Philosophie - Page 4

  • Diversité des régimes selon les lieux (Lamartine)

    Osenece1.jpgL'Académie de Mâcon vient de publier un recueil de pensées et de souvenirs de Lamartine, extraits d'œuvres peu accessibles en prose. Car le poète a été un homme politique important, et pas seulement à Paris: il était président du Conseil général - justement à Mâcon.

    Convaincu que les formes extérieures étaient la marque passagère d'un flux éternel, il a scandalisé ses amis savoyards en relativisant le catholicisme, mais aussi la royauté, et en se ralliant à la république. Pourtant, il ne voyait même pas en celle-ci une forme absolue, un idéal indépassable, et cela peut expliquer qu'il n'ait pas rallié beaucoup de suffrages lorsque, en 1848, il se présenta aux élections présidentielles: le peuple aime les hommes à idées simples, clairement identifiables, qui se rattachent à une forme stable, se confondent avec elle. Lamartine était trop poète: il regardait les choses de trop haut.

    Un passage du livre mentionné exprime son relativisme politique: Les formes de gouvernement ont des diversités aussi légitimes que les diversités de caractère, de situation géographique et de développement intellectuel, moral et matériel chez les peuples. Les nations ont, comme les individus, des âges différents. Les PCA_Discours.jpgprincipes qui les régissent ont des phases successives. Les gouvernements monarchiques, aristocratiques, constitutionnels, républicains, sont l'expression de ces différents degrés de maturité du génie des peuples. […] La Monarchie et la République ne sont pas, aux yeux des véritables hommes d'État, des principes absolus qui se combattent à mort; ce sont des faits qui se constatent et qui peuvent vivre face à face, en se comprenant et en se respectant. (Alphonse de Lamartine, Récits familiers, discours solennels, Mâcon, Académie de Mâcon, 2016, p. 58.)

    À vrai dire, le relativisme est ici modéré par l'idée de progrès. La diversité s'explique par les vitesses inégales d'évolution entre les peuples; en soi, la république est bien un progrès par rapport à la monarchie - à condition d'admettre que de vieillir est un progrès. Car sous un certain point de vue, c'est aussi une régression: ce qui est dirigé depuis la raison n'a pas la vitalité de ce qui est dirigé depuis le cœur.

    Peut-être qu'on aura trouvé le régime idéal quand on sera parvenu à synthétiser l'un et l'autre. C'est à ce titre, sans doute, que les régimes différents restent utiles, comme manifestations de qualités à acquérir. Le danger, ce sont les formules simplistes qui prétendent définir par l'intellect seul ce qu'il faut instituer.

    Lamartine a une vision unitaire de l'humanité, malgré son relativisme. Il s'efforce de concilier la mécanique évolutive et la vie réelle des peuples, de l'être humain.

  • "Réalités fantasmées" de J. R. R. Tolkien et H. P. Lovecraft

    revue-lovecraft-tolkien-400.jpgUn récent numéro de la revue littéraire Europe était consacré à J. R. R. Tolkien et H. P. Lovecraft, deux fameux créateurs de mythes.

    La présentation en assurait que leurs mondes étaient des réalités fantasmées, mais qu'ils offraient un regard oblique sur le réel - notamment par leur influence sur la culture populaire.

    Je suis toujours surpris par l'aplomb avec lequel une idée matérialiste peut être affirmée, même quand elle paraît inappropriée pour un sujet traité. Car s'il est vrai que Lovecraft admettait qu'avec ses monstres il créait des illusions, Tolkien je pense aurait été bien réticent à admettre que son univers était une réalité fantasmée. Il ne s'est pas à ma connaissance exprimé de cette manière. Au contraire, il a constamment présenté les mythes et les contes de fées comme des vérités représentées imaginativement, et il avait choqué son ami C. S. Lewis en se comparant implicitement à saint Jean l'Évangéliste, c'est à dire à un prophète créant des figures représentant le monde spirituel. Lewis était pourtant croyant: mais pour lui les figures fabuleuses n'étaient qu'intellectuellement vraies; elles ne l'étaient pas directement.

    Je suis d'autant plus surpris par cette expression peu fidèle à l'esprit de Tolkien qu'un universitaire m'a reproché, récemment, d'avoir utilisé le mot âme dans une étude sur Lovecraft, réputé matérialiste. D'abord moi je ne le suis pas. Ensuite Lovecraft évoquait des consciences qui voyageaient de corps en corps et qui donc avaient une existence propre. Certes, il disait aussi que l'esprit avait besoin d'un corps pour subsister: d'où l'on peut tirer que si ses Grands Anciens allaient de corps en corps, c'est bien parce qu'ils étaient soumis à cette contrainte. Les consciences ont une existence théorique, mais en pratique il leur faut un corps. Toutefois les deux sont bien distingués en principe, et il est légitime, je pense, de nommer âme ce qui voyage de corps en corps. Le sens convient, même s'il n'émane pas du scientisme auquel on rattache naïvement Lovecraft.

    D'ailleurs, lui aussi utilisait le mot soul!

    Car le pire est que s'il admettait, certes, que, par ses inventions, il entretenait l'illusion que l'homme pouvait tumblr_mbu9308iR51r8nas4o1_500.pngs'arracher à son corps et voyager à travers le temps et l'espace, il n'hésitait pas à affirmer que le bon fantastique était celui qui ne contredisait pas les lois du monde connu, mais les prolongeait dans l'inconnu. D'où on peut tirer que son univers n'était pas une simple réalité fantasmée, de son point de vue, et que le qualifier ainsi relève, pour le moins, du jugement erroné. Car si l'idée d'êtres voyageant de corps en corps sans perdre leur conscience est un prolongement dans l'inconnu de lois du connu, c'est qu'alors l'âme est une réalité même dans le connu, et que Lovecraft avait bien le sentiment que sa conscience se détachait de son corps pour aller dans d'autres corps ou d'autres espaces-temps. Nulle part ailleurs, certes, car, puisqu'il était matérialiste, il ne pensait pas que l'âme pût aller dans un pur monde spirituel; mais en soi elle avait bien la faculté de franchir les limites posées par le monde extérieur. C'était un paradoxe, dont j'ai déjà traité.

    Je dois dire que les préjugés matérialistes des milieux académiques n'ont souvent découragé de m'intéresser à leur production.

  • Le tout seul est lumière: David Lynch, Rudolf Steiner

    DL_400x400.jpgDavid Lynch, dans Catching the Big Fish et diverses interviews, a souvent dit que la peur venait de ce qu'on ne percevait qu'une partie des choses, et que, si on avait une vue d'ensemble, elle cessait. Rudolf Steiner, dans son drame-mystère Le Gardien du Seuil, confirme par deux vers:

    Das Ganze ist voll Licht, wenn auch der Teil,
    Für sich allein gesehn, oft dunkel ist.

    (Le tout est lumière, quand la partie,
    Si elle est vue seule, souvent est obscure.)

    Le problème de la mort, en particulier, ouvre à des ténèbres angoissantes. Symboliquement, le monstre, l'esprit mauvais, dans les films de Lynch, sont des êtres terrifiants, qui rendent l'univers incompréhensible. Pourquoi le mal existe-t-il? C'est d'ailleurs aussi la question de H. P. Lovecraft, mais, curieusement, celui-ci disait au contraire que c'est la vue de l'ensemble qui crée l'épouvante: car si l'homme ne jette son regard que sur un fragment, il peut être rassuré; mais le vrai fond de l'univers est inhumain. L'image du confort rationnel et bourgeois peut être détruite par une vision d'ensemble qui entoure de chaos la cité humaine.

    Lovecraft, à cet égard, nous rappelle Sartre qui, dans La Nausée, fait l'expérience d'un au-delà de la matière organisée: il pose comme étant l'ensemble le fragment qu'il perçoit soudain par une faille dans le voile des apparences. L'image de la masse informe, ou du vide, renvoie à tout l'univers.

    L'idée de la mort est de fait d'emblée présente pour remplir d'inanité le rêve bourgeois d'une vie pérenne et réglée, et le monde physique régi par des lois connues dans lequel l'humanité s'efforce de vivre. Mais prétendre qu'on est conscient du monde parce qu'on sait que l'on va mourir ne relève-t-il pas d'un abus? Au-delà de cette vérité fragmentaire, Lynch et Steiner proposent une vision du monde dans laquelle le mal et la mort, eux-mêmes, ont un sens.

    Derrière le monstre, ou le démon, est un ange, un dieu qui se cache. Derrière la Révolution, disait Joseph de Maistre, était la Providence: au-delà du mal qu'elle représentait indéniablement, il fallait voir l'intention mystérieuse de la divinité. Pareillement, derrière Méphistophélès répondant à l'appel de Faust, chez Goethe, il faut voir les nécessités de l'évolution humaine: Faust est finalement arraché aux ténèbres pour réaliser une Fire-walk-with-me-02.jpgascension par l'éternel féminin. C'est la fin du Second Faust: le héros est emmené au Ciel par les anges de la sainte Vierge.

    Chez Lynch, le plan divin est caché: suggéré plus que dit. Non seulement il en est ainsi dans ses films, mais dans ses écrits et paroles il n'en a guère dit plus. Il a évoqué l'image du jeu fantastique qu'était en réalité la vie, voire l'idée du retour de l'être humain à travers plusieurs vies, son germe ne mourant pas. Pour Steiner, on le sait sans doute, il en va de même: l'homme évolue en s'incarnant successivement, et en tirant profit de ses expériences. À cet égard, comme dans le christianisme, la souffrance et la mort purifient, et chez Lynch aussi, puisqu'on ne peut pas comprendre autrement que Laura Palmer, à la fin de Fire Walk With Me, revoie son ange après avoir été abominablement tuée.

  • Voltaire et le dessein intelligent judéochrétien

    maquillage-lunettes.jpgVoltaire a exploré le problème des causes finales dans la nature (voir "Fin, cause finales", dans Dictionnaire philosophique, Paris, Garnier-Flammarion, 1964, p. 192 et suiv.). Contrairement à ce qu'on pourrait croire, il ne nie pas que la nature ait créé des organes pour des motifs précis. S'il se moque de l'idée que le nez a été créé pour qu'on puisse porter des lunettes, il admet qu'il a été créé pour qu'on puisse respirer. En effet, c'est là l'usage universel du nez, comme la bouche est faite partout pour manger, les oreilles faites partout pour entendre: Voilà des causes finales clairement établies, et c'est pervertir notre faculté de penser que de nier une vérité si universelle, dit-il (op. cit., p. 192).

