22/04/2015

La poésie qu'on sait mauvaise: vieux poètes chrétiens

22510100179070L.jpgJ'ai lu plusieurs fois des poètes latins chrétiens publiés aux célèbres Éditions des Belles-Lettres, et les plus anciennes publications se distinguaient toutes par un trait remarquable: les préfaciers-traducteurs disaient pis que pendre des œuvres auxquelles ils avaient consacré une partie de leur vie. Le poète Prudence était par exemple âprement traité, lui que tout le Moyen Âge a lu et admiré, que Jacques de Voragine dans sa Légende dorée a si souvent cité! Et il en allait de même des poètes carolingiens - Ermold le Noir, Abbon -, qui se sont essayés à l'épopée chrétienne: leurs éditeurs étaient les premiers à les trouver complètement nuls.

Même si elle s'est un peu atténuée au fil des ans, cette espèce de colère de l'université française contre le latin médiéval existe encore. Elle participait en tout cas d'un néoclassicisme mortifère, puisqu'à tout esprit non prévenu, il apparaît comme ridicule de financer la réédition d'œuvres sans intérêt, et les professeurs qui se dédouanaient de l'avoir fait en médisant de leurs auteurs devaient à tous sembler de bizarres masochistes.

La poésie savoisienne, notamment à l'époque romantique, avait sans doute moins de poids que cette poésie latine chrétienne, puisqu'elle n'a pas été rééditée; mais on en disait à peu près le même mal.

Ce que ne supportait par exemple pas quelqu'un comme Edmond Faral, vieille référence de la Sorbonne, c'est que cette poésie médiévale chrétienne ait prétendu concilier le merveilleux chrétien et le merveilleux païen: cela choquait son sens de la rigueur 9782849095591.jpgclassique. L'interdit en effet remonte à l'époque de Corneille et Racine. Il n'a pas vu que le merveilleux païen était généralement, chez les poètes chrétiens, lié aux éléments, à la Terre, tandis que le merveilleux chrétien l'était aux astres, au Ciel. Il n'y avait pas de contradiction, car les dieux antiques étaient assimilés aux êtres élémentaires, parmi lesquels étaient d'ailleurs les démons. Ce qui choquait ces universitaires nourris au sein du positivisme est peut-être que ces poètes eussent osé placer des anges dans le ciel: ils voulaient maintenir le merveilleux dans le discrédit traditionnel, continuer à le regarder comme dénué de substance morale et religieuse, n'en faire qu'un objet d'amusement, une rhétorique.

Or, il faut remarquer que le romantisme savoisien a tendu à aller dans le même sens que les carolingiens: il était chrétien, mais imaginatif, et plaçait sur terre des fées, et dans le ciel des anges. Les princes étaient regardés comme des êtres doubles, situés dans les deux mondes, à la fois êtres célestes et êtres terrestres; après leur mort, ils devenaient les saints protecteurs du pays. Il faut avouer qu'on demeurait proche de ce qui se faisait au Moyen Âge. Le lien entre la religion chrétienne et l'imagination individuelle n'était pas rompu, et on trouvait des écrivains qui, tel Maurice Dantand, s'affirmait catholique et en même temps visionnaire. Il évoquait les dieux de l'Olympe, et aussi les anges du Christ!

On dira que Hugo a fait pareil. Et le fait est que je ne pense pas que l'université soit spécialement romantique. Elle peut être patriotique – et la réédition des poètes carolingiens participait du renouveau de l'histoire de France -, mais elle reste classique dans ses goûts et sa doctrine. Peut-être tout particulièrement la Sorbonne.

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12/04/2015

Comédie et action initiatique

9782081214682_h430.jpgDans sa préface à son édition de L'Avare de Molière, le professeur Jean de Guardia rapporte des débats passionnants sur l'évolution de la comédie de l'antiquité à l'époque moderne. On reprocha à Molière, en son temps, de n'avoir pas respecté l'esprit antique, fondé essentiellement sur l'enchaînement dramatique. Les personnages devaient être soumis à l'idée dont émanait leur destinée; ils n'avaient pas d'existence en soi: peu importait leur personnalité profonde.

On ne se rendait pas compte, sans doute, que les principes antiques n'étaient plus réellement vécus de l'intérieur: les vices et les vertus n'étaient plus perçus comme des forces vivantes, ordonnant l'action et auxquelles étaient soumis inconsciemment les hommes.

Il en est resté beaucoup de traces chez Corneille, qui était fervent chrétien et tenait encore de l'allégorie médiévale; mais précisément on lui reprochait sa froideur, ses enchaînements mécaniques: la combinaison des vices et des vertus en lutte apparaissait comme intellectuelle et abstraite, théorique; les hommes étaient conçus comme vivant d'une vie plus diffuse, plus animale. Et en même temps on se penchait essentiellement sur ce qu'ils avaient dans leur conscience, leurs pensées. Molière était sous l'influence de Descartes et Gassendi.

Ainsi, son Harpagon ne fait pas écho fidèlement au vice de l'avarice, le compliquant de l'usure et de la luxure. Molière prenait pour modèles non les vices et les vertus comme forces vivantes, lesquelles il ne percevait pas, mais les hommes qu'il rencontrait, qui s'incarnaient physiquement autour de lui. C'est ce qui rend ses comédies plus vivantes que celles de Corneille, quoique leur langage soit moins grandiose.

0812-4Dgr[1].jpgPlus tard, Wilhelm August Schlegel a fait une critique acerbe des classiques français. Il a montré, en particulier, ce qu'avait perdu, en dimension initiatique et mythologique, le thème de La Marmite de Plaute en s'insérant dans L'Avare de Molière. La critique française, souvent chauvine, n'a voulu faire que défendre sa gloire nationale, sans mesurer la profondeur des remarques de Schlegel. D'un autre côté, Schlegel n'a peut-être pas assez vu que Corneille, en restant fidèle à l'idée spiritualiste antique, a créé des actions dénuées de vie. En réalité, on refuse de considérer que l'âme humaine a évolué de manière à ne plus percevoir directement le monde des esprits. Le matérialisme feint de croire qu'on n'en a eu que le dogme. Mais Flaubert même avait bien vu qu'il ne s'était pas agi d'idéologie: du plus profond de leur cœur, les hommes anciens croyaient vivre avec les dieux. Ils n'avaient pas besoin d'en raisonner! Or, on ne le mesure pas assez: c'est ce qui rend leurs œuvres artistiques si grandioses: les actions humaines en acquièrent spontanément une portée cosmique. Et Schlegel avait raison de se plaindre de ne plus la voir dans le classicisme français.

La revit-on jamais au théâtre? Dans le Faust de Goethe, peut-être. Mais cette fois, c'est consciemment que les poètes devaient rechercher ce lien de l'homme avec le cosmos. Lovecraft, par exemple, n'a cessé de le faire, au sein du conte fantastique. Globalement, le théâtre est resté d'un classicisme excessif.

Jean de Guardia, pour défendre Molière, achève son exposé en disant que sa pièce est belle parce que Molière est un grand auteur français. Un argument qui ne va pas bien loin, je suppose. Un peu trop typique.

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06/04/2015

Romantisme royal en Savoie

491px-King_Carlo_Alberto.jpgAlfred Berthier était un abbé qui, au début du vingtième siècle, a écrit des ouvrages importants sur des auteurs savoyards, notamment Xavier de Maistre et Jean-Pierre Veyrat. Dans celui sur Veyrat, il raconte que lorsque, vers 1840, il voulut rentrer en Savoie, le jeune poète dut se convertir non seulement au catholicisme (qu'il n'avait qu'à demi quitté), mais aussi au royalisme, qu'il avait clairement renié. Il le fit par un poème adressé au roi, c'est-à-dire à Charles-Albert, à qui il fut transmis par l'évêque de Pignerol André Charvaz, un Savoyard de Tarentaise de la génération des Billiet, des Rendu: hommes d'extraction modeste, mais de grande énergie, de foi profonde, élevés durant la proscription qui avait frappé les prêtres à la Révolution, et rénovateurs du culte à la Restauration.

