09/11/2016

Lovecraft et les chats enchantés

tumblr_m00pknlXbC1qaxz29o1_500.jpgH. P. Lovecraft (1890-1937) mêlait des conceptions extravagantes à un fond matérialiste, et c'est ce qui a provoqué beaucoup de débats. Car comme il évoquait des êtres qui vainquaient le temps et l'espace et les lois de la nature en faisant passer leur conscience à travers les corps et en leur donnant une forme sans revêtement physique, on a pu dire qu'il avait créé une mythologie, et cela, d'autant plus, que ces êtres étaient selon lui à l'origine des cultes anciens. D'un autre côté, ces êtres n'ont pas d'intention bienveillante vis à vis des êtres humains, et ne manifestent aucunement un quelconque amour cosmique. S'ils sont positifs, c'est en créant une civilisation de type romain, fondée sur la raison, mais ils le font égoïstement, pour vivre mieux.

La seule exception est sans doute les chats d'Ulthar que Lovecraft imagine sur la Lune: ils sont reconnaissants à son héros d'aimer les chats, de les aider dans leurs malheurs, et ils l'aident à leur tour. Or, même si ce n'est pas une initiative venue des profondeurs de l'univers, un amour totalement gratuit, la reconnaissance est une vraie vertu, car les chats ne perdaient rien à ne pas aider cet homme: la gratitude, même si elle semble n'être pas une action première, manifeste bien l'amour cosmique. L'Évangile ne dit-il pas que la porte ne s'ouvre que si on frappe? Que l'homme doive prendre l'initiative ne renvoie pas à l'absence d'amour de l'univers, mais à la liberté de l'homme même.

Or, étrangement, Lovecraft ne mettait rien au-dessus de la liberté de l'artiste, et le fantastique était pour lui la manifestation de cette liberté. Dans son monde, comme l'univers n'est pas prédestiné au bien, l'homme est libre. Mais là où il s'écartait du christianisme est qu'il ne semblait pas toujours convaincu que de frapper permettait d'ouvrir une porte. La gratitude des chats d'Ulthar apparaît comme un cas plutôt isolé, dans sa mythologie, et renvoie à son amour illimité de la gent miaulante: celle-ci, dans ses lettres, est faite d'êtres mystérieux et beaux, en quelque sorte d'anges déguisés, et en lien avec l'invisible.

Dans le récit évoquant ceux d'Ulthar, ils apparaissent comme de bons démons, des anges autonomes, mais bastet-360.jpganimés par l'amour. Cependant, eux-mêmes paraissent isolés: quoiqu'ils soient issus de Bubastis, déesse égyptienne, ils n'entretiennent pas une forme de vassalité avec des entités plus hautes, au contraire des méchants chats de la face cachée de la Lune, suppôts de méchantes entités de Saturne.

Souci d'équité morale? De réalisme? Lovecraft n'a pas pu s'empêcher de noircir jusqu'à son amour des chats. Il affectait d'être pessimiste et, en réalité, c'est totalement lié à son matérialisme: la matière ne laisse pas d'espoir; il en était conscient. Le matérialisme historique menant à la justice est une illusion: il écrase les pauvres aussi bien que les riches.

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03/11/2016

French genius, Northern mind (Lovecraft)

supernathorrorinlithpl.jpgH. P. Lovecraft (1890-1937), bien que matérialiste, restait, en littérature, l'héritier du romantisme, et notamment allemand. Il était persuadé que l'aspiration à sortir du réel sensible et à gagner des mondes supérieurs inconnus était liée au tempérament germanique, et expliquait ainsi que la littérature française la manifestât peu: As a matter of fact, the French genius is more naturally suited to this dark realism than to the suggestion of the unseen, since the latter process requires, for its best and most sympathetic development on a large scale, the inherent mysticism of the Northern mind. (H. P. Lovecraft, « Surpernatural Horror in Literature », in Omnibus 2. Dagon and Other Macabre Tales, London, 1987, Grafton, p. 459.) L'esprit latin peut assombrir le réel sensible, lui donner des ténèbres ou de la lumière, mais il ne peut pas y ajouter d'images venues d'ailleurs.

On pourrait se poser la question en scrutant la littérature de l'ancienne Rome. Et il faut avouer que, lorsqu'elle a été imaginative, elle s'est beaucoup inspirée de traditions étrangères: d'abord, de la mythologie grecque, avec les poètes classiques; ensuite, de ce qu'on pourrait appeler le merveilleux chrétien - et qui, dans les faits, était d'origine juive -, avec la littérature latine chrétienne. Car saint Augustin, par exemple, parle des anges et des démons, ou des anges déchus, et ils sont présents dans le Nouveau Testament. À l'inverse, des philosophes païens tardifs tels que Symmaque tendaient manifestement à l'agnosticisme, affirmant qu'on ne pouvait rien savoir de la divinité ou du monde divin - les chrétiens en disant de nombreuses choses, quoique leur mythologie ne fût pas colorée comme celle des Grecs.

Les Juifs étaient sans doute plus proches des Romains que les Grecs. Cela peut expliquer le succès des successeurs de saint Pierre à Rome.

Les Surréalistes, que ne connaissait pas Lovecraft, voulaient affranchir l'imagination; mais, significativement, André Breton se réclamait lui aussi du romantisme allemand, du Second Faust de Goethe, de Novalis - contre la tradition française. Plus tard, la science-fiction a aussi favorisé la liberté imaginative; mais elle fut mort-de-roland-enluminure-extraite-de-la-chronique-du-monde-de-rudolf-von-ems.pnglargement sous influence anglo-américaine.

L'un de ceux qui sont allés le plus loin dans la création de mondes imaginés, c'est Charles Duits. Or, son père était hollandais, et sa mère américaine.

Au Moyen-Âge, la littérature française imaginative était sous influence bretonne. Les chansons de geste, pleines de merveilleux chrétien, recevaient encore la fougue des Francs fraîchement convertis au christianisme.

L'évangélisateur de la Gaule, saint Martin, était un grand visionnaire; mais il était d'origine pannonienne, et, en Gaule, ses visions ne convainquaient pas tout le monde.

Au dix-huitième siècle, il était admis que les Français n'étaient pas les plus imaginatifs des peuples, mais qu'ils avaient l'art d'accueillir l'imagination des autres et de lui donner une forme apaisée et harmonieuse.

On pourrait dire que quand ils renoncent à cet accueil, ils n'ont plus beaucoup de ressort. Lovecraft n'a pas tort. Même Hugo, dans ses imaginations, fut sous influence allemande puis anglaise.

Henry Corbin a beaucoup accueilli les imaginations islamiques perses et chiites. Les rejeter serait une erreur. Les mettre dans une forme accessible est une mission plus appropriée. Charles Duits était un disciple de Corbin.

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30/10/2016

Les animaux de justice de Michel Jeury

LesAnimauxDeJustice.jpgSous le pseudonyme d'Albert Higon, Michel Jeury (1934-2015), célèbre auteur de science-fiction, a publié en 1976 un roman assez peu loué par la critique mais que j'ai beaucoup aimé, Les Animaux de justice. Je l'ai lu récemment: alors que la Terre est assujettie à une guerre nucléaire, des hommes et des femmes se trouvent projetés dans un monde parallèle mystérieux, dont les événements ne s'expliquent pas tous clairement, mais où ils ont une autre identité, réputée tantôt plus vraie que la première, tantôt plus fausse: ils se dédoublent sous une nouvelle forme, ou leurs doubles leur apparaissent.

L'autre monde est plus merveilleux, contenant d'étranges entités, mais on ne sait dans quelle mesure il s'agit d'espèces d'autres planètes ayant évolué, ou d'états futurs de la Terre même, ou bien simplement la création mentale d'une femme douée de pouvoirs parapsychiques. Si cet univers est désordonné, c'est parce qu'on est dans le rêve de celle-ci; mais il est précisé que ce rêve pourrait ne pas en être un, et refléter des réalités venues à elle à travers l'espace et le temps.

Bref, aucune solution, même pas matérialiste et scientiste, n'est privilégiée, et le roman baigne dans un flou qui rappelle un certain genre né avec le romantisme allemand, celui des récits énigmatiques, traversés de symboles, qu'au cinéma on a également vus, et qui appartiennent au moins au fantastique, sinon à la science-fiction et à la fantasy. Il y en avait dans les pays anglophones, avec David Lindsay ou William H. Hodgson, dans les pays germanophones, avec Gustav Meyrink ou E. T. A. Hoffmann, mais, à ma connaissance, dans les pays francophones, il n'y a que Michel Jeury.

Son style serré et condensé crée un monde poétique fascinant, rempli d'effets de lumière, de rayons, de lueurs miraculeuses. Plusieurs scènes sont inoubliables. Elles font résonner des cordes profondes, dans l'âme humaine.

Le titre renvoie à un thème pareillement fascinant: des extraterrestres enlèvent des hommes pour régler leurs conflits parce qu'eux-mêmes, s'étant rationalisés à l'extrême, ont perdu le sens du bien et du mal. Tout se passe comme s'il existait des êtres lucifériens, mille fois plus évolués que les hommes, mais ayant trop évolué dans un certain sens, et ayant omis de faire progresser leur âme, leur sens moral. Et ils se servent des hommes pour y remédier, faisant d'eux leurs esclaves.

Un Sabaudo-Suisse de ma connaissance, Jean de Pingon, a mis en scène, dans 1112526714.jpgLe Peintre et l'Alchimiste (2013), des extraterrestres similaires: ayant découvert le secret de l'immortalité, ils ont perdu celui de l'amour, et utilisent les humains pour leurs intérêts égoïstes bien compris. Les hommes, après les avoir invoqués, préfèrent renoncer à leur présence. Comme le roman se passe essentiellement dans notre monde, la différence de traitement du thème, avec Michel Jeury, est grande; mais la morale est proche. Et certains effets de lumière, liés à la science magique des êtres célestes, rappellent ceux de Jeury.

Celui-ci est un immense auteur, trop méconnu, sans doute le meilleur romancier français du vingtième siècle. Il vivait loin de Paris, dans des villages, et détestait la technomanie. Pour lui l'obsession technique était faite pour détruire la civilisation et l'être humain.

Un grand homme!

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26/10/2016

Charles Duits et l'image mythique

fb179648d90f1ca4de4c8549ad283c6e.jpgDans La Seule Femme vraiment noire (2016), génial ouvrage posthume, Charles Duits (1925-1991) renouait avec la conception mystique de la figure intérieure: pour lui, une image spirituelle cachait un esprit, une intelligence: La lectrice comprend à présent pourquoi j'ai permis à Isis de diriger ma plume. Je l'ai fait justement parce que personne, jamais, ne l'a autorisée à se dire et à se décrire. Parce que le silence est le lot de l'esclave. André Breton l'a entrevue. Sa beauté l'a ébloui. Seulement, il n'a pas songé qu'une intelligence A(N)IME le corps parfait-et-merveilleux (op. cit., p. 54), affirme-t-il. Il ne s'agit pas seulement d'un corps extérieur, de quelque chose qui s'imprime dans le cerveau, mais d'un vêtement pour une divinité.

Charles Duits a-t-il l'impression que l'on a constamment réduit l'image à son extérieur, qu'on n'a pas voulu voir l'être spirituel qu'elle revêt? Il en accuse en tout cas la tradition occidentale depuis les anciens Grecs: C'est pourquoi l'on peut et l'on doit dire que l'Âge des Ténèbres a commencé lorsque les Grecs ont oublié le sens (la fonction) de leur propre Fable, pris leurs ancêtres pour des idiots triplement cubiques, et attribué à l'Esprit de Prose le pouvoir proprement magique de deviner les intentions de la Famille Royale. Ce pouvoir, seul le possède le Génie shiva-poster-dm92_l.jpgde la Langue, car il se sert de son imagination (p. 246). Il faut comprendre, par la Famille Royale, le peuple ordonné des dieux ou des anges. Le Génie de la Langue fut incarné en particulier par Victor Hugo. Seule l'imagination permet de se représenter l'action des êtres supérieurs, et ceux qui ont cru le faire par l'intelligence diurne ou rationnelle (l'Esprit de Prose) se sont lourdement trompés.

Ainsi, la science permettant de discerner l'inconnu et ce qui s'y trame, et de répondre aux questions lancinantes que l'homme se pose, ou de saisir les valeurs morales à appliquer dans sa vie - cette science s'obtient par l'apprentissage de l'imagination: L'abondance spirituelle ne passe de l'inistence à l'existence que dans une société qui regarde l'imagination comme l'essence de l'intelligence
et le développement de cette faculté
comme l'un des buts principaux de l'éducation
(p. 246).

Toute spiritualité prétendant se passer de l'imagination, ou même toute spiritualité ne mettant pas l'imagination au cœur, au centre de sa démarche intellectuelle, erre dans les ténèbres.

C'est en cela que Duits se dresse contre le principe masculin, qu'il dit lié à la rationalité, et entend épouser le principe féminin, fondé sur l'imagination; c'est pourquoi la divinité devra avoir un visage de femme, et même de femme nue: Quand Isis occupe la seconde place, toute espèce de souveraineté devient aussitôt suspecte, frauduleuse et frileuse,
et doit, par conséquent, se maintenir au moyen de la violence et du mensonge.
L'autorité du Roi existe uniquement par la grâce de la Reine: elle ne possède pas l'inistence. Et, comme le Roi le sent,
il a recours à la menace et au châtiment,
lesquels ont pour objet, par la dramatisation hallucinatoire de l'existence,
de dissimuler le vide de l'inistence.
(p. 189.)

En d'autres termes, la loi ne peut être suivie que si l'amour l'imprègne, et même la précède. Le devoir est d'abord un sentiment de ce qui bon, et qui est d'un ordre esthétique. La raison seule est forcément despotique. Les valeurs de la République ne sont démocratiques que si elles s'ouvrent à une mythologie.

Le livre de Duits n'est donc pas simplement un pamphlet mystique, s'adressant aux religieux; il a aussi une portée sociale et politique. Duits croyait, pour cette raison, qu'il était révolutionnaire et changerait le regard humain.

Et pourquoi pas? Il m'a fait beaucoup d'effet.

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08/10/2016

Visions lovecraftiennes de Michel Houellebecq

la_valette-projets-coeur-de-ville-parking-jaures_01.jpgLes poèmes de Michel Houellebecq se ressentent parfois d'une influence lovecraftienne, et, plus généralement, de la science-fiction. Mais, comme chez Lovecraft, il s'agit d'une science-fiction empreinte d'esprit religieux, de substance morale. Il déclare lui-même: Nous avons besoin de métaphores inédites; quelque chose de religieux intégrant l'existence des parkings souterrains. Et bien sûr on s'aperçoit que c'est impossible. (Poésie, Paris, J'ai lu, 2014, p. 54.) Il veut créer une mythologie du monde moderne, ou en a la velléité; et puis y renonce, préférant se moquer des illusions, préférant les détruire par des enchaînements d'idées brisant les idées toutes faites, les fantasmes attendus, les lieux communs.

Mais dans ses vers ce désir subsiste, de loin en loin, et s'exprime. Des quatrains manifestement inspirés par Lovecraft le rappellent:

C'est un plan environné de brume;
Les rayons du soleil y sont toujours obliques.
Tout paraît recouvert d'asphalte et de bitume,
Mais rien n'obéit plus aux lois mathématiques.

C'est la pointe avancée de l'être individuel;
Quelques-uns ont franchi la Porte des Nuages.
Déjà transfigurés par un chemin cruel,
Ils souriaient, très calmes, au moment du passage.

Et les courants astraux irradient l'humble argile
Issue, sombre alchimie, du bloc dur du vouloir,
Qui se mêle et s'unit comme un courant docile
Au mystère diffus du Grand Océan Noir.

(Ibid., p. 219.)

La simplicité apparente de l'expression empêche que l'image apparaisse comme seulement rhétorique: elle s'inscrit dans un réel inattendu, est accueillie comme s'il s'agissait de quelque chose d'ordinaire. Or, c'est là que Houellebecq peut mépriser ceux qui le disent sans style: car rien n'est plus difficile que de parler avec simplicité de visions fabuleuses. Les poètes communs ne peuvent pas s'empêcher d'en faire des tonnes, et cloud1.jpgqu'ils appellent cela un style ne doit pas dissimuler leur absence de capacité à maîtriser ce qui leur vient des profondeurs. Houellebecq à cet égard a été clair: ses plus belles pages sont les dernières du roman La Possibilité d'une île, alors que, dans un futur lointain et étrange, il s'efforce de rester anodin en apparence, et d'entrer sans faiblir ni trembler dans un monde qu'il invente.

Le vers classique, chez lui, témoigne de cette secrète ambition. Là encore, il ressemble à Lovecraft, qui pratiquait le vers classique et ambitionnait d'y placer des visions fantastiques; dans cette forme ordinaire, elles allaient soudain de soi, surprenant d'autant.

On touche à l'art de Racine. Ainsi sans doute doit-on comprendre cette affirmation lapidaire, anti-moderne: Croyez à la structure. Croyez aux métriques anciennes, également. La versification est un puissant outil de libération de la vie intérieure (ibid., p. 17). Le vers régulier révèle à la conscience ce qui est dans les profondeurs, en le portant par le rythme dans le monde. Ainsi s'en libère-t-on. Les images créées emportent l'âme, et la laissent hors du monde, lorsqu'elles s'éloignent.

Lovecraft justifiait aussi par le désir de liberté le besoin de créer des images d'un monde autre, l'unseen. Rien n'ennoblissait davantage l'être humain, à ses yeux.

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04/10/2016

La poésie de Michel Houellebecq

39950778z.jpgJ'ai lu le gros volume de poésie de Michel Houellebecq paru aux éditions J'ai lu en 2015, et il m'a bien amusé. Je ferai un aveu: j'ai un léger mépris pour la poésie française du vingtième siècle, que je trouve pompeuse. Elle affecte des expressions grandioses, imitées de la poésie mystique, mais il n'y a aucun dieu derrière. Or, chez Houellebecq, cette absence de Dieu se traduit logiquement par de l'ironie, du burlesque. Ceux qui disent qu'il est un poète nul oublient qu'il a existé une poésie comique et satirique, et que la poésie devenue pompeuse à l'extrême gagnera à être ramenée à cet aspect d'elle-même. Il faut retomber sur terre.

Houellebecq peine à croire à ses aspirations amoureuses, puisque le vide lui paraît universel. Comment ne pénétrerait-il pas la sphère galante? Les poètes qui ont proclamé leur athéisme et leur matérialisme et en même temps ont assuré croire à l'amour humain avaient-ils le moindre sens? Étaient-ils sots, ou faux? C'est une question. Lovecraft, qu'admire Houellebecq, et qui était matérialiste, méprisait le sentimentalisme et la croyance en l'amour, pour lui pure illusion. N'était-il pas parfaitement logique?

Houellebecq n'a pas tout à fait ce courage. Parfois il semble croire à l'amour. Mais, en réalité, comme il est plus logique que la plupart des poètes de son temps, il ne semble pas s'arrêter là: il ose, lui, créer des images mythologiques. Ou en reprendre à son compte. Il évoque des plans mystérieux, des êtres grandioses. L'amour même ne s'appuie pas seulement sur le désir personnel, mais se projette en image, en cristallisation au sein du monde. Son poème le plus connu est celui qui se termine par le vers: La possibilité d'une île. Il s'agit d'une île possible au milieu du temps. Là encore, songeons à Lovecraft, qui, en privé, disait que ses inventions renvoyaient à l'aspiration humaine à s'arracher au joug du temps et de l'espace, et que ces illusions, paradoxalement, se traduisaient en hypothèses plausibles...

Il est paradoxal, oui, que la moquerie contre le faux mysticisme débouche sur des images fabuleuses consistantes. Chez Houellebecq, elles restent minoritaires, marginales: l'esprit qui détruit les illusions et se moque des idées toutes faites est plus présent. Mais comme il est mû par une sorte de logique implacable, qui, sans colère, fait fi des fantasmes d'une époque, il en vient, parfois, avec la même force intérieure, à créer des images étranges, qui pour moi sont de plus de poids que celles de nombreux poètes plus distingués, plus prisés des critiques. J'en donnerai des exemples un autre jour.

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30/09/2016

Teilhard de Chardin et le progrès obligatoire

Teilhard.jpgLorsque Teilhard de Chardin évoquait le progrès, on pouvait avoir l'impression qu'il traçait une ligne obligatoire, créait l'image d'une grâce imposée, et que le Christ décorait chez lui une loi naturelle. Il avait du mal à montrer comment, concrètement, son Christ évoluteur agissait dans les âmes humaines, voire le monde, et cela d'autant plus qu'il conditionnait son action à la foi des hommes. Si le Christ agissait de toute façon, qu'adviendrait-il de ceux qui ne croyaient pas en lui?

Dans quelques textes épars, il s'exprima à ce sujet clairement: tôt ou tard, l'humanité serait séparée en deux; ici serait la partie qui aurait eu foi, là l'autre. Ici la partie qui a vu le Christ dans le cosmos et au bout de l'Évolution, là celle qui n'a rien voulu voir, et s'est égarée soit dans l'égoïsme bourgeois et matérialiste, soit dans un mysticisme détaché du monde, et dissolvant l'individu.

Ce qui lui a tout de même manqué pour être plus net, c'est l'exploration de l'inconscient. La manière dont ce Christ évoluteur agissait en était rendue diffuse. Teilhard traçait de grandes lignes dans le monde des idées, mais l'homme paraissait relativement passif, ou son choix était excessivement simple, intellectuel, comme souvent dans le catholicisme: il s'agissait d'admettre ou non un beau concept.

Il disait que le matière était une illusion, et que seul l'esprit est. Mais la façon dont l'être cosmique descendait jusqu'à l'individu humain était peu établie. Comment concevoir que l'être humain ne dépendît pas psychiquement du peuple auquel il appartenait - ou de la Terre, même? Et dès lors comment regarder la descente psychique du Christ dans l'esprit du peuple, ou celui de la Terre? Cela restait en suspens, énigmatique. L'envolée intellectuelle le faisait passer directement de l'Homme au Point Oméga, et seuls des mots se présentant comme des théories, ou des hypothèses, permettaient de saisir non la chose même, mais son principe.

Sans doute, il voulait demeurer dans la théologie la plus épurée, et, de l'autre côté, dans les éléments matériels les plus bruts. Il n'était pas un poète, à essayer de peupler ce qui sépare l'âme c38aade8307d1b387272c83a8fe42bfd.jpghumaine de ce que Victor Hugo appelait le moi de l'infini – à essayer de le représenter à travers l'imagination.

Il eût été fascinant d'essayer d'établir une articulation entre le Surréalisme et les pensées de Teilhard. De rêver que les Grands Transparents d'André Breton étaient des êtres intermédiaires, la façon dont le Christ évoluteur se déclinait pour les consciences terrestres - la manière dont il s'adressait à elles. Dès lors, distingués selon le sujet humain, ils pouvaient se scinder en deux groupes, en deux règnes - l'un aidant à l'évolution, l'autre encourageant à la stagnation, ou à la régression. Mais, pour les surréalistes, c'était trop de morale: ils voulaient simplement, par la métaphore, aborder l'autre monde, éblouissant en soi et pris comme un tout indifférencié.

Il est étonnant qu'en France, on soit demeuré tantôt dans les abstractions, tantôt dans la pure impulsion. Certes, dans les deux camps, les plus grands hommes, Pierre Teilhard de Chardin et André Breton, ont tâché de lier leurs concepts spirituels ou leurs images visionnaires au réel, mais il semble que cela n'ait été jamais que par un bout, que toujours une part du réel échappait. Que faire des valeurs morales, dont Breton n'avait cure? Que faire de l'inconscient humain, dont Teilhard ne voulait pas s'occuper? Même chez les grands hommes, la cassure du dix-neuvième siècle n'a pas pu, dans le siècle suivant, se réparer. L'opposition est restée trop forte, entre un catholicisme relativement autiste, et des poètes plutôt déchaînés.

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26/09/2016

Causalité future d'Olivier Costa de Beauregard

costa-01.jpgLe physicien Olivier Costa de Beauregard (1911-2007), issu d'une vieille et illustre famille savoisienne, était chrétien et croyait que l'esprit précédait et dirigeait la matière. Il est l'un des auteurs principaux de la théorie de la double causalité, qui admet aux phénomènes une cause existant dans l'avenir autant que dans le passé. Une idée remarquable, car elle rejoint celle de Teilhard de Chardin (1881-1955) sur le Christ situé en haut et en avant, au bout du Temps: la création ne part pas seulement du passé, mais aussi de l'avenir, parce que ce qui se crée répond à un appel.

L'homme agit mû par un désir, qui le projette vers l'avant: l'image d'un futur particulier l'invite à l'action et crée des objets et états nouveaux. Or, loin d'être une simple illusion, cette image de l'avenir est inspirée par le pressentiment du Christ. Louis Rendu (1789-1859), au dix-neuvième siècle, avait de telles pensées, justifiant le progrès: il s'agissait d'une aspiration à la cité universelle, qui était sainte et était la cité de Dieu.

Cela veut-il dire que les anges viennent de l'avenir? Qu'ils remontent le temps jusqu'à nous? Olaf Stapledon (1886-1950), le grand auteur de science-fiction, évoqua des hommes des derniers temps ayant appris à faire voyager leur pensée dans le passé, et à inspirer aux hommes du présent les visions d'avenir qui les meuvent au sein de leur évolution. Les anges, dès lors, deviennent des hommes ayant appris à remonter le temps; c'est courant, dans la science-fiction: l'auteur français Gérard Klein y a songé.

Pour le chrétien Olivier Costa de Beauregard, c'était sans doute plus subtil; il aurait dû en parler; il aurait dû émettre des hypothèses explicites. Il proposait en effet de scruter les traditions orientales pour occuper le gouffre existant entre les faits de science et la théologie catholique. Les mystiques naturelles, évoquant le monde des esprits, lui semblaient pouvoir, avec quelques précautions, établir des liens entre les deux extrêmes de la tradition occidentale. Est-ce que les divinités des mythologies orientales pouvaient être dites venues de l'avenir? Elles s'adressent souvent aux hommes en prenant le visage de défunts connus ou 220px-Urpflanze.jpgglorieux; mais la mort jette peut-être hors du temps.

Olivier Costa de Beauregard, en outre, évoquait les phénomènes naturels, autant que les actions humaines. Peut-on prétendre que des images d'avenir poussent les plantes à pousser? Il faudrait imaginer que la forme que la plante développe est déjà là avant qu'elle ne l'occupe, avant qu'elle ne l'habille de matière. Goethe avait de telles pensées. Ce serait l'appel sourd de cette image qui pousserait la plante à l'épouser de sa matière. Les perspectives en sont riches. Est-ce que même le mouvement de la Lune autour de la Terre est une forme d'aimantation, d'aspiration à occuper un orbe déjà tracé en image dans l'univers? C'est vertigineux. Olivier Costa de Beauregard a pris soin de demeurer dans les abstractions, pour ne pas qu'on l'accuse de s'adonner à la poésie surréaliste. Je ne sais pas si je ne ferais pas mieux d'avoir le même scrupule. On me l'a conseillé. Mais Michel Houellebecq n'a-t-il pas déclaré, lui-même, que quand on écrit, les mots sont déjà là, qu'il suffit de les trouver?

Les idées de Costa de Beauregard m'ont à vrai dire rappelé Boèce, le philosophe romain, platonicien et chrétien du cinquième siècle: il disait de Dieu qu'il est à la fois dans le présent, le passé et l'avenir; il occupe ce que les Orientaux appellent l'Espace, et qui est un temps devenu espace, dans lequel le passé, le présent et l'avenir sont devenus des lieux.

Parsifal, selon Wagner, avait pénétré un tel monde, lorsqu'il assista au mystère du Graal.

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18/09/2016

Spectacle d'automne: voyage galactique

14333181_10154500663145522_7135027023447893395_n.jpgLes Poètes de la Cité, comme chaque automne, créent le 1er octobre, à Genève, un spectacle à partir de leurs poèmes. Mais cette année, cela va au-delà du récital. Les poèmes en effet s'organisent globalement en une trame, qui en fait une épopée à plusieurs voix. Il s'agit d'un voyage galactique: des poètes sont fatigués de la Terre et l'absence de sens qui semble y résider, le chaos de la vie humaine, et ils s'en vont vers les astres pour espérer trouver l'ultime symbole, une vérité, une butée à leurs secrètes aspirations: l'amour fou, la fraternité humaine, l'union avec le cosmos.

Ces poèmes seront accompagnés d'un authentique spectacle, de mouvements dansés, sous la direction de Maite Aragonés Lumeras - une poétesse qui danse excellemment.

Cela aura lieu au théâtre des Grottes, 43 rue Louis Favre, le samedi 1er octobre (donc) à 19 heures, et le dimanche 2 à 15 heures 30. Il faut réserver avant, car la salle est petite. Pour cela, il faut m'écrire.

Et ainsi pourrez-vous entendre les poèmes de Rémi Mogenet, Maite Aragonés Lumeras, Hyacinthe Reisch, Nitza Schall, Kyong Wha-Chon, Catherine Gaillard-Sarron, Francette Penaud, Giovanni Errichelli, Linda Stroun, Emilie Bilman, Dominique Vallée, Galliano Perut, Jean-Martin Tchaptchet, Yann Chérelle, Bamba Bakary Junior, Loris Vincent - et même un poème-surprise d'Adelia Sall Aragonés, âgée d'à peine cinq ans.

J'ajoute que les poètes - peut-être attirés par la danse d'Amine Sall, qui pourra être également vue - décident finalement de retourner sur Terre, pour la faire progresser et l'imprégner de leurs expériences cosmiques: ils ne sont pas du genre à se détourner définitivement du monde. C'est d'ailleurs de retour d'une exoplanète pleine de fées et d'anges qu'ils vous fourniront ce spectacle, ayant préféré apporter aux hommes un enseignement, plutôt que de rester dans la volupté des étoiles. Espérons que ce noble sacrifice sera évalué à sa juste mesure. Un chapeau se trouvera à la sortie, pour leur permettre de reconstruire leur vaisseau spatial - ou de le remplir de carburant, du moins.

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16/09/2016

Surréalisme et érotisme: Charles Duits, Malcolm de Chazal

maa-kali.JPGRécemment est paru le grand livre posthume de Charles Duits (1925-1991) La Seule Femme vraiment noire (aux Éditions Éoliennes, à Bastia), et c'est un livre remarquable à plusieurs titres, notamment en ce qu'il mêle mythologisme, ésotérisme et érotisme. Sa philosophie, fondée sur l'adoration d'une grande déesse se confondant avec l'univers, mais qu'on peut connaître intimement en s'unissant à la femme, rappelle le tantrisme tel que l'a peint le Genevois Daniel Odier dans son ouvrage Tantra Yoga, la Voie de la Connaissance suprême - qui est une traduction d'un ancien texte mystique du Cachemire et est lié au culte de Shiva; un commentaire éclairant accompagne ces aphorismes grandioses, dont la portée sexuelle ne doit pas être exagérée, même si elle existe. Il s'agit en réalité d'orienter le désir vers la déesse cosmique, mais sans renoncer forcément à la relation sexuelle, comme dans le catholicisme: car cette relation peut être une étape.

Le style de Duits est néanmoins différent, plus cru, plus brutal, plus polémique, plus occidental; il doit beaucoup au Surréalisme, dont Duits fut un représentant tardif: il eut pour maître André Breton. Mais il voulait aller plus loin, appréhender les êtres qui vivent derrière les imaginations - au sein des sphères supérieures.

Or, on le sait, le Surréalisme non seulement réhabilita la femme, mais aussi la relation charnelle, dont il fit un enjeu important de la liberté poétique. On pourrait dire qu'il s'agit d'une licence ordinaire, la plongée dans une chair honnie par l'Église mais n'offrant pas réellement de perspective spirituelle: ce serait plutôt le triomphe du matérialisme comme voie mystique...

Que cela ait souvent été le cas ne peut pas être nié. Mais il y avait, mystérieusement, une recherche, dans la sensualité. En effet, on l'érotisme, à l'intérieur de l'être humain, est un puissant moteur de l'imagination. Facilement, si on imagine des mondes plus beaux, des fées s'y trouvent, des houris - ou au moins des femmes supérieures, comme dans la poésie de Paul Éluard. Le catholicisme médiéval assimilait ces images à Lucifer, à l'illusion, à la tromperie, et l'imagination a été surveillée, puis censurée au cours de l'histoire occidentale. C'est de cela que se plaint Charles Duits, et comme le matérialisme finalement limite aussi l'imagination, il le rejette autant que les religions traditionnelles.

Il s'agit plutôt, pour lui, de prolonger la tendance cachée de la chose et d'y faire apparaître la divinité non plus contre la chair, mais au-dessus: si on lève le regard, le visage de la déesse apparaît, mais si on ne AVT_Malcolm-de-Chazal_7366.jpegregarde pas ses cuisses, son pubis, sa croupe, on ne peut voir ce visage.

Éluard, certes, n'est jamais allé aussi loin. Pour ma part, je trouve qu'il feint d'être sincère, et ne crois pas qu'il ait réellement pensé que ses amoureuses aient été des femmes divines. C'est pourquoi je l'ai souvent comparé à Ronsard, qui ajoutait aux images des femmes aimées de belles figures tirées de l'ancienne mythologie, soudain ravivée.

Mais il existe un surréaliste mystique - plutôt rejeté à Paris -, Malcolm de Chazal, qui, dans L'Homme et la Connaissance (1974), avait, peu de temps avant Duits, sexualisé le Ciel: il avait écrit que le sexe terrestre était le reflet de forces cosmiques supérieures, et il parlait des entités du monde divin en utilisant le vocabulaire érotique. Or, ce n'était que le prolongement naturel du Surréalisme, que de parler concrètement et explicitement des Grands Transparents qu'évoquait seulement à demi mots André Breton. Et il était naturel, aussi, qu'il rejoignît, au moins par la théorie, les textes du tantrisme shivaïte. Car l'intention de déployer des images exprimant le Surréel se fondait bien sur le désir. Celui-ci traversait le corps pour trouver son essence. Il ne restait qu'à l'assumer en sublimant ces images, comme l'a fait Duits - qui, logiquement, approuvait ce shivaïsme tantrique dont je parlais.

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14/09/2016

De nouveaux échos de plumes

Bastet_dame_katzenkopf.jpgLe n°2 d'Échos de plumes, la revue des Poètes de la Cité (dont le suis le président), vient d'être publié en ligne. On y trouve les poèmes des membres, et leurs illustrations. Pour ma part j'en ai mis trois, dans mon genre mythologique habituel, avec un poème sur la déesse Bastet, un autre sur une fée sur une rivière, et deux qui sont en relation avec les contraintes formelles ou thématiques auxquelles nous soumettons nos amis lorsque nous cherchons à les motiver à produire un texte qui sera lu à la réunion prochaine. Il y eut cette fois le thème de l'exquise gastronomie, et la contrainte de l'animal dédoublé, conformément à la tradition de l'Oulipo: deux bêtes sont rapprochées par une syllabe qui les unit, comme le bélugazelle, que j'ai retenu.

Mais mes poèmes ne sont pas forcément les meilleurs! Loin de là. Et les excellents poètes de notre association, dans les différentes rubriques, ont composé des vers à côté desquels les miens volontiers pâlissent.

Écoutez seulement: on trouve des textes du prodigieux Albert Anor, héritier des Surréalistes; de l'auguste Valeria Barouch, adepte des contraintes formelles; de la sensuelle Maite Aragonés Lumeras aux pensées vite enflammées; de la mystérieuse Emilie Bilman aux métaphores qui déchirent (le voile du réel); de l'éloquente Catherine Gaillard-Sarron, dont le vers soulève par bourrasques les feuilles qu'on croyait destinées à la mort; de la délicieuse Linda Stroun, dont les évocations exotiques transportent aux marges de la Vivante Lumière; de la romantique Brigitte Frank, aspirant au nouveau triomphe du Poème; de l'énigmatique Kyong Wha Chon, dont les visions délicates passent dans le silence; de la tendre Francette Penaud, dont le regard évente les secrets des bêtes; du musical Loris Vincent, qui chante les vertus genevoises; de la pétulante Dominique Vallée, qui plonge son cœur dans les images étranges; de l'enthousiaste Giovanni Errichelli, toujours prêt à chanter les nobles amours; et du majestueux Jean-Martin Tchaptchet, penché sur l'humanité comme un sage pleurant ses malheurs et célébrant ses grandeurs.

Quant à moi, je l'ai dit, je suis mythologique et plutôt classique, quoique j'aie toujours essayé de lier les figures traditionnelles à mes sentiments les plus enfouis, à mes aspirations les plus secrètes: j'ai toujours tenté de les lier à l'inconscient, comme eût dit l'autre. Pareil pour les rythmes, dont j'estime que la régularité permet de mettre à jour ce qu'on a en soi. Il est vrai, certains l'ont dit, que cette forme en apparence ne permet pas de descendre dans des profondeurs insoupçonnées: on reste, dit-on, dans une sphère connue. Mais cela tend à faire affleurer des formes claires. Et ce qui a manqué à l'expérience surréaliste, c'est cela. Il sera toujours temps, un autre jour, de replonger dans les ténèbres de l'inconscient. J'en reparlerai, prochainement, à propos de la poésie de Michel Houellebecq, dont j'ai lu récemment un gros recueil.

En attendant, lisez cette revue, dont la conception graphique a été réalisée par l'excellente Nitza Schall!

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29/08/2016

Michel Butor nous quitte

michel-butor-figure-du-nouveau-roman-est-mort,M365041.jpgMichel Butor (1926-2016) vient de mourir, et je dois dire que je n'ai pas lu ses romans, mais plutôt sa poésie, notamment celle qu'il a consacrée à son havre de Lucinges, dans le Faucigny. Lui-même minimisait l'importance du roman en général, le disant un genre périmé, et de sa participation au Nouveau Roman en particulier, préférant se dire poète.

J'ai écrit sur lui quelques articles (reproduits dans mon livre Écrivains en pays de Savoie), dont un a été approuvé par lui après que je le lui ai envoyé, et qui portait sur un aspect que j'ai réellement aimé, dans ses vers. Car il aimait les images fabuleuses, et partageait volontiers celles de l'occultisme, quoique discrètement. Il a ainsi affirmé que l'hiver, les gnomes, sous terre, préparaient, dans leurs officines, le bourgeonnement du printemps, et que, quand celui-ci advenait, cela sifflait sur les branches des arbres comme des machines à vapeur. J'ai beaucoup aimé ces figures tirées de l'industrie, des machines, appliquées mystérieusement à la nature.

Il aimait l'imagerie de la science-fiction, allant jusqu'à envisager de collaborer avec les adeptes de celle-ci, avant de déclarer qu'ils avaient une vision de la littérature qui demeurait classique, et ne permettait pas réellement l'innovation.

À cet égard, je l'ai souvent trouvé mystérieux. Il n'expliquait pas très clairement ce qu'il entendait par l'innovation qu'il appelait de ses vœux et qu'il disait désormais impossible au roman, y compris de science-6a015433b54391970c016762916327970b-200wi.jpgfiction. Peut-être justement un merveilleux affranchi des dogmes traditionnels. Mais cela peut aussi être ce qui m'arrange, de le penser. Car c'est plutôt ma façon de voir. Sous ce rapport, le récit tel que l'a pratiqué Charles Duits était réellement innovant, et je ne sache pas que Butor en ait jamais parlé.

Parfois, quand il critiquait la légèreté du discours public, il suggérait des remèdes; mais j'étais alors plutôt désarmé, car je les trouvais banals, plus issus de son métier de professeur, ou de promoteur des sciences, que de la poésie.

Il était difficile à cerner, car il pouvait donner le sentiment qu'il aimait surtout faire part de ses expériences personnelles en les mêlant de figures fabuleuses, tirées de ses lectures ou de ses voyages. Or, on avait du mal à en saisir la construction d'ensemble, même s'il tendait à ouvrir toujours davantage le champ de vision; mais c'était une technique qui ne créait des liens que symboliques, entre les éléments qu'il évoquait.

Il enchantait sa vie par ses écrits charmants. Mais on n'y entrait pas toujours avec lui.

Je l'ai rencontré une fois, et le dialogue, malgré une mienne tentative, ne s'est pas engagé.

Assez récemment, il avait publié un épais recueil de vers dans la collection poésie de Gallimard, et la tentation m'est venue de l'acheter et de le lire. Mais il y a tellement de choses à lire. Je le ferai peut-être.

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01/08/2016

L'éducation au fantastique selon Todorov

th.jpgTzvetan Todorov a créé une définition du fantastique qui a servi de modèle à son enseignement au collège, en France, durant de longues années. Pour faire court, il affirmait qu'il s'agissait d'un genre essentiellement intellectuel, dans lequel on se demandait si le surnaturel était réel ou non.

C'est une erreur, de mon point de vue, car cela ne se recoupe pas avec la réalité du genre fantastique, qui n'est pas si foncièrement intellectuel, et ne pose pas réellement des questions métaphysiques sur l'existence de Dieu, mais cherche à cristalliser, au sein d'une atmosphère sinistre et lugubre, des figures de l'esprit.

Ambiguës, certes, sont ces figures. Mais Todorov prétendait que dans le genre du merveilleux, elles se posaient comme une réalité. Là encore, illusion. Les poètes antiques, lorsqu'ils s'adonnaient au merveilleux, n'hésitaient pas à émettre des doutes; combien de fois ne peut-on pas lire, chez Ovide, une expression du type: s'il faut en croire la tradition!

Illusion, encore, si l'on réfléchit à la chose suivante: on range dans le fantastique les récits qui placent du surnaturel dans un monde à la fois familier et sombre, triste, comme est Dracula. On appelle aussi fantastique ce qui ne fait intervenir que des êtres surnaturels mauvais, parce que justement ils cristallisent une atmosphère sinistre et lugubre.

La question métaphysique - et bourgeoise - de l'existence des esprits peut se poser à partir de n'importe quelle œuvre d'art. Mais l'œuvre d'art ne prétend aucunement la poser en se demandant si c'est oui ou non; en réalité, elle répond, et dit que c'est oui et non. Car, d'un certain point de vue, dans l'art, l'être spirituel existe et n'existe pas: cela dépend sous quel angle on regarde la chose. Dans certaines œuvres, c'est vrai, c'est un grand oui et un petit non; dans d'autres, un grand non et un petit oui. Là, on peut admettre qu'en moyenne, ce qu'on identifie comme le merveilleux répond plus franchement oui que le fantastique; mais que le fantastique répond plus franchement oui que le réalisme, aussi. On peut admettre que le fantastique équilibre souvent le oui et le non, mais pas qu'il débouche sur une question théorique entre le oui et le non.

La raison en est que les anges du Ciel disent plus oui au surnaturel que les fantômes, parce qu'ils en participent plus, pris en eux-mêmes: ils sont plus éloignés de la Terre. Ils le sont même plus que le diable. forteresse-noire-1983-01-g.jpgMais au fond même l'homme, dans le réalisme, est un être surnaturel, puisqu'il a des aspirations morales que le matérialisme dénie à la nature. Jusque dans le naturalisme, il y un petit oui; car quand Zola nous attriste par les malheurs d'êtres humains, il renvoie à ce par quoi l'âme humaine touche à des mondes plus beaux - et se brise, finalement, sous le poids de la nature.

Il est quoi qu'il en soit maladroit de poser face à des collégiens la question du fantastique sous une forme intellectuelle: c'est les heurter dans leur nature profonde, qui aime le fantastique justement parce qu'il cristallise un sentiment, qu'il image le mystère. Il faut donc s'appuyer sur le sentiment, non sur l'intellect. C'est nier le fantastique, que de placer sous un voile faussement pudique sa tendance à représenter le monde de l'esprit.

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28/07/2016

La France est une personne (Michelet II)

J'ai écrit un article pour relativiser l'idée de Pierre Albouy que Michelet aurait créé une mythologie; pourtant, je n'ai pas repris son argument principal: Michelet aurait été le premier à dire: La France est une personne.

Peut-être a-t-il voulu dire qu'il est le premier à l'avoir dit avec ces mots. Mais déjà Joseph de Maistre avait affirmé, à propos de la France, que quand on parlait de génie national, ce n'était pas une simple métaphore. À 11.12.28.Eeuwige-roem-Caesar-Rubicon.jpgquoi faisait-il allusion?

Le génie, dans l'antiquité, était un être spirituel veillant sur diverses choses, dont les cités et les peuples. Lucain, l'auteur de la Guerre civile (ou Pharsale) évoque la rencontre entre César et le génie de Rome, lorsque le premier veut passer le Rubicon, ce qui déclenchera la guerre civile: il en a la vision, et c'est une femme grande qui a sur sa tête des tours. Elle lui apparaît pour lui interdire de passer, étant du côté de Pompée et du Sénat. Mais lui, assumant seul, et avec l'aide des dieux célestes, son action, décide de ne pas obéir à cette personne.

Que doit-on entendre en effet par l'idée de personne? Chez Boèce, et dans la philosophie latine, une personne est un être pensant, incarné ou pas. Dans le monde physique, seul l'homme est une personne. Dans le monde spirituel, les génies, les démons, les anges sont des personnes - les dieux aussi. Ce sont des êtres réels. Donc Joseph de Maistre voulait bien dire que le génie de la France était une personne.

Mais on peut se demander si Michelet voulait dire une telle chose, ou si lui, justement, ne prenait pas le mot dans un sens métaphorique, et ne l'utilisait pas pour exprimer le lien intime entre l'individu et la nation. En effet, le génie de Rome est bien l'être par lequel tous les Romains ont entre eux, et avec la cité, un lien genevieve-vieille-sur-la-ville-endormie-detail-PuvisdeCha.jpgintime. Mais chez les Anciens, c'est conscient; chez Joseph de Maistre aussi: ailleurs, il dit nettement que les génies des peuples sont des intelligences célestes, des anges, et qu'ils ont présidé à leur naissance, ce qui était la doctrine de Louis-Claude de Saint-Martin, indirectement son maître durant de longues années. C'était aussi la doctrine du christianisme médiéval, exprimée par Jacques de Voragine dans son histoire de Gênes: les anges gardent les individus, dit-il, les archanges président à la destinée des peuples et cités. La question est de savoir si Michelet avait clairement en tête cette authentique mythologie lorsqu'il a dit que la France était une personne, ou s'il ne faisait que la reprendre affectivement, sous la forme d'une figure de style.

Nous savons que les cités et les royaumes étaient considérés, dans le catholicisme médiéval, comme gardés par leurs saints patrons. Certains pourront dire que l'Église a cauteleusement repris à son compte le culte des génies des cités. Mais l'histoire de la théologie montre qu'elle a simplement confirmé l'existence des êtres spirituels gardant les cités et les peuples, mais qu'elle a voulu aussi les christianiser, les soumettre au Christ. Elle a donc créé, elle, une mythologie, établissant que les saints avaient, après leur mort, pris la place laissée vide par les anges déchus, les démons, qui étaient justement les dieux faux qu'adoraient les Anciens. Ainsi, sainte Marie s'était assise sur le trône de Lucifer, prince des archanges. Or, la France avait justement pris pour patronne la sainte Vierge, au temps de Louis XIII. Ce qui revenait à faire de la France la manifestation d'une personne, à la confondre avec une personne céleste.

Dans son ardeur, Michelet a rénové cette idée, perdue par la philosophie des Lumières, mais il ne l'a pas créée; il a pu créer une manière de le dire un peu abstraite, philosophique, et, par cela même, pas si mythologique.

Si on peut feindre qu'il en va différemment, c'est parce qu'on commence par évacuer, de la culture, la mythologie des saints et des anges. On parle comme si elle n'existait pas, et du coup il peut sembler que Michelet est très mythologique. Mais au fond Joseph de Maistre l'était plus.

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11/07/2016

Le poète Yves Bonnefoy

yvesbonnefoy5_360x225.jpgLe poète Yves Bonnefoy vient de mourir à l'âge de quatre-vingt-treize ans, et je l'ai entendu réciter ses poèmes à l'époque où je vivais à Paris. Il est apparu, dans une chemise jaune et sous ses cheveux blancs, ondoyants et rejetés en arrière, et j'ai pensé qu'il avait justement l'air d'un poète. Sa voix était grave et nostalgique, et ses poèmes l'étaient aussi. Ils faisaient surnager des images suggestives dans une brume d'or. Ils parlaient de barques célestes inaccessibles et de palmes.

L'atmosphère de ces poèmes me faisait penser à ceux de Paul Valéry, que j'aimais; mais Valéry s'appuyait plus clairement sur la mythologie, qui est ma grande affaire, si l'on peut dire. Pour moi la poésie mythologique est une sorte de sommet. Bonnefoy exprimait davantage ses sentiments personnels sur l'évanescence des sphères supérieures. Il rejetait le platonisme et la conception d'un monde de formes-idées que la poésie manifesterait par la métaphore. Il était adepte d'une théologie négative qui obligeait le poète à exprimer son aspiration sans lui donner une butée. Il ne devait pas faire déboucher l'âme sur l'illusion d'un autre monde, comme le pensait Lovecraft. Car, même admis comme illusion, ce monde se posait forcément comme hypothèse, et pouvait toujours cristalliser le sentiment religieux.

Un peu plus tard, j'ai entendu Bonnefoy prononcer une conférence sur les liens entre l'image et la poésie, justement. Il s'appuyait sur une expression d'Horace - pour moi un sommet de la 200px-Quintus_Horatius_Flaccus.jpgpoésie lyrique: du sentiment intime il faisait surgir l'image des dieux et des héros, dans ses Odes, et depuis l'image des dieux et des héros, il touchait au sentiment intime. J'avoue n'avoir jamais lu de poète lyrique convenant plus parfaitement à mes attentes. Beaucoup critiquent Horace, mais je ne comprends pas pourquoi.

Cela dit, cette conférence de Bonnefoy ne m'a pas laissé de souvenir très précis. Il faisait une revue de la sculpture et de la peinture dans l'Antiquité et depuis la Renaissance, et cela m'a frustré, car j'aimais le Moyen Âge, et lisais François de Sales, qui restait fidèle à ce Moyen Âge en faisant de l'image un moyen d'élever l'âme vers la Divinité. Sans doute Bonnefoy s'interrogeait-il davantage sur la plasticité des images, de manière plus classique.

Il exprimait avec art son sentiment d'incertitude et son aspiration douloureuse à l'Inconnaissable. C'était assez conforme à l'agnosticisme régnant, et je m'étonnais, en l'écoutant, en le lisant, qu'il ne fît pas comme son ami Charles Duits, qui touchait, par ses mots, à des entités spirituelles perçues au fond de la brume lumineuse. N'était-ce pas une voie pour apaiser la douleur? L'exemple d'Horace, même, montrait que dans la poésie lyrique, c'était possible, que cela s'était fait: car Duits était plutôt un écrivain épique. Mais il eut moins de succès que Bonnefoy, souffrit plus de la solitude.

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25/06/2016

H. P. Lovecraft ou le pessimisme de principe

lovecraft_gato.jpgDans un récent article j'ai évoqué H. P. Lovecraft et ses figures d'êtres qui, dénués de corps propres, se sont libérés de l'espace, du temps et des lois physiques, répondant ainsi à ce qu'il regardait comme une aspiration profonde de l'être humain, celle de se libérer de la tyrannie de la matière. Par ce type de figures, à vrai dire, il a créé de la mythologie un sens propre: en plaçant des êtres sans corps en relation avec des êtres incarnés, avec des hommes, et en créant des histoires cohérentes mêlant les uns et les autres, il a renouvelé les grandioses tableaux de la poésie antique, par exemple ceux de Sénèque, avec lequel je lui ai trouvé une frappante ressemblance.

Car, par delà ces figures fabuleuses, il affiche, comme lui, un pessimisme de principe. Chez Sénèque, il était rendu obligatoire par le genre même qu'il pratiquait, la tragédie. Mais, à vrai dire, il aurait pu en pratiquer un autre: il aurait pu pratiquer l'épopée. La tragédie correspondait sans doute à son tempérament. Chez Lovecraft, le pessimisme vient de sa culture aristocratique, de son milieu, réactionnaire et nostalgique de l'Amérique coloniale, du temps où l'Amérique n'était pas coupée de l'Angleterre qui l'avait colonisée. Le monde lui paraissait décliner sans cesse, et ses êtres qui voyagent à travers le temps reflètent aussi son obsession de la Nouvelle-Angleterre du dix-huitième siècle, car il ne cessait de se demander, pour ainsi dire, comment retourner à cette époque! Plusieurs de ses nouvelles montrent comment des sorciers de ce temps béni, grâce aux pouvoirs des Grands Anciens, parviennent à celui de Lovecraft, et comment dans le même temps la victime qui subit cette possession revient, elle, à l'époque ancienne. Or, Lovecraft essayait de s'imaginer qu'il était un rescapé de ce siècle idéal, enfermé dans un corps né trop tard.

Cela peut être dû en partie à son éducation, assez puritaine. Ou dut-il se durcir pour faire face à des drames intimes et familiaux, la mort de ses parents et son incapacité physique à mener des études sérieuses? Il était 4484229_3_eede_michel-houellebecq-a-paris-le-3-septembre_deaaeb90ef5f0a783d398036e1b7995c.jpgblessé de naissance, pour ainsi dire: une étoile cruelle pesait sur sa destinée.

Si son succès a été grand auprès des intellectuels, notamment français, c'est sans doute parce qu'il était pessimiste. Comme je l'ai dit à propos de Houellebecq, dont chacun sait du reste qu'il admire Lovecraft, les intellectuels raffinés sont souvent une sorte de gens qui aime se faire mal dans le but de s'arracher à la tribu, comme eût dit Mallarmé, et pouvoir se regarder comme au-dessus d'une plèbe facilement séduite par les plaisirs vulgaires. La tradition en est aristocratique. Baudelaire, que lisait et aimait Lovecraft, l'illustra.

J. R. R. Tolkien, à l'opposé d'une telle sensibilité, mais aspirant lui aussi à créer une mythologie par laquelle l'homme se libérerait du monde physique, n'a pas plu autant aux élites. Pourtant, c'est bien la démarche esthétique qui compte, non le positionnement extérieur. Que Tolkien fût catholique et vantât les plaisirs simples et bourgeois ne doit pas masquer, à cet égard. Leur succès à tous deux, Tolkien et Lovecraft, vient de ce qu'ils sont parvenus, chacun depuis son point de vue propre, à créer une mythologie cohérente, originale et profonde.

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13/06/2016

Hitler le possédé (Henneberg, Tolkien)

LaPlaie.gifJ'ai fait un jour part d'un débat entre deux historiens dont l'un disait que l'histoire ne devait être constituée que de faits objectifs et l'autre affirmait qu'elle devait porter un sens moral, conformément à ce que croyait Victor Hugo. Le sujet est brûlant en particulier pour la Seconde Guerre mondiale, qui porte en elle le Bien et le Mal, qui rejette Hitler dans le Mal et fait de De Gaulle et des Résistants des hérauts du Bien. Citer Hugo est sympathique, rappelais-je, mais celui-ci liait le Bien et le Mal à des figures vivantes d'anges et de monstres: il ne faut pas s'y tromper. Son histoire était poétique, et même mythologique: elle ressortissait à l'épopée.

Qu'il prît le parti de la république contre la royauté, de la raison contre la superstition, n'y change rien: il assumait parfaitement la dimension spirituelle de ses récits, et pensait réellement que les anges tiraient l'homme vers la raison et la liberté, et que les démons le maintenaient dans la superstition et la tyrannie, le despotisme. Le problème est donc celui d'une histoire qui prétend se limiter aux faits physiques et leur donner en même temps un sens moral. Il est douteux que les faits physiques eux-mêmes soient porteurs de moralité: à cet égard, inutile de s'illusionner.

Mais la solution hugolienne, celle de l'épopée, consistant à matérialiser la métaphore du monstre Hitler a bien été esquissée ça et là. Un auteur de science-fiction un peu mystique, Nathalie Henneberg (1910-1977), a procédé ainsi dans un de ses romans; elle a fait de Hitler un possédé: le calme et méticuleux Allemand Rauschning a vu s'illuminer la face morne d'un nommé Hitler et le dictateur avait parlé « avec la voix de celui qui l'habitait ». Ils ne faisaient d'ailleurs pas bon ménage: Hitler avait peur de rester seul « avec l'autre », il obligeait ses amis à veiller à son chevet et se réveillait de ses brefs cauchemars, en criant. Au demeurant, lorsque son démon le quittait, le plus grand criminel après Attila, était un homme terne, hypersensible et de mauvais goût. (Nathalie C. Henneberg, La Plaie, Paris, Albin Michel, 1964, p. 155.) Il me semble me souvenir que cette évocation était présente dans Le Matin des magiciens (1960) de Louis Pauwels et Jacques Bergier; mais je n'en suis pas sûr.

Néanmoins, faire de Hitler un possédé du diable ne suffirait pas, pour créer une épopée cohérente: il faudrait faire de De Gaulle, par exemple, l'ami d'un ange. Dans ses mémoires, au reste, il se présente plus ou moins th.jpgcomme un envoyé de la France, c'est à dire de son génie, assimilé par lui à la madone des églises. Mais ce n'est qu'allusif. Il faudrait être plus explicite.

Toutefois, le plus grand auteur épique du vingtième siècle est assurément J. R. R. Tolkien (1892-1973). Or, dès 1941, il faisait, dans une lettre à son fils Michael, de Hitler un homme possédé par des forces démoniaques: il parlait, à son sujet, de demonic inspiration and impetus, affectant essentiellement la volonté (will) (The Letters of J. R. R. Tolkien, London, Unwin, 1990, p. 55). Il n'avait pas besoin, lui, d'anecdotes rares: sa conviction que le Bien et le Mal étaient des réalités substantielles, dont dérivait jusqu'au monde phénoménal, le lui faisait dire. Son génie, aussi.

Il n'est pas sûr qu'il eût fait de De Gaulle un ami des anges. Pour lui, tous les dirigeants qui avaient favorisé la bombe atomique étaient sous l'influence du Malin.

Mais il est certain qu'il plaçait spécialement Hitler sous cette influence vile, puisqu'il pensait que l'Angleterre était dans le camp du Bien. La façon dont Hitler dévoyait la tradition germanique ancienne notamment lui était odieuse. Chrétien, il rejetait son néopaganisme. Et pour lui les Anglais avaient mieux assimilé le christianisme que tous les autres peuples du Nord.

C'était un début d'épopée, et, même s'il s'en est défendu, ses réflexions sur la Seconde Guerre mondiale ont pu nourrir son inspiration, dans The Lord of the Rings.

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03/06/2016

Symboles et machines

modern-surrealism01.jpgLes machines manifestent les forces élémentaires qu'elles maîtrisent; mais il ne suffit pas d'en inventer de glorieuses pour créer une mythologie au sens propre, car dans une mythologie, le symbole matérialise des forces morales. Or, les machines peuvent le faire. Comme les objets magiques, elles peuvent être le réceptacle de puissances bonnes ou mauvaises.

C. S. Lewis (1898-1963), dans That Hideous Strength (1945), en parla, à sa manière, plaçant un esprit démoniaque dans l'une d'elles. La machine étant purement utilitaire, étant en quelque sorte dénuée d'amour, elle est spirituellement vide; et dans un objet spirituellement vide se placent, symboliquement, des forces obscures, infraterrestres, aveugle, égoïstes. Lewis était chrétien et traditionaliste.

Dans la science-fiction, on a des machines une vision d'habitude plus positive, et plus progressiste. On aime les machines, et on se les représente palpitantes, rayonnantes par les bienfaits qu'elles apportent aux êtres humains. Elles sont semblables à des fétiches. Alors, au sein d'une mythologie, il faudrait y placer, symboliquement, de bons génies, des anges. Quelque chose de ce genre existait dans L'Ève future (1886) de 92future-sci-fi-01.jpgVilliers de l'Isle-Adam (1838-1889). Dans un androïde électrique, un pur esprit interplanétaire s'installait, lui donnant vie, conscience, âme.

J'ai dans l'idée qu'avant qu'un pur esprit céleste s'installe dans une machine, il faudrait que celle-ci soit très belle, d'un art supérieur, et pas seulement animée par l'électricité. Pygmalion avait donné vie à sa statue non par la magie ou la technique, mais par son amour, auquel avait été sensible Vénus, laquelle il avait priée en ce sens, en lui offrant des sacrifices. La déesse avait donné vie à la statue; c'était un miracle. L'esprit d'une nymphe l'habitait, pour ainsi dire. C'est l'amour qui remplit spirituellement un être.

La vie même, du reste, n'émane-t-elle pas de l'amour?

Une machine dénuée de symboles spirituels, même projetée dans l'avenir, même conjecturée merveilleuse, est plus fantasmatique qu'à proprement parler mythologique. Mais la vie même est un symbole – si on la conçoit comme étant d'essence morale, comme s'opposant moralement à la mort. Si on voit l'une et l'autre comme indifférentes, les machines n'obtiennent jamais le statut de symboles, même quand elles sont aussi vivantes que l'être humain, même dans le cas des robots. Et alors la science-fiction n'acquiert qu'une poésie illusoire, faite seulement de fantasmes - comme dans l'érotisme.

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20/05/2016

H. P. Lovecraft et le principe d'involution

HP-Lovecraft.jpgJ'ai évoqué la conviction de H. P. Lovecraft que l'homme aspire à l'infini, à s'affranchir des lois physiques, de l'espace et du temps, et que pour lui le fantastique répondait par une illusion littéraire ou artistique à cette aspiration. À cette conviction répondait, dans ses contes, l'apparition de races extraterrestres qui s'étant libérées de l'espace et du temps, voyageaient dans les corps pour continuer à exister au-delà de leur déréliction propre. Paradoxe: c'est parce que le monde physique, loin d'évoluer, finit par mourir, que des êtres se hissent dans le monde spirituel et parviennent à y vivre. L'évolution continuait donc dans l'au-delà de la matière, mais était-ce de façon durable, et dynamique?

Dans son récit de voyage sur la Lune, Cyrano de Bergerac assure que les êtres lunaires sont tels que les Grands Anciens de Lovecraft: ils peuvent voyager de corps en corps, et le feraient constamment, si une instance supérieure ne le leur interdisait pas. Chez Lovecraft, pas d'instance morale cosmique pouvant interdire de telles pratiques, sinon sous la forme de forces contraires, hostiles, démoniaques, provoquant une forme d'involution.

Il est possible que les Grands Anciens qu'il décrit dans The Shadow out of Time (1936) n'aient jamais été esclaves de la matière: dès son arrivée sur Terre, ils ont habité des êtres doués de conscience mais appartenant au règne végétal, ou à mi-chemin entre le végétal et l'animal. Cela reprend, indéniablement, des idées de la théosophie, laquelle il connaissait: les hommes sont issus selon elle d'êtres végétaux à demi conscients et pouvant se mouvoir, et avec eux, à cette époque, vivaient, en symbiose intérieure et psychique, des êtres supérieurs. Mais Lovecraft rejetait ce qu'il appelait l'optimisme fade des théosophes. Il ne voit pas cette image, fascinante en soi, comme préparant l'évolution humaine. Elle peut, certes, expliquer pourquoi l'être humain a gardé, du passé, une aspiration à l'absolu et à l'infini, comme il pensait que c'était le cas. Mais ces êtres cthulhu-mythos-wallpaper-reasons-to-like-lovecraft-nyarlathotep-crawling-chaos-shadow-out-of-time-poster-illustration-by-darrell-screamin-polyp-tutchton-all-rights-reserved.jpgvégétaux, plutôt attrayants, ont été contrés par des êtres immondes, s'apparentant aux poulpes. Or, c'est là reprendre l'évolution classique: l'apparition du monde animal a bien commencé par les mollusques. Le récit de Lovecraft se termine tragiquement, parce que passer du végétal au polype est apparemment affreux.

La théosophie dit que cette sorte de chute était nécessaire à l'évolution, parce que l'animal a des propriétés de mouvement et d'autonomie qui préparent l'avènement de l'être humain, libre et autonome dans ses pensées. Mais Lovecraft, par principe, adopte une formule pessimiste.

Il faut remarquer qu'il n'était pas satisfait par sa nouvelle grandiose. Quelque chose le chiffonnait, le gênait. Effectivement, on ne voit pas comment des êtres pouvant passer d'un corps à l'autre peuvent être gênés lorsque le corps végétal qu'ils habitent est attaqué et détruit par des êtres ayant des formes de poulpe et de méduse; on ne sait pas ce qui les empêche d'habiter ensuite ceux-ci.

Il pensait pourtant que l'aspiration à l'absolu, à l'infini, n'existait pas chez tous les hommes, mais seulement chez une minorité, une forme d'exception, représentant au fond la fleur de l'humanité, mais isolée comme une étoile solitaire dans un immense ciel noir, une fleur dans un désert. Peut-être cultivait-il son pessimisme de façon morbide, parce qu'il l'arrangeait, parce qu'il le justifiait de ne pas s'investir dans la vie sociale et l'affronter. Cela fait partie de sa destinée, comme on dit. Peut-être que dans sa vie antérieure la vie sociale lui était apparue comme particulièrement abjecte!

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16/05/2016

H. P. Lovecraft et l'au-delà de la peur

banner_lovecraft.jpgJ'ai dit l'autre jour que Lovecraft (1890-1937) voyait le chaos au-delà de l'ordre apparent, et que cela rappelait la philosophie de Sartre (1905-1980), pour qui cet ordre apparent était le fruit de la pensée magique, du pur néant de la subjectivité humaine, qui imposait une rationalité aux choses. Quand on fait l'expérience du réel, celui-ci apparaît comme une pâte informe, immonde. Or, quand on la personnifie, elle peut prendre le visage de Cthulhu - dieu maléfique.

Il existe une continuité entre Lovecraft et Sartre, lequel d'ailleurs adorait, étant petit, les histoires d'horreur et de fantômes: il l'évoque dans Les Mots.

Mais Sartre, à la toute fin de sa vie, prétendait avoir découvert le principe immortel de l'humanité en mouvement: influencé par Benny Lévy, il le voyait dans le peuple juif. Lovecraft, de son côté, se rallia à la politique de Roosevelt, et certains critiques perçurent, dans sa nouvelle The Shadow out of Time (1936), des éléments d'utopisme socialiste, présentés sous le voile de Grands Anciens organisateurs du monde.

Or, ces entités, dit Lovecraft, sont dénuées de corps propre, et se sont arrachées à leur galaxie en vainquant l'espace et le temps: elles se projettent dans le futur à travers les corps qui vivront, et ainsi connaissent une forme d'immortalité. Les poètes inspirés sont souvent possédés par elles, puisque, par elles, ils distinguent Cthulhu_sketch_by_Lovecraft.jpgdes espaces grandioses, inouïs - ont accès à l'infini. Car pendant que ces êtres sont dans les corps humains, les consciences humaines sont à leur tour plongées dans leur monde.

Il faut nécessairement mettre cette sorte de mythe en rapport avec ce que l'écrivain, à la même époque, proclamait régulièrement dans sa correspondance: le fantastique est une façon pour l'être humain de combler illusoirement une aspiration profonde à s'arracher aux lois de l'espace et du temps, à se libérer de la tyrannie des lois physiques. La connaissance même que le surnaturel était une illusion, ajoutait-il, ne pouvait pas empêcher cette aspiration d'exister: elle était plus forte que le savoir théorique, plus profondément constitutive de l'humanité.

On a souvent dit qu'il était matérialiste; et lorsqu'il s'agissait de juger du monde extérieur, il l'était bien. Mais le paradoxe de sa littérature, à la fois matérialiste et mythologique, s'explique quand on saisit la mesure de ce qu'il pensait de l'être humain, être aspirant à l'absolu, à l'infini de façon nécessaire, quoique irrationnelle. Cet instinct est plus puissant chez lui que ce qui habite la conscience diurne, et c'est par cette conviction que malgré son matérialisme de principe, il fut l'héritier fidèle du romantisme.

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