    Or, il n'est pas crédible que l'homme ait eu un jour le pouvoir de modifier consciemment son anatomie, soit en quelques minutes comme dans la science-fiction, soit au bout de mille millions d'années comme dans les fictions scientifiques, et Voltaire attribuait simplement ces créations au plan général de la Providence générale: rien ne se fait sans doute malgré elle, ni même sans elle (ibid.). Il se confessait théiste, et pensait que de la sagesse était contenue dans le monde, et dans ce qui s'y formait.

    Contrairement à ce qu'on pourrait croire, ou à ce que certains disent, une telle idée ne vient pas de la tradition judéochrétienne, dont Voltaire se moquait, mais simplement de la tradition humaniste, et des anciens Grecs et Latins, qui pensaient aussi qu'une sagesse était dans la nature. Ils évoquaient les divinités qui agissaient derrière les éléments, et créaient les phénomènes climatiques, ou provoquaient l'apparition des plantes, ou bien leur croissance, et il est logique d'en tirer des desseins intelligents dans la constitution de l'anatomie humaine. C'est justement la tradition chrétienne qui niait l'action de la nature dans la formation de l'anatomie humaine, d'une part parce qu'elle affirmait que l'homme avait été entièrement créé par Dieu, d'autre part parce qu'elle condamnait l'idée que la nature eût la moindre sagesse: elle assimilait les divinités de la nature aux démons, dont la sagesse n'était qu'une illusion, une tromperie. Elle condamnait, en d'autres termes, le panthéisme, regardant Dieu comme étant au-dessus de la nature, non dedans.

    Plus tard, Jean-Henri Fabre ira dans le même sens que Voltaire, regardant l'instinct des insectes comme dépendant d'une intelligence située derrière l'insecte, et on a pu dire que c'était judéochrétien, mais rien n'est moins vrai, car Fabre n'était pas plus catholique que le philosophe de Ferney - pas plus chrétien, même -, et spirituellement il se réclamait comme celui-ci des philosophes antiques, par exemple de Sénèque.

    C'est une méconnaissance des traditions anciennes qui assimile spontanément le spiritualisme au christianisme, alors que celui-ci a souvent regardé la nature terrestre comme vide d'âme, et donc a favorisé l'émergence du matérialisme. Le matérialisme au fond voit plus le catholicisme comme un concurrent dans les mêmes travées que comme une philosophie différente de la sienne.

    L'idée que des divinités présidaient à l'instinct animal est présente un peu partout, mais elle éclate dans la mythologie de l'ancienne Égypte, qui crée un lien connu entre le panthéon et les espèces animales. Le culte des bêtes menait chez les Égyptiens à l'intimité avec la divinité, ce qui scandalisa profondément les Juifs. Sekhmet 2b.jpgDans leur expression même, leurs actions, les animaux communiquaient aux yeux des Égyptiens la volonté des dieux. Ils en étaient l'écho mécanique, spontané. C'est bien de cette tradition que dépendent Voltaire et Fabre; elle revivait en eux.

    D'ailleurs Voltaire ne cachait aucunement son admiration pour l'ancienne Égypte, et il affirmait que la Bible n'était qu'une pâle imitation de la mythologie égyptienne. Plutôt que de chercher des sources judéochrétiennes cachées dès qu'une idée surprend, il faut se fier à ce que disent les auteurs. Il faut aussi se dire que plus on s'en prend aux traditions judéochrétiennes comme dirigeant la culture sans qu'on s'en aperçoive, plus on a de chance d'être soi-même dans le cas d'être dirigé inconsciemment par la tradition judéochrétienne. Enfin il n'est pas vrai que seule la tradition judéochrétienne ait attribué un esprit à l'univers. Toutes les traditions anciennes l'ont fait, et c'est au contraire la tradition judéochrétienne qui a séparé l'esprit de l'univers.

  • Lois du hasard et psychisme animal

    rhinoceros.jpgOn critique souvent de façon violente le créationnisme et la conception du dessein intelligent, mais en jetant un œil dans un livre destiné aux enfants et consacré aux formes animales et à leurs causes, je suis devenu perplexe. Les formes expliquées par des desseins intelligents existaient vraiment. Par exemple, il était écrit que la corne du rhinocéros lui servait à se défendre. Peut-être par maladresse, il était suggéré que l'organe était apparu dans ce but. Mais se l'est-il jamais créé consciemment?

    On a longtemps pensé que les petits atomes de raison de la bête l'avaient poussée à se forger des organes utiles, de génération en génération, sur des millions d'années: les longues périodes de temps étaient très commodes. Plusieurs savants, tel le Savoyard Louis Rendu, ont fait remarquer que même en petit, il fallait qu'on puisse constater ce qui existait en grand; et Jean-Henri Fabre se moquait, pareillement, de ces grandes périodes de temps qui semblent expliquer tout et en fait n'expliquent rien.

    Finalement, on a décidé que les mutations génétiques suivaient le hasard, et que les organes appropriés à la survie de l'espèce restaient, parce que les espèces qui par hasard l'avaient acquis avaient survécu seules. Fabre rejetait une telle idée parce que les instincts qu'il étudiait lui semblaient trop développés, trop complexes, trop subtils, pour qu'on puisse les attribuer au hasard. À cet égard, il critiquait les anatomistes qui, en en restant aux formes extérieures, se donnaient une tâche trop facile.

    Il m'est venu un argument qui vaut ce qu'il vaut, en défaveur de cette idée du hasard. Les accidents génétiques suivent, me semble-t-il, des schémas mathématiques élaborés jadis par Georges Mendel, qui les a fondés en particulier sur l'étude des plantes, ou d'animaux domestiques. Mais j'ai un doute sur la validité de ces schémas, quand je compare l'être humain aux espèces animales: en effet, chaque être humain a un visage différent, tandis que, au sein d'une même espèce, les animaux ont des visages exactement semblables. Même les chiens, soumis à de grandes différenciations par le travail humain, ont des visages semblables: seules leurs formes générales diffèrent, ce qui n'est pas tant le cas chez l'être humain, paradoxalement, dont les différences anatomiques générales sont moins nombreuses que chez le chien.

    En d'autres termes, la nature ne suit pas selon les espèces le même schéma mathématique. Il est même surprenant de prétendre qu'elle en suit un chez l'être humain, car chaque visage humain est différent. On pourrait, certes, dire qu'il est le résultat de combinaisons complexes; mais on peut se demander pourquoi il l'est plus que le reste de l'anatomie générale humaine, et plus aussi que l'anatomie animale au sein d'une même espèce, pourquoi le visage est individuellement soumis à ces combinaisons, matchup-chien.jpget pas le reste de la création.

    Je sais bien qu'on a prétendu que l'homme voyait subjectivement des différences faciales dans sa propre espèce qu'il ne voit pas chez les autres; mais il n'est pas difficile de voir que l'anatomie générale du chien est plus diversifiée que l'anatomie générale de l'être humain. Ce n'est donc pas crédible.

    En réalité, il semble que, par dessus le hasard, il y ait des lois. Et il existe une loi qui différencie le visage humain individuellement, et pas l'anatomie animale au sein d'une même espèce. Hors de toute considération sur les grandes périodes de temps, ou des pensées mathématiques abstraites, c'est ce qu'on constate autour de soi. Or, les théories scientifiques à la mode, à ma connaissance, n'expliquent en rien ce fait observable par tous, et qui, à mon avis, est ressenti par tous, s'il vient à la conscience, comme fondamental pour expliquer la spécificité humaine. L'être humain est psychiquement individualisé, et pas l'animal. C'est ce qui donne au premier ce qu'on appelle la raison, et pas au second. Or, la raison pour laquelle certains objets sont psychiquement individualisés, et pas d'autres, échappe au matérialisme, puisqu'il présuppose que la matière est vide de tout psychisme, ou que, du moins, son psychisme est uniforme, et est fait de lois mathématiques générales. Car il existe une sorte de matérialisme mystique qui a ce genre de pensées.

    Bref, la nature a bien des mystères.

  • Sénèque et H. P. Lovecraft

    Lovecraft,_June_1934.jpgJ'ai toujours aimé H. P. Lovecraft (1890-1937) et sa mythologie grandiose et sombre, ses mystères délirants et son mélange de rationalité extérieure et d'hallucinations cosmiques. Les surréalistes renonçaient à la raison, les rationalistes refusent l'imagination. Au sein du courant rationaliste, Lovecraft est celui qui a le plus déployé son imagination, a le moins exercé de frein. À cet égard, il rappelle la littérature du dix-huitième siècle, qui était sa référence majeure. On oublie trop facilement que Voltaire adorait le merveilleux, quoiqu'il ne crût pas du tout à ce qu'il évoquait: il le regardait comme un mensonge nécessaire à la poésie. Car Voltaire, il faut l'avouer, n'avait pas le culte de la vérité. Les artifices qui agrémentent la vie lui paraissaient de bonnes choses.

    Cependant Lovecraft avait quelque chose de ténébreux qui rendait sa mythologie moins artificielle, parce que ses dieux justement semblent matérialiser, cristalliser un ordre cosmique épouvantable, hostile, ou au moins indifférent aux aspirations des êtres humains, et donc impropre à favoriser le progrès, la vie, l'évolution vers le bien. Il était davantage dans la tradition de Pope que de Voltaire - de la satire sombre et cynique à l'anglaise, s'adonnant volontiers à la démonologie. Mais il mit de l'énergie à en renforcer les images étranges, et cela l'a conduit jusqu'à une véritable mythologie, impliquant à la fois l'univers global et l'être humain intérieur, ses dieux parlant volontiers aux hommes dans leurs rêves, depuis l'inconscient. Leurs inspirations artistiques, notamment, émanent de leurs mystérieux messages; mais aussi leurs passions, leurs pulsions. Telle femme exerce sur un homme un pouvoir érotique parce qu'elle est l'incarnation d'entités obscures; tel homme sombre dans la folie et le cannibalisme parce qu'il est possédé par les mêmes. Et ainsi de suite.