Charvaz était précepteur des enfants de Charles-Albert, en particulier du futur roi Victor-Emmanuel II - dont on apprend ainsi, par sa correspondance, qu'il était un piètre élève.

Mais Charles-Albert était un grand roi, sans doute. On dit que, lisant le poème de Veyrat, il versa une larme, fut profondément touché. Charvaz avait su le lui présenter, assurément! Mais Berthier rappelle, également, que Charles-Albert était lui-même un romantique, qu'il en avait la sensibilité à un point éminent: et de citer un poème qu'il a écrit – et que je n'ai pas lu -, mais aussi ses édifices néomédiévaux, ses tunnels et ses ponts bordés de tourelles à créneaux et sertis d'écussons colorés - ensembles qui faisaient l'admiration des voyageurs du temps, en particulier George Sand, qui en parle dans sa correspondance. Pourtant Charles-Albert, homme à paradoxes, finançait les travaux de modernisation de la Savoie, son industrialisation. Le plus admirable étant sans doute qu'en Savoie pendant ce temps les impôts n'en baissaient pas moins.

C'est lui qui promulgua un Code albertin qui adaptait le Code napoléonien à la sensibilité du royaume. Car en Savoie, contrairement à ce qui s'était passé pour la France, le Code avait été abrogé à la Restauration; mais le peuple gémissait du retour trop brutal à l'ancien régime. Les Piémontais, De_20_jarige_Ludwig_II_in_kroningsmantel_door_Ferdinand_von_Piloty_1865.jpgnotamment; car si les Savoyards furent contents du Statut constitutionnel de 1848, ils n'avaient guère protesté: ce n'est pas dans leur nature.

Charles-Albert est remarquable et romantique en ce qu'il s'efforça de concilier l'ancien et le nouveau, l'esthétique gothique et le progrès technique, la religion catholique et l'émancipation sociale.

Cela peut rappeler davantage la Bavière d'un Louis II que la France du temps - déjà déchirée entre catholiques et laïques parce que le pouvoir était essentiellement réactionnaire et la bourgeoisie essentiellement progressiste. La belle unité qui avait brillé en France sous Louis XIV y subissait un contrecoup, laissant place à la division. Celle-ci avait servi au pouvoir monarchique; mais une fois le roi chassé, elle apparaissait nue, et l'unité nationale devenait essentiellement un doux rêve, un souvenir nostalgique du Grand Roi. Dans des pays moins centralisés, héritiers du Saint-Empire, le romantisme n'opposait pas de façon aussi nette une bourgeoisie progressiste et un clergé réactionnaire; il pénétrait jusque les prêtres, jusqu'aux rois, répondant à certaines aspirations populaires et permettant au Trône et à l'Autel de perdurer. De fait, il n'y eut jamais de révolution spontanée en Savoie. Le catholicisme lui-même s'adaptait au sentiment de la nature, par exemple: Veyrat a essayé de l'illustrer en animant le paysage, en lui donnant une personnalité. Il ne résolut pas tous les problèmes que posait la superposition du monde des éléments avec celui des anges, mais il tendit à le faire. La personne du roi, appartenant en principe aux deux mondes, l'y aidait.

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12/03/2015

Printemps de la poésie des Poètes de la Cité

1780915_10201893562636331_1867331527_n.jpgDimanche 22 mars, à 15 h, à l'Institut National Genevois (1, promenade du Pin, Genève), les Poètes de la Cité auront le plaisir de vous présenter leur printemps de la poésie. Un récital aura lieu, avec des poèmes dits par Camille Holweger (en photo ci-contre, saisie lors du récital de l'an passé) et Sami Khadraoui, et il comportera des intermèdes musicaux de Camille Holweger (qui joue de la harpe, comme on peut voir). Ce sera à partir de 16 h. Car à 15 h 15, il y aura le discours de présentation du président, et je dois annoncer que c'est moi: je suis président de cette société depuis le début de cette année.

À 15 h 30, une classe de dixième année du Cycle d'Orientation du Foron viendra présenter un petit spectacle poétique; ils seront animés par notre chère membre Catherine Tuil-Cohen, également professeur de français.

Les poètes représentés par leurs vers dans le récital sont, dans l'ordre prévu: l'excellente Émilie Bilman aux métaphores fabuleuses, le grandiose Albert Anor aux images enflammées, la gracieuse Nitza Schall aux vers pleins d'harmonie, le rigoureux Denis Pierre Meyer à l'ingéniosité sans pareille, la fougueuse Catherine Tuil-Cohen aux paroles de feu, la mystérieuse Dominique Vallée aux accords profonds, la glorieuse Marlo aux figures saisissantes, la mélodieuse Linda Stroun aux évocations de rêve, l'énigmatique Kyo Wha-Chong aux mots suggestifs, la puissante Catherine Gaillard-Sarron aux rimes bo10614321_10202793879103680_381203325811982727_n.jpgndissantes, le maître-ès-arts Loris Vincent aux strophes séculaires, le concis Roger Chanez aux paysages cristallins, l'agile Bluette aux vers oniriques, l'ample Jean-Martin Tchapchet aux souvenirs cosmiques, l'ardente Maïté Aragonés Lumeras aux engagements foudroyants, l'étonnant Rémi Mogenet aux sonnets pleins de pompe, la secrète Ibolya Kurtz aux détours infinis, le spirituel Galliano Perut aux nobles pensées, l'ésotérique Yann Chérelle aux voyages hallucinés, la lyrique Valeria Barouch aux enchaînements poignants, le prodigieux David Frenkel au style finement ciselé, et la tonnante Danielle Risse aux versets abondants.

À 17 h, tréteaux libres: tous ceux qui le veulent pourront réciter leurs œuvres.

Ensuite, la verrée.

Une vente de livres aura lieu au profit de l'Hôpital pour Enfants de Genève: les œuvres des poètes, offertes par eux. Au profit des Poètes de la Cité sera mis en vente leur recueil collectif Ensemble, paru l'an passé, avec des poèmes de ses membres: une sorte de must qu'il faut absolument avoir dans sa bibliothèque...

À ce dimanche 22, donc!

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28/12/2014

Univers sans socle, musique des sphères

419627.jpgGaston Bachelard disait: Il ne conviendrait pas de prendre un rythme de base auquel tous les instruments se référeraient. En fait, les divers instruments se soutiennent et s’entraînent les uns les autres.
 
Citation magnifique, qui peut, doit s’appliquer à l’univers entier: est-ce que les planètes ne sont pas dans cette situation, de se soutenir les unes les autres? On cherche un socle fondamental, et les uns croient le trouver dans la Matière, les autres en Dieu; mais entre les deux, en réalité, les éléments sont dans un état d’équilibre et d’harmonie qui fait apparaître la Matière et Dieu comme des abstractions.
 
Il en va de même en littérature: dans une histoire, les personnages se soutiennent les uns les autres - avec aussi la nature, et ses forces, qui sont également des personnages, ou devraient toujours l’être, et ne pas rester un décor passif. Car il n’est pas vrai, comme l’ont prétendu les Naturalistes, ou Taine, que le décor est la chose stable qui détermine les personnages - pas plus qu’il n’est vrai, comme l’ont assuré certains spiritualistes, que le paysage n’est qu’une émanation de la subjectivité humaine. Il n’en 110506102301136238110864.jpgest pas ainsi, et le conte de fées, qui est une sorte de récit primordial, le dit: l’intrigue est faite de volontés qui se mesurent, s’équilibrent, se compensent, même en s’affrontant; or ces volontés peuvent être celles d’êtres humains, mais aussi d’animaux, et même de plantes, de montagnes, d’étoiles - qui alors prennent l’allure d’êtres humains, puisqu’on n’attribue de volonté propre qu’à ceux-ci. Ainsi naissent les fées, les anges, les gnomes - et la mythologie.
 
Car celle-ci n’est pas l’expression mécanique d’une philosophie préexistante et clairement tracée dans ses contours, mais l’élaboration progressive d’une harmonie au sein d’éléments donnés. Dans cet espace musical, aucun instrument qui reste inerte en regardant les autres se déployer - comme un décor passif regardant les hommes agir en son sein. Aucun instrument non plus dirigeant tous les autres, à la façon d’un dieu exclusif - le reste n’étant fait que de sujets, d’esclaves. 
 
