Littérature - Page 7

  • H. P. Lovecraft ou le pessimisme de principe

    lovecraft_gato.jpgDans un récent article j'ai évoqué H. P. Lovecraft et ses figures d'êtres qui, dénués de corps propres, se sont libérés de l'espace, du temps et des lois physiques, répondant ainsi à ce qu'il regardait comme une aspiration profonde de l'être humain, celle de se libérer de la tyrannie de la matière. Par ce type de figures, à vrai dire, il a créé de la mythologie un sens propre: en plaçant des êtres sans corps en relation avec des êtres incarnés, avec des hommes, et en créant des histoires cohérentes mêlant les uns et les autres, il a renouvelé les grandioses tableaux de la poésie antique, par exemple ceux de Sénèque, avec lequel je lui ai trouvé une frappante ressemblance.

    Car, par delà ces figures fabuleuses, il affiche, comme lui, un pessimisme de principe. Chez Sénèque, il était rendu obligatoire par le genre même qu'il pratiquait, la tragédie. Mais, à vrai dire, il aurait pu en pratiquer un autre: il aurait pu pratiquer l'épopée. La tragédie correspondait sans doute à son tempérament. Chez Lovecraft, le pessimisme vient de sa culture aristocratique, de son milieu, réactionnaire et nostalgique de l'Amérique coloniale, du temps où l'Amérique n'était pas coupée de l'Angleterre qui l'avait colonisée. Le monde lui paraissait décliner sans cesse, et ses êtres qui voyagent à travers le temps reflètent aussi son obsession de la Nouvelle-Angleterre du dix-huitième siècle, car il ne cessait de se demander, pour ainsi dire, comment retourner à cette époque! Plusieurs de ses nouvelles montrent comment des sorciers de ce temps béni, grâce aux pouvoirs des Grands Anciens, parviennent à celui de Lovecraft, et comment dans le même temps la victime qui subit cette possession revient, elle, à l'époque ancienne. Or, Lovecraft essayait de s'imaginer qu'il était un rescapé de ce siècle idéal, enfermé dans un corps né trop tard.

    Cela peut être dû en partie à son éducation, assez puritaine. Ou dut-il se durcir pour faire face à des drames intimes et familiaux, la mort de ses parents et son incapacité physique à mener des études sérieuses? Il était 4484229_3_eede_michel-houellebecq-a-paris-le-3-septembre_deaaeb90ef5f0a783d398036e1b7995c.jpgblessé de naissance, pour ainsi dire: une étoile cruelle pesait sur sa destinée.

    Si son succès a été grand auprès des intellectuels, notamment français, c'est sans doute parce qu'il était pessimiste. Comme je l'ai dit à propos de Houellebecq, dont chacun sait du reste qu'il admire Lovecraft, les intellectuels raffinés sont souvent une sorte de gens qui aime se faire mal dans le but de s'arracher à la tribu, comme eût dit Mallarmé, et pouvoir se regarder comme au-dessus d'une plèbe facilement séduite par les plaisirs vulgaires. La tradition en est aristocratique. Baudelaire, que lisait et aimait Lovecraft, l'illustra.

    J. R. R. Tolkien, à l'opposé d'une telle sensibilité, mais aspirant lui aussi à créer une mythologie par laquelle l'homme se libérerait du monde physique, n'a pas plu autant aux élites. Pourtant, c'est bien la démarche esthétique qui compte, non le positionnement extérieur. Que Tolkien fût catholique et vantât les plaisirs simples et bourgeois ne doit pas masquer, à cet égard. Leur succès à tous deux, Tolkien et Lovecraft, vient de ce qu'ils sont parvenus, chacun depuis son point de vue propre, à créer une mythologie cohérente, originale et profonde.

  • Paul Desalmand nous a quittés

    pasted-graphic.jpgL'écrivain savoyard Paul Desalmand (1937-2016) est mort subitement il y a quelques jours. Il avait eu du succès avec son livre Le Pilon (2006), qui faisait parler un livre pour raconter la vie de l'édition. J'ai lu surtout Les Fils d'Ariane (2009), qui jouaient sur l'homographie entre les fils dont on prononce le l et ceux dont on prononce le s. Il se passait à Arenthon, dont Paul Desalmand était originaire: c'est dans le Faucigny, au bord de l'Arve. Le narrateur était un de ces fils d'Ariane, qui avait eu des enfants mystérieusement. On remontait le fil, et on découvrait le terrible secret: inceste.

    Il peignait Arenthon autrefois d'une façon assez affreuse, qui jurait avec l'idéalisme d'un Guy Chatiliez (1922-1979) évoquant, dans Alpage de mon enfance (1977), la vallée de la Menoge et Habère-Lullin: peut-être que la montagne était moins triste et sinistre que la large vallée encore peu encaissée de l'Arve où se tient Arenthon. Mais Jean-Vincent Verdonnet (1923-2013), se souvenant de Bossey et de Pers-Jussy (dans Tourne Manège, 2008), n'était pas non plus sordide. Il se peut que Desalmand ait eu un parti-pris.

    Il s'était beaucoup parisianisé, après des études conventionnelles bien réussies. Il regardait la Savoie comme ne portant pas vers l'esprit, estimait qu'il n'y avait qu'à Montmartre qu'il pouvait écrire ses livres. En un sens, c'était vrai. Car, conformément à la tradition parisienne, il défendait l'athéisme et se réclamait de Sartre et de Stendhal; or, en Savoie, le paysage est si grandiose que, comme le disait François de Sales, l'âme est portée vers la divinité. Du coup, si on écrit en Savoie, sans doute, on se différencie des écrivains parisiens, et on n'est pas publié à Paris, et on renonce à écrire.

    Il y avait, dans Les Fils d'Ariane, un beau passage à la gloire de l'Arve, accueillant les neiges du mont-Blanc et les portant vers la Méditerranée par le Rhône. 5903140.jpgIl transportait aussi les pensées humaines sur ses flots. Dans les pages que je lui ai consacrées dans mon livre Muses contemporaines de Savoie (2010), j'ai recopié ce passage sur l'Arve - en regrettant secrètement qu'il n'eût pas évoqué sa nymphe, sculptée sur le socle de la colonne Charles-Félix à Bonneville. Mais cette image magique ne devait pas être dans le goût de ce pieux sartrien.

    Il était aimable, m'envoyait tous ses livres, et conseillait aux écrivains savoyards de m'envoyer les leurs. J'en ai reçu beaucoup, ainsi. Qui de toute façon peut ne pas dire du bien d'un laudateur de l'Arve? Quoiqu'il refusât de le nommer, il y voyait Dieu. Notamment dans la lumière qui se reflétait sur ses flots jaunes. C'était le corps de la nymphe.

  • La colère du peuple: attentes déçues

    220px-Bishop_Myriel_Les_Miserables.jpgLes manifestations, en France, contre la réforme du Code du travail me rappellent le début des Misérables de Victor Hugo et la discussion entre l'évêque Myriel et le Conventionnel. Hugo y justifie la colère du peuple par le sentiment d'injustice. Mais, plus en profondeur, dans son roman et toute son œuvre, il montre que le peuple, sous les vieux rois, n'avait plus de perspective spirituelle: seul le roi était sacré, et cela bloquait l'horizon intérieur et l'accès au moi de l'infini.

    La colère du peuple vient aussi de ce que la République s'est posée comme un horizon spirituel dont l'astre était le gouvernement, et que, après la chute du communisme, qui justifiait scientifiquement la sacralisation de l'État, on ne voit plus rien de spirituel, d'intime, de grandiose, de fabuleux dans ce que proposent concrètement les gouvernements. La révolte rêve sans savoir ce dont elle rêve, et quand elle veut le trouver elle se réfère aux religions traditionnelles, faute de perspectives réellement neuves.

    Dans la culture officielle promue par le gouvernement, sous prétexte de lutter contre l'intégrisme religieux, on interdit tout rêve prenant une forme cohérente jusqu'à constituer une mythologie, parce qu'au fond on veut que l'État seul soit une perspective: Rousseau a jadis parlé en ce sens d'une religion républicaine. Mais comme l'État semble avoir perdu son pouvoir démiurgique, le peuple est désemparé et est pris d'une rage incontrôlable, il veut briser les idoles qui ne parlent pas, ne bougent pas, ne respirent pas et en veut aux sacerdotes qui lui ont fait croire le contraire.

    Les idoles ne sont pas, cependant, à briser. Telle la statue de Pygmalion, elles peuvent recevoir une vie. La République peut déployer une mythologie, si elle l'ose. Victor Hugo, je le dis pour la millième fois, l'a fait, et doit servir de modèle. L'histoire peut redevenir épique. Les valeurs républicaines peuvent trouver leur 12_DalouNationLiberte.jpgcorrespondance cosmique dans les trois fées célestes qui inspirent la devise fameuse; le génie de la République peut s'incarner en un surhomme, dont on raconte l'histoire cachée.

    Toute morale qui prétend se passer de telles figures est une fumée, et ne s'insérera pas dans les âmes, et n'empêchera pas les colères du peuple.

    Si la République ne peut oser aller dans ce sens, il n'y a pas vraiment d'autre perspective que les traditions ancestrales: pourquoi ne pas le dire? La Savoie avait sa mythologie propre, avec les anges de François de Sales et le Comte Vert. Et la France ancienne aussi, avec Jeanne d'Arc et l'espèce d'épopée écrite par Grégoire de Tours sur les Francs, dont j'ai déjà parlé.

    C'est de cela que Victor Hugo était conscient. Il faut l'être comme lui.

  • Hitler le possédé (Henneberg, Tolkien)

    LaPlaie.gifJ'ai fait un jour part d'un débat entre deux historiens dont l'un disait que l'histoire ne devait être constituée que de faits objectifs et l'autre affirmait qu'elle devait porter un sens moral, conformément à ce que croyait Victor Hugo. Le sujet est brûlant en particulier pour la Seconde Guerre mondiale, qui porte en elle le Bien et le Mal, qui rejette Hitler dans le Mal et fait de De Gaulle et des Résistants des hérauts du Bien. Citer Hugo est sympathique, rappelais-je, mais celui-ci liait le Bien et le Mal à des figures vivantes d'anges et de monstres: il ne faut pas s'y tromper. Son histoire était poétique, et même mythologique: elle ressortissait à l'épopée.

    Qu'il prît le parti de la république contre la royauté, de la raison contre la superstition, n'y change rien: il assumait parfaitement la dimension spirituelle de ses récits, et pensait réellement que les anges tiraient l'homme vers la raison et la liberté, et que les démons le maintenaient dans la superstition et la tyrannie, le despotisme. Le problème est donc celui d'une histoire qui prétend se limiter aux faits physiques et leur donner en même temps un sens moral. Il est douteux que les faits physiques eux-mêmes soient porteurs de moralité: à cet égard, inutile de s'illusionner.

    Mais la solution hugolienne, celle de l'épopée, consistant à matérialiser la métaphore du monstre Hitler a bien été esquissée ça et là. Un auteur de science-fiction un peu mystique, Nathalie Henneberg (1910-1977), a procédé ainsi dans un de ses romans; elle a fait de Hitler un possédé: le calme et méticuleux Allemand Rauschning a vu s'illuminer la face morne d'un nommé Hitler et le dictateur avait parlé « avec la voix de celui qui l'habitait ». Ils ne faisaient d'ailleurs pas bon ménage: Hitler avait peur de rester seul « avec l'autre », il obligeait ses amis à veiller à son chevet et se réveillait de ses brefs cauchemars, en criant. Au demeurant, lorsque son démon le quittait, le plus grand criminel après Attila, était un homme terne, hypersensible et de mauvais goût. (Nathalie C. Henneberg, La Plaie, Paris, Albin Michel, 1964, p. 155.) Il me semble me souvenir que cette évocation était présente dans Le Matin des magiciens (1960) de Louis Pauwels et Jacques Bergier; mais je n'en suis pas sûr.

    Néanmoins, faire de Hitler un possédé du diable ne suffirait pas, pour créer une épopée cohérente: il faudrait faire de De Gaulle, par exemple, l'ami d'un ange. Dans ses mémoires, au reste, il se présente plus ou moins th.jpgcomme un envoyé de la France, c'est à dire de son génie, assimilé par lui à la madone des églises. Mais ce n'est qu'allusif. Il faudrait être plus explicite.

    Toutefois, le plus grand auteur épique du vingtième siècle est assurément J. R. R. Tolkien (1892-1973). Or, dès 1941, il faisait, dans une lettre à son fils Michael, de Hitler un homme possédé par des forces démoniaques: il parlait, à son sujet, de demonic inspiration and impetus, affectant essentiellement la volonté (will) (The Letters of J. R. R. Tolkien, London, Unwin, 1990, p. 55). Il n'avait pas besoin, lui, d'anecdotes rares: sa conviction que le Bien et le Mal étaient des réalités substantielles, dont dérivait jusqu'au monde phénoménal, le lui faisait dire. Son génie, aussi.

    Il n'est pas sûr qu'il eût fait de De Gaulle un ami des anges. Pour lui, tous les dirigeants qui avaient favorisé la bombe atomique étaient sous l'influence du Malin.

    Mais il est certain qu'il plaçait spécialement Hitler sous cette influence vile, puisqu'il pensait que l'Angleterre était dans le camp du Bien. La façon dont Hitler dévoyait la tradition germanique ancienne notamment lui était odieuse. Chrétien, il rejetait son néopaganisme. Et pour lui les Anglais avaient mieux assimilé le christianisme que tous les autres peuples du Nord.

    C'était un début d'épopée, et, même s'il s'en est défendu, ses réflexions sur la Seconde Guerre mondiale ont pu nourrir son inspiration, dans The Lord of the Rings.

  • "Réalités fantasmées" de J. R. R. Tolkien et H. P. Lovecraft

    revue-lovecraft-tolkien-400.jpgUn récent numéro de la revue littéraire Europe était consacré à J. R. R. Tolkien et H. P. Lovecraft, deux fameux créateurs de mythes.

    La présentation en assurait que leurs mondes étaient des réalités fantasmées, mais qu'ils offraient un regard oblique sur le réel - notamment par leur influence sur la culture populaire.

    Je suis toujours surpris par l'aplomb avec lequel une idée matérialiste peut être affirmée, même quand elle paraît inappropriée pour un sujet traité. Car s'il est vrai que Lovecraft admettait qu'avec ses monstres il créait des illusions, Tolkien je pense aurait été bien réticent à admettre que son univers était une réalité fantasmée. Il ne s'est pas à ma connaissance exprimé de cette manière. Au contraire, il a constamment présenté les mythes et les contes de fées comme des vérités représentées imaginativement, et il avait choqué son ami C. S. Lewis en se comparant implicitement à saint Jean l'Évangéliste, c'est à dire à un prophète créant des figures représentant le monde spirituel. Lewis était pourtant croyant: mais pour lui les figures fabuleuses n'étaient qu'intellectuellement vraies; elles ne l'étaient pas directement.

    Je suis d'autant plus surpris par cette expression peu fidèle à l'esprit de Tolkien qu'un universitaire m'a reproché, récemment, d'avoir utilisé le mot âme dans une étude sur Lovecraft, réputé matérialiste. D'abord moi je ne le suis pas. Ensuite Lovecraft évoquait des consciences qui voyageaient de corps en corps et qui donc avaient une existence propre. Certes, il disait aussi que l'esprit avait besoin d'un corps pour subsister: d'où l'on peut tirer que si ses Grands Anciens allaient de corps en corps, c'est bien parce qu'ils étaient soumis à cette contrainte. Les consciences ont une existence théorique, mais en pratique il leur faut un corps. Toutefois les deux sont bien distingués en principe, et il est légitime, je pense, de nommer âme ce qui voyage de corps en corps. Le sens convient, même s'il n'émane pas du scientisme auquel on rattache naïvement Lovecraft.

    D'ailleurs, lui aussi utilisait le mot soul!

    Car le pire est que s'il admettait, certes, que, par ses inventions, il entretenait l'illusion que l'homme pouvait tumblr_mbu9308iR51r8nas4o1_500.pngs'arracher à son corps et voyager à travers le temps et l'espace, il n'hésitait pas à affirmer que le bon fantastique était celui qui ne contredisait pas les lois du monde connu, mais les prolongeait dans l'inconnu. D'où on peut tirer que son univers n'était pas une simple réalité fantasmée, de son point de vue, et que le qualifier ainsi relève, pour le moins, du jugement erroné. Car si l'idée d'êtres voyageant de corps en corps sans perdre leur conscience est un prolongement dans l'inconnu de lois du connu, c'est qu'alors l'âme est une réalité même dans le connu, et que Lovecraft avait bien le sentiment que sa conscience se détachait de son corps pour aller dans d'autres corps ou d'autres espaces-temps. Nulle part ailleurs, certes, car, puisqu'il était matérialiste, il ne pensait pas que l'âme pût aller dans un pur monde spirituel; mais en soi elle avait bien la faculté de franchir les limites posées par le monde extérieur. C'était un paradoxe, dont j'ai déjà traité.

    Je dois dire que les préjugés matérialistes des milieux académiques n'ont souvent découragé de m'intéresser à leur production.

  • Symboles et machines

    modern-surrealism01.jpgLes machines manifestent les forces élémentaires qu'elles maîtrisent; mais il ne suffit pas d'en inventer de glorieuses pour créer une mythologie au sens propre, car dans une mythologie, le symbole matérialise des forces morales. Or, les machines peuvent le faire. Comme les objets magiques, elles peuvent être le réceptacle de puissances bonnes ou mauvaises.

    C. S. Lewis (1898-1963), dans That Hideous Strength (1945), en parla, à sa manière, plaçant un esprit démoniaque dans l'une d'elles. La machine étant purement utilitaire, étant en quelque sorte dénuée d'amour, elle est spirituellement vide; et dans un objet spirituellement vide se placent, symboliquement, des forces obscures, infraterrestres, aveugle, égoïstes. Lewis était chrétien et traditionaliste.

    Dans la science-fiction, on a des machines une vision d'habitude plus positive, et plus progressiste. On aime les machines, et on se les représente palpitantes, rayonnantes par les bienfaits qu'elles apportent aux êtres humains. Elles sont semblables à des fétiches. Alors, au sein d'une mythologie, il faudrait y placer, symboliquement, de bons génies, des anges. Quelque chose de ce genre existait dans L'Ève future (1886) de 92future-sci-fi-01.jpgVilliers de l'Isle-Adam (1838-1889). Dans un androïde électrique, un pur esprit interplanétaire s'installait, lui donnant vie, conscience, âme.

    J'ai dans l'idée qu'avant qu'un pur esprit céleste s'installe dans une machine, il faudrait que celle-ci soit très belle, d'un art supérieur, et pas seulement animée par l'électricité. Pygmalion avait donné vie à sa statue non par la magie ou la technique, mais par son amour, auquel avait été sensible Vénus, laquelle il avait priée en ce sens, en lui offrant des sacrifices. La déesse avait donné vie à la statue; c'était un miracle. L'esprit d'une nymphe l'habitait, pour ainsi dire. C'est l'amour qui remplit spirituellement un être.

    La vie même, du reste, n'émane-t-elle pas de l'amour?

    Une machine dénuée de symboles spirituels, même projetée dans l'avenir, même conjecturée merveilleuse, est plus fantasmatique qu'à proprement parler mythologique. Mais la vie même est un symbole – si on la conçoit comme étant d'essence morale, comme s'opposant moralement à la mort. Si on voit l'une et l'autre comme indifférentes, les machines n'obtiennent jamais le statut de symboles, même quand elles sont aussi vivantes que l'être humain, même dans le cas des robots. Et alors la science-fiction n'acquiert qu'une poésie illusoire, faite seulement de fantasmes - comme dans l'érotisme.

  • Bernard Simonay nous a quittés

    b7a57c04c04ea2ad383038373431373931363535.jpgBernard Simonay (1951-2016) vient de mourir, et c'était un auteur de science-fiction appréciable, dont j'ai lu quelques livres à l'époque où j'espérais découvrir de grands auteurs du genre - qui pour moi étaient de grands auteurs tout court, parce que je n'estime rien tant que la capacité à créer des univers fabuleux cohérents. C'était des romans qui reprenaient de vieilles mythologies en les rationalisant; les Atlantes par exemple étaient d'origine extraterrestre. Car c'était une rationalisation qui intégrait les fantasmagories de la science-fiction traditionnelle. L'extrême rationalisation eût été de ne pas évoquer d'extraterrestres; mais il y avait la volonté de rationaliser jusqu'aux dieux.

    Un autre trait était la cruauté, l'horreur des mœurs. Les hommes sont méchants! Cela avait quelque chose de gothique. Mais les décors étaient toujours splendides.

    J'ai plus tard essayé de lire un de ses livres qui se passent dans le futur, et les dignitaires y inventaient des cultes et du sacré pour que le peuple n'utilise pas les armes toutes-puissantes créées par la technologie futuriste. Et puis ils inventaient aussi de mauvais génies à l'extérieur de la cité pour empêcher les gens de s'aventurer au dehors. Le pays en effet était radioactif depuis une guerre qui avait eu lieu et avait tout détruit. Mais il fallait aussi maintenir entre les murs de la cité les gens pour une raison que je n'ai pas découverte, n'ayant peut-être pas assez lu de pages du livre.

    Le merveilleux technologique était présent et intéressant, mais ce n'est pas suffisant pour moi, qui aime un merveilleux symbolique, plus que les conjectures fantasmatiques. La frontière est plus floue qu'on pourrait penser. Les machines manifestent les forces qu'elles maîtrisent: elles épousent la forme qui permet de les maîtriser. Mais dans un roman, il faut que la dimension symbolique soit consciente, sinon, en réalité, il s'agit seulement d'inventer un monde agréable, répondant à des désirs basiques, plus qu'à de hautes aspirations: la portée morale est faible, voire inexistante. Or le symbole doit faire rayonner des forces morales.

    Je n'ai pas pu, donc, continuer à lire ce livre pourtant plaisant. Son auteur savait écrire agréablement. Il avait une vraie sensibilité au fantastique.

  • H. P. Lovecraft et le principe d'involution

    HP-Lovecraft.jpgJ'ai évoqué la conviction de H. P. Lovecraft que l'homme aspire à l'infini, à s'affranchir des lois physiques, de l'espace et du temps, et que pour lui le fantastique répondait par une illusion littéraire ou artistique à cette aspiration. À cette conviction répondait, dans ses contes, l'apparition de races extraterrestres qui s'étant libérées de l'espace et du temps, voyageaient dans les corps pour continuer à exister au-delà de leur déréliction propre. Paradoxe: c'est parce que le monde physique, loin d'évoluer, finit par mourir, que des êtres se hissent dans le monde spirituel et parviennent à y vivre. L'évolution continuait donc dans l'au-delà de la matière, mais était-ce de façon durable, et dynamique?

    Dans son récit de voyage sur la Lune, Cyrano de Bergerac assure que les êtres lunaires sont tels que les Grands Anciens de Lovecraft: ils peuvent voyager de corps en corps, et le feraient constamment, si une instance supérieure ne le leur interdisait pas. Chez Lovecraft, pas d'instance morale cosmique pouvant interdire de telles pratiques, sinon sous la forme de forces contraires, hostiles, démoniaques, provoquant une forme d'involution.

    Il est possible que les Grands Anciens qu'il décrit dans The Shadow out of Time (1936) n'aient jamais été esclaves de la matière: dès son arrivée sur Terre, ils ont habité des êtres doués de conscience mais appartenant au règne végétal, ou à mi-chemin entre le végétal et l'animal. Cela reprend, indéniablement, des idées de la théosophie, laquelle il connaissait: les hommes sont issus selon elle d'êtres végétaux à demi conscients et pouvant se mouvoir, et avec eux, à cette époque, vivaient, en symbiose intérieure et psychique, des êtres supérieurs. Mais Lovecraft rejetait ce qu'il appelait l'optimisme fade des théosophes. Il ne voit pas cette image, fascinante en soi, comme préparant l'évolution humaine. Elle peut, certes, expliquer pourquoi l'être humain a gardé, du passé, une aspiration à l'absolu et à l'infini, comme il pensait que c'était le cas. Mais ces êtres cthulhu-mythos-wallpaper-reasons-to-like-lovecraft-nyarlathotep-crawling-chaos-shadow-out-of-time-poster-illustration-by-darrell-screamin-polyp-tutchton-all-rights-reserved.jpgvégétaux, plutôt attrayants, ont été contrés par des êtres immondes, s'apparentant aux poulpes. Or, c'est là reprendre l'évolution classique: l'apparition du monde animal a bien commencé par les mollusques. Le récit de Lovecraft se termine tragiquement, parce que passer du végétal au polype est apparemment affreux.

    La théosophie dit que cette sorte de chute était nécessaire à l'évolution, parce que l'animal a des propriétés de mouvement et d'autonomie qui préparent l'avènement de l'être humain, libre et autonome dans ses pensées. Mais Lovecraft, par principe, adopte une formule pessimiste.

    Il faut remarquer qu'il n'était pas satisfait par sa nouvelle grandiose. Quelque chose le chiffonnait, le gênait. Effectivement, on ne voit pas comment des êtres pouvant passer d'un corps à l'autre peuvent être gênés lorsque le corps végétal qu'ils habitent est attaqué et détruit par des êtres ayant des formes de poulpe et de méduse; on ne sait pas ce qui les empêche d'habiter ensuite ceux-ci.

    Il pensait pourtant que l'aspiration à l'absolu, à l'infini, n'existait pas chez tous les hommes, mais seulement chez une minorité, une forme d'exception, représentant au fond la fleur de l'humanité, mais isolée comme une étoile solitaire dans un immense ciel noir, une fleur dans un désert. Peut-être cultivait-il son pessimisme de façon morbide, parce qu'il l'arrangeait, parce qu'il le justifiait de ne pas s'investir dans la vie sociale et l'affronter. Cela fait partie de sa destinée, comme on dit. Peut-être que dans sa vie antérieure la vie sociale lui était apparue comme particulièrement abjecte!

  • H. P. Lovecraft et l'au-delà de la peur

    banner_lovecraft.jpgJ'ai dit l'autre jour que Lovecraft (1890-1937) voyait le chaos au-delà de l'ordre apparent, et que cela rappelait la philosophie de Sartre (1905-1980), pour qui cet ordre apparent était le fruit de la pensée magique, du pur néant de la subjectivité humaine, qui imposait une rationalité aux choses. Quand on fait l'expérience du réel, celui-ci apparaît comme une pâte informe, immonde. Or, quand on la personnifie, elle peut prendre le visage de Cthulhu - dieu maléfique.

    Il existe une continuité entre Lovecraft et Sartre, lequel d'ailleurs adorait, étant petit, les histoires d'horreur et de fantômes: il l'évoque dans Les Mots.

    Mais Sartre, à la toute fin de sa vie, prétendait avoir découvert le principe immortel de l'humanité en mouvement: influencé par Benny Lévy, il le voyait dans le peuple juif. Lovecraft, de son côté, se rallia à la politique de Roosevelt, et certains critiques perçurent, dans sa nouvelle The Shadow out of Time (1936), des éléments d'utopisme socialiste, présentés sous le voile de Grands Anciens organisateurs du monde.

    Or, ces entités, dit Lovecraft, sont dénuées de corps propre, et se sont arrachées à leur galaxie en vainquant l'espace et le temps: elles se projettent dans le futur à travers les corps qui vivront, et ainsi connaissent une forme d'immortalité. Les poètes inspirés sont souvent possédés par elles, puisque, par elles, ils distinguent Cthulhu_sketch_by_Lovecraft.jpgdes espaces grandioses, inouïs - ont accès à l'infini. Car pendant que ces êtres sont dans les corps humains, les consciences humaines sont à leur tour plongées dans leur monde.

    Il faut nécessairement mettre cette sorte de mythe en rapport avec ce que l'écrivain, à la même époque, proclamait régulièrement dans sa correspondance: le fantastique est une façon pour l'être humain de combler illusoirement une aspiration profonde à s'arracher aux lois de l'espace et du temps, à se libérer de la tyrannie des lois physiques. La connaissance même que le surnaturel était une illusion, ajoutait-il, ne pouvait pas empêcher cette aspiration d'exister: elle était plus forte que le savoir théorique, plus profondément constitutive de l'humanité.

    On a souvent dit qu'il était matérialiste; et lorsqu'il s'agissait de juger du monde extérieur, il l'était bien. Mais le paradoxe de sa littérature, à la fois matérialiste et mythologique, s'explique quand on saisit la mesure de ce qu'il pensait de l'être humain, être aspirant à l'absolu, à l'infini de façon nécessaire, quoique irrationnelle. Cet instinct est plus puissant chez lui que ce qui habite la conscience diurne, et c'est par cette conviction que malgré son matérialisme de principe, il fut l'héritier fidèle du romantisme.

  • Rivarol et la poésie française

    Antoine de Rivarol (1753-1801), French writer.jpgIl y a quelque temps, j'ai publié un article dans lequel je citais Frédéric Mistral (1830-1914) affirmant que le français était impropre à la poésie (en particulier l'épique, la plus noble de toutes), parce qu'elle était une langue des cours, engoncée dans ses emplois fonctionnels et son besoin de clarté; la poésie en effet se fonde sur le mystère - et sur la vie de l'âme, qui est obscure. Cela a fait jaser: beaucoup veulent croire la perfection de la langue française absolue, et sont choqués qu'on puisse assigner la moindre limite à son génie.

    Pourtant, dès le dix-huitième siècle, on admettait que le caractère rationnel du français, quoique glorieux en soi, n'aidait pas à la poésie. Contrairement à Mistral, qui composa ses vers en provençal, on ne s'en plaignait pas particulièrement, parce que la poésie apparaissait comme secondaire, comme un loisir d'homme de goût, et non comme une activité en soi réellement importante.

    Antoine de Rivarol (1753-1801) devint célèbre en remportant, en 1784, le concours proposé par l'Académie de Berlin sur l'universalité de la langue française (voir Georges Gusdorf, Le Romantisme I, Paris, Payot, 2011, p. 235): la vieille lune de cette universalité est issue de ce temps. Il faut signaler, aux républicains qui la défendent avec ardeur, que Rivarol était un grand royaliste.

    Il glorifia, donc, le français classique, puisqu'il reflétait la splendeur universelle de Versailles. Il était, comme le disait Mistral, une langue de cour, une langue de classe, arrachée à la culture du peuple. Par là même, pensait-on, il passait par dessus tous les peuples: l'aristocratie française devait chapeauter le monde entier. D'ailleurs elle tendait à le faire, puisqu'on l'imitait.

    Le romantisme allemand s'indigna contre l'idée d'une langue universelle qui n'engloberait pas le peuple. AW Schlegel_gemeinfrei.jpgAugust Wilhelm Schlegel (1767-1845) attaqua la poésie compassée du classicisme français, comparant défavorablement Racine à Euripide, son modèle (ibid, p. 236). Il avait commis, assurément, un sacrilège contre le génie français: cela fit scandale. Il affirma, même, que si le français était répandu en Europe, c'était davantage pour des motifs politiques que pour ses vertus intrinsèques et littéraires, et l'assimila à une simple mode.

    Le romantisme était né. Bientôt, Stendhal, à son tour, dirait Shakespeare supérieur à Racine, et Victor Hugo déchaînerait contre le second ses foudres. Ce que le français avait perdu en qualités poétiques, le romantisme français, conscient de la vérité des dires de Schlegel, allait tenter de le lui faire regagner: Hugo, notamment, s'efforcera de créer une littérature à la fois classique et populaire, et de devenir le vrai Virgile français.

    Mais il est si vrai qu'on ne peut pas nier l'évidence, à cet égard, à l'endroit du français classique, que Rivarol lui-même l'admit: le français, déclara-t-il, avait été moins propre à la musique et aux vers qu'aucune langue ancienne ou moderne: car ces deux arts vivent de sensation (ibid.). Et le français est tout de raison.

    La poésie intellectualiste qu'on voit fleurir depuis quelques décennies, et qui marque une forme de néoclassicisme, a fait retomber la culture française dans ses vieux travers - ceux qui, en figeant la vie culturelle, et en la détachant du peuple, avaient en fait provoqué la Révolution. C'est l'effort et l'humilité romantiques qu'il faut retrouver.

    Certes, Mistral a montré qu'il fallait aussi concéder davantage aux langues et cultures régionales. Le classicisme élitiste et sclérosé va en réalité de pair avec la sacralisation du français dans la Constitution: on peut dire qu'elle est contraire à la musique et aux vers, pour citer Rivarol.

  • Le tout seul est lumière: David Lynch, Rudolf Steiner

    DL_400x400.jpgDavid Lynch, dans Catching the Big Fish et diverses interviews, a souvent dit que la peur venait de ce qu'on ne percevait qu'une partie des choses, et que, si on avait une vue d'ensemble, elle cessait. Rudolf Steiner, dans son drame-mystère Le Gardien du Seuil, confirme par deux vers:

    Das Ganze ist voll Licht, wenn auch der Teil,
    Für sich allein gesehn, oft dunkel ist.

    (Le tout est lumière, quand la partie,
    Si elle est vue seule, souvent est obscure.)

    Le problème de la mort, en particulier, ouvre à des ténèbres angoissantes. Symboliquement, le monstre, l'esprit mauvais, dans les films de Lynch, sont des êtres terrifiants, qui rendent l'univers incompréhensible. Pourquoi le mal existe-t-il? C'est d'ailleurs aussi la question de H. P. Lovecraft, mais, curieusement, celui-ci disait au contraire que c'est la vue de l'ensemble qui crée l'épouvante: car si l'homme ne jette son regard que sur un fragment, il peut être rassuré; mais le vrai fond de l'univers est inhumain. L'image du confort rationnel et bourgeois peut être détruite par une vision d'ensemble qui entoure de chaos la cité humaine.

    Lovecraft, à cet égard, nous rappelle Sartre qui, dans La Nausée, fait l'expérience d'un au-delà de la matière organisée: il pose comme étant l'ensemble le fragment qu'il perçoit soudain par une faille dans le voile des apparences. L'image de la masse informe, ou du vide, renvoie à tout l'univers.

    L'idée de la mort est de fait d'emblée présente pour remplir d'inanité le rêve bourgeois d'une vie pérenne et réglée, et le monde physique régi par des lois connues dans lequel l'humanité s'efforce de vivre. Mais prétendre qu'on est conscient du monde parce qu'on sait que l'on va mourir ne relève-t-il pas d'un abus? Au-delà de cette vérité fragmentaire, Lynch et Steiner proposent une vision du monde dans laquelle le mal et la mort, eux-mêmes, ont un sens.

    Derrière le monstre, ou le démon, est un ange, un dieu qui se cache. Derrière la Révolution, disait Joseph de Maistre, était la Providence: au-delà du mal qu'elle représentait indéniablement, il fallait voir l'intention mystérieuse de la divinité. Pareillement, derrière Méphistophélès répondant à l'appel de Faust, chez Goethe, il faut voir les nécessités de l'évolution humaine: Faust est finalement arraché aux ténèbres pour réaliser une Fire-walk-with-me-02.jpgascension par l'éternel féminin. C'est la fin du Second Faust: le héros est emmené au Ciel par les anges de la sainte Vierge.

    Chez Lynch, le plan divin est caché: suggéré plus que dit. Non seulement il en est ainsi dans ses films, mais dans ses écrits et paroles il n'en a guère dit plus. Il a évoqué l'image du jeu fantastique qu'était en réalité la vie, voire l'idée du retour de l'être humain à travers plusieurs vies, son germe ne mourant pas. Pour Steiner, on le sait sans doute, il en va de même: l'homme évolue en s'incarnant successivement, et en tirant profit de ses expériences. À cet égard, comme dans le christianisme, la souffrance et la mort purifient, et chez Lynch aussi, puisqu'on ne peut pas comprendre autrement que Laura Palmer, à la fin de Fire Walk With Me, revoie son ange après avoir été abominablement tuée.

  • Sénèque et H. P. Lovecraft

    Lovecraft,_June_1934.jpgJ'ai toujours aimé H. P. Lovecraft (1890-1937) et sa mythologie grandiose et sombre, ses mystères délirants et son mélange de rationalité extérieure et d'hallucinations cosmiques. Les surréalistes renonçaient à la raison, les rationalistes refusent l'imagination. Au sein du courant rationaliste, Lovecraft est celui qui a le plus déployé son imagination, a le moins exercé de frein. À cet égard, il rappelle la littérature du dix-huitième siècle, qui était sa référence majeure. On oublie trop facilement que Voltaire adorait le merveilleux, quoiqu'il ne crût pas du tout à ce qu'il évoquait: il le regardait comme un mensonge nécessaire à la poésie. Car Voltaire, il faut l'avouer, n'avait pas le culte de la vérité. Les artifices qui agrémentent la vie lui paraissaient de bonnes choses.

    Cependant Lovecraft avait quelque chose de ténébreux qui rendait sa mythologie moins artificielle, parce que ses dieux justement semblent matérialiser, cristalliser un ordre cosmique épouvantable, hostile, ou au moins indifférent aux aspirations des êtres humains, et donc impropre à favoriser le progrès, la vie, l'évolution vers le bien. Il était davantage dans la tradition de Pope que de Voltaire - de la satire sombre et cynique à l'anglaise, s'adonnant volontiers à la démonologie. Mais il mit de l'énergie à en renforcer les images étranges, et cela l'a conduit jusqu'à une véritable mythologie, impliquant à la fois l'univers global et l'être humain intérieur, ses dieux parlant volontiers aux hommes dans leurs rêves, depuis l'inconscient. Leurs inspirations artistiques, notamment, émanent de leurs mystérieux messages; mais aussi leurs passions, leurs pulsions. Telle femme exerce sur un homme un pouvoir érotique parce qu'elle est l'incarnation d'entités obscures; tel homme sombre dans la folie et le cannibalisme parce qu'il est possédé par les mêmes. Et ainsi de suite.

    Pendant longtemps, je suis demeuré perplexe en même temps qu'admiratif: je connais bien les mythologies, et peu me semblaient conformes dans leur esprit à celle de Lovecraft. Des rapports pouvaient être établis full.jpgavec les Aztèques, ou Cyrano de Bergerac, mais cela demeurait diffus, incertain. Or, récemment, j'ai lu plusieurs tragédies de Sénèque, le poète-philosophe de l'ancienne Rome, et j'ai été frappé comme par la foudre: c'était, dans un autre contexte culturel, la même chose que Lovecraft! Des dieux infraterrestres, des entités lunaires au service des passions humaines ou étendant leur chaos à l'univers entier, l'évocation détaillée de l'enfer, la magie noire, tout était présent: une mythologie du mal, imaginative et colorée, était aussi l'essence du vieux Romain. Et on sait que, comme Lovecraft, il a expliqué, dans d'abondantes lettres philosophiques, qu'il ne croyait pas aux dieux, tels qu'ils étaient représentés par le peuple. Il était stoïcien, pensait que par sa raison seule l'homme pouvait résister au chaos cosmique, aux dieux infâmes; Lovecraft partageait exactement cette philosophie.

    Lovecraft faisait des rêves où il était un Romain mis en face d'entités infernales pyrénéennes; et il se demandait s'il s'agissait d'un souvenir de vie antérieure. Sénèque était né à Cordoue, en Espagne. Peut-être un lien karmique, comme on dit?

  • Saint Martin et les hérétiques

    250px-Gregory_of_Tours_cour_Napoleon_Louvre.jpgDans l'Historia Francorum de Gégoire de Tours, on trouve ces mots: Hic [sanctus Martinus] prohibuit Maximum, ne gladium in Hispania ad interficiendos destinaret haereticos, quibus sufficere statuit, quod a catholicorum ecclesiis erant vel communione remoti. Ce qui signifie: Celui-ci [saint Martin] interdit à [l'empereur] Maximus d'utiliser le glaive pour tuer les hérétiques en Espagne, dont il jugea qu'il suffisait bien qu'ils fussent exclus de la communion des églises catholiques. En effet, si les premiers chrétiens hérétiques à avoir été tués par des catholiques le furent par ordre impérial à l'époque de saint Martin, celui-ci s'y opposa formellement, et reprocha toute sa vie aux évêques gaulois de s'être prêtés à cette initiative de l'empereur en lui fournissant des arguments.

    Or saint Martin est fondamental pour la christianisation de la France, car c'est la dévotion que les Francs lui ont vouée qui les a conduits à se convertir. Clovis et les siens étaient convaincus que saint Martin avait le pouvoir d'intervenir depuis le Ciel sur Terre et d'accomplir des prodiges dans cette vie même - de foudroyer les impies, de guérir les justes. Les miracles sur son tombeau se multipliaient, et Clovis le premier fit de la Touraine (qui abritait ce tombeau), une terre sacrée, exempte d'impôts, et il interdit à ses soldats de la spolier. Il en fit tuer un qui avait volé du foin à un paysan pour son cheval.

    Bref, les Francs faisaient de saint Martin un dieu, et la Touraine vue comme foyer spirituel de la France et lieu de villégiature de ses rois date de cette époque. Quand on lit Grégoire de Tours, on en est frappé. On méconnaît l'importance des Francs et de leurs choix, de leurs croyances. L'organisation politique de la France en découle profondément. Pas celle, évidemment, qui est écrite dans les textes, et qui vient plutôt de l'antiquité, des Grecs et des Romains; mais celle qui effectivement s'exerce, qui instinctivement s'impose dans les représentations intimes du peuple en France, ses archétypes. L'écart, même, entre cette France instinctive, découlant des orientations prises par les Francs, et la France rationnelle, telle qu'elle s'exprime dans ses lois, est souvent considérable, et marque la distance inavouée, ou non assumée, entre des Francs convertis au christianisme par admiration pour saint Martin, et une classe intellectuelle qui doit essentiellement à la Rome antique, et qui, même quand elle se soucie de christianisme, regarde plutôt les grands textes de référence, la Bible, que le le culte des saints locaux, pourtant à l'origine du royaume des Francs.

    On lit, également, chez Grégoire de Tours, que lors des calamités publiques, les Gaulois se mettaient volontairement en servitude auprès des seigneurs francs, afin de s'assurer une subsistance. Après la chute de l'Empire romain, le désordre était profond; on se plaçait sous la protection des Francs, seuls guerriers à même d'assurer un semblant d'ordre, seuls hommes à disposer d'une force exécutrice. Comme, convertis au christianisme, ils écoutaient les évêques issus de la noblesse gauloise, on leur faisait plus ou moins confiance, malgré les guerres qui les opposaient entre eux.

    Comment ne pas voir que c'est là l'origine de l'organisation de la France médiévale?

    Peut-être, aussi, que l'instinct des Français en faveur de la liberté de conscience ne vient pas d'ailleurs que de saint Martin, et de son culte. Au vu de la manière d'agir de l'empereur de Rome, qui peut croire qu'il vient des Romains mêmes?

  • Un écho de plumes

    Seigneur du Chaos.jpgL'association des Poètes de la Cité, que je préside, est heureuse de vous annoncer la parution du premier numéro de sa revue en ligne, Écho de plumes. On y trouve mille choses éblouissantes, en particulier les poèmes des poètes, tels qu'ils ont été composés à l'occasion de leurs réunions. En effet, des contraintes formelles ou thématiques leur sont proposées, et ils sont invités à écrire de magnifiques œuvrettes; aujourd'hui nous les publions.

    Nous publions aussi les poèmes de saison, ceux que les poètes écrivent selon le vent qui pénètre dans leur âme, et qu'ils veulent bien nous faire parvenir.

    Enfin nous plaçons des illustrations dont les poètes sont modestement les auteurs. La mienne est celle qui orne cet article et dont le nom originel est Le Danseur sur le chemin; mais il a servi à illustrer un poème mythologique ayant pour curieux titre Le Seigneur du Chaos. Néanmoins d'autres illustrateurs ont fourni des images: Valeria Barouch, Catherine Gaillard-Sarron, Yann Chérelle, Marlo Mylonas-Svikovsky, qui ont aussi fourni des poèmes – tout comme Hyacinthe Reisch, Dominique Vallée, Linda Stroun, Maite Aragonés Lumeras, Francette Penaud, Nitza Schall et Galliano Perut. En somme, à peu près les mêmes que ceux qui ont participé au récital printanier d'hier, et auquel vous avez brûlé de venir, sans en général l'avoir pu. Mais vous pouvez vous rattraper par la lecture de cette revue, qui manifeste le talent, le travail, la sueur des Poètes!

    Portés par ce qui vient de l'avenir, ils ont par leurs mots tenté de créer des images nouvelles, lesquelles peuvent transformer le monde. Là est leur génie, s'ils en ont. Et comme les génies passaient dans l'antiquité pour avoir des ailes, c'est bien l'écho de leurs plumes qu'on entend - nous l'espérons, point trop ténu.

  • Souvenirs pédagogiques de Fabre

    Henri-Fabre.pngJean-Henri Fabre avait un talent littéraire certain, qui le rendait maître notamment dans l'art de l'ironie. Un jour, revenant à Carpentras après des années d'absence pour trouver une certaine sorte d'insecte qu'il y observait régulièrement, il dit: Je salue en passant le collège où j'ai fait mes premières armes d'éducateur. Son aspect n'a pas changé, c'est toujours celui d'un pénitencier. Ainsi l'entendait l'enseignement gothique d'autrefois. À la gaieté, à l'activité du jeune âge, choses par lui jugées malsaines, il opposait le palliatif de l'étroit, du triste, de l'obscur. Ses maisons d'éducation étaient surtout des maisons de correction.

    Il visait clairement, à travers le terme gothique, la tradition catholique, mais Georges Gusdorf a remarqué, en son temps, que le romantisme avait développé une nouvelle pensée éducative en réaction à la conception de Napoléon des lycées-casernes. L'époque napoléonienne, en France, était néoclassique, et prétendait soumettre toute la culture au compas de la raison, faire entrer l'humanité dans les formules mathématiques par lesquelles on créait aussi les canons. Du coup, la vie première des enfants était réprimée. On tâchait de faire entrer ceux-ci dans des moules préétablis, au lieu de veiller à ce que chaque individualité s'épanouisse librement, avec toutes ses potentialités, et tout ce qu'a espéré en elle la nature. On s'imaginait que la nature n'était nulle part, même pas chez l'homme, propre à développer la raison, et qu'il fallait infliger et inoculer celle-ci, comme si les hommes, eux-mêmes, ne l'avaient pas développée naturellement, en même temps qu'ils évoluaient organiquement, comme si elle leur avait été administrée par on ne sait quels extraterrestres.

    Au reste, il existe bien un rapport avec l'éducation des Jésuites, nous rappelle Gusdorf, car somme toute le catholicisme s'appuyait inconsciemment sur l'idée des prêtres latins administrant le dogme chez les barbares - notamment les Francs. La doctrine devait leur être apportée d'un bloc, infligée telle quelle.

    Pourquoi le cacher? C'est encore cette conception qui prévaut en France, et souvent ailleurs. On est surpris par l'aspect lourd et administratif de la plupart des établissements d'enseignement. Et par des méthodes qui rousseau-par-la-tour.jpgprétendent faire accéder les enfants à la conscience rationnelle en accumulant sur leur pauvre tête des masses de théories. Jean-Jacques Rousseau avait bien vu qu'il n'en était rien, et même si on peut trouver qu'il était d'un optimisme naïf, il avait raison de considérer que la nature créait la conscience rationnelle à un certain âge, à partir duquel il fallait la nourrir et l'alimenter; mais que si on le faisait avant, on n'arrivait à rien, on créait des apparences de raison dans des cerveaux tuméfiés de savoir abstrait, ou alors on se heurtait à la nature pleine de vie des enfants rétifs.

    La présentation des insectes par Fabre, précisément, peut susciter la comparaison de leurs transformations: dans la larve, en devenir, mais invisible, est l'insecte adulte; pour le faire naître, elle doit se placer dans un cocon, se liquéfier, et laisser cette forme définitive apparaître. Telle est la raison chez l'être humain: l'être rationnel en lui est caché, et c'est soutenir l'enfant dans sa spécificité qui lui permettra de trouver les forces de le faire naître en lui, de le manifester. Prétendre faire apparaître l'insecte parfait dès la sortie de l'œuf à coups de ciseaux, c'est simplement faire périr la larve, ou créer un semblant d'insecte mûr, qui ne pourra jamais se reproduire. C'est sans doute la sagesse que Fabre avait acquise, sur l'éducation: il avait médité sur les insectes et leurs rapports avec l'être humain.

  • Réédition du voyage au long cours de Jacques Replat


    livre_voyageaulongcours.jpgLes éditions Livres du Monde ont réédité l'un des chefs-d'œuvre méconnus du grand Jacques Replat (1807-1866), l'excellent écrivain savoyard romantique, Voyage au long cours sur le lac d'Annecy, paru le 1er mars. J'en ai assuré, modestement, la postface et les notes, et Michel Amoudry l'a préfacé: personnalité connue à Annecy, auteur de plusieurs livres d'histoire, il est président de la Société des Amis du Vieil Annecy et vice-président de l'Académie florimontane, où il me permit jadis d'entrer.

    C'est un merveilleux petit livre, qui s'inspire, pour la forme, du Voyage autour de ma chambre de Xavier de Maistre (1763-1852) et des récits de voyage de Rodolphe Töpffer (1799-1846), en ce qu'il mêle fantaisie et excursion. Il entend prolonger le voyage minuscule effectué sur le lac annécien par celui qu'il fait, d'une part, sur les montagnes qui y sont reflétées, d'autre part dans le monde de l'imagination, du souvenir – historique ou personnel -, de la légende, de la vision. Il en appelle à la fée Mab, qui se déguise sous les traits de paysannes messagères, ou d'autres encore: elle prend diverses formes.

    Avec humour, il crée un mythe, un dédoublement du visible vers le fabuleux, et emmène le lecteur très loin, même sans qu'il ait fait beaucoup de pas, dans la réalité physique – tel Parsifal se rendant dans le sanctuaire du Graal, chez Wagner.

    Le livre n'avait pas été réédité depuis 1867. En effet, il se situe dans la sphère culturelle de l'ancienne Savoie, sphère culturelle balayée par l'éducation d'État, uniformisée depuis Paris, qui pour le coup est assez loin d'Annecy.

    L'humour n'est pas sa seule force: il est également empreint de mélancolie et de nostalgie, l'histoire chevaleresque de la Savoie se mêlant aux souvenirs personnels liés au lac, et aux femmes qui l'avaient fait rêver sur ses rives, aux fenêtres des châteaux, sous les frondaisons de leurs parcs. On peut dès à présent se le procurer par le biais de Decitre.

  • J.R.R. Tolkien et les autres mondes

    j-r-r-tolkien.jpgIl existe une tradition critique qui considère que J.R.R. Tolkien (1892-1973) a simplement voulu créer une combinaison de mythes préexistants dans un espace imaginaire. Mais lui-même voulait créer une mythologie originale s'insérant dans le passé de l'humanité européenne, et non seulement il regrettait, à la fin de sa vie, d'avoir, faisant appel à la mythologie germanique, nommé ses immortels des elfes, mais, dans une lettre, il affirmait: 'Middle-earth', by the way, is not a name of a never-never land without relation to the world we live in (like the Mercury of Eddison). […] And though I have not attempted to relate the shape of the mountains and land-masses to what geologists may say or surmise about the nearer past, imaginatively this 'history' is supposed to take place in a period of the actual Old World of this planet. (The Letters of J.R.R. Tolkien, London, Allen and Unwin, 1981, p. 220.)

    Tolkien avoue n'avoir pas cherché à se mettre d'accord avec les données de la géologie, ou avec ses hypothèses, mais son imagination créait un monde qui n'était qu'une époque de notre Terre. La terre du Milieu n'était en rien un monde en soi fictif. Il essayait de la rendre plausible, quoique intégrant des êtres divins ou semi-divins, et c'est le fond de son projet. Il était à cet égard dans la lignée de Virgile et Ovide.

    Il cite E.R. Eddison (1882-1945), qui a tenté de créer un monde mythologique en le situant sur Mercure, dans The Worm Ouroboros. Les êtres pensants y sont séparés en différentes races nommées selon le folklore th.jpgancien: les Demons, les Goblins, les Pixies, et ainsi de suite. Ils ont une apparence fantastique, puisque doués de cornes ou munis de queues. Mais ensuite cela n'intervient pas beaucoup dans la narration. Ses héros agissent plutôt comme des personnages de récits du Moyen Âge ou de la Renaissance, et le merveilleux est plus directement présent par des suggestions et des épisodes épars: une fée dans un château enchanté ici, un monstre épouvantable là, des épées ou des joyaux qui viennent des elfes (eux présentés comme des êtres pleinement spirituels), ou encore des invocations du diable, et ainsi de suite. D'une certaine façon, d'avoir placé tout un univers sur une autre planète rend indistinct ce qui ressortit au merveilleux, c'est à dire au monde des esprits, et ce qui ressortit au réel. C'est le problème de la littérature excessivement imaginaire. Cela rappelle l'idée que dans la chaleur universelle la thermodynamie ne fonctionne plus, parce qu'il n'y a plus de pression créée par les différences de température.

    Tolkien voulait conserver un lien avec le monde réel, afin que ses elfes montrassent une direction, fussent comme le reflet sur terre de quelque chose de céleste. Or, paradoxalement, ils sont plus présents et substantiels que les êtres fantastiques d'Eddison, et ils manifestent mieux, en même temps, une essence supérieure. C'est probablement en ce sens qu'il disait que la mythologie devait s'insérer dans un monde familier.

    H.P. Lovecraft (1890-1937), qu'il ne connaissait pas, en était pareillement convaincu, et même plus encore, puisqu'il plaçait ses entités cosmiques dans le monde terrestre contemporain, en particulier en Nouvelle-Angleterre. Mais du coup il était moins facile de les montrer, ils étaient davantage suggérés, entrevus dans la pénombre. Ils ne manifestaient que la partie sombre de la chose, inquiétante, celle qui se mêle à l'expérience de tous les jours et rend douteux le monde tel qu'on le perçoit. Il disait du reste que le fantastique ne contredisait pas le réel mais en prolongeait les principes dans l'inconnu; et il avouait que pour lui la peur était le sentiment par lequel il était le plus facile de s'arracher aux lois du monde terrestre, et d'appréhender des êtres supérieurs.

  • Jean Giono et le sud idéal

    Giono.jpgDepuis que j'ai lu Mireille, de Frédéric Mistral, je me suis dit que j'allais lire tous les livres provençaux qui sont dans ma bibliothèque depuis des années: le poème m'a enthousiasmé, parce qu'il plonge dans la mythologie locale. Or, depuis plus de vingt ans, j'avais Le Hussard sur le toit de Jean Giono, que mon père, qui l'adorait, m'avait conseillé. Je ne l'avais pas fini, après l'avoir acheté, parce que son imitation du style de Stendhal m'agaçait.

    Il y eut un temps où, passionné par celui-ci, je l'imitais aussi, mais j'aspirais personnellement à transposer ses sentiments poignants vers d'autres mondes: à percer le voile du souvenir. Or, Giono divinisait, au contraire, la Provence physique, ou, à travers Angélo, l'Italie d'autrefois. Je trouvais qu'il créait artificiellement un monde plus beau, par des adjectifs qui ne spiritualisaient qu'illusoirement les choses. Je me souviens par exemple qu'il parlait de la clarté éblouissante des rochers en plein soleil, et je me disais que cette féerie de style se superposait arbitrairement à la perception sensible. Je songeais à Lord Dunsany, qui créait aussi des mondes féeriques par des descriptions luxuriantes, mais qui y plaçait réellement des elfes, des êtres magiques.

    Cependant Mistral plaçait pareillement des fées dans le paysage provençal, et cela me suggéra que les Irlandais comme Dunsany n'étaient pas les seuls à pouvoir entrer dans l'autre monde, que des Français pouvaient le faire, que des Provençaux avaient des portes d'accès. Je voulus reprendre Giono.

    Globalement, j'ai toujours la même idée, puisqu'il prend soin de rester de ce côté des choses, au sein de son récit. Mais il l'a tiré le plus possible vers le merveilleux, et il faut avouer que le charme agit. Angélo, l'adepte de la liberté, l'idéaliste romantique piémontais, est un être presque céleste, angélique: il est innocent dans ses pensées, pur, et il ne tombe pas malade, au sein de l'épidémie de choléra qu'il traverse; or, il est suggéré Hussard1erRH.jpgque c'est parce qu'il est sans défauts.

    S'il ne vient pas d'un pays situé aux franges de la matière, il vient quand même d'Italie, et ses pouvoirs sont réels, puisqu'il guérit miraculeusement une femme qui du coup tombe amoureuse de lui, mais pour laquelle il n'a que des pensées chastes. C'est son grand exploit, par lequel se termine le livre.

    Le fond en est peut-être invraisemblable, ou méritait une explication spirituelle: Angélo incarnait-il un ange? Mais la féerie reste présente.

    Dans certains passages, Giono anime assez la nature pour qu'elle soit habitée par des âmes, si nulle hiérarchie morale ne semble l'imprégner: Le jour avait été si beau que le soir tombait avec une lenteur infinie. Les reflets de la lumière vermeille, couchés dans les herbes rudes du plateau ne se levaient qu'à regret, mettaient longtemps à disparaître. On les voyait préparer lentement le bond ralenti qui devait les emporter dans le ciel. Ils s'étiraient jusqu'à ressembler à ces cheveux blonds que certaines araignées déposent dans le vent et, avant de disparaître, s'enroulaient une dernière fois aux branches nues des arbres d'où, fil à fil, des ombres encore ardentes les arrachaient avec précaution. L'ouest soupirait de regret.

    On perçoit, par ces personnifications, les êtres élémentaires. La lumière du soleil couchant en devient palpable, solide comme du rubis. La précaution des ombres peut-être est de trop, et ressortit au sentimentalisme: est-ce qu'il n'y a pas des guerres, entre l'ombre et la lumière, lorsque vient le soir? La féerie n'est pas un simple idéalisme, elle peut être cruelle. Elle n'embellit pas tant le réel qu'elle ne l'approfondit. C'est ce qui en général n'est pas compris. La rhétorique classique ne l'a jamais saisi. Et Jean Giono, peut-être, lui restait liée. Mais il fut un bon écrivain.

  • André Pieyre de Mandiargues et le fantastique

    41ab+ISQO3L._SY291_BO1,204,203,200_QL40_.jpgJ'ai lu récemment un recueil de contes fantastiques d'André Pieyre de Mandiargues (1909-1991), Soleil des loups. Pieyre de Mandiargues a fréquenté les Surréalistes et a été placé dans leurs anthologies, et cela se voit. Car il crée un fantastique qui en aucun cas n'entend devoir à la tradition, et qui s'efforce d'arracher ses images au subconscient, de peindre des êtres étranges non directement inspirés par le merveilleux médiéval ou antique. Des rapports sont ou peuvent être établis, mais l'auteur aspire à forger un monde nouveau.

    C'est frappant: car il s'agit bien d'êtres magiques, que l'auteur donne à voir. Il n'y a pas de rationalisation ou d'explication, ni d'atténuation: en rien ils ne sont, par exemple, invisibles, ou même évanescents. Les visions sont étonnamment concrètes, précises. En même temps, elles sont colorées et étranges, réellement fantastiques. Les entités qu'il peint sont douées d'une vie propre.

    Cela ne forme pas pour autant une mythologie, car le rapport avec la vie morale ou la vie de l'univers n'est pas explicité. Pieyre de Mandiargues prend même soin de se distinguer des religions traditionnelles, par exemple avec cette étrange femme-oiseau rouge et or qui levant une aile montre l'avenir, l'abaissant et la relevant montre un autre aspect de l'avenir; et elle n'est pas, alors, dans un endroit typique, dans la campagne, ou une église, mais seulement au balcon d'un immeuble abandonné, dans une ville méridionale, peut-être au Mexique. C'est en cela qu'on a pu dire qu'il plaçait le fantastique dans le quotidien, peut-être; pour autant, il est bien là. Et Pieyre de Mandiargues dit que cette femme ailée n'a rien à voir avec un ange, voulant éviter, dit-il, le rapprochement avec l'esthétique de Saint-Sulpice. Car l'enjeu est esthétique. Mais moral aussi, car on ne sait pas pourquoi cette femme-oiseau annonce l'avenir.

    Cela rappelle Nadja, de Breton, ou plutôt c'est tel que j'imaginais qu'était Nadja, avant d'être relativement déçu par le réalisme du livre, qui n'évoque que marginalement les visions étranges de la jeune fille. On observe un phénomène pour lui-même, débarrassé de son fond moral.

    Dans une nouvelle des sortes de gnomes, d'ondines et d'hommes-poissons piègent un marin et lui font son procès dans une grotte bizarre, puis le condamnent à mort et le tuent, parce qu'il a lui-même odieusement mandiargues_andre_pieyre.jpgagi avec les animaux de la mer. Cela confine à la superstition, et n'est pas de très bon goût. Mais cela a de la force, de la suggestivité.

    Il est difficile de trouver en français des contes où le fantastique soit aussi vivace, aussi coloré, imagé, aussi substantiel. Cela rappelle les Américains, par exemple un ami de Lovecraft que je lisais quand j'étais jeune, Frank Belknap Long. Cela ne rappelle pas Lovecraft lui-même, parce que celui-ci prolongeait ses visions fantastiques vers une mythologie, vers des entités cosmiques ayant une portée morale, tandis que Pieyre de Mandiargues affectionne surtout de peindre dans un riche vocabulaire des symboles étranges. Lovecraft donnait une explication: lui, non.

    Jusqu'au bout, en ce sens, il était surréaliste. Il estimait, non sans raison, que tout rapport établi avec une logique quelconque rabaissait ses visions. Mais il faut avouer que cela leur évite de devenir des hallucinations.

  • Catholicisme oriental (XV)

    St-Francis-de-Sales.jpgFrançois de Sales affirmait que, par un cheveu, l'âme humaine était liée à la divinité, qu'elle l'était naturellement. Il refusait de la maintenir dans les limites de la pensée purement terrestre. Pourtant, il estimait que les deux pouvaient se relier, qu'on pouvait acquérir une forme de science spirituelle à partir de l'observation de la nature, notamment par le biais des comparaisons et similitudes, ce que l'on nommera plus tard le principe d'analogie. Il en a donné des exemples et le but de l'Académie florimontane, créée en 1607, était bien de concilier les sciences naturelles et la connaissance de Dieu.

    Il avait à Annecy un ami, Pierre Baranzano (1590-1622), professeur de théologie, qui s'efforçait de trouver une cohérence entre Copernic et Galilée d'un côté, la Bible de l'autre. Hélas, ses idées furent désapprouvées par la hiérarchie ecclésiastique. L'Académie florimontane, elle-même, ne dura pas longtemps.

    Mais la tentative devait en renaître en 1820 à travers l'Académie de Savoie, significativement parrainée par Joseph de Maistre qui, lui aussi, croyait possible de concilier la liberté individuelle avec l'infaillibilité du pape – qui, en tout cas, usait de sa propre liberté individuelle pour sonder l'inconnu et démontrer que la soumission au pape était nécessaire. Cela posait d'insolubles problèmes, et la tentative était incomplète. Le romantisme allemand fut plus cohérent avec lui-même; Goethe, Fichte, Schelling, F. Schlegel devaient tracer des pistes plus nettes.

    Or, je pense que l'image de la liberté absolue que donne le Coran de Dieu, si elle s'allie intimement avec l'humanisme occidental, donne de l'individu l'image d'un être absolument libre, et accomplit le premier terme de la devise républicaine en France.

    Dire que l'individu est libre mais quand même soumis aux lois physiques de l'univers parce qu'au fond on considère que Dieu l'est aussi, cela n'a pas de sens. Si les lois physiques sont divinisées, on ne peut plus dire que l'homme peut s'en affranchir.

    C'est alors, peut-être, qu'on est tenté de créer la fiction d'un État libre parce que miraculeusement arraché aux lois terrestres par la force du nombre. On invente une loi naturelle spéciale pour l'État souverain, comme le fit plus ou moins Marx, puis on en fait une science, mais hélas, elle ne repose sur rien. La liberté n'est pas une loi de la matière, mais un principe de l'univers moral, un principe spirituel.

    Concevoir, comme le fait l'Islam, un dieu qui énonce à volonté des lois physiques et même morales, qui n'est soumis à aucune disposition, même prise au préalable par lui-même, c'est être indirectement invité à regarder la pensée humaine de la même manière. De même qu'en pensant, Dieu crée le monde à volonté, de même l'homme crée à volonté des images du monde par sa pensée absolument libre.

    Le développement, depuis l'époque romantique, de la littérature d'imagination, dans laquelle des mondes secondaires sont créés, est bien un effet de l'idée de Fichte selon laquelle le moi de l'homme est un reflet du moi de Dieu. La fiction n'a plus de limite, parce que l'homme est libre.

    Certes, on attend toujours, en réalité, que les lois de ces mondes fictifs soient cohérentes entre elles: qu'elles se tiennent rationnellement entre elles, non par rapport aux lois physiques ou aux dogmes religieux, Tolkien_young2.jpgmais les unes par rapport aux autres. Tolkien par exemple se disait libre de créer des elfes se réincarnant, même si le dogme catholique en proscrivait l'idée, parce qu'il créait un monde qui lui était propre. Néanmoins, il ajoutait que nul théologien ni nul philosophe n'étaient en mesure de prouver que les vies successives étaient impossibles même dans le monde primaire, réel, ce qui montre qu'à ses yeux ses mondes inventés pouvaient être des reflets de vérités cachées, que ses pensées, en les créant, étaient bien des reflets fidèles des pensées de l'entité créatrice.

    Il minimisait du reste le caractère fictif de son univers, en disant qu'il était censé prendre place dans le passé de la Terre réelle, et non sur une autre planète ou dans une autre dimension. Il réclamait essentiellement le droit de créer une mythologie. Et quel acte peut davantage consacrer la liberté suprême de l'individu que celui-ci? Que celui de créer une langue et un monde dont les limites ne sont pas celles de la matière? Que de forger une langue pour des immortels qui fréquentent les dieux, et d'instituer une réalité dans laquelle les mortels fréquentent ces immortels?

    Or, il est indéniable, pour moi, que cela soit lié à la tradition allemande - et, par delà, orientale. Non que cela vienne directement des Orientaux, mais que cela vient de quelque chose d'oriental qui s'est harmonieusement fondu dans la tradition occidentale - notamment dans ce qui reste du Saint Empire romain germanique, intermédiaire, entre Orient et Occident. L'enjeu, pour moi, est donc de trouver ce point par lequel des traditions apparemment contraires peuvent s'articuler, et s'harmoniser.