Philosophie - Page 5

  • Michel Onfray et la gauche proudhonnienne

    Proudhon-par-Courbet.jpgJ'ai entendu Michel Onfray défendre un système politique fondé sur les groupements de travailleurs, ouvriers et paysans, à la mode de Proudhon. Cela prouve qu'il ne se contente pas de critiquer les régimes en place, qu'il a quelque chose à proposer.

    En Savoie, les vallées abritaient fréquemment des groupes de paysans solidaires. Je connais bien l'histoire de Samoëns, dont ma famille est originaire. La pensée d'Onfray à cet égard me paraît incohérente. Car cette communauté montagnarde était pieuse, croyante, et cela n'était pas du tout sans rapport avec son existence en tant qu'organisme collectif. On pensait qu'un esprit unique présidait à son destin, et on n'en parlait pas d'une façon abstraite: cet esprit se confondait avec le saint patron du village, qui guidait la communauté depuis les profondeurs de l'âme de chacun. Ce saint patron était lui-même lié à l'esprit global du monde, ce qui assurait une cohérence entre les communautés particulières. (Entre les deux, se trouvaient des esprits intermédiaires, par exemple le patron du duché de Savoie, et qu'incarnait le Duc et Roi; comme Onfray évoque souvent le peuple français de façon unitaire, je le précise.)

    Or, Onfray est athée, et je ne vois pas ce qui peut lui permettre de croire que les individus pourront se regrouper en communautés cohérentes de travailleurs, en organismes collectifs, s'ils sont athées aussi, ou s'ils sont matérialistes. Car du point de vue de la matière, les corps humains sont autonomes, n'ont pas de lien direct avec les autres. Qu'on ne parvienne pas à produire à soi seul ce dont on a besoin n'est pas la question: c'est là une pensée théorique. Car si intimement, spirituellement, la communauté n'apparaît pas comme un organisme, chaque individu, au sein d'un groupe donné, essaiera d'en prendre plus que les autres, par la ruse, la force, les moyens qui sont à sa disposition. Et on retombe sur le safe_image.php_.jpeglibéralisme, qui est en réalité l'expression naturelle du matérialisme dans l'organisation sociale. Le communisme ou le système de Michel Onfray pèche en inventant dans la matière une forme de spiritualité qui n'y existe pas du tout.

    Rudolf Steiner fut longtemps compagnon de route des anarchistes. Il lisait et aimait en particulier Max Stirner. Mais celui-ci fondait tout sur l'individu. Il n'y avait pas en lui de reste de fétichisme à l'égard d'une communauté - reste de fétichisme qui, souvent, tient lieu de spiritualité et empêche une lucidité parfaite: c'est elle qui empêche de voir notamment que le matérialisme débouche naturellement sur le libéralisme. Steiner raconte qu'à un certain moment de sa vie il fut menacé de se fermer au monde spirituel: influencé par Stirner, il ne voyait plus que la vie individuelle. C'est en repartant de l'individu et en scrutant ce qui le lie spirituellement aux autres qu'une conception sociale peut trouver à se fonder.

    Il n'est pas réellement possible de dépasser l'individualisme sans abandonner le matérialisme. C'est bien le matérialisme qui a mené à l'individualisme. Soit on croit aux esprits, et on pense que l'individu peut se dépasser lui-même; soit on est matérialiste, et on renonce judicieusement à tout ce que le sentimentalisme continue à entretenir dans les âmes - l'idée collective, le fétiche communautaire. Car dans les classes populaires notamment, l'habitude, ou l'instinct de l'esprit communautaire est resté; mais il ne s'assume pas, car depuis la massification de l'enseignement laïque, le matérialisme est devenu comme une philosophie obligatoire. Or le drame du peuple, en France, c'est que les deux sont en contradiction complète.

  • Michel Onfray et la décadence de l'Occident

    michel_onfray_0.pngBeaucoup s'en prennent à Michel Onfray parce qu'il proclame que l'Occident est en décadence, que les valeurs européennes s'effondrent. Or, c'est une possibilité, et on a le droit de l'énoncer. Personne n'est obligé de soutenir que l'Europe est en progrès constant, s'il n'en a pas envie.

    Cela fait partie de la doctrine imposée par les politiques, que d'inventer que l'État ne cesse de faire des progrès et d'emmener l'humanité vers le Paradis. Ils veulent qu'on diffuse ce tableau brillant, et ce n'est pas propre aux socialistes. Déjà du temps de Louis XIV il fallait le peindre. Évidemment. Cela arrange ceux qui sont au pouvoir, puisqu'ils ont les clefs du Paradis. Ils demandent donc à ce que les philosophes subventionnés le répètent à l'envi. Que les professeurs le proclament dans les écoles, que la presse nationale en convainque le peuple, et malheur à celui qui dira autre chose: c'est un ennemi de l'humanité.

    Les communistes voulaient naguère contraindre les Surréalistes à l'optimisme, afin de montrer que la ruine des vieilles formes allait forcément créer un bonheur inconnu. André Breton s'est dressé contre une telle prétention, et a rompu avec les adeptes de Karl Marx.

    Est-ce pour cela que, pour justifier son idée, Michel Onfray, dans une conférence filmée que j'ai écoutée, a donné, parmi d'autres, l'exemple du Surréalisme? Car pour lui il s'est fondé sur la destruction des vieilles formes.

    Mais c'est là que soudain le matérialisme de principe paraît empêcher certains de voir le réel. Car si on n'est pas d'accord avec Michel Onfray, on peut, sans l'insulter, le dire. Et le fait est que la légende selon laquelle les Surréalistes voulaient simplement détruire les conventions anciennes est fausse, puisque Andre-Breton.jpgBreton a proclamé qu'au contraire l'abandon de l'ancienne logique allait permettre le surgissement d'une logique nouvelle, supérieure, qui est celle de l'Esprit.

    On peut, à partir de ce moment, affirmer que cette assertion est restée théorique, et que les Surréalistes n'ont rien montré de tel. Et assurément, en général, ils n'ont pas réussi à le montrer. Mais Breton lui-même, dans sa poésie, a déployé des figures spirituelles ayant un lien avec les Grands Transparents, les êtres inconnus qui dirigent l'univers; et seul le risque d'être assimilé à une religion préexistante l'a empêché d'être plus clair et de donner du Surréalisme une autre image. Son génial disciple Charles Duits a, lui, créé un espace mythologique, un monde parallèle dans lequel les dieux sont une réalité. Et de son temps même Malcolm de Chazal, compagnon des Surréalistes, a créé le mythe de l'Île Maurice, et y a montré le Christ s'incarnant. Blaise Cendrars, ancien adepte du Dada, a créé des mythes, dans Le Lotissement du Ciel. Michel Onfray ne regarde que l'apparence.

    Joseph de Maistre aussi pensait que la Révolution avait dissous les anciennes formes et en soi n'avait rien créé; mais elle était pour lui l'occasion providentielle d'une grande régénération.

    Néanmoins, si on ne regarde que le courant central de la culture, ce qui est bourgeois et se lie à l'État, j'avoue être d'accord avec Onfray. Quitte à, moi aussi, apparaître comme très méchant.

  • Des chefferies à l'État global, le fédéralisme

    Jacobs_ladder.jpgPlusieurs Camerounais distingués ont réagi à mes articles sur l'Afrique, qui m'avaient été inspirés par une intervention de mon ami Jean-Martin Tchaptchet. Celui-ci est d'origine camerounaise, et comme le Cameroun est le seul pays d'Afrique où j'aie séjourné, c'est celui que j'aime le mieux citer.

    Politiquement, mes solutions tendaient au fédéralisme. Car si je dis qu'entre les grandes vues inspirées par le rationalisme occidental et la conception traditionnelle fondée sur les chefferies, il faut trouver un espace imaginal qui comble le gouffre; si je dis qu'entre le dieu abstrait des Européens et les génies des lieux de l'Afrique, il faut élaborer un monde hiérarchisé d'anges qui fassent la navette pour ainsi dire entre les deux (comme dans le rêve que fit Jacob de l'échelle des anges), sur le plan pratique, cela revient à donner une forme de primauté à l'élément régional, intermédiaire.

    Ce n'est pas que je cherche à créer un féodalisme dans lequel les petites contrées s'affronteraient alors qu'elles parlent la même langue, car le système des chefferies est bien fondé sur ce culte excessif du génie local. La primauté que je réclame pour l'élément intermédiaire n'est pas liée à une conception absolue, dans laquelle j'estimerais que l'ange de mon village vaut mieux que celui de la France, ou que l'esprit protecteur de Bangangté (où Jean-Martin Tchaptchet est né) est supérieur à celui du Cameroun tout entier: car ce serait une position indépendantiste de désunion, et cela va à l'encontre du fédéralisme. Mais au sein des pays centralisés, il y a un déséquilibre au profit des grands ensembles, et la réaction ne se fait qu'à un niveau extrêmement local; il faut donc accorder, au moins pour un temps, une primauté à l'élément intermédiaire, régional, afin de rééquilibrer les choses.