    Pendant longtemps, je suis demeuré perplexe en même temps qu'admiratif: je connais bien les mythologies, et peu me semblaient conformes dans leur esprit à celle de Lovecraft. Des rapports pouvaient être établis full.jpgavec les Aztèques, ou Cyrano de Bergerac, mais cela demeurait diffus, incertain. Or, récemment, j'ai lu plusieurs tragédies de Sénèque, le poète-philosophe de l'ancienne Rome, et j'ai été frappé comme par la foudre: c'était, dans un autre contexte culturel, la même chose que Lovecraft! Des dieux infraterrestres, des entités lunaires au service des passions humaines ou étendant leur chaos à l'univers entier, l'évocation détaillée de l'enfer, la magie noire, tout était présent: une mythologie du mal, imaginative et colorée, était aussi l'essence du vieux Romain. Et on sait que, comme Lovecraft, il a expliqué, dans d'abondantes lettres philosophiques, qu'il ne croyait pas aux dieux, tels qu'ils étaient représentés par le peuple. Il était stoïcien, pensait que par sa raison seule l'homme pouvait résister au chaos cosmique, aux dieux infâmes; Lovecraft partageait exactement cette philosophie.

    Lovecraft faisait des rêves où il était un Romain mis en face d'entités infernales pyrénéennes; et il se demandait s'il s'agissait d'un souvenir de vie antérieure. Sénèque était né à Cordoue, en Espagne. Peut-être un lien karmique, comme on dit?

  • Union du Cœur et de l'Esprit selon Malcolm de Chazal

    Malcolm-de-Chazal.jpgJ'ai déjà évoqué Malcolm de Chazal (1902-1981), compagnon de route du Surréalisme, chantre de l'île Maurice sa patrie, dont il établit le tableau mythologique, persuadé que la vraie science ne se créait pas par la seule raison, mais aussi par le sentiment, et par l'imagination. Non une imagination qui va au hasard, au gré du caprice, mais disciplinée fondamentalement, suivant une logique profonde, quoique non soumise a priori à des idées précises, dogmes ou théories. Dans son grand œuvre Petrusmok, il écrit: L'esprit de nos jours est l'ennemi du cœur, et le cœur est l'ennemi de l'esprit. On persécute l'ésotérisme, comme on chasse les saints du cœur. Les prophètes sont autant haïs que les saints. L'église des Premiers Temps cependant visait à cet idéal: lier le Cœur à l'Esprit. Tel cherchait la gnose, tel visait la Cabbale. Les Templiers cherchaient cet idéal. Les Albigeois furent abattus, parce qu'ils y marchaient. Le divorce du cœur et de l'esprit est le fait de la chrétienté faussée […].

    Comme le disait le spécialiste du romantisme Georges Gusdorf (1912-2000), l'opinion moyenne, d'accord avec les philosophes néo-positivistes, considère que la poésie et le roman, l'art, ne sont faits que pour se détendre des travaux sérieux; l'imprégnation scientifico-technique est si pressante aujourd'hui que seule la démarche purement intellectuelle apparaît comme valable pour comprendre l'univers. Chazal était un héritier du romantisme en ce qu'il voyait les choses autrement. D'ailleurs il a été plus ou moins proscrit du Surréalisme, car sa philosophie le mettait en accord avec le christianisme ancien, et finalement le siudmak_illus5.jpgSurréalisme voulait plus affranchir la sensibilité et l'imagination qu'il ne voulait les mettre en relation intime avec l'intelligence: il affirmait qu'au fond de l'imagination une intelligence se dessinait, mais il excluait ceux qui la faisaient apparaître. Ce faisant, il laissait quartier libre, pour l'essentiel, à la science rationaliste fondée sur l'appareillage - critique qui avait déjà été faite au romantisme français, enfermé dans les arts, et incapable d'avoir des vues particulières sur les sciences, comme en avait eu le romantisme allemand.

    Malcolm de Chazal était donc nostalgique d'une intelligence qui pénétrait le monde intérieur, et d'un monde intérieur qui pénétrait l'intelligence, d'une intelligence se déployant en imagination par le biais de l'allégorie, d'une imagination s'orientant par l'intelligence vers le mythe. Seulement si on comprenait avec le cœur saisissait-on les mystères du vivant.

    Cela me fait souvenir du Savoyard Louis Rendu (1789-1859), qui estimait que le sentiment de la grande circulation cosmique devait, confronté à l'expérience, aboutir à une réflexion scientifique. Mais il n'alla pas loin sur cette voie. Il se méfiait de l'imagination, dans les faits. Il avait beau affirmer que le catholicisme prenait l'homme tout entier en s'adressant par les symboles à ses sensations et à son émotion, il avouait penser ceux-ci superfétatoires, et aimer l'Église romaine surtout pour la perfection de son dogme et l'unité de sa communauté. Malcolm de Chazal n'avait pas tort, peut-être.

  • Jean-Henri Fabre et la formule de la vie

    Fabre.jpgJean-Henri Fabre observait beaucoup les insectes, dont il a découvert les mœurs stupéfiantes. Par ses multiples et rigoureuses expériences, il a pensé pouvoir établir qu'ils agissaient selon un instinct d'une intelligence prodigieuse, et en même temps qu'ils ne disposaient eux-mêmes d'aucune intelligence, d'aucune faculté à la raison - ou à l'adaptation. Pour lui, par conséquent, non seulement leurs aptitudes n'avaient pas été acquises au cours des siècles, mais il était également impossible qu'elles fussent apparues par hasard, étant excessivement complexes et telles que, s'ils ne les avaient pas eues dès le départ, ils seraient morts à la première génération.

    Le lecteur peut avoir du mal à se représenter la chose, s'il méconnaît le caractère prodigieux de ces aptitudes, ou leur caractère nécessaire à la survie de l'espèce. Mais dans les faits, le hasard est réellement impossible, l'insecte s'adonnant, dans le mode d'alimentation de sa progéniture, à toute une procédure qui n'a rien d'un acte isolé pouvant être apparu par hasard.

    Fabre ne croyait donc pas aux théories du darwinisme et du transformisme, ce pour quoi il fut et reste régulièrement attaqué; il disait, par exemple: je repousse la théorie moderne de l'instinct [par transmission héréditaire à partir d'un acte fortuit]. Je n'y vois qu'un jeu d'esprit, où le naturaliste de cabinet peut se complaire, lui qui façonne le monde à sa fantaisie; mais où l'observateur, aux prises avec la réalité des choses, ne trouve sérieuse explication à rien de ce qu'il voit. Dans mon entourage, je m'aperçois que les plus affirmatifs dans ces questions ardues sont ceux qui ont vu le moins. S'ils n'ont rien vu du tout, ils vont jusqu'à la témérité.

    Il faut reconnaître que nous entendons tous énoncer des théories, mais que les faits nous restent inconnus: ils sont généralement dits trop compliqués pour être livrés, et nous sommes plus ou moins invités à prendre la théorie pour un fait.

    Fabre renchérissait: La loi de sélection [naturelle] me frappe par sa vaste portée; mais toutes les fois que je veux l'appliquer aux faits observés, elle me laisse tournoyer dans le vide, sans appui pour l'interprétation des réalités. C'est grandiose en théorie, c'est ampoule gonflée de vent en face des choses.

    Il assurait notamment que si la théorie paraissait fonctionner, c'est parce qu'au lieu de regarder aux aptitudes, on se contentait d'évoquer les caractéristiques formelles, physiques: Les aptitudes ont plus d'importance que les poils, et vous les négligez parce que là vraiment réside l'insurmontable difficulté. Voyez comme le grand maître du transformisme hésite, balbutie lorsqu'il veut faire entrer l'instinct, de gré ou de force, dans le moule de ses formules. Ce n'est pas aussi commode à manier que la couleur du pelage, la longueur de la queue, l'oreille pendante ou dressée. Ah! oui, le maître sait bien que c'est là que le bât blesse. L'instinct lui échappe et fait crouler sa théorie.

    Il disait la même chose des théories fonctionnant pour les cellules, le microscopique: c'est à l'échelle de l'insecte même, dans ses pratiques, qu'il faut appréhender le réel.

    Il ironisait, après des séries de faits impressionnants: Qu'est-ce donc que cette loi qui sur cent cas présente pour le moins quatre-vingt-dix-neuf exceptions?

    Il niait que la cause des aptitudes fût dans le milieu: Le milieu ne fait pas l'animal; c'est l'animal qui est fait pour le milieu. L'animal est d'emblée adapté à son milieu, jeté avec ses aptitudes pour y survivre. La cause est ailleurs. Où? Il avouait n'en savoir rien.

    Parfois il suggérait une cause spirituelle mystérieuse, ce qui l'a fait proscrire par les inspecteurs de Cigale-de-Chateaurenard-Mue-de-cigale-Cicadidae-Hemiptere-Avignon-Midi-de-la-France-21-juillet-2013-SandrinePhotos-4-.JPGl'éducation d'État après les lois de Jules Ferry sur l'école laïque: Non, l'art chirurgical du Tachyte n'est pas un art acquis. D'où lui vient-il donc, sinon de la science universelle en qui tout s'agite et tout vit!

    Il pensait en tout cas que l'être humain toujours essaye de comprendre le vivant à partir de formules rationnelles mais que les causes véritables dépassent son petit entendement: Certes, c'est grandiose entreprise, adéquate aux immenses ambitions de l'homme, que de vouloir couler l'univers dans le moule d'une formule et de soumettre toute réalité à la norme de la raison. […] Hélas! combien ne faut-il pas rabattre de nos prétentions! […] L'exacte réalité échappe à la formule.

    Si on n'observe pas la nature précisément, on peut croire aux formules, mais si on l'observe, tout y reste sous forme d'une grande énigme.

    Sa philosophie l'a fait proscrire dans l'éducation en France, mais l'a fait promouvoir au Japon, où il est étudié à l'école primaire. Pour les Japonais en général, le vivant émane d'un élément secret, qui ne se soumet pas à la raison mathématique, et est de nature spirituelle. Le rationalisme à la française croit que l'entendement peut tout expliquer, et qu'il n'est pas sain de se moquer des théories à l'intelligence incontestable. Peut-être que la Provence spontanément penserait comme Fabre, si on la laissait faire!

