Poésie - Page 2

  • La poésie de Sang-Tai Kim (3)

    azalee.jpgPoursuivons notre exploration de la poésie du Coréen Sang-Tai Kim qui a fait paraître un recueil bilingue consacré au Beaufortain, en Savoie. D'autres vers fascinants existent, que ceux déjà cités.

    On observe le sentiment, chez lui, de ce qui unit les choses par delà les apparences, l'esprit qui lie tout, et fond tout dans un espace grandiose. Une méditation sur L'azalée naine le suggère:

    Comme un mille-pattes
    à l'infini
    des racines poussent de sa tige.
    Toutes les générations vivent ensemble.

    Dans l'ordre végétal le temps s'annule, la succession qu'on croit obligatoire n'a plus de sens.

    Le brouillard, à son tour, a pour remarquable faculté d'unir les êtres, comme Dans le sein d'une maman:

    Le pin et le châtaignier,
    le sentier et la prairie,
    la rose et le pissenlit,
    dans le brouillard,
    se fondent tous en un.
    Tout est paisible.

    La matrice originelle est retrouvée.

    La culture populaire contemporaine est invoquée pour figurer la mythologie, mais, plus encore, les schtroumpfs.jpgobjets deviennent des êtres dans une image saisissante:

    Après la traversée de la forêt,
    dans le ciel
    surgit le pays des Schtroumpfs,
    le chalet aux cheveux gris
    respire un souffle aux parfums de tomme.

    J'aime l'image du lieu mystérieux qu'habitent des lutins par delà une forêt et dans les hauteurs; mais celle d'un chalet à l'haleine de tomme m'a sidéré: elle est magnifique, inattendue, originale, profonde et vraie. Au pays des gnomes les maisons ont une âme, et voici qu'elle est faite des fromages qu'on y crée! La tomme devient ainsi l'expression d'un esprit secret, et c'est bien ainsi que les Savoyards la considéraient, quand ils la mangeaient.

    Tout vit d'une vie occulte, et cela amène à se demander si

    Cette pierre est-elle vraiment morte?
    Ou fait-elle semblant d'être morte?

    On se demande pareillement si les animaux font semblant de ne pas savoir parler. La mort peut n'être qu'une apparence. Comme le disait Teilhard de Chardin, même le minéral a sa vie psychique cachée, qui fonde sa forme.

    Saint Augustin affirmait que le feu avait un poids qui l'attirait vers le haut, et c'est sans doute une poussée spirituelle qui permet aux plantes de vaincre la pesanteur; Sang-Tai Kim l'assimile à une Révolte:

    Par gravité les pommes tombent.
    Par révolte les champignons poussent.

    C'est ce qu'il affirme: les lois physiques sont dépassées, les lois morales s'imposent à la conscience du poète – qui voit juste!

    Le recueil se termine par un poème incroyable, évoquant le lien entre Milky-Way-Galaxy-Waterfall.jpgune rivière et les étoiles:

    Sans bruit.
    Souriant,
    De la voie lactée
    une petite rivière coule
    avec quatre pétales de primevères.

    Quels sont ces mystérieux pétales? Des restes des étoiles? Sans doute. La Terre et le Ciel se confondent, dans ce texte enchanté. On pénètre l'infini, le voile du réel s'efface, et cela n'a rien d'effrayant: la paix préside à cette entrée dans l'âme illimitée de l'univers. Le poète y invite, et ouvre la porte qui, à partir des choses, emmène au-delà du temps, des lieux, dans l'Espace où se tient l'esprit bienveillant du monde.

    De magnifiques illustrations d'In-Gang ponctuent ces vers de Sang-Tai Kim: j'en parlerai une autre fois.

  • Récital d'automne des Poètes de la Cité en 2018

    IMG_0031.JPGOyez, oyez – bonnes gens! Les Poètes de la Cité, dont je préside la noble association, organisent leur récital d'automne le samedi 13 octobre prochain à 14 h 30 à la Maison de Quartier de Saint-Jean (8, chemin François Furet) à Genève, et ce sera formidable! Les meilleurs poètes y feront entendre leurs vers, et dans l'ordre on orra ceux du caustique Denis Pierre Meyer, de l'exotique Linda Stroun, de la rêveuse Brigitte Frank, de l'ardente Bluette Staeger, du pompeux Rémi Mogenet, du mystérieux Vincent Loris, de la fougueuse Dominique Vallée, de l'exquise Francette Penaud, de l'imaginatif Albert Anor, de la brûlante Aline Dedeyan, de l'énigmatique Yann Cherelle, du spirituel Galliano Perut, du romantique Giovanni Errichelli, de la profonde Emilie Bilman, de l'éloquent Bakary Bamba, de la mélodieuse Maite Aragonés Lumeras et du grandiose Jean-Martin Tchaptchet!

    Cinq lecteurs (dont votre serviteur) les prononceront, et l'accompagnement musical sera assuré par l'excellent violoniste Kevin Brady. Celui qui n'y va pas, où peut-il aller? Par la poésie seule la vie morale s'évalue de l'intérieur, par le beau qu'inspire le bien, par le laid qu'inspire le mal. Les religions énoncent dans l'abstrait, la science nie tout, mais la poésie sait. L'avenir de Genève ne sera doré que si ses citoyens assistent à notre spectacle, j'en suis persuadé!

    À samedi, donc.

    (La photographie ci-dessus a été produite par notre ami Denis Pierre Meyer, si ma mémoire est bonne, lors du récital de l'an passé.)

  • Le festival de Patrick Jagou

    jagou.jpgJ'ai déjà évoqué le festival de poésie de montagne de Patrick Jagou, un formidable animateur culturel de la Savoie, à propos du poète coréen Sang-Tai Kim, qui y avait été invité et qui a été pour moi une révélation. Il avait lieu à Queige - dont fut originaire l'excellent Antoine Martinet (1802-1871), polémiste savoisien qui eut souvent des vues et des pensées originales, et crut plus que beaucoup d'autres à l'âme de la Savoie, à son être spirituel: il prophétisa même que si elle était annexée et sa tradition anéantie par le centralisme, elle renaîtrait de ses cendres au bout d'un siècle, parce que son noyau d'âme était une réalité objective! Il conseillait donc aux nations voisines, plus puissantes, de lui laisser son autonomie...

    Or, Patrick Jagou a dû sentir la force de ce génie de Savoie, car, s'installant sous ses ailes, il s'y est voué, et a consacré sa vie à des hommages rendus à des poètes locaux, qui justement prêtaient leur voix à cet esprit que Martinet osait dire national. Ainsi, Queige est devenue une sorte de centre spirituel. Elle est située au-dessus d'Albertville - et cette cité compte IMG_4044.JPGaussi dans ses limites administratives celle de Conflans, qui accueille chaque année un festival médiéval dans lequel on chante les fées et les elfes, et où, invité, j'ai fait de merveilleuses rencontres. Albertville tient son nom du roi Charles-Albert, qui l'a rebaptisée de son temps, et l'a dotée d'une rue princière encore assez belle. Bref, c'est un lieu béni!

    Ce qui est incroyable, c'est que, le matin du festival de poésie de montagne de Queige, alors que les poètes lisaient leurs textes sous des frondaisons, j'aurais dû être plus mort que vif, ayant passé la nuit sur la route. Je n'avais dormi, dans ma voiture garée devant la salle des fêtes, que trois quarts d'heure, mais, lorsque vint mon tour de lire, comme les poètes précédents n'avaient pas été clairement entendus, je décidai de parler fort. Et voici! mue par je ne sais quel enchantement, ma voix a tonné jusqu'à me surprendre moi-même, et j'ai lu un chemin.jpgpoème en alexandrins sur Lamartine en Savoie, assez long et mythologique, sans me tromper une seule fois, et en marquant bruyamment le rythme. J'étais euphorique. Je crois bien que Lamartine était présent, à mes côtés, sous les frondaisons!

    C'est lui, aussi, qui a dû attirer à Queige Sang-Tai Kim et Patrick Jagou. Il est devenu un dieu de la Savoie, en compagnie de l'ombre de Charles-Albert - roi romantique et chevaleresque, nourrisson des fées! Et je dois ajouter quelque chose de significatif: à ses côtés, comme organisateurs en second, Patrick Jagou avait placés Michel Dunand et Jean-Daniel Robert, beaux poètes d'Annecy et de Genève. Queige est bien le centre de quelque chose...