Alors l’art peut être dit inspiré.

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26/12/2014

Représentations, pressentiments de l’Esprit

1767263192.jpgJ’ai fait un jour une conférence sur l’art baroque dans le Faucigny et pour la préparer j’avais étudié l’excellent livre de feu Fernand Roulier sur la question. Il y était écrit que l’Église catholique avait interdit toute autre représentation, pour le Saint-Esprit, que la colombe - évoquée dans l’Évangile. On se souvient, à ce sujet, de la moquerie de Flaubert, dans Un Cœur simple: son héroïne, Félicité, ne pouvant pas croire que la colombe ait parlé, pense que le Saint-Esprit devait être un perroquet! Par la suite, elle adore le sien comme tel, le faisant empailler quand il meurt et le plaçant sous un portrait de Dieu le Père - en réalité le Comte d’Artois, c’est-à-dire Charles X.
 
Est-ce une plaisanterie contre l’Esprit? Dans sa correspondance, Flaubert affirmait que celui-ci coulait dans nos veines, était dans notre instinct, mais que la bêtise généralisée le rendait impossible à reconnaître. Félicité symbolise cette situation. Mais à la fin du récit, à ses yeux éblouis, un perroquet Fantasy_The_bird_of_happiness_924.jpgouvre pour elle ses ailes immenses dans le ciel entrouvert - confirmant sa doctrine! 
 
Qui peut s’en moquer? Félicité meurt heureuse, dans son illusion rendue vraie par sa foi. Est-ce une revendication de liberté pour l’artiste - et pour tout être humain? Celle d’imaginer ce qu’on veut lorsque l’idée est en réalité inexprimable?
 
L’interdiction, à l’époque baroque, de créer de nouveaux symboles a en réalité vidé de leur substance les anciens; représenter toujours les mêmes images en variant la décoration, la matière, le style, y mène; l’idée, si elle est active dans l’âme humaine, suscite forcément de nouvelles représentations.
 
On sait que Flaubert a écrit Un Cœur simple pour répondre à George Sand qui lui reprochait de ne raconter que l’histoire de gens qui, n’étant pas des artistes, ne pouvaient reconnaître l’Esprit, et erraient; ce à quoi l’auteur de Madame Bovary rétorquait qu’il n’exposait que ce qui était représentatif. Or, l’Esprit qui se meut dans l’inconscient et s’exprime ensuite de façon chaotique, inepte, inappropriée, ahriman3.jpgest effectivement le lot commun - chez les artistes aussi. La raison humaine n’est-elle pas trop faible pour qu’il en soit autrement? C’est ce que Flaubert pensait.
 
Le Christ était bien dans Emma Bovary, ou Félicité, mais leur entendement ne pouvait le saisir. Toutefois le perroquet céleste de la seconde s’en approchait-il sans doute plus que l’affreux scrofuleux dont la première a la vision sur son lit de mort!
 
Mais est-ce d’ailleurs si certain? Chacun voit l’Esprit à sa façon, lui crée une image qui lui est propre. Dans la Bhagavad-Gîta, il est dit que d’incarnation en incarnation l’image qu’on s’en fait est toujours plus pure - que la raison s’accorde toujours mieux avec l'instinct. Si l’Asie ne rejette pas les superstitions, c’est à cause de cela: pas qu’elle ne les identifie pas comme superstitions, mais qu’elle laisse à la succession des existences le soin de parfaire l’image qu’on donne au Souverain de l’Univers. Les pensées humaines - si liées au cerveau, à la corporéité - ne sont pas à la mesure d’un pressentiment de l’Esprit plus diffus, plus obscur, plus profond.

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22/12/2014

Malcolm de Chazal et le mythe de l’île Maurice

AVT_Malcolm-de-Chazal_4902.jpegMalcolm de Chazal (1902-1981) est un écrivain mauricien brièvement compagnon du Surréalisme parisien, rejeté rapidement parce que déiste, selon ses commentateurs: il liait les images nées de l’inconscient au monde divin - le faisait de façon explicite. En cela à vrai dire il était plus fidèle au romantisme allemand que les surréalistes conventionnels, qui pourtant s’en réclamaient. Mais l’agnosticisme à Paris était une sorte de dogme, depuis la fin du siècle précédent: il fallait l’afficher, si on voulait y réussir.
 
De surcroît, régionaliste, Chazal défendait l’autonomie de son île. Il s’efforçait même d’en créer la mythologie, que néanmoins il pensait d’essence universelle, puisqu’elle touchait au ciel, à Dieu - puisque la terre mauricienne était le reflet de l’Univers, qui l’avait créée. Il s’agissait en en effet de créer un lien substantiel entre le haut et le bas: la comparaison, au sens rhétorique, en prenait une valeur scientifique, parce que, comme le disait Hugo dans Les Travailleurs de la mer - autre grande œuvre régionaliste -, les éléments trouvent la source de leur vie dans le ciel zodiacal.
 
Dans Petrusmok (1979), le roman-mythe que notre auteur a consacré à l’île Maurice, il disait: La science courante viole pour pénétrer. La science des correspondances (la sur-science) parcourt par gestes d’amour, et ramène tout en un, par associations infinies.

Mais l’Universel étant dans le régional, les montagnes de l’île Maurice n’ont pas seulement l’histoire spirituelle de cette île à révéler, mais tout autant les prophéties du Grand Tout Vivant. Grâce aux correspondances, d’un point quelconque du Globe, on peut tout parcourir, tout connaître des essences du Tout et des parties, - comme il le nous suffirait que de mettre pied dans Mars, pour y voir dans un seul geste cette planète tout entière. (Mais pourquoi se déplacer? Mars n’est-il pas ici-même par les correspondances, puisque dans les choses de notre Terre, l’autre planète est révélable?)

0ef4c471db408ea31b7fd1b2bf17717e.jpgAinsi, sans bouger de place, l’homme a l’Univers tout entier à la portée de ses mains.
 
Mars a créé son reflet sur Terre: les occultistes eussent dit que c’est le fer; par lui on peut saisir l’essence de Mars. Et on en trouvait certainement sur l’île Maurice! On en trouve partout.
 
Dans son livre, Malcolm de Chazal, lorsqu’il contemple les pierres et les fleurs, sent remonter en lui le passé, sous forme d’images, et il l’évoque de façon belle et mythologique, nommant des individus particuliers de l’époque lémurienne qui lui parlent par-delà les millénaires - ou les millions d’années. Il voit aussi surgir des êtres des fleurs - les fées, et tout est fée, affirme-t-il, sous le regard du voyant. Or par la fée on touche à Dieu.
 
Il est étrange de constater que les surréalistes les plus intéressants, parce qu’ils tentaient de relier leur imagination libérée à un monde autre, supérieur, et d’en faire une mythologie, ont été marginalisés à Paris; il est intéressant aussi de constater qu’ils ont été davantage des auteurs francophones que des Français à proprement parler: car outre Malcolm de Chazal, l’autre grand exemple, à cet égard, est Charles Duits, américain par sa mère et hollandais par son père, mais né en France.
 
Malcolm de Chazal fut un grand homme, assurément, même s’il aimait s’adonner au délire: il avait des aspects exaltés.

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08/11/2014

Degolio XLVIII: le chant du Génie d’or

Kings_pray_by_LordHannu.jpgDans le dernier épisode de cette grandiose série, nous avons laissé le Génie d’or et Captain Corsica, nos deux héros, alors que le premier s’apprêtait à livrer un chant évoquant sa peine et son chagrin - sa langueur.
 
Or il fit entendre, dans une mélodie mêlée au doux vent, et s’accordant au son lointain de la rivière coulant sous les murs de Cyrnos - paraissant, aussi, remplir de lumière les salles ornées, et charmant jusqu’aux immortels qui l’entendirent -, ces mots:
 
Toujours marchant sur les chemins obscurs du monde
Où souffrent les mortels sous le lourd joug du Temps,
Ne pourrai-je jamais, ô ciel, voguer sur l’onde
Qui se jette aux divins étangs?
 
Hélas! la piste au loin se remplit des étoiles
Qui baignent dans le lait de la dame au sein d’or;
Et si je vois mille héros hisser leurs voiles,
Je reste au pays de la mort.
 
Quand reverrai-je enfin l’immortelle princesse
Qui m’envoya dans cet abîme où je me perds,
Afin que j’accomplisse un destin qui sans cesse
Me laisse nu face aux enfers?
 
Pour réparer dit-elle une faute commise
À l’endroit des mortels par les anges pécheurs,
Je dois errer sur terre où gémit une bise
Pleine d’esprits pleins de fureurs!
 
Il me faut dans ce siècle affronter sans relâche
Les monstres que jadis un dieu précipita,
Et qui dans les vapeurs s’efforcent à la tâche
Où le destin les confina.
 
Loin de ma terre auguste et de celle que j’aime,
Loin de mon peuple d’or et des jardins si purs
Où vivent les lignées dont on dit l’œil de gemme,
Je suis comme entouré de murs.
 
Les douleurs des mortels me font couler des larmes;
Leur sort me donne envie tous les jours de pleurer;
Ils n’ont jamais connu le royaume aux cent charmes
Où seul un heureux peut errer!
 
Jamais ils n’ont pu voir la dame aux mille étoiles
Parsemant ses cheveux - ni non plus entendu
Sa voix pure et céleste imprimant à ses voiles
L’éclat de l’ancien feu perdu!
 
Le jour viendra pourtant où cette nef d’opale
Qui s’en va vers le monde où jadis je naquis
M’emmènera aussi vers la divine salle
Où dans l’or trône l’être exquis.
 
Sur les ailes du cygne enchanté mon voyage
Ramènera mon cœur et mon corps fait d’éther
Aux pieds de la beauté qui dans un corps sans âge
S’incarna pareille à l’éclair!
 
Le bonheur m’étreindra; je montrerai la voie
Dès ce moment à ceux qui vivent pour périr
Dans ce monde sans âme et je crois que la joie
Alors viendra tous les nourrir.
 
J’aurai rempli ma tâche, et serai face aux astres
Rédimé pour toujours, rendu digne immortel
kronos_2.jpgMéritant son séjour loin de tous les désastres
Qu’ici vit, hélas! tout mortel.
 
Les anges des splendeurs de l’empyrée immense
Me béniront d’un geste et puis me permettront
D’épouser l’être aimé - et bientôt une danse
Nous portera d’un rythme prompt
 
Vers la lumière où nous irons tous deux ensemble,
- Vers la chambre céleste où nous demeurerons,
- Vers la salle étoilée où tout feu déjà tremble
Face à ce qu’alors nous serons!
 
De notre amour naîtra quelque flamme nouvelle
Et l’on dit qu’un soleil soudain verra le jour;
Mais l’image à mes yeux à l’excès étincelle,
Me repoussant de ce séjour.
 
Mon regard obscurci se pose sur la terre
Et contemple le mal qui se saisit des hommes;
Il revient au devoir, il revient à la guerre
Fatale en ce monde où nous sommes!
 
Voici quel fut le chant du Génie d’or; ce qu’il advint alors devra être dit une fois prochaine.

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02/11/2014

L’Histoire de Job par Galliano Perut

job-on-dungheap1.gifLe texte du drame théâtral de mon ami Galliano Perut, L’Histoire de Job ou le refus du compromis, a été réédité récemment, aux éditions Gala, à Prégny-Chambésy, et cela m’a donné l’occasion de le lire. Il avait été représenté en 1986 à l’occasion du quatre cent cinquantième anniversaire de la Réforme à Genève.
 
C’est un beau drame, qui s’efforce de redonner vie au texte biblique bien connu, et qui y parvient en allant dans trois directions à la fois: la première, la plus simple, insère le lecteur et le spectateur dans la vie de famille de Job, ses soucis professionnels, renouant avec l’image claire de sa vie privée; la deuxième, plus osée, consiste à relier Job à l’idylle antique et aux spectacles baroques, en plaçant des danses, de la musique, et même des animaux parlants sur scène, intégrant l’histoire de Job au merveilleux occidental, et lui faisant ainsi perdre son caractère abstrait; la troisième est de donner la possibilité à Dieu et à Lucifer d’intervenir dans l’action sans être réduits à des personnages humains: le drame se fait alors symboliste, Dieu et Lucifer étant représentés par deux toiles diversement éclairées, avec des jeux de lumière et de couleurs qui accompagnent leurs paroles solennelles et les rendent ainsi vivants. Le soleil est peint sur la toile de Dieu, et de cette sorte la nature est impliquée.
 
Pour autant, Dieu ne perd rien de sa majesté. Lorsqu’il s’exprime, il impressionne, évoquant le Secret Ultime que Job connaîtra s’il le suit aux Sources de l’Univers: les mots parlent à l’homme contemporain, quoiqu’ils reprennent de vieux mystères.
 
Le texte est en vers bien rythmés, qui parfois riment, et tendent à être libres, mais s’appuient sur des accents toniques, des cohérences de souffles. Et iimgfullsize.jpgl raconte l’histoire bien connue de Job qui croit que tout va être facile pour lui, que ses enfants ne seront pas tués par les brigands parce que lui-même est un fidèle serviteur de Dieu: en cela il est trompé. Mais il parvient à distinguer la lumière suprême, dont il se sent soudain entouré, et à voir que l’amour de l’être suprême doit être illimité et ne doit rien attendre en retour. Cela choque les sages, qui l’abandonnent, mais Dieu lui apparaît et le comble d’honneurs.
 
Pour terminer sur une note optimiste, Galliano Perut amène Job à user de clémence vis-à-vis des meurtriers de ses enfants qu’on a capturés: je ne sais si cela est dans le texte original, je n’en ai pas souvenir, et l’ai lu deux fois. Je ne vérifierai pas, mais je dois dire que cet excès de clémence m’a surpris.
 
Ce qui est remarquable, c’est que pour un texte se réclamant de la Réforme, cette Histoire de Job est pleine d’effets lumineux, d’êtres divins descendant presque sur scène, de merveilleux, et les animaux parlants confinent à l’animisme, se voient en tout cas plus volontiers dans les contes et la littérature médiévale que dans la Bible. Il s’agit d’une religiosité riche, chaleureuse, pleine d’amour, que Galliano Perut a voulu placer sur scène, mais une religiosité cosmique, aussi, et ne perdant rien en noblesse, en dignité. Plus que Calvin, elle me rappelle Sébastien Castellion, qui avait, avec sa chaleur d’âme caractéristique - tirée, peut-être, de ses origines paysannes -, mêlé, dans une églogue en latin, la Nativité de Jésus avec les Bucoliques de Virgile, l’amour des bergers devenant celui de l’Enfant divin et des anges.

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05/09/2014

Victor Hugo édulcoré (II)

Hugo.jpgJ’ai déjà évoqué une version des Misérables de Victor Hugo qui, destinée aux collégiens de la république française, avait supprimé les deux lignes évoquant l’accueil de Jean Valjean par les anges à sa mort. En lisant L’Art d’être grand-père, du même Hugo, j’ai été frappé par une suppression peut-être encore plus significative; car j’avais déjà lu le poème XVII, Jeanne endormie, dans un manuel de littérature destiné également au collège, mais je le pensais long, car une coupure était signalée. Or, on n’a supprimé qu’une dizaine de vers, qui auraient aisément pu tenir dans la page.
 
Il s’agit d’une enfant dont s’exhalent aux yeux intérieurs du poète les rêves merveilleux qu’elle fait - pleins de fées et d’anges, de lions, de géants, de nains. Voici les vers manquants:
 
Le berceau des enfants est le palais des songes;
Dieu se met à leur faire un tas de doux mensonges;
De là leur frais sourire et leur profonde paix.
Plus d’un dira plus tard: Bon Dieu, tu me trompais.
 
Mais le bon Dieu répond dans la profondeur sombre:
- Non. Ton rêve est le ciel. Je t’en ai donné l’ombre.
Mais ce ciel, tu l’auras. Attends l’autre berceau;
La tombe. - Ainsi je songe. Ô printemps! Chante, oiseau!
 