  • Culture nationale et cultures étrangères: une synthèse (XIX)

    vitruvian_450.jpgIl y a trois articles, j'ai dit que les individus ne pouvaient accéder à l'universel que s'ils s'appuyaient sur la culture de leur peuple et en même temps se penchaient sur d'autres cultures. Seule cette synthèse permet, en maintenant l'individu sur les deux rampes de son escalier, de poursuivre un chemin d'évolution menant à l'universel.

    Mais notre époque est au nationalisme. Après des décennies d'universalisme, certains éprouvent le besoin de revenir à leurs fondamentaux, comme on dit. La chute du communisme, notamment, a resserré sur eux-mêmes les peuples où il s'était répandu.

    La nation avait antérieurement étouffé l'individu. Les hommes avaient cherché à s'en dégager, créant des mythologies de science-fiction qui embrassaient l'humanité entière, voire l'univers, et qui y dissolvaient les particularismes. À cette époque, finalement, il était courageux de se recentrer - sans pour autant être dans la réaction. J.R.R. Tolkien, qui était conservateur, a rappelé que toute mythologie devait s'appuyer sur un sentiment de familarité. H.P. Lovecraft plaçait ses monstres intersidéraux dans la Nouvelle-Angleterre qu'il connaissait bien.

    Mais on pouvait aussi suivre le mouvement général sans pécher, et il est étonnant que Tolkien ait aimé les livres d'Isaac Asimov, qui était dans l'universalisme.

    Notre temps est dans le nationalisme. À quoi bon s'en plaindre, puisque toute mythologie porteuse, toute culture vivante doit s'appuyer sur un tissu psychique familier? Teilhard de Chardin même disait qu'on devait laisser les branches qu'étaient les nations s'épanouir jusqu'au bout de leur logique, jusqu'à leurs fleurs et leurs fruits, pour ainsi dire, et qu'il ne fallait pas précipiter le mouvement vers l'universel, car ce mouvement vient aussi de la solidité des différentes branches, des cultures nationales, sur lesquelles chacun doit pouvoir s'appuyer pour gravir l'ensemble.

    Néanmoins la France est dans un dilemme impossible, dans la mesure où la doctrine officielle de son éducation d'État consiste à énoncer que sa culture nationale est par essence universelle. Or, cela n'est pas. 42577430.jpgEt pour sortir de cette impasse, j'invite cette éducation à s'ouvrir au moins à quelque chose qui tout en étant familier reste différent, la culture francophone non française (par exemple celle de la Suisse romande ou de la Savoie), et la culture française non francophone (celle de la Corse ou de la Provence). C'est le pont qui permet à tous de sortir du spectre de l'identité nationale, sans pour autant renoncer à ses couleurs.

    Mais il restera important d'aller plus loin, lorsqu'on aura surmonté ses répugnances, et pas seulement dans le sens européen et américain - comme on le fait souvent pour prétendre sortir d'un nationalisme qui en fait demeure, en assimilant la nation à l'Occident, dirigé par les Américains. Il faut aussi avoir un regard vers l'Asie et l'Afrique.

    L'individu universel, en effet, est appelé à réaliser une synthèse de toutes les cultures humaines. Pour ainsi dire, il prendra ce qui dans chacune est bien, et laissera ce qui dans chacune est mauvais. Et il n'est pas vrai qu'en se contentant de celle de sa nation, fût-elle la France, il pourra réaliser un tel exploit! Il faudra, je crois, intégrer aussi quelque chose de l'Afrique, de l'Asie, de la Savoie, de la Bretagne.

    Certes, l'individu pour l'instant n'est pas universel: s'il est né dans une nation donnée, il doit l'assumer; car c'est, durant cette vie, le biais par lequel il pourra progresser vers l'universel. Il ne faut donc pas le lui retirer, par un universalisme qui dissout la culture nationale, ou par une aliénation à une culture étrangère qui pourra donner le sentiment du sectarisme, du refus de vivre dans la culture nationale et la société réelle. Mais l'individu ne trouvera pas non plus son épanouissement ultime dans l'identité nationale: ce n'est pas exact. Car l'identité nationale dissout aussi celle de l'individu, qui seul a accès à l'universel. L'homme n'est pas l'esclave du génie national, comme les animaux sont au fond esclaves du génie de leur espèce. Il est son ami, son compagnon loyal et fidèle; non son serf. C'est pour ainsi dire l'essence de l'esprit républicain, s'opposant à l'esprit du féodalisme. Bien que membre d'un ensemble, l'individu reste libre.

  • De l'individu à l'universel (XVIII)

    univers.jpgOn fait souvent de la culture française une culture universelle. C'est une contradiction. La France n'est pas l'univers. On précise volontiers que la culture française donne accès à l'universel. Mais en réalité, c'est l'individu qui a accès à l'universel. Seul, en son âme, en son cœur, il tisse un lien avec le tout, dans lequel il se place, dont il se sent un membre, - et dont il sent aussi être un membre le peuple auquel il appartient, quel qu'il soit.

    Certes, l'individu se nourrit de la culture qui l'a baigné; et il est possible que, selon la culture qui l'a nourri, il accède plus ou moins facilement à l'universel. Mais en fin de compte c'est à lui qu'incombe l'effort: toute culture donnée est finie. Même entre un grand nombre et l'infini, il reste une infinité de nombres. Cela montre que ce n'est pas par la seule culture collective que l'individu accède à l'universel: les forces pour y parvenir ne sont qu'en lui.

    De telle sorte que si on enferme l'individu dans une culture nationale donnée en lui inculquant l'idée qu'elle le met d'emblée en phase avec l'universel, il ne cherchera pas plus loin, et dans les faits n'accèdera pas à l'universel! D'ailleurs, c'est le propre des gouvernements totalitaires, que d'imposer une telle idée, que la culture qu'ils délivrent par leur système d'éducation est suffisante pour que l'individu accède à l'universel, qu'il n'a pas besoin de chercher plus loin. Qu'on fasse ici une distinction entre ceux qui nomment cet universel Dieu et ceux qui le nomment le grand Inconnu - ou ceux qui le nomment simplement l'Universel -, est vide de sens: le problème ne vient pas de la nature de la culture même, de sa qualité philosophique ou religieuse, mais de la manière dont elle est diffusée par un gouvernement.

    Car si l'universel réel vient de l'individu, il faut que celui-ci soit libre; il ne faut donc pas l'enfermer dans une culture donnée, à laquelle on entend réduire l'identité individuelle.

    Pour moi, en effet, il n'y a pas d'identité nationale; l'identité est individuelle. La nation a une tradition, mais son identité est dans son génie, son être spirituel, qui ne s'incarne pas directement sur Terre, qui n'y a pas de corps distinct. Les corps distincts que sont les individus ont leur identité propre, qui peut toujours se distancier de la tradition nationale, qui n'est pas soumise au génie national – expression qui, comme disait Joseph de Maistre, ne doit pas être prise comme une simple métaphore.

    Teilhard de Chardin disait que la nation était un début de spéciation: le même mouvement qui la Cosmic-Tree2.jpgcrée a créé les espèces chez l'animal. Mais l'homme est libre; il peut à nouveau converger vers le centre, le tronc invisible de l'Évolution, et se détacher des branches. Il peut le faire à partir de son individualité, de son identité profonde, qui pour Teilhard de Chardin était liée à l'universel, c'est à dire au Christ.

    Dans les faits, cela signifie que, naturellement, il faut que chaque individu puisse s'appuyer sur la culture du peuple où il a pris naissance: il lui faut donc l'apprendre. Mais il ne saurait en rester là, et il lui faut aussi apprendre les autres cultures.

    Il est entendu que la culture française a de grandes qualités, mais en réalité cela n'importe pas. Quelle que soit la nation où l'on a pris naissance, il faut toujours que l'on apprenne de façon égale et équilibrée la culture de sa nation et celle des autres. Cela n'est pas lié aux qualités qu'on reconnaît ou pas à la culture nationale, mais à la nature même de l'individu. Il apparaît comme aberrant que des Africains n'apprennent que la culture française; mais il paraîtrait également aberrant, dans le monde tel qu'il est devenu, qu'ils n'apprennent que leur culture propre. Le nationalisme et l'universalisme sont deux écueils qui empêchent l'individu de s'épanouir, qui le déséquilibrent. Il lui faut pouvoir lier les deux, ce qui vient du peuple où il se trouve, ce qui vient des autres peuples. C'est ce qui est moderne et intelligent, selon moi.

  • La fraternité et les djinns (XVII)

    Jinn rising.jpgJ'ai essayé de montrer, dans d'autres articles, que même s'il fallait les transposer à la société occidentale, les figures du Coran n'étaient pas contradictoires avec les idées de liberté et d'égalité. Pour la fraternité, je me suis souvent dit que l'image des djinns, présente aussi dans les Mille et une Nuits, était parlante: au-delà du visible, les hommes sont tous liés par des esprits du monde élémentaire. Par eux, ils sont tous fils de la Terre.

    La tradition musulmane affirme que, quoiqu'ils ne constituent qu'un seul peuple, les djinns ont des religions différentes. Ils sont à l'image de l'humanité. Elle fait des choix différents, mais ne constitue qu'un seul groupe. Elle a des cultures différentes, mais ce sont des couleurs apparues dans une seule lumière. L'universalité ne peut pas supposer, en effet, une religion ou une culture unique, mais elle admet qu'au-delà des différences, les hommes sont tous frères, à la façon des djinns. Ceux-ci - les génies des anciens Romains - étant les maîtres des éléments, ils lient aussi les hommes à la Terre, et même à tout l'univers physique. Un courant passe, qui unit tous les êtres.

    Et soudain l'homme sent que son souffle est un vent, que dans son système lymphatique coulent des rivières ou s'élèvent des brumes, que ses os sont des rochers, que le feu court dans ses veines - et surtout est dans sa tête. Ce qui traverse les hommes, et ce qui traverse à la fois les hommes et leur environnement, ce sont les génies, qui passent de l'un à l'autre sans barrière, pour qui les corps ne sont pas des ensembles finis.

    Perspective effrayante, pour la personne, et c'est pourquoi la fraternité semble à beaucoup pouvoir être assimilée à une dissolution de l'identité, à la création d'une masse informe dans laquelle les valeurs sont relativisées d'une façon honteuse, répugnante. Effectivement, les djinns sont réputés pour leur manque de sens moral, ils n'ont pas tellement conscience de ce qui est en haut ou en bas, à droite ou à gauche. C'est pourquoi, à la fraternité, il faut joindre la liberté, qui au contraire divise à l'infini les êtres, et s'appuie sur l'individu: c'est le pôle opposé. Entre les deux, est l'égalité, par laquelle on regarde l'autre comme un autre soi, pareil à soi.

    Mais sans l'image de la fraternité, l'égalité reste théorique. Il ne s'agit pas de relativiser les valeurs - situées sur un autre plan -, mais de se souvenir que l'air qu'exhale dans une pièce un autre homme, quelle que soit djinn_by_nonsense_prophet-d2ylcay.jpgsa religion, je l'inhale, que je le veuille ou pas. Les djinns sont dans ce courant obligatoire qui va des poumons d'un homme à un autre, dans cette force qui lie les pensées de tous dans une même nappe de chaleur: car au fond, c'est dans le feu de la tête qu'on pense. L'eau de même lie tous les corps, par le biais de la vapeur. L'image des êtres élémentaires, très présente dans la tradition musulmane à travers les djinns, est suggestive.

    On pourra me dire que ces êtres élémentaires existent aussi dans le folklore occidental, comme ils le faisaient dans la mythologie antique. Tout à fait vrai. Mais en Occident, une coupure s'est faite entre le folklore et la religion officielle et la philosophie légale – pour ainsi dire. Il y a d'un côté les êtres élémentaires, de l'autre les saints et les sages. Dans la tradition musulmane, les deux restent liés, et on pourrait dire que l'Islam, par certains aspects, est une tentative de concilier la sagesse antique et la religion du livre. Il y a une articulation entre les figures bibliques et les djinns, et cela ouvre des perspectives.

    Dans Le Gardien du feu, de Pierre Rabhi, cela apparaissait clairement: les anges ne pouvaient pas y être séparés de la nature, du grand désert couvert la nuit d'étoiles. C'est à cause de cela que Corbin a déclaré que la tradition islamique était liée à la gnose chassée des traditions occidentales.

  • Pierre Leroux, Félibrige, fédéralisme

    220px-Pau_Marieton_dins_Jourdanne.pngJ'ai lu récemment La Terre provençale, livre de Paul Mariéton (1862-1911) datant de 1890. Mariéton était un Lyonnais adonné à la poésie provençale et un Félibre important, proche de Frédéric Mistral. Il évoque l'âme de la Provence, tâchant avec succès d'en cristalliser l'image.

    Ses figures, belles et grandes, accordent peut-être trop, pour mon goût, aux anciens Romains. Il est vrai que la Provence garde, de leur présence, beaucoup de souvenirs. Mais les ruines ne sont pas les choses dont elles sont les ruines, et se référer aux anciens Romains en puisant dans leur littérature est un peu facile et, en même temps, prosaïque. Il eût été plus bénéfique de distinguer, dans la littérature occitane médiévale, la perception qu'on avait des Romains. Car la Provence n'a réellement commencé à exister en tant que telle qu'après la chute de Rome, et quand elle fut une terre revendiquée par différents rois barbares, goths et francs. Or il apparaît, dans la littérature médiévale, que les Romains du temps d'Auguste sont regardés comme un peuple étranger, dont on parle peu, ou pour en critiquer les mœurs et la philosophie. Seuls les poètes, Virgile et Ovide, sont alors admirés.

    Néanmoins, la Provence a ceci de particulier que, par ses ruines, mais aussi par ses saints de prédilection, elle entretient avec l'antiquité classique un lien direct: car ses saints fondamentaux sont présents dans l'Évangile. Il n'est donc pas erroné de citer les Romains, mais à condition de leur conserver une forme brumeuse, celle qui était la leur dans la pensée médiévale, qui glorifiait parmi eux Boèce et Augustin, de préférence à Sénèque et Cicéron. En plongeant dans la littérature antique, on rate le réel, je crois.

    Paul Mariéton était politiquement un régionaliste et un fédéraliste, comme Mistral. Il voulait libérer les forces des provinces afin d'animer la France et d'aider jusqu'à Paris par une saine et fraternelle émulation. Or, un 220px-Pierre_Leroux.jpgjour, il rencontra le fils du célèbre Pierre Leroux (1797-1871), socialiste utopique romantique vanté encore aujourd'hui par quelques-uns, dont Michel Houellebecq, qui a déclaré l'avoir redécouvert. Leroux avait créé, dans le Limousin, une sorte de ferme biologique autonome, et il avait des vues originales et même grandioses sur beaucoup de sujets. Et voici ce que tira Mariéton de cette rencontre: J'ai passé la soirée dans une maison très provençale, où j'ai appris du fils de Pierre Leroux, qui est son pieux disciple, quelle sympathie le célèbre sociologue professait pour l'œuvre des félibres. […] Un reproche qu'il faisait à notre œuvre, c'était de n'être pas généralement et franchement fédéraliste. […] L'Unité ne suppose pas l'uniformité; et l'État est un corps; en paralysant ainsi tous ses membres vous privez la tête de vie. […] Dans un temps où l'on agite les grands mots d'égalité et de fraternité, on a peur du fédéralisme. Or, si le démocrate veut l'égalité, si le socialiste veut la fraternité, le fédéraliste veut la liberté, - la liberté par l'alliance des petits.

    Leroux était franchement fédéraliste. Est-ce pour cela qu'on préfère en France ne pas se souvenir trop précisément de lui? Dieu sait. Mais Mariéton avait raison de dire que le fédéralisme c'est la liberté, et que le premier terme de la devise de la République, en France, ne pouvait progresser dans sa réalisation qu'à travers le fédéralisme. L'idée de l'alliance libre des petits annonce les principes énoncés par Denis de Rougemont, qui voulait concilier la liberté individuelle avec la nécessité sociale par ce même fédéralisme.

    Cela dit, j'ai un jour écrit que Paris c'était la liberté, et que la fraternité se voyait plutôt en Savoie et en Bretagne. Or, Mariéton le dit souvent, la Provence avait pour préoccupation importante l'égalité, et c'est pourquoi elle fut une actrice majeure de la Révolution. À la fois profondément française et différente, à la fois profondément originale et républicaine, elle offre un régionalisme passionnant, intermédiaire entre la Corse et la France du nord. Sa culture, sans être périphérique, offre une alternative solide à la tradition septentrionale, et, en ce sens, elle peut être une source importante de la résolution du problème du centralisme en France.

  • De l'Égalité et de la Conscience (XVI)

    Angel, Persian miniature (1555).jpgJ'ai essayé, les deux dernières fois, de montrer que l'idée de la liberté absolue de Dieu, telle que le déploie le Coran, pouvait renvoyer par reflet à celle de l'homme, si elle était mêlée intimement à l'humanisme occidental.

    Une idée d'égalité des hommes devant Dieu peut également être sensible dans ce texte, notamment à travers l'image des anges scribes, rédigeant dans un livre les bonnes et les mauvaises actions de chacun, avant de le lui présenter à la mort. Chacun est redevable de ses actions, non selon son rang ou sa nation, mais selon les choix qu'il fait.

    Or, cela nécessite l'égalité devant la loi. L'homme qui ne bénéficie pas des mêmes droits que les autres pourrait-il être imputé d'un crime au même degré que les autres? S'il n'a pas bénéficié du droit au logement, peut-on lui reprocher d'avoir cambriolé au même titre qu'au propriétaire d'un palais? S'il n'a pas bénéficié du droit à la nourriture, pourra-t-on lui reprocher d'avoir volé au même titre qu'à un riche? C'était le thème des Misérables de Victor Hugo: l'homme qui, pour nourrir sa famille, avait volé un pain et avait été condamné au bagne, jamais n'avait été abandonné par sa vivante conscience.

    L'égalité devant l'ange implique que tous bénéficient des mêmes droits: le logement, la santé, l'éducation, la nourriture. Pensons à ceci, que si l'éducation est insuffisante, l'idée que nul n'est censé ignorer la loi est dénuée de sens. Si nul n'est censé ignorer la loi, c'est que le gouvernement doit assurer à chacun la possibilité de la connaître. C'est sur lui que tombe l'obligation.

    Au dix-neuvième siècle, l'archevêque de Chambéry, Alexis Billiet, estimait impossible de suivre les préceptes de l'Évangile si on ne savait pas lire et écrire. L'instruction était regardée par lui comme une obligation d'État.

    Ces droits égaux ne veulent pas dire qu'il faut refaire le monde pour que les gens aient tous les mêmes maisons, les mêmes corps, les mêmes revenus: raisonner de cette façon, c'est aller jusqu'à la déresponsabilisation de l'individu, en attribuant ses fortunes ou ses infortunes au seul hasard qu'il faudrait réformer.

    Commettre des actes illicites, en effet, relève bien de l'infortune. Là encore l'image de l'ange qui note les ob_c22dda_img-9744.JPGbonnes ou les mauvaises actions vient sauver de l'illusion du matérialisme, selon laquelle l'individu serait dénué de responsabilité morale. Mais elle le fait sans rompre l'idée de l'égalité: si chacun a avec lui sa conscience, nul ne mérite des droits inférieurs, l'univers lui ayant donné les mêmes chances qu'à tous. Car la conscience n'est pas un instrument de condamnation, mais plutôt de consécration individuelle: l'ange invite, comme disait François de Sales, à suivre le bon chemin.

    Henry Corbin dit que dans la littérature ésotérique iranienne, l'ange a une aile claire qui va vers le haut, une aile sombre qui va vers le bas. François de Sales disait qu'il montrait le haut lumineux et paradisiaque et le bas ténébreux et infernal. Non seulement il invite à connaître les lois, mais aussi leurs effets.

  • Catholicisme oriental (XV)

    St-Francis-de-Sales.jpgFrançois de Sales affirmait que, par un cheveu, l'âme humaine était liée à la divinité, qu'elle l'était naturellement. Il refusait de la maintenir dans les limites de la pensée purement terrestre. Pourtant, il estimait que les deux pouvaient se relier, qu'on pouvait acquérir une forme de science spirituelle à partir de l'observation de la nature, notamment par le biais des comparaisons et similitudes, ce que l'on nommera plus tard le principe d'analogie. Il en a donné des exemples et le but de l'Académie florimontane, créée en 1607, était bien de concilier les sciences naturelles et la connaissance de Dieu.

