouvernement ont des diversités aussi légitimes que les diversités de caractère, de situation géographique et de développement intellectuel, moral et matériel chez les peuples. Les nations ont, comme les individus, des âges différents. Les PCA_Discours.jpgprincipes qui les régissent ont des phases successives. Les gouvernements monarchiques, aristocratiques, constitutionnels, républicains, sont l'expression de ces différents degrés de maturité du génie des peuples. […] La Monarchie et la République ne sont pas, aux yeux des véritables hommes d'État, des principes absolus qui se combattent à mort; ce sont des faits qui se constatent et qui peuvent vivre face à face, en se comprenant et en se respectant. (Alphonse de Lamartine, Récits familiers, discours solennels, Mâcon, Académie de Mâcon, 2016, p. 58.)

À vrai dire, le relativisme est ici modéré par l'idée de progrès. La diversité s'explique par les vitesses inégales d'évolution entre les peuples; en soi, la république est bien un progrès par rapport à la monarchie - à condition d'admettre que de vieillir est un progrès. Car sous un certain point de vue, c'est aussi une régression: ce qui est dirigé depuis la raison n'a pas la vitalité de ce qui est dirigé depuis le cœur.

Peut-être qu'on aura trouvé le régime idéal quand on sera parvenu à synthétiser l'un et l'autre. C'est à ce titre, sans doute, que les régimes différents restent utiles, comme manifestations de qualités à acquérir. Le danger, ce sont les formules simplistes qui prétendent définir par l'intellect seul ce qu'il faut instituer.

Lamartine a une vision unitaire de l'humanité, malgré son relativisme. Il s'efforce de concilier la mécanique évolutive et la vie réelle des peuples, de l'être humain.

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03/07/2016

Hiérarchie des arts

393815-volume18cover_super.jpgJe m'amuse à lire le manga Naruto, et c'est plein d'idées mythologiques que j'aime bien: je crois plus au chakra, pour les super-pouvoirs, qu'aux machines, et l'auteur de Naruto aussi. Naruto lui-même est un garçon-renard, il est possédé par l'esprit du renard, le fameux démon renard si connu au Japon. Il appartient à une école initiatique, une école de guerriers magiques ninjas.

L'auteur de Naruto se nomme Masashi Kishimoto, et il raconte par intermittences, dans ses ouvrages, comment il est devenu auteur de manga. Il a fait les Beaux-Arts, mais l'impudence de ses professeurs qui critiquaient l'art populaire sous prétexte qu'il est commercial l'indignait, parce que dans le même temps ils venaient se vanter d'avoir vendu une toile: la cohérence n'y était pas, et on pouvait simplement dire qu'ils étaient jaloux des artistes populaires qui gagnent leur vie par leurs œuvres. Il écrivait, ainsi: j'aime la pratique des beaux-arts en soi, et je respecte les vrais artistes, mais le danger vient de ces personnes qui tentent d'établir des comparaisons entre les arts plastiques et l'art de diffusion de masse. Ils ne sont ni des artistes « nobles », ni des artistes de l'art populaire, mais de sombres charlatans. (Masashi Kishimoto, Naruto 18, Bruxelles, Kana, 2005, p. 66.)

Ce franc-parler a quelque chose de plaisant, on ne l'a pas en France, peut-être parce qu'il n'y a pas d'artistes populaires gagnant leur vie par leur art. Ou est-ce que les professeurs d'art sont plus respectueux de l'art populaire qu'au Japon? Je ne pense pas. Les professeurs critiquent vivement l'art populaire américain ou asiatique, en général. Et je suppose qu'ils sont fiers quand ayant produit une œuvre elle marche bien. Peut-être aussi que les quelques artistes populaires de France ont trop peu d'indépendance et dépendent trop des subventions, directes ou indirectes, pour oser être aussi rebelles. Je crois que Mathieu Kassovitz a parlé un peu dans le même sens, un jour. Mais du coup il ne fait plus de films, il ne peut plus.

Il y a beaucoup d'artistes populaires professeurs, du reste, comme Jean-Claude Nicollet. Mais si le marché de l'art populaire était plus ouvert et si des auteurs pouvaient en vivre comme au Japon, peut-être bien que les artistes populaires parleraient le même langage que Masashi Kishimoto.

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25/06/2016

H. P. Lovecraft ou le pessimisme de principe

lovecraft_gato.jpgDans un récent article j'ai évoqué H. P. Lovecraft et ses figures d'êtres qui, dénués de corps propres, se sont libérés de l'espace, du temps et des lois physiques, répondant ainsi à ce qu'il regardait comme une aspiration profonde de l'être humain, celle de se libérer de la tyrannie de la matière. Par ce type de figures, à vrai dire, il a créé de la mythologie un sens propre: en plaçant des êtres sans corps en relation avec des êtres incarnés, avec des hommes, et en créant des histoires cohérentes mêlant les uns et les autres, il a renouvelé les grandioses tableaux de la poésie antique, par exemple ceux de Sénèque, avec lequel je lui ai trouvé une frappante ressemblance.