On a donc supprimé le dialogue avec Dieu annonçant à l’enfant qui craint que la féerie ne soit qu’un mensonge, qu’elle est un avant-goût du paradis, qu’elle en est le reflet. Hugo pensait que l’imagination donnait à voir aux yeux de l’âme le monde des esprits. Sans doute a-t-on surtout voulu supprimer l’idée qu’un paradis existait; mais aussi celle que la féerie en était l’ombre - comme le pensait aussi J.R.R. Tolkien, voire François de Sales: car il recommandait pareillement l’imagination du monde the-sun-at-his-eastern-gate-1820.jpgspirituel - et elle se faisait bien féerique, dans ses pages.
 
Il est dommage d’édulcorer les grands poètes pour les rendre plus laïques. Les élèves sont libres de choisir entre le spiritualisme de Hugo et le matérialisme d’un autre. Cela aiderait à évacuer l’accusation d’athéisme d’État lancée par les religions traditionnelles - auxquelles par ailleurs Hugo s’en prenait, non pour leurs conceptions mystiques, mais pour leur conservatisme, ou leur dogmatisme. Il les trouvait trop attelées à des idées froides, point assez enflammées de figures poétiques! Pour lui le progressisme consistait à mettre la poésie dans la vie, à chercher à l’y installer. Car la vie devait un jour se fondre en Dieu! Les prêtres lui reprochaient cette idée; et lui les en blâmait. Mais on ne doit pas faire de l’oracle de Guernesey un poète seulement sentimental et polémique: il faut le prendre tout entier, si on veut être juste, honnête.
 
Il pensait que les âmes préexistaient au corps et que les enfants conservaient le souvenir du ciel, du pays des anges; cela explique, aussi, qu’il les lie à ceux-ci, et aux êtres enchantés des contes qui en reflètent le visage. Là est le fond de ce recueil, L’Art d’être grand-père, mélange de sentimental et de sublime.

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22/08/2014

Nouveau recueil des Poètes de la Cité

4406.pngLa société littéraire genevoise des Poètes de la Cité, dont je suis un membre, vient de faire paraître son nouveau recueil collectif. Il se nomme Ensemble, parce que, quoique très divers dans leur style, et sans doctrine distincte, les poètes, à force de se fréquenter, dégagent de leur groupe une cohérence, un esprit. Il n’est pas, bien sûr, réductible à des manifestes, aussi géniaux soient-ils, ou à des positions de principe, aussi inspirées soient-elles - mais on pourrait lui donner un contour.
 
Car la plupart évoquent la nature en vers réguliers, et essayent, portés par le rythme des mots, de déceler dans cette nature une âme, un prodige, une clarté. Certains veulent trouver le merveilleux au fond de l’amour, ou au fond d’eux-mêmes, mais je dirais que ce recueil est genevois en ce qu’il est d’une forme assez classique mais d’une aspiration au sublime ailleurs qui n’est pas limitée par des considérations philosophiques extérieures, qui reste très libre. On ne sent pas peser sur les poètes une sorte de convenance agnostique qui empêcherait la parole de pénétrer les mystères, si elle le voulait. Il peut y avoir de la retenue; il n’y a pas de censure.
 
Bien au contraire, les poètes essayent souvent de créer des images leur permettant d’accrocher le mystère: Jean-Martin Tchaptchet évoque un vaisseau spatial qui l’emmène au pays des défunts, visiter des proches disparus; Linda Stroun parle d’un appel d’au-delà du réel émané d’un portrait peint, dans un musée; Yann Chérelle de voyages vers l’autre rive; moi-même de l’ange qui sonnera le réveil de la conscience au jour de l’endormissement sensoriel, en hiver!
 
Mais Valeria Barouch, Roger Chanez ou Nitza Schall prennent des éléments de la nature sensible, pour cristalliser leurs aspirations à la transcendance: ici un faon, là l’océan, là encore la rosée. Bakary Bamba s’appuie, lui, sur un glorieux symbole: le jet d’eau de Genève! Et Galliano Perut sur un autre: le Rhône.
 
Denis Meyer célèbre l’automne et ses pampres, Albert Anor, dans un style surréaliste, l’amour vainqueur de la destinée, Emilie Bilman, les merveilles du cosmos, Cécile Abrayre El-Shami, les lointains perdus dans la lumière, Kyong-Who Chon et Michaud Michel, l’âme des fleurs, David Frenkel, les souvenirs tendres de l’enfance, Anne de Szaday, la beauté d’une aube, Pascal Kiantede Nzogu, l’écho du désir dans l’obscurité des mots, Jeannette Monney, la cité d’Athènes, et Danielle Risse se souvient d’un passé enfoui. Tout un monde ainsi se crée, une mythologie collective, un monde intérieur qui étend ses ramifications vers les étoiles, les êtres invisibles, l’inconnu.
 

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04/07/2014

Michel Dunand jardine les volcans

9782749241357FS.gifMichel Dunand, poète annecien recensé dans mes Muses contemporaines de Savoie, m’a envoyé son dernier recueil, J’ai jardiné les plus beaux volcans, paru aux éditions Érès. Il s’agit, dirait-on, d’une tentative de pénétrer le mystère des choses pour en saisir l’éternité vivante. De courts poèmes saisissent les instants magiques de voyages, ou de visites de musées, invitant l’âme à se dilater à l’infini, au sein d’une lumière d’or, grâce à des méditations souvent faites de questions; les réponses viennent d’elles-mêmes, des profondeurs de l’esprit.
 
Cela permet à Michel Dunand de toucher fréquemment à l’image mythologique, perçue au fond de la clarté, un peu comme dans le Dhammapada - recueil de paroles canoniques du Bouddha. J’aime cette personnification vivante des volcans: Ils ont lacéré leur bannière. Ils ont brisé leurs armes. Ils ont déposé leur colère au pied d’un ciel sans tache. Ils ont craché tous leurs démons. J’aspire à la paix des volcans, la joie des vieux volcans éteints dont le sein vert et lourd me ravit, m’apaise et me rassure. Les objets naturels ont une histoire intérieure, et parlent à l’âme: ils la révèlent à elle-même. Après le volcan, la mer: La mer est à son image, à cette heure avancée de la nuit. Elle a du mal à rentrer chez elle, à se contenter de son sort, à ne pas repousser ses étonnants contours. Une côte en charpie lui barre en vain le chemin. La nature n’est pas silencieuse, morte, dénuée de sentiment; elle vit au plein sens du terme.
 
Il s’agit, dit encore le poète, de voir en soi les choses: le monde intérieur en dévoile l’essence, qui l’éclaire à son tour.  On peut alors s’apercevoir que l’éternité n’a rien de triste, ou que le squelette qui, sous l’œil de l’esprit, va et vient, pur fantôme, est bien plus vivant qu’on ne le pense. Les artistes triomphent en matérialisant les êtres du fond de l’être, en se débarrassant des illusions des pensées ordinaires, en devenant de purs organes de perception: alors surgit le vrai, sous forme d’images.
La brièveté des textes de Dunand - leur évanescence, même - rend crédible cette saisie du mystère, comme si la plume n’avait été attentive qu’au miracle de son affleurement, sans rien concéder aux pensées vulgaires.
 
Un beau recueil, quoique court. La présentation en est celle d’un cahier d’écolier de taille réduite: original. Peut-être plus intime, l’écriture étant issue de la main, non des machines.

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09/06/2014

Flaubert et les figures primordiales

tentationdestantoineernst.jpgDans La Tentation de saint Antoine, Gustave Flaubert a fait part de ses visions, en leur donnant un sens spirituel. Sa correspondance, en effet, révèle qu’il fut dans sa jeunesse soumis à des hallucinations. Elle dit, aussi, qu’il croyait à l’Esprit. Il est manifeste que dans ce dialogue qu’il disait philosophico-fantastique il s’est efforcé de donner aux images qui l’avaient obsédé une signification mystique.
 
La fin montre des visions originales, non reprises de traditions antérieures; Antoine distingue un monde où les formes sont imprécises, où elles se mêlent, fusionnent, le minéral, le végétal et l’animal semblant ne former qu’un tout. Il a pénétré dans ce que l’occultisme appelle le monde élémentaire, ce qui se tient juste derrière les apparences. Au bout du compte, il voit des membres tronqués qui repoussent, qui guérissent; il s’agit aussi du lieu secret dont la vie émane.
 
