21/03/2016

Un écho de plumes

Seigneur du Chaos.jpgL'association des Poètes de la Cité, que je préside, est heureuse de vous annoncer la parution du premier numéro de sa revue en ligne, Écho de plumes. On y trouve mille choses éblouissantes, en particulier les poèmes des poètes, tels qu'ils ont été composés à l'occasion de leurs réunions. En effet, des contraintes formelles ou thématiques leur sont proposées, et ils sont invités à écrire de magnifiques œuvrettes; aujourd'hui nous les publions.

Nous publions aussi les poèmes de saison, ceux que les poètes écrivent selon le vent qui pénètre dans leur âme, et qu'ils veulent bien nous faire parvenir.

Enfin nous plaçons des illustrations dont les poètes sont modestement les auteurs. La mienne est celle qui orne cet article et dont le nom originel est Le Danseur sur le chemin; mais il a servi à illustrer un poème mythologique ayant pour curieux titre Le Seigneur du Chaos. Néanmoins d'autres illustrateurs ont fourni des images: Valeria Barouch, Catherine Gaillard-Sarron, Yann Chérelle, Marlo Mylonas-Svikovsky, qui ont aussi fourni des poèmes – tout comme Hyacinthe Reisch, Dominique Vallée, Linda Stroun, Maite Aragonés Lumeras, Francette Penaud, Nitza Schall et Galliano Perut. En somme, à peu près les mêmes que ceux qui ont participé au récital printanier d'hier, et auquel vous avez brûlé de venir, sans en général l'avoir pu. Mais vous pouvez vous rattraper par la lecture de cette revue, qui manifeste le talent, le travail, la sueur des Poètes!

Portés par ce qui vient de l'avenir, ils ont par leurs mots tenté de créer des images nouvelles, lesquelles peuvent transformer le monde. Là est leur génie, s'ils en ont. Et comme les génies passaient dans l'antiquité pour avoir des ailes, c'est bien l'écho de leurs plumes qu'on entend - nous l'espérons, point trop ténu.

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14/03/2016

Les Poètes de la cité s'arrachent à l'hiver

11081009_10204118415976274_2362123798954342361_n.jpgCette année encore, les Poètes de la Cité ont l'honneur d'inviter le monde entier à leur récital de printemps, qui aura lieu le dimanche 20 mars à 15 h à l'Institut National Genevois, 1 Promenade du Pin.

L'excellente Camille Holweger enrobera d'un nuage de musique leurs dignes vers, en pinçant de ses doigts de cristal les cordes d'or d'une harpe achetée aux elfes. Elle récitera, aussi, ces vers, faisant partir les mots de sa bouche mélodieuse, à laquelle répondra celle non moins gracieuse de Christophe Delesques.

Oyez, oyez! les poèmes seront des membres, mais qui sont-ils? Oui, qui est l'exquis Roger Chanez? La mystérieuse Kyong Wha Chon? La tempétueuse Dominique Vallée? Le mystique Michaud Michel? L'éloquente Catherine Gaillard-Sarron? La sensuelle Marlo Mylonas-Svikovsky? L'inspiré Denis Pierre Meyer? La fougueuse Cathy Cohen? La nostalgique Linda Stroun? L'harmonieuse Nitza Schall? Le luxueux Rémi Mogenet? L'évanescent Galliano Perut? Le visionnaire Albert Anor? L'énigmatique Giovanni Errichelli? La talentueuse Danielle Risse? L'impeccable Valeria Barouch? Le romantique Bakary Bamba Junior? La torride Maite Aragonés Lumeras? L'initiatique Emilie Bilman? L'universel Jean-Martin Tchaptchet? L'errant cosmique Yann Chérelle? Dieu sait. On le saura en venant.

Mais, quoi qu'il en soit, il faut leur faire confiance: en donnant à ce qui surgit de leur cœur et de ses profondeurs une image qui en cristallise l'essence, ils transforment le monde, ils montrent le chemin, ils matérialisent l'avenir. Avant l'ensemble de la séance, un petit discours est prévu: je dois, en tant que président de 12802905_10206059510302419_3658562517311417050_n.jpgl'association, le produire. Peut-être en dira-t-il plus, sur cette voix de l'avenir que sont les poètes!

Mais il ne faut pas oublier le plus important: car l'avenir, c'est la jeunesse, et, comme chaque printemps, elle sera conviée lors de la première partie du spectacle. Les élèves du Cycle d'orientation des Voirets de Sabrina Perrin créera un récital dans le récital, à partir du thème porteur qu'est Le Violoniste.

Ah! n'a-t-on pas raison de dire que la jeunesse est par essence poétique? Et que les vieux poètes ne sont rien d'autre que des enfants qui ont acquis le talent oratoire des adultes, ou des adultes qui ont su conserver voire cultiver leur âme d'enfant, sans renoncer à ce qui les fait être adultes? Pour renouveler leur inspiration, ils veulent écouter continuellement les enfants, ou du moins les adolescents, car en eux sont les images nouvelles, cristallisant les futurs de rêve.

Et puis pour les poètes échevelés ou simplement non membres de l'association, après le tout il y aura des tréteaux libres; tout le monde pourra s'exprimer.  Une révolution poétique, hors des cadres fixés par l'association, pourra avoir lieu! Je l'y attends. Même dans les locaux augustes de l'Institut National Genevois, a priori classicisants.

Qu'elle ait lieu ou pas, en tout cas, il y aura finalement une verrée, c'est normal, les poètes ont fréquemment soif.

A dimanche donc!

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06/03/2016

Union du Cœur et de l'Esprit selon Malcolm de Chazal

Malcolm-de-Chazal.jpgJ'ai déjà évoqué Malcolm de Chazal (1902-1981), compagnon de route du Surréalisme, chantre de l'île Maurice sa patrie, dont il établit le tableau mythologique, persuadé que la vraie science ne se créait pas par la seule raison, mais aussi par le sentiment, et par l'imagination. Non une imagination qui va au hasard, au gré du caprice, mais disciplinée fondamentalement, suivant une logique profonde, quoique non soumise a priori à des idées précises, dogmes ou théories. Dans son grand œuvre Petrusmok, il écrit: L'esprit de nos jours est l'ennemi du cœur, et le cœur est l'ennemi de l'esprit. On persécute l'ésotérisme, comme on chasse les saints du cœur. Les prophètes sont autant haïs que les saints. L'église des Premiers Temps cependant visait à cet idéal: lier le Cœur à l'Esprit. Tel cherchait la gnose, tel visait la Cabbale. Les Templiers cherchaient cet idéal. Les Albigeois furent abattus, parce qu'ils y marchaient. Le divorce du cœur et de l'esprit est le fait de la chrétienté faussée […].

Comme le disait le spécialiste du romantisme Georges Gusdorf (1912-2000), l'opinion moyenne, d'accord avec les philosophes néo-positivistes, considère que la poésie et le roman, l'art, ne sont faits que pour se détendre des travaux sérieux; l'imprégnation scientifico-technique est si pressante aujourd'hui que seule la démarche purement intellectuelle apparaît comme valable pour comprendre l'univers. Chazal était un héritier du romantisme en ce qu'il voyait les choses autrement. D'ailleurs il a été plus ou moins proscrit du Surréalisme, car sa philosophie le mettait en accord avec le christianisme ancien, et finalement le siudmak_illus5.jpgSurréalisme voulait plus affranchir la sensibilité et l'imagination qu'il ne voulait les mettre en relation intime avec l'intelligence: il affirmait qu'au fond de l'imagination une intelligence se dessinait, mais il excluait ceux qui la faisaient apparaître. Ce faisant, il laissait quartier libre, pour l'essentiel, à la science rationaliste fondée sur l'appareillage - critique qui avait déjà été faite au romantisme français, enfermé dans les arts, et incapable d'avoir des vues particulières sur les sciences, comme en avait eu le romantisme allemand.

Malcolm de Chazal était donc nostalgique d'une intelligence qui pénétrait le monde intérieur, et d'un monde intérieur qui pénétrait l'intelligence, d'une intelligence se déployant en imagination par le biais de l'allégorie, d'une imagination s'orientant par l'intelligence vers le mythe. Seulement si on comprenait avec le cœur saisissait-on les mystères du vivant.

Cela me fait souvenir du Savoyard Louis Rendu (1789-1859), qui estimait que le sentiment de la grande circulation cosmique devait, confronté à l'expérience, aboutir à une réflexion scientifique. Mais il n'alla pas loin sur cette voie. Il se méfiait de l'imagination, dans les faits. Il avait beau affirmer que le catholicisme prenait l'homme tout entier en s'adressant par les symboles à ses sensations et à son émotion, il avouait penser ceux-ci superfétatoires, et aimer l'Église romaine surtout pour la perfection de son dogme et l'unité de sa communauté. Malcolm de Chazal n'avait pas tort, peut-être.