    Mes amis camerounais m'ont dit que leur pays était calqué, dans son organisation administrative, sur celui de la France: il est très centralisé.m-_Users_davidcadasse_Desktop_SEB___CAM_BLOG_04_CAM_LITTORAL_CAM_LT_DOUALA_0033.jpg Les gens de Douala - les Sawa - se plaignent de la suprématie de Yaoundé. Ils ont le sentiment de n'être pas respectés dans leur spécificité. L'État central se sert du français pour imposer sa volonté à tout le monde, et les langues locales ne sont pas soutenues, et n'ont pas l'occasion d'évoluer pour englober de nouveaux concepts, juridiques ou scientifiques. Une position que la France a connue, et connaît encore.

    Jean-Martin Tchaptchet me disait néanmoins que son souci, à lui, était le fédéralisme africain: l'union des pays africains dans un seul grand ensemble. Alors c'est le Cameroun qui devenait non plus un absolu, mais une région. Mais le lien avec la France et sa place dans l'Union européenne apparaît immédiatement. Car elle veut continuer à être un absolu: si elle est un absolu face à ses régions - face au Berry, au Limousin, au Languedoc, au Pays basque -, comment peut-elle ne pas l'être face à des ensembles plus grands, l'Union européenne ou l'Alliance atlantique? Il y a à Paris un verrouillage du débat pour que la France ne cesse pas d'apparaître comme un absolu. Et donc, dans les faits, une opposition frontale entre le local et les grands ensembles qui ne se résout pas. Car la seule manière de le résoudre est déjà de relativiser l'ensemble national, en montrant qu'il se subdivise en régions égales entre elles; et dès lors, tout naturellement, l'ensemble national peut lui-même apparaître comme une partie d'un ensemble plus grand. C'est le sel de l'humanisme: car celui-ci ne doit pas être fondé sur une tradition nationale qui se pose comme universelle, mais sur l'humanité réelle!

    Le fédéralisme continental - africain ou européen - passe nécessairement par le fédéralisme national. Aucune conception ne peut admettre que ce qui se fait en grand ne se fasse pas en petit, et inversement. L'organisation du monde ne peut pas être différente selon l'échelle: quelle que soit sa taille, un homme a toujours une forme humaine. Le monde multipolaire rêvé par Jacques Chirac se traduit nécessairement par l'instauration de républiques multipolaires.

    Le fédéralisme européen ou africain passe par le régionalisme. C'est ce qu'avait compris Denis de Rougemont.

  • Martinès de Pasqually, Joseph de Maistre, Frankenstein

    Martinez_de_pasqualle.jpgMartinès de Pasqually (1727-1774) est le fondateur du courant illuministe martinésiste, animé par Louis-Claude de Saint-Martin (1743-1803) son disciple. Il est connu essentiellement par un Traité de la Réintégration qu'il aurait écrit en mauvais français vers 1770 et que Saint-Martin aurait corrigé pour que la langue en fût plus nette. Il commente l'Ancien Testament, de la Genèse à l'Exode, en entrant dans des détails inconnus permettant de saisir la portée morale et ésotérique des textes. Il est un des meilleurs textes français du genre.

    On y trouve des passages qui peut-être sont à l'origine des idées les plus marquantes du romantisme. En particulier, la théorie, si on peut dire, du monstre de Frankenstein semble être exposée par les mots suivants, adressés à Israël par Moïse: pour procréer ta ressemblance corporelle, tu n'as pas d'autre recours à d'autres principes d'essences spiritueuses que ceux qui sont innés en toi; et si tu voulais, de ton chef, employer des principes opposés à ta substance d'action et d'opération spirituelle divine et temporelle, il n'en proviendrait pas de reproduction, ou, s'il en provenait une, elle resterait sans participation d'opération divine, elle serait mise au rang des brutes; elle y serait même regardée comme un être surnaturel, et elle y répugnerait à tous les habitants de la nature temporelle.

    Un être créé par l'intelligence de l'homme, et sans que la divinité ou la nature assume sa création, serait un monstre qui épouvanterait le monde, et qui aurait l'âme d'une bête.

    Cela renvoie aussi au Golem, et l'on pense que Pasqually connaissait l'ésotérisme juif; certains disent qu'il l'aurait connu à Alicante, dont il était originaire. Mais le roman de Meyrink date de 1915, et je ne RothwellMaryShelley.jpgcrois pas que Mary W. Shelley (1797-1851) ait connu la légende talmudique. En revanche, une copie du traité de Pasqually circulait à Genève à l'époque où elle y vivait avec son mari Percy et Lord Byron et où elle a eu l'idée de son roman.

    Ce qui me paraît également remarquable, c'est que Joseph de Maistre a développé le même genre de concepts pour la Révolution: étant créée par l'intelligence de l'homme, elle est brutale et monstrueuse, artificielle et sans valeur propre; en effet, disait-il, l'homme par lui-même ne crée rien. Il ne peut créer qu'à travers la divinité, que si elle agit par lui. Donc, dans la mesure où la Révolution a une existence effective, elle émane de la Providence. Il disait cela pour expliquer qu'elle se fût imposée militairement. Et il pensait qu'elle venait non de l'intention consciente des révolutionnaires, qui n'était que pure fumée, mais de la volonté cachée de Dieu, qui attendait que l'humanité s'en régénère. En d'autres termes, les idées fallacieuses qui justifiaient la Révolution avaient été placées dans les esprits pour faire agir les hommes dans un sens qu'ils ne soupçonnaient pas. Le modèle en pouvait être les dieux antiques, qui, pour amener les hommes où ils voulaient, suscitaient en eux des passions. Ainsi de Nausicaa, à laquelle Pallas Athéna donne le désir de chercher un mari pour qu'elle trouve Ulysse et le ramène chez son père.

    Or, Joseph de Maistre était lui-même grand lecteur de Saint-Martin, et l'un de ses disciples par l'intermédiaire de Jean-Baptiste Willermoz, avec lequel il correspondait et qu'il avait sans doute rencontré.

    Le monstre de Frankenstein était donc habité par des puissances élémentaires sauvages et démoniaques, et il n'avait pas de moi supérieur: il n'était pas baptisé, n'avait pas de nom - n'avait rien reçu du Ciel. Or, Pasqually développe aussi l'idée du nom: chaque être doué de raison a un nom secret, et c'est par là que les puissances célestes agissent en lui et qu'il est possesseur d'une âme immortelle. Le problème du nom est bien présent aussi chez Mary Shelley.

  • Clarté des vertus historiques (Jean-Jacques Rousseau)

    CATON-L-ANCIEN.jpgJean-Jacques Rousseau recommandait, dans ses écrits sur l'éducation, de raconter l'histoire des grands hommes de l'antiquité grecque et latine. Les idées abstraites ne fonctionnent pas: il faut placer sous les yeux intérieurs de l'enfant des images claires, qui puissent l'animer intérieurement. Il avait mille fois raison.

    Dans les temps anciens, on l'avait fait avec les saints du christianisme. Jésus lui-même servait de modèle éducatif absolu.

    En Inde, les héros mythologiques, incarnant des divinités, servent toujours de modèles: Rama, en particulier, reste l'image de l'idéal, pour les hommes; Sita, pour les femmes. Il n'est pas douteux que les héros fils des dieux aient eu un un tel rôle en Grèce, et qu'à Rome les héros divinisés - Énée, Romulus, Auguste - aient été dans le même cas.

    Il est donc remarquable que Rousseau, rejetant les figures religieuses et mythologiques, veuille qu'on ne retienne que l'histoire profane, telle qu'on la trouve chez les écrivains rationalistes antiques, notamment Plutarque. Il est évident qu'il ne faisait à cet égard que suivre la mode de son temps - et qui continue à s'imposer au nôtre dans les classes instruites: il s'agit de vouer un culte aux grands hommes de l'histoire réelle.

    Mais le peuple préfère les héros mythologiques que sont les super-héros venus d'Amérique. Et je dois reconnaître que quand j'étais petit c'était mon cas, et que jusqu'à un certain point cela n'a pas changé.

    Maintenant il faut saisir ce qu'a de bonne la position rationaliste de Rousseau. Les vertus incarnées par des personnages historiques ont l'avantage d'avoir des contours nets. Dans la mythologie, on crée hhfhjpg-bbd5bbd5-a7491.jpgvolontiers de la confusion, et les Romains le ressentaient: Virgile, avec Énée, crée délibérément un héros pur, pieux, parfait - ou presque. Du coup, certains l'ont trouvé froid, sans vie.

    Et c'est le défaut des héros aux vertus trop claires, trop démonstratives. Paradoxalement, la mythologie donne une vie aux héros en matérialisant, à l'extérieur d'eux-mêmes, ce qui habite leur âme. Car il ne faut pas forcément trouver une autre source au merveilleux, sauf qu'évidemment dans la pensée magique les forces intérieures sont la résonnance individuelle de forces cosmiques divines. Elles ne sont pas limitées à une personne. C'est ce qui permet d'animer un personnage sans lui faire perdre de son dynamisme, sans atténuer ses actions. Car la psychologie dans le réalisme se manifeste comme une digression, un ralentissement de l'action, et donc un affaiblissement du héros.