La vision s’efface; mais, entre des nuages d’or, le saint anachorète voit, au cœur du soleil, la figure de Jésus-Christ! Aussitôt il se met à genoux pour prier.
 
Or, tout cela a un rapport clair avec l’Art. Antoine, avant d’avoir ces imaginations, s’exclamait: Il doit y avoir, quelque part, des figures primordiales, dont les corps ne sont que des images. Si on pouvait les voir on connaîtrait le lien de la matière et de la pensée, en quoi l’Être consiste!

Ce sont ces figures-là qui étaient peintes à Babylone sur la muraille du temple de Bélus, et elles druillet-salambo.jpgcouvraient une mosaïque dans le port de Carthage. Moi-même, j’ai quelquefois aperçu dans le ciel comme des formes d’esprit.
 
S’agit-il, pour Flaubert, d’une confession intime? L’idée naît en tout cas, puisque Carthage est nommée, que Salammbô est en réalité le déploiement de ces figures primordiales au sein de l’histoire. Là est l’épopée.
 
Dans ce monde imaginal - comme eût dit Henry Corbin -, le lien apparaît entre l’Esprit et la Matière, dit Flaubert; c’est en lui que les deux se rencontrent. Idée qui émanait du romantisme allemand, et que Goethe à coup sûr appliquait dans son Second Faust, que Flaubert imitait consciemment. La Tentation de saint Antoine est un grand texte méconnu, l’un des seuls de la France moderne qui aient touché au Mythe, et on s’étonne qu’André Breton ne l’ait pas cité; Lovecraft l’adorait, en revanche; et Ernst l'a illustré.
 
Néanmoins, si on le compare à Goethe, il faut avouer qu’il avait quelque chose d’un peu abstrait. Les figures archétypales des anciens avaient un rapport avec les astres, le zodiaque; Flaubert ne va pas si loin: il est plutôt dans l’idéalisme de Hegel, qu’il connaissait par ce qu’en avait rapporté en France Victor Cousin.
 
Il reste un très grand homme. Pas de récit fabuleux plus réussi dans la France moderne que sa Légende de saint Julien l’hospitalier

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01/06/2014

André Breton et le mythe nouveau

6a015433b54391970c019aff50ee31970b-200wi.jpgJ’ai lu récemment le vieux volume de Jean-Louis Bédouin sur André Breton: il m’est tombé entre les mains grâce à une dame de Thonon qui m’a proposé de prendre quelques livres de l’abondante bibliothèque de son défunt mari, passionné de régionalisme et de poésie. J’y ai découvert une grande chose, et un grand homme.
 
Je connaissais déjà Breton par son disciple Charles Duits, qui disait avoir créé des mondes mythiques en poussant la logique du Surréalisme jusqu’au bout. On sait que Breton parlait de la présence, par-delà le voile du réel, de Grands Transparents, sortes d’entités ordonnatrices du monde du rêve, auteurs de la logique véritable - mais cachée, mystérieuse, dont la logique rationnelle n’est qu’une pâle copie, ou un reflet trompeur. Bédouin révèle qu’il n’a pas voulu en dire plus sur la question, et qu’à l’époque où il a commencé à en parler, il a justement déclaré que le Surréalisme devait entrer dans une période de secret: il était alors battu en brèche par l’Existentialisme, et plusieurs membres importants avaient fait défection en faveur du Communisme.
 
Lorsqu’on faisait remarquer à Breton que ses pensées rejoignaient celle des mystiques, il répliquait en opposant le surréel et le surnaturel, mais ce n’était pas clair; on sait qu’il a dû mettre fin à son amitié avec un intellectuel catholique parce que les membres du groupe la lui reprochaient.
 
C’est un fait, à mon sens, que dès qu’on tente de faire apparaître, au fond des images poétiques, une logique nouvelle, d’un ordre supérieur, on se recoupe avec des mythologies déjà existantes, et que le profane peut considérer qu’on ne fait que les ressusciter. C’est ce qu’on a dit de Tolkien, qui jurait pourtant qu’il n’en était rien, et même de Lovecraft - pourtant plus étrange, plus original, et plus 91135341_o.jpgproche, dans son nihilisme, des Surréalistes: mais August Derleth voyait d’étroits rapports entre le Mythe de Cthulhu et le christianisme archaïque; d’autres le rapprochaient de vieux traités d’occultisme.
 
Charles Duits lui-même fut tenté par le christianisme, et il est bien question de divinités, dans Ptah Hotep et Nefer. Au reste, dans les poèmes souvent obscurs d’André Breton, on voit également apparaître, un peu comme chez William Blake, des figures s’apparentant à des entités cosmiques spirituelles. Il a même nommé un grillon caché qui lui aurait parlé, à Paris, lui disant de passer - ou qu’il passait, selon la manière dont on le comprend; or, le grillon est un être élémentaire: Dickens a écrit sur celui du foyer, compagnon des fées, lutin domestique, un conte de Noël. Les dieux s'expriment en lui.
 
Breton affirmait que le Surréalisme devait créer un mythe nouveau; et s’il semble avoir reculé lorsqu’il s’est agi d’être plus explicite, Duits, éduqué en Amérique, n’a pas eu les mêmes timidités. La France hésite à défier l’agnosticisme régnant; même Hugo n’a jamais été aussi mythologique que loin de Paris - à Guernesey, lorsque, évoquant les vivantes providences situées derrière la lumière, dans ses romans ou sa poésie, il annonçait précisément les Grands Transparents.

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11/05/2014

La poésie de Clark Ashton Smith

Cover Clarkashton.jpgLes éditions de l’Œil du Sphinx ont, l’année dernière, édité un recueil bilingue des poèmes du Californien Clark Ashton Smith, qui, comme H.P. Lovecraft et Robert E. Howard, dont il était l’ami, publia des récits fantastiques dans la revue Weird Tales; il y participa à l’élaboration d’une mythologie collective.
 
À vrai dire, j’ai toujours trouvé ses récits moins inspirés que ceux des deux autres: Howard avait le sens de l’épique, et Lovecraft était un vrai explorateur de l’Inconnu, comme eût dit Victor Hugo: lui-même disait chercher à représenter ce qui se tenait au-delà des sens et de l’analyse rationnelle. Face à lui, Smith apparaissait davantage comme un écrivain précieux, qui pratiquait le fantastique par volupté, de la même façon que certains surréalistes disaient aimer les métaphores parce qu’elles libéraient l’esprit, mais les pratiquaient en réalité pour le plaisir qu'elles donnent.
 
Chez lui, comme chez Paul Eluard, les images s’accumulent, mais elles ne débouchent pas tellement sur la sensation d’un drame cosmique, comme chez Lovecraft, ou d'un drame personnel intimement ressenti, comme chez Howard, qui croyait revivre des vies antérieures à travers ses héros. C’est plutôt un voyage exotique au pays de fantasmagories qu'on ne prend pas totalement au sérieux - qu'on n'assimile notamment pas à un monde autre, mais qu'on goûte pour elles-mêmes.
 
En poésie, Lovecraft et Howard furent aussi de grands artistes, méconnus, doués d’une prodigieuse abominations-of-yondo-clark-ashton-smith.jpgénergie, et sachant installer dans leurs vers des rythmes, des mélodies, des visions incroyables, ou des bribes de destinées tragiques: ils étaient totalement dans leur sujet. On ne peut pas en dire autant de Smith, qui a un sens du rythme moins précis, et qui s’implique de façon moins profonde. Les idées qui enchaînent ses métaphores ne sont pas toujours faciles à saisir, ni le sens de ses mots, souvent rares, bizarres. Les figures mythologiques qui affleurent parfois apparaissent en général comme allégoriques: elles renvoient à une philosophie pessimiste de convention, Smith se réclamant de Baudelaire et de son compatriote George Sterling, de cette tradition romantique qui voyait les choses en noir.
 