    Il avait à Annecy un ami, Pierre Baranzano (1590-1622), professeur de théologie, qui s'efforçait de trouver une cohérence entre Copernic et Galilée d'un côté, la Bible de l'autre. Hélas, ses idées furent désapprouvées par la hiérarchie ecclésiastique. L'Académie florimontane, elle-même, ne dura pas longtemps.

    Mais la tentative devait en renaître en 1820 à travers l'Académie de Savoie, significativement parrainée par Joseph de Maistre qui, lui aussi, croyait possible de concilier la liberté individuelle avec l'infaillibilité du pape – qui, en tout cas, usait de sa propre liberté individuelle pour sonder l'inconnu et démontrer que la soumission au pape était nécessaire. Cela posait d'insolubles problèmes, et la tentative était incomplète. Le romantisme allemand fut plus cohérent avec lui-même; Goethe, Fichte, Schelling, F. Schlegel devaient tracer des pistes plus nettes.

    Or, je pense que l'image de la liberté absolue que donne le Coran de Dieu, si elle s'allie intimement avec l'humanisme occidental, donne de l'individu l'image d'un être absolument libre, et accomplit le premier terme de la devise républicaine en France.

    Dire que l'individu est libre mais quand même soumis aux lois physiques de l'univers parce qu'au fond on considère que Dieu l'est aussi, cela n'a pas de sens. Si les lois physiques sont divinisées, on ne peut plus dire que l'homme peut s'en affranchir.

    C'est alors, peut-être, qu'on est tenté de créer la fiction d'un État libre parce que miraculeusement arraché aux lois terrestres par la force du nombre. On invente une loi naturelle spéciale pour l'État souverain, comme le fit plus ou moins Marx, puis on en fait une science, mais hélas, elle ne repose sur rien. La liberté n'est pas une loi de la matière, mais un principe de l'univers moral, un principe spirituel.

    Concevoir, comme le fait l'Islam, un dieu qui énonce à volonté des lois physiques et même morales, qui n'est soumis à aucune disposition, même prise au préalable par lui-même, c'est être indirectement invité à regarder la pensée humaine de la même manière. De même qu'en pensant, Dieu crée le monde à volonté, de même l'homme crée à volonté des images du monde par sa pensée absolument libre.

    Le développement, depuis l'époque romantique, de la littérature d'imagination, dans laquelle des mondes secondaires sont créés, est bien un effet de l'idée de Fichte selon laquelle le moi de l'homme est un reflet du moi de Dieu. La fiction n'a plus de limite, parce que l'homme est libre.

    Certes, on attend toujours, en réalité, que les lois de ces mondes fictifs soient cohérentes entre elles: qu'elles se tiennent rationnellement entre elles, non par rapport aux lois physiques ou aux dogmes religieux, Tolkien_young2.jpgmais les unes par rapport aux autres. Tolkien par exemple se disait libre de créer des elfes se réincarnant, même si le dogme catholique en proscrivait l'idée, parce qu'il créait un monde qui lui était propre. Néanmoins, il ajoutait que nul théologien ni nul philosophe n'étaient en mesure de prouver que les vies successives étaient impossibles même dans le monde primaire, réel, ce qui montre qu'à ses yeux ses mondes inventés pouvaient être des reflets de vérités cachées, que ses pensées, en les créant, étaient bien des reflets fidèles des pensées de l'entité créatrice.

    Il minimisait du reste le caractère fictif de son univers, en disant qu'il était censé prendre place dans le passé de la Terre réelle, et non sur une autre planète ou dans une autre dimension. Il réclamait essentiellement le droit de créer une mythologie. Et quel acte peut davantage consacrer la liberté suprême de l'individu que celui-ci? Que celui de créer une langue et un monde dont les limites ne sont pas celles de la matière? Que de forger une langue pour des immortels qui fréquentent les dieux, et d'instituer une réalité dans laquelle les mortels fréquentent ces immortels?

    Or, il est indéniable, pour moi, que cela soit lié à la tradition allemande - et, par delà, orientale. Non que cela vienne directement des Orientaux, mais que cela vient de quelque chose d'oriental qui s'est harmonieusement fondu dans la tradition occidentale - notamment dans ce qui reste du Saint Empire romain germanique, intermédiaire, entre Orient et Occident. L'enjeu, pour moi, est donc de trouver ce point par lequel des traditions apparemment contraires peuvent s'articuler, et s'harmoniser.

  • Liberté humaine, liberté divine (XIV)

    maitre-eckhart.jpgLa dernière fois, j'ai affirmé que le sentiment de la liberté humaine était né de l'assimilation du moi humain au moi divin, apparue clairement chez Fichte (1762-1814).

    De fait, le germe en était depuis longtemps présent dans la tradition allemande, notamment dans la mystique de maître Eckhart (1260-1328) et de Jean Tauler (1300-1361). En supprimant son soi inférieur, on pouvait, selon eux, se hisser au soi supérieur, qui était le Christ même, et acquérir une conscience nouvelle, entièrement libre puisque placée en Dieu. Or, même si les historiens de la philosophie peuvent ne pas être d'accord, c'est pour moi l'origine de la foi que l'homme a placée en sa propre pensée. La pensée pure, absolument logique, dégagée de la contingence de l'espace-temps et de la matière, est pourtant déployée par un être humain incorporé. Ce paradoxe est la source de l'humanisme moderne et du concept moderne de liberté, centrée sur l'individu - non sur la collectivité. Peu importe somme toute que le gouvernement national soit libre, si l'individu ne l'est pas; si le gouvernement qui dispose d'une puissance illimitée s'efforce de limiter la liberté de l'individu, celui-ci peut souhaiter voir ce gouvernement limité de l'extérieur. Et c'est ainsi qu'est née l'idée d'un droit mondial, ou de droits universels de l'être humain.

    Mais, en Occident, la conception qu'on avait de Dieu avait quelque chose d'entaché: il était lié au Pape, au Roi, à des dogmes, à des systèmes; on ne l'en distinguait plus clairement. Il se réduisait à une idée. C'est pourquoi la philosophie allemande put mieux que la française ou l'anglaise établir un lien entre l'individu profond et la divinité: elle avait un lien avec l'Orient. Elle devait encore aux vieux Goths, eux aussi portés vers l'Orient. On a même vu, en Espagne et en Afrique, des Goths se convertir à l'Islam. L'arianisme, l'hérésie commune aux Goths, était une manière, encore, de défendre l'absolue liberté de Dieu, par l'affichage de la suprématie du Père, face au Fils et au Saint-Esprit. Or c'était une hérésie d'origine orientale.

    Certes, c'était là un excès en défaveur de l'individu. Cela revenait à mépriser la personne humaine. Mais, dans la tradition aristotélicienne, celle-ci, quoique glorifiée en soi, était réduite à la conscience ordinaire, à l'expérience qu'elle faisait de la matière et des idées qu'elle pouvait en tirer. Le refus d'assimiler la divinité à une telle conscience traduit une sourde exigence de liberté, pour cette divinité - et pour l'homme même: car IRHT_106971-p.jpgla divinité reste un modèle, pour lui.

    Un roi franc, un jour, se plaignit auprès de saint Grégoire de Tours (539-594) que l'on fît de Dieu trois personnes: trois êtres pensants. Il trouvait humiliant, pour la divinité, d'être ramenée à la pensée telle que la concevaient les Latins; pour lui elle était au-delà de la pensée telle que pouvaient la déployer les hommes. Les évêques auxquels il s'adressa le firent taire. Mais il pressentait que la pensée humaine pourrait un jour se déployer au-delà des catégories d'Aristote. On a reproché au fond à maître Eckhart d'affirmer qu'il en était bien ainsi, lorsqu'il disait que la conscience humaine, en s'effaçant, pouvait s'assimiler au Christ.

    De façon remarquable, au sein du catholicisme, dont Eckhart avait été plus ou moins exclu, la tendance orientale, sensible en Savoie, a admis certains principes de la mystique allemande. J'en reparlerai une autre fois.

  • République et religions (XIII)

    Francois_de_Salignac_de_la_Mothe-Fenelon.jpgLe 10 janvier, j'ai essayé de montrer que la théologie, quoique prétende le rationalisme théorique, n'était pas forcément moins remplie de raison que la philosophie. Au contraire, elle enseigne une logique assez pure pour se passer de la béquille de la Matière. On me dira qu'elle ne se passe pas de la béquille de Dieu. Et c'est vrai. Mais, pour que la pensée se passe des béquilles, il ne faut pas la jeter d'une béquille à l'autre; il faut voir ce qu'elle a pu établir, indépendamment des différentes béquilles. Or cela demande à ce que la théologie et la philosophie soient mises en relation étroite, soient comparées. Il ne faut donc pas les opposer.

    L'important en effet n'est pas de savoir quelle béquille est la plus sainte, mais d'exercer sa pensée. Chacun choisit la béquille qu'il veut, ensuite, et la République n'a rien à dire sur ce sujet.

    D'ailleurs, la raison doit s'exercer au sein des valeurs républicaines. Or, on affirme volontiers qu'elles sont issues de l'agnosticisme, et qu'elles ne sauraient trouver d'écho net dans les religions. C'est une erreur.

    Si l'on regarde concrètement les termes liberté, égalité, fraternité, on constate qu'ils sont bien présents dans les religions, mais dispersés, sans mise en cohérence. Pour Chateaubriand (j'en ai déjà parlé), ces mots émanaient en profondeur du christianisme. Ils en étaient l'application politique.

    Ils sont, de fait, nés sous la plume de l'évêque de Cambrai, Fénelon. Que la divinité se soit incarnée dans un seul homme rend les individus libres, égaux et frères. Si, en effet, elle s'incarne dans une communauté, ceux qui n'en font pas partie sont exclus de la fraternité, et même ceux qui en font partie ne sont libres que tant qu'ils soumettent leurs pensées au groupe - c'est à dire à ses dirigeants. Certains philosophes parlent de communauté pensante; mais cela ne correspond à rien, car le dernier argument revient toujours à l'autorité légale, et une communauté pensante est une communauté où seules ces autorités ont le droit de penser.

    Dans les faits, seuls les individus pensent; si la communauté pense, c'est dans le monde invisible: c'est l'ange de la communauté qui pense et qui suscite chez ses membres des désirs - qui ne sont pas, par eux-mêmes, pensés.

    Il faut faire remarquer, à cet égard, que la soumission intérieure à un État unitaire et centralisé contredit le principe de liberté, qui est individuel. Car si ce principe n'est pas individuel, s'il est collectif, cela revient à dire que le roi seul est libre: c'est l'ancien régime. De cette façon peut-on comprendre chez Fénelon le rejet de l'absolutisme royal.

    Le point d'achoppement est ici l'éducation: la République, en France, insiste beaucoup sur la culture commune; mais l'individu reste libre, et cette culture commune doit rester naturelle. Du reste, si la nation est une réalité, la culture commune n'a nullement besoin d'être imposée. Si la culture est spontanément trop disparate, le principe de liberté impose le fédéralisme.

    Les régimes fédéralistes sont donc plus libres que les régimes centralisés. Il n'y a pas de logique à prétendre que la devise de la République serait mise en danger si du fédéralisme était institué, sauf à dire que la liberté fichte.jpgne se comprend que comme étant celle du gouvernement. Mais ce n'était pas l'esprit du concepteur de cette devise, puisqu'il l'opposait à l'absolutisme royal, qui justement rend le gouvernement absolument libre!

    Or, même dans l'Islam, qui, en principe, accorde moins à l'individu que le christianisme, les valeurs de la République peuvent se retrouver. La liberté, dans le Coran, c'est celle de Dieu, qui décide de tout et auquel il faut se soumettre. Mais cette soumission permet paradoxalement de comprendre comment est né le sentiment de liberté humaine. Car Fichte, plus que Voltaire, a révélé ce qui dormait dans la philosophie des Lumières, lorsqu'il a assimilé le moi de l'homme au moi de Dieu - ce qui a scandalisé ceux qui entendaient placer, entre l'individu et Dieu, des intermédiaires, prêtres ou princes. Lorsque l'homme se sent libre, c'est qu'il se sent, au fond de lui-même, pareil à Dieu: il se sent, au-delà de sa conscience ordinaire, faire un avec lui.

    Je continuerai cette réflexion une fois prochaine.

  • Culture et théologie (XII)

    800px-St-thomas-aquinas.jpgLa dernière fois, je me suis demandé pourquoi la culture arabe n'était pas mieux représentée dans l'Éducation nationale en France, attendu que beaucoup de citoyens français restent marqués par cette culture de par leurs origines familiales, et qu'il s'agit d'une richesse à exploiter, tant pour les individus que pour l'ensemble du peuple. Même le commerce et l'administration peuvent y trouver des débouchés évidents, mais l'ouverture culturelle à une composante de l'humanité qui, quoi qu'on pense, en vaut bien une autre, est déjà un argument suffisant.

    Mais, pour beaucoup d'Occidentaux, la culture arabe ne peut pas, par essence, être laïque: d'où, peut-être, l'idée que répandre l'enseignement de l'arabe serait dangereux.

    Je voudrais à présent aborder la question la plus brûlante de mon exposé: la valeur de la culture religieuse en général.

    J'y ai déjà fait allusion au sujet de la sainte Vierge considérée comme figure préparatoire - et imparfaite, peut-être - de l'allégorie de la République - de Marianne. Figure qui, restant assez parlante pour le peuple, notamment dans les campagnes, ne doit pas être éradiquée du paysage culturel, mais reliée de façon claire à cette Marianne: elle est, par exemple, l'expression de la fraternité. C'est sous son visage de mère que tous les hommes se sentent frères. C'est bien ainsi qu'on la percevait dans la Savoie du dix-neuvième siècle.

    La philosophie, de même, ne peut pas être distinguée de la théologie de façon radicale: c'est un leurre.

    Trop souvent les philosophes qui parlent de théologie montrent qu'ils n'en ont jamais lu. Les théologiens ont aussi parlé de problèmes philosophiques.

    On dit que, dès qu'on intègre la divinité à la réflexion, on quitte la raison pour entrer dans l'arbitraire; mais c'est un préjugé. C'est du reste par ce préjugé que le rationalisme se différencie de la raison même. Car la raison n'a pas de limite a priori. Elle peut fort bien, somme toute, entrer dans un domaine non physique, et conserver une forme de logique pure. Qu'on ne dispose pas de la béquille de la vérification matérielle ne prouve rien. Les mathématiques suivent aussi une logique pure qui précède les applications physiques. Et si une logique pure pénètre le monde moral et que les résultats de la réflexion s'avèrent bénéfiques pour l'humanité, peut-on dire qu'on n'a pas vérifié la validité de la réflexion?

    C'est une idée toute faite, relevant du dogme – et, pour le coup, arbitraire -, que la pensée ne peut pas pénétrer le domaine de l'esprit, qu'elle est rivée à la matière. Puisque la pensée elle-même émane de l'esprit, pourquoi ne pourrait-elle pas se pencher sur ce dont elle émane? Pourquoi ne pourrait-elle pas se regarder elle-même?

    De mon point de vue, on a acquis, ou développé, une sorte de peur face au monde de l'esprit détaché de la matière: on craint d'y sombrer. Mais si on suit le fil d'or de la logique pure, cela n'arrive pas. C'est bien elle qui soutient la pensée, parce qu'elle met les éléments dans une relation claire qui ne nécessite pas de socle fondamental, comme serait la Matière – ou même Dieu. Les planètes se soutiennent entre elles; elles ne sont regle_10.jpgpas posées sur un sol - ou collées à un plafond. Dans le monde moral, la pensée peut établir des équilibres semblables.

    La théologie n'a donc pas de raison d'être exclue du domaine de la philosophie. Il n'est pas vrai que Boèce, saint Augustin et saint Thomas d'Aquin aient manqué d'esprit de logique, si, comme je le crois, ils faisaient s'appuyer avec rigueur les concepts spirituels les uns sur les autres. Qu'ils ne se soient pas appuyés sur une matière au fond sacralisée, comme tend à le faire la philosophie contemporaine, n'indique rien quant à leurs capacités logiques, lorsqu'il s'agissait d'utiliser la raison. Le croire, c'est être matérialiste; c'est ne croire que la logique n'est possible que si elle suit la mécanique du monde physique. Or, il n'en est rien, à mes yeux; et quel fondement physique peut de toute façon être donné à la liberté, à l'égalité et à la fraternité? Leur fondement est forcément dans une raison qui pénètre le monde moral, comme a essayé de le faire la théologie. Qu'elle ait péché en s'appuyant sur l'idée abstraite de Dieu ne prouve pas que la tentative ait été dénuée de sens. Elle me paraît, au contraire, légitime.

    La théologie doit être intégrée à la culture au sens large et je ne crois pas son rejet de principe justifié, je ne crois pas que la laïcité justifie la séparation radicale des facultés de philosophie et de théologie. Si la laïcité est la neutralité de l'État, celui-ci ne peut pas imposer l'idée que la théologie sort du domaine de la raison, il ne peut pas imposer un principe théorique; il ne peut que compter le nombre d'étudiants, et leur donner les moyens d'étudier ce qu'ils veulent.

  • République et langues orientales (XI)

    Allégorie_du_Second_Empire.JPGJ'ai dit, la dernière fois, que l'utilisation de la raison ne consistait pas en l'instauration d'une sorte de religion rationaliste, mais, au contraire, en la création d'une forme de sagesse dans laquelle on prend conscience que les théologies anciennes font partie de l'homme pris globalement, et sont à respecter voire aimer comme telles. La raison étant universelle, elle ne peut pas rejeter ce qui apparaît localement, mais l'embrasse aussi. Qu'elle conteste l'universalité de ce qui n'est que local est normal; mais elle doit alors se souvenir que le rationalisme lui-même n'est que local. La raison ne fait pas pour la raison l'objet d'un culte: elle se sent égale à elle. Et pour cause!

    Et si on voit les choses de façon rationnelle, conformément au droit, on peut s'étonner déjà d'une chose, c'est que, dans les collèges et lycées de France, on n'enseigne pas l'arabe comme seconde ou troisième langue. Car selon la logique démocratique, il ne s'agit que de savoir s'il existe un public, suffisamment d'élèves pour créer des postes.

    Le problème n'est pas l'Europe, car on enseigne le chinois. Le problème n'est pas les langues économiquement utiles, car l'anglais suffit à l'économie, en général. Pour les secondes et troisièmes langues, on a du champ libre: il s'agit de s'ouvrir à d'autres cultures.

    Veut-on dire que les élèves doivent s'ouvrir à d'autres cultures que la leur et que seuls les fils d'immigrés choisiraient l'arabe comme seconde langue? Mais d'abord rien ne le prouve, ensuite la République ne fait pas de différence entre ses citoyens selon les origines, et puis qui ignore que l'italien et l'espagnol ont souvent été pris au collège comme seconde langue par des élèves d'origine italienne ou espagnole - souvent ensuite devenus professeurs de ces langues?

    Du reste, il y a peu de rapport entre l'arabe classique et la culture des familles immigrées, qui ne parlent généralement qu'un dialecte, et connaissent surtout le folklore de leur région d'origine. Apprendre la langue arabe écrite peut justement faire accéder ce folklore local à une pensée plus claire: à la raison.

    On a pu dire, également, que l'arabe était une langue essentiellement religieuse. Mais le latin est aussi dans ce cas; même dans sa version classique, il n'a été transmis que par les moines chrétiens.

    Or, justement, dans la tradition arabe, beaucoup de choses demeurent qui ne sont pas réellement liées à l'Islam. Certes, contrairement à ce qu'il en est pour le latin, dont les textes antérieurs à la conversion au christianisme sont nombreux, rien ne subsiste de ce qui a précédé le Coran; mais il n'est pas difficile de voir que beaucoup de choses ont persisté de ce passé lointain même dans des œuvres postérieures. J'ai évoqué le Roman d'Antar, révélé par Lamartine. Certes, il s'agit d'une épopée contre les chrétiens, en partie; mais pas différente de la Chanson de Roland, qu'on étudie au collège, et dont on montre généralement que la religion y est intégrée au sentiment national. Antar est avant tout un héros arabe défendant son peuple contre les Francs; on peut le considérer de façon laïque.