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19/02/2016

Jean Giono et le sud idéal

Giono.jpgDepuis que j'ai lu Mireille, de Frédéric Mistral, je me suis dit que j'allais lire tous les livres provençaux qui sont dans ma bibliothèque depuis des années: le poème m'a enthousiasmé, parce qu'il plonge dans la mythologie locale. Or, depuis plus de vingt ans, j'avais Le Hussard sur le toit de Jean Giono, que mon père, qui l'adorait, m'avait conseillé. Je ne l'avais pas fini, après l'avoir acheté, parce que son imitation du style de Stendhal m'agaçait.

Il y eut un temps où, passionné par celui-ci, je l'imitais aussi, mais j'aspirais personnellement à transposer ses sentiments poignants vers d'autres mondes: à percer le voile du souvenir. Or, Giono divinisait, au contraire, la Provence physique, ou, à travers Angélo, l'Italie d'autrefois. Je trouvais qu'il créait artificiellement un monde plus beau, par des adjectifs qui ne spiritualisaient qu'illusoirement les choses. Je me souviens par exemple qu'il parlait de la clarté éblouissante des rochers en plein soleil, et je me disais que cette féerie de style se superposait arbitrairement à la perception sensible. Je songeais à Lord Dunsany, qui créait aussi des mondes féeriques par des descriptions luxuriantes, mais qui y plaçait réellement des elfes, des êtres magiques.

Cependant Mistral plaçait pareillement des fées dans le paysage provençal, et cela me suggéra que les Irlandais comme Dunsany n'étaient pas les seuls à pouvoir entrer dans l'autre monde, que des Français pouvaient le faire, que des Provençaux avaient des portes d'accès. Je voulus reprendre Giono.

Globalement, j'ai toujours la même idée, puisqu'il prend soin de rester de ce côté des choses, au sein de son récit. Mais il l'a tiré le plus possible vers le merveilleux, et il faut avouer que le charme agit. Angélo, l'adepte de la liberté, l'idéaliste romantique piémontais, est un être presque céleste, angélique: il est innocent dans ses pensées, pur, et il ne tombe pas malade, au sein de l'épidémie de choléra qu'il traverse; or, il est suggéré Hussard1erRH.jpgque c'est parce qu'il est sans défauts.

S'il ne vient pas d'un pays situé aux franges de la matière, il vient quand même d'Italie, et ses pouvoirs sont réels, puisqu'il guérit miraculeusement une femme qui du coup tombe amoureuse de lui, mais pour laquelle il n'a que des pensées chastes. C'est son grand exploit, par lequel se termine le livre.

Le fond en est peut-être invraisemblable, ou méritait une explication spirituelle: Angélo incarnait-il un ange? Mais la féerie reste présente.

Dans certains passages, Giono anime assez la nature pour qu'elle soit habitée par des âmes, si nulle hiérarchie morale ne semble l'imprégner: Le jour avait été si beau que le soir tombait avec une lenteur infinie. Les reflets de la lumière vermeille, couchés dans les herbes rudes du plateau ne se levaient qu'à regret, mettaient longtemps à disparaître. On les voyait préparer lentement le bond ralenti qui devait les emporter dans le ciel. Ils s'étiraient jusqu'à ressembler à ces cheveux blonds que certaines araignées déposent dans le vent et, avant de disparaître, s'enroulaient une dernière fois aux branches nues des arbres d'où, fil à fil, des ombres encore ardentes les arrachaient avec précaution. L'ouest soupirait de regret.

On perçoit, par ces personnifications, les êtres élémentaires. La lumière du soleil couchant en devient palpable, solide comme du rubis. La précaution des ombres peut-être est de trop, et ressortit au sentimentalisme: est-ce qu'il n'y a pas des guerres, entre l'ombre et la lumière, lorsque vient le soir? La féerie n'est pas un simple idéalisme, elle peut être cruelle. Elle n'embellit pas tant le réel qu'elle ne l'approfondit. C'est ce qui en général n'est pas compris. La rhétorique classique ne l'a jamais saisi. Et Jean Giono, peut-être, lui restait liée. Mais il fut un bon écrivain.

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31/12/2015

République et cultures exotiques (IX)

ob_5885dc_buck-rogers-1979-boris-vallejo.jpgL'avant-dernière fois, j'ai évoqué la science-fiction comme ayant été en quelque sorte un point de passage entre les cultures régionales et la culture bourgeoise, parce qu'elle liait le folklore traditionnel, les figures du merveilleux des campagnes, à la vie moderne, inspirée par le rationalisme scientifique. Et, de fait, ce genre a essayé et essaie continuellement de relier ces figures fabuleuses de la tradition aux conjectures de la science moderne. Elle le fait plus ou moins consciemment, s'imaginant souvent être dans la lignée du scientisme classique; mais qu'elle invoque l'imagination montre qu'elle doit beaucoup au merveilleux traditionnel, auquel elle a pris un goût instinctif. Chez les savants distingués, cela n'existe pas forcément. Dans la tradition académique, une certaine haine de l'imagination fabuleuse, même, existe, qui lui a fait aussi rejeter la science-fiction. Celle-ci a une origine populaire et sa naissance se confond avec le moment où l'instruction rationaliste occidentale a été imposée aux paysans, voire au moment où ceux-ci ont dû recevoir une formation technique pour travailler avec les machines.

On me dira que dans l'époque actuelle, la France se désindustrialise. Mais la technologie envahit de plus en plus les vies. Et la science-fiction s'est adaptée: elle a souvent, dans ses thèmes, abandonné les grosses machines pour se consacrer au progrès des télécommunications, et placer par exemple des consciences dans des réseaux informatiques, ou créer des mondes parallèles virtuels, suscités par les machines agissant sur le cerveau.

Les traditions islamiques ont un problème particulier en Occident, parce qu'elles lui apparaissent, extérieurement, comme très étrangères. Non seulement Voltaire et le rationalisme philosophique les rejetaient pour des raisons de principe, mais le christianisme médiéval faisait la même chose - sous-tendu, peut-être, par une forme de nationalisme postromain davantage à la source des justifications théoriques AVT_Petrarque_6009.jpegqu'on imagine. J'ai lu un jour un traité de Pétrarque qui se plaignait de l'invasion musulmane non pas tant au titre du christianisme, quoi qu'il en dît, qu'à celui de la patrie latine - l'Empire romain, duquel, en tant qu'Italien, il se sentait encore tributaire. L'humanisme, se réclamant des Grecs et des Romains, rejetait les Goths, les Turcs et les Arabes, parce qu'ils avaient remplacé les Grecs et les Romains dans le règne du monde.

Chateaubriand, encore, défendait la Grèce moderne contre les Turcs au nom de l'humanisme classique. Le rationalisme apparaissait comme grec et romain, et le christianisme apparaissait comme étant la voie par laquelle les Grecs et les Romains avaient diffusé le rationalisme. Et il faudra attendre le Romantisme et Lamartine pour que les oppositions entre les chrétiens et les musulmans soient relativisées, non pas dans un esprit de rejet global, mais dans un esprit d'intérêt mutuel.

Les amis savoyards du poète du Lac, proches de Joseph de Maistre, lui reprochaient amèrement d'avoir, dans son Voyage en Orient, dit que les peuples adoraient, sous des noms divers - Dieu ou Allah -, le même Être suprême. Cela leur paraissait voltairien, mais Lamartine le disait sans esprit d'anathème, mais dans un même élan d'universalisme mystique. Et curieusement, Joseph de Maistre même en avait donné l'idée, en posant l'Islam comme issu du christianisme - comme étant une variante de l'arianisme, une hérésie chrétienne.

shadda-antar.jpgVictor Hugo reprendra les idées de Voltaire hostiles au dogmatisme religieux, mais, dans La Légende des siècles, il composera des poèmes inspirés par la tradition arabe et musulmane, afin de se situer, lui aussi, dans un esprit d'universalisme mythologique. Lamartine, je l'ai dit, avait publié des passages larges du Roman d'Antar, rédigé dans le Maghreb médiéval et glorifiant le combat contre les croisés: la poésie en était belle, et il voulait démontrer l'universalité de la poésie par delà les oppositions politiques ou religieuses.

Ce Romantisme fondé sur un universalisme spiritualiste peut être un premier jalon de réflexion, mais il faudra y revenir.

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17/12/2015

777 Aphorismes ésotériques

777 aphorismes 1 001.jpgUn livre que j'avais fait paraître confidentiellement et sous pseudonyme en 2004 vient d'être réédité, après une refonte et une révision serrées et complètes, sous le titre modifié de 777 Aphorismes ésotériques. La couverture même a été légèrement changée et améliorée.