Cependant, l’atmosphère mythologique dans laquelle intellectuellement il se trouvait fait s’épanouir chez lui quelques visions saisissantes: le poème de la guerre de Saturne contre les Olympiens m’a rappelé Richard Wagner, par exemple; et celui sur les messagers venus des étoiles qui ont des pouvoirs fabuleux et sont immortels, mais que personne ne veut écouter, m’a enthousiasmé. Il était visiblement inspiré par les conceptions de H.P. Blavatsky, que lui et Lovecraft lisaient.
 
Par ces poèmes, par son imagination foisonnante, il mérite sans doute d’être lu.
 
Clark Ashton Smith
Celui qui marchait parmi les étoiles - Choix de poèmes cosmiques
Traduction de Jean Hautepierre
Éd. de L’Œil du Sphinx

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01/05/2014

La Chute d’un ange de Lamartine: l’esprit des choses

La chute d'un ange (Alphonse de Lamartine).jpgLa Chute d’un ange est une sorte de grand roman épique et préhistorique en vers de Lamartine évoquant, à l'aube des temps, un ange qui, par amour pour la mortelle dont il a la garde, prend forme humaine au moment où elle va être emmenée en esclavage par des géants affreux, afin de la sauver; il demeure ensuite exilé sur Terre. 
 
Georges Gusdorf l’a considéré comme un des seules œuvres réellement romantiques que la France ait produites, la plupart de celles qui reçoivent ordinairement ce nom relevant plutôt d’un néoclassicisme que le romantisme ne fit que teinter.
 
Or, le poète du Lac y dit, entre autres choses, qu’il y a beaucoup d’orgueil et d’aveuglement à croire que l’âme s’arrête aux limites de la peau; quand on en est persuadé, on finit toujours par croire que les autres hommes ne sont que des choses, des machines! Or, c’est bien ce qui est fait à propos de l’animal, du végétal, du minéral. Et Lamartine estime que c’est illégitime. Il affirme que les différents règnes de la nature ne se sont tus que progressivement: ils ne sont que plus ou moins endormis. Entre l’Eden et le Déluge, renchérit-il, les animaux parlaient encore, quoique le végétal et le minéral fussent déjà silencieux.
 
Il n’en fait pas moins des cèdres du Liban des instruments à cordes maniés par des esprits du vent qui font résonner par eux une musique, voire des chants! Ainsi inspirent-ils les prophètes. Car ces arbres conservent en eux, sous la forme de rêves qu’ils murmurent, l’image du temps passé, de l’aube du monde! $(KGrHqF,!ocE-yO,44W8BPsscIVRPg~~60_35.JPGLeurs branches inspirent, créent des visions dans l’âme des anachorètes de la famille maronite qui vont bientôt transmettre leurs connaissances occultes au poète. Car celui-ci s’appuie sur sa rencontre des chrétiens libanais effectuée lors de son voyage en Orient. C’est de cette manière, dit-il, qu’il va apprendre ce qu’il faut savoir sur le père des cèdres, l’ange Cédar qui a pris la forme d’un homme!
 
Le vrai romantisme, note Georges Gusdorf, est tel: il crée des mythologies nouvelles, dans le but d’exprimer des mystères de l’âme qui sont aussi des mystères du monde. Lamartine a animé la nature de l’intérieur, et, tout en repoussant loin de lui la tendance à la fantaisie, à l’imagination effrénée qu’on verra bientôt chez Victor Hugo, chez Charles Nodier, il a cherché, à partir des données physiques, à reconstruire l’idée de l’âme de l’univers et des choses - des étoiles, des règnes.
 
Son vers avait, sans doute, quelque chose de mécanique qui devait encore trop à Corneille, au classicisme; il se ressentait de l’éloquence française, de Dellile, du dix-huitième siècle. Mais, par cette Chute d’un ange, il fut un des grands écrivains épiques de la France.

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06/04/2014

Les enfances de Danielle Drab

Atkinson.jpgJ’ai lu le dernier recueil de poésie de mon amie Danielle Drab, Enfances (éd. Alzieu, 2012). J’ai consacré un chapitre à cette digne poétesse dans mes Muses contemporaines de Savoie (éd. Le Tour, 2010): comme elle affectionne le merveilleux tel qu’il se déploie dans la conscience enfantine et sait avec art le présenter dans ses vers, en général blancs et de six syllabes, j’ai toujours pensé du bien d’elle, et cette lecture nouvelle ne m’a pas fait changer d’avis. Elle assure que les textes lui ont été inspirés par sa petite-fille, comme si l’âme de l’enfant était un moyen de gagner un monde supérieur, où vivent les esprits bienheureux du ciel. À l’opposé, s’étend le monde physique - les malheurs, les enfants pauvres de l’Inde, les jeunes filles martyrisées -, et Danielle Drab essaie également de peindre la douleur que cela représente. Elle s’exprime avec sensibilité. Elle évoque le Petit Prince et son cortège d’enfants déshérités, en fait comme une vision.
 
Naturellement, le monde des contes a toujours été violent, aussi, ceux des frères Grimm sont souvent âpres; à côté des fées et des anges, le monde caché contient des monstres, des démons, des ogres, des choses effrayantes; Lovecraft s’est beaucoup employé à les peindre, et il le faisait consciemment: contrairement à ce que croient ou ont cru certains, il n’a pas pensé spéculer sur des formes de vie extraterrestres en raisonnant froidement, mais a cherché à donner à voir ce qui se tient au-delà des sens et de l’analyse rationnelle, et s’est appuyé à cet égard sur la peur parce qu’il lui semblait qu’elle était le sentiment par excellence qui se reliait à cet au-delà du sensible. Il ne serait donc pas exact de dire que l’horrible se trouve dans le visible et le beau et lumineux dans l’invisible; car même si la Terre 1978-chat-4.jpgest réputée plus proche du mal que du bien, elle a aussi sa profondeur cachée, qui suscite le cauchemar chez nos charmantes têtes blondes. On ne doit pas, à mon avis, opposer le réalisme toujours laid au fantastique toujours beau: la réalité est plus complexe.
 
Évidemment, il serait plutôt bizarre et moins convaincant encore d’affirmer que le monde normal, ordinaire, est beau et agréable, et le monde caché, épouvantable: globalement, c’est au mieux qu’aspire l’être humain; ce qui est hors de sa portée lui fait moins peur qu’envie; sur Terre, il se sent réellement exilé. Même Lovecraft a peint sur la Lune de bienveillants chats parlants, sortes de bons génies…
 
Dans leur profondeur secrète, les sentiments quoi qu’il en soit renvoient à quelque chose qui dépasse ce qu’on peut voir; ils émanent de la conscience intime, de l’âme. Danielle Drab a su merveilleusement représenter ce qui comble de joie par-delà le visible; c’est cela que j’ai d’abord apprécié dans son recueil. Elle a pris l’enfance au sérieux!

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05/03/2014

Paul Éluard et les images

1303718785_paul-eluard.jpgAu moment de visiter l’exposition consacrée il y a quelque temps à Évian à Paul Éluard, je me suis dit qu’il me fallait connaître un peu mieux les poètes surréalistes, et j’ai acheté son recueil appelé Le Livre ouvert (1938-1944); je dois dire que je n’ai pas été enthousiasmé. Les images sont belles, chatoyantes, mais souvent abstraites, incompréhensibles, et quand on fait l’effort de les comprendre, on est de mon point de vue souvent déçu: elles n’illustrent que des idées banales, des pensées sur les belles femmes qui consolent les hommes, ou des pauvres qui vivent une vie difficile dans la société.
 
Pour moi l’image poétique doit ouvrir sur un mystère au sens propre: elle donne à voir ce qui, étant situé au-delà de l’entendement et des sens, ne peut pas s’exprimer autrement. Chez Éluard, j’ai eu le sentiment qu’elle était de la rhétorique.
 
Le surréalisme lui a certainement permis d’en renouveler les figures, mais il n’a pas ouvert sur un monde véritablement autre: les métaphores invraisemblables qu’il accumule ne renvoient qu’à des objets qui n’ont rien d’inaccessible, et n’illustrent que des sentiments ardents en leur faveur; l’effet en est une simple tendance à l’idéalisation, au grossissement. Nul pressentiment du divin, chez Éluard, n’a suscité ces images, mais une volonté d’exprimer pleinement des idées personnelles. Or je suis assez d’accord avec François de Sales lorsqu’il affirme que les sentiments intenses en réalité s’adressent au suprasensible pour trouver plutôt dérisoire une inventivité qui n’exprime que des sentiments relatifs à du sensible.
 
Il peut parler d’une femme - son sujet préféré - comme d’un être supérieur:
 
wonder-woman11.jpgUne fille volante
Descend vers moi très lentement
Dans le vent elle chante à peine
 
Cela ne renvoie à aucun être enchanté au sens propre, mais seulement à une impression traduite par une forme d’hallucination: la fille qui est venue vers lui ne volait pas, même s’il était galant de le dire, même si on pouvait être ému par cette forme d’idolâtrie s’adressant aux dames. La preuve en est qu’il ajoute:
 
Ne croyez pas qu’elle ait des ailes
 
Ce n’est donc pas un ange à visage de femme! Juste une de ces cristallisations dont parle Stendhal, et qu'il est sentimental de faire semblant de prendre au sérieux.
 
Il est pour moi difficile de faire pareil, même si ses images ont de la lumière et de la légèreté, et qu'elles envoûtent: leur auteur avait du talent. Mais je ne vois pas en leur sein ce qu’André Breton disait chercher, la présence des Grands Transparents: la transparence est trop grande, ou je n’ai pas l’œil assez fin.
 
Il est quand même triste que ce poète qui passe pour l’un des meilleurs de sa génération me laisse de glace. Mais ce sont des choses qui arrivent.

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17/02/2014

Le Monde de Fernando d’Hervé Thiellement

fernando01.jpgJ’ai déjà évoqué la figure d’Hervé Thiellement, écrivain parisien installé à Genève après y avoir enseigné, à l’université, la biologie. Il y a à peine un mois, il a fait paraître un épais roman, fruit de toute une vie, Le Monde de Fernando, aux éditions Rivière Blanche. L’univers en est futuriste - postapocalyptique. Pendant des millénaires, les humains ont vécu sous terre sous forme de clones, parce que l’utilisation généralisée de bombes atomiques au cours d’une guerre a rendu impropre la vie à la surface. Des généticiens ont mis au point des clones susceptibles de coloniser à nouveau celle-ci une fois le moment venu, et c’est ce que fait un certain Fernando, issu de la lignée artificielle des fernands, répliques d’un homme appelé autrefois Fernand!
 
Mais les généticiens ont aussi placé des gènes d’homme dans des animaux afin qu’ils développent une intelligence, et lorsque les clones décident d’explorer une terre devenue verdoyante, ils les rencontrent et s’unissent à eux, à la fois physiquement et psychiquement, créant des hybrides et des égrégores - des sphères de pensée au sein desquelles les êtres conscients communiquent directement, sans passer par la parole.
 
Le roman raconte comment cette humanité du futur progresse sans cesse vers la superconscience, s’unissant aussi à l’esprit de la Terre, et éveillant d’anciens dieux, des êtres vivant à la fois dans les deux mondes, celui de la Pensée et celui du Corps, ou en affrontant d’autres, selon leur tournure d’esprit plus ou moins positive. Hervé Thiellement visiblement a pris l’Égypte pour idéal, puisque ses personnages remodèlent les Sphinx-von-Gizeh.jpgpyramides américaines selon les siennes; les êtres psychiques qui habitent les édifices amérindiens sont d’ailleurs peu sympathiques, contrairement au Sphinx de Gizeh!
 
Les mœurs dans ce monde sont très libres, et rappellent les années 1970. Le mélange de biotechnologie futuriste et de spiritualisme semble également un reste du psychédélisme festif de cette époque. D’ailleurs Hervé Thiellement, culturellement, s’y réfère.
 
L’univers du livre est chatoyant. Le style est gai, car il se veut familier, quoiqu’en réalité il soit très travaillé: le langage est celui du peuple de Paris; un rapport avec Boris Vian, ou Robert Desnos, peut être établi!
 
Le défaut global est peut-être le manque d’épaisseur psychologique: on ne vit pas à l’intérieur des personnages, et on ne partage pas leurs souffrances, leurs doutes, ou leurs espoirs; la chaîne des événements est comme poussée par une logique pleine d’optimisme, que subissent plutôt les âmes. Comme Hervé Thiellement est biologiste, je me suis souvenu en le lisant du grand Lamarck, qui lui aussi voyait la vie et son évolution comme une mécanique grandiose et pleine d’éclat. D’ailleurs sa façon d’embrasser de vastes périodes de temps et d’y saisir des lignes de force se retrouve dans Le Monde de Fernando. Mais cette puissance plastique de la vie est aussi ce qui crée justement le merveilleux, la fantaisie chatoyante de cet univers imaginé.
 
C’est un livre à lire!

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16/01/2014

Michel Jeury et le temps éclaté

220px-Michel_Jeury,_dec._2010,_7emes_rencontres_de_l'imaginaire,_Sevres,_92,_France.JPGDans la revue littéraire en ligne Res Futurae de décembre 2013, un article intéressant portait sur Michel Jeury, écrivain de science-fiction que j’ai un peu lu, et que j’aime bien. Il était en particulier consacré à ses histoires qui faisaient éclater le temps et permettaient à des êtres humains d’y voyager et de se placer, ainsi, du point de vue de l’éternité. Un monde utopique alors se déployait, plein de couleurs flamboyantes, de décors splendides et oniriques, et d’une moralité que, à vrai dire, j’ai mal comprise, car l’auteur de l’article, Natacha Vas-Deyre, se contente de dire qu’elle se dresse contre les dérives du capitalisme, et qu’elle puise à l’attachement à la région natale (le département de la Dordogne); or, d’un autre côté, il est relaté que les héros de Michel Jeury s’attaquent à des disciples de Staline qui voyagent dans le temps pour contraindre l’univers à se soumettre au matérialisme historique de Karl Marx, de telle sorte que l’anticapitalisme ne semble pas résumer à soi seul ses idées. Peut-être qu’il est régionaliste et fédéraliste, dans la tradition de Denis de Rougemont
 
Bien que le thème du temps mis en pièces ait été inspiré par des réflexions de physiciens qui le disaient subjectif, le lien avec le surréalisme m’a paru patent; car la rupture de l’ordre apparent était censé, pour Breton et ses amis, affranchir l’imagination, et lui permettre de peindre un monde plus élevé, plus beau. On peut dire que, contrairement à ceux qui se sont contentés de briser l’ordre extérieur du réel, comme dans le Nouveau Roman - contrairement, aussi, aux surréalistes qui ont souvent fait dans les images baroques se succédant sans ordre -, Jeury a essayé de créer un monde à la mesure des aspirations secrètes de l’être humain. 
 
Cependant, s’il a bien rejeté le naturalisme, certains ont pu dire que son univers était confus - arbitraire. Le surréalisme a conservé sur lui du poids, par une forme d’agnosticisme et de relativisme qui s’interdit de conclure sur une image claire.
 
L’utopie émanant d’un cœur d’artiste apparaît, de fait, comme tout aussi subjective que le temps tel que le conçoivent les physiciens. Mais la conscience morale donne quand même une solidité à la vision, qui en devient objective. 3083195686.jpgLe temps subjectif s’imprègne inévitablement d’une logique morale, comme chez Dante: lorsqu’il parcourt les cercles du paradis et de l’enfer, il suit un ordre théologique qui fait éclater le temps historique au sein duquel les défunts ont accompli leurs actions. Si le temps éclaté ne s’organise pas de cette façon, c’est parce que la subjectivité du poète conserve en son sein l’objectivité du savant qui ne voit pas de sens moral aux lois mécaniques du monde; le mélange empêche les images fabuleuses de se déployer de façon claire. Il y a sans doute un moment où il faut choisir: soit l’utopie est présente et on est dans l’objectivité morale, soit on est dans la seule objectivité physique, et on ne peut plus parler d’idéal. En ce sens, l’agnosticisme du Nouveau Roman avait quelque chose de cohérent.
 
Cela dit, Jeury tendait réellement au mythologique, et c’est pourquoi je l’aime bien.

08:25 Publié dans Culture, Poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook