31/03/2016

Saint Martin et les hérétiques

250px-Gregory_of_Tours_cour_Napoleon_Louvre.jpgDans l'Historia Francorum de Gégoire de Tours, on trouve ces mots: Hic [sanctus Martinus] prohibuit Maximum, ne gladium in Hispania ad interficiendos destinaret haereticos, quibus sufficere statuit, quod a catholicorum ecclesiis erant vel communione remoti. Ce qui signifie: Celui-ci [saint Martin] interdit à [l'empereur] Maximus d'utiliser le glaive pour tuer les hérétiques en Espagne, dont il jugea qu'il suffisait bien qu'ils fussent exclus de la communion des églises catholiques. En effet, si les premiers chrétiens hérétiques à avoir été tués par des catholiques le furent par ordre impérial à l'époque de saint Martin, celui-ci s'y opposa formellement, et reprocha toute sa vie aux évêques gaulois de s'être prêtés à cette initiative de l'empereur en lui fournissant des arguments.

Or saint Martin est fondamental pour la christianisation de la France, car c'est la dévotion que les Francs lui ont vouée qui les a conduits à se convertir. Clovis et les siens étaient convaincus que saint Martin avait le pouvoir d'intervenir depuis le Ciel sur Terre et d'accomplir des prodiges dans cette vie même - de foudroyer les impies, de guérir les justes. Les miracles sur son tombeau se multipliaient, et Clovis le premier fit de la Touraine (qui abritait ce tombeau), une terre sacrée, exempte d'impôts, et il interdit à ses soldats de la spolier. Il en fit tuer un qui avait volé du foin à un paysan pour son cheval.

Bref, les Francs faisaient de saint Martin un dieu, et la Touraine vue comme foyer spirituel de la France et lieu de villégiature de ses rois date de cette époque. Quand on lit Grégoire de Tours, on en est frappé. On méconnaît l'importance des Francs et de leurs choix, de leurs croyances. L'organisation politique de la France en découle profondément. Pas celle, évidemment, qui est écrite dans les textes, et qui vient plutôt de l'antiquité, des Grecs et des Romains; mais celle qui effectivement s'exerce, qui instinctivement s'impose dans les représentations intimes du peuple en France, ses archétypes. L'écart, même, entre cette France instinctive, découlant des orientations prises par les Francs, et la France rationnelle, telle qu'elle s'exprime dans ses lois, est souvent considérable, et marque la distance inavouée, ou non assumée, entre des Francs convertis au christianisme par admiration pour saint Martin, et une classe intellectuelle qui doit essentiellement à la Rome antique, et qui, même quand elle se soucie de christianisme, regarde plutôt les grands textes de référence, la Bible, que le le culte des saints locaux, pourtant à l'origine du royaume des Francs.

On lit, également, chez Grégoire de Tours, que lors des calamités publiques, les Gaulois se mettaient volontairement en servitude auprès des seigneurs francs, afin de s'assurer une subsistance. Après la chute de l'Empire romain, le désordre était profond; on se plaçait sous la protection des Francs, seuls guerriers à même d'assurer un semblant d'ordre, seuls hommes à disposer d'une force exécutrice. Comme, convertis au christianisme, ils écoutaient les évêques issus de la noblesse gauloise, on leur faisait plus ou moins confiance, malgré les guerres qui les opposaient entre eux.

Comment ne pas voir que c'est là l'origine de l'organisation de la France médiévale?

Peut-être, aussi, que l'instinct des Français en faveur de la liberté de conscience ne vient pas d'ailleurs que de saint Martin, et de son culte. Au vu de la manière d'agir de l'empereur de Rome, qui peut croire qu'il vient des Romains mêmes?

09:31 Publié dans France, Histoire, Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

21/03/2016

Un écho de plumes

Seigneur du Chaos.jpgL'association des Poètes de la Cité, que je préside, est heureuse de vous annoncer la parution du premier numéro de sa revue en ligne, Écho de plumes. On y trouve mille choses éblouissantes, en particulier les poèmes des poètes, tels qu'ils ont été composés à l'occasion de leurs réunions. En effet, des contraintes formelles ou thématiques leur sont proposées, et ils sont invités à écrire de magnifiques œuvrettes; aujourd'hui nous les publions.

Nous publions aussi les poèmes de saison, ceux que les poètes écrivent selon le vent qui pénètre dans leur âme, et qu'ils veulent bien nous faire parvenir.

Enfin nous plaçons des illustrations dont les poètes sont modestement les auteurs. La mienne est celle qui orne cet article et dont le nom originel est Le Danseur sur le chemin; mais il a servi à illustrer un poème mythologique ayant pour curieux titre Le Seigneur du Chaos. Néanmoins d'autres illustrateurs ont fourni des images: Valeria Barouch, Catherine Gaillard-Sarron, Yann Chérelle, Marlo Mylonas-Svikovsky, qui ont aussi fourni des poèmes – tout comme Hyacinthe Reisch, Dominique Vallée, Linda Stroun, Maite Aragonés Lumeras, Francette Penaud, Nitza Schall et Galliano Perut. En somme, à peu près les mêmes que ceux qui ont participé au récital printanier d'hier, et auquel vous avez brûlé de venir, sans en général l'avoir pu. Mais vous pouvez vous rattraper par la lecture de cette revue, qui manifeste le talent, le travail, la sueur des Poètes!

Portés par ce qui vient de l'avenir, ils ont par leurs mots tenté de créer des images nouvelles, lesquelles peuvent transformer le monde. Là est leur génie, s'ils en ont. Et comme les génies passaient dans l'antiquité pour avoir des ailes, c'est bien l'écho de leurs plumes qu'on entend - nous l'espérons, point trop ténu.

09:02 Publié dans Culture, Genève, Lettres, Littérature, Poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

10/03/2016

Souvenirs pédagogiques de Fabre

Henri-Fabre.pngJean-Henri Fabre avait un talent littéraire certain, qui le rendait maître notamment dans l'art de l'ironie. Un jour, revenant à Carpentras après des années d'absence pour trouver une certaine sorte d'insecte qu'il y observait régulièrement, il dit: Je salue en passant le collège où j'ai fait mes premières armes d'éducateur. Son aspect n'a pas changé, c'est toujours celui d'un pénitencier. Ainsi l'entendait l'enseignement gothique d'autrefois. À la gaieté, à l'activité du jeune âge, choses par lui jugées malsaines, il opposait le palliatif de l'étroit, du triste, de l'obscur. Ses maisons d'éducation étaient surtout des maisons de correction.

Il visait clairement, à travers le terme gothique, la tradition catholique, mais Georges Gusdorf a remarqué, en son temps, que le romantisme avait développé une nouvelle pensée éducative en réaction à la conception de Napoléon des lycées-casernes. L'époque napoléonienne, en France, était néoclassique, et prétendait soumettre toute la culture au compas de la raison, faire entrer l'humanité dans les formules mathématiques par lesquelles on créait aussi les canons. Du coup, la vie première des enfants était réprimée. On tâchait de faire entrer ceux-ci dans des moules préétablis, au lieu de veiller à ce que chaque individualité s'épanouisse librement, avec toutes ses potentialités, et tout ce qu'a espéré en elle la nature. On s'imaginait que la nature n'était nulle part, même pas chez l'homme, propre à développer la raison, et qu'il fallait infliger et inoculer celle-ci, comme si les hommes, eux-mêmes, ne l'avaient pas développée naturellement, en même temps qu'ils évoluaient organiquement, comme si elle leur avait été administrée par on ne sait quels extraterrestres.

Au reste, il existe bien un rapport avec l'éducation des Jésuites, nous rappelle Gusdorf, car somme toute le catholicisme s'appuyait inconsciemment sur l'idée des prêtres latins administrant le dogme chez les barbares - notamment les Francs. La doctrine devait leur être apportée d'un bloc, infligée telle quelle.

Pourquoi le cacher? C'est encore cette conception qui prévaut en France, et souvent ailleurs. On est surpris par l'aspect lourd et administratif de la plupart des établissements d'enseignement. Et par des méthodes qui rousseau-par-la-tour.jpgprétendent faire accéder les enfants à la conscience rationnelle en accumulant sur leur pauvre tête des masses de théories. Jean-Jacques Rousseau avait bien vu qu'il n'en était rien, et même si on peut trouver qu'il était d'un optimisme naïf, il avait raison de considérer que la nature créait la conscience rationnelle à un certain âge, à partir duquel il fallait la nourrir et l'alimenter; mais que si on le faisait avant, on n'arrivait à rien, on créait des apparences de raison dans des cerveaux tuméfiés de savoir abstrait, ou alors on se heurtait à la nature pleine de vie des enfants rétifs.

La présentation des insectes par Fabre, précisément, peut susciter la comparaison de leurs transformations: dans la larve, en devenir, mais invisible, est l'insecte adulte; pour le faire naître, elle doit se placer dans un cocon, se liquéfier, et laisser cette forme définitive apparaître. Telle est la raison chez l'être humain: l'être rationnel en lui est caché, et c'est soutenir l'enfant dans sa spécificité qui lui permettra de trouver les forces de le faire naître en lui, de le manifester. Prétendre faire apparaître l'insecte parfait dès la sortie de l'œuf à coups de ciseaux, c'est simplement faire périr la larve, ou créer un semblant d'insecte mûr, qui ne pourra jamais se reproduire. C'est sans doute la sagesse que Fabre avait acquise, sur l'éducation: il avait médité sur les insectes et leurs rapports avec l'être humain.

10:55 Publié dans Culture, Education, Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

04/03/2016

Réédition du voyage au long cours de Jacques Replat


livre_voyageaulongcours.jpgLes éditions Livres du Monde ont réédité l'un des chefs-d'œuvre méconnus du grand Jacques Replat (1807-1866), l'excellent écrivain savoyard romantique, Voyage au long cours sur le lac d'Annecy, paru le 1er mars. J'en ai assuré, modestement, la postface et les notes, et Michel Amoudry l'a préfacé: personnalité connue à Annecy, auteur de plusieurs livres d'histoire, il est président de la Société des Amis du Vieil Annecy et vice-président de l'Académie florimontane, où il me permit jadis d'entrer.

C'est un merveilleux petit livre, qui s'inspire, pour la forme, du Voyage autour de ma chambre de Xavier de Maistre (1763-1852) et des récits de voyage de Rodolphe Töpffer (1799-1846), en ce qu'il mêle fantaisie et excursion. Il entend prolonger le voyage minuscule effectué sur le lac annécien par celui qu'il fait, d'une part, sur les montagnes qui y sont reflétées, d'autre part dans le monde de l'imagination, du souvenir – historique ou personnel -, de la légende, de la vision. Il en appelle à la fée Mab, qui se déguise sous les traits de paysannes messagères, ou d'autres encore: elle prend diverses formes.

Avec humour, il crée un mythe, un dédoublement du visible vers le fabuleux, et emmène le lecteur très loin, même sans qu'il ait fait beaucoup de pas, dans la réalité physique – tel Parsifal se rendant dans le sanctuaire du Graal, chez Wagner.

Le livre n'avait pas été réédité depuis 1867. En effet, il se situe dans la sphère culturelle de l'ancienne Savoie, sphère culturelle balayée par l'éducation d'État, uniformisée depuis Paris, qui pour le coup est assez loin d'Annecy.

L'humour n'est pas sa seule force: il est également empreint de mélancolie et de nostalgie, l'histoire chevaleresque de la Savoie se mêlant aux souvenirs personnels liés au lac, et aux femmes qui l'avaient fait rêver sur ses rives, aux fenêtres des châteaux, sous les frondaisons de leurs parcs. On peut dès à présent se le procurer par le biais de Decitre.

07:25 Publié dans Littérature, Loisirs, Savoie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

25/02/2016

J.R.R. Tolkien et les autres mondes

j-r-r-tolkien.jpgIl existe une tradition critique qui considère que J.R.R. Tolkien (1892-1973) a simplement voulu créer une combinaison de mythes préexistants dans un espace imaginaire. Mais lui-même voulait créer une mythologie originale s'insérant dans le passé de l'humanité européenne, et non seulement il regrettait, à la fin de sa vie, d'avoir, faisant appel à la mythologie germanique, nommé ses immortels des elfes, mais, dans une lettre, il affirmait: 'Middle-earth', by the way, is not a name of a never-never land without relation to the world we live in (like the Mercury of Eddison). […] And though I have not attempted to relate the shape of the mountains and land-masses to what geologists may say or surmise about the nearer past, imaginatively this 'history' is supposed to take place in a period of the actual Old World of this planet. (The Letters of J.R.R. Tolkien, London, Allen and Unwin, 1981, p. 220.)

Tolkien avoue n'avoir pas cherché à se mettre d'accord avec les données de la géologie, ou avec ses hypothèses, mais son imagination créait un monde qui n'était qu'une époque de notre Terre. La terre du Milieu n'était en rien un monde en soi fictif. Il essayait de la rendre plausible, quoique intégrant des êtres divins ou semi-divins, et c'est le fond de son projet. Il était à cet égard dans la lignée de Virgile et Ovide.

Il cite E.R. Eddison (1882-1945), qui a tenté de créer un monde mythologique en le situant sur Mercure, dans The Worm Ouroboros. Les êtres pensants y sont séparés en différentes races nommées selon le folklore th.jpgancien: les Demons, les Goblins, les Pixies, et ainsi de suite. Ils ont une apparence fantastique, puisque doués de cornes ou munis de queues. Mais ensuite cela n'intervient pas beaucoup dans la narration. Ses héros agissent plutôt comme des personnages de récits du Moyen Âge ou de la Renaissance, et le merveilleux est plus directement présent par des suggestions et des épisodes épars: une fée dans un château enchanté ici, un monstre épouvantable là, des épées ou des joyaux qui viennent des elfes (eux présentés comme des êtres pleinement spirituels), ou encore des invocations du diable, et ainsi de suite. D'une certaine façon, d'avoir placé tout un univers sur une autre planète rend indistinct ce qui ressortit au merveilleux, c'est à dire au monde des esprits, et ce qui ressortit au réel. C'est le problème de la littérature excessivement imaginaire. Cela rappelle l'idée que dans la chaleur universelle la thermodynamie ne fonctionne plus, parce qu'il n'y a plus de pression créée par les différences de température.

Tolkien voulait conserver un lien avec le monde réel, afin que ses elfes montrassent une direction, fussent comme le reflet sur terre de quelque chose de céleste. Or, paradoxalement, ils sont plus présents et substantiels que les êtres fantastiques d'Eddison, et ils manifestent mieux, en même temps, une essence supérieure. C'est probablement en ce sens qu'il disait que la mythologie devait s'insérer dans un monde familier.

H.P. Lovecraft (1890-1937), qu'il ne connaissait pas, en était pareillement convaincu, et même plus encore, puisqu'il plaçait ses entités cosmiques dans le monde terrestre contemporain, en particulier en Nouvelle-Angleterre. Mais du coup il était moins facile de les montrer, ils étaient davantage suggérés, entrevus dans la pénombre. Ils ne manifestaient que la partie sombre de la chose, inquiétante, celle qui se mêle à l'expérience de tous les jours et rend douteux le monde tel qu'on le perçoit. Il disait du reste que le fantastique ne contredisait pas le réel mais en prolongeait les principes dans l'inconnu; et il avouait que pour lui la peur était le sentiment par lequel il était le plus facile de s'arracher aux lois du monde terrestre, et d'appréhender des êtres supérieurs.

19/02/2016

Jean Giono et le sud idéal

Giono.jpgDepuis que j'ai lu Mireille, de Frédéric Mistral, je me suis dit que j'allais lire tous les livres provençaux qui sont dans ma bibliothèque depuis des années: le poème m'a enthousiasmé, parce qu'il plonge dans la mythologie locale. Or, depuis plus de vingt ans, j'avais Le Hussard sur le toit de Jean Giono, que mon père, qui l'adorait, m'avait conseillé. Je ne l'avais pas fini, après l'avoir acheté, parce que son imitation du style de Stendhal m'agaçait.

Il y eut un temps où, passionné par celui-ci, je l'imitais aussi, mais j'aspirais personnellement à transposer ses sentiments poignants vers d'autres mondes: à percer le voile du souvenir. Or, Giono divinisait, au contraire, la Provence physique, ou, à travers Angélo, l'Italie d'autrefois. Je trouvais qu'il créait artificiellement un monde plus beau, par des adjectifs qui ne spiritualisaient qu'illusoirement les choses. Je me souviens par exemple qu'il parlait de la clarté éblouissante des rochers en plein soleil, et je me disais que cette féerie de style se superposait arbitrairement à la perception sensible. Je songeais à Lord Dunsany, qui créait aussi des mondes féeriques par des descriptions luxuriantes, mais qui y plaçait réellement des elfes, des êtres magiques.

Cependant Mistral plaçait pareillement des fées dans le paysage provençal, et cela me suggéra que les Irlandais comme Dunsany n'étaient pas les seuls à pouvoir entrer dans l'autre monde, que des Français pouvaient le faire, que des Provençaux avaient des portes d'accès. Je voulus reprendre Giono.

Globalement, j'ai toujours la même idée, puisqu'il prend soin de rester de ce côté des choses, au sein de son récit. Mais il l'a tiré le plus possible vers le merveilleux, et il faut avouer que le charme agit. Angélo, l'adepte de la liberté, l'idéaliste romantique piémontais, est un être presque céleste, angélique: il est innocent dans ses pensées, pur, et il ne tombe pas malade, au sein de l'épidémie de choléra qu'il traverse; or, il est suggéré Hussard1erRH.jpgque c'est parce qu'il est sans défauts.

S'il ne vient pas d'un pays situé aux franges de la matière, il vient quand même d'Italie, et ses pouvoirs sont réels, puisqu'il guérit miraculeusement une femme qui du coup tombe amoureuse de lui, mais pour laquelle il n'a que des pensées chastes. C'est son grand exploit, par lequel se termine le livre.

Le fond en est peut-être invraisemblable, ou méritait une explication spirituelle: Angélo incarnait-il un ange? Mais la féerie reste présente.

Dans certains passages, Giono anime assez la nature pour qu'elle soit habitée par des âmes, si nulle hiérarchie morale ne semble l'imprégner: Le jour avait été si beau que le soir tombait avec une lenteur infinie. Les reflets de la lumière vermeille, couchés dans les herbes rudes du plateau ne se levaient qu'à regret, mettaient longtemps à disparaître. On les voyait préparer lentement le bond ralenti qui devait les emporter dans le ciel. Ils s'étiraient jusqu'à ressembler à ces cheveux blonds que certaines araignées déposent dans le vent et, avant de disparaître, s'enroulaient une dernière fois aux branches nues des arbres d'où, fil à fil, des ombres encore ardentes les arrachaient avec précaution. L'ouest soupirait de regret.

On perçoit, par ces personnifications, les êtres élémentaires. La lumière du soleil couchant en devient palpable, solide comme du rubis. La précaution des ombres peut-être est de trop, et ressortit au sentimentalisme: est-ce qu'il n'y a pas des guerres, entre l'ombre et la lumière, lorsque vient le soir? La féerie n'est pas un simple idéalisme, elle peut être cruelle. Elle n'embellit pas tant le réel qu'elle ne l'approfondit. C'est ce qui en général n'est pas compris. La rhétorique classique ne l'a jamais saisi. Et Jean Giono, peut-être, lui restait liée. Mais il fut un bon écrivain.

10:18 Publié dans Littérature, Littérature & folklore, Poésie, Région | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

07/02/2016

André Pieyre de Mandiargues et le fantastique

41ab+ISQO3L._SY291_BO1,204,203,200_QL40_.jpgJ'ai lu récemment un recueil de contes fantastiques d'André Pieyre de Mandiargues (1909-1991), Soleil des loups. Pieyre de Mandiargues a fréquenté les Surréalistes et a été placé dans leurs anthologies, et cela se voit. Car il crée un fantastique qui en aucun cas n'entend devoir à la tradition, et qui s'efforce d'arracher ses images au subconscient, de peindre des êtres étranges non directement inspirés par le merveilleux médiéval ou antique. Des rapports sont ou peuvent être établis, mais l'auteur aspire à forger un monde nouveau.

C'est frappant: car il s'agit bien d'êtres magiques, que l'auteur donne à voir. Il n'y a pas de rationalisation ou d'explication, ni d'atténuation: en rien ils ne sont, par exemple, invisibles, ou même évanescents. Les visions sont étonnamment concrètes, précises. En même temps, elles sont colorées et étranges, réellement fantastiques. Les entités qu'il peint sont douées d'une vie propre.

Cela ne forme pas pour autant une mythologie, car le rapport avec la vie morale ou la vie de l'univers n'est pas explicité. Pieyre de Mandiargues prend même soin de se distinguer des religions traditionnelles, par exemple avec cette étrange femme-oiseau rouge et or qui levant une aile montre l'avenir, l'abaissant et la relevant montre un autre aspect de l'avenir; et elle n'est pas, alors, dans un endroit typique, dans la campagne, ou une église, mais seulement au balcon d'un immeuble abandonné, dans une ville méridionale, peut-être au Mexique. C'est en cela qu'on a pu dire qu'il plaçait le fantastique dans le quotidien, peut-être; pour autant, il est bien là. Et Pieyre de Mandiargues dit que cette femme ailée n'a rien à voir avec un ange, voulant éviter, dit-il, le rapprochement avec l'esthétique de Saint-Sulpice. Car l'enjeu est esthétique. Mais moral aussi, car on ne sait pas pourquoi cette femme-oiseau annonce l'avenir.

Cela rappelle Nadja, de Breton, ou plutôt c'est tel que j'imaginais qu'était Nadja, avant d'être relativement déçu par le réalisme du livre, qui n'évoque que marginalement les visions étranges de la jeune fille. On observe un phénomène pour lui-même, débarrassé de son fond moral.

Dans une nouvelle des sortes de gnomes, d'ondines et d'hommes-poissons piègent un marin et lui font son procès dans une grotte bizarre, puis le condamnent à mort et le tuent, parce qu'il a lui-même odieusement mandiargues_andre_pieyre.jpgagi avec les animaux de la mer. Cela confine à la superstition, et n'est pas de très bon goût. Mais cela a de la force, de la suggestivité.

Il est difficile de trouver en français des contes où le fantastique soit aussi vivace, aussi coloré, imagé, aussi substantiel. Cela rappelle les Américains, par exemple un ami de Lovecraft que je lisais quand j'étais jeune, Frank Belknap Long. Cela ne rappelle pas Lovecraft lui-même, parce que celui-ci prolongeait ses visions fantastiques vers une mythologie, vers des entités cosmiques ayant une portée morale, tandis que Pieyre de Mandiargues affectionne surtout de peindre dans un riche vocabulaire des symboles étranges. Lovecraft donnait une explication: lui, non.

Jusqu'au bout, en ce sens, il était surréaliste. Il estimait, non sans raison, que tout rapport établi avec une logique quelconque rabaissait ses visions. Mais il faut avouer que cela leur évite de devenir des hallucinations.

10:20 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

24/01/2016

Catholicisme oriental (XV)

St-Francis-de-Sales.jpgFrançois de Sales affirmait que, par un cheveu, l'âme humaine était liée à la divinité, qu'elle l'était naturellement. Il refusait de la maintenir dans les limites de la pensée purement terrestre. Pourtant, il estimait que les deux pouvaient se relier, qu'on pouvait acquérir une forme de science spirituelle à partir de l'observation de la nature, notamment par le biais des comparaisons et similitudes, ce que l'on nommera plus tard le principe d'analogie. Il en a donné des exemples et le but de l'Académie florimontane, créée en 1607, était bien de concilier les sciences naturelles et la connaissance de Dieu.

Il avait à Annecy un ami, Pierre Baranzano (1590-1622), professeur de théologie, qui s'efforçait de trouver une cohérence entre Copernic et Galilée d'un côté, la Bible de l'autre. Hélas, ses idées furent désapprouvées par la hiérarchie ecclésiastique. L'Académie florimontane, elle-même, ne dura pas longtemps.

Mais la tentative devait en renaître en 1820 à travers l'Académie de Savoie, significativement parrainée par Joseph de Maistre qui, lui aussi, croyait possible de concilier la liberté individuelle avec l'infaillibilité du pape – qui, en tout cas, usait de sa propre liberté individuelle pour sonder l'inconnu et démontrer que la soumission au pape était nécessaire. Cela posait d'insolubles problèmes, et la tentative était incomplète. Le romantisme allemand fut plus cohérent avec lui-même; Goethe, Fichte, Schelling, F. Schlegel devaient tracer des pistes plus nettes.

Or, je pense que l'image de la liberté absolue que donne le Coran de Dieu, si elle s'allie intimement avec l'humanisme occidental, donne de l'individu l'image d'un être absolument libre, et accomplit le premier terme de la devise républicaine en France.

Dire que l'individu est libre mais quand même soumis aux lois physiques de l'univers parce qu'au fond on considère que Dieu l'est aussi, cela n'a pas de sens. Si les lois physiques sont divinisées, on ne peut plus dire que l'homme peut s'en affranchir.

C'est alors, peut-être, qu'on est tenté de créer la fiction d'un État libre parce que miraculeusement arraché aux lois terrestres par la force du nombre. On invente une loi naturelle spéciale pour l'État souverain, comme le fit plus ou moins Marx, puis on en fait une science, mais hélas, elle ne repose sur rien. La liberté n'est pas une loi de la matière, mais un principe de l'univers moral, un principe spirituel.

Concevoir, comme le fait l'Islam, un dieu qui énonce à volonté des lois physiques et même morales, qui n'est soumis à aucune disposition, même prise au préalable par lui-même, c'est être indirectement invité à regarder la pensée humaine de la même manière. De même qu'en pensant, Dieu crée le monde à volonté, de même l'homme crée à volonté des images du monde par sa pensée absolument libre.

Le développement, depuis l'époque romantique, de la littérature d'imagination, dans laquelle des mondes secondaires sont créés, est bien un effet de l'idée de Fichte selon laquelle le moi de l'homme est un reflet du moi de Dieu. La fiction n'a plus de limite, parce que l'homme est libre.

Certes, on attend toujours, en réalité, que les lois de ces mondes fictifs soient cohérentes entre elles: qu'elles se tiennent rationnellement entre elles, non par rapport aux lois physiques ou aux dogmes religieux, Tolkien_young2.jpgmais les unes par rapport aux autres. Tolkien par exemple se disait libre de créer des elfes se réincarnant, même si le dogme catholique en proscrivait l'idée, parce qu'il créait un monde qui lui était propre. Néanmoins, il ajoutait que nul théologien ni nul philosophe n'étaient en mesure de prouver que les vies successives étaient impossibles même dans le monde primaire, réel, ce qui montre qu'à ses yeux ses mondes inventés pouvaient être des reflets de vérités cachées, que ses pensées, en les créant, étaient bien des reflets fidèles des pensées de l'entité créatrice.

Il minimisait du reste le caractère fictif de son univers, en disant qu'il était censé prendre place dans le passé de la Terre réelle, et non sur une autre planète ou dans une autre dimension. Il réclamait essentiellement le droit de créer une mythologie. Et quel acte peut davantage consacrer la liberté suprême de l'individu que celui-ci? Que celui de créer une langue et un monde dont les limites ne sont pas celles de la matière? Que de forger une langue pour des immortels qui fréquentent les dieux, et d'instituer une réalité dans laquelle les mortels fréquentent ces immortels?

Or, il est indéniable, pour moi, que cela soit lié à la tradition allemande - et, par delà, orientale. Non que cela vienne directement des Orientaux, mais que cela vient de quelque chose d'oriental qui s'est harmonieusement fondu dans la tradition occidentale - notamment dans ce qui reste du Saint Empire romain germanique, intermédiaire, entre Orient et Occident. L'enjeu, pour moi, est donc de trouver ce point par lequel des traditions apparemment contraires peuvent s'articuler, et s'harmoniser.

10:01 Publié dans Education, France, Littérature, Philosophie, Spiritualités | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

14/01/2016

Ziggy Stardust

tumblr_n1u1brLndS1qlcugro1_1280.jpgDavid Bowie a fait intervenir la science-fiction dans ses chansons, notamment à l'époque où, impressionné par Stranger in a Strange Land, de Robert Heinlein, il a inventé une mythologie interstellaire et le personnage de Ziggy Stardust. Il présentait celui-ci comme envoyé par des êtres sublimes d'une autre planète pour lutter contre des monstres obscurs et changer la face du monde. Dans le roman de Heinlein, c'est un homme élevé par des Martiens qui arrive sur Terre; il est en communion avec les esprits des ancêtres des Martiens, qui sont vivants et conscients, quoique sans enveloppe corporelle. Il enseigne que la morale traditionnelle humaine est dénuée de sens, que chacun est Dieu, et que le plaisir sexuel notamment doit être partagé avec tous sans esprit de possession. Il est faux que la révolution sexuelle et le mouvement hippie aient été sans mythologie: chez Heinlein, les valeurs nouvelles sont bien inspirées par des esprits vivant dans les étoiles. Finalement, l'homme de Mars est martyrisé par les sectateurs des religions traditionnelles. Ziggy Stardust lui aussi meurt, impropre à la vie terrestre.

David Bowie se lassait vite des formes fictives qu'il affectionnait, mais il est resté assez fidèle à la science-fiction. On se souvient qu'un rôle proche de celui du roman de Heinlein lui fut donné dans un film étrange, The Man Who Fell to Earth (1976). Je l'ai vu mais il ne m'a pas laissé de souvenir précis, sinon que, comme souvent dans les films de cette époque, il y avait un fantastique bizarre et FTO-cover-small.jpgdu sexe, comme si les deux étaient mêlés, comme si le fantastique réalisait les fantasmes.

J'ai commencé à écouter David Bowie vers l'âge de douze ans, alors qu'il venait de sortir son album Scary Monsters (1980) et que, l'ayant chez moi, je l'écoutais en boucle en lisant le cycle épique de Philip José Farmer sur Opar: il y était raconté l'histoire grandiose d'une cité perdue d'Afrique, colonie de l'Atlantide inventée par Edgar Rice Burroughs et brièvement évoquée dans son cycle de Tarzan. Je trouvais que la musique correspondait merveilleusement bien à ce roman, parce qu'elle contenait une forme d'étrangeté qui avait trouvé, par une forme pleine, entière, massive, un vêtement idoine. Je pense encore que cet album est le meilleur de David Bowie; il est dynamique, cohérent, unitaire, et en même temps le sentiment de l'ailleurs y demeure. Notre chanteur savait donner ce sentiment, sous la forme d'une nostalgie, peut-être assez anglaise, pour un monde existant mais inaccessible, et d'une rage de ne pouvoir l'imposer à la Terre - un sentiment d'injustice, de colère. Les albums antérieurs avaient de l'énergie, mais ils mêlaient des chansons aux styles très différents, et, surtout, des chansons fascinantes à d'autres ennuyeuses.

Il en avait, du reste, dans The Man Who Sold the World (1970), écrit une sur les surhommes qui étaient censés vivre dans les temps anciens, et qu'évoquait justement Philip José Farmer dans ses livres. C'est celle qui se nommait The Supermen et avait ces vers rappelant Robert E. Howard et Clark Ashton Smith, autres auteurs que je lisais alors abondamment:
When all the world was very young
And mountain magic heavy hung
The supermen would walk in file
Guardians of a loveless isle
And gloomy browed with superfear their tragic endless lives
Clark Ashton Smith en particulier a composé un magnifique poème sur les surhommes de Mû ou d'Atlantis, puissants mais orgueilleux, s'adonnant à des rites abominables. (Plus tard, j'ai découvert que Lamartine, dans La Chute d'un ange, avait évoqué des êtres proches.) Cette mythologie était assez répandue, peut-être par l'entremise de H. P. Blavatsky, et je l'aimais.

Heathen.jpgMais, après Scary Monsters, ses albums ont cessé de porter en eux cette étrangeté des débuts, et Let's Dance (1983) en a marqué le deuil; que cela ait été son plus grand succès montre assez que le public, s'il est attiré d'instinct par le mystère, n'adhère à ceux qui le portent que lorsqu'ils l'ont délaissé, lorsqu'ils s'en sont édulcorés.

Puis, un jour, j'ai vu la pochette de son nouveau disque, Heathen (2002), et une impression d'énigme fantastique y était empreinte. On le voyait avec les yeux blancs - non pas seulement païen, mais aussi prophète d'une force lumineuse et spectrale. Et j'ai recommencé à m'intéresser à l'artiste. Lui-même était conscient d'avoir retrouvé un fil. Les chansons de l'album étaient souvent poignantes, comme saisissant un flux profond.

Finalement, il se pose en étoile noire, comme un être d'un autre monde, mais bizarre, ambigu; comme dans le surréalisme, l'au-delà ne touche que s'il est inattendu, inquiétant. C'était un bon chanteur.

07:47 Publié dans Cinéma, Culture, Littérature, Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

08/01/2016

République et langues orientales (XI)

Allégorie_du_Second_Empire.JPGJ'ai dit, la dernière fois, que l'utilisation de la raison ne consistait pas en l'instauration d'une sorte de religion rationaliste, mais, au contraire, en la création d'une forme de sagesse dans laquelle on prend conscience que les théologies anciennes font partie de l'homme pris globalement, et sont à respecter voire aimer comme telles. La raison étant universelle, elle ne peut pas rejeter ce qui apparaît localement, mais l'embrasse aussi. Qu'elle conteste l'universalité de ce qui n'est que local est normal; mais elle doit alors se souvenir que le rationalisme lui-même n'est que local. La raison ne fait pas pour la raison l'objet d'un culte: elle se sent égale à elle. Et pour cause!

Et si on voit les choses de façon rationnelle, conformément au droit, on peut s'étonner déjà d'une chose, c'est que, dans les collèges et lycées de France, on n'enseigne pas l'arabe comme seconde ou troisième langue. Car selon la logique démocratique, il ne s'agit que de savoir s'il existe un public, suffisamment d'élèves pour créer des postes.

Le problème n'est pas l'Europe, car on enseigne le chinois. Le problème n'est pas les langues économiquement utiles, car l'anglais suffit à l'économie, en général. Pour les secondes et troisièmes langues, on a du champ libre: il s'agit de s'ouvrir à d'autres cultures.

Veut-on dire que les élèves doivent s'ouvrir à d'autres cultures que la leur et que seuls les fils d'immigrés choisiraient l'arabe comme seconde langue? Mais d'abord rien ne le prouve, ensuite la République ne fait pas de différence entre ses citoyens selon les origines, et puis qui ignore que l'italien et l'espagnol ont souvent été pris au collège comme seconde langue par des élèves d'origine italienne ou espagnole - souvent ensuite devenus professeurs de ces langues?

Du reste, il y a peu de rapport entre l'arabe classique et la culture des familles immigrées, qui ne parlent généralement qu'un dialecte, et connaissent surtout le folklore de leur région d'origine. Apprendre la langue arabe écrite peut justement faire accéder ce folklore local à une pensée plus claire: à la raison.

On a pu dire, également, que l'arabe était une langue essentiellement religieuse. Mais le latin est aussi dans ce cas; même dans sa version classique, il n'a été transmis que par les moines chrétiens.

Or, justement, dans la tradition arabe, beaucoup de choses demeurent qui ne sont pas réellement liées à l'Islam. Certes, contrairement à ce qu'il en est pour le latin, dont les textes antérieurs à la conversion au christianisme sont nombreux, rien ne subsiste de ce qui a précédé le Coran; mais il n'est pas difficile de voir que beaucoup de choses ont persisté de ce passé lointain même dans des œuvres postérieures. J'ai évoqué le Roman d'Antar, révélé par Lamartine. Certes, il s'agit d'une épopée contre les chrétiens, en partie; mais pas différente de la Chanson de Roland, qu'on étudie au collège, et dont on montre généralement que la religion y est intégrée au sentiment national. Antar est avant tout un héros arabe défendant son peuple contre les Francs; on peut le considérer de façon laïque.

Et puis tout le monde connaît les Mille et une Nuits, qui ne sont pas forcément liées à l'Islam, qui sont souvent liées à la simple tradition arabe séculaire. La philosophie des Lumières, en France, s'en est souvent inspirée, car on y trouve une sagesse qui doit beaucoup à l'Orient antique – grec ou perse.

Le Roman d'Antar est peut-être plus intéressant en France, puisqu'il est maghrébin. Mais s'il s'agit d'une averroes-4-sized.jpglangue, on peut en tout cas se passer de textes directement religieux.

Averroès était lié aux philosophes antiques, aussi.

Et puis je suis persuadé qu'il existe une littérature arabe moderne et profane. Lorsqu'on apprend l'allemand, on n'étudie pas la Bible de Luther, pourtant fondatrice pour l'allemand moderne!

Je crois qu'une telle disposition permettrait à beaucoup de sentir leur culture familiale mieux acceptée par la République, et en même temps de trouver l'occasion d'approfondir cette culture familiale vers ce qu'on appelle l'universel – l'endroit où toutes les cultures convergent (et non pas, bien sûr, où la culture française occupe tout l'espace, comme beaucoup se l'imaginent). Cela permettrait également aux Français dans leur ensemble de s'initier à une culture intéressante, qui a sa valeur et ouvre l'esprit, et permet, encore, de saisir l'universel qui traverse toutes les cultures – et qu'aucune ne représente jamais à elle seule.

Je connais moins bien la tradition turque; mais le même raisonnement peut être fait, je pense. Les écrivains turcs modernes et profanes sont d'ailleurs assez connus.

31/12/2015

République et cultures exotiques (IX)

ob_5885dc_buck-rogers-1979-boris-vallejo.jpgL'avant-dernière fois, j'ai évoqué la science-fiction comme ayant été en quelque sorte un point de passage entre les cultures régionales et la culture bourgeoise, parce qu'elle liait le folklore traditionnel, les figures du merveilleux des campagnes, à la vie moderne, inspirée par le rationalisme scientifique. Et, de fait, ce genre a essayé et essaie continuellement de relier ces figures fabuleuses de la tradition aux conjectures de la science moderne. Elle le fait plus ou moins consciemment, s'imaginant souvent être dans la lignée du scientisme classique; mais qu'elle invoque l'imagination montre qu'elle doit beaucoup au merveilleux traditionnel, auquel elle a pris un goût instinctif. Chez les savants distingués, cela n'existe pas forcément. Dans la tradition académique, une certaine haine de l'imagination fabuleuse, même, existe, qui lui a fait aussi rejeter la science-fiction. Celle-ci a une origine populaire et sa naissance se confond avec le moment où l'instruction rationaliste occidentale a été imposée aux paysans, voire au moment où ceux-ci ont dû recevoir une formation technique pour travailler avec les machines.

On me dira que dans l'époque actuelle, la France se désindustrialise. Mais la technologie envahit de plus en plus les vies. Et la science-fiction s'est adaptée: elle a souvent, dans ses thèmes, abandonné les grosses machines pour se consacrer au progrès des télécommunications, et placer par exemple des consciences dans des réseaux informatiques, ou créer des mondes parallèles virtuels, suscités par les machines agissant sur le cerveau.

Les traditions islamiques ont un problème particulier en Occident, parce qu'elles lui apparaissent, extérieurement, comme très étrangères. Non seulement Voltaire et le rationalisme philosophique les rejetaient pour des raisons de principe, mais le christianisme médiéval faisait la même chose - sous-tendu, peut-être, par une forme de nationalisme postromain davantage à la source des justifications théoriques AVT_Petrarque_6009.jpegqu'on imagine. J'ai lu un jour un traité de Pétrarque qui se plaignait de l'invasion musulmane non pas tant au titre du christianisme, quoi qu'il en dît, qu'à celui de la patrie latine - l'Empire romain, duquel, en tant qu'Italien, il se sentait encore tributaire. L'humanisme, se réclamant des Grecs et des Romains, rejetait les Goths, les Turcs et les Arabes, parce qu'ils avaient remplacé les Grecs et les Romains dans le règne du monde.

Chateaubriand, encore, défendait la Grèce moderne contre les Turcs au nom de l'humanisme classique. Le rationalisme apparaissait comme grec et romain, et le christianisme apparaissait comme étant la voie par laquelle les Grecs et les Romains avaient diffusé le rationalisme. Et il faudra attendre le Romantisme et Lamartine pour que les oppositions entre les chrétiens et les musulmans soient relativisées, non pas dans un esprit de rejet global, mais dans un esprit d'intérêt mutuel.

Les amis savoyards du poète du Lac, proches de Joseph de Maistre, lui reprochaient amèrement d'avoir, dans son Voyage en Orient, dit que les peuples adoraient, sous des noms divers - Dieu ou Allah -, le même Être suprême. Cela leur paraissait voltairien, mais Lamartine le disait sans esprit d'anathème, mais dans un même élan d'universalisme mystique. Et curieusement, Joseph de Maistre même en avait donné l'idée, en posant l'Islam comme issu du christianisme - comme étant une variante de l'arianisme, une hérésie chrétienne.

shadda-antar.jpgVictor Hugo reprendra les idées de Voltaire hostiles au dogmatisme religieux, mais, dans La Légende des siècles, il composera des poèmes inspirés par la tradition arabe et musulmane, afin de se situer, lui aussi, dans un esprit d'universalisme mythologique. Lamartine, je l'ai dit, avait publié des passages larges du Roman d'Antar, rédigé dans le Maghreb médiéval et glorifiant le combat contre les croisés: la poésie en était belle, et il voulait démontrer l'universalité de la poésie par delà les oppositions politiques ou religieuses.

Ce Romantisme fondé sur un universalisme spiritualiste peut être un premier jalon de réflexion, mais il faudra y revenir.

10:43 Publié dans Education, France, Littérature, Poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

28/12/2015

Banlieue et cultures familiales (VIII)

Marie-Louise-Jay-.jpgLorsqu'on évoque la banlieue sous l'angle culturel, on aime bien, notamment à Paris, créer des oppositions saisissantes entre la tradition républicaine et les traditions familiales d'origine étrangère. C'est peut-être lié à l'art de la dissertation et à la volonté d'éveiller le sentiment par des polarisations extrêmes, de convaincre en plaçant plus ou moins l'opposant dans le mal, pour mieux apparaître comme étant le bien, soi-même. François de Sales méprisait cette rhétorique, et s'en est voulu de l'avoir pratiquée contre les calvinistes dans sa jeunesse. Il disait qu'il fallait parler avec chaleur et enthousiasme de ce en quoi on croyait, que cela suffisait bien, et que cela seul surtout pouvait avoir de bons effets. Or je connais François de Sales parce qu'il était dans la bibliothèque de la famille, rassemblée par mon grand-père, issu de Savoyards installés dans la banlieue parisienne pour travailler à la Samaritaine avec leur cousine Marie-Louise Jaÿ, venue à Paris à quinze ans plusieurs années avant le rattachement de la Savoie à la France: elle n'était qu'une immigrée et sa culture était étrangère.

J'ai voulu prendre la chose sous un autre angle que celui de l'opposition entre la culture parisienne et la culture d'origine étrangère présente dans les banlieues; j'ai voulu ôter à celles-ci l'idée du vide culturel qu'on leur impose comme si elles n'étaient qu'un marchepied vers la vraie culture, celle de la ville.

Louis-Ferdinand Céline, qui vivait à Meudon, devait bien aimer se plaindre, pour proclamer que la banlieue n'était que le paillasson de la ville. J'ai une autre vision; j'en ai parlé: pour moi la banlieue a vu naître la science-fiction. Et si celle-ci est particulièrement vivante en Amérique du nord, c'est parce que les villes y sont modernes et géométriques, comme le sont nos banlieues en Europe, et qu'elles apparaissent fréquemment comme d'immenses banlieues sans centre véritable.

Je me souviens d'un récit à mes yeux fondateur, celui de Blaise Cendrars dans Bourlinguer, lorsqu'il rend visite à Gustave Le Rouge, le bel auteur du Docteur Cornélius et de Prisonnier de la planète Mars. C'est en banlieue, et Le Rouge vit dans un pavillon. Les fondateurs et animateurs de Métal Hurlant étaient également issus de la 626813138.pngbanlieue, et la révolution artistique qu'ils proposaient renvoyait à l'esprit de la banlieue placé au cœur de Paris. Gérard Klein était aussi de la banlieue proche de Paris, et il partait à l'assaut de la littérature bourgeoise sans toutefois se sentir d'une autre communauté que la bourgeoisie parisienne. La différence était surtout de classe. Il faut admettre que les oppositions nouvelles doublent la différence de classe d'une différence culturelle plus profonde. En tout cas, les écrivains de science-fiction ont trouvé à s'exprimer dans Paris. Ils ont pu s'y installer, y publier. Sans être jamais placés au même rang que la littérature bourgeoise, ils ont obtenu une reconnaissance. La culture des banlieues actuelles a peut-être plus de mal à pénétrer la cité.

On me dira que le Romantisme avait préparé la science-fiction, comme il avait préparé une meilleure reconnaissance des traditions provinciales, ou régionales. Lamartine chantait Frédéric Mistral, et inventait des machines à voler dans sa Chute d'un ange. Certes. Mais il révélait aussi à l'Europe le Roman d'Antar, épopée du Maghreb fondée sur un héros de la lutte contre les croisés chrétiens: de larges extraits se trouvent dans son Voyage en Orient. Hugo, tout en rejetant le dogmatisme religieux, mettait en vers des traditions islamiques. Le problème, peut-être, est aussi que la bourgeoisie pouvait comprendre la science-fiction, puisque Paris même se transformait sous la pression de la révolution industrielle, mais qu'elle ne pouvait pas comprendre les cultures régionales ou étrangères. Comme je l'ai dit, François de Sales ne s'y est pas imposé, et Frédéric Mistral, après quelques feux issus de Lamartine, a été oublié. En tout cas il n'a pas de place particulière dans l'université française, ou les programmes d'enseignement nationaux.

Je continuerai cette réflexion une autre fois.

10:10 Publié dans Education, France, Littérature, Monde, Savoie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

17/12/2015

777 Aphorismes ésotériques

777 aphorismes 1 001.jpgUn livre que j'avais fait paraître confidentiellement et sous pseudonyme en 2004 vient d'être réédité, après une refonte et une révision serrées et complètes, sous le titre modifié de 777 Aphorismes ésotériques. La couverture même a été légèrement changée et améliorée.

J'en suis assez content, car cette fois je pense que c'est un bon livre. La précédente édition était épuisée, et ne s'était pas mal vendue: le titre et la couverture intriguaient. Mais le texte manquait de maturité et n'avait pas été soumis à un examen critique suffisant. Cette fois, il a été relu par une dame qui non seulement connaît bien la langue, mais de surcroît n'est pas du tout sur la même ligne philosophique que moi. Je le voulais, pour me rendre compte de la réception des pensées exprimées. Je n'ai évidemment pas suivi toutes les opinions émises, puisqu'on me reprochait de parler de Dieu comme d'une personne, par exemple; mais les remarques de style m'ont été précieuses et m'ont permis de prendre conscience de quelques défauts.
L'image de couverture est de moi, et est de nature symbolique et mythologique. Il fut un temps où je peignais et où j'hésitais entre la littérature et la peinture. J'ai fait un triste choix pour la littérature diront certains. En tout cas la peinture peut s'en satisfaire diront d'autres. Mais cette fresque a frappé, en général, et n'a pas déplu, sauf à ceux qui la trouvaient trop sombre.

Ceux qui ont lu les deux versions ont avoué avoir été surpris de trouver celle-ci tout à fait bonne.

Le quatrième de couverture dit: 777 textes courts, parfois moins d'une ligne, pour appréhender ironiquement le monde moderne, ou pour se détacher des apparences et pénétrer le monde du mythe.

Il est un moment où entre le fantasme Aphorismes 2 001.jpgcollectif qui se veut réalité et l'imagination individuelle qui se veut surréalité, la frontière s'abolit. Poétiquement, la seule question qui reste est celle de la richesse du coloris.

Il indique ce que j'ai voulu faire, un mélange de Voltaire et d'André Breton, mais peut-être avec plus de franche entrée dans le sacré que chez le second: quelque chose se lie aussi à Joseph de Maistre. J'évoque le merveilleux moderne, la science-fiction, ou les mythologies antiques - et même Captain Savoy est présent!

On peut acheter ce livre en ligne, et, cela soit dit en toute modestie, cela peut faire un excellent cadeau de Noël, notamment parce que formellement, extérieurement, il est très joli. Mon ami Stéphane Littoz-Baritel a travaillé sur une image de ma fresque pour en accroître les contrastes et mieux mettre en relation ce qui pouvait l'être: il en a somme toute amélioré la composition. Car je l'ai peinte vers l'âge de vingt ans, et je n'avais pas toujours les idées claires, je manquais de recul. Je me jetais dans les formes prises une à une, les formes qui m'apparaissaient et intérieurement m'ébranlaient. Le livre en garde quelque chose mais c'est justement la composition que durant tout ce temps j'ai essayé d'améliorer.

Et puis la couverture est lisse et brillante, elle est souple et délicate au toucher, c'est idéal.

Rémi Mogenet
777 aphorismes ésotériques
Le Tour
12 €

08:36 Publié dans Commerce, Littérature, Poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

06/11/2015

Jacques Peletier du Mans sur l'Almanach de Savoie

Almanach 2016 001.jpgL'Almanach des Pays de Savoie 2016 des éditions Arthéma est paru et j'ai l'honneur d'y avoir deux articles, un sur Jacques Peletier, poète français de La Pléiade, au seizième siècle, qui a écrit un poème sur la Savoie, et un autre sur Auguste de Juge, un poète savoisien du dix-neuvième siècle, charmant et élégant. Le premier révèle qu'on faisait en réalité couramment, à son époque, l'ascension des montagnes aisément accessibles, et que lui a fait celle du Môle, au-dessus de Bonneville. Comme on en fait toujours des tonnes sur l'histoire de l'alpinisme qui aurait commencé avant-hier, les vers où il en parle m'ont amusé. Le Môle notamment a été plus tard gravi par Horace-Bénédict de Saussure qui en parle comme s'il accomplissait un exploit, ou comme s'il inaugurait une ère nouvelle. Comme il n'arrivait pas à atteindre le sommet, il pensait la montagne plus ou moins enchantée. Il y avait le petit et le grand Môle et cela créait de la confusion.

D'autres écrivains ont placé des articles dans ce numéro. J'ai été intéressé en particulier par les textes de Joseph Ticon, président de l'Académie chablaisienne, car il a évoqué l'écrivain savoisien du dix-neuvième siècle Antony Dessaix, qui était sympathique et chatoyant mais se faisait mal voir parce qu'il avait la langue trop pendue et aimait la satire. Il a aussi évoqué Voltaire, qui a parlé d'une grotte aux fées du Chablais sans l'avoir visitée mais en ayant beaucoup fantasmé dessus.

On trouve d'autres articles passionnants, et je vous invite à vous procurer ce magazine, disponible dans les bureaux de presse de Savoie et Haute-Savoie.

Le Lac de Lamartine y est présenté avantageusement comme l'acte de fondation du romantisme, qui existait néanmoins depuis vingt ans en Allemagne, et cette erreur touche la fibre patriotique, elle flatte le chauvinisme, c'est toujours agréable.

07:28 Publié dans Culture, Littérature, Savoie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

29/10/2015

Le masque du super-héros

hommes-panthères_0.pngOn aurait tort de croire que le masque du super-héros n'a qu'une valeur fonctionnelle, destinée à cacher l'identité secrète. Les gendarmes d'élite aussi se dissimulent le visage, et pareillement les indépendantistes armés. Mais le super-héros a une essence spirituelle qui lui est propre. Et pour saisir sa nature et celle de son masque, il faut scruter les cultures où l'utilitaire se mêle encore intimement au spirituel.

Pensons au Cameroun traditionnel et à sa tradition des hommes-léopards. Cette confrérie est constituée de guerriers d'élite servant de garde rapprochée au sultan des Bamoun. Celui-ci en est officiellement le grand-maître. Mais il a le visage découvert: à lui, cela est permis. Il faut dire que malgré son aura spirituelle, il conserve un rôle d'abord politique.

Les hommes-léopards, de leur côté, forment une société secrète, et le masque qu'ils portent dissimule bien leur identité, mais on se doute que sa forme n'est pas choisie au hasard: il s'agit de s'approprier la force du léopard, au cours d'une initiation où par le masque même on se met en relation avec l'esprit de l'animal. C'est à dire non la conscience d'un léopard en particulier, mais l'esprit de toute l'espèce.

Par la suite on peut être confondu avec un léopard, car la vision spirituelle peut s'imposer à la vision matérielle. La matière n'est pas, dans cette perspective, perçue comme ayant des propriétés constantes, ou comme soumise à la loi de conservation dont parlent les savants: simple voile, simple illusion, elle s'efface constamment devant l'esprit.

À Dieu ne plaise qu'on prétende conformer cette conception avec la loi de conservation de la matière et de l'énergie en inventant que si la matière est dissoute c'est parce qu'elle s'est réduite à de l'énergie phénoménale, à des particules invisibles à l'œil nu: non. La matière ne s'est pas tant dissoute que transformée, et l'énergie est, ici, purement spirituelle.

On sait que les masques des cérémonies africaines et autres sont destinés à s'accaparer la force des esprits que ces masques représentent. Il est pour moi inutile de me référer une fois nouvelle aux cérémonies amérindiennes qui faisaient porter des masques de démons ou d'animaux aux rois et prêtres présidant aux sacrifices, bien que je reste convaincu qu'elles aient influencé les auteurs de comics. Car je crois certain que le plus grand d'entre eux, Jack Kirby, s'est directement inspiré de la splash-blackpanther1-8.jpgtradition des hommes-léopards en créant le super-héros Black Panther, qui, dans l'ordre humain, est un roi de tribu africaine, et, dans l'ordre héroïque, porte un costume symbolisant et représentant une panthère noire. Il en a toute la force.

La cause n'en est pas, comme souvent, la technologie, mais des rituels et des herbes émanés d'une tradition mystérieuse, conformément à l'occultisme africain. Sans doute, le roi T'Challa dispose de machines  futuristes; mais il les a achetées aux Occidentaux, quand elles s'avéraient utiles à son peuple. Son pouvoir, il ne le tient que d'une technique spirituelle, des forces cachées de la nature.

On pourra me dire: mais à l'origine, le masque du super-héros était un simple loup. Oui: un loup. Le masque, même réduit à sa plus simple expression, se référait à l'esprit du loup. Il faisait de celui qui le portait potentiellement un loup-garou, un homme ayant acquis la force occulte d'un loup. Il n'en a jamais été autrement, depuis l'aube de l'époque romantique et du thème du héros justicier qui en secret combattait les forces despotiques instituées. Certes, que le loup ait été vu souvent comme démoniaque manifeste que le super-héros a un lien avec le paganisme. Il s'oppose au rationalisme chrétien. Pas nécessairement au Christ en tant que dieu de toute justice au-delà des institutions, naturellement. C'est en cela qu'il est romantique: il incarne la liberté, l'égalité, la fraternité, par delà le pouvoir en place.

Le costume du super-héros est totémique et symbolique, et concentre sur lui les forces spirituelles divines que la providence a voulu par lui placer sur terre. De là sa beauté, ou la nécessité qu'il soit beau. Jack Kirby l'a perçu pleinement le premier, et c'est en cela qu'il fut une figure majeure.

Si l'identité du super-héros est cachée, ce n'est, au fond, pas tant par nécessité pratique que parce qu'elle s'efface derrière un esprit céleste, un dieu, qui, de fait, la cache.

10:35 Publié dans Littérature, Philosophie, Spiritualités, Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

11/10/2015

Les lampes cosmiques de Cyrano

Savinien_de_Cyrano_de_Bergerac.JPGDans Les États et empires de la Lune, Cyrano de Bergerac (1619-1655) a mêlé la satire à des images mythologiques d'une vivacité et d'une beauté rarement vues dans la littérature française. Je voudrais en donner aujourd'hui un exemple.

Le texte fait parler le démon de Socrate: être spirituel originaire du Soleil et qui vit sur la Lune après avoir été banni de la Terre. Cyrano s'inspire de la tradition issue d'Apulée, qui avait fait une dissertation sur les démons et avait cité celui de Socrate comme un des plus nobles et des plus connus. Les démons, dans l'ancienne Grèce, étaient des êtres intermédiaires des dieux et des hommes; en latin, on disait génies.

Le fameux inspirateur de Socrate évoque des sortes de lampes qui étonnent Cyrano: Ces flambeaux incombustibles, dit-il, nous serviront mieux que vos pelotons de vers [les habitants de la Lune ordinaires s’éclairent grâce à des vers luisants dont l’éclat se perd assez rapidement]. Ce sont des rayons de Soleil que j’ai purgés de leur chaleur, autrement les qualités corrosives de son feu auraient blessé votre vue en l’éblouissant, j’en ai fixé la lumière, et l’ai renfermée dedans ces boules transparentes que je tiens. Cela ne doit pas vous fournir un grand sujet d’admiration, car il ne m’est non plus difficile à moi qui suis né dans le Soleil de condenser des rayons qui sont la poussière de ce monde-là qu’à vous d’amasser de la poussière ou des atomes qui sont la terre pulvérisée de celui-ci.

N'est-ce pas magnifique? Cela ressemble indéniablement à ces gemmes rayonnantes qu'on trouve chez J.R.R. Tolkien, les Silmarils ou l'Arkenstone, et qui ont capté la clarté des astres. Des êtres surnaturels, feanor_with_silmaril_by_steamey-d5ohmzy.jpgmagiques, dont la nature est supérieure à celle des hommes, les ont créées.

Chez Tolkien, certes, les Elfes sont nés de la Terre - mais à une époque où celle-ci était jointe à la terre des dieux, des esprits immortels qui peuvent prendre l'apparence qu'ils veulent, et régentent le monde. À cette époque, même, ni la Lune ni le Soleil n'existaient, et les Silmarils ont pris leur éclat d'arbres enchantés du royaume des dieux; or, c'est d'une fleur et d'un fruit de ces arbres que plus tard furent créés la Lune et le Soleil. Mieux encore, l'une de ces pierres enchantées est devenue l'étoile de Vénus.

Naturellement, un écart considérable existe entre Savinien de Cyrano de Bergerac et Tolkien: le second a assez peu cherché à concilier sa mythologie avec les données de la science, tandis que le premier était disciple de Descartes, et plaçait ses imaginations dans l'astronomie de son temps - comme plus tard le fera Lovecraft, et plus généralement la science-fiction. Tolkien a élaboré son univers à partir des mythologies anciennes, créant un langage propre pour échapper à la censure rationaliste. En ce sens, il entretenait un lien avec Ramuz, qui cherchait à créer des mythes à l'intérieur de l'âme paysanne et usait à cette fin d'un langage spécifique.

Néanmoins, pour le contenu, Tolkien et Cyrano ont des liens évidents, à mes yeux. Consciemment ou non, le premier a créé des Elfes qui rappellent les Démons des anciens - même s'ils sont sans doute plus terrestres, plus matériels. Dans les deux cas, ce peuple a instruit l'humanité, lui a transmis l'enseignement des êtres célestes, et s'est mêlé à elle. Or les légendes en parlent constamment: Joseph de Maistre le rappelait, et, comme je l'ai raconté dans mes Portes de la Savoie occulte, l'art du fromage a été enseigné aux hommes par les fées, dans les légendes savoisiennes; en Corse, la recette du brocciu l'a été par les Ogres.

Le démon de Socrate de Cyrano nous montrait-il les lampes du futur? L'auteur de science-fiction qui n'en est pas convaincu n'a pas les perspectives qu'il devrait avoir.

08:55 Publié dans Exploration spatiale, Littérature, Poésie | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

05/10/2015

Martinès de Pasqually, Joseph de Maistre, Frankenstein

Martinez_de_pasqualle.jpgMartinès de Pasqually (1727-1774) est le fondateur du courant illuministe martinésiste, animé par Louis-Claude de Saint-Martin (1743-1803) son disciple. Il est connu essentiellement par un Traité de la Réintégration qu'il aurait écrit en mauvais français vers 1770 et que Saint-Martin aurait corrigé pour que la langue en fût plus nette. Il commente l'Ancien Testament, de la Genèse à l'Exode, en entrant dans des détails inconnus permettant de saisir la portée morale et ésotérique des textes. Il est un des meilleurs textes français du genre.

On y trouve des passages qui peut-être sont à l'origine des idées les plus marquantes du romantisme. En particulier, la théorie, si on peut dire, du monstre de Frankenstein semble être exposée par les mots suivants, adressés à Israël par Moïse: pour procréer ta ressemblance corporelle, tu n'as pas d'autre recours à d'autres principes d'essences spiritueuses que ceux qui sont innés en toi; et si tu voulais, de ton chef, employer des principes opposés à ta substance d'action et d'opération spirituelle divine et temporelle, il n'en proviendrait pas de reproduction, ou, s'il en provenait une, elle resterait sans participation d'opération divine, elle serait mise au rang des brutes; elle y serait même regardée comme un être surnaturel, et elle y répugnerait à tous les habitants de la nature temporelle.

Un être créé par l'intelligence de l'homme, et sans que la divinité ou la nature assume sa création, serait un monstre qui épouvanterait le monde, et qui aurait l'âme d'une bête.

Cela renvoie aussi au Golem, et l'on pense que Pasqually connaissait l'ésotérisme juif; certains disent qu'il l'aurait connu à Alicante, dont il était originaire. Mais le roman de Meyrink date de 1915, et je ne RothwellMaryShelley.jpgcrois pas que Mary W. Shelley (1797-1851) ait connu la légende talmudique. En revanche, une copie du traité de Pasqually circulait à Genève à l'époque où elle y vivait avec son mari Percy et Lord Byron et où elle a eu l'idée de son roman.

Ce qui me paraît également remarquable, c'est que Joseph de Maistre a développé le même genre de concepts pour la Révolution: étant créée par l'intelligence de l'homme, elle est brutale et monstrueuse, artificielle et sans valeur propre; en effet, disait-il, l'homme par lui-même ne crée rien. Il ne peut créer qu'à travers la divinité, que si elle agit par lui. Donc, dans la mesure où la Révolution a une existence effective, elle émane de la Providence. Il disait cela pour expliquer qu'elle se fût imposée militairement. Et il pensait qu'elle venait non de l'intention consciente des révolutionnaires, qui n'était que pure fumée, mais de la volonté cachée de Dieu, qui attendait que l'humanité s'en régénère. En d'autres termes, les idées fallacieuses qui justifiaient la Révolution avaient été placées dans les esprits pour faire agir les hommes dans un sens qu'ils ne soupçonnaient pas. Le modèle en pouvait être les dieux antiques, qui, pour amener les hommes où ils voulaient, suscitaient en eux des passions. Ainsi de Nausicaa, à laquelle Pallas Athéna donne le désir de chercher un mari pour qu'elle trouve Ulysse et le ramène chez son père.

Or, Joseph de Maistre était lui-même grand lecteur de Saint-Martin, et l'un de ses disciples par l'intermédiaire de Jean-Baptiste Willermoz, avec lequel il correspondait et qu'il avait sans doute rencontré.

Le monstre de Frankenstein était donc habité par des puissances élémentaires sauvages et démoniaques, et il n'avait pas de moi supérieur: il n'était pas baptisé, n'avait pas de nom - n'avait rien reçu du Ciel. Or, Pasqually développe aussi l'idée du nom: chaque être doué de raison a un nom secret, et c'est par là que les puissances célestes agissent en lui et qu'il est possesseur d'une âme immortelle. Le problème du nom est bien présent aussi chez Mary Shelley.

07:50 Publié dans Littérature, Philosophie, Spiritualités | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook

25/09/2015

Tum Teav: drame khmer

tum_teav.jpgChaque époque a eu son drame amoureux légendaire: l'Antiquité avait Pyrame et Thisbé, le Moyen Âge Tristan et Iseut, les temps modernes Romeo et Juliette. Du moins en Occident. Au Cambodge, on raconte l'histoire de Tum et Teav.

Je l'ai lue en traduction anglaise, après l'avoir achetée à Kampot. Les Cambodgiens l'étudient au cours de leurs études secondaires. C'est leur grande œuvre classique.

Selon la tradition, elle vient de récitants: le Cambodge autrefois n'avait pas de littérature écrite stable; les moines écrivaient parfois ce qui était récité, mais leurs manuscrits se perdaient: ils n'étaient pas regardés comme devant être conservés. L'idée de graver des paroles dans le marbre et d'immortaliser les écrits vient essentiellement des anciens Romains. On effectue un sacrifice au Bouddha en consacrant des heures à faire des manuscrits, mais aussi en les brûlant, me disait mon oncle, qui a écrit un livre sur Kampot.

Le Cambodge est particulièrement dans la situation de n'avoir pas eu de littérature écrite clairement établie. Outre Tum Teav, les textes consacrés sont des adaptations locales de textes bouddhistes et hindouistes classiques, en particulier le Râmâyana. Mais cette histoire d'amour malheureux est originale et a pour cadre le Cambodge même: d'où son importance pour les Khmers.

Elle raconte qu'un jeune moine qui chantait dans les villages pour mieux vendre ses paniers est un jour tombé amoureux d'une jeune fille, qui l'aima aussi. Quittant son monastère malgré l'avis contraire du supérieur, il parvient à s'unir à elle.

Or, le Roi désire une nouvelle concubine: il fait envoyer ses agents, qui tombent sur Teav. Lorsque celle-ci parvient à la Cour, Tum est présent: il s'est fait engager comme poète officiel, et le Roi a une tumteav2.jpggrande affection pour lui. Habilement Tum révèle ce qu'il en est, et le Roi, un homme bon, le marie officiellement à Teav, acceptant de renoncer à elle.

Mais ce n'est pas du goût de la mère de la jeune fille, qui rêvait de lui faire épouser le fils du gouverneur de Tbaung Khnom; elle attire Teav en se prétendant malade et prépare les noces.

Tum l'apprend et en parle au Roi, qui, furieux, écrit une lettre indiquant sa volonté et la remet à Tum. Celui-ci se rend sur les lieux du mariage, mais, au lieu de remettre la lettre au gouverneur, il se rend auprès de Teav, qu'il accuse de l'avoir oublié. Comme il n'en est rien, ils s'embrassent et se caressent, et la mère de Teav les voit; elle les dénonce au gouverneur, qui fait battre à mort le jeune homme à l'arrière de son palais. Teav le voyant sans vie se suicide. Le Roi, apprenant ce qui s'est passé, exécute les coupables et leurs familles.

À l'époque du communisme, on prétendait, à Phnom Penh, que si Tum et Teav avaient vécu sous le gouvernement du Parti, ils auraient trouvé une structure sociale adaptée à leur amour. Cela rappelle la propagande qui dit que dans la République enfin le bonheur est possible, tandis qu'avant, non. Mais dans le poème, la nature même est mauvaise: le bonheur terrestre, impossible. Tum est puni parce qu'il n'a pas obéi au supérieur de son monastère; mais il n'aurait pas connu intimement Teav s'il avait obéi. L'amour rêvé dit des Gandharvas - se fondant sur la musique, la spontanéité, la poésie - est un leurre. Le Roi a beau le favoriser, la Terre n'en veut pas. Il ne manquait pourtant pas de puissance: le texte le dit. Mais le Bouddha en a davantage; et n'a-t-il pas renoncé, lui-même, à l'amour terrestre?

Une histoire tragique, qui à mesure qu'on approche de la fin saisit l'âme.

Elle ne contient pas de merveilleux à proprement parler, mais la nature est abondamment évoquée: le soleil qui se couche sur les rivières et les montagnes, les forêts et leurs arbres, les oiseaux, les singes, les buffles... Les fastes du Roi et du Gouverneur créent une forme de féerie terrestre, et les allusions à la religion locale donnent de la profondeur à l'ensemble. C'est un très beau texte, baigné de mélancolie, de nostalgie.

06:51 Publié dans Littérature, Thaïs & Khmers | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook

11/09/2015

Stephen R. Donaldson et le roman mainstream

1904144381_11f6af6706_z.jpgStephen Donaldson est mon auteur vivant préféré. Il est l'auteur de Thomas Covenant the Unbeliever (1977), un roman impressionnant dans lequel un lépreux affronte ses propres démons en entrant dans un monde où ses différentes tendances intimes sont matérialisées. Ce n'est d'ailleurs pas explicite: apparemment, il ne s'agit que d'une histoire de fantasy dans laquelle un homme est projeté dans un autre monde plein de choses merveilleuses, angéliques ou démoniaques, comme dans le Narnia de C.S. Lewis. Mais cherchant le lien entre cet univers mythologique et notre monde, j'ai demandé un jour à l'auteur, par une lettre, si son pays plein de géants et de monstres, d'immortels et de divinités, pouvait être considéré comme une mythologie de l'Amérique primitive. Mais il m'a dit que non: il s'agit plutôt d'un monde intérieur, allégorique.

Cependant, Donaldson croit à l'âme humaine, et aux forces qui l'habitent: il est spiritualiste. Son monde exige donc qu'on ait foi en lui, en ce qu'il manifeste. La vie morale pour lui n'est pas un leurre: elle est ce qui importe; elle est substantielle.

Mais il ne la cherche pas dans le monde extérieur, physique, comme le faisaient les romantiques, et il continue à distinguer les phénomènes extérieurs du monde intérieur; les deux ne se rencontrent pas. Il en allait ainsi dans l'allégorie médiévale; et il y en avait de belles. Le Roman de la rose, de Guillaume de Lorris et Jean de Meung, en est le plus digne exemple, au treizième siècle. Ou l'était, peut-être, jusqu'au roman de Donaldson.

Celui-ci m'a encore impressionné, plus tard, avec son recueil de nouvelles Reave the Just (1999). Car cette fois, pas de monde second: les figures mythologiques sont présentes dans l'univers des héros 51DHHHM36FL._SY344_BO1,204,203,200_.jpghumains. Elles peuvent matérialiser des tendances profondes de l'âme humaine – si profondes qu'elles se confondent avec les esprits, les anges. Le plus beau est que Donaldson a des conceptions morales élevées, non naïves, et que ses êtres spirituels sont d'abord là pour permettre aux hommes de se découvrir eux-mêmes, de s'accomplir, de trouver le fond de leur propre héroïsme, de leur liberté. Ils font peu de miracles: pour l'essentiel, ils se contentent de montrer la voie.

Mais ce qui a achevé de me rendre son admirateur est que dans une interview filmée il a déclaré que le roman mainstream, réaliste, était essentiellement nihiliste dans la lignée de Jean-Paul Sartre, et que le roman d'imagination ne pouvait pas l'être. Dans la science-fiction, ne donne-t-on pas un futur à l'être humain? Et dans la fantasy, les forces morales intimes sont des figures réelles, non des illusions.

Résister à l'impérialisme germanopratin, alors, c'est faire de la science-fiction ou de la fantasy. Par ces genres seuls peut-on donner une vision différente de l'être humain, qui le rétablisse dans toute sa dignité. Il a infiniment raison. L'imagination affranchit toujours l'humanité, et lui fait vaincre la fatalité des lois physiques. Lovecraft lui-même reconnaissait que son fantastique en entretenait l'idée.

Mais Donaldson est peut-être pour moi le plus grand écrivain que l'Amérique ait connu.

07:09 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

12/08/2015

Hypothèses cosmologiques et science-fiction

image010.jpgJ'ai suivi à l'université de Grenoble un cours de cosmologie générale donné par un sympathique membre de l'équipe qui a fait partir le satellite Planck pour mesurer les ondes par-delà l'atmosphère terrestre. Ce qui m'a frappé est que la découverte d'une température constante et globale dans l'univers - c'est à dire d'une activité ondulatoire -, non explicable par les phénomènes visibles, a donné lieu à une théorie qui maintenant passe volontiers pour une vérité démontrée: l'existence d'une matière et d'une énergie noires (ou sombres), dont il s'avère qu'elles sont plus importantes en réalité que la matière et l'énergie visibles. L'aimable professeur andalou que j'ai eu face à moi précisait pourtant qu'il était possible que cette matière et cette énergie noires n'existassent pas. Dans le public, on aime croire à des certitudes. Des indices de leur existence ont pu être indirectement établis, notamment en observant les plus hautes fréquences perceptibles, celles des rayons Gamma. Mais aucun élément physique n'a pu être livré face à la théorie: il n'y a donc pas de preuve.

Ce qui m'a frappé n'est pas tant la promptitude du public à prendre pour une vérité ce qui n'est qu'une théorie cohérente, car cela arrive très souvent. Il n'aime pas que le monde soit plein d'ombres; il aime croire que les scientifiques patentés ont une clairvoyance surhumaine leur permettant de découvrir les théories qui sont des vérités. Non, ce qui m'a frappé, c'est, dans cette démarche scientifique, le lien avec la science-fiction. Le point commun n'est pas dans la capacité d'imagination, car elle existe aussi ailleurs, mais dans le pli spécifique à ce genre: l'imagination doit aller plus loin que le réel sensible pour trou-ver.jpgen chercher les fondements, mais en créant l'image d'une matière autre, plus profonde et plus essentielle que la précédente. Cette seconde matière, même si la plupart des auteurs du genre s'en défendent, a quelque chose en elle de divin, en ce qu'elle intègre des pouvoirs spirituels réservés dans les anciennes mythologies à Dieu, ou aux anges. Je les ai déjà résumés: la création de la vie, le voyage dans le temps, la téléportation instantanée. En cosmologie, on ne va pas si loin: la matière et l'énergie noires ne sont présentes que pour expliquer physiquement des résultats obtenus par des instruments. Mais la science-fiction aime suivre la même démarche jusque dans l'espace mythique.

La science expérimentale a pris un pli qu'avait essayé de rejeter la science romantique allemande, dans la première moitié du dix-neuvième siècle: Goethe, contre Newton, dénonçait l'obsession des découvertes obtenues par les instruments. Il préconisait, pour saisir les causes réelles des formes, d'entrer dans une démarche imaginative raisonnée, une forme d'imagination disciplinée, soumise à une logique propre. On ne l'a guère écouté. Peut-être pourtant qu'en ce cas le fond cosmologique diffus trouverait d'autres explications intéressantes.

On peut se souvenir de ce que disait Rousseau: la cause première est au-delà de la matière, parce que la matière qu'on peut établir comme cause a forcément elle-même encore une autre cause. Mais la science est libre de ne pas chercher les causes premières et, quand elle voit homme agir, de se demander comment ses muscles ont pu bouger ses bras, au lieu de regarder ce qu'a voulu faire cet homme. Ce n'est pas sans utilité: loin de là. Il est plus étonnant que la science-fiction se limite à ce KhOfvkox5EAekQRHsDRA11Gc89M.jpggenre de réflexions, car il est manifeste qu'elle entre dans le domaine de l'esprit. Le voyage dans le temps, par exemple, peut-il méconnaître que, dans les faits, le passé n'est que le présent de la mémoire, le futur seulement le présent de l'attente, comme le disait saint Augustin? Existent-ils objectivement? Est-il réellement logique qu'avec un corps soumis au temps, et vivant dans le présent, on puisse aller dans le passé?

Olaf Stapledon est parti de la science des phénomènes physiques et l'a prolongée selon la méthode de Goethe par l'imagination philosophiquement disciplinée. C'est en quoi il fut un génie. Certains critiques (par exemple Simon Bréan) pourtant prétendent qu'il est du coup sorti de la science-fiction - qu'il est entré dans la fantasy (celle-ci devenant apparemment le genre qui évoque par des symboles le monde spirituel, comme l'épopée dans l'antiquité). Mais l'art a-t-il jamais accepté les limites imposées de l'extérieur? Si la science-fiction les accepte, c'est elle qui sort de l'art - de la littérature.

10:05 Publié dans Littérature, Science | Lien permanent | Commentaires (18) | |  Facebook