J'en suis assez content, car cette fois je pense que c'est un bon livre. La précédente édition était épuisée, et ne s'était pas mal vendue: le titre et la couverture intriguaient. Mais le texte manquait de maturité et n'avait pas été soumis à un examen critique suffisant. Cette fois, il a été relu par une dame qui non seulement connaît bien la langue, mais de surcroît n'est pas du tout sur la même ligne philosophique que moi. Je le voulais, pour me rendre compte de la réception des pensées exprimées. Je n'ai évidemment pas suivi toutes les opinions émises, puisqu'on me reprochait de parler de Dieu comme d'une personne, par exemple; mais les remarques de style m'ont été précieuses et m'ont permis de prendre conscience de quelques défauts.
L'image de couverture est de moi, et est de nature symbolique et mythologique. Il fut un temps où je peignais et où j'hésitais entre la littérature et la peinture. J'ai fait un triste choix pour la littérature diront certains. En tout cas la peinture peut s'en satisfaire diront d'autres. Mais cette fresque a frappé, en général, et n'a pas déplu, sauf à ceux qui la trouvaient trop sombre.

Ceux qui ont lu les deux versions ont avoué avoir été surpris de trouver celle-ci tout à fait bonne.

Le quatrième de couverture dit: 777 textes courts, parfois moins d'une ligne, pour appréhender ironiquement le monde moderne, ou pour se détacher des apparences et pénétrer le monde du mythe.

Il est un moment où entre le fantasme Aphorismes 2 001.jpgcollectif qui se veut réalité et l'imagination individuelle qui se veut surréalité, la frontière s'abolit. Poétiquement, la seule question qui reste est celle de la richesse du coloris.

Il indique ce que j'ai voulu faire, un mélange de Voltaire et d'André Breton, mais peut-être avec plus de franche entrée dans le sacré que chez le second: quelque chose se lie aussi à Joseph de Maistre. J'évoque le merveilleux moderne, la science-fiction, ou les mythologies antiques - et même Captain Savoy est présent!

On peut acheter ce livre en ligne, et, cela soit dit en toute modestie, cela peut faire un excellent cadeau de Noël, notamment parce que formellement, extérieurement, il est très joli. Mon ami Stéphane Littoz-Baritel a travaillé sur une image de ma fresque pour en accroître les contrastes et mieux mettre en relation ce qui pouvait l'être: il en a somme toute amélioré la composition. Car je l'ai peinte vers l'âge de vingt ans, et je n'avais pas toujours les idées claires, je manquais de recul. Je me jetais dans les formes prises une à une, les formes qui m'apparaissaient et intérieurement m'ébranlaient. Le livre en garde quelque chose mais c'est justement la composition que durant tout ce temps j'ai essayé d'améliorer.

Et puis la couverture est lisse et brillante, elle est souple et délicate au toucher, c'est idéal.

Rémi Mogenet
777 aphorismes ésotériques
Le Tour
12 €

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08/11/2015

Le vrai sens de l'histoire (Heimberg, Barbier, Hugo)

11 Antoine-Etex-Resistance.jpgLe 22 janvier 2014, le professeur à l'université de Genève Charles Heimberg signait sur Médiapart un article dans lequel il s'en prenait à un livre d'histoire de Claude Barbier, que je connais bien. Il lui reprochait, en un mot, de mettre sur le même plan les résistants et les nazis, durant la Seconde Guerre mondiale, au nom du fait objectif. Barbier évoquait en effet l'assassinat par la Résistance de traîtres ou de prisonniers.

Ce qui est intéressant, de mon point de vue, est que Charles Heimberg citait Victor Hugo à l'appui d'une conception de l'histoire qui ne se contente pas du vrai objectif, mais délivre aussi une vérité morale. Or, le problème, pour celui qui connaît bien Hugo, apparaît immédiatement. Dans ses poèmes, et même ses romans, il plaçait des images spirituelles du bien et du mal: des anges, des démons, des monstres. La substance morale était explicite, directement nommée. C'est même sa force et son génie d'avoir utilisé ces figures dans un autre sens que celui du catholicisme, qui jusque-là les avait véhiculées - de l'avoir fait en faveur du Progrès et de la Révolution. L'exemple le plus éclatant est contenu dans son chef-d'œuvre posthume La Fin de Satan: l'esprit céleste de la Liberté y anéantit l'esprit du féodalisme, un squelette dans un linceul. Ce caractère explicite est sans doute ce qui a empêché Hugo de publier le poème de son vivant. Mais le révolutionnaire Gauvain, dans Quatrevingt-Treize, est assimilé à l'archange de la Justice et de la Liberté par son ami Cimourdain, qui, au-dessus de lui, en a la vision. Ce n'était pas, chez Hugo, une simple ruse rhétorique pour contrer Joseph de Maistre et faire prendre un autre pli à son imagination mythologique: cela participait chez lui d'un acte de foi.

Il recommandait aux historiens de l'imiter. Mais c'est là que la difficulté surgit: l'histoire n'est pas la poésie, ni même un roman. Le merveilleux y est en principe proscrit. Or, c'est par le merveilleux que la substance morale se manifeste. C'est par lui qu'elle devient une forme de connaissance. Car sinon, en théorie, l'histoire ne s'appuie que sur les faits matériels avérés. Et c'est guidé par cette théorie que Claude Barbier s'adonne à un relativisme qui choque Charles Heimberg, pour qui il s'agit aussi de montrer le bien et le mal.

Mais Hugo n'aurait-il pas dit, dès lors, qu'il s'agit de montrer le diable inspirant Hitler et ses partisans, et william_blake_-_the_great_red_dragon_and_the_woman_clothed_in_sun.jpgles anges guidant les résistants? Car il se prévalait bien de dons de vision, d'une forme de clairvoyance prophétique.

Néanmoins, on voit apparaître l'écueil: chacun ajoute à l'histoire les images qui conviennent à son sentiment de la vérité. La poésie est libre. L'imagination l'est aussi.

Le souci est peut-être, plus encore, qu'on ne veut pas de ces images qui rendent substantielle la vie morale. Elles dévoilent que toute histoire porteuse de sens tend à la mythologie.

Pourtant, j'avoue penser comme Hugo qu'il faut l'assumer: qu'on peut faire du bien et du mal des principes objectifs, des impulsions qui s'imposent au raisonnement humain, et pénètrent les hommes et les femmes par le cœur, l'âme. Mais je suis sceptique sur une histoire qui, rejetant le symbolisme des bons et mauvais esprits, se pose comme s'appuyant sur des faits objectifs et en même temps comme établissant une vérité d'ordre moral. On ne voit pas forcément d'où celle-ci peut venir. Et le sentiment peut naître qu'elle est imposée par un gouvernement, une force publique, en fonction de ses intérêts.

Même si elle suppose une liberté totale qui est le propre des poètes, la voie proposée par l'imagination hugolienne est positive parce qu'enthousiasmante: je crois qu'elle serait bien plus à même de former les âmes aux vertus civiques qu'une histoire qui pose le sens moral comme évident, obligatoire. Car on s'illusionne, si on croit que, même à l'école, cela ne peut pas être contesté. La liberté est une donnée organique de l'être humain: elle suppose aussi celle de se tromper.

J'ai un jour écrit que les anges étaient sur les sommets du plateau des Glières lorsqu'on y célébrait les morts; pour moi, c'est par le déploiement du symbole que l'histoire peut être porteuse.

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19/10/2015

Michel Onfray et la décadence de l'Occident

michel_onfray_0.pngBeaucoup s'en prennent à Michel Onfray parce qu'il proclame que l'Occident est en décadence, que les valeurs européennes s'effondrent. Or, c'est une possibilité, et on a le droit de l'énoncer. Personne n'est obligé de soutenir que l'Europe est en progrès constant, s'il n'en a pas envie.

Cela fait partie de la doctrine imposée par les politiques, que d'inventer que l'État ne cesse de faire des progrès et d'emmener l'humanité vers le Paradis. Ils veulent qu'on diffuse ce tableau brillant, et ce n'est pas propre aux socialistes. Déjà du temps de Louis XIV il fallait le peindre. Évidemment. Cela arrange ceux qui sont au pouvoir, puisqu'ils ont les clefs du Paradis. Ils demandent donc à ce que les philosophes subventionnés le répètent à l'envi. Que les professeurs le proclament dans les écoles, que la presse nationale en convainque le peuple, et malheur à celui qui dira autre chose: c'est un ennemi de l'humanité.

Les communistes voulaient naguère contraindre les Surréalistes à l'optimisme, afin de montrer que la ruine des vieilles formes allait forcément créer un bonheur inconnu. André Breton s'est dressé contre une telle prétention, et a rompu avec les adeptes de Karl Marx.

Est-ce pour cela que, pour justifier son idée, Michel Onfray, dans une conférence filmée que j'ai écoutée, a donné, parmi d'autres, l'exemple du Surréalisme? Car pour lui il s'est fondé sur la destruction des vieilles formes.

Mais c'est là que soudain le matérialisme de principe paraît empêcher certains de voir le réel. Car si on n'est pas d'accord avec Michel Onfray, on peut, sans l'insulter, le dire. Et le fait est que la légende selon laquelle les Surréalistes voulaient simplement détruire les conventions anciennes est fausse, puisque Andre-Breton.jpgBreton a proclamé qu'au contraire l'abandon de l'ancienne logique allait permettre le surgissement d'une logique nouvelle, supérieure, qui est celle de l'Esprit.

On peut, à partir de ce moment, affirmer que cette assertion est restée théorique, et que les Surréalistes n'ont rien montré de tel. Et assurément, en général, ils n'ont pas réussi à le montrer. Mais Breton lui-même, dans sa poésie, a déployé des figures spirituelles ayant un lien avec les Grands Transparents, les êtres inconnus qui dirigent l'univers; et seul le risque d'être assimilé à une religion préexistante l'a empêché d'être plus clair et de donner du Surréalisme une autre image. Son génial disciple Charles Duits a, lui, créé un espace mythologique, un monde parallèle dans lequel les dieux sont une réalité. Et de son temps même Malcolm de Chazal, compagnon des Surréalistes, a créé le mythe de l'Île Maurice, et y a montré le Christ s'incarnant. Blaise Cendrars, ancien adepte du Dada, a créé des mythes, dans Le Lotissement du Ciel. Michel Onfray ne regarde que l'apparence.

Joseph de Maistre aussi pensait que la Révolution avait dissous les anciennes formes et en soi n'avait rien créé; mais elle était pour lui l'occasion providentielle d'une grande régénération.

Néanmoins, si on ne regarde que le courant central de la culture, ce qui est bourgeois et se lie à l'État, j'avoue être d'accord avec Onfray. Quitte à, moi aussi, apparaître comme très méchant.

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13/10/2015

Vierge déesse en Savoie romantique

73183_1_photo4_g.jpgEn 1856, l'Académie de Savoie proposa un prix de poésie pour chanter la chute du Mont-Granier, qui eut lieu au treizième siècle, et qui donna lieu à un miracle: car la montagne écroulée, après avoir recouvert un village, s'arrêta juste devant la chapelle de Notre-Dame de Myans, qui existe toujours. L'Académie recommandait de ne pas s'inspirer de la statue dorée qu'on venait de placer sur son toit, mais des vieilles images médiévales, bien plus poétiques.

Un poète emporta le prix: Alfred Puget. Jusque-là, il avait donné des vers légers, qui chantaient des amours simples et faciles, sans tourment ni excès. Mais voici qu'il était devenu poète épique adepte du merveilleux chrétien, dans l'esprit du Génie du christianisme de Chateaubriand.

Ce poème n'est pas très long, et je l'ai lu. Il est narratif en partie, mais fait aussi chanter des chœurs, et ressemble jusqu'à un certain point à la Station poétique à l'abbaye d'Haute-Combe de Jean-Pierre Veyrat (1844), elle aussi lyrique et épique et pleine de merveilleux chrétien. Mais Puget a créé une des réussites les plus impressionnantes de son temps, dans le genre. Chez lui, pas de retenue néoclassique ou bourgeoise: il exploite abondamment l'imagination romantique, notamment anglaise et allemande, et évoque les démons d'une pittoresque manière, vive et belle. Mieux encore, il parle de la Vierge et des anges comme d'êtres merveilleux qui viennent jusqu'à Terre et, à ce titre, ne laissent pas de rappeler les anciens dieux - comme Chateaubriand l'avait recommandé. Leur présence, dit Puget, transfigure la nature: ils y passent et la divinisent - ou, du moins, l'embellissent. Ils ne sont pas des abstractions, comme chez les poètes français du temps - Chateaubriand compris: car il ne les a guère mis qu'au Ciel.

Puget a choisi d'expliquer moralement la montagne effondrée: un seigneur ignoble, ayant racheté une abbaye qui se dresse en ces lieux, s'y adonne aux orgies, et y viole une jeune fille ravissante qu'il a attirée en lui promettant des dons pour la chapelle de Notre-Dame. Car elle est pieuse et sa beauté pure reflète le ciel:

L'une d'elles surtout, blonde enfant du vallon,
Tendre fleur que jamais ne courba l'aquilon,
Aux yeux bleus reflétant tous les feux des étoiles,
Que leurs longs cils soyeux couvrent comme des voiles,
Nitida, vase d'or à l'arôme divin,
Belle à seize ans, comme Ève au terrestre jardin,
Semble, aux bras de ses sœurs chastement enlacée,
Dans un blanc diadème une perle enchâssée;
Et, redits par sa voix, les hymnes du saint lieu

Montent plus épurés jusqu'au trône de Dieu.

Les moines défunts sortent alors de leurs tombeaux ou des tableaux qui les représentent et attaquent le seigneur, puis en appellent à Dieu, qui lance les démons et fait par eux crouler la montagne. Mais la virgen_de_los_angeles_mnac003950-000_000129_c.jpg_1306973099.jpgVierge arrive avec son cortège d'anges - pareil à Diane et à ses nymphes, ou à Bacchus et à sa troupe d'immortels -, et elle soulève les ruines, et ressuscite la triste Nitida, qui devient moniale.

Il s'agit pour moi d'un petit bijou, que ce poème, qui est l'un des seuls à rendre les images de la mythologie chrétienne – comme disait Joseph de Maistre – aussi concrètes et poignantes que celles des mythologies païennes. Et il faut le dire – en tout cas c'est ce que je crois -, les Savoyards ont bien eu cette remarquable faculté - pour ainsi dire postmédiévale -, de traiter le merveilleux chrétien avec autant de sens du concret et de ferveur que les anciens traitaient leur merveilleux propre. On pourrait trouver cette faculté en Allemagne, ou au Québec, voire en Bretagne; mais il semble que plus on se soit approché de Paris, plus cela ait été difficile à faire.

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11/10/2015

Les lampes cosmiques de Cyrano

Savinien_de_Cyrano_de_Bergerac.JPGDans Les États et empires de la Lune, Cyrano de Bergerac (1619-1655) a mêlé la satire à des images mythologiques d'une vivacité et d'une beauté rarement vues dans la littérature française. Je voudrais en donner aujourd'hui un exemple.

Le texte fait parler le démon de Socrate: être spirituel originaire du Soleil et qui vit sur la Lune après avoir été banni de la Terre. Cyrano s'inspire de la tradition issue d'Apulée, qui avait fait une dissertation sur les démons et avait cité celui de Socrate comme un des plus nobles et des plus connus. Les démons, dans l'ancienne Grèce, étaient des êtres intermédiaires des dieux et des hommes; en latin, on disait génies.

Le fameux inspirateur de Socrate évoque des sortes de lampes qui étonnent Cyrano: Ces flambeaux incombustibles, dit-il, nous serviront mieux que vos pelotons de vers [les habitants de la Lune ordinaires s’éclairent grâce à des vers luisants dont l’éclat se perd assez rapidement]. Ce sont des rayons de Soleil que j’ai purgés de leur chaleur, autrement les qualités corrosives de son feu auraient blessé votre vue en l’éblouissant, j’en ai fixé la lumière, et l’ai renfermée dedans ces boules transparentes que je tiens. Cela ne doit pas vous fournir un grand sujet d’admiration, car il ne m’est non plus difficile à moi qui suis né dans le Soleil de condenser des rayons qui sont la poussière de ce monde-là qu’à vous d’amasser de la poussière ou des atomes qui sont la terre pulvérisée de celui-ci.

N'est-ce pas magnifique? Cela ressemble indéniablement à ces gemmes rayonnantes qu'on trouve chez J.R.R. Tolkien, les Silmarils ou l'Arkenstone, et qui ont capté la clarté des astres. Des êtres surnaturels, feanor_with_silmaril_by_steamey-d5ohmzy.jpgmagiques, dont la nature est supérieure à celle des hommes, les ont créées.

Chez Tolkien, certes, les Elfes sont nés de la Terre - mais à une époque où celle-ci était jointe à la terre des dieux, des esprits immortels qui peuvent prendre l'apparence qu'ils veulent, et régentent le monde. À cette époque, même, ni la Lune ni le Soleil n'existaient, et les Silmarils ont pris leur éclat d'arbres enchantés du royaume des dieux; or, c'est d'une fleur et d'un fruit de ces arbres que plus tard furent créés la Lune et le Soleil. Mieux encore, l'une de ces pierres enchantées est devenue l'étoile de Vénus.

Naturellement, un écart considérable existe entre Savinien de Cyrano de Bergerac et Tolkien: le second a assez peu cherché à concilier sa mythologie avec les données de la science, tandis que le premier était disciple de Descartes, et plaçait ses imaginations dans l'astronomie de son temps - comme plus tard le fera Lovecraft, et plus généralement la science-fiction. Tolkien a élaboré son univers à partir des mythologies anciennes, créant un langage propre pour échapper à la censure rationaliste. En ce sens, il entretenait un lien avec Ramuz, qui cherchait à créer des mythes à l'intérieur de l'âme paysanne et usait à cette fin d'un langage spécifique.

Néanmoins, pour le contenu, Tolkien et Cyrano ont des liens évidents, à mes yeux. Consciemment ou non, le premier a créé des Elfes qui rappellent les Démons des anciens - même s'ils sont sans doute plus terrestres, plus matériels. Dans les deux cas, ce peuple a instruit l'humanité, lui a transmis l'enseignement des êtres célestes, et s'est mêlé à elle. Or les légendes en parlent constamment: Joseph de Maistre le rappelait, et, comme je l'ai raconté dans mes Portes de la Savoie occulte, l'art du fromage a été enseigné aux hommes par les fées, dans les légendes savoisiennes; en Corse, la recette du brocciu l'a été par les Ogres.

Le démon de Socrate de Cyrano nous montrait-il les lampes du futur? L'auteur de science-fiction qui n'en est pas convaincu n'a pas les perspectives qu'il devrait avoir.

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07/10/2015

Les Poètes de la Cité récitent l'automne

Geneve_Immeubles_1-3_Promenade_du_Pin.jpgSamedi 10 octobre, dans trois jours à peine, à 14 h 30, les Poètes de la Cité effectueront leur récital d'automne au Lyceum Club International, 3 promenade du Pin à Genève. De grandes figures de la poésie feront résonner leurs vers: l'excellente Valéria Barouch, la radieuse Danielle Risse, la gracieuse Nitza Schall, le puissant Albert Anor, le fougueux Jean-Martin Tchaptchet, l'élégant Galliano Perut, la mystérieuse Dominique Vallée, l'inspiré Yann Chérelle, le viril Denis Meyer, l'éloquent Michaud Michel, la vibrante Catherine Gaillard-Sarron, l'énigmatique Émilie Bilman, la sensuelle Charlotte Mylonas-Svikovsky, la douce Chon Kyong-Wha, le dynamique Bakary Bamba Junior, la passionnée Catherine Cohen, la mélodieuse Maïté Aragonès Lumeras, l'harmonieux Loris Vincent, la soyeuse Linda Stroun, et enfin l'orgueilleux Rémi Mogenet, moi, président de la noble société.

Nombre d'entre nous lirons nous-mêmes nos poèmes; mais pas tous. Et nous serons accompagnés par la merveilleuse Élisabeth Werthmüller, qui jouera de la flûte traversière. Le titre général de cette e_werthmüller.jpgmanifestation est Symphonie de roseaux. La première partie sera consacrée à la nature, la seconde à l'amour, la tierce au voyage et la quarte et dernière au refrain du flûtiste. Il a été en effet imaginé que des poèmes seraient faits, qui contiendraient tous un vers identique, qui est J'ai gagné ma fortune en jouant du pipeau. Vers mystérieux, qui peut être pris au sens littéral, ou ironiquement. Le refrain d'un poème à l'autre sera plaisant, j'en suis persuadé!

Bref, j'invite tous les lecteurs de ce modeste blog à venir assister à cet auguste récital. Pour ceux qui craindraient un excès d'élévation, un étouffement dans les hauteurs, un éblouissement dans la lumière, qu'ils soient rassurés par la présence en cette fête d'une verrée postérieure à la récitation, avec aussi des petits gâteaux et des cacahuètes: cela réchauffera et ramènera au sol.

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17/09/2015

Robert Desnos et les mondes supérieurs

Robert Desnos.jpgJ'ai lu un recueil de Robert Desnos - choix de poèmes trouvé sur mon lieu de travail -, et au début j'ai été rebuté par l'excès de sa fantaisie, quoique charmé par la richesse de ses images. Mais avec les années il a cherché des formes stables, et cela a créé des images plus claires, mythologiques par essence - car il croyait réellement au monde spirituel. Il a par exemple composé ces vers sublimes, consacrés à l'Étoile du matin:

Face au ciel, et cherchant dans les nuages en marche
Des géants abrutis par le froid et la nuit,
Je verrais se creuser des tunnels et des arches
Et des arbres de lueurs porter des lueurs de fruits.

Tout au fond d'un cratère écrasant de vertiges
Apparaîtrait l'étoile aux pointes de cristal,
La rose du matin détachée de sa tige,
La belle promeneuse au regard sans rival.

Robe de velours noir et diadème éclatant
De la boue de comète à la soie du corsage,
Collier brisé laissant tomber tant de diamants
Que l'herbe autour de moi pleure comme un visage.

Je t'enferme en mes yeux clos sur ta belle image
Aux ténébreux jardins roués par les éclairs
Que ta robe et tes pieds laissent sur leur passage
Quand tu sors de la mer tumultueuse de l'air.

Cette image d'une femme pleine de foudres et de lumière, déesse et en même temps être aimé, est bien digne des plus grands; on dirait qu'il a distingué dans le ciel, et à travers une forme terrestre, un des Grands Transparents dont parlait André Breton.

Peu à peu néanmoins il est devenu classique, et obscurément cela peut expliquer qu'il soit sorti du groupe des Surréalistes. De plus en plus ses formes étaient régulières, ses pensées nettes, mais les images devenaient moins riches. Toutefois il garda sa conviction qu'il existait des dimensions supérieures, et il l'exprima un jour avec suffisamment de suggestivité pour qu'on lui gardât toute son admiration:

Or qui de nous n'imagine ou pressent,
Ombres vaguant hors des géométries,
Des univers échappant à nos sens?

Au carrefour des routes en obliques
Nous écoutons s'éteindre un son de cor,
Toujours renaissant, toujours identique.

Cette vision du ciel et de la rose
Elle s'absorbe et se dissout dans l'air
Comme les sons dont frémit notre chair
Ou les lueurs sous nos paupières closes.

Nous nous heurtons à d'autres univers
Sans les sentir, les voir ou les entendre
Au creux d'été, aux cimes de l'hiver,
D'autres saisons sur nous tombent en cendre.

ob_6f6aac_desnos-photo-par-man-ray.jpgLes deux premières strophes ressemblent à la poésie de Lovecraft, ou de ses amis conteurs et poètes Robert E. Howard et Clark Ashton Smith; or, je l'adore - ou en tout cas l'adorais quand je la lisais. Robert Desnos est pour moi l'un des meilleurs poètes français du vingtième siècle, même s'il n'a pas toujours su donner une organisation claire à ses images grandioses. Comme beaucoup, il reculait à l'idée qu'elle pût ressembler à celle des vieilles religions et mythologies. Mais à cet égard il fut moins intransigeant ou agressif qu'André Breton. Il participa joyeusement à la culture populaire, au folklore parisien, à travers les textes qu'il consacra à Fantômas; il ne resta pas dans les hauteurs orgueilleuses et abstraites où nombre de ses contemporains se sont malheureusement confinés.

C'est un pionnier, un précurseur.

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13/09/2015

Entre panthéisme et christianisme: Teilhard de Chardin

gal-1219169.jpgDans deux précédents articles, j'ai évoqué l'intervention de mon ami Jean-Martin Tchaptchet lors d'un symposium en mai à Cotonou. Il s'agissait de trouver le moyen de concilier le culte des génies des lieux et les grandes vues abstraites occidentales, fondées sur la conception de Dieu qui s'est développée à Rome dans l'antiquité. Et je disais que je parlerais de Teilhard de Chardin.

Car il affirmait qu'il avait dépassé le débat entre les romantiques et les catholiques en étant à la fois panthéiste et chrétien. Comment cela?

Pour lui, le monde avait une âme, et cette âme était le Christ; mais tous les éléments existants avaient une intériorité à laquelle cette âme cosmique parlait, et c'est ainsi qu'il fallait expliquer l'évolution. En effet, ce psychisme universel n'était pas une simple idée placée dans l'intellect humain, mais une réalité polarisant l'ensemble des éléments sensibles. Même l'atome était doué d'un début de psychisme, disait-il. Sa polarité négative ou positive en était l'expression, et manifestait son rapport intime avec le centre mystique du cosmos.

L'esprit n'était pas dans tel ou tel élément, poursuivait-il, mais dans la force même qui l'avait fait apparaître, élaboré. Ce qui maintenait entre eux les atomes pour former un corps n'était rien d'autre que la force psychique de l'univers particularisée. Et plus l'évolution avançait, plus les corps englobaient Point_Omega_01..jpgle rayonnement spirituel proche du centre mystique cosmique. L'homme y parvenait mieux qu'aucun autre être.

Il s'agit donc, si on veut concilier l'animisme et le christianisme, d'avoir une vision claire de ce tissu psychique de l'univers auquel croyait Teilhard, et qu'il regardait comme polarisé, centré - et, donc, hiérarchisé.

Or, de mon point de vue, cela se montre convenablement si on n'en reste pas aux extrêmes: lorsque Teilhard parlait de l'univers centré vers le point Oméga d'un côté, et du psychisme de l'atome de l'autre, il créait une théorie: il formait une hypothèse, de son propre aveu. La vraie difficulté est de remplir l'abîme qui se trouve entre les deux.

Là est le rôle des poètes: des esprits élémentaires aux anges, des anges à Dieu - eux seuls peuvent, selon leurs capacités, remplir les cases vides.

L'un de ceux qui l'ont le mieux fait est indéniablement Goethe. Dans Faust, il évoque les êtres élémentaires, les divinités terrestres, les saints célestes, les anges, le diable, Dieu. Il fait le tour de la création. Il est vrai qu'il eut du mal à évoquer le Christ, quoique ce fût son dessein: Faust est finalement emmené au Ciel par la sainte Vierge. Mais la poésie romantique par excellence s'efforça de créer ces Melusinediscovered.jpgponts, en particulier celle de l'Allemagne. Elle doit servir de modèle.

D'ailleurs, elle a été approuvée par les Surréalistes, notamment André Breton. Et certes, celui-ci rejetait le christianisme; mais il a chanté Mélusine, les divinités terrestres, et a évoqué les Grands Transparents. Il a montré comment l'esprit féminin pouvait s'opposer à la fois au matérialisme analytique et à la métaphysique abstraite d'un dieu inaccessible à la poésie; et Charles Duits l'a suivi. Robert Desnos, pareillement, créa des figures de femmes célestes, somptueuses et pleines d'éclairs.

Goethe les avait précédés, en invoquant l'éternel féminin.

Tant qu'on en restera au rationalisme, il restera impossible de concilier les esprits des rivières du peuple Sawa, au Cameroun, et le dieu abstrait des Occidentaux.

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31/07/2015

Michel Dunand monte sur les toits du cœur

dun.gifCette année, mon camarade Michel Dunand a publié, chez l'éditeur Jacques André, un nouveau recueil de poésie: Les Toits du cœur. Il y poursuit son tour de la Terre et de l'Art en aphorismes délicats, évoquant Van Gogh, le Kirghizistan, le Tibet. Il doute de plus en plus, apparemment, que les mots puissent exprimer l'expérience profonde de l'âme: non seulement chez lui ils sont toujours aussi rares, mais il le dit explicitement. Il parle de l'inaccessible absolu. Il s'agit désormais de se fondre dans une éternelle lumière, et les mots sont un poids.

Dans les recueils précédents, de symboliques images venaient porter l'âme vers le tout, vers les hauteurs; mais elles sont cette fois moins présentes. Deux moments m'ont frappé, à cet égard: l'escalier du soleil qui fait allusion à un monument de Lhassa; et la statue de Lénine, à laquelle il fait dire: J'étais un phare. / Une étoile. / Ou je le pensais, / je le disais, / je le croyais: le poète n'a pas l'air convaincu. Toute image évidemment peut donner lieu à de l'idolâtrie, et susciter un mensonge.

Mais j'avoue être de ceux qui la croient nécessaire. Comme disait Rudolf Steiner: C'est par l'image formée en nous-même que les forces de ce dont nous avons fait l'image peuvent affluer vers nous. On peut trouver que vouloir transfigurer le monde est vain, et que l'âme du poète doit plutôt se dissoudre dans l'absolu, aimer sans limites, anéantir l'ombre. Mais je crois plutôt qu'elle est appelée à faire luire son individualité immortelle, et que, pour cela, elle doit déjà s'être formée à partir des images: l'image d'elle-même idéalisée, sublimée - devenue pareille à un phare, comme eût dit Victor Hugo. Plus qu'ils ne bloquent le 35.jpgregard porté vers l'absolu, les escaliers dorés des temples asiatiques sont une aide; l'escalier de cristal qu'emprunta Bouddha pour rejoindre le quatrième ciel et y rencontrer Indra peut être gravi par les poètes - au moins pour les premières marches.

Ce que montrent, de la main, des yeux, les statues, a aussi sa signification utile. Lénine peut-être est un faux astre; mais est-il pire qu'une voie si abstraite qu'on n'y distingue rien?

Cela dit, le recueil de Michel reste très agréable à lire - plein d'or et d'encens. Il parvient à créer des états mystiques voluptueux.

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12/07/2015

Un sanctuaire de la Savoie: le Fer-à-Cheval

CIMG1072.jpgAu fond de la vallée du Giffre est un des plus beaux lieux de l'univers: les cascades jaillissent de hauteurs fabuleuses, et ce bout du monde semble subsister d'un temps où la Terre et le Ciel ne faisaient qu'un. On le nomme, c'est connu, le Fer-à-Cheval, et il est situé dans la commune de Sixt, en Faucigny.

Royaume où l'eau et la terre semblent vivre dans une harmonie toute spéciale, il unit les gnomes et les ondines dans une assez profonde entente pour qu'on soupçonne une fée issue d'un astre d'y demeurer, ou d'y avoir demeuré il y a peu encore. Les corps y sont légers, brillants, fluides, et l'eau y est vive, comme contenant les formes des êtres futurs. À coup sûr les premiers hommes y sont nés: ils étaient alors à demi des ombres - mais lumineuses, scintillantes, comme tissées du rayonnement des planètes; ils vivaient dans un arc-en-ciel constant.

Ils étaient gouvernés par une déesse de la montagne, et sa présence fut encore sentie par Ponce de Faucigny, au onzième siècle: ce seigneur créa à Sixt un monastère connu, et consacra une source qui guérissait. Elle venait du royaume mystérieux et enchanté de la déesse; elle était en quelque sorte ses pleurs, généreusement délivrés. La compassion en elle suscitait ces larmes.

Aujourd'hui elle s'en est allée, dit-on; mais sa cité fut laissée à la garde d'antiques héros. Et en particulier, Captain Savoy put en passer les portes. Capt. Savoy par R. Dabol 2.jpgIl en a fait une de ses bases fondamentales. L'âme de la Savoie s'y trouve encore sous forme de nappe luisante, descendue jusque-là.

Jean de Pingon, l'auteur des Mémoires du roi Bérold et du Peintre et l'alchimiste, voulait y faire représenter la tétralogie de Wagner - le Ring: les Burgondes y étaient venus. En tout cas ils avaient fondé Samoëns: c'est historique. J'ai fait un poème un jour sur le fondateur de cette noble communauté, que j'ai appelé Samawald, bien que selon les étymologistes il se fût juste appelé Samo: c'était un diminutif! Samawald était aussi un héros qui avait la garde du Fer-à-Cheval. Il fut un grand ami de Captain Savoy: il lui passa le relais.

Le Fer-à-Cheval est indéniablement un des lieux où vécurent les Nibelungen: le peuple des brumes, né de l'arc-en-ciel; ce qui reste de l'Atlantide. Quand je m'y rends, je songe bien à Wagner, mais en particulier à l'ouverture de Parsifal: ses notes longues, mélancoliques, amples, me font toujours penser à des torrents qui éternellement coulent sur des montagnes pleines de verdure - et dont émanent des formes grandioses, divines, exprimant la destinée.

Oui, contrairement à ce qu'on pourrait croire, la destinée ne se trouve pas tant dans les grandes cités Valkyries-L.jpgqu'à la source des torrents: c'est là que la vie prend forme, et donne son pli à l'existence. Les cités ne font que manifester ce qui a été placé à ces sources mystérieuses. Elles croient pouvoir le diriger, mais il est déjà trop tard, les choses ont déjà pris une direction spécifique.

Avec quel à-propos les anciens vénéraient les sources, plaçaient des temples au début du monde tel que le figure le Fer-à-Cheval! Avec quel à-propos aussi les moines chrétiens ont tendu à s'installer dans ces parages fatidiques et inconnus du plus grand nombre! Là les astres détachés du Ciel rencontraient la Terre et y créaient les formes. La prière en marquait la reconnaissance des hommes, mais elle était aussi le seul moyen d'influer sur leur destinée - sur le sort des cités, des peuples. Ensuite on ne le pouvait plus. Les profanes l'ignoraient, mais il en était bien ainsi. Une fois que le dieu avait fini d'agir, que pouvait-on encore faire? On n'agissait plus qu'en périphérie, à la surface. C'est seulement au moment de son action qu'on pouvait l'influencer, l'adoucir.

Voilà pourquoi Captain Savoy a pris comme une de ses bases, comme un de ses châteaux, ce lieu grandiose où résonne toujours la musique de Wagner, qu'on l'entende ou pas.

Je dois dire que cet endroit me rappelle également le poème Dieu de Victor Hugo, mais j'en parlerai un autre jour. Car Hugo voyait Dieu dans ce genre de lieux bénis, où l'eau se jetait des hauteurs et créait des brumes dans les montagnes. Là se cristallisaient les Nibelungen!

(La seconde image est de l'excellent Régis Dabol.)

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26/04/2015

Science-fiction et surréalisme (Stefan Wul II)

09499a5d57cc2c9816ce9511ec00f14f.jpgJ'ai déjà évoqué l'opinion de Stefan Wul (1922-2003), écrivain de science-fiction reconnu, sur la narration qui ne serait qu'une base mécanique sur laquelle la poésie pourrait se tisser: cela me semble erroné. Mais il a aussi évoqué ce qui distinguait la science-fiction du surréalisme d'une façon qui m'a paru plus juste.

On a, de fait, souvent établi un lien entre le surréalisme et la science-fiction, en particulier française. Or, Stefan Wul se défendait tout de même d'être surréaliste au sens propre, se comparant notamment au Boris Vian de L'Arrache-Cœur. Car ce dernier, affirme-t-il, enchaîne les images bizarres sans ordre ni justification: la science-fiction, elle, donne une substance rationnelle aux créations de l'imaginaire; elle s'efforce de les expliquer, ou suggère du moins qu'il est possible de le faire. Et il faut avouer que c'est une qualité, car la lecture des surréalistes est souvent éprouvante: on est frustré par leurs métaphores impénétrables.

Stefan Wul, certes, admet que pour Breton il y avait un sens caché; mais, selon lui, il n'avait pas un art suffisant pour en rendre compte. Et on peut alors lui rétorquer que l'art ne consiste pas forcément à fournir des explications simplistes, ramenées au rationalisme scientifique: qu'au contraire le mystère peut en être rompu, comme la science-fiction en donne souvent l'exemple. Breton, justement, contestait la validité de ce rationalisme; à ses yeux, nulle connaissance ne pouvait être limitée par lui. Et j'ai assez lu ses poèmes pour ne pas être d'accord avec Stefan Wul: Breton avait assez d'art, lui aussi, pour suggérer des explications; mais elles allaient dans un sens ésotérique, ne s'arrêtant pas à la science officielle.

Il est vrai qu'il est resté évasif; hermétique, même. Son disciple Charles Duits fut plus explicite, et aussi Msiudmak_illus5.jpgalcolm de Chazal – qui parlait, comme Blaise Cendrars ou Robert E. Howard, de l'ancienne Lémurie, et faisait de la divinité une réalité dont se justifiaient précisément les visions fantastiques. Raymond Abellio le compara à cause de cela au Goethe du Traité des couleurs: l'observation menait à la vision, à l'imagination vraie, et à la représentation de forces exclusivement spirituelles. D'ailleurs, dans L'Écume des jours, Vian fut plus clair et plus suivi que dans L'Arrache-Cœur.

La science-fiction a raison de chercher à clarifier le surréalisme - et peut-être est-elle d'abord cette tentative; Charles Duits n'a-t-il pas trouvé, dans le public de ce genre, une oreille bienveillante - lui qui pourtant méprisait profondément la science moderne? Mais elle n'est pas la seule voie de justification possible, pour les images nées de l'inconscient.

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22/04/2015

La poésie qu'on sait mauvaise: vieux poètes chrétiens

22510100179070L.jpgJ'ai lu plusieurs fois des poètes latins chrétiens publiés aux célèbres Éditions des Belles-Lettres, et les plus anciennes publications se distinguaient toutes par un trait remarquable: les préfaciers-traducteurs disaient pis que pendre des œuvres auxquelles ils avaient consacré une partie de leur vie. Le poète Prudence était par exemple âprement traité, lui que tout le Moyen Âge a lu et admiré, que Jacques de Voragine dans sa Légende dorée a si souvent cité! Et il en allait de même des poètes carolingiens - Ermold le Noir, Abbon -, qui se sont essayés à l'épopée chrétienne: leurs éditeurs étaient les premiers à les trouver complètement nuls.

Même si elle s'est un peu atténuée au fil des ans, cette espèce de colère de l'université française contre le latin médiéval existe encore. Elle participait en tout cas d'un néoclassicisme mortifère, puisqu'à tout esprit non prévenu, il apparaît comme ridicule de financer la réédition d'œuvres sans intérêt, et les professeurs qui se dédouanaient de l'avoir fait en médisant de leurs auteurs devaient à tous sembler de bizarres masochistes.

La poésie savoisienne, notamment à l'époque romantique, avait sans doute moins de poids que cette poésie latine chrétienne, puisqu'elle n'a pas été rééditée; mais on en disait à peu près le même mal.

Ce que ne supportait par exemple pas quelqu'un comme Edmond Faral, vieille référence de la Sorbonne, c'est que cette poésie médiévale chrétienne ait prétendu concilier le merveilleux chrétien et le merveilleux païen: cela choquait son sens de la rigueur 9782849095591.jpgclassique. L'interdit en effet remonte à l'époque de Corneille et Racine. Il n'a pas vu que le merveilleux païen était généralement, chez les poètes chrétiens, lié aux éléments, à la Terre, tandis que le merveilleux chrétien l'était aux astres, au Ciel. Il n'y avait pas de contradiction, car les dieux antiques étaient assimilés aux êtres élémentaires, parmi lesquels étaient d'ailleurs les démons. Ce qui choquait ces universitaires nourris au sein du positivisme est peut-être que ces poètes eussent osé placer des anges dans le ciel: ils voulaient maintenir le merveilleux dans le discrédit traditionnel, continuer à le regarder comme dénué de substance morale et religieuse, n'en faire qu'un objet d'amusement, une rhétorique.

Or, il faut remarquer que le romantisme savoisien a tendu à aller dans le même sens que les carolingiens: il était chrétien, mais imaginatif, et plaçait sur terre des fées, et dans le ciel des anges. Les princes étaient regardés comme des êtres doubles, situés dans les deux mondes, à la fois êtres célestes et êtres terrestres; après leur mort, ils devenaient les saints protecteurs du pays. Il faut avouer qu'on demeurait proche de ce qui se faisait au Moyen Âge. Le lien entre la religion chrétienne et l'imagination individuelle n'était pas rompu, et on trouvait des écrivains qui, tel Maurice Dantand, s'affirmait catholique et en même temps visionnaire. Il évoquait les dieux de l'Olympe, et aussi les anges du Christ!

On dira que Hugo a fait pareil. Et le fait est que je ne pense pas que l'université soit spécialement romantique. Elle peut être patriotique – et la réédition des poètes carolingiens participait du renouveau de l'histoire de France -, mais elle reste classique dans ses goûts et sa doctrine. Peut-être tout particulièrement la Sorbonne.

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12/04/2015

Comédie et action initiatique

9782081214682_h430.jpgDans sa préface à son édition de L'Avare de Molière, le professeur Jean de Guardia rapporte des débats passionnants sur l'évolution de la comédie de l'antiquité à l'époque moderne. On reprocha à Molière, en son temps, de n'avoir pas respecté l'esprit antique, fondé essentiellement sur l'enchaînement dramatique. Les personnages devaient être soumis à l'idée dont émanait leur destinée; ils n'avaient pas d'existence en soi: peu importait leur personnalité profonde.

On ne se rendait pas compte, sans doute, que les principes antiques n'étaient plus réellement vécus de l'intérieur: les vices et les vertus n'étaient plus perçus comme des forces vivantes, ordonnant l'action et auxquelles étaient soumis inconsciemment les hommes.

Il en est resté beaucoup de traces chez Corneille, qui était fervent chrétien et tenait encore de l'allégorie médiévale; mais précisément on lui reprochait sa froideur, ses enchaînements mécaniques: la combinaison des vices et des vertus en lutte apparaissait comme intellectuelle et abstraite, théorique; les hommes étaient conçus comme vivant d'une vie plus diffuse, plus animale. Et en même temps on se penchait essentiellement sur ce qu'ils avaient dans leur conscience, leurs pensées. Molière était sous l'influence de Descartes et Gassendi.

Ainsi, son Harpagon ne fait pas écho fidèlement au vice de l'avarice, le compliquant de l'usure et de la luxure. Molière prenait pour modèles non les vices et les vertus comme forces vivantes, lesquelles il ne percevait pas, mais les hommes qu'il rencontrait, qui s'incarnaient physiquement autour de lui. C'est ce qui rend ses comédies plus vivantes que celles de Corneille, quoique leur langage soit moins grandiose.

0812-4Dgr[1].jpgPlus tard, Wilhelm August Schlegel a fait une critique acerbe des classiques français. Il a montré, en particulier, ce qu'avait perdu, en dimension initiatique et mythologique, le thème de La Marmite de Plaute en s'insérant dans L'Avare de Molière. La critique française, souvent chauvine, n'a voulu faire que défendre sa gloire nationale, sans mesurer la profondeur des remarques de Schlegel. D'un autre côté, Schlegel n'a peut-être pas assez vu que Corneille, en restant fidèle à l'idée spiritualiste antique, a créé des actions dénuées de vie. En réalité, on refuse de considérer que l'âme humaine a évolué de manière à ne plus percevoir directement le monde des esprits. Le matérialisme feint de croire qu'on n'en a eu que le dogme. Mais Flaubert même avait bien vu qu'il ne s'était pas agi d'idéologie: du plus profond de leur cœur, les hommes anciens croyaient vivre avec les dieux. Ils n'avaient pas besoin d'en raisonner! Or, on ne le mesure pas assez: c'est ce qui rend leurs œuvres artistiques si grandioses: les actions humaines en acquièrent spontanément une portée cosmique. Et Schlegel avait raison de se plaindre de ne plus la voir dans le classicisme français.

La revit-on jamais au théâtre? Dans le Faust de Goethe, peut-être. Mais cette fois, c'est consciemment que les poètes devaient rechercher ce lien de l'homme avec le cosmos. Lovecraft, par exemple, n'a cessé de le faire, au sein du conte fantastique. Globalement, le théâtre est resté d'un classicisme excessif.

Jean de Guardia, pour défendre Molière, achève son exposé en disant que sa pièce est belle parce que Molière est un grand auteur français. Un argument qui ne va pas bien loin, je suppose. Un peu trop typique.

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06/04/2015

Romantisme royal en Savoie

491px-King_Carlo_Alberto.jpgAlfred Berthier était un abbé qui, au début du vingtième siècle, a écrit des ouvrages importants sur des auteurs savoyards, notamment Xavier de Maistre et Jean-Pierre Veyrat. Dans celui sur Veyrat, il raconte que lorsque, vers 1840, il voulut rentrer en Savoie, le jeune poète dut se convertir non seulement au catholicisme (qu'il n'avait qu'à demi quitté), mais aussi au royalisme, qu'il avait clairement renié. Il le fit par un poème adressé au roi, c'est-à-dire à Charles-Albert, à qui il fut transmis par l'évêque de Pignerol André Charvaz, un Savoyard de Tarentaise de la génération des Billiet, des Rendu: hommes d'extraction modeste, mais de grande énergie, de foi profonde, élevés durant la proscription qui avait frappé les prêtres à la Révolution, et rénovateurs du culte à la Restauration.

Charvaz était précepteur des enfants de Charles-Albert, en particulier du futur roi Victor-Emmanuel II - dont on apprend ainsi, par sa correspondance, qu'il était un piètre élève.

Mais Charles-Albert était un grand roi, sans doute. On dit que, lisant le poème de Veyrat, il versa une larme, fut profondément touché. Charvaz avait su le lui présenter, assurément! Mais Berthier rappelle, également, que Charles-Albert était lui-même un romantique, qu'il en avait la sensibilité à un point éminent: et de citer un poème qu'il a écrit – et que je n'ai pas lu -, mais aussi ses édifices néomédiévaux, ses tunnels et ses ponts bordés de tourelles à créneaux et sertis d'écussons colorés - ensembles qui faisaient l'admiration des voyageurs du temps, en particulier George Sand, qui en parle dans sa correspondance. Pourtant Charles-Albert, homme à paradoxes, finançait les travaux de modernisation de la Savoie, son industrialisation. Le plus admirable étant sans doute qu'en Savoie pendant ce temps les impôts n'en baissaient pas moins.

C'est lui qui promulgua un Code albertin qui adaptait le Code napoléonien à la sensibilité du royaume. Car en Savoie, contrairement à ce qui s'était passé pour la France, le Code avait été abrogé à la Restauration; mais le peuple gémissait du retour trop brutal à l'ancien régime. Les Piémontais, De_20_jarige_Ludwig_II_in_kroningsmantel_door_Ferdinand_von_Piloty_1865.jpgnotamment; car si les Savoyards furent contents du Statut constitutionnel de 1848, ils n'avaient guère protesté: ce n'est pas dans leur nature.

Charles-Albert est remarquable et romantique en ce qu'il s'efforça de concilier l'ancien et le nouveau, l'esthétique gothique et le progrès technique, la religion catholique et l'émancipation sociale.

Cela peut rappeler davantage la Bavière d'un Louis II que la France du temps - déjà déchirée entre catholiques et laïques parce que le pouvoir était essentiellement réactionnaire et la bourgeoisie essentiellement progressiste. La belle unité qui avait brillé en France sous Louis XIV y subissait un contrecoup, laissant place à la division. Celle-ci avait servi au pouvoir monarchique; mais une fois le roi chassé, elle apparaissait nue, et l'unité nationale devenait essentiellement un doux rêve, un souvenir nostalgique du Grand Roi. Dans des pays moins centralisés, héritiers du Saint-Empire, le romantisme n'opposait pas de façon aussi nette une bourgeoisie progressiste et un clergé réactionnaire; il pénétrait jusque les prêtres, jusqu'aux rois, répondant à certaines aspirations populaires et permettant au Trône et à l'Autel de perdurer. De fait, il n'y eut jamais de révolution spontanée en Savoie. Le catholicisme lui-même s'adaptait au sentiment de la nature, par exemple: Veyrat a essayé de l'illustrer en animant le paysage, en lui donnant une personnalité. Il ne résolut pas tous les problèmes que posait la superposition du monde des éléments avec celui des anges, mais il tendit à le faire. La personne du roi, appartenant en principe aux deux mondes, l'y aidait.

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12/03/2015

Printemps de la poésie des Poètes de la Cité

1780915_10201893562636331_1867331527_n.jpgDimanche 22 mars, à 15 h, à l'Institut National Genevois (1, promenade du Pin, Genève), les Poètes de la Cité auront le plaisir de vous présenter leur printemps de la poésie. Un récital aura lieu, avec des poèmes dits par Camille Holweger (en photo ci-contre, saisie lors du récital de l'an passé) et Sami Khadraoui, et il comportera des intermèdes musicaux de Camille Holweger (qui joue de la harpe, comme on peut voir). Ce sera à partir de 16 h. Car à 15 h 15, il y aura le discours de présentation du président, et je dois annoncer que c'est moi: je suis président de cette société depuis le début de cette année.

À 15 h 30, une classe de dixième année du Cycle d'Orientation du Foron viendra présenter un petit spectacle poétique; ils seront animés par notre chère membre Catherine Tuil-Cohen, également professeur de français.

Les poètes représentés par leurs vers dans le récital sont, dans l'ordre prévu: l'excellente Émilie Bilman aux métaphores fabuleuses, le grandiose Albert Anor aux images enflammées, la gracieuse Nitza Schall aux vers pleins d'harmonie, le rigoureux Denis Pierre Meyer à l'ingéniosité sans pareille, la fougueuse Catherine Tuil-Cohen aux paroles de feu, la mystérieuse Dominique Vallée aux accords profonds, la glorieuse Marlo aux figures saisissantes, la mélodieuse Linda Stroun aux évocations de rêve, l'énigmatique Kyo Wha-Chong aux mots suggestifs, la puissante Catherine Gaillard-Sarron aux rimes bo10614321_10202793879103680_381203325811982727_n.jpgndissantes, le maître-ès-arts Loris Vincent aux strophes séculaires, le concis Roger Chanez aux paysages cristallins, l'agile Bluette aux vers oniriques, l'ample Jean-Martin Tchapchet aux souvenirs cosmiques, l'ardente Maïté Aragonés Lumeras aux engagements foudroyants, l'étonnant Rémi Mogenet aux sonnets pleins de pompe, la secrète Ibolya Kurtz aux détours infinis, le spirituel Galliano Perut aux nobles pensées, l'ésotérique Yann Chérelle aux voyages hallucinés, la lyrique Valeria Barouch aux enchaînements poignants, le prodigieux David Frenkel au style finement ciselé, et la tonnante Danielle Risse aux versets abondants.

À 17 h, tréteaux libres: tous ceux qui le veulent pourront réciter leurs œuvres.

Ensuite, la verrée.

Une vente de livres aura lieu au profit de l'Hôpital pour Enfants de Genève: les œuvres des poètes, offertes par eux. Au profit des Poètes de la Cité sera mis en vente leur recueil collectif Ensemble, paru l'an passé, avec des poèmes de ses membres: une sorte de must qu'il faut absolument avoir dans sa bibliothèque...

À ce dimanche 22, donc!

20:05 Publié dans Associations, Genève, Poésie | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook