10/08/2015

Gil Blas de Santillane et la Chartreuse de Parme

histoire-de-gil-blas-de-santillane-89569.jpgPendant mes vacances en Espagne, j'ai lu un roman classique qui s'y déroule: Gil Blas de Santillane, de Lesage. Comme il s'agit d'un des premiers romans d'aventures de la littérature française, j'avais envie de le lire, et comme il imite nombre d'œuvres espagnoles classiques et reprend des épisodes de l'histoire d'Espagne, l'occasion était à saisir.

En général, au dix-huitième siècle, l'imagination est sobre et tout est dans le style. C'est ici le cas. Cela se veut réaliste, en ce que le héros connaît constamment les aléas de la fortune: dès qu'il réussit dans un emploi, il est mis à la porte, mais la chance lui permet d'en retrouver un autre. C'est un réalisme à la mode classique: il ne faut pas croire que le sort l'accable parce qu'il ne réussit pas durablement; il faut le concevoir dans un sens inverse: il a toujours la chance de retrouver un emploi digne de lui. Il n'a pour cela rien à faire: la providence y pourvoit. Le monde lui est favorable.

D'ailleurs, plus l'action avance, plus ses emplois sont glorieux, et durables. Heureux homme! Ses femmes sont dans le même cas. Il finira noble, quoique parti de peu. Une image ravissante qui sans doute a beaucoup marqué les promoteurs de l'ascension sociale à la fin du dix-neuvième siècle: la confiance en un État bon devait être récompensée, et permettre d'atteindre le bonheur terrestre - le seul au fond qu'on puisse connaître avec assurance. Les images du dix-huitième siècle imprégnaient certainement les esprits progressistes à l'origine de la Troisième République.

Il en est né un néoclassicisme romanesque que le surréalisme n'a pas pu empêcher - héritier de Lesage et de ses contemporains. Même la science-fiction prétendait placer dans une conjoncture réaliste des fantasmagories au sein desquelles des héros, malgré quelques avanies et obstacles, allaient de bonheur en bonheur jusqu'à la parousie finale. La technologie y aidait, plus que la Providence et l'État; mais en général, en France, on la concevait comme émanant de l'État-Providence. Il a le monopole des dons faits à la Science: l'enjeu en est pour ainsi dire national.

Ce qui m'a amusé est également l'influence manifeste de Gil Blas sur Stendhal écrivant La Chartreuse st.jpgde Parme: car on y suit les aventures d'un premier ministre du Roi qui se sert avec cynisme et joyeusement de sa position pour s'enrichir, et le comte Mosca, chez Stendhal, tient le même rôle à Modène. L'écrivain dauphinois entendait défier la morale, comme Lesage ne l'avait pas lui-même fait, puisque Gil Blas, aidant ce ministre, finit en prison. Comme Fabrice del Dongo, dira-t-on. Mais ensuite Gil Blas sert son successeur, qui l'a fait sortir de sa tour, et cette fois vertueusement. Le héros de Stendhal préféra, de son côté, se retirer des affaires et mourir rapidement.

J'ai songé que Stendhal n'était pas aussi inventif que je l'avais cru dans ma jeunesse, et qu'il avait juste développé un aspect cynique présent dans un roman antérieur. Peut-être tout de même tient-il plus du romantisme, son roman contenant une espèce de gothisme qui n'était pas présente chez Lesage. On sait qu'il a écrit La Chartreuse de Parme en un peu plus d'un mois: il était inspiré. Il avait ruminé ses souvenirs de lecture, et ils ressortaient sous une forme nouvelle. Gil Blas de Santillane a quelque chose de fondateur, pour le roman français.

Quant à l'Espagne, elle est présente comme l'Italie de Stendhal, à la manière d'un pays où le fantasme peut se réaliser. C'est la base du roman d'aventures, que les Anglais préféreront placer dans des pays plus lointains et moins classiques.

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07/07/2015

Conscience morale et science innée (Victor Hugo)

hugogavroche.jpgDans Les Misérables, Victor Hugo affirme que la conscience est la quantité de science innée que nous avons en nous. Pour lui l'âme naissait en amenant avec elle des éléments célestes, et c'est ainsi qu'elle avait d'emblée le sens du bien et du mal.

Sans doute il faut attendre l'éducation pour que ce sentiment du bien et du mal soit relayé par des pensées claires. Et c'est là qu'apparaît une marge d'erreur: les professeurs peuvent se tromper. Mais cette pénétration du sentiment moral par la raison reste indispensable, car l'homme agit selon ses idées. Que pour Hugo les fondements de la vie morale soient dans le ciel est vérifié par les poèmes des Contemplations dans lesquels il évoque des anges qui pleurent depuis les hauteurs sur les hommes qu'ils voient s'enfoncer dans la fange, dans l'action vile.

On pourrait se dire qu'il ne faisait que suivre la doctrine chrétienne habituelle, mais c'est mal connaître les subtilités de la théologie. Dans le catholicisme moderne, la pensée dominante n'est pas celle-là. Le matérialisme y est bien plus présent que les agnostiques se l'imaginent, et Bernard Sesboué, par exemple, disait que l'âme naissait des parents, du projet éducatif - et il entendait par là la conscience morale.

Le catholicisme traditionnel regardait l'âme comme créée par Dieu avec le corps, mais cela demeurait abstrait. Bernard Sesboué (qui est un jésuite) a voulu responsabiliser les parents, et donner du sens à la famille. Mais Hugo était individualiste, quoique mystique, et il rejetait les dogmes. Il suivait au fond Platon, qui disait qu'apprendre c'était se ressouvenir, parce que l'âme avait connu dans le ciel, avant de naître, les vérités qu'elle rencontrait ensuite sur terre.

Or, un catholique bien connu avait cette manière de voir: le Savoyard Joseph de Maistre, dont Hugo avait été un disciple, avant de prendre ses distances. Contrairement aux catholiques modernistes, Maistre tendait vers la vision de Platon, qui était aussi celle d'Origène: l'âme préexistait à la naissance.

Dans une de ses méditations, un autre grand Savoyard, François de Sales, soutenait que l'âme était émanée du Père éternel. Elle n'était pas tant fabriquée à la naissance qu'engendrée de toute éternité. Il affirmait, conséquemment, que l'âme appartenait par nature au ciel: le bien et le mal en elle étaient hugo1.JPGinnés, quoiqu'ils n'y fussent que des germes que l'on devait faire croître. Il rejetait presque tous les philosophes antiques; seul Platon trouvait grâce à ses yeux. Or, ces méditations de l'évêque de Genève, Maistre les avait pratiquées.

Dans La Profession de foi du vicaire savoyard, Rousseau ira dans ce sens d'une âme qui d'emblée est douée de conscience morale parce qu'elle porte en elle l'image de la divinité. Le romantisme passe forcément par ce lien individuel et personnel aux entités célestes. Lien qui explique, par exemple, la conversion de Jean Valjean: en assistant aux actions pieuses de l'évêque Myriel, il sent remonter en lui sa conscience vivante, son ange. Et soudain il épouse le camp du bien. Il était pourtant sans culture, sans instruction; mais cela a suffi.

La conscience est une forme de science que la poésie peut approfondir.

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29/06/2015

André Breton et son amie Nadja

6044_588366.jpegJ'avais lu des ouvrages sur André Breton et des extraits de ses textes, et avais été frappé par une personnalité puissante, plus grande qu'on ne l'admet en général. La bibliothèque d'Habère-Lullin avait placé dans une corbeille les livres qu'elle voulait qu'on prenne pour soi, et comme on l'avait fait étudier aux lycéens, s'y trouvait Nadja. Je l'ai pris, et lu.

La critique prétend que, imité de l'Aurélia de Gérard de Nerval, ce petit livre se lie au merveilleux, au paranormal, à l'occulte. Mais il le fait peu. Les intellectuels de référence procèdent généralement de cette façon: dès qu'il y a un gramme de fantastique dans un texte classique, ils en exagèrent la portée, comme si cela montrait que la grande littérature ne l'excluait pas, mais n'en prenait que le strict nécessaire.

Je me dis toutefois - surtout lorsqu'il s'agit du vingtième siècle - qu'il y a une autre chose dont elle devrait ne prendre que le strict nécessaire; car elle en abuse et c'est fatigant: les amours parisiennes des hommes de lettres.

J'ai été plutôt déçu par ce texte, certes agréable et facile à lire; car si Breton feint de parler de choses grandioses, dans les faits il donne surtout l'impression de vouloir ressasser ses souvenirs personnels. Et j'avoue être comme Flaubert, sur ce point: je ne m'y intéresse pas beaucoup. Pourquoi parler de choses banales comme si elles étaient uniques? L'égotisme a ses limites.

Naturellement cela peut être un point de départ. On peut approfondir et transcender les souvenirs, par La_fleur_des_amants.jpgle biais de l'imagination. C'est bien ce que faisait Gérard de Nerval. Pas seulement dans Aurélia, mais aussi dans Voyage en Orient.

Il est vrai, par ailleurs, que dans le même genre (somme toute) que Nadja, je n'ai pas détesté les souvenirs amoureux de Lamartine, tels qu'il les rassembla dans Graziella et Raphaël, eux aussi mêlés d'imaginations - et que Flaubert haïssait. Je n'ai pas non plus détesté le récit de Breton. Mais je trouve qu'il est déroutant par son relatif classicisme, que justement, face à Lamartine, il apporte moins qu'on pourrait croire. L'ésotérisme des dessins de la jeune femme et ses dons de voyance ne constituent pas un merveilleux bien convaincant, même s'ils donnent au texte une poésie. L'allusion à une porte secrète donnant sur l'archange tenant son épée de feu, ou bien sur d'autres dimensions, m'a rappelé les discrètes figures mythiques de Flaubert dans Hérodias: car lui aussi savait les distiller au fil de la narration. Pourtant Breton disait ne pas le révérer particulièrement. Mais il a souvent été plus ésotérique que lui: sa réputation de romancier réaliste a dû l'induire en erreur.

Le plus beau, dans l'histoire de Breton, est sans doute constitué par les dernières pages, lorsque, dans son style amphigourique, il parle de la beauté comme d'un absolu inaccessible et indicible. Sa langue bizarre a une grande qualité de rythme: il faut l'avouer.

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23/06/2015

Le sens moral d'un récit (vers l'équilibre cosmique)

8171.jpgDes réactions à mon récent article sur le récit mal construit en général en Europe et en France parce que les écrivains n'y assumaient pas une morale claire, m'ont donné l'impression que beaucoup restent peu conscients de la manière dont est construit un récit.

En France, cela s'apprend au Collège. Mais beaucoup de professeurs n'écrivant pas eux-mêmes d'histoires, ou ne voulant pas être affirmatifs dès qu'il s'agit de morale, ce n'est pas enseigné d'une manière toujours très précise.

Un chapitre d'Aristote établit qu'un récit a un début, un milieu, une fin; et la rhétorique énonce que pour passer du début au milieu, il faut un élément perturbateur, ou un nœud; et du milieu à la fin, une résolution du problème, ou un dénouement. L'image du nœud renvoie à une conception dans laquelle les âmes sont pareilles aux fils d'une trame: initialement en harmonie, quand un mal survient, elles s'emmêlent.

Car la perturbation qui lance l'action et fait sortir de la situation initiale, est de nature morale. Non dans le sens où elle heurte la morale traditionnelle, mais dans le sens où elle ruine l'équilibre du début, quels que soient les principes qui ont permis cet équilibre.

Prenons la série policière américaine de base: le problème est l'assassinat d'un citoyen respectable. Cela peut se confondre avec le début, si les personnages de la série sont connus. On sait d'avance que les policiers sont des êtres bons - des hommes au service du bien, de la justice. Il s'ensuit, de ce 4454419-les-experts-manhattan-saison-9-600x315-1.jpgproblème, une poursuite du meurtrier, qui est un méchant. Les tentatives de le trouver et de l'arrêter sont les péripéties, et l'arrestation est le dénouement. Il apparaît que les forces morales à l'œuvre dans l'univers interviennent, se manifestent au moment du nœud et du dénouement. Et c'est là qu'il devient clair que si l'auteur d'un récit n'a pas une philosophie morale nette, le problème qu'il soulèvera n'en sera pas vraiment un, et que son dénouement n'apparaîtra pas comme décisif. Le récit n'aura pas de rythme, pas de sens, pas de dynamisme. C'est fatal.

On me dira: mais pourquoi reprendre la morale convenue, et sans doute peu sincère, des séries américaines, avec leurs fonctionnaires de police véritables anges sur Terre, et les hors-la-loi suppôts de Satan? Effectivement, ce n'est pas du tout nécessaire. D'autres récits montrent que les brigands sont les bons, les policiers les mauvais: Bonnie and Clyde, ou Robin des Bois, par exemple. Mais la philosophie morale y est claire quand même.

Beaucoup ne veulent pas imiter les Américains à cause de leur morale convenue: leur pragmatisme les amène à suivre mécaniquement les schémas narratifs classiques, la tradition. Cela se comprend. Mais adopter une philosophie morale claire est aussi une question de courage, de volonté, de capacité à assumer ouvertement ses pensées privées. L'artiste le doit au monde. Il s'exprime clairement en son nom propre. Cela veut dire que celui qui trouve la morale américaine convenue doit en proposer une qui lui soit plus personnelle, avec laquelle il ait des rapports de sincérité plus intimes; mais, s'il écrit un récit, il n'est aucunement justifié à renoncer à toute morale claire. Car son récit n'aurait pas de sens, s'il le faisait.

Il n'est d'ailleurs pas vrai, comme je crois on en a l'impression en France, que toute philosophie morale se confond avec le catholicisme: une telle idée, en fait assez répandue, montre toute la force de 1877728893_c89b2a8099.jpgréférence que possède encore cette religion. Mais on peut en sortir sans avoir une pensée morale pour autant défaillante. Cela ressortit à la liberté, et à son bon usage.

L'écrivain Hervé Thiellement a sorti récemment un roman de science-fiction intitulé Multiple était la Lune. Une lune s'y prend pour Dieu. Des êtres ordinaires, humbles et bons, la combattent et la vainquent; l'équilibre cosmique est retrouvé, après des déboires causés par l'arrogance de l'être planétaire. C'est une histoire bien écrite. L'auteur y déploie clairement une philosophie morale à laquelle il croit. Voici l'exemple qu'il faut suivre. Il n'est pas américain, certes; mais comme Hervé Thiellement, les Français et les Européens en général doivent faire valoir leurs vues morales profondes par des récits aussi rigoureusement écrits que ceux des Américains - quoique ayant un sens différent, qui leur est propre.

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