Car, par delà ces figures fabuleuses, il affiche, comme lui, un pessimisme de principe. Chez Sénèque, il était rendu obligatoire par le genre même qu'il pratiquait, la tragédie. Mais, à vrai dire, il aurait pu en pratiquer un autre: il aurait pu pratiquer l'épopée. La tragédie correspondait sans doute à son tempérament. Chez Lovecraft, le pessimisme vient de sa culture aristocratique, de son milieu, réactionnaire et nostalgique de l'Amérique coloniale, du temps où l'Amérique n'était pas coupée de l'Angleterre qui l'avait colonisée. Le monde lui paraissait décliner sans cesse, et ses êtres qui voyagent à travers le temps reflètent aussi son obsession de la Nouvelle-Angleterre du dix-huitième siècle, car il ne cessait de se demander, pour ainsi dire, comment retourner à cette époque! Plusieurs de ses nouvelles montrent comment des sorciers de ce temps béni, grâce aux pouvoirs des Grands Anciens, parviennent à celui de Lovecraft, et comment dans le même temps la victime qui subit cette possession revient, elle, à l'époque ancienne. Or, Lovecraft essayait de s'imaginer qu'il était un rescapé de ce siècle idéal, enfermé dans un corps né trop tard.

Cela peut être dû en partie à son éducation, assez puritaine. Ou dut-il se durcir pour faire face à des drames intimes et familiaux, la mort de ses parents et son incapacité physique à mener des études sérieuses? Il était 4484229_3_eede_michel-houellebecq-a-paris-le-3-septembre_deaaeb90ef5f0a783d398036e1b7995c.jpgblessé de naissance, pour ainsi dire: une étoile cruelle pesait sur sa destinée.

Si son succès a été grand auprès des intellectuels, notamment français, c'est sans doute parce qu'il était pessimiste. Comme je l'ai dit à propos de Houellebecq, dont chacun sait du reste qu'il admire Lovecraft, les intellectuels raffinés sont souvent une sorte de gens qui aime se faire mal dans le but de s'arracher à la tribu, comme eût dit Mallarmé, et pouvoir se regarder comme au-dessus d'une plèbe facilement séduite par les plaisirs vulgaires. La tradition en est aristocratique. Baudelaire, que lisait et aimait Lovecraft, l'illustra.

J. R. R. Tolkien, à l'opposé d'une telle sensibilité, mais aspirant lui aussi à créer une mythologie par laquelle l'homme se libérerait du monde physique, n'a pas plu autant aux élites. Pourtant, c'est bien la démarche esthétique qui compte, non le positionnement extérieur. Que Tolkien fût catholique et vantât les plaisirs simples et bourgeois ne doit pas masquer, à cet égard. Leur succès à tous deux, Tolkien et Lovecraft, vient de ce qu'ils sont parvenus, chacun depuis son point de vue propre, à créer une mythologie cohérente, originale et profonde.

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21/06/2016

Paul Desalmand nous a quittés

pasted-graphic.jpgL'écrivain savoyard Paul Desalmand (1937-2016) est mort subitement il y a quelques jours. Il avait eu du succès avec son livre Le Pilon (2006), qui faisait parler un livre pour raconter la vie de l'édition. J'ai lu surtout Les Fils d'Ariane (2009), qui jouaient sur l'homographie entre les fils dont on prononce le l et ceux dont on prononce le s. Il se passait à Arenthon, dont Paul Desalmand était originaire: c'est dans le Faucigny, au bord de l'Arve. Le narrateur était un de ces fils d'Ariane, qui avait eu des enfants mystérieusement. On remontait le fil, et on découvrait le terrible secret: inceste.

Il peignait Arenthon autrefois d'une façon assez affreuse, qui jurait avec l'idéalisme d'un Guy Chatiliez (1922-1979) évoquant, dans Alpage de mon enfance (1977), la vallée de la Menoge et Habère-Lullin: peut-être que la montagne était moins triste et sinistre que la large vallée encore peu encaissée de l'Arve où se tient Arenthon. Mais Jean-Vincent Verdonnet (1923-2013), se souvenant de Bossey et de Pers-Jussy (dans Tourne Manège, 2008), n'était pas non plus sordide. Il se peut que Desalmand ait eu un parti-pris.

Il s'était beaucoup parisianisé, après des études conventionnelles bien réussies. Il regardait la Savoie comme ne portant pas vers l'esprit, estimait qu'il n'y avait qu'à Montmartre qu'il pouvait écrire ses livres. En un sens, c'était vrai. Car, conformément à la tradition parisienne, il défendait l'athéisme et se réclamait de Sartre et de Stendhal; or, en Savoie, le paysage est si grandiose que, comme le disait François de Sales, l'âme est portée vers la divinité. Du coup, si on écrit en Savoie, sans doute, on se différencie des écrivains parisiens, et on n'est pas publié à Paris, et on renonce à écrire.

Il y avait, dans Les Fils d'Ariane, un beau passage à la gloire de l'Arve, accueillant les neiges du mont-Blanc et les portant vers la Méditerranée par le Rhône. 5903140.jpgIl transportait aussi les pensées humaines sur ses flots. Dans les pages que je lui ai consacrées dans mon livre Muses contemporaines de Savoie (2010), j'ai recopié ce passage sur l'Arve - en regrettant secrètement qu'il n'eût pas évoqué sa nymphe, sculptée sur le socle de la colonne Charles-Félix à Bonneville. Mais cette image magique ne devait pas être dans le goût de ce pieux sartrien.

Il était aimable, m'envoyait tous ses livres, et conseillait aux écrivains savoyards de m'envoyer les leurs. J'en ai reçu beaucoup, ainsi. Qui de toute façon peut ne pas dire du bien d'un laudateur de l'Arve? Quoiqu'il refusât de le nommer, il y voyait Dieu. Notamment dans la lumière qui se reflétait sur ses flots jaunes. C'était le corps de la nymphe.

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17/06/2016

La colère du peuple: attentes déçues

220px-Bishop_Myriel_Les_Miserables.jpgLes manifestations, en France, contre la réforme du Code du travail me rappellent le début des Misérables de Victor Hugo et la discussion entre l'évêque Myriel et le Conventionnel. Hugo y justifie la colère du peuple par le sentiment d'injustice. Mais, plus en profondeur, dans son roman et toute son œuvre, il montre que le peuple, sous les vieux rois, n'avait plus de perspective spirituelle: seul le roi était sacré, et cela bloquait l'horizon intérieur et l'accès au moi de l'infini.

La colère du peuple vient aussi de ce que la République s'est posée comme un horizon spirituel dont l'astre était le gouvernement, et que, après la chute du communisme, qui justifiait scientifiquement la sacralisation de l'État, on ne voit plus rien de spirituel, d'intime, de grandiose, de fabuleux dans ce que proposent concrètement les gouvernements. La révolte rêve sans savoir ce dont elle rêve, et quand elle veut le trouver elle se réfère aux religions traditionnelles, faute de perspectives réellement neuves.

Dans la culture officielle promue par le gouvernement, sous prétexte de lutter contre l'intégrisme religieux, on interdit tout rêve prenant une forme cohérente jusqu'à constituer une mythologie, parce qu'au fond on veut que l'État seul soit une perspective: Rousseau a jadis parlé en ce sens d'une religion républicaine. Mais comme l'État semble avoir perdu son pouvoir démiurgique, le peuple est désemparé et est pris d'une rage incontrôlable, il veut briser les idoles qui ne parlent pas, ne bougent pas, ne respirent pas et en veut aux sacerdotes qui lui ont fait croire le contraire.

Les idoles ne sont pas, cependant, à briser. Telle la statue de Pygmalion, elles peuvent recevoir une vie. La République peut déployer une mythologie, si elle l'ose. Victor Hugo, je le dis pour la millième fois, l'a fait, et doit servir de modèle. L'histoire peut redevenir épique. Les valeurs républicaines peuvent trouver leur 12_DalouNationLiberte.jpgcorrespondance cosmique dans les trois fées célestes qui inspirent la devise fameuse; le génie de la République peut s'incarner en un surhomme, dont on raconte l'histoire cachée.

Toute morale qui prétend se passer de telles figures est une fumée, et ne s'insérera pas dans les âmes, et n'empêchera pas les colères du peuple.

Si la République ne peut oser aller dans ce sens, il n'y a pas vraiment d'autre perspective que les traditions ancestrales: pourquoi ne pas le dire? La Savoie avait sa mythologie propre, avec les anges de François de Sales et le Comte Vert. Et la France ancienne aussi, avec Jeanne d'Arc et l'espèce d'épopée écrite par Grégoire de Tours sur les Francs, dont j'ai déjà parlé.

C'est de cela que Victor Hugo était conscient. Il faut l'être comme lui.

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13/06/2016

Hitler le possédé (Henneberg, Tolkien)

LaPlaie.gifJ'ai fait un jour part d'un débat entre deux historiens dont l'un disait que l'histoire ne devait être constituée que de faits objectifs et l'autre affirmait qu'elle devait porter un sens moral, conformément à ce que croyait Victor Hugo. Le sujet est brûlant en particulier pour la Seconde Guerre mondiale, qui porte en elle le Bien et le Mal, qui rejette Hitler dans le Mal et fait de De Gaulle et des Résistants des hérauts du Bien. Citer Hugo est sympathique, rappelais-je, mais celui-ci liait le Bien et le Mal à des figures vivantes d'anges et de monstres: il ne faut pas s'y tromper. Son histoire était poétique, et même mythologique: elle ressortissait à l'épopée.

Qu'il prît le parti de la république contre la royauté, de la raison contre la superstition, n'y change rien: il assumait parfaitement la dimension spirituelle de ses récits, et pensait réellement que les anges tiraient l'homme vers la raison et la liberté, et que les démons le maintenaient dans la superstition et la tyrannie, le despotisme. Le problème est donc celui d'une histoire qui prétend se limiter aux faits physiques et leur donner en même temps un sens moral. Il est douteux que les faits physiques eux-mêmes soient porteurs de moralité: à cet égard, inutile de s'illusionner.

Mais la solution hugolienne, celle de l'épopée, consistant à matérialiser la métaphore du monstre Hitler a bien été esquissée ça et là. Un auteur de science-fiction un peu mystique, Nathalie Henneberg (1910-1977), a procédé ainsi dans un de ses romans; elle a fait de Hitler un possédé: le calme et méticuleux Allemand Rauschning a vu s'illuminer la face morne d'un nommé Hitler et le dictateur avait parlé « avec la voix de celui qui l'habitait ». Ils ne faisaient d'ailleurs pas bon ménage: Hitler avait peur de rester seul « avec l'autre », il obligeait ses amis à veiller à son chevet et se réveillait de ses brefs cauchemars, en criant. Au demeurant, lorsque son démon le quittait, le plus grand criminel après Attila, était un homme terne, hypersensible et de mauvais goût. (Nathalie C. Henneberg, La Plaie, Paris, Albin Michel, 1964, p. 155.) Il me semble me souvenir que cette évocation était présente dans Le Matin des magiciens (1960) de Louis Pauwels et Jacques Bergier; mais je n'en suis pas sûr.

Néanmoins, faire de Hitler un possédé du diable ne suffirait pas, pour créer une épopée cohérente: il faudrait faire de De Gaulle, par exemple, l'ami d'un ange. Dans ses mémoires, au reste, il se présente plus ou moins th.jpgcomme un envoyé de la France, c'est à dire de son génie, assimilé par lui à la madone des églises. Mais ce n'est qu'allusif. Il faudrait être plus explicite.

Toutefois, le plus grand auteur épique du vingtième siècle est assurément J. R. R. Tolkien (1892-1973). Or, dès 1941, il faisait, dans une lettre à son fils Michael, de Hitler un homme possédé par des forces démoniaques: il parlait, à son sujet, de demonic inspiration and impetus, affectant essentiellement la volonté (will) (The Letters of J. R. R. Tolkien, London, Unwin, 1990, p. 55). Il n'avait pas besoin, lui, d'anecdotes rares: sa conviction que le Bien et le Mal étaient des réalités substantielles, dont dérivait jusqu'au monde phénoménal, le lui faisait dire. Son génie, aussi.

Il n'est pas sûr qu'il eût fait de De Gaulle un ami des anges. Pour lui, tous les dirigeants qui avaient favorisé la bombe atomique étaient sous l'influence du Malin.

Mais il est certain qu'il plaçait spécialement Hitler sous cette influence vile, puisqu'il pensait que l'Angleterre était dans le camp du Bien. La façon dont Hitler dévoyait la tradition germanique ancienne notamment lui était odieuse. Chrétien, il rejetait son néopaganisme. Et pour lui les Anglais avaient mieux assimilé le christianisme que tous les autres peuples du Nord.

C'était un début d'épopée, et, même s'il s'en est défendu, ses réflexions sur la Seconde Guerre mondiale ont pu nourrir son inspiration, dans The Lord of the Rings.

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11/06/2016

"Réalités fantasmées" de J. R. R. Tolkien et H. P. Lovecraft

revue-lovecraft-tolkien-400.jpgUn récent numéro de la revue littéraire Europe était consacré à J. R. R. Tolkien et H. P. Lovecraft, deux fameux créateurs de mythes.

La présentation en assurait que leurs mondes étaient des réalités fantasmées, mais qu'ils offraient un regard oblique sur le réel - notamment par leur influence sur la culture populaire.

Je suis toujours surpris par l'aplomb avec lequel une idée matérialiste peut être affirmée, même quand elle paraît inappropriée pour un sujet traité. Car s'il est vrai que Lovecraft admettait qu'avec ses monstres il créait des illusions, Tolkien je pense aurait été bien réticent à admettre que son univers était une réalité fantasmée. Il ne s'est pas à ma connaissance exprimé de cette manière. Au contraire, il a constamment présenté les mythes et les contes de fées comme des vérités représentées imaginativement, et il avait choqué son ami C. S. Lewis en se comparant implicitement à saint Jean l'Évangéliste, c'est à dire à un prophète créant des figures représentant le monde spirituel. Lewis était pourtant croyant: mais pour lui les figures fabuleuses n'étaient qu'intellectuellement vraies; elles ne l'étaient pas directement.

Je suis d'autant plus surpris par cette expression peu fidèle à l'esprit de Tolkien qu'un universitaire m'a reproché, récemment, d'avoir utilisé le mot âme dans une étude sur Lovecraft, réputé matérialiste. D'abord moi je ne le suis pas. Ensuite Lovecraft évoquait des consciences qui voyageaient de corps en corps et qui donc avaient une existence propre. Certes, il disait aussi que l'esprit avait besoin d'un corps pour subsister: d'où l'on peut tirer que si ses Grands Anciens allaient de corps en corps, c'est bien parce qu'ils étaient soumis à cette contrainte. Les consciences ont une existence théorique, mais en pratique il leur faut un corps. Toutefois les deux sont bien distingués en principe, et il est légitime, je pense, de nommer âme ce qui voyage de corps en corps. Le sens convient, même s'il n'émane pas du scientisme auquel on rattache naïvement Lovecraft.

D'ailleurs, lui aussi utilisait le mot soul!

Car le pire est que s'il admettait, certes, que, par ses inventions, il entretenait l'illusion que l'homme pouvait tumblr_mbu9308iR51r8nas4o1_500.pngs'arracher à son corps et voyager à travers le temps et l'espace, il n'hésitait pas à affirmer que le bon fantastique était celui qui ne contredisait pas les lois du monde connu, mais les prolongeait dans l'inconnu. D'où on peut tirer que son univers n'était pas une simple réalité fantasmée, de son point de vue, et que le qualifier ainsi relève, pour le moins, du jugement erroné. Car si l'idée d'êtres voyageant de corps en corps sans perdre leur conscience est un prolongement dans l'inconnu de lois du connu, c'est qu'alors l'âme est une réalité même dans le connu, et que Lovecraft avait bien le sentiment que sa conscience se détachait de son corps pour aller dans d'autres corps ou d'autres espaces-temps. Nulle part ailleurs, certes, car, puisqu'il était matérialiste, il ne pensait pas que l'âme pût aller dans un pur monde spirituel; mais en soi elle avait bien la faculté de franchir les limites posées par le monde extérieur. C'était un paradoxe, dont j'ai déjà traité.

Je dois dire que les préjugés matérialistes des milieux académiques n'ont souvent découragé de m'intéresser à leur production.

09:53 Publié dans Littérature, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

03/06/2016

Symboles et machines

modern-surrealism01.jpgLes machines manifestent les forces élémentaires qu'elles maîtrisent; mais il ne suffit pas d'en inventer de glorieuses pour créer une mythologie au sens propre, car dans une mythologie, le symbole matérialise des forces morales. Or, les machines peuvent le faire. Comme les objets magiques, elles peuvent être le réceptacle de puissances bonnes ou mauvaises.

C. S. Lewis (1898-1963), dans That Hideous Strength (1945), en parla, à sa manière, plaçant un esprit démoniaque dans l'une d'elles. La machine étant purement utilitaire, étant en quelque sorte dénuée d'amour, elle est spirituellement vide; et dans un objet spirituellement vide se placent, symboliquement, des forces obscures, infraterrestres, aveugle, égoïstes. Lewis était chrétien et traditionaliste.

Dans la science-fiction, on a des machines une vision d'habitude plus positive, et plus progressiste. On aime les machines, et on se les représente palpitantes, rayonnantes par les bienfaits qu'elles apportent aux êtres humains. Elles sont semblables à des fétiches. Alors, au sein d'une mythologie, il faudrait y placer, symboliquement, de bons génies, des anges. Quelque chose de ce genre existait dans L'Ève future (1886) de 92future-sci-fi-01.jpgVilliers de l'Isle-Adam (1838-1889). Dans un androïde électrique, un pur esprit interplanétaire s'installait, lui donnant vie, conscience, âme.

J'ai dans l'idée qu'avant qu'un pur esprit céleste s'installe dans une machine, il faudrait que celle-ci soit très belle, d'un art supérieur, et pas seulement animée par l'électricité. Pygmalion avait donné vie à sa statue non par la magie ou la technique, mais par son amour, auquel avait été sensible Vénus, laquelle il avait priée en ce sens, en lui offrant des sacrifices. La déesse avait donné vie à la statue; c'était un miracle. L'esprit d'une nymphe l'habitait, pour ainsi dire. C'est l'amour qui remplit spirituellement un être.

La vie même, du reste, n'émane-t-elle pas de l'amour?

Une machine dénuée de symboles spirituels, même projetée dans l'avenir, même conjecturée merveilleuse, est plus fantasmatique qu'à proprement parler mythologique. Mais la vie même est un symbole – si on la conçoit comme étant d'essence morale, comme s'opposant moralement à la mort. Si on voit l'une et l'autre comme indifférentes, les machines n'obtiennent jamais le statut de symboles, même quand elles sont aussi vivantes que l'être humain, même dans le cas des robots. Et alors la science-fiction n'acquiert qu'une poésie illusoire, faite seulement de fantasmes - comme dans l'érotisme.

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01/06/2016

Bernard Simonay nous a quittés

b7a57c04c04ea2ad383038373431373931363535.jpgBernard Simonay (1951-2016) vient de mourir, et c'était un auteur de science-fiction appréciable, dont j'ai lu quelques livres à l'époque où j'espérais découvrir de grands auteurs du genre - qui pour moi étaient de grands auteurs tout court, parce que je n'estime rien tant que la capacité à créer des univers fabuleux cohérents. C'était des romans qui reprenaient de vieilles mythologies en les rationalisant; les Atlantes par exemple étaient d'origine extraterrestre. Car c'était une rationalisation qui intégrait les fantasmagories de la science-fiction traditionnelle. L'extrême rationalisation eût été de ne pas évoquer d'extraterrestres; mais il y avait la volonté de rationaliser jusqu'aux dieux.

Un autre trait était la cruauté, l'horreur des mœurs. Les hommes sont méchants! Cela avait quelque chose de gothique. Mais les décors étaient toujours splendides.

J'ai plus tard essayé de lire un de ses livres qui se passent dans le futur, et les dignitaires y inventaient des cultes et du sacré pour que le peuple n'utilise pas les armes toutes-puissantes créées par la technologie futuriste. Et puis ils inventaient aussi de mauvais génies à l'extérieur de la cité pour empêcher les gens de s'aventurer au dehors. Le pays en effet était radioactif depuis une guerre qui avait eu lieu et avait tout détruit. Mais il fallait aussi maintenir entre les murs de la cité les gens pour une raison que je n'ai pas découverte, n'ayant peut-être pas assez lu de pages du livre.

Le merveilleux technologique était présent et intéressant, mais ce n'est pas suffisant pour moi, qui aime un merveilleux symbolique, plus que les conjectures fantasmatiques. La frontière est plus floue qu'on pourrait penser. Les machines manifestent les forces qu'elles maîtrisent: elles épousent la forme qui permet de les maîtriser. Mais dans un roman, il faut que la dimension symbolique soit consciente, sinon, en réalité, il s'agit seulement d'inventer un monde agréable, répondant à des désirs basiques, plus qu'à de hautes aspirations: la portée morale est faible, voire inexistante. Or le symbole doit faire rayonner des forces morales.

Je n'ai pas pu, donc, continuer à lire ce livre pourtant plaisant. Son auteur savait écrire agréablement. Il avait une vraie sensibilité au fantastique.

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20/05/2016

H. P. Lovecraft et le principe d'involution

HP-Lovecraft.jpgJ'ai évoqué la conviction de H. P. Lovecraft que l'homme aspire à l'infini, à s'affranchir des lois physiques, de l'espace et du temps, et que pour lui le fantastique répondait par une illusion littéraire ou artistique à cette aspiration. À cette conviction répondait, dans ses contes, l'apparition de races extraterrestres qui s'étant libérées de l'espace et du temps, voyageaient dans les corps pour continuer à exister au-delà de leur déréliction propre. Paradoxe: c'est parce que le monde physique, loin d'évoluer, finit par mourir, que des êtres se hissent dans le monde spirituel et parviennent à y vivre. L'évolution continuait donc dans l'au-delà de la matière, mais était-ce de façon durable, et dynamique?

Dans son récit de voyage sur la Lune, Cyrano de Bergerac assure que les êtres lunaires sont tels que les Grands Anciens de Lovecraft: ils peuvent voyager de corps en corps, et le feraient constamment, si une instance supérieure ne le leur interdisait pas. Chez Lovecraft, pas d'instance morale cosmique pouvant interdire de telles pratiques, sinon sous la forme de forces contraires, hostiles, démoniaques, provoquant une forme d'involution.

Il est possible que les Grands Anciens qu'il décrit dans The Shadow out of Time (1936) n'aient jamais été esclaves de la matière: dès son arrivée sur Terre, ils ont habité des êtres doués de conscience mais appartenant au règne végétal, ou à mi-chemin entre le végétal et l'animal. Cela reprend, indéniablement, des idées de la théosophie, laquelle il connaissait: les hommes sont issus selon elle d'êtres végétaux à demi conscients et pouvant se mouvoir, et avec eux, à cette époque, vivaient, en symbiose intérieure et psychique, des êtres supérieurs. Mais Lovecraft rejetait ce qu'il appelait l'optimisme fade des théosophes. Il ne voit pas cette image, fascinante en soi, comme préparant l'évolution humaine. Elle peut, certes, expliquer pourquoi l'être humain a gardé, du passé, une aspiration à l'absolu et à l'infini, comme il pensait que c'était le cas. Mais ces êtres cthulhu-mythos-wallpaper-reasons-to-like-lovecraft-nyarlathotep-crawling-chaos-shadow-out-of-time-poster-illustration-by-darrell-screamin-polyp-tutchton-all-rights-reserved.jpgvégétaux, plutôt attrayants, ont été contrés par des êtres immondes, s'apparentant aux poulpes. Or, c'est là reprendre l'évolution classique: l'apparition du monde animal a bien commencé par les mollusques. Le récit de Lovecraft se termine tragiquement, parce que passer du végétal au polype est apparemment affreux.

La théosophie dit que cette sorte de chute était nécessaire à l'évolution, parce que l'animal a des propriétés de mouvement et d'autonomie qui préparent l'avènement de l'être humain, libre et autonome dans ses pensées. Mais Lovecraft, par principe, adopte une formule pessimiste.

Il faut remarquer qu'il n'était pas satisfait par sa nouvelle grandiose. Quelque chose le chiffonnait, le gênait. Effectivement, on ne voit pas comment des êtres pouvant passer d'un corps à l'autre peuvent être gênés lorsque le corps végétal qu'ils habitent est attaqué et détruit par des êtres ayant des formes de poulpe et de méduse; on ne sait pas ce qui les empêche d'habiter ensuite ceux-ci.

Il pensait pourtant que l'aspiration à l'absolu, à l'infini, n'existait pas chez tous les hommes, mais seulement chez une minorité, une forme d'exception, représentant au fond la fleur de l'humanité, mais isolée comme une étoile solitaire dans un immense ciel noir, une fleur dans un désert. Peut-être cultivait-il son pessimisme de façon morbide, parce qu'il l'arrangeait, parce qu'il le justifiait de ne pas s'investir dans la vie sociale et l'affronter. Cela fait partie de sa destinée, comme on dit. Peut-être que dans sa vie antérieure la vie sociale lui était apparue comme particulièrement abjecte!

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16/05/2016

H. P. Lovecraft et l'au-delà de la peur

banner_lovecraft.jpgJ'ai dit l'autre jour que Lovecraft (1890-1937) voyait le chaos au-delà de l'ordre apparent, et que cela rappelait la philosophie de Sartre (1905-1980), pour qui cet ordre apparent était le fruit de la pensée magique, du pur néant de la subjectivité humaine, qui imposait une rationalité aux choses. Quand on fait l'expérience du réel, celui-ci apparaît comme une pâte informe, immonde. Or, quand on la personnifie, elle peut prendre le visage de Cthulhu - dieu maléfique.

Il existe une continuité entre Lovecraft et Sartre, lequel d'ailleurs adorait, étant petit, les histoires d'horreur et de fantômes: il l'évoque dans Les Mots.

Mais Sartre, à la toute fin de sa vie, prétendait avoir découvert le principe immortel de l'humanité en mouvement: influencé par Benny Lévy, il le voyait dans le peuple juif. Lovecraft, de son côté, se rallia à la politique de Roosevelt, et certains critiques perçurent, dans sa nouvelle The Shadow out of Time (1936), des éléments d'utopisme socialiste, présentés sous le voile de Grands Anciens organisateurs du monde.

Or, ces entités, dit Lovecraft, sont dénuées de corps propre, et se sont arrachées à leur galaxie en vainquant l'espace et le temps: elles se projettent dans le futur à travers les corps qui vivront, et ainsi connaissent une forme d'immortalité. Les poètes inspirés sont souvent possédés par elles, puisque, par elles, ils distinguent Cthulhu_sketch_by_Lovecraft.jpgdes espaces grandioses, inouïs - ont accès à l'infini. Car pendant que ces êtres sont dans les corps humains, les consciences humaines sont à leur tour plongées dans leur monde.

Il faut nécessairement mettre cette sorte de mythe en rapport avec ce que l'écrivain, à la même époque, proclamait régulièrement dans sa correspondance: le fantastique est une façon pour l'être humain de combler illusoirement une aspiration profonde à s'arracher aux lois de l'espace et du temps, à se libérer de la tyrannie des lois physiques. La connaissance même que le surnaturel était une illusion, ajoutait-il, ne pouvait pas empêcher cette aspiration d'exister: elle était plus forte que le savoir théorique, plus profondément constitutive de l'humanité.

On a souvent dit qu'il était matérialiste; et lorsqu'il s'agissait de juger du monde extérieur, il l'était bien. Mais le paradoxe de sa littérature, à la fois matérialiste et mythologique, s'explique quand on saisit la mesure de ce qu'il pensait de l'être humain, être aspirant à l'absolu, à l'infini de façon nécessaire, quoique irrationnelle. Cet instinct est plus puissant chez lui que ce qui habite la conscience diurne, et c'est par cette conviction que malgré son matérialisme de principe, il fut l'héritier fidèle du romantisme.

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10/05/2016

Rivarol et la poésie française

Antoine de Rivarol (1753-1801), French writer.jpgIl y a quelque temps, j'ai publié un article dans lequel je citais Frédéric Mistral (1830-1914) affirmant que le français était impropre à la poésie (en particulier l'épique, la plus noble de toutes), parce qu'elle était une langue des cours, engoncée dans ses emplois fonctionnels et son besoin de clarté; la poésie en effet se fonde sur le mystère - et sur la vie de l'âme, qui est obscure. Cela a fait jaser: beaucoup veulent croire la perfection de la langue française absolue, et sont choqués qu'on puisse assigner la moindre limite à son génie.

Pourtant, dès le dix-huitième siècle, on admettait que le caractère rationnel du français, quoique glorieux en soi, n'aidait pas à la poésie. Contrairement à Mistral, qui composa ses vers en provençal, on ne s'en plaignait pas particulièrement, parce que la poésie apparaissait comme secondaire, comme un loisir d'homme de goût, et non comme une activité en soi réellement importante.

Antoine de Rivarol (1753-1801) devint célèbre en remportant, en 1784, le concours proposé par l'Académie de Berlin sur l'universalité de la langue française (voir Georges Gusdorf, Le Romantisme I, Paris, Payot, 2011, p. 235): la vieille lune de cette universalité est issue de ce temps. Il faut signaler, aux républicains qui la défendent avec ardeur, que Rivarol était un grand royaliste.

Il glorifia, donc, le français classique, puisqu'il reflétait la splendeur universelle de Versailles. Il était, comme le disait Mistral, une langue de cour, une langue de classe, arrachée à la culture du peuple. Par là même, pensait-on, il passait par dessus tous les peuples: l'aristocratie française devait chapeauter le monde entier. D'ailleurs elle tendait à le faire, puisqu'on l'imitait.

Le romantisme allemand s'indigna contre l'idée d'une langue universelle qui n'engloberait pas le peuple. AW Schlegel_gemeinfrei.jpgAugust Wilhelm Schlegel (1767-1845) attaqua la poésie compassée du classicisme français, comparant défavorablement Racine à Euripide, son modèle (ibid, p. 236). Il avait commis, assurément, un sacrilège contre le génie français: cela fit scandale. Il affirma, même, que si le français était répandu en Europe, c'était davantage pour des motifs politiques que pour ses vertus intrinsèques et littéraires, et l'assimila à une simple mode.

Le romantisme était né. Bientôt, Stendhal, à son tour, dirait Shakespeare supérieur à Racine, et Victor Hugo déchaînerait contre le second ses foudres. Ce que le français avait perdu en qualités poétiques, le romantisme français, conscient de la vérité des dires de Schlegel, allait tenter de le lui faire regagner: Hugo, notamment, s'efforcera de créer une littérature à la fois classique et populaire, et de devenir le vrai Virgile français.

Mais il est si vrai qu'on ne peut pas nier l'évidence, à cet égard, à l'endroit du français classique, que Rivarol lui-même l'admit: le français, déclara-t-il, avait été moins propre à la musique et aux vers qu'aucune langue ancienne ou moderne: car ces deux arts vivent de sensation (ibid.). Et le français est tout de raison.

La poésie intellectualiste qu'on voit fleurir depuis quelques décennies, et qui marque une forme de néoclassicisme, a fait retomber la culture française dans ses vieux travers - ceux qui, en figeant la vie culturelle, et en la détachant du peuple, avaient en fait provoqué la Révolution. C'est l'effort et l'humilité romantiques qu'il faut retrouver.

Certes, Mistral a montré qu'il fallait aussi concéder davantage aux langues et cultures régionales. Le classicisme élitiste et sclérosé va en réalité de pair avec la sacralisation du français dans la Constitution: on peut dire qu'elle est contraire à la musique et aux vers, pour citer Rivarol.

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04/05/2016

Le tout seul est lumière: David Lynch, Rudolf Steiner

DL_400x400.jpgDavid Lynch, dans Catching the Big Fish et diverses interviews, a souvent dit que la peur venait de ce qu'on ne percevait qu'une partie des choses, et que, si on avait une vue d'ensemble, elle cessait. Rudolf Steiner, dans son drame-mystère Le Gardien du Seuil, confirme par deux vers:

Das Ganze ist voll Licht, wenn auch der Teil,
Für sich allein gesehn, oft dunkel ist.

(Le tout est lumière, quand la partie,
Si elle est vue seule, souvent est obscure.)

Le problème de la mort, en particulier, ouvre à des ténèbres angoissantes. Symboliquement, le monstre, l'esprit mauvais, dans les films de Lynch, sont des êtres terrifiants, qui rendent l'univers incompréhensible. Pourquoi le mal existe-t-il? C'est d'ailleurs aussi la question de H. P. Lovecraft, mais, curieusement, celui-ci disait au contraire que c'est la vue de l'ensemble qui crée l'épouvante: car si l'homme ne jette son regard que sur un fragment, il peut être rassuré; mais le vrai fond de l'univers est inhumain. L'image du confort rationnel et bourgeois peut être détruite par une vision d'ensemble qui entoure de chaos la cité humaine.

Lovecraft, à cet égard, nous rappelle Sartre qui, dans La Nausée, fait l'expérience d'un au-delà de la matière organisée: il pose comme étant l'ensemble le fragment qu'il perçoit soudain par une faille dans le voile des apparences. L'image de la masse informe, ou du vide, renvoie à tout l'univers.

L'idée de la mort est de fait d'emblée présente pour remplir d'inanité le rêve bourgeois d'une vie pérenne et réglée, et le monde physique régi par des lois connues dans lequel l'humanité s'efforce de vivre. Mais prétendre qu'on est conscient du monde parce qu'on sait que l'on va mourir ne relève-t-il pas d'un abus? Au-delà de cette vérité fragmentaire, Lynch et Steiner proposent une vision du monde dans laquelle le mal et la mort, eux-mêmes, ont un sens.

Derrière le monstre, ou le démon, est un ange, un dieu qui se cache. Derrière la Révolution, disait Joseph de Maistre, était la Providence: au-delà du mal qu'elle représentait indéniablement, il fallait voir l'intention mystérieuse de la divinité. Pareillement, derrière Méphistophélès répondant à l'appel de Faust, chez Goethe, il faut voir les nécessités de l'évolution humaine: Faust est finalement arraché aux ténèbres pour réaliser une Fire-walk-with-me-02.jpgascension par l'éternel féminin. C'est la fin du Second Faust: le héros est emmené au Ciel par les anges de la sainte Vierge.

Chez Lynch, le plan divin est caché: suggéré plus que dit. Non seulement il en est ainsi dans ses films, mais dans ses écrits et paroles il n'en a guère dit plus. Il a évoqué l'image du jeu fantastique qu'était en réalité la vie, voire l'idée du retour de l'être humain à travers plusieurs vies, son germe ne mourant pas. Pour Steiner, on le sait sans doute, il en va de même: l'homme évolue en s'incarnant successivement, et en tirant profit de ses expériences. À cet égard, comme dans le christianisme, la souffrance et la mort purifient, et chez Lynch aussi, puisqu'on ne peut pas comprendre autrement que Laura Palmer, à la fin de Fire Walk With Me, revoie son ange après avoir été abominablement tuée.

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22/04/2016

Sénèque et H. P. Lovecraft

Lovecraft,_June_1934.jpgJ'ai toujours aimé H. P. Lovecraft (1890-1937) et sa mythologie grandiose et sombre, ses mystères délirants et son mélange de rationalité extérieure et d'hallucinations cosmiques. Les surréalistes renonçaient à la raison, les rationalistes refusent l'imagination. Au sein du courant rationaliste, Lovecraft est celui qui a le plus déployé son imagination, a le moins exercé de frein. À cet égard, il rappelle la littérature du dix-huitième siècle, qui était sa référence majeure. On oublie trop facilement que Voltaire adorait le merveilleux, quoiqu'il ne crût pas du tout à ce qu'il évoquait: il le regardait comme un mensonge nécessaire à la poésie. Car Voltaire, il faut l'avouer, n'avait pas le culte de la vérité. Les artifices qui agrémentent la vie lui paraissaient de bonnes choses.

Cependant Lovecraft avait quelque chose de ténébreux qui rendait sa mythologie moins artificielle, parce que ses dieux justement semblent matérialiser, cristalliser un ordre cosmique épouvantable, hostile, ou au moins indifférent aux aspirations des êtres humains, et donc impropre à favoriser le progrès, la vie, l'évolution vers le bien. Il était davantage dans la tradition de Pope que de Voltaire - de la satire sombre et cynique à l'anglaise, s'adonnant volontiers à la démonologie. Mais il mit de l'énergie à en renforcer les images étranges, et cela l'a conduit jusqu'à une véritable mythologie, impliquant à la fois l'univers global et l'être humain intérieur, ses dieux parlant volontiers aux hommes dans leurs rêves, depuis l'inconscient. Leurs inspirations artistiques, notamment, émanent de leurs mystérieux messages; mais aussi leurs passions, leurs pulsions. Telle femme exerce sur un homme un pouvoir érotique parce qu'elle est l'incarnation d'entités obscures; tel homme sombre dans la folie et le cannibalisme parce qu'il est possédé par les mêmes. Et ainsi de suite.

Pendant longtemps, je suis demeuré perplexe en même temps qu'admiratif: je connais bien les mythologies, et peu me semblaient conformes dans leur esprit à celle de Lovecraft. Des rapports pouvaient être établis full.jpgavec les Aztèques, ou Cyrano de Bergerac, mais cela demeurait diffus, incertain. Or, récemment, j'ai lu plusieurs tragédies de Sénèque, le poète-philosophe de l'ancienne Rome, et j'ai été frappé comme par la foudre: c'était, dans un autre contexte culturel, la même chose que Lovecraft! Des dieux infraterrestres, des entités lunaires au service des passions humaines ou étendant leur chaos à l'univers entier, l'évocation détaillée de l'enfer, la magie noire, tout était présent: une mythologie du mal, imaginative et colorée, était aussi l'essence du vieux Romain. Et on sait que, comme Lovecraft, il a expliqué, dans d'abondantes lettres philosophiques, qu'il ne croyait pas aux dieux, tels qu'ils étaient représentés par le peuple. Il était stoïcien, pensait que par sa raison seule l'homme pouvait résister au chaos cosmique, aux dieux infâmes; Lovecraft partageait exactement cette philosophie.

Lovecraft faisait des rêves où il était un Romain mis en face d'entités infernales pyrénéennes; et il se demandait s'il s'agissait d'un souvenir de vie antérieure. Sénèque était né à Cordoue, en Espagne. Peut-être un lien karmique, comme on dit?

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