    Et puis tout le monde connaît les Mille et une Nuits, qui ne sont pas forcément liées à l'Islam, qui sont souvent liées à la simple tradition arabe séculaire. La philosophie des Lumières, en France, s'en est souvent inspirée, car on y trouve une sagesse qui doit beaucoup à l'Orient antique – grec ou perse.

    Le Roman d'Antar est peut-être plus intéressant en France, puisqu'il est maghrébin. Mais s'il s'agit d'une averroes-4-sized.jpglangue, on peut en tout cas se passer de textes directement religieux.

    Averroès était lié aux philosophes antiques, aussi.

    Et puis je suis persuadé qu'il existe une littérature arabe moderne et profane. Lorsqu'on apprend l'allemand, on n'étudie pas la Bible de Luther, pourtant fondatrice pour l'allemand moderne!

    Je crois qu'une telle disposition permettrait à beaucoup de sentir leur culture familiale mieux acceptée par la République, et en même temps de trouver l'occasion d'approfondir cette culture familiale vers ce qu'on appelle l'universel – l'endroit où toutes les cultures convergent (et non pas, bien sûr, où la culture française occupe tout l'espace, comme beaucoup se l'imaginent). Cela permettrait également aux Français dans leur ensemble de s'initier à une culture intéressante, qui a sa valeur et ouvre l'esprit, et permet, encore, de saisir l'universel qui traverse toutes les cultures – et qu'aucune ne représente jamais à elle seule.

    Je connais moins bien la tradition turque; mais le même raisonnement peut être fait, je pense. Les écrivains turcs modernes et profanes sont d'ailleurs assez connus.

  • Paris

    Paris_-_Blason.jpgJe suis né à Paris, et j'y ai vécu, et c'est la capitale de la France. C'est aussi une ville, où les gens vivent ordinairement. Les tueurs s'en prennent au peuple de Paris faute sans doute de pouvoir s'en prendre aux membres du gouvernement, qu'ils ne pourraient pas approcher. S'ils ne pouvaient pas approcher de Paris, ils s'en prendraient à des Français ailleurs, dans d'autres villes.

    Néanmoins dans ces groupes de tueurs islamistes il est troublant qu'il y ait pour l'instant toujours des ressortissants de Paris ou de sa proche banlieue. Ils sont dirigés depuis l'étranger, c'est entendu, mais que ces organisations étrangères trouvent des alliés parmi les communautés qu'elles veulent assaillir montre que le problème est aussi social.

    Paris ne fait plus rêver comme autrefois, ou du moins la République, et il manque un élément porteur, susceptible de créer une unité, un dynamisme polarisant.

    Cependant, il ne faut pas s'imaginer que c'est parce que quelque chose de proprement républicain s'est effondré. Au temps où Saint-Germain-des-Prés et Jean-Paul Sartre rayonnaient sur le monde, les philosophes français prenaient parti pour des organisations et des régimes reniés par l'évolution historique: ils soutenaient Staline, Mao, Pol Pot. Alors, disait-on, la France parlait à l'humanité entière: elle était universaliste; elle s'intéressait aux autres nations. Mais de quelle manière? La chute de l'Union soviétique a aussi désenchanté l'histoire en ce qu'elle a fait apparaître le soutien des intellectuels français aux pays communistes comme ayant été une erreur.

    Récemment, André Glucksmann est mort. Il avait été maoïste, puis il est devenu un soutien de la guerre en Irak. Jacques Chirac avait tenté de s'opposer aux Américains sur ce sujet, mais je ne me souviens pas qu'un soutien de masse des philosophes français ait alors existé. Rapidement, Nicolas Sarkozy en Lybie, François Hollande en Syrie, ont épousé la cause américaine, mettant fin, il faut l'admettre, à l'originalité française.

    Celle-ci ne s'est pas vue davantage parmi les philosophes, qui s'en prennent aussi à ce qui est combattu par les Américains et leurs alliés français. Personne ne songerait à les en blâmer. Même s'il faudrait apporter des nuances, car il est admis que l'État islamique a un squelette fait de l'armée irakienne dissoute par les Américains. Mais ce n'est là qu'un aspect superficiel quant à ce qui fait réagir en profondeur les philosophes de Paris. Car Marx prétendait constituer une philosophie scientifique, fondée sur le matérialisme historique, et cela s'accordait avec la philosophie dominante de Paris, celle des Lumières, ou le positivisme de Comte. Le lien entre les régimes communistes et la philosophie parisienne était justifié par les soubassements, les Voltaire#1.jpgfondements théoriques. Ce n'est évidemment plus le cas avec l'État islamique, puisqu'il faut admettre que Voltaire, quand il critiquait Mahomet, ne le faisait pas différemment du Moyen Âge chrétien. Ses idées étaient bien les mêmes que celles de la Légende dorée. Il faudra attendre Victor Hugo et le romantisme pour que des écrivains s'intéressent de façon plus positive au contenu de la religion musulmane, et encore, chez Hugo, cela n'empêchait-il pas le rejet de son dogmatisme. Henry Corbin, passionné par le contenu ésotérique de la tradition islamique, rejetait, pareillement, l'Islam politique.

    Néanmoins, un problème se pose. Si la politique de la France n'a plus rien d'original, doit-elle être en première ligne? Il me paraît évident qu'elle accomplit la politique américaine. Dire même qu'on ne veut ni de Bachar al-Assad ni de l'État islamique, n'est pas proposer une solution réaliste. On s'en repose pour le sujet à l'Amérique. Quand la Russie fait un choix clair, le gouvernement français reprend naïvement à son compte les critiques américaines. Les Américains, j'ai le sentiment, utilisent à cet égard la fierté nationale française, le désir de jouer un rôle important. La France ne devrait-elle pas se mettre en seconde ligne? A-t-elle les moyens de se protéger elle-même?

    D'un autre côté, dit-on, si un gouvernement acceptait de jouer les rôles de second plan, le peuple ne le lui pardonnerait pas: il veut que la France soit en première ligne. Peut-être sur ce sujet faudrait-il le consulter.

    Quoi qu'il en soit, puissent les victimes trouver la paix dans la lumière.

  • Le masque du super-héros

    hommes-panthères_0.pngOn aurait tort de croire que le masque du super-héros n'a qu'une valeur fonctionnelle, destinée à cacher l'identité secrète. Les gendarmes d'élite aussi se dissimulent le visage, et pareillement les indépendantistes armés. Mais le super-héros a une essence spirituelle qui lui est propre. Et pour saisir sa nature et celle de son masque, il faut scruter les cultures où l'utilitaire se mêle encore intimement au spirituel.

    Pensons au Cameroun traditionnel et à sa tradition des hommes-léopards. Cette confrérie est constituée de guerriers d'élite servant de garde rapprochée au sultan des Bamoun. Celui-ci en est officiellement le grand-maître. Mais il a le visage découvert: à lui, cela est permis. Il faut dire que malgré son aura spirituelle, il conserve un rôle d'abord politique.

    Les hommes-léopards, de leur côté, forment une société secrète, et le masque qu'ils portent dissimule bien leur identité, mais on se doute que sa forme n'est pas choisie au hasard: il s'agit de s'approprier la force du léopard, au cours d'une initiation où par le masque même on se met en relation avec l'esprit de l'animal. C'est à dire non la conscience d'un léopard en particulier, mais l'esprit de toute l'espèce.

    Par la suite on peut être confondu avec un léopard, car la vision spirituelle peut s'imposer à la vision matérielle. La matière n'est pas, dans cette perspective, perçue comme ayant des propriétés constantes, ou comme soumise à la loi de conservation dont parlent les savants: simple voile, simple illusion, elle s'efface constamment devant l'esprit.

    À Dieu ne plaise qu'on prétende conformer cette conception avec la loi de conservation de la matière et de l'énergie en inventant que si la matière est dissoute c'est parce qu'elle s'est réduite à de l'énergie phénoménale, à des particules invisibles à l'œil nu: non. La matière ne s'est pas tant dissoute que transformée, et l'énergie est, ici, purement spirituelle.

    On sait que les masques des cérémonies africaines et autres sont destinés à s'accaparer la force des esprits que ces masques représentent. Il est pour moi inutile de me référer une fois nouvelle aux cérémonies amérindiennes qui faisaient porter des masques de démons ou d'animaux aux rois et prêtres présidant aux sacrifices, bien que je reste convaincu qu'elles aient influencé les auteurs de comics. Car je crois certain que le plus grand d'entre eux, Jack Kirby, s'est directement inspiré de la splash-blackpanther1-8.jpgtradition des hommes-léopards en créant le super-héros Black Panther, qui, dans l'ordre humain, est un roi de tribu africaine, et, dans l'ordre héroïque, porte un costume symbolisant et représentant une panthère noire. Il en a toute la force.

    La cause n'en est pas, comme souvent, la technologie, mais des rituels et des herbes émanés d'une tradition mystérieuse, conformément à l'occultisme africain. Sans doute, le roi T'Challa dispose de machines  futuristes; mais il les a achetées aux Occidentaux, quand elles s'avéraient utiles à son peuple. Son pouvoir, il ne le tient que d'une technique spirituelle, des forces cachées de la nature.

    On pourra me dire: mais à l'origine, le masque du super-héros était un simple loup. Oui: un loup. Le masque, même réduit à sa plus simple expression, se référait à l'esprit du loup. Il faisait de celui qui le portait potentiellement un loup-garou, un homme ayant acquis la force occulte d'un loup. Il n'en a jamais été autrement, depuis l'aube de l'époque romantique et du thème du héros justicier qui en secret combattait les forces despotiques instituées. Certes, que le loup ait été vu souvent comme démoniaque manifeste que le super-héros a un lien avec le paganisme. Il s'oppose au rationalisme chrétien. Pas nécessairement au Christ en tant que dieu de toute justice au-delà des institutions, naturellement. C'est en cela qu'il est romantique: il incarne la liberté, l'égalité, la fraternité, par delà le pouvoir en place.

    Le costume du super-héros est totémique et symbolique, et concentre sur lui les forces spirituelles divines que la providence a voulu par lui placer sur terre. De là sa beauté, ou la nécessité qu'il soit beau. Jack Kirby l'a perçu pleinement le premier, et c'est en cela qu'il fut une figure majeure.

    Si l'identité du super-héros est cachée, ce n'est, au fond, pas tant par nécessité pratique que parce qu'elle s'efface derrière un esprit céleste, un dieu, qui, de fait, la cache.