    Il y avait aussi, à ce festival, le Chambérien Patrick Chemin, à la voix foudroyante, le Chablaisien Marcel Maillet, mon vieil ami, Mohamed Aouragh, le Marocain du lac du Bourget amené là par un instituteur savoyard admirateur de Lamartine, le Dauphinois Lionel Seppoloni, originaire comme moi de la noble ville de Samoëns - et tant d'autres, non moins glorieux! Un moment magique a eu lieu, je pense, le 21 août 2018 à Queige.

    (La deuxième photographie est de Michèle Berlioz Soranzo; les deux autres de moi.)

  • La poésie de Sang-Tai Kim (2)

    41189662_2182786511762411_6683358730534256640_n.jpgJ'ai dit avoir rencontré et lu le poète coréen Sang-Tai Kim, qui a fait paraître un recueil bilingue consacré à la Savoie, appelé Un Matin calme dans le Beaufortain, et j'en ai déjà cité des vers. D'autres encore m'ont frappé. Notamment ceux-ci, placés sous le titre Le ciel nocturne:

    Le clair de lune
    appelle la crête couverte de neige
    qui s'élève en scintillant.

    Interpréter les phénomènes lumineux comme manifestant une vie spirituelle cachée relève à mes yeux du pur génie. Surtout si, lorsqu'on en brosse l'image, on parle profondément à l'âme. Et ici c'est le cas, la crête appelée semblant être pleine de joie, de désir et d'amour pour ce clair de lune qui la fait briller. Sinon, comment s'élèverait-elle?

    Un autre poème sur la lune de Sang-Tai Kim impressionne; c'est Au clair de lune:

    Croissant de lune
    moitié de lune
    pleine lune
    croissant de lune,
    marée haute,
    marée basse,
    pourtant,
    toujours la même lune
    jette sa lumière sur le Grand Mont.

    Oh! quel est ce Grand Mont? Une montagne de l'autre monde? L'opposition entre les formes successives de la lune et son unité intime, lorsqu'elle est face à une mystérieuse entité minérale, fait surgir une image grandiose. La lune éternelle sur le Grand Mont semble parler d'un monde absolu, immortel.

    Les éléments sont habités, chez Sang-Tai Kim, et une figure a bondi en moi, lorsque j'ai lu le poème Au chalet d'Outrechenais:

    Le soleil levant, le soleil couchant,
    envoient tour à tour leur parfum souriant.
    La lune, les étoiles, toutes viennent à la fenêtre,
    seule, chante la cascade du Mirantin.

    N'est-ce pas d'une beauté infinie? Quel parfum peut sourire? La lumière rasante des soleils penchés sur la Terre a-t-elle une odeur? Et ces astres qui rendent visite à l'être Gargantua Notre Dame 001.jpghumain en venant à la fenêtre, ne sont-ils pas autant d'elfes grandioses? À leur visite au reste répond le chant de la cascade, si vivant, tout à coup!

    Sang-Tai Kim ne dédaigne pas la mythologie populaire alpine, évoquant les géants et les roches tutélaires, dans La Pierre Menta:

    Malgré le coup de pied de Gargantua,
    toute droite sur la montagne,
    en souriant,
    depuis des siècles elle garde le village.

    Le sourire des divinités gardiennes crée un pays tellement beau, tellement pur! Les trois premiers vers raccourcissent progressivement, puis le dernier, qui est une révélation, redevient long, faisant surgir son tableau discrètement grandiose. Sang-Tai Kim, avec sa sensibilité asiatique, a saisi que les paysans savoyards conservaient en eux la mythologie universelle, lorsqu'ils attribuaient à des objets minéraux une personnalité morale, une aura protectrice. Il l'a fait ressortir magnifiquement. À Samoëns, la montagne divine, c'est le Criou. On l'appelle d'ailleurs simplement Criou. On lui parle, on lui fait confiance, il s'agit d'un ange qui gardant le village en détourne le mal de ses longs bras de cristal!

    Je continuerai cet exposé sur la poésie de Sang-Tai Kim une autre fois.

  • La poésie de Sang-Tai Kim (1)

    beaufortain-34ee93bd-e305-4497-9137-a8f90c823ccb.jpgJ'ai, lors d'une publication antérieure, évoqué le poète coréen Sang-Tai Kim, rencontré par moi à Queige lors d'un festival de poésie de montagne organisé par Patrick Jagou. Celui-ci se trouve être le voisin de celui-là, et il a pu l'inviter. Il a composé un recueil intitulé Un Matin calme dans le Beaufortain et j'ose dire qu'on n'a rien écrit de plus beau sur la Savoie depuis Lamartine. Je voudrais aujourd'hui citer quelques vers incroyables de sa plume.

    Leurs images ont la remarquable faculté de contraindre à la méditation. Alors que la plupart des poètes de haïkus supplient les lecteurs de bien vouloir les lire lentement et de plonger leur intimité dans leurs mots - voire le leur ordonnent -, Sang-Tai Kim n'a nul besoin de préambule autoritaire: on ne peut simplement pas tourner la page, et si on le fait, on retourne spontanément en arrière, intrigué, frappé, stupéfait. Ainsi, de ce texte appelé La vie antérieure:

    Cette terre-ci, qui était-elle donc?
    Et cette terre là-bas, qu'était-elle donc?

    Grands dieux! Qu'a-t-il voulu dire? Y a-t-il des terres qui ont été des gens, autrefois - ou d'autres terres, ou des monstres? Un savoir caché s'étend au-delà de l'énigme. Des perspectives incroyables se déploient.

    Une vision globale de la vie terrestre, assumée par l'eau, transparaît dans cet autre singulier poème court, intitulé Thanatos et Eros:

    De l'autre côté de la terre,
    après un long voyage obscur,
    l'eau qui est descendue monte aussi,
    et jaillit.

    Y a-t-il donc un rapport avec la mort et le désir? L'eau y est-elle soumise? La vie et la mort ne sont-elles que cela, cette mécanique de l'eau, ou l'eau a-t-elle une âme qui meurt et renaît? Tant de pensées possibles, pour des vers si brefs!

    Les pensées humaines ne sont pas, pour Sang-Tai Kim, de simples mots; elles s'élèvent dans les hauteurs, comme dans ce poème sur L'abbaye de Tamié:

    Au col, la neige
    a recouvert les bruits du monde
    et renvoie au ciel la lumière,
    avec l'écho de prières cristallines.

    Elles continuent de monter, s'élevant dans ce qui s'élève. Parole profonde, rappelant saint Augustin: le feu, comme l'âme, a un poids qui le tire vers le haut, le ciel!

    Reprenant le folklore savoisien, le poète coréen n'hésite pas à assimiler les truites à d'anciennes fées, à des reflets des déesses de la montagne, dans Le lac des fées:

    Des truites,
    fées dans leur vie antérieure,
    sont descendues des nuages,
    et, dans les montagnes du lac,
    frétillent.

    Elles retrouvent leur origine pure.

    De mystérieux rapports sont établis par M. Kim entre des choses qui apparemment n'ont rien à voir, comme dans Diapason de l'eau:

    A - newgrange close up of stone.jpgA l'instant où la pierre touche l'eau,
    naissent
    les anneaux d'un arbre séculaire.

    Vraiment, rien à voir? Ou s'agit-il d'une sagesse occulte du plus haut vol? Ce qui apparaît lentement dans le tronc du chêne émane-t-il d'une force différente de ce qui surgit à vive allure dans l'eau? Mais si le phénomène est le même, quel caillou a été jeté, pour l'arbre? Sa graine, dans la nappe éthérique? Ô mystères insondables!

    Je continuerai ce compte-rendu de lecture une fois prochaine.

  • Sang-Tai Kim dans le Beaufortain

    Scan (2).jpgSang-Tai Kim est un professeur de littérature et poète coréen installé à Queige, dans le Beaufortain, au-dessus d'Albertville, après s'être marié avec une Française et avoir travaillé sur Paul Valéry - auquel il a consacré une thèse de doctorat, soutenue à Montpellier, dont l'université porte le nom du célèbre poète sétois (et où, d'ailleurs, j'ai commencé mes études de lettres). Je l'ai rencontré lors d'un festival de poésie de montagne organisé par l'excellent Patrick Jagou, et dont je reparlerai. Il suffit ici de dire qu'après une nuit quasi blanche, passée sur la route entre le pays cathare et Queige, j'étais assez fatigué, et près de m'endormir, alors que les poètes invités récitaient leurs vers, quand, soudain, j'ai sursauté: Sang-Tai Kim faisait entendre ses textes en coréen, et sa femme lisait leur traduction, faite par lui, en français. J'ai sursauté, car la qualité de ces vers était inouïe. On entrait presque dans le monde spirituel.

