25/09/2015

Tum Teav: drame khmer

tum_teav.jpgChaque époque a eu son drame amoureux légendaire: l'Antiquité avait Pyrame et Thisbé, le Moyen Âge Tristan et Iseut, les temps modernes Romeo et Juliette. Du moins en Occident. Au Cambodge, on raconte l'histoire de Tum et Teav.

Je l'ai lue en traduction anglaise, après l'avoir achetée à Kampot. Les Cambodgiens l'étudient au cours de leurs études secondaires. C'est leur grande œuvre classique.

Selon la tradition, elle vient de récitants: le Cambodge autrefois n'avait pas de littérature écrite stable; les moines écrivaient parfois ce qui était récité, mais leurs manuscrits se perdaient: ils n'étaient pas regardés comme devant être conservés. L'idée de graver des paroles dans le marbre et d'immortaliser les écrits vient essentiellement des anciens Romains. On effectue un sacrifice au Bouddha en consacrant des heures à faire des manuscrits, mais aussi en les brûlant, me disait mon oncle, qui a écrit un livre sur Kampot.

Le Cambodge est particulièrement dans la situation de n'avoir pas eu de littérature écrite clairement établie. Outre Tum Teav, les textes consacrés sont des adaptations locales de textes bouddhistes et hindouistes classiques, en particulier le Râmâyana. Mais cette histoire d'amour malheureux est originale et a pour cadre le Cambodge même: d'où son importance pour les Khmers.

Elle raconte qu'un jeune moine qui chantait dans les villages pour mieux vendre ses paniers est un jour tombé amoureux d'une jeune fille, qui l'aima aussi. Quittant son monastère malgré l'avis contraire du supérieur, il parvient à s'unir à elle.

Or, le Roi désire une nouvelle concubine: il fait envoyer ses agents, qui tombent sur Teav. Lorsque celle-ci parvient à la Cour, Tum est présent: il s'est fait engager comme poète officiel, et le Roi a une tumteav2.jpggrande affection pour lui. Habilement Tum révèle ce qu'il en est, et le Roi, un homme bon, le marie officiellement à Teav, acceptant de renoncer à elle.

Mais ce n'est pas du goût de la mère de la jeune fille, qui rêvait de lui faire épouser le fils du gouverneur de Tbaung Khnom; elle attire Teav en se prétendant malade et prépare les noces.

Tum l'apprend et en parle au Roi, qui, furieux, écrit une lettre indiquant sa volonté et la remet à Tum. Celui-ci se rend sur les lieux du mariage, mais, au lieu de remettre la lettre au gouverneur, il se rend auprès de Teav, qu'il accuse de l'avoir oublié. Comme il n'en est rien, ils s'embrassent et se caressent, et la mère de Teav les voit; elle les dénonce au gouverneur, qui fait battre à mort le jeune homme à l'arrière de son palais. Teav le voyant sans vie se suicide. Le Roi, apprenant ce qui s'est passé, exécute les coupables et leurs familles.

À l'époque du communisme, on prétendait, à Phnom Penh, que si Tum et Teav avaient vécu sous le gouvernement du Parti, ils auraient trouvé une structure sociale adaptée à leur amour. Cela rappelle la propagande qui dit que dans la République enfin le bonheur est possible, tandis qu'avant, non. Mais dans le poème, la nature même est mauvaise: le bonheur terrestre, impossible. Tum est puni parce qu'il n'a pas obéi au supérieur de son monastère; mais il n'aurait pas connu intimement Teav s'il avait obéi. L'amour rêvé dit des Gandharvas - se fondant sur la musique, la spontanéité, la poésie - est un leurre. Le Roi a beau le favoriser, la Terre n'en veut pas. Il ne manquait pourtant pas de puissance: le texte le dit. Mais le Bouddha en a davantage; et n'a-t-il pas renoncé, lui-même, à l'amour terrestre?

Une histoire tragique, qui à mesure qu'on approche de la fin saisit l'âme.

Elle ne contient pas de merveilleux à proprement parler, mais la nature est abondamment évoquée: le soleil qui se couche sur les rivières et les montagnes, les forêts et leurs arbres, les oiseaux, les singes, les buffles... Les fastes du Roi et du Gouverneur créent une forme de féerie terrestre, et les allusions à la religion locale donnent de la profondeur à l'ensemble. C'est un très beau texte, baigné de mélancolie, de nostalgie.

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11/09/2015

Stephen R. Donaldson et le roman mainstream

1904144381_11f6af6706_z.jpgStephen Donaldson est mon auteur vivant préféré. Il est l'auteur de Thomas Covenant the Unbeliever (1977), un roman impressionnant dans lequel un lépreux affronte ses propres démons en entrant dans un monde où ses différentes tendances intimes sont matérialisées. Ce n'est d'ailleurs pas explicite: apparemment, il ne s'agit que d'une histoire de fantasy dans laquelle un homme est projeté dans un autre monde plein de choses merveilleuses, angéliques ou démoniaques, comme dans le Narnia de C.S. Lewis. Mais cherchant le lien entre cet univers mythologique et notre monde, j'ai demandé un jour à l'auteur, par une lettre, si son pays plein de géants et de monstres, d'immortels et de divinités, pouvait être considéré comme une mythologie de l'Amérique primitive. Mais il m'a dit que non: il s'agit plutôt d'un monde intérieur, allégorique.

Cependant, Donaldson croit à l'âme humaine, et aux forces qui l'habitent: il est spiritualiste. Son monde exige donc qu'on ait foi en lui, en ce qu'il manifeste. La vie morale pour lui n'est pas un leurre: elle est ce qui importe; elle est substantielle.

Mais il ne la cherche pas dans le monde extérieur, physique, comme le faisaient les romantiques, et il continue à distinguer les phénomènes extérieurs du monde intérieur; les deux ne se rencontrent pas. Il en allait ainsi dans l'allégorie médiévale; et il y en avait de belles. Le Roman de la rose, de Guillaume de Lorris et Jean de Meung, en est le plus digne exemple, au treizième siècle. Ou l'était, peut-être, jusqu'au roman de Donaldson.

Celui-ci m'a encore impressionné, plus tard, avec son recueil de nouvelles Reave the Just (1999). Car cette fois, pas de monde second: les figures mythologiques sont présentes dans l'univers des héros 51DHHHM36FL._SY344_BO1,204,203,200_.jpghumains. Elles peuvent matérialiser des tendances profondes de l'âme humaine – si profondes qu'elles se confondent avec les esprits, les anges. Le plus beau est que Donaldson a des conceptions morales élevées, non naïves, et que ses êtres spirituels sont d'abord là pour permettre aux hommes de se découvrir eux-mêmes, de s'accomplir, de trouver le fond de leur propre héroïsme, de leur liberté. Ils font peu de miracles: pour l'essentiel, ils se contentent de montrer la voie.

Mais ce qui a achevé de me rendre son admirateur est que dans une interview filmée il a déclaré que le roman mainstream, réaliste, était essentiellement nihiliste dans la lignée de Jean-Paul Sartre, et que le roman d'imagination ne pouvait pas l'être. Dans la science-fiction, ne donne-t-on pas un futur à l'être humain? Et dans la fantasy, les forces morales intimes sont des figures réelles, non des illusions.

Résister à l'impérialisme germanopratin, alors, c'est faire de la science-fiction ou de la fantasy. Par ces genres seuls peut-on donner une vision différente de l'être humain, qui le rétablisse dans toute sa dignité. Il a infiniment raison. L'imagination affranchit toujours l'humanité, et lui fait vaincre la fatalité des lois physiques. Lovecraft lui-même reconnaissait que son fantastique en entretenait l'idée.

Mais Donaldson est peut-être pour moi le plus grand écrivain que l'Amérique ait connu.

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12/08/2015

Hypothèses cosmologiques et science-fiction

image010.jpgJ'ai suivi à l'université de Grenoble un cours de cosmologie générale donné par un sympathique membre de l'équipe qui a fait partir le satellite Planck pour mesurer les ondes par-delà l'atmosphère terrestre. Ce qui m'a frappé est que la découverte d'une température constante et globale dans l'univers - c'est à dire d'une activité ondulatoire -, non explicable par les phénomènes visibles, a donné lieu à une théorie qui maintenant passe volontiers pour une vérité démontrée: l'existence d'une matière et d'une énergie noires (ou sombres), dont il s'avère qu'elles sont plus importantes en réalité que la matière et l'énergie visibles. L'aimable professeur andalou que j'ai eu face à moi précisait pourtant qu'il était possible que cette matière et cette énergie noires n'existassent pas. Dans le public, on aime croire à des certitudes. Des indices de leur existence ont pu être indirectement établis, notamment en observant les plus hautes fréquences perceptibles, celles des rayons Gamma. Mais aucun élément physique n'a pu être livré face à la théorie: il n'y a donc pas de preuve.

Ce qui m'a frappé n'est pas tant la promptitude du public à prendre pour une vérité ce qui n'est qu'une théorie cohérente, car cela arrive très souvent. Il n'aime pas que le monde soit plein d'ombres; il aime croire que les scientifiques patentés ont une clairvoyance surhumaine leur permettant de découvrir les théories qui sont des vérités. Non, ce qui m'a frappé, c'est, dans cette démarche scientifique, le lien avec la science-fiction. Le point commun n'est pas dans la capacité d'imagination, car elle existe aussi ailleurs, mais dans le pli spécifique à ce genre: l'imagination doit aller plus loin que le réel sensible pour trou-ver.jpgen chercher les fondements, mais en créant l'image d'une matière autre, plus profonde et plus essentielle que la précédente. Cette seconde matière, même si la plupart des auteurs du genre s'en défendent, a quelque chose en elle de divin, en ce qu'elle intègre des pouvoirs spirituels réservés dans les anciennes mythologies à Dieu, ou aux anges. Je les ai déjà résumés: la création de la vie, le voyage dans le temps, la téléportation instantanée. En cosmologie, on ne va pas si loin: la matière et l'énergie noires ne sont présentes que pour expliquer physiquement des résultats obtenus par des instruments. Mais la science-fiction aime suivre la même démarche jusque dans l'espace mythique.

La science expérimentale a pris un pli qu'avait essayé de rejeter la science romantique allemande, dans la première moitié du dix-neuvième siècle: Goethe, contre Newton, dénonçait l'obsession des découvertes obtenues par les instruments. Il préconisait, pour saisir les causes réelles des formes, d'entrer dans une démarche imaginative raisonnée, une forme d'imagination disciplinée, soumise à une logique propre. On ne l'a guère écouté. Peut-être pourtant qu'en ce cas le fond cosmologique diffus trouverait d'autres explications intéressantes.

On peut se souvenir de ce que disait Rousseau: la cause première est au-delà de la matière, parce que la matière qu'on peut établir comme cause a forcément elle-même encore une autre cause. Mais la science est libre de ne pas chercher les causes premières et, quand elle voit homme agir, de se demander comment ses muscles ont pu bouger ses bras, au lieu de regarder ce qu'a voulu faire cet homme. Ce n'est pas sans utilité: loin de là. Il est plus étonnant que la science-fiction se limite à ce KhOfvkox5EAekQRHsDRA11Gc89M.jpggenre de réflexions, car il est manifeste qu'elle entre dans le domaine de l'esprit. Le voyage dans le temps, par exemple, peut-il méconnaître que, dans les faits, le passé n'est que le présent de la mémoire, le futur seulement le présent de l'attente, comme le disait saint Augustin? Existent-ils objectivement? Est-il réellement logique qu'avec un corps soumis au temps, et vivant dans le présent, on puisse aller dans le passé?

Olaf Stapledon est parti de la science des phénomènes physiques et l'a prolongée selon la méthode de Goethe par l'imagination philosophiquement disciplinée. C'est en quoi il fut un génie. Certains critiques (par exemple Simon Bréan) pourtant prétendent qu'il est du coup sorti de la science-fiction - qu'il est entré dans la fantasy (celle-ci devenant apparemment le genre qui évoque par des symboles le monde spirituel, comme l'épopée dans l'antiquité). Mais l'art a-t-il jamais accepté les limites imposées de l'extérieur? Si la science-fiction les accepte, c'est elle qui sort de l'art - de la littérature.

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10/08/2015

Gil Blas de Santillane et la Chartreuse de Parme

histoire-de-gil-blas-de-santillane-89569.jpgPendant mes vacances en Espagne, j'ai lu un roman classique qui s'y déroule: Gil Blas de Santillane, de Lesage. Comme il s'agit d'un des premiers romans d'aventures de la littérature française, j'avais envie de le lire, et comme il imite nombre d'œuvres espagnoles classiques et reprend des épisodes de l'histoire d'Espagne, l'occasion était à saisir.

En général, au dix-huitième siècle, l'imagination est sobre et tout est dans le style. C'est ici le cas. Cela se veut réaliste, en ce que le héros connaît constamment les aléas de la fortune: dès qu'il réussit dans un emploi, il est mis à la porte, mais la chance lui permet d'en retrouver un autre. C'est un réalisme à la mode classique: il ne faut pas croire que le sort l'accable parce qu'il ne réussit pas durablement; il faut le concevoir dans un sens inverse: il a toujours la chance de retrouver un emploi digne de lui. Il n'a pour cela rien à faire: la providence y pourvoit. Le monde lui est favorable.

D'ailleurs, plus l'action avance, plus ses emplois sont glorieux, et durables. Heureux homme! Ses femmes sont dans le même cas. Il finira noble, quoique parti de peu. Une image ravissante qui sans doute a beaucoup marqué les promoteurs de l'ascension sociale à la fin du dix-neuvième siècle: la confiance en un État bon devait être récompensée, et permettre d'atteindre le bonheur terrestre - le seul au fond qu'on puisse connaître avec assurance. Les images du dix-huitième siècle imprégnaient certainement les esprits progressistes à l'origine de la Troisième République.

Il en est né un néoclassicisme romanesque que le surréalisme n'a pas pu empêcher - héritier de Lesage et de ses contemporains. Même la science-fiction prétendait placer dans une conjoncture réaliste des fantasmagories au sein desquelles des héros, malgré quelques avanies et obstacles, allaient de bonheur en bonheur jusqu'à la parousie finale. La technologie y aidait, plus que la Providence et l'État; mais en général, en France, on la concevait comme émanant de l'État-Providence. Il a le monopole des dons faits à la Science: l'enjeu en est pour ainsi dire national.

Ce qui m'a amusé est également l'influence manifeste de Gil Blas sur Stendhal écrivant La Chartreuse st.jpgde Parme: car on y suit les aventures d'un premier ministre du Roi qui se sert avec cynisme et joyeusement de sa position pour s'enrichir, et le comte Mosca, chez Stendhal, tient le même rôle à Modène. L'écrivain dauphinois entendait défier la morale, comme Lesage ne l'avait pas lui-même fait, puisque Gil Blas, aidant ce ministre, finit en prison. Comme Fabrice del Dongo, dira-t-on. Mais ensuite Gil Blas sert son successeur, qui l'a fait sortir de sa tour, et cette fois vertueusement. Le héros de Stendhal préféra, de son côté, se retirer des affaires et mourir rapidement.

J'ai songé que Stendhal n'était pas aussi inventif que je l'avais cru dans ma jeunesse, et qu'il avait juste développé un aspect cynique présent dans un roman antérieur. Peut-être tout de même tient-il plus du romantisme, son roman contenant une espèce de gothisme qui n'était pas présente chez Lesage. On sait qu'il a écrit La Chartreuse de Parme en un peu plus d'un mois: il était inspiré. Il avait ruminé ses souvenirs de lecture, et ils ressortaient sous une forme nouvelle. Gil Blas de Santillane a quelque chose de fondateur, pour le roman français.

Quant à l'Espagne, elle est présente comme l'Italie de Stendhal, à la manière d'un pays où le fantasme peut se réaliser. C'est la base du roman d'aventures, que les Anglais préféreront placer dans des pays plus lointains et moins classiques.

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07/07/2015

Conscience morale et science innée (Victor Hugo)

hugogavroche.jpgDans Les Misérables, Victor Hugo affirme que la conscience est la quantité de science innée que nous avons en nous. Pour lui l'âme naissait en amenant avec elle des éléments célestes, et c'est ainsi qu'elle avait d'emblée le sens du bien et du mal.

Sans doute il faut attendre l'éducation pour que ce sentiment du bien et du mal soit relayé par des pensées claires. Et c'est là qu'apparaît une marge d'erreur: les professeurs peuvent se tromper. Mais cette pénétration du sentiment moral par la raison reste indispensable, car l'homme agit selon ses idées. Que pour Hugo les fondements de la vie morale soient dans le ciel est vérifié par les poèmes des Contemplations dans lesquels il évoque des anges qui pleurent depuis les hauteurs sur les hommes qu'ils voient s'enfoncer dans la fange, dans l'action vile.

On pourrait se dire qu'il ne faisait que suivre la doctrine chrétienne habituelle, mais c'est mal connaître les subtilités de la théologie. Dans le catholicisme moderne, la pensée dominante n'est pas celle-là. Le matérialisme y est bien plus présent que les agnostiques se l'imaginent, et Bernard Sesboué, par exemple, disait que l'âme naissait des parents, du projet éducatif - et il entendait par là la conscience morale.

Le catholicisme traditionnel regardait l'âme comme créée par Dieu avec le corps, mais cela demeurait abstrait. Bernard Sesboué (qui est un jésuite) a voulu responsabiliser les parents, et donner du sens à la famille. Mais Hugo était individualiste, quoique mystique, et il rejetait les dogmes. Il suivait au fond Platon, qui disait qu'apprendre c'était se ressouvenir, parce que l'âme avait connu dans le ciel, avant de naître, les vérités qu'elle rencontrait ensuite sur terre.

Or, un catholique bien connu avait cette manière de voir: le Savoyard Joseph de Maistre, dont Hugo avait été un disciple, avant de prendre ses distances. Contrairement aux catholiques modernistes, Maistre tendait vers la vision de Platon, qui était aussi celle d'Origène: l'âme préexistait à la naissance.

Dans une de ses méditations, un autre grand Savoyard, François de Sales, soutenait que l'âme était émanée du Père éternel. Elle n'était pas tant fabriquée à la naissance qu'engendrée de toute éternité. Il affirmait, conséquemment, que l'âme appartenait par nature au ciel: le bien et le mal en elle étaient hugo1.JPGinnés, quoiqu'ils n'y fussent que des germes que l'on devait faire croître. Il rejetait presque tous les philosophes antiques; seul Platon trouvait grâce à ses yeux. Or, ces méditations de l'évêque de Genève, Maistre les avait pratiquées.

Dans La Profession de foi du vicaire savoyard, Rousseau ira dans ce sens d'une âme qui d'emblée est douée de conscience morale parce qu'elle porte en elle l'image de la divinité. Le romantisme passe forcément par ce lien individuel et personnel aux entités célestes. Lien qui explique, par exemple, la conversion de Jean Valjean: en assistant aux actions pieuses de l'évêque Myriel, il sent remonter en lui sa conscience vivante, son ange. Et soudain il épouse le camp du bien. Il était pourtant sans culture, sans instruction; mais cela a suffi.

La conscience est une forme de science que la poésie peut approfondir.

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29/06/2015

André Breton et son amie Nadja

6044_588366.jpegJ'avais lu des ouvrages sur André Breton et des extraits de ses textes, et avais été frappé par une personnalité puissante, plus grande qu'on ne l'admet en général. La bibliothèque d'Habère-Lullin avait placé dans une corbeille les livres qu'elle voulait qu'on prenne pour soi, et comme on l'avait fait étudier aux lycéens, s'y trouvait Nadja. Je l'ai pris, et lu.

La critique prétend que, imité de l'Aurélia de Gérard de Nerval, ce petit livre se lie au merveilleux, au paranormal, à l'occulte. Mais il le fait peu. Les intellectuels de référence procèdent généralement de cette façon: dès qu'il y a un gramme de fantastique dans un texte classique, ils en exagèrent la portée, comme si cela montrait que la grande littérature ne l'excluait pas, mais n'en prenait que le strict nécessaire.

Je me dis toutefois - surtout lorsqu'il s'agit du vingtième siècle - qu'il y a une autre chose dont elle devrait ne prendre que le strict nécessaire; car elle en abuse et c'est fatigant: les amours parisiennes des hommes de lettres.

J'ai été plutôt déçu par ce texte, certes agréable et facile à lire; car si Breton feint de parler de choses grandioses, dans les faits il donne surtout l'impression de vouloir ressasser ses souvenirs personnels. Et j'avoue être comme Flaubert, sur ce point: je ne m'y intéresse pas beaucoup. Pourquoi parler de choses banales comme si elles étaient uniques? L'égotisme a ses limites.

Naturellement cela peut être un point de départ. On peut approfondir et transcender les souvenirs, par La_fleur_des_amants.jpgle biais de l'imagination. C'est bien ce que faisait Gérard de Nerval. Pas seulement dans Aurélia, mais aussi dans Voyage en Orient.

Il est vrai, par ailleurs, que dans le même genre (somme toute) que Nadja, je n'ai pas détesté les souvenirs amoureux de Lamartine, tels qu'il les rassembla dans Graziella et Raphaël, eux aussi mêlés d'imaginations - et que Flaubert haïssait. Je n'ai pas non plus détesté le récit de Breton. Mais je trouve qu'il est déroutant par son relatif classicisme, que justement, face à Lamartine, il apporte moins qu'on pourrait croire. L'ésotérisme des dessins de la jeune femme et ses dons de voyance ne constituent pas un merveilleux bien convaincant, même s'ils donnent au texte une poésie. L'allusion à une porte secrète donnant sur l'archange tenant son épée de feu, ou bien sur d'autres dimensions, m'a rappelé les discrètes figures mythiques de Flaubert dans Hérodias: car lui aussi savait les distiller au fil de la narration. Pourtant Breton disait ne pas le révérer particulièrement. Mais il a souvent été plus ésotérique que lui: sa réputation de romancier réaliste a dû l'induire en erreur.

Le plus beau, dans l'histoire de Breton, est sans doute constitué par les dernières pages, lorsque, dans son style amphigourique, il parle de la beauté comme d'un absolu inaccessible et indicible. Sa langue bizarre a une grande qualité de rythme: il faut l'avouer.

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23/06/2015

Le sens moral d'un récit (vers l'équilibre cosmique)

8171.jpgDes réactions à mon récent article sur le récit mal construit en général en Europe et en France parce que les écrivains n'y assumaient pas une morale claire, m'ont donné l'impression que beaucoup restent peu conscients de la manière dont est construit un récit.

En France, cela s'apprend au Collège. Mais beaucoup de professeurs n'écrivant pas eux-mêmes d'histoires, ou ne voulant pas être affirmatifs dès qu'il s'agit de morale, ce n'est pas enseigné d'une manière toujours très précise.

Un chapitre d'Aristote établit qu'un récit a un début, un milieu, une fin; et la rhétorique énonce que pour passer du début au milieu, il faut un élément perturbateur, ou un nœud; et du milieu à la fin, une résolution du problème, ou un dénouement. L'image du nœud renvoie à une conception dans laquelle les âmes sont pareilles aux fils d'une trame: initialement en harmonie, quand un mal survient, elles s'emmêlent.

Car la perturbation qui lance l'action et fait sortir de la situation initiale, est de nature morale. Non dans le sens où elle heurte la morale traditionnelle, mais dans le sens où elle ruine l'équilibre du début, quels que soient les principes qui ont permis cet équilibre.

Prenons la série policière américaine de base: le problème est l'assassinat d'un citoyen respectable. Cela peut se confondre avec le début, si les personnages de la série sont connus. On sait d'avance que les policiers sont des êtres bons - des hommes au service du bien, de la justice. Il s'ensuit, de ce 4454419-les-experts-manhattan-saison-9-600x315-1.jpgproblème, une poursuite du meurtrier, qui est un méchant. Les tentatives de le trouver et de l'arrêter sont les péripéties, et l'arrestation est le dénouement. Il apparaît que les forces morales à l'œuvre dans l'univers interviennent, se manifestent au moment du nœud et du dénouement. Et c'est là qu'il devient clair que si l'auteur d'un récit n'a pas une philosophie morale nette, le problème qu'il soulèvera n'en sera pas vraiment un, et que son dénouement n'apparaîtra pas comme décisif. Le récit n'aura pas de rythme, pas de sens, pas de dynamisme. C'est fatal.

On me dira: mais pourquoi reprendre la morale convenue, et sans doute peu sincère, des séries américaines, avec leurs fonctionnaires de police véritables anges sur Terre, et les hors-la-loi suppôts de Satan? Effectivement, ce n'est pas du tout nécessaire. D'autres récits montrent que les brigands sont les bons, les policiers les mauvais: Bonnie and Clyde, ou Robin des Bois, par exemple. Mais la philosophie morale y est claire quand même.

Beaucoup ne veulent pas imiter les Américains à cause de leur morale convenue: leur pragmatisme les amène à suivre mécaniquement les schémas narratifs classiques, la tradition. Cela se comprend. Mais adopter une philosophie morale claire est aussi une question de courage, de volonté, de capacité à assumer ouvertement ses pensées privées. L'artiste le doit au monde. Il s'exprime clairement en son nom propre. Cela veut dire que celui qui trouve la morale américaine convenue doit en proposer une qui lui soit plus personnelle, avec laquelle il ait des rapports de sincérité plus intimes; mais, s'il écrit un récit, il n'est aucunement justifié à renoncer à toute morale claire. Car son récit n'aurait pas de sens, s'il le faisait.

Il n'est d'ailleurs pas vrai, comme je crois on en a l'impression en France, que toute philosophie morale se confond avec le catholicisme: une telle idée, en fait assez répandue, montre toute la force de 1877728893_c89b2a8099.jpgréférence que possède encore cette religion. Mais on peut en sortir sans avoir une pensée morale pour autant défaillante. Cela ressortit à la liberté, et à son bon usage.

L'écrivain Hervé Thiellement a sorti récemment un roman de science-fiction intitulé Multiple était la Lune. Une lune s'y prend pour Dieu. Des êtres ordinaires, humbles et bons, la combattent et la vainquent; l'équilibre cosmique est retrouvé, après des déboires causés par l'arrogance de l'être planétaire. C'est une histoire bien écrite. L'auteur y déploie clairement une philosophie morale à laquelle il croit. Voici l'exemple qu'il faut suivre. Il n'est pas américain, certes; mais comme Hervé Thiellement, les Français et les Européens en général doivent faire valoir leurs vues morales profondes par des récits aussi rigoureusement écrits que ceux des Américains - quoique ayant un sens différent, qui leur est propre.

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