    D'ailleurs quelle valeur donner à une âme qui n'agit pas selon les lois morales de l'univers? Elle ne peut pas motiver ceux qui l'observent.

    Tel est le dilemme de l'éducation: si elle veut être efficace, elle est obligée d'en venir à la mythologie. Si elle en reste au réalisme, elle tend à ne s'adresser qu'à l'intelligence; elle ne parle pas au cœur. Et pourtant, dira-t-on, la mythologie tend à enseigner des mensonges. Et donc elle apprend à mentir: c'est ce dont Rousseau l'accusait.

    Lorsque, en Asie du sud-est, on raconte, encore aujourd'hui, la vie canonique du Bouddha, qui a parlé dans le monde divin aux anges et lutté sur terre contre les démons, on est dans une histoire mythologique qu'on croit vraie: c'est l'avantage de l'éducation qu'on y donne. Le dilemme est résolu.

  • Dogme de l’anticonformisme

    la-chasse-au-clerge-sous-la-revolution.jpgIl serait étonnant qu'il y en eût encore pour penser que critiquer les prêtres, les religions, est faire preuve d'une grande liberté d'esprit, car depuis quelques années, beaucoup d'intellectuels ont proclamé ce qui n'était apparu que discrètement jusque-là: il existe une convention de l'anticonformisme qui peut être aussi rigide, dogmatique, bourgeoise, despotique que l'était l'ancien modèle - issu si on veut de la royauté. Au nom de la république et de la révolution, on le sait bien, un totalitarisme peut être imposé et devenir une règle uniforme, aveugle.

    Cela m'est apparu il y a plus de vingt ans quand, à Annecy, je fréquentais des artistes athées et anarchistes, et que, soudain, l'envie m'a saisi de lire les grands textes religieux occidentaux. Car, contrairement à ce qu'on pourrait croire, je n'ai reçu aucune éducation religieuse, et mes parents sont athées déclarés, et je suis toujours allé à l'école publique; l'école Decroly où j'étais, près de Paris, avait beau être expérimentale, elle restait laïque et agnostique, et quand je dessinais trop de super-héros ou de personnages mythologiques, on me le reprochait. Les artistes sortis de cette école sont connus, certes, pour être des esprits rebelles, mais pas pour être mystiques: le plus connu est Mathieu Kassovitz, qui a déclaré, à propos d'un de ses films, que les fantômes au cinéma ne posaient pas de problème parce qu'ils n'existaient pas.

    Quand j'ai commencé, donc, à lire des livres appartenant à la culture conservatrice, cela a transparu dans ma conversation, et mes amis se sont éloignés de moi: je ne respectais pas les codes, comme on dit.

    Je ne prétends pas qu'il y ait plus d'ouverture d'esprit chez les religieux. J'avais été exclu des scouts protestants après avoir blasphémé, et à Annecy je choquais mes camarades du collège public par mes paroles sacrilèges. Ce qui est l'occasion de rappeler aux intellectuels parisiens que la France n'est pas uniformément agnostique, et qu'Annecy n'est pas Paris, même à l'école publique. Mais cela a déjà été révélé par des gens comme Emmanuel Todd.

    La soudaine froideur de mes amis anarchistes et en théorie ouverts d'esprit m'a cependant déçu; car lorsqu'on se pose comme dénué de préjugés, est-il sensé de répéter exactement les mêmes anticonformismes que tout le monde? Nous étions arrivés à un moment où cela se transmettait photos_12942466635931.jpghéréditairement, ou du moins socialement: nous étions dans une forme de néoclassicisme. Il s'agissait d'une marque d'identité, d'appartenance communautaire. Cela tournait à vide.

    Le plus pénible a peut-être été de voir rejeter avec énergie, et par principe, la culture savoyarde, qui, c'est vrai, était traditionnellement catholique. Je l'ai découverte dans les livres de la bibliothèque familiale, restée formellement fidèle à mon grand-père catholique et conservateur dont cependant mon père n'avait pas suivi la philosophie: seul le goût de la Savoie lui était resté. Il avait sinon adopté les idées de la bourgeoisie progressiste parisienne qu'il fréquentait.

    Il était arrivé un moment, pour moi, à l'inverse, où cette culture bourgeoise progressiste me semblait fade. Les auteurs français du vingtième siècle que nous étudiions au lycée ne m'enthousiasmaient pas. Je trouvais que Camus imitait en les édulcorant Dostoïevski et Kafka, et que Malraux faisait pareil avec Victor Hugo.

    Encore aujourd'hui, quand j'évoque François de Sales, ou défends le droit de vénérer les images du merveilleux chrétien traditionnel, on finit toujours par me placer du côté des méchants, par affirmer que mon point de vue est idéologique, que je me cache sous des considérations culturelles et qu'en réalité je défends le retour à l'ancien régime: bref, c'est l'anathème. Mais je reconnais que je ne les subis pas autant qu'autrefois; des certitudes ont été ébranlées.

    Et c'est là qu'apparaît un problème social: la perte de repères. Beaucoup d'êtres ont besoin de certitudes; désorientés, ils deviennent nerveux. Il est important de donner des réponses, en redonnant vie à la culture républicaine, ou alors à la culture régionale. Mais cela doit être plus dans l'élan que dans le conformisme, le préjugé. Il faut créer de nouvelles figures. C'est l'art qui montrera le chemin, plus que la science, la politique ou la religion.

  • Paganisme et religion au vingt-et-unième siècle

    Un sacrifice (source La Documentation par l'image 1952).jpgJ'entends parfois dire que les coutumes telles que l'arbre de Noël, ou la crèche de Noël, sont seulement culturelles, non religieuses, parce qu'elles sont d'origine païenne. Mais sait-on ce qu'est le paganisme? Les anciens avaient une vraie religion. Ils avaient des dieux, des rites, sacrifiaient aux dieux des animaux, leur faisaient des prières. Qu'entend-on lorsqu'on dit qu'une coutume est d'origine païenne? Qu'elle est vide de toute divinité? Mais pourquoi ne pourrait-on pas croire que l'arbre de Noël contient un esprit céleste? Est-ce qu'il importe qu'il s'agisse d'un dieu qui ne connaît pas Jésus-Christ, ou un ange qui le vénère? Est-ce que pour les anciens chrétiens le Christ n'avait pas été un dieu vivant parmi les anges, avant de s'incarner? Est-ce qu'en ce cas les dieux du paganisme ne le connaissaient pas?

    On a le droit de penser que l'esprit de Dieu est dans l'arbre de Noël et dans la crèche qu'on met dessous: la laïcité peut l'interdire dans les bâtiments et l'espace publics, si elle considère que tout symbole dans lequel des êtres humains voient la présence d'un dieu doit y être proscrit!

    Elle peut même demander à ce qu'on rebaptise le Panthéon; car le sens en grec est clair: c'est là que sont les dieux. Les grands hommes sont les nouveaux dieux. Une république laïque peut demander à ce qu'une association s'occupe à la place de l'État de ce lieu sacré. Car non, le paganisme n'était pas sans divinités ni religions.

    Ou veut-on dire qu'il faut remplacer les religions issues de la Bible par celles qui existaient auparavant en Europe?

    On prétend être profond quand on dit que les coutumes chrétiennes sont issues du paganisme. Mais récemment je lisais Bède, auteur, au septième siècle, d'une histoire ecclésiastique du peuple anglais. Il recopia une lettre du pape Grégoire qui conseille à ses missionnaires de ne pas heurter de front les croyances païennes. Que les temples soient gardés, mais qu'on en détruise les idoles et y célèbre les mystères chrétiens, ordonne-t-il; que les animaux sacrifiés aux démons fassent place à une autre arbre-de-noel-2.jpgcoutume: on célébrera les anniversaires des saints dont on possède les reliques en érigeant des huttes de branchages et en effectuant des festins à partir des bœufs qu'autrefois on tuait pour le rite païen. L'important n'est pas la coutume, mais le sens qu'on lui donne. On peut manger une dinde à Noël pour célébrer la naissance de Jésus; ce n'est pas un sacrifice aux dieux.

    Il est fallacieux que, comme on l'entend souvent dire, le peuple ait spontanément résisté aux prêtres chrétiens en prorogeant le paganisme: les prêtres chrétiens eux-mêmes ont mis en place les survivances païennes.

    On peut donc considérer que les habitudes culturelles remontent toujours à une religion, qu'elle soit chrétienne ou païenne. Grégoire affirme même que Moïse, en maintenant les sacrifices rituels des anciennes religions, a simplement voulu que cette fois ils fussent adressés au vrai Dieu!

    Tout dépend donc du sens qu'on donne aux symboles. Il n'est jamais obligatoire et donné de l'extérieur. On peut aussi ne voir dans la sainte Vierge qu'une femme charitable de Bethléem, et non une divinité. Il est faux que les symboles obligent qui que ce soit à croire que Dieu est en eux. Et on peut croire que l'arbre de Noël contient une divinité, et le buste de Marianne: chacun est libre.

    Il n'est par conséquent pas légitime d'invoquer la coutume païenne pour différencier le religieux du laïque.

  • Conscience morale et science innée (Victor Hugo)

    hugogavroche.jpgDans Les Misérables, Victor Hugo affirme que la conscience est la quantité de science innée que nous avons en nous. Pour lui l'âme naissait en amenant avec elle des éléments célestes, et c'est ainsi qu'elle avait d'emblée le sens du bien et du mal.

    Sans doute il faut attendre l'éducation pour que ce sentiment du bien et du mal soit relayé par des pensées claires. Et c'est là qu'apparaît une marge d'erreur: les professeurs peuvent se tromper. Mais cette pénétration du sentiment moral par la raison reste indispensable, car l'homme agit selon ses idées. Que pour Hugo les fondements de la vie morale soient dans le ciel est vérifié par les poèmes des Contemplations dans lesquels il évoque des anges qui pleurent depuis les hauteurs sur les hommes qu'ils voient s'enfoncer dans la fange, dans l'action vile.

    On pourrait se dire qu'il ne faisait que suivre la doctrine chrétienne habituelle, mais c'est mal connaître les subtilités de la théologie. Dans le catholicisme moderne, la pensée dominante n'est pas celle-là. Le matérialisme y est bien plus présent que les agnostiques se l'imaginent, et Bernard Sesboué, par exemple, disait que l'âme naissait des parents, du projet éducatif - et il entendait par là la conscience morale.

    Le catholicisme traditionnel regardait l'âme comme créée par Dieu avec le corps, mais cela demeurait abstrait. Bernard Sesboué (qui est un jésuite) a voulu responsabiliser les parents, et donner du sens à la famille. Mais Hugo était individualiste, quoique mystique, et il rejetait les dogmes. Il suivait au fond Platon, qui disait qu'apprendre c'était se ressouvenir, parce que l'âme avait connu dans le ciel, avant de naître, les vérités qu'elle rencontrait ensuite sur terre.

    Or, un catholique bien connu avait cette manière de voir: le Savoyard Joseph de Maistre, dont Hugo avait été un disciple, avant de prendre ses distances. Contrairement aux catholiques modernistes, Maistre tendait vers la vision de Platon, qui était aussi celle d'Origène: l'âme préexistait à la naissance.

    Dans une de ses méditations, un autre grand Savoyard, François de Sales, soutenait que l'âme était émanée du Père éternel. Elle n'était pas tant fabriquée à la naissance qu'engendrée de toute éternité. Il affirmait, conséquemment, que l'âme appartenait par nature au ciel: le bien et le mal en elle étaient hugo1.JPGinnés, quoiqu'ils n'y fussent que des germes que l'on devait faire croître. Il rejetait presque tous les philosophes antiques; seul Platon trouvait grâce à ses yeux. Or, ces méditations de l'évêque de Genève, Maistre les avait pratiquées.

    Dans La Profession de foi du vicaire savoyard, Rousseau ira dans ce sens d'une âme qui d'emblée est douée de conscience morale parce qu'elle porte en elle l'image de la divinité. Le romantisme passe forcément par ce lien individuel et personnel aux entités célestes. Lien qui explique, par exemple, la conversion de Jean Valjean: en assistant aux actions pieuses de l'évêque Myriel, il sent remonter en lui sa conscience vivante, son ange. Et soudain il épouse le camp du bien. Il était pourtant sans culture, sans instruction; mais cela a suffi.

    La conscience est une forme de science que la poésie peut approfondir.

  • Individualisme, corporéité, évolution

    cats.jpgL'évolution, pour moi, n'a rien créé absolument. Je ne crois pas à la génération spontanée, et donc je ne pense pas que les qualités animales et humaines soient sorties du néant. Pourtant, matériellement, il est indéniable qu'elles n'existaient pas, qu'elles ne se manifestaient pas avant leur apparition. Pour moi en effet l'évolution est qualitative: la faculté de penser est bien venue tardivement à l'humanité et les qualités animales, elles-mêmes, ne sont apparues que progressivement.

    Comment concilier ces deux propositions: l'apparition des qualités au cours de l'histoire et l'absence de génération spontanée?

    Je dois avouer regarder les vertus comme d'essence spirituelle: les corps les manifestent, et justement c'est là qu'est l'évolution: plus le temps a passé, plus les corps ont été en mesure de contenir et de manifester des qualités préexistantes.

    Teilhard de Chardin disait que ce n'était pas la forme du tigre qui l'avait rendu féroce, mais sa férocité qui avait créé sa forme. La férocité existait déjà avant, mais la nature a pu construire un corps qui la contenait - et ce fut le tigre. Or, je crois qu'il en va de même pour l'entendement humain.

    Et c'est là que le débat devient – lui-même - féroce. Car si on peut concevoir que la nature soit potentiellement féroce, en général, on lui refuse la faculté d'avoir de l'entendement. Pourtant, si l'homme en possède, et s'il fait partie de la nature, il faut bien qu'elle en possède aussi.

    Est-il sensé de regarder l'homme comme radicalement en marge? Cela ne rappelle-t-il pas la doctrine chrétienne qui le disait créé directement par Dieu, et déposé sur Terre? Cela ne rappelle-t-il pas le dogme qui a rejeté l'Évolution?

    Naturellement, des esprits binaires pourront penser qu'en s'opposant à la doctrine chrétienne, on a pris un pli qui devait forcément imposer le matérialisme; et ils diront que, si l'évolution est une réalité, il faut bien que les qualités psychiques de l'homme et de l'animal aient été créées par la matière même. Et donc qu'en soi elles aient été arrachées au néant. Mais il n'en est pas ainsi. Il est possible de concilier l'évolution avec la pensée que l'esprit est consubstantiel à la matière, qu'il l'a toujours accompagnée, Anubis - 3 Anubis a genoux.jpgqu'il n'a fait qu'évoluer avec elle. Teilhard de Chardin, défendant une telle idée, s'admettait panthéiste, et affirmait que même les atomes avaient un début de psychisme.

    Rudolf Steiner allait plus loin: l'esprit conscient conduisant les animaux, disait-il, existe, mais il n'est pas dans le corps même de ceux-ci: il se tient en dehors – au-dessus -, et dirige directement l'ensemble d'une espèce. Les animaux sont en quelque sorte ses membres - voire une partie de son tronc, pour les plus évolués d'entre eux. Mais l'équivalent de la tête humaine se tient en dehors - au-dessus. Seul l'homme a une corporéité qui a intégré cette tête de façon complète.

    On remarque qu'aucun mammifère n'a la tête ronde autant que l'être humain. Les enfants chimpanzés l'ont, et puis elle s'écrase, s'allonge, comme si ce qui potentiellement avait pu l'habiter s'en dégageait, et que le crâne effectif refusait de l'englober - ou devenait dans l'incapacité de le faire.

    Et de cette sorte, l'individu humain devient maître de ses pensées, conscient de ce qu'il fait, et peut agir intentionnellement. Il devient donc, aussi, à même d'être individuellement jugé.

    L'évolution tend donc toujours plus vers la responsabilité individuelle, et la conscience de soi. Elle est orientée vers l'individu.

    On pourra trouver ces conceptions étranges et fantastiques; mais elles sont pour moi un bon moyen de concilier l'Évolution et l'Esprit – et d'échapper à la fois au matérialisme et aux dogmes religieux.

  • La fin de l'éternité selon Asimov

    51kvua+rIiL._SX258_BO1,204,203,200_.jpgJ'ai écouté le roman d'Isaac Asimov (1920-1992) The End of Eternity (1955) lu par Paul Boehmer. J'ai été frappé par un motif dont j'avais parlé dans un article en 1993 (paru dans la revue Phénix), mais à propos des Seigneurs de la guerre (1970) de l'écrivain français Gérard Klein. Il s'agissait de la femme venue du futur qui vous aime et vous connaît, qui est supérieure à vous et sait tout de vous, mais n'en est pas moins tombée amoureuse de vous. J'avais dit que cela ressemblait éminemment aux contes de fées. Or, Asimov avait créé cette figure avant Gérard Klein, et l'avait fait sans doute d'une façon plus convaincante, au sein d'une intrigue plus claire et moralement plus nette - même si l'écriture restait à l'avantage de l'écrivain français, grand amateur de Jean Racine.

    Asimov raconte que dans le futur l'homme aura appris à voyager dans le temps et qu'il se formera une classe d'éternels, dont la vie n'est pas plus longue que celle des autres hommes, mais qui vivent en dehors du temps, et interviennent dans les siècles pour corriger les excès et protéger l'humanité des périls. Ils usent pour cela de machines, d'ordinateurs calculant les probabilités, et soumettent ainsi l’évolution à la raison mathématique. Or, cette prudence bloque cette évolution et condamne l'humanité à l'extinction. Pour qu'elle retrouve la voie du progrès indéfini, il faut que cette éternité soit supprimée.

    Des hommes d'un plus lointain futur encore, qui ont acquis le moyen de voir les différentes dimensions, les différentes réalités, et de voyager dans le temps d'une façon plus naturelle que les précédents – en s'appuyant notamment sur les forces psychiques de l'homme -, d'abord se protègent de l'intrusion des éternels, ensuite envoient un des leurs pour intriguer et amener un éternel à supprimer l'éternité. Il s'agit d'une femme qui tombe amoureuse de cet homme qu'elle doit manipuler.

    La manière dont les intentions se mêlent aux sentiments est assez remarquable. Le plus beau passage est peut-être celui où le héros, celui qui doit supprimer l'éternité, se souvient de la première nuit qu'il a passée avec cette femme, qu'il prenait alors pour une ravissante idiote. Elle l'a drogué, et elle lui parle de sa voix douce, mais il ne comprend rien. Dans la nuit il se réveille et soudain tout lui apparaît dans sisaac-asimov-the-end-of-eternity.jpga vérité nue - le secret de l'éternité, et le moyen de la supprimer. On se dit qu'il a eu une fulgurance, que c'est un génie. Mais plus tard il comprendra que les mots prononcés par la femme du futur glissaient dans son subconscient la vérité cachée: une autre forme de révélation lui viendra!

    L'opposition entre les hommes du futur tournés vers les machines et bloquant l'évolution humaine, et ceux qui veulent émanciper l'humanité du déterminisme et la laisser vivre pleinement son destin cosmique, est assez magnifique. Sous des dehors rationnels et futuristes, elle est d'essence mythologique. Paradoxalement, Asimov, grand amateur de science, prenait toujours le parti de la liberté contre le rationalisme radical; il croyait plus profondément à l'ordre cosmique et au destin de l'humanité qu'à la raison même. Quoique homme de science, il prenait le parti des poètes: pour lui, la science elle-même était affaire de cœurs ardents. Les esprits enfermés dans les tissus rationnels, les calculs, faisaient choir l'être humain.

    La vraie éternité n'est pas celle que l'homme se fabrique, mais celle que l'univers lui offre, et qui, pour l'être humain, se traduit par la conquête des étoiles. Pour le voyage dans le temps, il n'est pas prêt!

    Cette rigueur morale mêlée à l'idéalisme le plus pur manque fréquemment aux auteurs de science-fiction français, qui ne discernent pas assez la part de mal qui est en la science, qui se laisse éblouir par elle, et se plongent avec trop d'enthousiasme dans les perspectives du voyage temporel, sans en déceler les limites.

  • Marianne, ses anges, son mari

    4172_754_Vichy-le-Genie-de-la-Republique.jpg

    Récemment, au Panthéon, à Paris, ont été placés les restes de quatre Résistants, deux hommes et deux femmes.

    Comme Dieu a ses anges, Marianne a ses envoyés. Dans la mythologie républicaine de France, ceux-ci sont toujours des êtres vivants, ayant vécu sur terre. Il s'agit d'une religion plus ancrée dans le terrestre que le catholicisme qui l'a précédée. Le seul être céleste y est Marianne même, comme entité du monde des idées. Il est le seul permis: la France seule est sacrée. Les régions qui la constituent sont regardées comme de pures contingences physiques. C'est en ce sens que Marianne est la patronne de Paris sainte Geneviève divinisée, absolutisée. Le Panthéon est l'ancienne église consacrée à cette sainte. Et Paris est considéré comme une ville sacrée, un temple.

    Cette religion exclusivement vouée à une Dame a quelque chose de sympathique et de galant. Charles Duits ne disait pas sans motif qu'il fallait rétablir la vérité en faisant de la divinité une mère, non plus un père. Néanmoins, l'image de la sainte Vierge non seulement reine des saints, mais aussi reine des anges, avait quelque chose de plus varié, de plus coloré, de plus poétique. La vraie poésie ne s'arrête pas à ce qui s'est incarné sur terre: elle donne aussi un visage aux êtres spirituels. Les anges de Marie, patronne de France, pouvaient être les gouverneurs secrets des villes et des provinces du pays, qui toutes avaient une âme, qui ne la recevaient pas servilement de Paris.

    Naturellement, s'il n'y a pas de père pour engendrer en la mère ces anges, il apparaît que ceux-ci ont du mal à exister. La doctrine de Charles Duits conduit à une sorte de culte exclusif de l'éternel féminin, beau mais statique et se recoupant avec une spiritualité mécaniste, concevant la divinité essentiellement comme une nappe d'éther donnant aux choses leurs formes. Lui-même, malgré son esprit très libre, était venu habiter à Paris parce qu'il vouait à cette cité une sorte de culte, qu'il la regardait comme une matrice de poètes. Il l'a raconté, au soir de sa vie.

    Et puis les autres nations sont des sœurs, pour la France: non des illusions. Et si elles sont sœurs, on pant.jpgdoit déjà imaginer une mère à l'échelle de la Terre; mais il est difficile de concevoir qu'un père ne les a pas engendrées. Robespierre voulait que la République reconnaisse l'existence de l'Être suprême peut-être à cause de cela.

    La mythologie de la République a quelque chose de terrestre. Mais une mythologie qui oublie les étoiles est incomplète. Or, c'est dans le ciel qu'est le principe masculin, dans la mesure où les rayons des astres, en frappant la terre, y engendrent des êtres. Les rayons du soleil, en tombant sur la lande, y font naître des fleurs. Il n'est donc pas raisonnable de créer une figure allégorique féminine sans lui adjoindre une figure allégorique masculine: philosophiquement, cela a peu de sens.

  • L’État magique

    url.jpg22.jpgRudolf Steiner a déclaré, un jour, que l’État unitaire et centralisé était regardé à peu près comme un dieu. Même par ceux qui pensent ne pas croire en Dieu, à vrai dire. On le considère comme ayant un pouvoir de création, comme participant de la puissance du Créateur; et quand l'existence d'un créateur originel est niée, l'État apparaît comme la seule figure légitime de l'être suprême, la seule à même de créer: il est regardé comme pouvant imposer à la nature une justice sociale.

    L'espoir se porte en lui, lorsqu'il s'agit de rêver du paradis terrestre. Une puissance magique lui est attribuée. Les super-héros sont ses fonctionnaires. Ses mages aussi.

    Lorsque Joseph de Maistre dénonçait la profusion des constitutions qui suivirent 1789, il affirmait qu'en réalité l'homme de lui-même ne créait rien. Cependant, il avait du pape une vision plus démiurgique: il lui attribuait bien le pouvoir de porter la lumière dans le monde et d'y créer un état idéal. Les républicains, souvent, attribuent le même à l’État laïque. L'esprit concentré de la nation focalise en quelque sorte les volontés vers la capitale, qui les recueille; on les place dans une vasque, et on en tire un pouvoir illimité.

    On a pu dire que la science-fiction, en France, avait des préoccupations plus sociales que techniques. Si, en Amérique, on espère que les machines sauveront l'humanité, en France, en Europe, on estime au fond que la technologie est d'abord un outil d’État, et que c'est l’État qui doit investir dans la recherche. Car le but, comme l'a écrit un jour Vincent Peillon, est de créer la société idéale, parfaitement égalitaire. Les machines mêmes sont au service de cette ambition.

    N'est-il pas symptomatique que le dernier roman d'anticipation français à avoir fait parler de lui soit celui où Michel Houellebecq propose une sorte d'utopie sociale? Peu importe qu'elle soit teintée d'islamisme: elle émane bien de l’État.

    Rousseau affirmait que les religions s'adressant à l'individu – le christianisme, le bouddhisme – étaient dangereuses pour la république, parce qu'elles ne faisaient pas voir le salut dans l’État. Il donnait raison aux anciens Romains d'avoir persécuté les chrétiens!

    Certains intellectuels prétendent qu'il existe en France une sorte de vide métaphysique: l’État dont on rêve ne se confond pas avec celui qui est. La chute du communisme a entamé la croyance en url.jpg23.jpgl’État-Dieu. On peut parler de désorientation. Mais dans les âmes vit objectivement l'esprit du monde. Et si ce n'est pas le cas, l'esprit du peuple, ou de la nation, peut-il s'y trouver? Car il n'en est qu'une subdivision. C'est de l'esprit du monde que découle l'esprit d'un peuple, et pour retrouver l'esprit d'une communauté il faut déjà renouer avec l'esprit du monde. La mondialisation y invite, comme Teilhard de Chardin, en son temps, l'a vu.

    Et il faut le dire: le paradis sur terre n'existe pas, et il n'existera pas. Car Teilhard de Chardin l'a dit, aussi, une fois que l'humanité aura trouvé son esprit commun, il lui faudra s'unir avec l'esprit de l'univers tout entier, avant d'entrer dans une sorte de paradis. Ce sera hors de la Terre, comme eût dit Victor Hugo. Aucun État n'est à la mesure d'une telle perspective. Si on nie qu'elle soit sensée, peut-être est-ce par attachement excessif à ce qu'on a sous la main: on en espère des miracles plausibles. Ceux qui viennent des étoiles, étant incertains, sont déclarés invraisemblables – par manque de foi.

  • Histoire de l'intrigue de Racine à Bazin

    aristote.jpgL'idée de Stefan Wul (écrivain dont j'ai dernièrement parlé) selon laquelle la trame d'un récit n'est qu'une mécanique servant de base à la poésie, est, je crois, assez répandue, et, en France, on a fait souvent le choix de mépriser cette mécanique narrative. La tradition en remonte à plus loin qu'on pourrait penser, car Jean Racine avait déjà cette tendance. Qui se soucie de ses enchaînements tragiques? À cet égard, on a estimé qu'il n'avait fait qu'appliquer mécaniquement les règles d'Aristote, imité servilement les tragiques grecs. On ne s'est intéressé qu'à l'expression des passions - comme on disait -, et la partie proprement artistique de ses œuvres apparaissait comme une superposition de tirades touchantes. La trame narrative devait disparaître sous les personnages.

    Il a été remarqué que, chez Molière, il en allait également ainsi. Et un siècle plus tard, Jean-Jacques Rousseau s'en indigna et s'en moqua: la succession de discours en vers qui était la marque du théâtre français lui paraissait ridicule. Comme, chez Racine, l'émotion était profonde, on le lui passait; mais ses successeurs, Voltaire, Crébillon, ennuyaient décidément trop. Le romantisme devait consacrer Shakespeare, qui accompagnait les vives émotions des personnages d'enchaînements dramatiques vigoureux.

    Or, les Anglo-Saxons sont restés attachés à cette mécanique narrative, et on en voit encore les effets: leurs récits - écrits, dessinés, filmés – dominent le marché, car ils contiennent ces ressorts dramatiques qui en France ont disparu. Ce n'est pas du reste que chez les Américains, ces intrigues soient tellement motivées sur le plan moral - qu'elles servent réellement de catharsis. La destinée, chez les anciens, avait un sens: elle était ordonnée par les dieux. Les récits modernes ont souvent une morale douteuse, artificielle, créée simplement pour le plaisir d'une intrigue.

    D'ailleurs, quelques Français savent en faire. J'ai lu récemment un vieux roman célèbre, Vipère au poing, et j'ai admiré l'art de la composition de l'auteur. On se souvient qu'il s'agit de la lutte à mort d'un bazin.jpgjeune narrateur et de sa méchante mère. Hervé Bazin s'est dit qu'il pouvait renouveler le roman d'action en le mêlant à l'autobiographie, et en retournant la morale habituelle. Son style, rempli d'images tirées de la tradition catholique, fondé sur l'ironie, est très intéressant. Ce roman possède clairement un début, un milieu et une fin; et l'enchaînement a un sens, puisque le narrateur se libère de sa cruelle mère. C'est presque une épopée. Mais plutôt perverse, puisque aucune réconciliation ne survient, et que le narrateur est un assassin en puissance.

    Le problème de l'incapacité à créer des intrigues est sans doute d'origine morale: la morale traditionnelle n'a plus de ressort; donc soit on la change, soit on s'y soumet bêtement, soit on refuse de créer une intrigue claire. L'humanité occidentale est-elle dans le brouillard - quant à ses perspectives, sa destinée? Cette crise du récit, si l'on peut dire, le traduirait.

  • Le culte de la clarté

    79948636_p.jpgUn jour j'ai regardé à la télé le compte-rendu d'un procès dans lequel un suspect avait raconté une histoire cohérente qui le dédouanait; comme on lui faisait remarquer que le récit était d'une clarté limpide, l'avocat de la partie civile s'écria: C'est clair mais c'est faux.

    D'où vient pourtant que la clarté donne le sentiment du vrai? On sait que l'éloquence française s'est beaucoup targuée de cette clarté céleste; il y en a même qui, vouant un culte au classicisme, ont osé dire que la grandeur de la littérature française était toute dans cette clarté. Et d'autres croient que la langue française est la meilleure du monde parce qu'elle est la plus claire. À l'école, on soumet également les professeurs et les élèves à ce dogme de la clarté, qui sauverait la conscience de tout.

    En pratique, il les enferme dans un carcan. Ce qui est trop clair vit d'idées banales et déjà acceptées, rejette le prospectif. On saisit alors la véritable origine en France de l'obsession de la pensée commune; une pensée originale n'est pas claire: elle surprend; pour la comprendre, il faut la répéter.

    Victor Hugo s'est beaucoup érigé contre ce classicisme, qui faisait par exemple médire de la littérature allemande, insuffisamment claire aux yeux de la critique française. Même Shakespeare subissait ce reproche: il était confus.

    Mais il était imaginatif: la clarté trop parfaite ne laisse plus rien au mystère, ne peut reprendre que des images admises. On peut en saisir l'espèce de sclérose qui saisit jusqu'au monde de l'entreprise en FMallarme.jpgrance, ses absences d'innovations, dans une époque qui, coupée du romantisme, est devenue d'un néoclassicisme affreux.

    Pourtant Mallarmé, nourri de littérature anglaise - de Shakespeare, de Poe -, avait assuré que

    Le sens trop précis rature
    La vague littérature

    Mais rien n'y a fait, il a fallu, cent ans plus tard, se soumettre de nouveau à Boileau, et regarder Racine comme le sommet de la littérature.

    La vérité est qu'il faut toujours équilibrer la clarté et le sens du mystère. Il faut pénétrer le mystère en toute clarté sans lui faire perdre son essence. Quelqu'un qui sut bien le faire est Goethe, à la fois classique et romantique. Lui peut servir de modèle. Mais son Second Faust a fait hurler des générations de critiques, en France; il n'a été admiré que par les surréalistes.

    François de Sales gardait aussi une tendance baroque, au sein de son classicisme; mais on lui préfère des écrivains jansénistes. Le catholicisme savoyard a constamment conservé un contact avec les mystères de l'histoire ou de la nature, comme l'atteste l’œuvre de Joseph de Maistre; en France tout était imité à la doctrine clairement énoncée par Bossuet et ses adeptes: comment être surpris que le peuple se soit révolté? C'est des profondeurs obscures, incertaines, que monte ce qui devra se matérialiser plus tard. On ne doit pas lui verrouiller l'entrée par la recherche d'une clarté idéale dont la vie s'enfuit parce qu'elle n'est liée qu'au passé, à ce qui a déjà été établi, les traditions - et qui désormais est mort. Il faut savoir supporter de vivre avec l'inconnu.

  • Manuel Valls contre Michel Onfray

    Onfray564.jpgOn a vu souvent les chefs des gouvernements de François Hollande s'en prendre à des particuliers parce qu'ils ne respectaient pas ce qu'ils regardaient comme la bonne morale – et qui se mêlait assez clairement, en fait, aux intérêts des gouvernements en question. Cela a été le cas avec Gérard Depardieu, et plus récemment avec Michel Onfray, accusé de perdre ses repères parce qu'il préfère une analyste juste d'un catholique réactionnaire à une analyse fausse d'un progressiste agnostique. Michel Onfray entend s'affranchir des lignes partisanes, rejette le sectarisme, et c'est ce que j'apprécie dans ses postures publiques: il se réclame de la liberté en tant qu'homme et du sentiment de la vérité comme philosophe. Peu importe ensuite si je partage ou non ses sentiments; d'ailleurs je n'ai pas lu ses livres. Mais le droit pour les philosophes de s'exprimer librement, de ne pas avoir de comptes à rendre aux chefs de gouvernements et de partis, me paraît fondamental. Les politiques doivent-ils se substituer aux autorités religieuses, créer une nouvelle religion d’État, purement laïque - ou dite telle? Je ne crois pas. Leur rôle est d'exécuter la volonté du peuple, et non de la modeler selon ce qu'ils croient être un bien supérieur.

    Michel Onfray a saisi depuis longtemps que le centralisme a un effet culturel dévastateur: contre les intellectuels parisiens trop proches du pouvoir, il a constamment réclamé la liberté de s'adonner publiquement à la philosophie à Caen, en Normandie. Naturellement, autant que je puisse en juger, il den48_tony_001f.jpgest assez centré sur lui-même - ou alors sur la tradition normande, et s'il a fait l'éloge dans un petit livre de sa compatriote Charlotte Corday, qui tua Marat, il n'a pas généralement pas défendu le régionalisme ailleurs: or la Normandie, même si elle a ses originalités, est culturellement proche de Paris. Il ne semble ainsi pas être conscient que l'athéisme, qu'il prône, est une philosophie plus régionale qu'on ne s'en aperçoit en général: certaines provinces l'ont plus développé que d'autres. Les guerres de Vendée sont liées par exemple à cette réalité historique. Mieux encore, il parle de l'Islam sans sembler savoir que l'arianisme par plusieurs philosophes fut rapproché de cette religion; or, dans certaines régions de France, loin de la Normandie, cet arianisme, notamment sous la forme du catharisme, eut beaucoup de succès.

    Je suis persuadé, pour ma part, que le climat est pour beaucoup dans la forme que prend la religion ou la philosophie dans une région du monde donnée, et que la liberté individuelle consiste aussi à assumer ce climat. Le catholicisme savoyard s'est toujours nourri du paysage alpin, le catholicisme breton toujours nourri de la lumière tamisée des forêts, ou de l'éclat de la mer: Victor Hugo l'a dit, il a eu raison.

    Dans une région très soumise à l'ordre rationnel, Dieu tend à s'estomper. L’État semble pouvoir assumer son rôle d'ordonnateur cosmique. Et le fait est qu'Onfray propose souvent d'imposer depuis l’État central une protection sociale renforcée, comme s'il pouvait créer la justice sur terre. Ce qui n'est d'ailleurs pas une position très originale. On peut aussi la penser liée à son éducation catholique, ou à son ancien statut de fonctionnaire.

    Cela dit, il est libre de penser ce qu'il veut, et je m'oppose à ce qu'un gouvernement lui fasse à cet égard la leçon; pour moi, face aux philosophes, les politiques ont un devoir de réserve. Ils n'ont pas à s'en prendre à tel ou tel. La bonne philosophie ne surgit jamais de la contrainte: mais toujours de la liberté, dans laquelle la pensée, parvenant à assumer ses droits illimités, s'oriente selon une logique d'un ordre supérieur - caché, mais présent dans l'univers même. Qu'Onfray ne la suive pas toujours n'y change rien.

  • Égalité des sexes et rationalisme (André Breton)

    Moreau,_Gustave_-_Hésiode_et_la_Muse_-_1891.jpgOn se souvient de l’agitation, l'an passé, autour de la théorie des genres et de l’indifférenciation sexuelle. Elle peut traduire, sans doute, un conservatisme, mais, au-delà, elle traduit une inquiétude face à une vision abstraite de l’être humain qui en fait essentiellement un mécanisme doué de raison. Or, réduire la femme à cela apparaît comme particulièrement choquant. N'a-t-elle pas été une muse – une divinité sur terre – pour tant de poètes, de peintres, de sculpteurs, de héros?

    André Breton n’a eu de cesse, en son temps, de dénoncer le rationalisme, le regardant comme foncièrement masculin, et comme, par conséquent, propre à organiser et à justifier les inégalités en faveur des hommes. Et même quand il s'agit de corriger celles-ci, on s'emploie à nier le pôle féminin de l'univers, et à faire de la femme non pas seulement l'égale de l'homme, mais son exact semblable. Le piège d'une telle démarche étant que le pôle masculin de l'univers continuant d'être regardé comme le seul valable, la femme n'est reconnue comme l'égale de l'homme qu'autant qu'elle l'imite parfaitement, s'arrachant à ce qu'on ne suppose dû qu'à une éducation réductrice, alors qu'en elle résonne en réalité le pôle cosmique féminin qui est la moitié de l'univers, comme disait Marivaux. L'égalité ainsi n'est pas dans l'assujettissement de la femme au rationalisme que lui permet l'accès libre aux études universitaires, mais dans la reconnaissance, d'emblée, de ses qualités propres, de sa tendance spontanée à l'intuition, à l'intériorisation, à l'émotion – et au refus de considérer que le rationalisme est la philosophie obligatoire de toute l'humanité. Ainsi, justement parce qu'elle doit être ouverte à tous et n'avoir aucune forme de restriction dogmatique, André Breton s'indignait de ce que l'Université n'accordât aucune place à la théosophie – celles de Louis-Claude de Saint-Martin et d'Éliphas Lévi, notamment.

    La femme est libre d'emblée, sans condition – sans nécessité d'adhérer au rationalisme spontané de l'homme.

    À vrai dire, cela peut être rapproché des protestations de certains musulmans qui disent que le socialisme les accepte du moment qu'ils ont commencé par renoncer à leur qualité de musulmans, c'est 17.jpgà dire qu'ils ont adopté le rationalisme inhérent au socialisme, et ont rejeté leur penchant pour la foi, le sentiment en faveur du monde divin. Car comme les musulmans en France appartiennent volontiers au peuple, les socialistes étaient censés les représenter, mais cet écueil s'est trouvé fréquemment sur le chemin.

    Voici, quoi qu'il en soit - et pour en revenir au problème de la femme -, une citation précise d'André Breton: le temps serait venu de faire valoir les idées de la femme aux dépens de celles de l'homme, dont la faillite se consomme assez tumultueusement aujourd'hui. C'est aux artistes en particulier, qu'il appartient, ne serait-ce qu'en protestation contre ce scandaleux état de choses, de faire prédominer au maximum tout ce qui ressortit au système féminin du monde par opposition au système masculin, de faire fond exclusivement sur les qualités de la femme, d'exalter, mieux même de s'approprier jusqu'à le faire jalousement sien, tout ce qui la distingue de l'homme sous le rapport des modes d'appréciation et de volition... Que l'art donne résolument le pas au prétendu « irrationnel » féminin, qu'il tienne farouchement pour ennemi tout ce qui, ayant l'outrecuidance de se donner pour sûr, pour solide, porte en réalité la marque de cette intransigeance masculine, qui, sur le plan des relations humaines à l'échelle internationale, montre assez, aujourd'hui, de quoi elle est capable (Arcane 17, 1944). La femme tend les bras, réunit, disait Breton: l'homme divise en voulant s'imposer.

  • La République aime tous ses enfants

    491px-Daumier_Republique.jpgJ'ai entendu à la radio François Hollande dire: La République aime tous ses enfants. En rhétorique, cela se nomme une personnification; mais je ne crois pas qu'alors le président français s'adonnait à la rhétorique: comme chez De Gaulle, la République, dans son langage, est une personne.

    Mais quelle personne? Boèce, philosophe platonicien du sixième siècle, définissait la personne comme un être pensant. Les hommes, disait-il, sont des personnes; les anges aussi. Car les êtres pensants soit ont un corps distinct, un contour clair, soit non. On pourrait dire que la République a pour éléments de son corps l'ensemble de ce qu'elle recouvre. Mais la peau en est invisible: on est comme à l'intérieur de son corps, - que par conséquent on ne distingue pas de façon unitaire, sinon en esprit. Elle est donc de l'espèce des anges. Marianne est dans ce cas!

    De fait, l'ésotérisme chrétien plaçait, pour diriger les peuples, les cités, les pays, des archanges: les simples anges étaient réservés aux individus. On en trouve l'explication par exemple dans le prologue à l'histoire de Gênes par Jacques Voragine, au treizième siècle. La nature de Marianne est donc claire.

    Peut-elle être une déesse au sens absolu? Il y a d'autres républiques, et pourtant le monde est unitaire. Y aurait-il un ange pour toute la Terre, qui serait l'Être suprême de Robespierre, et Marianne serait-elle seulement l'une de ses filles? Certains la considèrent de façon plus absmelusine03.jpgolue, comme si la France seule était en lien avec l'âme de l'univers.

    En son temps, André Breton fit un magnifique poème en prose en l'honneur de Mélusine, qu'il assimilait à la terre même de France et à son peuple. Plus tard son disciple Charles Duits, dans La Seule Femme vraiment noire, posa la question du sexe de Dieu; pour lui, il s'agissait d'une femme, et on avait eu tort de délaisser le matriarcat.

    Et de fait, la République est censée aimer, et non n'être qu'une machine sans âme, dirigée par une raison sans cœur. Duits voulait que l'amour de la divinité s'accordât avec l'amour au sens érotique. Il voulait faire descendre la divinité jusque dans les sensations. C'est sans doute aussi le but de François Hollande, lorsqu'il énonce le principe que j'ai cité plus haut.

    Néanmoins, il est difficile, à notre époque, de croire au caractère absolu de cette république; les autres qui existent de par le monde n'ont rien d'illusoire. Et à l'intérieur même de la France, il y a des villes différentes, des contrées diverses; elles aussi ont leur esprit spécifique. Une mythologie qui ne vénérerait que Marianne, ne lui donnerait pas d'anges pour être envoyés en mission sur l'ensemble du territoire, ni de sœurs pour représenter les différents pays du monde - ni de mère ou de père pour représenter l'unité du monde -, aurait bien du mal à prendre, à se rendre crédible. Il faut donc déployer son imagination, ne pas en rester aux symboles figés. Sinon on paraît énoncer des formules vides.

  • Universalité des valeurs de la République

    poi1_cambon_001f.jpgOn entend souvent dire - on lit -, en France, que les valeurs de la République seraient universelles. Or, si on prend l'expression au pied de la lettre, cela revient à dire que la liberté, l'égalité et la fraternité sont la déclinaison sociale de principes constitutifs de l'univers lui-même. Que cela peut-il vouloir dire d'autre? Si l'on veut pas admettre que l'univers a des principes constitutifs se rapportant à la vie morale, pourquoi vouloir que tous les hommes partagent certaines valeurs? Si l'univers n'est que mécanique, est-ce que - selon le climat, la latitude, la longitude, le hasard - on ne doit pas admettre que chaque peuple ait ses valeurs propres? Et en ce cas, l'universel ne devient-il pas une prétention d'empires coloniaux aux velléités arbitraires, et égoïstes?

    Mais moi je pense que réellement la liberté, l'égalité et la fraternité renvoient à des principes constitutifs de l'univers. J'en donnerai un exemple tiré du théâtre de Marivaux. Il porte sur l'égalité entre les hommes et les femmes. Dans La Colonie, il affirme que les dieux ont créé l'univers à la fois masculin et féminin et que tout système de lois qui n'intègre pas le pôle féminin en lui est forcément imparfait: que l'homme n'est que la moitié de l'univers. Je crois qu'il a raison.

    On l'a oublié, mais la devise de la République est née dans l'esprit de Fénelon: le site électronique du gouvernement l'admet.

    Qui était-il? Le réceptacle des derniers feux du mysticisme chrétien en France, a-t-on dit; l'ami et le soutien de Mme Guyon, enfermée à la Bastille par Louis XIV à l'instigation de Bossuet, pendant que 18e947_190543b030e52a72ee75138a258482ec.jpg_512.jpglui-même était chassé de Paris et envoyé à Cambrai. Sans forcément le claironner (il ne s'agit pas de cliver la société), il faut l'assumer: la République est née d'une obscure poussée chrétienne mise sous le boisseau - exclue par le catholicisme légal: une sorte de christianisme agissant dans l'inconscient, romantique avant la lettre. Chateaubriand avait pour moi raison de dire que la liberté, l'égalité et la fraternité émanaient du Christ, ainsi qu'il l'a fait à la fin des Mémoires d'outre-tombe.

    C'est face au Christ - à Dieu, si on veut - que l'homme est libre dans sa pensée, égal dans ses droits, fraternel dans son cœur: car dans sa pensée il s'affranchit du terrestre, dans ses droits il est lié invisiblement – et magiquement - à la communauté humaine, et dans son cœur il est fils d'un père spirituel - père de tous les hommes: l'âme émane des cieux, disait François de Sales. L'Ode à la Joie de Schiller, mise en musique par Beethoven, en parle aussi. Quel autre sens concret peut avoir l'idée de fraternité?

    La littérature révolutionnaire, encore trop rationaliste, n'a pas pleinement vécu les mots de la Devise; le romantisme l'a mieux fait. Victor Hugo, Chateaubriand, Lamartine ont mieux compris ses termes que les philosophes des Lumières. De mon point de vue, ils sont le vrai ressort de la République, précisément parce qu'ils ont su déceler de quelle façon dans le cosmos lui-même les idées de liberté, d'égalité, de fraternité s'inscrivaient. C'est eux qui, dans l'inconscient républicain, ont rendu concrète l'idée d'universalisme. C'est à eux qu'il faut principalement se référer.

  • Prophètes de gauche, prophètes de droite

    satan.jpgJe me souviens avoir lu une préface à La Fin de Satan de Victor Hugo par Jean Gaudon, spécialiste célèbre du visionnaire, dans lequel il prétendait que Maistre était un auteur totalement secondaire et surévalué - tout en admettant que Hugo lui devait beaucoup, notamment son prophétisme. Derrière ce rejet pointait l’idée qu’au fond les seuls vrais prophètes étaient ceux qui annonçaient la démocratie, qu’ils étaient républicains.
     
    Mais si c’était vrai, ce serait méconnaître ce qu’est la prophétie: voir plus loin dans l’histoire que ce que trace le gouvernement. Qui après tout peut enlever à Soljenitsyne son statut d’éclaireur, sous prétexte que, sous le despotisme des républiques socialistes, il réclamait le retour du tsar, ou du moins de la religion orthodoxe, comme plus à même de libérer l’humanité que le communisme?
     
    L’individu cherche toujours à s’affranchir de l’État. Il peut se contenter de voter pour un parti autorisé, ou, lorsque les partis ne sont pas tous autorisés, se révolter de façon plus globale, en regardant dans ce qui est interdit une voie de libération.
     
    Naturellement la forme figée du passé, une fois revenue, peut décevoir: Hugo en particulier le ressentit, à la Restauration, alors qu’il avait commencé par être idéologiquement maistrien. Mais il faut avouer que les Savoyards n’eurent pas un tel sentiment: leurs rois leur plurent, même au dix-neuvième siècle. Est-ce parce qu’ils ne les avaient pas directement renversés?
     
    C’est ce que méconnaît Jean Gaudon: la culture catholique, sous le rationalisme froid, pesant de Napoléon, ou même déjà sous la République, était comme une bouffée d’air frais, et la royauté et ses ors pareils à un symbole perdu. Joseph de Maistre préfigurait en réalité au romantisme, qui fut d’abord Lille_PdBA_fetti_gregoire (1).jpgde droite parce qu’il s’opposait au despotisme des républicains, qui voulaient créer un nouveau culte et l’imposer à tous, sans qu’il eût pour tous le même éclat que l’ancien! Chateaubriand avait bien vu que la culture classique, dont se réclamaient encore les révolutionnaires, était morte; et Maistre au fond ne se réclamait pas tant du classicisme que du Moyen Âge. Il n’y a qu’à lire pour s’en convaincre son Du Pape, une sorte d’épopée à la gloire des papes de l’âge gothique. Il disait leur règne d’une longévité exceptionnelle, et l’on sentait, dans ses pages, la présence constante du Saint-Esprit, derrière eux! Le livre se termine d’ailleurs par un éloge exalté des Saints et de la Vierge - dans lequel il cite Dante, François de Sales, le Coran, Klopstock, des écrivains de diverses religions, mais surtout, plusieurs écrivains médiévaux, ou se réclamant du Moyen Âge.
     
    Jean Gaudon, ou d’autres, peuvent dire, s’ils veulent, que ce merveilleux chrétien n’a plus d’impact sur l’âme, qu’on le brandit seulement pour des motifs politiques, qu’on l’instrumentalise; mais comment cela serait possible, s’il ne parlait pas encore au peuple? C’est aussi le mépris du peuple qu’il émeut encore qu’un tel postulat traduit: la volonté de le rejeter, de le retrancher de la nation, de le faire taire.

  • Boèce et l’Homme perdu dans l’immense univers

    Boethius (1).jpgOn dit souvent que la science moderne a démontré que l’homme n’était rien dans l’univers, que l’héliocentrisme notamment a mis fin à l’idée que les astres tournaient autour de l’homme pour lui.
     
    Mais peut-être qu’il n’a pas empêché la pensée moderne d’être centrée sur elle-même et de fantasmer des infériorités chez les penseurs anciens; car j’ai lu récemment, dans la Consolation de la Philosophie, de Boèce (470-524), que la Terre n’était qu’un point infime dans l’univers, lequel était énorme, comme l’avait dit Ptolémée: de telle sorte que les actions de l’être humain pouvaient apparaître comme dérisoires, insignifiantes. Il ajoute que seul le quart de la planète est peuplé, et que dans ce quart innombrables sont les barbares qui n’ont jamais entendu parler de l’Empire romain ou ne savent pas du tout ce qui s’y passe, de telle sorte que ce qu’on peut y accomplir n’a pas de renommée importante, et qu’il est vain de s’y attarder. De fait, ce qui importe est l’action juste, qui fait se confondre l’homme et Dieu, lequel est toute béatitude et toute bonté - dit la Philosophie présentée comme une belle dame radieuse, dans le texte.
     
    L’être humain était donc loin, dans l’antiquité, de se croire aussi important qu’on le prétend. Mais il en est surtout ainsi chez les chrétiens - dont Boèce était. La Terre misérable ne leur semblait qu’un bref passage. Il faut admettre que pour les philosophes païens, la cité où ils se trouvaient était souvent le boethius.jpgseul lieu qui importait dans le monde; Cicéron en particulier donne l’impression d’y croire pour Rome. - Mais aujourd’hui encore, sans doute, il existe des Français qui croient que Paris est le pivot de l’univers, et que tout ce qui s’y passe est d’une importance majeure, que Dieu s’y exprime prioritairement!
     
    On m’a fait remarquer que Boèce était un homme cultivé, et que notre époque a la chance d’avoir un système éducatif qui révèle à tous non que ce qui se passe à Paris est important pour le monde entier, bien sûr, mais que l’homme n’est qu’un point infime dans l’univers. Mais il faut d’abord dire que Boèce a été lu et approuvé par tout l’Occident médiéval, et que ses enseignements sont passés dans la théologie catholique, laquelle ensuite était diffusée au peuple par les curés, à l’église: il faut donc admettre que le Moyen Âge était plus intelligent que les Français modernes qui croiraient que ce qui se passe à Paris a une résonance jusqu’au fond du cosmos - et qui heureusement ne sont pas nombreux et comptent parmi les moins instruits de France.
     
    De toute façon postuler un peuple qui penserait autrement que Boèce est hasardeux, puisque ce peuple n’a laissé aucun écrit. Si on le conjecture, c’est qu’on est content de pouvoir se penser un peu plus le centre de l’univers que les gens d’autrefois, étant plus intelligent!