    Les poèmes courts de Sang-Tai Kim avaient la qualité de la meilleure poésie chinoise ou japonaise classique - celle de créer des images d'une vivacité incroyable, emmenant l'âme dans un monde autre - diffus mais grandiose. Comme le dit M. Kim même, l'Occidental pense dans le Temps, selon le déroulement de la pensée logique: il ramène toujours le mystère à des concepts. Comme en général il est matérialiste, ses concepts sont ridicules, et les Asiatiques les ressentent comme tels, quoiqu'ils soient assez polis pour n'en rien dire. Ils se contentent, comme le fait Sang-Tai Kim, de rappeler que l'Oriental, lui, ressent les choses comme s'étendant dans l'Espace - sous forme d'images. Il n'est donc pas besoin de ramener le mystère à des concepts: il conserve, à travers des figures saisissantes, toute sa dimension spirituelle, faisant affleurer la divinité sans la nommer. C'est ce qui confère à l'Asie une forme de IMG_4032.JPGsupériorité dans l'Art.

    Comme poète, je pourrais m'en contenter, et il m'est arrivé d'être tellement ébloui par des traductions de vers chinois, que j'ai seulement cherché à déployer les images qu'elles contenaient dans les miens, plus rythmés que ceux des traducteurs. Le matin même, j'avais récité, sous les frondaisons d'un chemin escarpé, un sonnet de ce type, en faisant l'éloge de la poésie chinoise et en confessant l'infériorité de mon inspiration.

    Toutefois, juste auparavant, j'avais récité un poème consacré à Lamartine et aux images mythiques créées par lui dans nos Alpes; il s'agissait davantage d'un discours, et j'énonçais des concepts aussi, mais ésotériques. Or, je ne cache pas que je trouve ce poème réussi, et adapté à la langue et à la versification françaises. Je veux dire que l'esprit français amène au concept, et qu'il faut l'assumer. Le tout est de ne pas tomber dans le matérialisme, et de sonder avec la raison ce que l'Oriental se contente de songer avec le cœur. Ce n'est pas facile, dira-t-on; les Occidentaux qui le tentent provoquent même souvent une forme de fureur. Mais il le faut bien quand même. En France, à cet égard, Hugo a montré la voie, mais aussi Lamartine et, plus près de nous, Charles Duits.

    Je reviendrai sur Sang-Tai Kim une autre fois, notamment pour citer ses vers.

    (La photographie, ci-dessus, de ma modeste personne est de Michèle Berlioz Soranzo.)

  • Écho de plumes n° 4, ou la persévérance des Poètes

    12118637_10205344896917531_3558169905354623863_n.jpgLe magazine en ligne des Poètes de la Cité, à Genève, vient, grâce à la persévérance et aux efforts de leur trésorier Giovanni Errichelli, de faire paraître son quatrième numéro, et, comme je suis leur honorable président, il me revient de le faire savoir au public. D'ailleurs, j'y ai quelques poèmes, et même une illustration singulière, plutôt inquiétante. Mais d'autres sont dans ce cas.

    Certains membres se réunissent en effet à part, au café Slatkine, et composent des poèmes ensemble sur des thèmes et selon des contraintes spéciaux. Les premières pages leur sont consacrées: il s'agit de Brigitte Frank (la merveilleuse), Catherine Tuil-Cohen (la fougueuse), Jean-Martin Tchaptchet (le grandiose), Dominique Vallée (l'orageuse), Regina Joye (la gracieuse), Maite Aragones Lumeras (l'ardente), Yann Cherelle (l'énigmatique) et Nitza Schall (la chatoyante). Mais aux réunions ordinaires aussi ont été récités des poèmes composés pour l'occasion! Et cela donne la possibilité de découvrir: Hyacinthe Reisch (le preux), Aline Dedeyan (la tourbillonnante), Linda Stroun (la délicate), Emilie Bilman (l'imaginative), Galliano Perut (le sensible), Bluette Staeger (la militante) et Giovanni Errichelli (le romantique).

    Cela constitue trente-cinq pages flamboyantes, qu'il faut absolument lire, si on veut se tenir au courant de ce que Genève produit en matière de poésie! Il suffit, pour accéder à ce noble magazine, d'aller sur le site des Poètes de la Cité et de cliquer à l'endroit indiqué. Bonne lecture!

  • Le tunnel végétal vers Dunsany

    Sussex-20-Magical-Tree-Tunnels-You-Should-Definitely-Take-A-Walk-Through.jpgL'Irlande a une végétation océanique foisonnante, qui la rend particulièrement belle: les plus hautes montagnes se couvrent d'un vert tapis, et les forêts sont des temples d'émeraude. Au-dessus des routes, mille tunnels de feuillages donnent l'impression qu'on entre dans des mondes magiques. La route de Dunsany, depuis la Nationale, en a un, de tunnel végétal, merveilleux, et, rempli du souvenir du roi des Elfes et de sa fille - de l'œuvre de l'écrivain -, alimenté, de surcroît, par la glorieuse histoire de sa famille; nous sommes bouleversés en passant sous les arbres: cette fois, c'est bien à un palais divin que mène ce tunnel vert, c'est bien au pays des fées!

    Nous ne pûmes pénétrer dans le château, qu'occupe le petit-fils de notre auteur. Mais nous pûmes voir l'entrée, dans un style néogothique splendide, et mesurer la largeur du domaine. Les armes de la dynastie se voient à la porte, avec un cheval ailé et un daim debout, et la devise: Festina lente. Hâte-toi lentement. C'est en latin. Lord Dunsany avait traduit les Odes d'Horace, le sommet de la poésie lyrique occidentale!

    Un miracle m'a amené en ces lieux, un hasard providentiel. C'est bien là que le premier créateur de mythes du vingtième siècle, au-delà des plaintes des poètes symbolistes sur la mort des mythologies antiques, a vécu, c'est là qu'il a écrit, c'est là qu'il a imaginé les divinités nouvelles de Pegāna! Peu importe qu'elles aient un air parodique rappelant Voltaire et qu'elles suggèrent, par conséquent, que leur auteur a manqué de la gravité qui fait les plus grands poètes - contrairement sans doute à Yeats, qui en faisait pour ainsi dire des pegana.jpgtonnes.

    Oui, la création mythologique n'en était qu'à ses débuts, pour l'époque moderne, et Lord Dunsany n'osait être pleinement sérieux. Face à lui, Lady Gregory et Yeats son ami chantaient avec plus de dignité les anciens dieux irlandais, et il eût pu paraître insolent de prétendre en créer d'aussi grandioses. Les chrétiens, avec saint Patrice et sainte Brigitte, et tant d'autres mages voués au Christ, l'avaient osé; mais Yeats le leur reprochait.

    Lord Dunsany, quoique fidèle aux principes moraux de sa famille, quoique digne mari, digne père, digne administrateur de son village, digne donateur de l'Abbey Theatre de Yeats et Lady Gregory, quoique bienfaiteur de Dunsany même, n'était pas sûr d'être chrétien. Il voulait créer une voie nouvelle. Il en était isolé. Dans les librairies de Tara, de Dublin, nulle trace de ses œuvres. C'est Yeats qu'on trouve, Yeats qu'on voit partout - lui, le chantre des figures antiques, de Tara et de Newgrange!

    Ô Lord Edward! tu partis après la guerre civile en tes terres anglaises, et seuls les amateurs de fantasy t'ont commémoré: tu n'es guère soutenu par le sentiment national irlandais. Étais-tu trop peu digne, dans des inventions originales? Étais-tu trop hardi, trop personnel? Étais-tu trop grand? Ou trop léger?

    Je ne sais pas si cet auteur est vraiment le meilleur de l'Irlande moderne: seulement qu'il m'a marqué plus qu'un autre, et que je le ressens plus intimement que tout autre.

    Lorsque nous sommes arrivés à Newgrange, but officiel de notre voyage dans la vallée de la Boyne, il était trop tard: les inscriptions étaient fermées, tout était complet. Mon intention cachait des désirs inconnus: la Providence m'avait mis en l'esprit le site archéologique, mais j'ai surtout découvert Dunsany! Derrière moi, j'ai senti l'ange me tromper à dessein, et je me suis retourné, et voici! il avait le visage de mon cher auteur. Comme Dante par Virgile, j'avais été conduit par quelque génie défunt, sur le chemin du Mystère.

  • De Newgrange à Dunsany

    trim castle2.jpgDu Connemara où j'avais pris une location, à Dublin où je devais reprendre l'avion, la distance n'est pas grande, l'Irlande n'étant pas particulièrement vaste, et je prévoyais de visiter Newgrange, site archéologique majeur dont W. B.  Yeats parlait avec émotion. Je sors de l'autoroute sans doute un peu tôt et, sur les routes ordinaires d'Irlande, étroites, cahoteuses et sinueuses, je traverse la campagne parsemée de châteaux et de fermes qui s'étend au nord-ouest de la capitale.

    Nous arrivons à Trim, dont je ne sais alors rien, et comme la ville n'a pas l'élégance de ses sœurs plus touristiques de l'ouest, nous poursuivons notre route en remarquant les ruines d'édifices médiévaux, et sans nous douter qu'ils sont les plus anciens et les plus nobles du pays.

    Nous nous arrêtons aux abords de Navan, une plus grosse ville sur le chemin de Newgrange, pour manger dans un de ces bars munis de sandwiches dont les pays anglophones ont le sympathique secret, et, après avoir mangé le plat typique de saucisses anglaises et de frites françaises, nous ressortons sur le parking. Il y a là un plan. Mus par on ne sait quel ange, nous nous en approchons. Je vois, à peu de distance de Navan, les noms sacrés de Tara et de Dunsany!

    Je ne savais pas qu'ils se trouvaient près de Newgrange.

    Peu de jours auparavant, mon ami Patrick Jagou m'avait recommandé d'aller voir les Hills of Tara, haut lieu de la royauté irlandaise antique. C'était l'occasion. Ensuite nous irions à Dunsany, voir le château où avait vécu mon cher auteur!

    Tara fait rêver, évoquant le temps des héros, des demi-dieux - préhistorique, antérieur aux cités -, et les collines, restes de palais, dominent des plaines tara.jpgs'étendant à l'infini. L'Irlande ancienne avait six rois, mais on dit que celui de Tara était suprême.

    Puis, nous allons à Dunsany, où a vécu l'héritier des rois et des bardes antiques! Car, avouons-le, Yeats n'était pas seulement jaloux des titres de noblesse de son camarade Edward Plunkett. Non. Lord Dunsany ne se contentait pas de chanter les fables anciennes, de regretter les mythologies disparues, comme Yeats et ses amis: il ne s'y adonnait même pas particulièrement. Pourquoi l'aurait-il fait? Lui se sentait capable de créer de nouvelles mythologies, de poursuivre, ou de ressusciter le mode de poésie antique - et il l'a réalisé, créant, après William Morris, le genre moderne de la fantasy, servant de modèle à H. P. Lovecraft et Fritz Leiber et de justification à J. R. R. Tolkien: il est le premier créateur de mythes du vingtième siècle!

    Pour cela, à ses yeux, nul besoin de prôner l'indépendance irlandaise et la fondation d'une république: le roi anglais permettait l'imagination libre. En 1916, lors de l'insurrection, il avait demandé à pouvoir combattre les rebelles, et avait reçu une balle dans la tête. Il était, de son état, principalement un soldat, comme tous les aristocrates. Si Yeats et ses amis regrettaient cette insurrection soutenue, en pleine guerre, par l'Allemagne, ils n'en chantèrent pas moins les insurgés morts au combat. Le fossé se creusait, entre un mouvement littéraire nostalgique de la forme irlandaise ancienne, et un héritier de cette Irlande qui pensait pouvoir imaginer librement des dieux, jusqu'en ce siècle mondialisé.

    Mais j'approchai de Dunsany, à seulement deux kilomètres de Tara!

  • Le Mabinogion

    mabinogion.jpgPoursuivant mes lectures celtiques, j'ai digéré un ouvrage qui, commencé mais jamais terminé, dormait, comme tant d'autres, depuis des années dans ma bibliothèque: The Mabinogion, traduit du gallois en anglais par Jeffrey Gantz (dont j'ai déjà lu une traduction de vieux textes irlandais). Il date du treizième siècle, et contient à la fois des restes de mythologie celtique et des adaptations manifestes de poèmes narratifs français, notamment ceux de Chrétien de Troyes et de ses continuateurs.

    Comme pour les récits irlandais primitifs, les textes mythologiques contiennent des merveilles énigmatiques - donnant l'impression que les dieux sont sur terre et que pour eux le temps ne passe pas, qu'ils vivent des choses peu compréhensibles, et qu'ils sont à l'origine des arts et métiers.

    Souvent le texte fait de ces êtres des hommes ordinaires, venus d'Irlande par exemple, et on a du mal à comprendre ce qui se déroule: on ne sait pas s'il s'agit de symboles de l'action des immortels ou des reflets de mœurs antiques; car les Celtes en avaient de bizarres.

    Ce flou néanmoins crée une poésie indéniable; les ennemis des héros sont tantôt des animaux parlants, tantôt des géants, tantôt des démons, sans qu'on sache vraiment ce qu'il en est - si ces héros chassent, ou s'ils guerroient. Les narrateurs semblent nager dans le rêve. Mais ils parlent d'histoire.

    Certains récits sont explicitement des rêves. Mais on y voit, comme dans tout le reste, le roi Arthur et des guerriers fabuleux, des costumes éblouissants, des sortes d'elfes - présentés comme autant de visions resurgies d'un passé ancien.

    Il ne faut pas s'imaginer que le lien avec les Irlandais soit particulièrement fort: l'identité des divinités répertoriées avec celles des Celtes primitifs est établie par les philologues, non par les intéressés, qui ont apparemment oublié leur origine commune, si elle existe. Rome semble plus importante, comme horizon politique, que l'unité celtique - et aussi Byzance. Seuls les Gallois et les Bretons sont ressentis comme émanant d'un même peuple.

    Les adaptations des récits français m'ont rappelé d'anciennes lectures, et le style n'a pas le charme de Chrétien de Troyes. Mais les chevaliers combattant de vivants mystères conserventArthur%202_0.jpg assez d'intérêt pour faire oublier le modèle. Parfois, la profusion de merveilleux facile annonce l'Arioste.

    Si le début est antique et barbare, la seconde partie tourne à la chevalerie et au roman courtois, et la diversité des inspirations montre déjà le flottement de ce qui unit la culture galloise et bretonne. Les influences extérieures sont fortes et ont sans doute progressé avec le temps.

    Les plus beaux moments peut-être sont descriptifs et relatifs aux immortels de la Terre, aux hommes étranges que le texte s'emploie à présenter. Ils suggèrent infiniment! Certains récits du milieu du volume placent le roi Arthur dans un cadre mythologique que les autres récits connus ne restituent guère. C'est à ce titre qu'il apparaît comme important de lire ce Mabinogion.

  • Laïcisation de la pensée intuitive: de François de Sales au Surréalisme

    sales.jpgUn des premiers à avoir laïcisé la pensée intuitive et le principe d'analogie est François de Sales (1567-1622). Il en a expliqué çà et là la méthode, ce qu'on lui a reproché. Pour lui, on pouvait, à partir de l'observation des phénomènes sensibles, remonter à Dieu par le biais des similitudes.

    On peut se demander à quel titre créer ces images, ce qui permet d'affirmer qu'elles aient la moindre signification objective. Elles peuvent être faites au hasard. François de Sales l'admettait: il fallait que le lien secret entre les choses soit établi à partir de l'amour de Dieu. L'amour crée des liens, et celui de Dieu établissait intuitivement ce qui dans la nature s'éloignait ou se rapprochait de lui - et donc lui donnait sens.

    Il est remarquable qu'André Breton ait aussi dit que l'amour guidait le principe d'analogie: les sympathies secrètes entre les choses ne peuvent pas être trouvées autrement. Entre François de Sales et André Breton, est-il un cheminement?

    Il sera difficile à manifester, les Anglais et les Allemands ayant défini ce principe de la similitude de leur côté, et Breton s'appuyant sur eux.

    Remarquons que François de Sales est un auteur approuvé de l'Église anglicane; C. S. Lewis se réclamait de lui. Peut-être a-t-il eu une influence sur John Bunyan (1628-1688), qui, dans son récit allégorique The Pilgrim's Progress, évoque également le principe de la similitude. Il était calviniste, néanmoins, et non anglican.

    Le lien entre François de Sales et André Breton peut être saisi, j'en ai parlé, en Joseph de Maistre, car si le premier révélait aux laïcs, en écrivant en français, les secrets de la voie analogique, il leur déconseillait de la suivre, la réservant aux religieux, et ne donnant d'exemples de réussite que chez ceux-ci: c'était leurs figures que les laïcs devaient méditer. Sans tâcher de les concurrencer.

    Il a été bien prouvé que Joseph de Maistre est un des premiers laïcs à avoir assumé de suivre cette périlleuse méthode. C'est peut-être pour cette raison que, quoique marié, il a été intégré à l'ordre des Jésuites, et enseveli dans leur église à Turin. Charles_Baudelaire.jpgOr deux romantiques français ont confessé à son endroit leur dette: Charles Baudelaire et Victor Hugo. Le premier alla jusqu'à épouser ses idées politiques; mais c'est aussi le langage des choses muettes (expression typiquement salésienne) qu'il essayait d'entendre sur le modèle du philosophe savoyard. Il en a défini, on s'en souvient, le principe: le monde est une forêt de symboles, et, en établissant des rapports subtils, les sens se dépassaient eux-mêmes et pénétraient les mystères cosmiques. Hugo à son tour a admis que Maistre avait fait l'histoire avec génie, quoique sur des principes faux: il approuvait l'idée analogique, mais pas le conservatisme politique.

    Or, Baudelaire et Hugo ont bien eu une influence décisive sur André Breton. Et il va de soi que Joseph de Maistre pratiquait François de Sales en abondance: il félicitait les protestants illuministes de le pratiquer aussi. Breton à son tour a reproché à l'Université française de ne pas étudier Louis-Claude de Saint-Martin, le fondateur de l'illuminisme. Il y a bien un lien. L'esprit était à l'extension du don de pensée intuitive à tous.

  • Les dinosaures dans l'air léger

    jurassic-world-2-teaser-promo-image-20001478.pngIl faut bien se divertir en famille, et je suis allé voir le dernier Jurassic World. Les meilleures idées venaient d'Alien: un dinosaure hybride était créé dans un laboratoire pour servir d'arme, et cela le rendait affreux et diabolique - lui donnait un air humain dans son comportement et des intentions destructrices manifestes. Il était intelligent, mais c'était pour mieux anéantir. Une création de l'Enfer, en somme – et passée par de mauvais hommes.

    Mais le reste du temps, il y avait simplement des dinosaures habilement animés sur le modèle des éléphants, des taureaux, des fauves de toute sorte. Ils bougeaient beaucoup sur le sol que les hommes foulent ordinairement, et cela donnait du mouvement à l'image.

    Toutefois, je me posais sans cesse des questions: on dit que le crocodile est un rescapé de l'époque des dinosaures. Or, il ne se déplace que lentement sur la terre ferme, il s'y traîne, et il lui faut vivre dans des lieux marécageux pour disposer d'une souplesse suffisante. Dans l'eau, il se déplace au contraire avec aisance. Et je me demande si les dinosaures n'étaient pas tous plus ou moins dans ce cas.

    Les savants, je crois, le nient, mais pour Louis Rendu, pour Rudolf Steiner, pour Pierre Teilhard de Chardin, la Terre des anciens âges n'était pas comme l'actuelle, en ce qu'elle était bien plus molle, bien plus imprégnée d'eau, et les continents moins durs. L'air était également saturé d'humidité: on vivait dans un monde où l'eau était répandue de façon plus diffuse, moins confinée. Comme j'ai tendance à y croire, j'avais des doutes, pteranodon04.jpgquand je voyais des ptérodactyles voler comme des hirondelles, ou des tyrannosaures courir comme des autruches à l'air libre, voire dans des déserts parfaitement secs. Pourquoi les alligators que j'ai vus en Floride ne couraient pas, eux aussi, comme des léopards?

    On s'en est pris à moi, une fois, parce que je rapportais qu'à mes yeux, les ptérodactyles planaient dans un air plus épais. On ne conçoit pas que la Terre ait pu globalement changer. Pourtant, je vais en donner un nouvel argument. On dit que les dinosaures se sont éteints à cause d'une météorite. Mais si les condition terrestres n'avaient pas changé, la Terre, après les effets de la météorite passés, les aurait produits à nouveau.

    On ne le mesure pas assez: c'est la Terre qui produit les animaux qui se meuvent dans sa sphère. Tout entiers dans le monde intelligible, nous planons, en quelque sorte, et, projetant l'idée sur le corps, nous nous imaginons que ce dernier peut être envoyé dans les étoiles à volonté, sans voir qu'il n'est somme toute qu'une goutte se déplaçant sur la surface d'une motte de boue, à laquelle il est lié: les corps des animaux earth-angel-valerie-graniou-cook.jpgsont une partie de la Terre, non des morceaux détachés. S'il arrivait, un extraterrestre ne verrait probablement que des morceaux d'argile humide glissant sur d'autres pièces d'argile. Il ne saurait rien de ce que nous appelons le vivant, et qui, en réalité, est de nature purement spirituelle: une projection hallucinatoire, aurait dit Sartre.

    Si la Terre, après la météorite, a cessé de produire des dinosaures, mais s'est mise à développer des mammifères devenus dominants, c'est parce qu'elle-même avait changé. Teilhard de Chardin allait jusqu'à dire que les formes extérieures manifestaient un psychisme intérieur; j'irai jusqu'à dire que les mammifères se sont développés à la place des reptiles parce que la Terre elle-même a changé d'humeur. Dans la médecine médiévale, n'est-ce pas, on appelait humeur une disposition des liquides corporels...

    Pures fables, si on veut. Mais, non, je ne crois pas que dans l'état actuel de la Terre, des dinosaures pourraient vivre, ou même se déplacer. C'est bien l'eau qui accueille les plus gros animaux, les baleines y vivent. La taille n'a rien d'arbitraire, relativement à l'ensemble des conditions terrestres.

  • Georges-Emmanuel Clancier et le lait céleste

    georges-emmanuel-clancier.jpgGeorges-Emmanuel Clancier nous a quittés il y a deux jours à un âge très avancé, et il fut l'un des meilleurs poètes de sa génération. Mes parents le connaissaient, car lui et sa femme étaient originaires du Limousin comme ma grand-mère, que la seconde avait connue, et il m'avait dédicacé un beau livre qui témoignait du lien profond qu’il entretenait avec l’âme des choses, avec la lumière qui anime la nature. Il s'agissait de son recueil poétique le plus célèbre, Le Paysan céleste - titre qui en dit assez à lui seul. Il ne croyait pas nécessaire de voir les choses depuis Paris pour saisir l'essence éternelle du monde, et pensait au contraire que le pays natal, par le souvenir d'enfance, mais aussi la campagne, par ses liens avec les saisons, les éléments, étaient plus propres à l'élévation intérieure.

    Il avait de belles images, évanescentes mais colorées, émanées du sentiment de l'âme cosmique. Un lait coulait du ciel, comme du sein d'une mère immense.

    Il était un grand admirateur de Ramuz: il était de son école. Il a écrit quelques poèmes sur la Savoie, notamment à la faveur de visites rendues à son vieil ami Jean-Vincent Verdonnet, près d'Annemasse. Le monde est petit.

    Clancier est connu du grand public surtout pour ses romans, adaptés pour certains en films, notamment Le Pain noir. Je n'ai pas lu celui-ci, mais un autre, qui était bien composé et avait le Limousin pour cadre. Il reposait sur la découverte d'un mystère, d'une énigme enfouie, qui débouchait sur la redécouverte, par le personnage, du drame d'Oradour-sur-Glâne. Peut-être qu'il ne donnait pas assez à ce drame une dimension initiatique au sens fort, de mon Oradour-sur-Glane-Hardware-1342.jpgpoint de vue. Si là était le mal cristallisé dans l'Histoire, pourquoi ne pas en avoir la vision? Je regrette souvent que les évocations de la Seconde Guerre mondiale pensent pouvoir porter un sens spirituel fort sans images mythiques. Les anges aussi auraient pu être présents, recueillant les âmes des suppliciés. Mais Clancier participait d'un style issu de Racine qui entend suggérer ces choses sans les nommer.

    Je ne sais pas si ce style pourra subsister longtemps, bien qu'on continue de le glorifier à la Sorbonne. Il est typiquement français. J'ai connu des poètes qui l'avaient, et ils sont à présent tous morts. L'américanisation rendra peut-être plus difficile l'apparition de la chose, désormais. Personnellement, je me suis toujours senti un écart, avec cela. Mais je ne suis peut-être pas une généralité.

    Clancier avait reçu de mes parents mon premier recueil de poèmes, La Nef de la première étoile, et ne l'avait pas vraiment aimé, me reprochant notamment de ne pas respecter les règles classiques parce que j'avais élidé les e muets pour créer un rythme plus audible, néomédiéval ou anglicisant. Les poètes anglais ne comptent plus cette voyelle, en effet, depuis longtemps, même quand ils font des vers sur une base syllabique. Leur langue a un côté plus naturel que la nôtre. Cela n'avait pas plu à Clancier, ce lien avec la plèbe. Il voulait conserver les nobles formes d'antan, tout en s'insérant dans le monde mental des paysans gaulois.

    Dans le recueil suivant, j'ai rétabli les règles antiques, mais le recueil n'a pas eu plus de succès. Je me demande si j'ai bien fait. J'ai hésité à continuer à écrire des vers, mais on m'a demandé de devenir président des Poètes de la Cité, à Genève, et il a bien fallu persister. Selon ce que la postérité dira, on blâmera ou on félicitera la cité de Calvin.

    Peut-être qu'à la Sorbonne on donnera éternellement raison à Clancier, néanmoins!

  • La femme divinisée et le Surréalisme

    napoleoninthewilderness.jpgLe Surréalisme a constamment cherché à remplacer la religion chrétienne par l'amour humain, et donc a été amené à faire de Dieu une femme, après avoir fait de la femme un dieu. Louis Aragon se réclamait de la lyrique occitane parce qu'elle tendait à diviniser la femme terrestre et donc la relation sexuelle. On aurait tort de voir chez lui des restes de mysticisme oriental qui ferait de l'union avec la femme une sorte de symbole: dans ses livres, il est assez explicite, il parle bien d'amour charnel. Il raconte même ses aventures avec des prostituées. Mais dans Le Paysan de Paris, tout à son obsession et à son désir de créer des images fabuleuses, il projette la femme partout, dans le ciel, sur les maisons: cela tient de l'hallucination, mais la figure se détache bien de la femme de chair.

    L'autre poète galant de ce mouvement est Paul Éluard: lui aussi sacralise l'amour charnel, faisant des femmes avec qui il couche des divinités de l'air. Les images sont belles et puissantes, mais elles s'affichent comme idéalisations de plaisirs privés.

    Il faudra attendre Robert Desnos, Léopold Sédar Senghor et André Breton pour dépasser les voluptés personnelles et voir créer des figures cosmiques, non seulement projetées à partir d'une obsession, mais acquérant une âme propre: les figures se recoupent avec des entités cachées. Chez le premier, cela prend l'allure d'une femme qui est l'exhalaison d'une étoile, dans un poème magnifique en alexandrins que j'ai déjà cité, et Desnos rejoint ainsi la poésie médiévale italienne la plus noble, la plus élevée, celle qui s'affranchissait des amours de cour, et touchait à la mythologie antique. Chez le poète sénégalais, la femme connue physiquement était souvent idéalisée comme chez Aragon et Éluard, mais il y eut en plus la figure grandiose de l'Afrique, femme divine à laquelle il donna forme et âme. Chez Breton, l'âme du peuple de Paris prit l'allure de Mélusine, assimilée à Isis et à d'autres femmes divines: il prolongeait ainsi Jules Michelet en ajoutant un merveilleux plus concret, se montrant un vrai grand homme, et liant l'hallucination au monde spirituel.

    Finalement, c'est surtout Charles Duits qui osa donner une vie propre à une entité féminine et en faire une divinité suprême. C'est lui qui affirma qu'autant qu'il a un sexe, Dieu est forcément une femme, et femme.jpgque le Christ s'exprime par la féminité. C'est lui qui acheva de créer une mythologie à partir de la tradition galante parisienne.

    Ce n'est plus une relation idéalisée avec une femme de chair, qu'il présente dans La Seule Femme vraiment noire, mais une relation intime imaginée avec une nymphe!

    Il rejoignait ainsi les récits d'union entre dieux et mortels - encore bellement faits par La Fontaine en son temps, dans Adonis.

    Ses prédécesseurs furent surtout velléitaires, en particulier les plus connus et les plus lus. Ils annonçaient des mythes, mais ils n'en faisaient que de façon fragmentaire, allusive. Il en est souvent ainsi, que le public préfère ce qui a la couleur de la mythologie, à ce qui en a la substance. Comme rhétorique, elle idéalise le monde physique; comme fondement esthétique, elle plonge dans le monde effrayant de l'image pure, animée d'elle-même.

  • The Princess and the Goblin, ou l'origine du Hobbit

    cover.jpgUn livre attisait ma curiosité depuis des années, J. R. R. Tolkien l'ayant cité comme une source d'inspiration: The Princess and the Goblin (1872), de George MacDonald (1824-1905), regardé généralement comme un des titres majeurs de la littérature enfantine anglaise, avec Alice's Adventures in Wonderland (1865), dont MacDonald fréquentait l'auteur.

    Tolkien émettait toutefois des réserves, reprochant à MacDonald d'avoir affirmé que les gobelins avaient des soft feet. Je ne voyais pas à quoi cela correspondait, mais j'ai lu le livre - et maintenant je sais.

    MacDonald affirmait en effet que les gobelins avaient des pieds mous, atrophiés, sans doigts, s'ils avaient une grosse tête dure. Cela venait de leur évolution, car ils descendaient d'hommes ayant choisi de vivre sous terre. Pour les vaincre, le héros, Curdie, s'emploie principalement à abattre ses pieds sur les leurs, et il est longuement question de la reine des gobelins, qui, elle, avait des chaussures et six orteils, l'auteur en fait toute une histoire - à vrai dire glauque, bizarre, relevant de l'obsession. Le visage de cette reine est hideux, et les gobelins ont dans ce livre quelque chose de déprimant. Ils sont encore plus matérialisés que les nains de Tolkien, et celui-ci, à l'inverse, a créé, dans The Hobbit (1937), des gobelins grandioses, apparentés aux démons - et plus fidèles, ainsi, à ce qu'ils devaient être à l'origine, quand ils étaient réputés infester la rivière de Bièvre, à Paris: car telle est la source méconnue de leur tradition.

    Les combats de Bilbo et de ses amis nains contre les gobelins dans les montagnes sont bien plus intenses, prenants et réussis que ceux de Curdie chez MacDonald. Le roman de Tolkien ressemble beaucoup à celui de ce dernier, en mieux.

    Néanmoins, The Princess and the Goblin a des qualités, notamment lorsqu'il déploie des figures mystiques ou semi-telles. La plus belle est celle de la mystérieuse grand-mère, une dame invisible servant de bon ange aux princ.jpgdeux héros, Irène et Curdie, et qui leur tisse un fil également invisible, ou les éclaire d'une belle sphère argentée. À vrai dire, elle est un peu trop mystique, n'étant pas vue communément, et seulement comme en rêve, et créant des feux de roses plutôt étranges. Mais le personnage est mythologique, c'est indéniable. Il y a également la figure du roi, père d'Irène et en fait avatar de l'auteur même, qui avait aussi une fille nommée Irène. Elle est belle, noble, luisante.

    Les personnages ont des titres changeants se voulant symboliques. Cela peut paraître émouvant, mais cela donne le sentiment que MacDonald faisait trop dans le sentimentalisme mystique.

    Un dernier trait typique de Tolkien: les chants de conjuration entonnés par Curdie pour éloigner les gobelins. C'est magnifique, mais insuffisamment approfondi, l'auteur préférant parler des pieds à écraser.

    Un roman intéressant, donc, qui manifeste une faculté singulière à créer des figures symboliques marquantes, mais qui contient des bizarreries à la MacDonald, et qu'il est difficile de lire d'une manière suivie. Sauf bien sûr si on n'aime le fantastique que s'il est bizarre. Cela arrive. Tolkien n'en a pas moins éclipsé cet auteur, s'il a sans doute des originalités que n'aura pas toujours un C. S. Lewis, assez classique.

  • La Navigation de saint Brendan

    St._Brendan_America_exploration_2.jpgLe texte chrétien le plus poétique du monde est peut-être la Nauigatio Sancti Brendani - écrite en latin au neuvième siècle, dit-on, par un moine irlandais installé en Allemagne.

    L'étude des textes celtiques montre qu'elle reprenait des éléments de mythologie irlandaise antérieurs, d'une manière souvent très fidèle, notamment pour les parties les plus incroyables et les plus imaginatives, de telle sorte qu'on peut penser que le moine qui en est l'auteur était un barde converti, et désirant non seulement glorifier un autre moine chrétien et irlandais à travers ces légendes, mais aussi montrer à quel point ces dernières étaient chrétiennes en essence, par-delà les apparences.

    Des constructions sur la mer, issues de géants inconnus, sont longées par saint Brendan comme elles l'avaient été par un héros appelé Bran dans un texte mythologique en irlandais - et c'est certainement l'origine des imaginations grandioses d'un Lovecraft, par exemple. Des oiseaux parlent, révélant qu'ils sont des anges entraînés par la chute de Lucifer dans l'abîme sans qu'ils eussent commis de faute, et qui, en attendant de regagner le Ciel, aident les hommes saints. Cela a eu une influence probable sur J. R. R. Tolkien, qui connaissait parfaitement ce texte, et avait commencé à en créer une version versifiée.

    On ne peut redire toutes les merveilles de ce texte pourtant court, les monstres marins éloignés par les prières, ou combattus par d'autres animaux énormes navigation_sancti_brendani_manuscriptum_translationis_germanicae_3.jpgrépondant à ces mêmes prières, la montagne qui entre en éruption quand Satan est en colère parce que Brendan a empêché les démons de tourmenter Judas prisonnier d'un rocher, les hommes étranges qui attendent les moines voyageurs et les connaissent, voulant les aider et leur annonçant tout ce qui va leur arriver. C'est bouleversant, émouvant.

    Il faut dire que, selon la Vie de saint Colomba par Adamnan (bien plus réaliste), nombreux étaient les moines qui partaient sur la mer pour trouver des ermitages au bout du monde, hors de toute société, et certains racontèrent avoir été entraînés vers le nord, le froid et des lieux où des animaux marins énormes et dangereux les oppressaient; comme dans la Navigation de saint Brendan, des prières (cette fois de Colomba, agissant à distance) éloignaient ceux-ci et ramenaient les bateaux errants vers le sud, faisant souffler un vent différent. Le germe des fables grandioses se trouvait dans la vie réelle des moines. Il est à noter que chez le Danois Saxo Grammaticus également, le nord était un pays de monstres; mais chez celui-ci, cela était alimenté directement par le paganisme germanique, ces monstres étant liés notamment à Loki.

    La Nauigatio a été adaptée en français et en vers dès le onzième siècle, sous la forme d'un récit en octosyllabes à rimes plates qui sera celle adoptée, remarquablement, par les poètes évoquant les chevaliers du roi Arthur et Tristan et Yseut, c'est à dire la mythologie bretonne. Cette Vie de saint Brendan appartient donc bien au même cycle. Elle était ressentie par les Français comme de la mythologie celtique christianisée.

    Sa mise en vers français est sans doute liée à la conquête de l'Angleterre puis de l'Irlande par les Normands, qui a porté l'Irlande à parler aussi français, birdangel.jpgnouvelle langue de la Cour. Cette conquête a eu des effets incroyables, quand on y songe: car, asséchée par la tradition latine, la littérature gauloise s'étiolait; mais elle a été revigorée de fond en comble par cette mythologie celtique rendue soudain accessible par la gallicisation de l'Angleterre. Même les chansons de geste d'inspiration franque et bourguignonne avaient un merveilleux plus léger, plus classique. L'Europe en a été changée.

    Mais à vrai dire, le classicisme, au dix-septième siècle, est un retour à la tradition latine pure. À Paris, on en avait assez des Bretons et des Celtes, on voulait plus de concepts, moins d'images. En Savoie, on est resté assez fidèle (notamment sous l'influence de l'Italie) à ce merveilleux chrétien largement inspiré de l'Irlande.

  • Michel Dunand au fil des labyrinthes ensoleillés

    dunand.pngMon ami poète annécien Michel Dunand a fait récemment paraître à Lyon, aux éditions Jacques André, un nouveau recueil, intitulé Au Fil du labyrinthe ensoleillé - et comme d'habitude le style est tout en retenue et en concentration. Le sens même des mots le justifie, car le poète aspire à se fondre dans une lumière cosmique pleine d'amour, et à éviter, par conséquent, les discours et la pensée trop clairs. Il rêve d'un feu éternel (reflet possible du mazdéisme), dans lequel tout se dissoudrait glorieusement. Il voyage aux quatre coins du monde, visite les musées, comme pour fuir le quotidien déprimant et gagner une sphère supérieure, faite de petites touches de tout. Ainsi reste-t-il libre de la lourdeur épaisse du réel local, matériel, de la racine! Il aspire à voler, pour ainsi dire, au-dessus du sol, en n'y restant jamais fixé.

    Sous son regard, les apparences se font transparentes jusqu'à laisser bruisser les souffles doués d'âme, ou dévoiler la présence des poètes défunts dans le paysage qu'ils ont chanté: un hommage vibrant est rendu à Jean-Vincent Verdonnet, le grand poète de Savoie, et plus particulièrement de Bossey. Comme Julie morte pour Lamartine, le chantre du Genevois français remplit les rochers, la montagne, les cascades, les bois de son être, et tout parle par ce qui reste de lui.

    J'ai bien aimé une image suggestive d'une rose qui parle - d'une couleur qui est une personne. Personnellement, j'en aurais fait un homme fait de rose épaissi, et, venu du ciel, confiant au cœur des mortels, par ses chants, l'esprit du matin! Peut-être qu'il aurait créé, chez un particulier, un génie vêtu d'une armure rose, et agissant dans le secret du monde. J'ai toujours aimé le rose, et je me souviens d'un conte superbe de Nicolas Gogol qui faisait remplir, par un sorcier, une pièce d'une lumière rose; c'était si beau que moi aussi je m'y serais dissous! Mais je crois que je n'ai pas le tempérament si mystique, et que je préfère la transfiguration du terrestre à la dissolution dans le céleste, de telle sorte que je me souviens aussi avoir beaucoup aimé une amie de Green Lantern, comme lui super-héroïne, vêtue d'un costume et d'un masque roses, avec un saphir brillant au front, des gants violets, et des cuisses nues. Cela avait quelque chose de vulgaire, peut-être - mais aussi d'émouvant, parce qu'au fond la pulsion érotique y trouvait aussi sa butée, n'était pas niée.

    Qu'on me pardonne (notamment Michel) cette digression! Mais j'avoue croire à la persistance de la pensée dans la lumière céleste, et donc à la renaissance sublimée des formes. C'est sans doutezeus.jpg ce qui me pousse à aimer les mythologies populaires.

    Au reste le recueil de Dunand contient bien une telle figure, lorsqu'il présente le poète William Blake comme ayant l'éclair au poing: c'est beau.

    L'univers de ces poèmes est riche de potentialités, les éléments y sont volontiers personnifiés. Un tableau de Van Gogh donne l'impression que le paysage aux pieds du soleil a les bras levés. À l'inverse, le poète se sent communier avec le murmure du monde, des choses prises collectivement, le peuple: il pressent les égrégores. C'est un livre très plaisant, raffiné, sympathique, qui fait penser au bon Christian Bobin.

  • Le Territoire humain de Michel Jeury

    pp5188-1985.jpgToujours curieux de mieux connaître la littérature française faisant appel à l'imaginaire, et ayant déjà lu plusieurs bons romans de Michel Jeury (1934-2015), auteur de science-fiction reconnu, je me suis efforcé d'avaler Le Territoire humain (1979), signalé comme chef-d'œuvre par l'universitaire Roger Bozzetto.

    Michel Jeury écrit bien, il a un grand sens poétique, il sait sortir les mots de son intériorité profonde, et en tisser des phrases. À cet égard, il rappelle Racine, ou les poètes contemporains les plus célèbres, Bonnefoy ou Jaccottet. Mais pour moi, le danger d'un tel style est de ne pas parvenir à sortir de soi, et de ne créer, en fin de compte, que des bulles abstraites, mues par des concepts inaccessibles - peut-être connus de quelques initiés, mais incompréhensibles à l'entendement ordinaire. Or, comme le disait François de Sales, les mystères les plus profonds s'appréhendent par l'amour, qui, saisissant le lien entre les choses au-delà des apparences, créent des similitudes - des images. La Trinité prenait l'allure d'un père, d'un fils et d'une colombe - et les concepts, dans leur feu intime, se dissolvaient. Je ne suis donc pas sensible à ce qui, se posant comme idées, se veut en même temps mystérieux: cela ne me paraît pas cohérent. L'allégorie même ne vaut que si elle se déploie en images chatoyantes, de nature féerique, et fait oublier sa dimension intelligible.

    Les romans de Jeury que j'ai lus précédemment maniaient des concepts qui me laissaient plutôt froids, mais ils y plaçaient des images fabuleuses, cristallisées par le style pur de l'auteur et déployant, au moins par fragments, des mondes oniriques. Je n'ai, hélas, pas retrouvé cela dans ce Territoire humain, qui m'a semblé projeter dans le futur des concepts complexes qui m'intéressent très peu, sans que des images saillantes soient réellement présentes. Derrière le récit, se trouvent des idées subtiles que je reconnais parfois, parfois non, mais qui, quoi qu'il en soit, ne résonnent pas spécialement en moi. L'idée par exemple que les souffrances rendent plus fort est banale, et en réalité on pourrait aussi bien répliquer qu'elles rendent malade et tuent. Lorsqu'on introduit du mysticisme dans la réalité, il faut aussi évoquer des miracles et des anges; sinon, cela tombe à plat. Aucune idée n'est a priori plus spirituelle qu'une autre: ce n'est pas vrai.

    Les descriptions du livre sont essentiellement relatives à des rituels abominables - remplis de sang, de plaies et de pornographie -, et je ne leur trouve aucun caractère imaginal, comme disait Henry Corbin. C'est bizarre, mais mêmeMaster_Gh_-_Holy_Trinity,_Central_Panel_from_the_High_Altar_of_the_Trinity_Church,_Mosóc_-_Google_Art_Project.jpg plus choquant, car Michel Houellebecq, dans des trames beaucoup plus réalistes, a aussi évoqué, décrit ce genre de choses. C'est donc qu'ici le futur était inutile: le présent suffisait bien.

    Les tendances mystiques et oniriques de Jeury sont également présentes chez Houellebecq, à peu de choses près, et les rares symboles originaux et inattendus du Territoire humain ne sont pas approfondis, passant comme dans un rêve.

    Cela ressemble à un conte celtique, mais avec moins d'images grandioses suggestives d'un panthéon caché. À la place, il y a des concepts cachés. Mais cela n'exerce sur moi aucune fascination.

    Quand je lis Jeury, ne pas tout comprendre ne me gêne pas trop, si des images fortes sont déployées; mais les idées réservées aux gens intelligents ne suscitent en moi aucun désir de les entendre, et sans ces images, je me contente de m'ennuyer. Je crois bien que c'est ici le cas: intelligent ou pas, l'univers du Territoire humain est peu imaginatif, et la poésie m'en a paru très formelle, très extérieure. Je dois avouer que c'est le type de science-fiction dont je ne raffole pas.

  • L'image et le récit chez les vieux Irlandais

    irsi 2.jpgJ'ai lu récemment, pour préparer mon voyage en Irlande, un ouvrage traduisant en anglais des extraits d'anciens récits irlandais, appelé Early Irish Myths and Sagas (je le possédais depuis de nombreuses années), et un trait m'a frappé, remarqué aussi par l'éditeur-traducteur, Jeffrey Gantz: ces récits contiennent des descriptions incroyables, mais la narration elle-même est tronquée, et comme expédiée.

    Cela se passe souvent de la façon suivante: un homme envoyé auprès d'une armée de héros qu'il doit épier, ou qu'il découvre par hasard, répète à d'autres ce qu'il a vu, tout émerveillé, et les autres expliquent les prodiges dont il a été témoin, de manière plus ou moins aisée. Il y a là des héros superbes, décrits avec un faste magnifique, mais aussi des monstres, des elfes et des dieux. Puis c'est la bataille, expédiée en quelques lignes.

    Quelle différence avec les épopées classiques, qui ne s'attardent pas sur ce qui est vu statiquement, mais narrent les batailles avec un superbe luxe de détails! Mais quelle explication en donner?

    Jeffrey Gantz émet l'hypothèse que les conteurs, voyant la fatigue des auditoires après leur description dialoguée (permettant sans doute le lyrisme, et annonçant le théâtre), achevaient rapidement un discours déjà bien long. Voire. Cela pourrait être plus complexe, et plus subtil.

    Dans une autre anthologie embrassant aussi les Gallois, des périodes plus récentes et des genres moins épiques, A Celtic Miscellany, l'éditeur-traducteur Kenneth Hurlstone Jackson remarque quelque chose de fondamental: dans les textes celtiques, les couleurs sont foisonnantes, comme elles ne le sont pas dans les autres poèmes antiques, Homère compris. Les Celtes anciens étaient surtout visuels - et ne comprenaient rien tant que ce qui s'imprimait sur l'œil. Cela se retrouve jusque dans les poèmes de Chrétien de Troyes, qui montrent Perceval fasciné par du sang répandu sur la neige et restant en contemplation à cette vue, parce qu'elle lui fait penser au visage de sa belle. Du coup, pour ainsi dire, le récit n'avance plus!

    Les faits se déroulent dans le temps, et les Irlandais n'avaient pas comme les Grecs le sens du temps qui passe. Les choses leur apparaissaient sous un rapport d'éternité. De là, en réalité, leur fascination pour les il_570xN.379838128_tnw9.jpgfées - les immortels de la Terre - se manifestant par visions successives, ne s'ordonnant pas dans le temps de façon forcément claire. Alors que les anciens Grecs regardent les dieux agir dans la destinée, et régler la trame de la vie humaine depuis les étoiles, les Celtes contemplent ce qui se manifeste dans le reflet des eaux, de la terre verdoyante, de la neige.

    Et on pourrait faire un rapprochement avec les Gaulois. Rousseau reprochait à Racine de faire des successions de discours dont la construction générale manquait de force. Le public français aime surtout les peintures successives de la passion des dames, pour ainsi dire. La logique globale du drame le touche peu.

    Mais les Gaulois ne sont pas des Celtes primitifs, et on peut faire remarquer que le discours à la mode latine a remplacé, dans le classicisme français, les visions fabuleuses. André Breton, qui avait des origines bretonnes par sa mère, a dû le sentir, lorsqu'il a réclamé de revenir à cette succession d'hallucinations jaillies des profondeurs. Le résultat n'a peut-être pas atteint, néanmoins, le degré d'excellence des vieux textes irlandais, tout de même régentés par une vision mythologique globale, dans l'action humaine comme dans celle de la nature.

  • J. R. R. Tolkien: en deçà du réalisme magique et de l'hallucination morbide

    30412454_602906196741741_4613552817372659712_n.jpgJetant un œil, pour chercher une référence, dans le beau traité de J. R. R. Tolkien sur le Conte de fées, j'ai pu mesurer, par la relecture en diagonale, le génie de cet auteur, sa prodigieuse clairvoyance en matière de littérature.

    Il évoque ce que la critique appelle souvent le réalisme magique, la faculté à s'émerveiller du quotidien en faisant comme si le connu était inconnu. Il cite Dickens et Chesterton. Il aurait pu citer, s'il les avait lues, les premières pages de La Chartreuse de Parme de Stendhal. Il admet que cela a une valeur, mais il en estime la puissance d'évocation inférieure à celle du merveilleux proprement dit, qui propose l'image de quelque chose de nouveau, sortie de l'âme de l'auteur. Il ne s'agit plus de ruse, de feinte - on ne fait plus comme si quelque chose de connu était inconnu -, on pénètre réellement, courageusement l'inconnu!

    À l'inverse, il désavouait la fantaisie hallucinatoire qui n'avait aucune clarté, n'était pénétrée d'aucune raison, et l'appelait morbid delusion. On sait qu'il rejetait la poésie moderne comme étant telle - et même, souvent, le celtisme. L'excès de mystère finissait par brouiller la féerie vraie - et il affirmait que plus la raison imprégnait le merveilleux, plus grande était sa qualité. Il faut comprendre que, catholique romain - et au fond disciple de Thomas d'Aquin -, il estimait que la raison et l'imagination n'étaient absolument pas inconciliables, et que, même, le but de l'Art était de concilier les deux au suprême degré. Il voyait, en réalité, cette réussite surtout dans la poésie médiévale germanique.

    barfield.jpgMême s'il était plus conservateur et plus conventionnel dans son inspiration, il avait en art des vues qui le rapprochaient de Rudolf Steiner. Il approuvait du reste la philosophie d'Owen Barfield, un des plus grands disciples anglais de celui-ci.

    Steiner exigeait, peut-être, moins de clarté de l'artiste, acceptait davantage le mystère. Mais c'était affaire de sensibilité. Les vues fondamentales étaient les mêmes. Tolkien rendait davantage hommage aux anciens Romains, Steiner aux anciens Celtes; mais tous les deux regardaient l'ancien art allemand comme harmonieux, et pour les mêmes raisons.

    Personnellement, je les approuve. On a trop oscillé, dans la France moderne, entre l'allégorisme abstrait et le surréalisme hallucinatoire. La littérature médiévale était plus équilibrée. Certains auteurs romantiques aussi, comme Hugo et Lamartine - ou d'autres moins connus, et ayant vécu dans des régions excentrées, tels Charles de Coster et Frédéric Mistral. Au vingtième siècle, de ce type, et partageant profondément les mêmes vues, est le grand Charles Duits, même s'il tirait plutôt vers le bizarre. Vers le rationalisme, mais restant imaginatif, il y eut surtout l'auteur de science-fiction Gérard Klein. Mais cet équilibre fut moins souvent trouvé qu'on ne le voudrait, le public et la critique s'amusant en général à préférer de futiles polarisations.