02/11/2013

Lamartine et les langues mortelles

Gustave_Moreau_-_Jacob_et_l'Ange.jpgIl existe dans la littérature romantique l’idée que les langues humaines sont impropres à l’expression des profondeurs de l’âme, reliée aux mystères célestes. Lamartine a ainsi dit: [Je] luttais en désespéré et comme Jacob avec l’ange, contre la pauvreté, la rigidité et la langue dont j’étais forcé de me servir, faute de savoir celle du ciel. La poésie, en créant des images, des rythmes spécifiques, s’efforçait de créer un tant soit peu un langage supérieur. 
 
De fait, il a pu être observé, notamment par Owen Barfield, qu’il n’a jamais existé de stade au sein duquel les mots désignaient simplement les éléments sensibles, comme l’a postulé la science positiviste, qui croyait que les métaphores étaient venues ensuite seulement, par association d’idées. Tout au contraire, les mots étaient dès l’origine des images, émanaient d’emblée de l’âme, se sont chargés dès leur naissance de sentiments, ne se référant pas tant aux choses extérieures qu’à ce qu’elles étaient dans le cœur humain. Derrière les métaphores, et si remonte le temps, il n’y a rien: on bute sur le néant. Le rythme même de la langue n’a pas d’abord été imitatif de la mécanique de la nature, mais musique, mélodie intérieure - écho de l’harmonie des sphères. En réalité, le français classique, qui voulait coller aux choses et dont la construction se posait comme attelée à l'ordre de l'univers, ne recrée pas la langue première, comme on a pu le prétendre, mais est une création tardive, au sein de l’histoire humaine. La poésie romantique avait pour but, elle, de créer un langage nouveau, des mythes originaux, des rythmes inouïs - à l’image 785721755.jpgdes vrais premiers hommes!
 
L’idée que dans ce travail une lutte était engagée avec l’ange manifeste Prométhée au sein du poète, qui doit affronter les règles collectives pour les métamorphoser et trouver une forme reflétant le moi profond - lequel, à son tour, reflète les profondeurs de l’univers. Le lien avec le christianisme, notamment chez Novalis, devenait patent, en ce sens que l’homme était dès cet instant affranchi des anges, comme a dit saint Paul qu’étaient désormais Jésus-Christ et ceux qui suivaient son exemple. Vigny a fait ainsi prononcer à Moïse: 
 
Les anges sont jaloux et m’admirent entre eux
 
mais il ajoutait:
 
Et cependant, Seigneur, je ne suis pas heureux.
 
Car cet effort du poète l’isolait, sur Terre, et dans la société. Son langage cessait d’être celui de tout le monde; il devenait difficilement compréhensible, était mis à la marge. Mallarmé, plus tard, l’a exprimé, en se ANGE.jpgcréant une langue faite d’images et de rythmes purs, mais qui demeurait hermétique; il s’agissait, comme à ses yeux l’avait fait Poe, de s’arracher à la tribu.
 
Remarquons que, politiquement, il s'agissait aussi de contredire ceux qui faisaient du français par essence une langue universelle: tout restait à faire; la poésie devait encore intervenir, pour en faire une langue des anges. Lamartine, ainsi, célébra Frédéric Mistral, qui avait fait du provençal une langue angélique, et finalement, par ce biais, avait mieux accédé à l'universel que le français classique recommandé par le gouvernement. En puisant au fond de l'âme du peuple et en en arrachant les figures de la mythologie régionale de Provence, il avait été plus loin dans les profondeurs cosmiques que les philosophes du dix-huitième siècle. Il était donc à célébrer.

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19/09/2013

Jean-Vincent Verdonnet a passé le seuil du couchant

Verdonnet Jean Vincent - Copie.jpgLe poète Jean-Vincent Verdonnet, si attaché à sa Savoie natale, a quitté récemment ce monde. Né en 1923 à Bossey, il appartenait à l’école de Rochefort, mêlant les figures du songe à la contemplation du paysage campagnard dans un style rigoureux - son plus illustre représentant étant sans doute René-Guy Cadou.
 
Jean-Vincent Verdonnet s’efforçait de saisir l’essence du souvenir, de ce qui secrètement l’anime. La beauté de ceux de l’enfance le fascinait: ils semblaient ouvrir sur un monde autre, puisque l’enfance même est, dit-on, proche des anges. Cependant, ceux-ci se rapportant à une doctrine religieuse explicite qui eût brisé le charme spécifique du souvenir, il se refusait à les nommer, préférant demeurer dans l’impression diffuse et profonde, au-delà des idées trop claires de la théologie. Il tâchait de capter ce qui dans la nature même pouvait subsister du charme qu’elle avait eu lorsque les yeux de l’être humain s’étaient ouverts, avant que sa pensée ne se mît distinctement en marche. On pourrait dire, ainsi, qu’il a placé dans le filet magique de ses mots la substance spirituelle du Genevois savoyard, qui l’avait vu naître.
 
À la perspective angoissante de la mort, il opposait, précisément, cette substance, cristallisée dans ses vers, et regardée par lui comme immortelle - éternelle. S’il rejetait le religieux, en privé, il appréciait qu’on parlât des êtres élémentaires, des gnomes animant la nature sensible. Or, dans nombre de ses poèmes, il allait tout de même jusqu’à attribuer aux étoiles une profondeur morale, comme lorsqu’il déclare qu’elles peuvent apporter le salut. La beauté du couchant, des soirs d’automne, annonçait également un monde sublime, dans lequel, pour reprendre une de ses images, les chevaux enchantés de la lumière tourneraient en une sorte de manège infini!
 
L’enfance servait de référence aux personnifications: le soleil offrait ou reprenait ses billes, et le miel se chargeait de lueurs magiques. Jean-Vincent Verdonnet était le témoin d’une époque disparue, qui apparaissait comme plus belle: il rappelle ce que Henry Bordeaux disait de son Chablais natal, qu’il s’agissait d’une Atlantide, d’un monde fabuleux qui avait été mais n’était plus!
 
Puisse-t-il à présent chevaucher les chevaux transfigurés du vieux manège jusqu’au cœur palpitant des astres, où les amis des hommes certainement l’attendent!

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02/06/2013

Philippe Jaccottet, poète doré

Philippe_Jaccottet_(1991)_by_Erling_Mandelmann_-_3 (1).jpgRécemment, j’ai lu un recueil de poésie de Philippe Jaccottet - l’un de ceux publiés par Gallimard dans sa collection poésie. J’ai pour ce noble écrivain de l’affection. Il m’a d’ailleurs écrit une carte, une fois; elle était réalisée par son épouse et était élégante et belle: il me remerciait de lui avoir envoyé mon livre sur Victor Bérard, où je parlais de sa traduction de l’Odyssée d’Homère.
 
J’ai bien aimé l’atmosphère dorée et douce de ses vers, mais je reconnais les avoir trouvés souvent trop abstraits. Il y avait peu de figures sur lesquelles l’esprit pouvait s’appuyer. Elles se dissolvaient toujours dans une sorte de gaz léger.
 
En un sens, c’est très distingué. Mais cela m’a rappelé François de Sales, qui recommandait à sa Philothée de se mettre en état d’imaginer Jésus-Christ sur sa croix, la sainte Vierge au Ciel, les anges, le Père divin, le paradis, l’enfer - et qui entendait, certes, ceux qui disaient que la spiritualité était freinée par cette imagination trop concrète, et qu’il fallait recourir à des idées plus pures, plus élevées; mais qui répondait que c’était viser trop haut, pour les commencements de la dévotion, et que l’âme était trop spontanément attachée aux choses visibles pour se passer d’images quand elle voulait s’élever. Il fallait simplement qu’en ces images le monde visible fût spiritualisé - c'est à dire transposé, mis à un niveau supérieur, celui où l'essence morale de l'univers apparaît directement.
 
Sans doute, disait-il aussi, on ne pouvait pas faire cela avec tout: certaines réalités du monde divin sont trop élevées pour que l’imagination les embrasse. Mais on ne peut pas non plus faire comme si tout ange tutélaire était dans ce cas! Le monde de l’esprit est hiérarchisé: il est plus ou moins éloigné du monde sensible, ce qui précisément permet l’entrée progressive de l’âme en son sein.
 
Sur ce point François de Sales restait médiéval. Il tenait de cet art baroque qui a prorogé l’imagerie ancienne, quoiqu’en la réglant; le classicisme de Paris, face à lui, tendait davantage à l’abstraction, déjà. Il avait des exigences plus hautes, pour ainsi dire: je songe, par exemple, à son contemporain Pierre de Bérulle.
 
LantaraSpiritGodoverWaters-530x439.jpgMais je m’interroge; un poète n’est pas forcément un ermite mystique, un moine d’Orient: il a une vie corporelle assez pleine, en principe. Le monde sensible, au quotidien, lui apparaît bien, en outre, sous la forme d'images, comme il le fait pour tout le monde.
 
Je crois, du coup, que la poésie ordinaire ne fait pas comme les hymnes mystiques: elle n’embrasse pas le monde physique en le regardant des hauteurs de l’Esprit-Saint. Elle tend plutôt à en créer la fiction, une représentation factice de ce monde sublime des grands mystiques. Et pour ce faire, au lieu de transfigurer le réel et d'y placer l'image des anges, elle se contente de l’élaguer pour ne paraître s’intéresser qu’à des choses élevées, raffinées, pures.
 
C’est pourquoi en réalité je reste favorable à la poésie mythologique, en temps normal, à cette poésie qui n’hésite pas à passer par la figuration: je lui trouve en fait plus de modestie qu’à la poésie éthérée des poètes agnostiques contemporains.
 
Victor Hugo partageait ce sentiment: il en allait parfois jusqu’à mépriser le mysticisme. Je ne veux pas, quant à moi, rabaisser les mérites des ermites d'Asie; mais enfin, je comprends la forme d’impatience qu'il manifestait.

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20/11/2012

Echappées poétiques dans la cité

Ls-trois.500.jpgLes Poètes de la Cité de Genève ont fait paraître une nouvelle plaquette collective, Echappées poétiques, qui reprend les poèmes qui ont été lus en public à la maison de quartier de Plainpalais en 2010 et en 2011 à l'occasion des récitals d'automne que l'association y donne chaque année. Une des deux années, j'ai même lu les poèmes sur la scène, en compagnie de ma camarade Marianne-Charlotte Mylonas-Svikovsky. Nos poèmes s'y trouvent, naturellement, et on trouve aussi les beaux poèmes de Jean-Martin Tchaptchet (qui en tant que président s'est fendu également d'une préface), Anne de Szaday, Kyong Wha Chon, Galliano Perut, Jeannette Monney, Michaud Michel, Jacques Herman, Robert Fred, Sandra Coulibaly, Georgina Mollard, Linda Stroun, Albert Anor, Bakary Bamba, Valeria Barouch, Emilie Bilman, Roger Chanez, Yann Chérelle - tous plus talentueux les uns que les autres. On peut acheter ce recueil en ligne ici. N'hésitez pas!

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24/10/2012

Mourir d’Aller avec Michel Dunand

lion d'or.jpgMichel Dunand a publié cette année, chez l’éditeur Jacques André, un recueil de poésie intitulé Mourir d’Aller.
 
Il y fait surtout part de ses éblouissements essentiels. Ils s’appuient sur une foi en les mots de la poésie: leur magie transfigure le réel. Il suffit, par quelques vers courts, de saisir ce qui dans le monde est sublime. Car Michel Dunand voyage beaucoup, et il en rapporte des essences spirituelles qu’il fait humer à ses lecteurs. J’ai particulièrement aimé une image née de Venise:
 
J’aime un lion d’or. Il me suit partout.
Nous ne nous quittons jamais des yeux.
 
Ce lien avec une divinité, génie tutélaire de la cité célèbre, me plaît assez. A croire que Michel Dunand s’est voué à saint Marc! Personnellement, j’en aurais volontiers fait une petite histoire fantastique: Pouchkine a un jour composé un poème dans lequel la statue de Pierre le Grand, à Saint-Pétersbourg, s’était détaché de son socle pour écraser un impie, un mauvais Russe. Ce lion d’or aurait pu être chevauché et emmener le poète parmi les astres, avant de lui donner le pouvoir de chasser les ombres tapies au fond des canaux! Car on sait que Venise peut aussi faire songer au temps qui passe et détruit tout, à la mort. Mais Michel Dunand préfère, je crois, ne pas y penser: la beauté du lion d’or lui suffit; il n’a pas besoin de se rappeler du reste.
 
50.jpgIl a aussi, récemment, publié un petit recueil de poésie intitulé Tunis ou Tunis, édité justement à Tunis, aux éditions Berg, en bilingue: français, arabe. J’avoue que c’est le premier livre que je possède en arabe et Michel m’a au moins procuré cette grâce, de me le fournir. Car je n’ai lu des écrits arabes qu’en traduction. Ici, il s’agit d’une traduction du français, par Azouz Jemli. Michel y exprime les moments de pur bonheur, ou de pure extase, qu’il a connus en Tunisie, et j’aime particulièrement cette image héroïque, née de la vision du désert:
 
Douz.
Un miroir de plus.
 
Donnez-moi
Mon cheval.
 
Donnez-moi
Mon armure.
 
Apportez
Mon épée.

On voudrait chevaucher à la façon des anciens guerriers, quand on contemple ce paysage inouï. On se sent rattrapé par une vie antérieure de chevalier des sables!

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14/10/2012

Les automnales de Jean-Vincent Verdonnet

soleil-couchant-penestin-mer-morbihan-france-bretagne_93596.jpgLa maison d’édition Couleurs d’encre, sise à Lausanne, a publié en septembre un petit recueil de poésie de l’excellent Jean-Vincent Verdonnet, Automnales,  illustré par des peintures de Claire Nicole, suite à une exposition conjointe, entre le poète et la peintre. On y trouve de merveilleux tercets qui appellent à la méditation en approfondissant le paysage et les souvenirs vers le mystère:
 
Précédant ceux de la lumière
les pas de l’indicible en marche
vers les barrières du couchant
 
Pour suggérer une présence spirituelle, Verdonnet se contente de personnifier des éléments, tels que la lumière, ou des idées, telles que l’indicible. Lorsque les étoiles ont des sentiments proprement humains, on touche au grandiose:
 
Vient l’heure du regret des frasques
mais pour le pardon des étoiles
il te faut attendre la nuit
 
Une vie morale poignante peuple soudain l’espace et le temps. De belles intuitions surgissent:
 
Les vagues du sommeil t’apportent
ces échos du pays d’ailleurs
dont nul n’est jamais revenu
 
On touche au suprême inconnu, mais puisque nul, selon le poète, n’en est jamais revenu, on ne peut rien en dire de clair.
 
verdonnet.jpgMais qui peut nier que certains phénomènes naturels aient l’air de parler, de dire quelque chose à l’être humain? Ils lui hurlent à l’oreille des vérités qu’il n’entend pas, mais Verdonnet parvient à en rendre compte:
 
Dans la houle de ses herbages
tu regardes fuir la prairie
qui chaque jour t’emmène un peu
 
Ces herbes battues par le vent ont une telle âme, semblent dire quelque chose de si important! Ne s'agit-il pas du souffle de la destinée qui amène vers la fin?
 
François de Sales recommandait de méditer sur la nature et d’en tirer une essence morale. Quoique sans relation avec la doctrine religieuse préétablie du saint évêque, les vers de Verdonnet transfigurent pareillement le paysage en lui donnant du sens.
 
Les masses colorées de Claire Nicole semblent elles aussi dire quelque chose sans pouvoir en donner des contours clairs - sans, par conséquent, le réduire à des formes simples. Un recueil plein d’âme, lui-même!

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30/04/2012

La furtive écoute de Jean-Vincent Verdonnet

gainsborough.jpgJ'ai lu le dernier recueil de poésie de Jean-Vincent Verdonnet, Furtive Écoute. Il plonge dans un monde aux limites du rêve. Le crépuscule est souvent présent, avec ses ors qui renvoient à un mystère qu'ils ne dévoilent pas. Le poète estime qu'il ne faut pas chercher à le percer. Pourtant, il attribue souvent aux éléments une volonté propre, et même des aspirations morales; mais qui demeurent extérieures et indifférentes à l'humanité.

La mémoire de l'enfance resurgit parfois; alors, les lutins qui raniment le souvenir, dit Jean-Vincent Verdonnet, sont heureux: ils baignent l'âme de douces réminiscences. Et quand on ferme les yeux, une lumière apparaît, venant effleurer le cœur de ses lèvres. Mais ce qu'elle dit reste inconnu. L'ange parle, mais dans un impénétrable silence. L'entendement ne va pas au-delà de la mémoire, ou de la sensation.

Le moment, peut-être, où les idées morales prennent le plus vie est celui où les doutes, dans l'heure froide, frappent à la porte après que leur laine a été arrachée aux ronces. Soudain, la nature s'imprègne d'une vie morale dont les flux deviennent accessibles à la pensée. Mais la lumière jetée sur l'univers ne montre alors que le doute, que Hugo appelait un spectre hideux et ricanant. Le Dhammapada dit semblablement que le doute émane des illusions du monde phénoménal. Jean-Vincent Verdonnet veut bien attribuer des pensées aux16fc2fafce181d152acf46d396e9e6ff.media.240x205.jpg éléments, mais s'il ne s'agit que des éléments terrestres: il ne veut pas des pensées célestes. Celles qui dissipent le doute comme le soleil la brume. Le doute lui apparaît comme la seule forme d'intelligence fiable, même si son entrée signifie le froid - s'accompagne d'une brise glacée.

L'émotion face au monde qui s'anime se lie donc à une mélancolie, voire à une tristesse qui tend à ne saisir, de l'au-delà de la vie humaine, que le néant. Jean-Vincent Verdonnet n'a jamais caché son agnosticisme. L'espérance est présente, mais la peur d'être déçu la réfrène. D'ailleurs, une espérance qui prendrait forme au travers des figures du paradis catholique d'un François de Sales serait aux yeux du poète l'abdication de la pensée rationnelle, intelligente.

Cependant, j'ai apprécié la tendance de ce recueil à personnifier les doutes, comme s'ils étaient des créatures de l'ombre - de l'hiver intérieur. On pénètre dans le fond de l'âme, grâce à ces mots qui animent - ou raniment - l'univers. Du monde des sensations, Verdonnet s'élève jusqu'au monde des idées. Il est plus platonicien qu'il ne veut bien l'admettre!

Furtive Écoute
Jean-Vincent Verdonnet
L'Arbre à paroles
5 €

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10/04/2012

Les Arcanes de Solange Jeanberné

apc.jpgSolange Jeanberné est une poétesse de Haute-Savoie à laquelle j'ai consacré un chapitre dans mes Muses contemporaines de Savoie. Depuis, elle a fait paraître un nouveau recueil, Arcanes, illustré par Marie Cavoret, une peintre qui habite Aix-les-Bains.

La poésie de Solange Jeanberné reste la poésie parfumée et légère que j'ai toujours connue: dans les flux de la conscience, des formes semblent se détacher d'une brume dorée, lumineuse, mais la délicate poétesse craint alors qu'elles ne la déçoivent voire ne l'effraient par leur aspect soit trop net, soit démoniaque, comme dans certains cauchemars, et elle préfère fermer les yeux pour ne pas déflorer le pur espoir qu'elle avait d'un monde plus beau:

On ne sait quelle main
A tissé les nuages
Et lié les couleurs
A
l'arc du ciel

Tout ce que je sais
De la douceur du monde
Tient dans ce bleu qui s'estompe
Cette frange au front des nuées

Pourtant, lorsque l'enthousiasme emporte la poétesse, et qu'elle est sûre qu'elles ne seront que belles et bienveillantes elle ose essayer de nommer des formes célestes:

Très hauts glacis d'étoiles
Très hautes voûtes
Temples
Marbres anciens
Veines ouvrant l'espace d'antiques Odyssées

Cependant, elle refuse alors de voir le moindre ordre moral dans ce flux étincelant; seuls y règnent la fantaisie et l'amour:

Les Bouviers s'accouplent avec les Vierges
Je les ai vus
Il en naît des Minotaures
Des Amazones
Dans une mythologie fantasque
Qui se moque des Dieux

Très hauts glacis d'étoiles
Très hauts semis d'étoiles
Voix des magiciennes

A mon sens, la ligne est celle de Guillaume Apollinaire quand il créait des dieux de fantaisie:

12-arts-to-frank-frazetta-witch-img.jpgLes démons du hasard selon
Le chant du firmament nous mènent
A sons perdus leurs violons
Font danser notre race humaine
Sur la descente à reculons

Les tableaux de Marie Cavoret conviennent assez aux vers de Solange Jeanberné: les couleurs en sont belles et harmonieuses, et de l'abstraction naissent parfois des formes d'êtres élémentaires - une ondine d'or, un mouvement d'âme qu'on parvient à appréhender. Je disais à ce sujet à Solange, la dernière fois que je l'ai vue, que je comprenais cette approche, mais que, souvent, j'étais nostalgique de l'illustration de science-fiction que j'adorais dans mon adolescence - et que j'imitais, quand je dessinais: Frank Frazetta, notamment, plaçait dans des ambiances de rêve des formes distinctes de héros, ou d'entités spirituelles, et pour moi, il était un modèle. J'en reparlerai, à l'occasion. Car aller jusqu'au bout de sa démarche jusqu'à cristalliser, dans les flux de couleurs qui surgissent de l'âme, des formes héroïques distinctes demande pour moi un certain courage: tout le monde n'y parvient pas. Frazetta fut un homme remarquable.

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09/03/2012

Les élèves de Boëge chez les Poètes de la Cité

Fetes-mondiale-poesie-500-03.210-copie-1.jpgDimanche 18 mars prochain, au théâtre du Caveau, à 10 h 30, aura lieu, à l'occasion de la Journée Mondiale de la Poésie, un récital des Poètes de la Cité, qui, cette année, ont invité, pour commencer le spectacle, des élèves du Collège de Boëge, où je travaille. Mais ce ne sont pas les miens: ce sont ceux de mon collègue Marc Bron, enseignant de Langue Savoyarde: ils réciteront des poèmes en savoyard traduits ensuite en français. Marc Bron effectuera également une présentation de son enseignement et de la langue même qu'il enseigne, laquelle est de la même famille que celle du Cé qu'è Lainô - et qu'on a parlée à Genève autrefois.

A 11 h 30, des comédiens professionnels, Magali Fouchault et Erik Desfosses, réciteront les poèmes des Poètes de la Cité eux-mêmes, et j'en fais partie, mais il y en a beaucoup d'autres - souvent bien meilleurs! On pourra avoir leur liste complète, ainsi que le nom des élèves présents et le déroulement exact de cette journée de poésie sur le site électronique des Poètes.

Quelle plus belle marque de fraternité que cette journée poétique à la fois internationale comme l'est Genève et transfrontalière comme l'est la région lorsqu'elle intègre la France voisine? Du plus local au plus global, Genève enfin accueille le monde entier entre ses murs! Car disons-le: l'international tend à ne concerner que les élites mondiales, et semble tenir les peuples confinés dans leurs frontières à l'écart. Mais dimanche 18 mars, au théâtre du Caveau, sera présente aussi la langue de ce qu'on peut appeler le terroir sabaudo-genevois: le peuple lui-même s'unira à travers les barrières érigées pour lui par les puissants, comme eût dit Voltaire.

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27/11/2011

Il a neigé sur le jardin de Marcel Maillet

9_ML10L.jpgLes éditions Le Tour viennent de faire paraître un recueil de poésie de Marcel Maillet, écrivain chablaisien reconnu, auquel j'ai consacré plusieurs pages dans mon livre Muses contempo-raines de Savoie. Ce petit livre a pour titre Il a neigé sur le Jardin, et j'ai l'honneur d'en avoir produit la modeste préface. J'aime les images fabuleuses de Marcel Maillet, car il ne les regarde pas comme une simple production de la fantaisie: il leur donne une valeur profonde, presque sacrée. Sans doute, il ne veut pas affirmer que le monde divin a telle ou telle forme, contient tel ou tel élément précis; mais il évoque quand même une nymphe qui a une valeur propre, et le seuil du gouffre de lumière auquel se sont arrêtés jadis dames mystiques et chevaliers braves, ou qu'ont franchi des prophètes, avant de le repasser pour les hommes, et les éclairer des gemmes fabuleuses qu'ils en ont rapportées!

Je brode, comme qui dirait, mais je suis fier d'avoir préfacé ce recueil, car Marcel Maillet est pour moi un excellent poète, dont j'approuve le style enflammé. Certains ne sont pas de mon avis: ils pensent que le style épique manque de distinction, et que les images mystiques ne sont pas convenables. Mais je suis loin de partager cette opinion! Je crois seulement qu'il faut veiller à ce que les expressions grandioses se recoupent toujours avec des vérités profondes - que les mots soient soutenus, en quelque sorte, par l'essence des choses même.

Un magnifique recueil, que celui de Marcel Maillet! J'en suis sûr, il fera date. Son prix est de 10 € seulement!

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08/10/2011

Tomas Tranströmer, prix Nobel

tomas-transtromer-b2ed6.jpgJe dois dire que, comme à peu près tout le monde en France, j'ignorais tout de Tomas Tranströmer, qui vient de recevoir le prix Nobel de Littérature, mais je dois dire, aussi, que je suis content qu'il s'agisse d'un poète, et que sa doctrine, en matière de poésie, me convient tout à fait, et le fait d'autant plus qu'elle va à l'encontre de celle qui, à mon avis, domine la poésie française depuis plusieurs décennies, et avec laquelle je ne suis justement pas d'accord. Le rejet de l'image, notamment, ne reçoit de ma part aucune forme de sympathie: pour moi, c'est une erreur fondamentale, le rythme des mots déployant forcément la pensée en images; ou alors, il ne s'agit plus que de philosophie rythmée.

Naturellement, Tomas Tranströmer - justement connu pour pratiquer l'image, pour créer des métaphores - précise bien qu'il ne s'agit pas de rhétorique creuse: car pour justifier ce rejet de l'image, on a pu dire qu'elle n'était que construction vide. Il s'agit en réalité, dit le poète suédois, de donner à voir le néant, d'y déceler des formes: car il s'agit du néant de la matière, mais l'Être s'y déploie sous forme d'images de l'âme. Quelle belle idée! Je la partage complètement.

Tomas Tranströmer a ensuite ses sujets de prédilection: en particulier, la nature. Les images qui surgissent de ses creux, de ses failles - la fissure du Mur des Trolls - établissent un lien entre l'âme, qui crée ces images, et la nature, qui les reçoit - mais en résonance avec ce qui l'habite mystérieusement: ces images montrent donc l'âme de la nature même, et la relient à l'être humain.

A ma connaissance, Tomas Tranströmer ne reprend pas de symboles religieux connus: François de Sales voyait l'image de la sainte Vierge derrière la Lune, Mur-des-Trolls.jpgmais notre poète n'en dira jamais autant; il évoquera plutôt, comme ci-dessus, les êtres fantastiques terrestres propres au folklore scandinave - ou les figures de la mythologie grecque, comme le font tous les poètes occidentaux. Mais il établit de clairs liens entre la force du ciel qui par les arbres imprègne la terre et en eux fait naître la verdure, et la liberté qui éclot dans les corps, tourbillonnant dans le sang des Parques et plus loin encore (dit-il dans le poème Cohésion): l'homme lui aussi, en soi-même, peut sentir des fruits naître; sa nature intérieure est bien celle de l'arbre, et son être obscur est imprégné de lumière céleste, agissant jusque dans le Destin. La poésie crée un lien entre l'homme et l'univers en les unissant par l'image, ou n'est pas. Tomas Tranströmer peut servir de modèle.

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06/10/2011

Pierre Corneille et le mythe de l’âme-sœur

parques.jpgJ'ai évoqué, il y a quelque temps, les pensées que Lamartine avait sur l'amour entre l'homme et la femme, et qu'il a exposées dans son roman Raphaël: l'union miraculeuse entre l'un et l'autre pouvait s'affranchir des lois de la nature et créer un être nouveau, unitaire - que Dieu même ne pourrait désassembler! Or, relisant la première pièce de théâtre que Corneille ait fait représenter (à Rouen), la comédie appelée Mélite, je suis tombé sur ces vers (les Parques, comme on sait, sont les maîtresses secrètes de la Destinée):
Je ne l'avais pas su, Parques, jusqu'à ce jour,
Que vous relevassiez de l'empire d'amour,
J'ignorais qu'aussitôt qu'il assemble deux âmes,
Il vous peut commander d'unir aussi leurs trames,
J'ignorais que pour être exemptes de ses coups,
Vous souffrissiez qu'il prît un tel pouvoir sur vous.
Vous en relevez donc, et vos ciseaux barbares
Tranchent comme il lui plaît les choses les plus rares?
psycheabduct.jpgVous en relevez donc, et pour le flatter mieux
Vous voulez comme lui ne vous servir point d'yeux?
L'amour est tout-puissant, jusque sur le destin, et sur ce qui apparemment opposait les amants ou rendait leur union impossible - mariage, inégalité de fortune ou autre chose. Les lois sacrées mêmes ne peuvent rien contre lui, puisque les Parques, dès qu'il s'agit d'amour seul, cessent d'obéir à Jupiter pour n'obéir plus qu'à Cupidon! L'amour est un prodige; une bonne part du merveilleux de la poésie classique et antique émane de la puissance de Vénus et de son preux fils. L'Église catholique même n'a cessé de buter contre sa force, qu'on s'en plaigne ou qu'on s'en réjouisse.

Le romantisme résolut néanmoins le problème en faisant de l'union de ceux qui s'aiment une volonté cachée de la destinée même, et William Hope Hodgson, dans The Night Land, allait jusqu'à dire que le monde était fait pour que chacun trouve son âme-sœur et s'unisse avec elle dans l'éternité, au travers de vies successives au cours desquelles l'union ne pouvait que s'approfondir - jusqu'à ne former qu'un seul être angélique et dénué de sexe distinct, eût dit Joseph de Maistre, qui à cet égard partageait les idées des théosophes qu'il avait fréquentés à Lyon, sur l'Androgyne devant apparaître au-delà du Temps. De cette perspective plus ou moins nette l'amour tirait secrètement sa force, au fond.

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12/09/2011

Conférence à Evian: écrivains du Léman, rive gauche

Anna de Noailles.jpgSamedi prochain, le 17 septembre, à 17 heures, à l'occasion des Journées du Patrimoine, je ferai une conférence à la médiathèque d'Evian sur les écrivains du vingtième siècle ayant eu un lien fort avec la rive française du Léman, et en particulier avec Evian, en m'appuyant sur mon dernier livre, Muses contemporaines de Savoie - les écrivains savoyards depuis 1900. Le nom qui surgit immédiatement à l'esprit est celui de la comtesse de Noailles, qui a longtemps vécu à Amphion, mais il ne faut pas oublier Henry Bordeaux, qui est originaire de Thonon, ni mon ami Marcel Maillet, dont j'apprécie beaucoup les vers, et qui est lié en profondeur à Douvaine. Pour Evian même, on ne devra pas non plus laisser dans l'obscurité les belles pages que Ménaché, qui y a eu une maison, a consacré au lac tel qu'on le voit depuis cette noble cité. Et puis il y a Valère Novarina, originaire de Thonon, comme Bordeaux, et comme, aussi, le poète Hyacinthe Vulliez, qui vit aujourd'hui à Annecy. Chantal Deesse chinoise.jpgDaumont, qui est à demi genevoise, fait face au Léman depuis Bons-en-Chablais: il faudra en parler. Pareil pour l'excellente Clusienne Elisabeth Charmot qui, elle, s'est installée à Thonon, où vit également Freddy Touanen, qui a évoqué avec une profonde grâce les légendes des montagnes à l'entour. Et Jean-Vincent Verdonnet, qui a fait dans la noble capitale chablaisienne ses études secondaires, a chanté en beaux vers le lac. Le Chablais a une histoire littéraire tellement riche!

Je vous invite donc à vous rendre nombreux à cette conférence: la médiathèque est dans le palais Lumière, où se tiennent des expositions de peinture intéressantes et originales que je vais en général voir et que je présente parfois par écrit. On y entre par l'arrière, mais je m'exprimerai face au lac, au-dessus de l'entrée de devant: il y a une belle baie vitrée, qui permet de rêver en laissant sa pensée glisser sur les flots, marcher sur les ondes comme saint Pierre parvint finalement à faire. On se donne ainsi l'occasion de rencontrer la fameuse dame du lac, mystérieuse et belle. Les poètes que je citerai en parlent plus ou moins. Ils imaginent fréquemment les terres infinies, faites de vapeurs d'argent, dans lesquelles elle vit. J'en reparlerai à l'occasion, si je puis.

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05/09/2011

Le Nicolas de Flüe de Galliano Perut

San_Nicola_di_Flue_A.jpgEn 1991, pour célébrer les sept cents ans du Pacte helvétique, à Genève fut créée une pièce consacrée à Nicolas de Flüe, L'Or et la terre, écrite par mon camarade Galliano Perut, le fondateur de l'association des Poètes de la Cité, dont je suis membre. Il m'en a donné le texte, et je l'ai lu.

J'apprécie la démarche consistant à célébrer une figure auguste de la Patrie, et la pièce prend soin de montrer le saint homme soumis corps et âme à la volonté divine, et suivant les signes et les visions. Il est également en harmonie avec la nature, et une scène allégorique, faisant apparaître les saisons et les mois sous forme de danseurs colorés, est sympathique et jolie: alors, Nicolas de Flüe manifeste l'accord parfait qu'il conçoit entre l'homme et son environnement.

Je goûte aussi d'en savoir davantage sur l'histoire de ce pays qui pour moi est voisin, et je comprends mieux l'équilibre qui a été trouvé, à l'époque du noble ermite, entre les cités et les vallées. Car les relations entre les villes et les campagnes ont généralement été difficiles, et on peut dire qu'en France, les premières, notamment Paris, ont souvent écrasé les secondes, s'imposant à elles sans tact particulier. Or, en Suisse, cela n'a pas été possible, car l'esprit des vallées était fort, étant à l'origine du Pacte même. Un équilibre a dû être trouvé, et Nicolas de Flüe a lié la terre aux cantons et l'argent aux individus, ce qui laissait une part à chacun tout en accordant l'ensemble.

La pièce, en elle-même, souffre peut-être d'avoir voulu traiter deux sujets à la fois: d'une part celui de cet équilibre à trouver entre la ville et la campagne, d'autre part la question de savoir si 250px-Statue_von_Nikolaus_v.d._Fl%C3%BCe_in_Fl%C3%BCeli-Ranft.jpgNicolas de Flüe a eu raison de quitter sa famille pour devenir un saint ermite, un Ami de Dieu - après avoir été enflammé par l'enseignement de Jean Tauler (si j'ai bien compris). Ce second thème de débat, plus personnel, et en même temps plus religieux (que politique), occupe tout le deuxième acte, quand les premier et troisième évoquent les problèmes relationnels entre les cantons. C'est assez curieux, pas seulement à cause de l'unité d'action réclamée par les théoriciens du théâtre classique, mais aussi parce que la mise en débat des choix personnels de Nicolas de Flüe relativise, en réalité, sa force symbolique. En principe, le doute, sur le choix de ce saint homme, n'était guère permis, au sein d'un spectacle patriotique, puisque, d'emblée, il est appelé fondateur de la Patrie. Il ne restait plus qu'à construire une action montrant comment son génie résout miraculeusement un problème apparemment insoluble; dès lors, le dénouement devait faire paraître sa gloire, la lumière qui se dégage de ses pensées, et les louanges dont il a fait l'objet. Transposé dans l'histoire de la Suisse, Nicolas de Flüe était un peu le devin du village de Jean-Jacques Rousseau, qui réconcilie les amants déchirés parce que l'un d'eux a été charmé par les dames de la ville; l'aspect de mystère aurait pu être plus présent; les choix personnels du saint homme, faire l'objet d'une autre pièce.

Mais j'ai aimé cette lecture.

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22/08/2011

L’Ophédia de Yann Chérelle

images.jpgDepuis plusieurs années, je fréquente un poète genevois que j'aime beaucoup: Yann Chérelle. J'adore, dans ses écrits, les images fabuleuses, puisées au fond du rêve, qu'il invente. Elles sont dignes de Lovecraft - font penser à Poe. Des divinités brillantes se tiennent au fond de ténèbres que n'adoucit qu'une lune gibbeuse! Elles sont périlleuses, et les visions oniriques de Yann Chérelle sont aussi liées à des voyages hallucinatoires. Il a d'ailleurs réédité récemment un récit poétique de jeunesse, Ophédia, qui mêle expériences psychédéliques, dues à différentes substances illicites, et amour désespéré: la femme dont il s'agit dans le recueil est visiblement décédée, et sa présence diffuse, au fond du monde de l'âme, inquiète et rassure tour à tour.

Ce que j'aime, c'est que le monde intérieur devient un espace cohérent, au sein duquel le thème de la navigation vers des mondes enchantés revient sans cesse: l'aspiration à un idéal vers lequel cingle le poète rappelle, par son ton, le grand Baudelaire - ou, moins connu, mais admirable aussi, le Québécois Nelligan. Il ne faut pas croire, de fait, que les textes soient écrits sous l'influence directe des substances illicites auxquelles il est fait allusion: il s'agit plutôt de rendre compte, en utilisant la raison, de cette expérience, et de créer des images, un monde métaphorique, évoquant ce qui est ressenti. Il est clairement question de la souffrance, et des séjours à l'hôpital de l'auteur. Mais tout élément de la vie physique est exprimé au travers de l'univers intérieur que peint le poète:

Sur les rochers déchirés de noir, je me suis hissé, à l'horizon, le soleil mourant incendiait le ciel, jetant des coulées de sang sur l'eau sombre...

Et soudain, je l'aperçus qui me faisait signe, fée de marbre, cheveux d'ébène, rêve d'absolu:

Ophédia... tu riais, et me montrais le large; alors, à quelques encablures du bord, un grand navire blanc est apparu; Grey Havens Boat.jpgresplendissant tel un joyau, fier vaisseau de roi prêt à s'élancer vers l'immensité.

J'affectionne profondément ce style épique, mythologique; il va chercher des figures qui deviennent de véritables symboles. On croit que les Anglo-Saxons sont les seuls à pouvoir s'exprimer de cette façon; mais il y a aussi Yann Chérelle. Pour lui, les choses de l'âme ont une substance, elles se laissent saisir, et les idées vivantes, qui planent dans l'infini, sont des réalités palpables - que ses images rendent visibles en leur donnant un vêtement. L'infini lui-même se met à portée de main!

En France, il faut toujours que le sens critique rejette ces images de l'âme; à Genève, à la suite d'Amiel, Georges Haldas et maintenant Yann Chérelle n'ont pas hésité à les déployer, en toute liberté.

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28/07/2011

Lamartine et l’éther infini

Turner-William-Soleil-couchant-sur-un-lac.jpgDans Raphaël, Lamartine montre que la méditation transcendantale qui mêle l'âme à l'éther cosmique au travers de ce que les éléments en contiennent, lorsqu'on les contemple, lorsqu'on regarde avec piété les objets de la nature qui manifestent la beauté du monde - que cela, dis-je, n'est pas le propre des spiritualités orientales: cela existe aussi en Occident; le Romantisme l'a beaucoup développé. Souvenons-nous de ce merveilleux passage: Je m'assis sur le mur tapissé de lierre d'une immense et haute terrasse démantelée qui dominait alors le lac, les jambes pendantes sur l'abîme, les yeux errants sur l'immensité lumineuse des eaux qui se fondaient avec la lumineuse intensité du ciel. Je n'aurais pu dire, tant les deux azurs étaient confondus à la ligne de l'horizon, où commençait le ciel, où finissait le lac. Il me semblait nager moi-même dans le pur éther et m'abîmer dans l'universel océan. Mais la joie intérieure dans laquelle je nageais était mille fois plus infinie, plus lumineuse et plus incommensurable que l'atmosphère avec laquelle je me confondais ainsi. Cette joie ou plutôt cette sérénité intérieure, il m'aurait été impossible de me la définir à moi-même. C'était comme un secret sans fond qui se serait révélé en moi par des sensations et non par des mots; quelque chose de pareil sans doute à ce sentiment de l'œil qui entre dans la lumière après les ténèbres, ou d'une âme mystique qui croit posséder Dieu. Une lumière, un éblouissement, une ivresse sans vertige, une paix sans accablement et sans immobilité. J'aurais vécu dans cet état autant de milliers d'années que le lac déroulait de lames sur le sable de sa plage, sans m'apercevoir que j'aurais vécu plus de secondes que n'en occupait chacune de mes respirations. Ce doit être la cessation du sentiment de la durée du temps pour les immortels dans le ciel: une pensée immuable dans l'éternité d'un moment!...

MILLAIS-Ophelie.jpgNotons cependant que la tradition occidentale demeure, au sein de cette méditation qui doit quelque chose, assurément, à Rousseau méditant l'éternité face aux vagues infinies du lac de Bienne, et que, même, elle couronne l'envolée mystique du poète du Lac. Car, en dernière instance, Lamartine ne peut s'empêcher d'établir une comparaison entre lui-même et les immortels du ciel, les anges, ne voyant plus le temps passer. Il utilise la pensée pour tracer l'esquisse d'un mythe: celui de l'homme heureux, face au lac du Bourget, qui demeure immortel en méditation, tandis que le temps se déroule hors de son espace de perception: soudain, il prend le rythme du lac même, qui demeure inchangé au cours des millénaires. Cela rappelle ces légendes d'hommes se rendant au pays des fées, et vivant quelques jours parmi elles quand, au dehors, parmi les hommes, se déroulent plusieurs siècles. La fée qu'il va rencontrer sur le lac, on le sait, c'est Julie: la première fois qu'elle sera à la portée de sa main, elle est dans une barque remplie d'eau, évanouie, l'essentiel de son corps s'étendant sous le cristal liquide. Vision d'Ophélie, ou de Blanche-Neige dans son cercueil de verre - d'une fée, enfin. Un baiser la ramènera à la vie!

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14/07/2011

Hymne du 14 Juillet

bastille.jpgAujourd'hui, 14 juillet 2011, c'est, en France, la fête nationale et la commémoration de la prise de la Bastille, à Paris. On sait que Victor Hugo a tracé, à ce sujet, les contours d'une mythologie nouvelle, en faisant, dans La Fin de Satan, de la Bastille l'œuvre d'une divinité maléfique, qui s'incarna sous les traits de Lilith puis d'Isis, à laquelle selon certains on eût rendu un culte, à Paris même, dans les temps anciens. Hugo dit que l'ange de la Liberté, radieux et beau, est venu, et a éclairé la femme voilée, et que, sous le voile, un horrible squelette est apparu, et que les rayons éblouissants de l'ange l'ont désintégré, consumé, anéanti.

On sait peut-être aussi que j'eusse aimé que la République de France ne tombât pas dans un matérialisme étroit, et poursuivît sur cette lancée, allât plus loin encore que Victor Hugo sur ce chemin de la création d'une mythologie, à travers des épopées, des poèmes, des hymnes, des odes. L'occasion est donc venue de publier ici un poème en l'honneur du beau génie de la liberté que sur la place de la Bastille, à Paris, on a honoré d'une statue dorée, sise sur une grande colonne verte, appelée justement Colonne de Juillet:

le-genie-de-la-liberte-495416523-759070.jpgÔ génie immortel de la liberté sainte,
Tu te meus dans l'éther et gardes la Cité
Comme un ange envoyé par les dieux dans la crainte
Que les forces du mal en chassent la beauté:

De cent failles sans nom s'élèvent des vapeurs
Jaunâtres que remplit une horde de formes
Effroyables sous le ciel, et leur bouche dit: Meurs!
- Et sur les cœurs se referment leurs doigts énormes.

Alors, ô guerrier d'or aux ailes éclatantes,
Tu t'élances d'un trait vers ces larves rampantes,
Et leur jettes ta foudre, et les mets en morceaux:

Car l'étoile à ton front fait jaillir mille flammes
Dès que l'enfer paraît, et soudain des monceaux
De monstres abattus sont perçus par les âmes!

 Cet esprit qui veille sur Paris, puisse-t-il souvent s'éveiller, grâce à la foi de ses habitants!

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22/06/2011

Lamartine et le poète voyant

Vie-romantique-3658.jpgRimbaud a dit de Lamartine qu'il était quelquefois voyant. Lamartine, en tout cas, pensait l'être et cherchait à l'être, dans la mesure de ses possibilités, puisque, dans son récit Raphaël, il dit, évoquant Julie, son amour défunt: Le bonheur semblait avoir des rayons et semer autour d'elle une atmosphère dans laquelle elle était enveloppée et enveloppait ceux qui la regardaient. Ce rayonnement de la beauté, cette atmosphère de l'amour ne sont point tout à fait, comme on le croit, des images de poète. Le poète ne fait que voir mieux ce qui échappe aux regards distraits ou aveugles des autres hommes. On a dit souvent d'une belle jeune fille qu'elle éclairait l'obscurité dans la nuit. On pouvait dire de Julie qu'elle échauffait l'air autour d'elle.

Sublime. Lamartine, ici, ressuscitait les poètes médiévaux, qui faisaient briller les êtres purs d'eux-mêmes, et qui pensaient, évoquant cette lumière, dire quelque chose de réel, quoique ce fût de nature spirituelle. Le romantisme consista bien à renouer avec cette conception du poète voyant, qui sonde l'Invisible, et en rend compte. Mais c'est aussi renouer avec la poésie même, en réalité, car un poète n'est plus rien, s'il ne peut, par ses images, distinguer et montrer une strate du réel plus élevée, et plus secrète, plus difficilement saisissable que la strate sensible. Pourquoi ne s'intéresse-t-on plus à la poésie, au sein du public? Ce n'est pas, je crois, parce que le public ne croit plus à cette faculté de voyance, mais parce que les poètes eux-mêmes ne l'assument plus. Ils sont devenus frileux. Le matérialisme a rejeté cette faculté, et les écrivains n'osent plus défier les philosophes d'État, à quelques exceptions près: j'ai déjà cité Robert Marteau Ernst.jpget Charles Duits; pensons également à Blaise Cendrars. De fait, il n'y a qu'en marge que les poètes, les écrivains, ont continué à assumer cette faculté de voyance. André Breton voulait pourtant qu'on l'assume ouvertement: il pensait que les images créées par la poésie libérée des dogmes donnerait une image au moins partielle des Grands Transparents - les entités qui dirigent l'univers en secret. Gérard Klein, l'auteur de science-fiction, les évoque, parfois, dans les futurs qu'il imagine. Car la science-fiction tend à prophétiser. Les poètes qui s'avouent aveugles n'ont à montrer qu'un monde sensible qu'ils questionnent en vain. Mais même ceux qui s'avouent mal voyants sont forcément conduits à évoquer des bribes de choses: ce n'est pas possible autrement.

Dans mes Muses contemporaines de Savoie, Michel Butor évoque les gnomes qui œuvrent en hiver, dans leurs usines souterraines, pour qu'au printemps les arbres fleurissent; Jean-Vincent Verdonnet distingue des reflets de l'éternité, dans la lumière du soleil couchant; Marcel Maillet, quoique dans un style hermétique, crée des images fabuleuses personnifiant les éléments naturels, ou suit le chemin de héros qui sont allés de l'autre côté du seuil. Les plus grands ne peuvent pas s'avouer fondamentalement aveugles; leur humilité ne leur fera reconnaître qu'une vision partielle.

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03/06/2011

Décès de Robert Marteau

Robert-Marteau_839.jpgLe 16 mai dernier, est mort un des plus grands poètes du vingtième siècle, à mes yeux: Robert Marteau. Il avait quatre-vingt-sept ans, et était méconnu. Il était peu connu du grand public, mais presque tous les poètes contemporains sont dans ce cas. Il n'avait pas reçu la même reconnaissance que d'autres, mais la raison, pour moi, en fut toujours claire: il était mystique, et n'avait pas renoncé à représenter, par des images, les êtres divins auxquels il croyait.

On pouvait, avec une certaine mauvaise foi, lui reprocher son traditionalisme, puisqu'il reprenait souvent les figures du christianisme, en les mêlant à la mythologie grecque; il se réclamait volontiers des artistes de la Renaissance qui faisaient fusionner ces deux traditions fondamentales de l'Occident. Sur le plan formel, il était une sorte de Mallarmé ou même de Leconte de Lisle chrétien, mais cela se mêlait en lui à la contemplation de la Nature, au fond de laquelle il reconnaissait, donc, les êtres divins des anciennes traditions françaises - et plus généralement du monde latin.

On le lui reprocherait avec une certaine mauvaise foi, parce que les poètes qui sont allés dans le même sens en se rattachant toutefois à des mythologies exotiques, ou à des figures fabuleuses créées par eux-mêmes, tel Charles Duits, ont subi un sort comparable au sien, celui d'être mis à l'écart par les intellectuels qui dominent la scène littéraire et culturelle du doux pays gaulois. Car ce qu'on lui reprochait, ce n'est pas son traditionalisme, en vérité, mais qu'il n'hésitât pas à reprendre des images mythologiques fortes, vibrantes, regardées avec foi et ardeur. Finalement, même la science-fiction, pourtant volontiers semele_moreau.jpgmatérialiste en essence, est regardée du même œil: on n'aime pas les imaginations qui se présentent comme des vérités intimes - des faits de l'âme.

Un des derniers poèmes de Robert Marteau, consacré à une forêt d'automne, et évoquant l'éphémère de ce qui se manifeste aux sens, n'en disait pas moins:
Considérez qu'en l'instant même où je vous parle
Tout s'ensevelit dans la brume ensoleillée,
Celle même dont Zeus avait accoutumé
De s'envelopper pendant ses épiphanies.
Il avait, ici, saisi, au sein des apparences, la lumière qui n'est qu'un voile pour le dieu, la lumière vivante dont tout sort et où tout revient, la lumière qui n'est qu'une porte et dont Victor Hugo disait aussi que derrière, des êtres immortels se mouvaient, regardant les mortels, et agissant - car il les appelait des providences, et les disait ailés!

Je connaissais un peu Robert Marteau, l'ayant rencontré, et ayant correspondu avec lui; c'était un grand homme. Il a lui aussi disparu dans la lumière qui sert de vêtement à Zeus. Puisse-t-il être accueilli par ce dieu, au sein de son Olympe! Hermès puisse-t-il le prendre par la main, et à ce port le conduire! Il l'en a souvent prié.

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19/04/2011

Le petit matin d’Hyacinthe Vulliez

24082121.jpgMon camarade poète Hyacinthe Vulliez, d'Annecy, m'a envoyé son dernier recueil: Au Petit Matin. Dans la lignée de Rousseau, il essaie de s'enflammer face à la nature grandiose qu'il aime et chérit, celle des Alpes; mais il y ajoute, un peu comme Lamartine, un lien explicite avec les mystères divins. Il faut dire qu'il est prêtre catholique. Peut-être est-il un peu bloqué par son sacerdoce: ses images viennent toutes plus ou moins de la Bible. Lamartine même puisait volontiers dans l'ésotérisme chrétien, donnait à voir la hiérarchie des anges, au sein de l'infini - au-delà des sommets. Hyacinthe, à vrai dire, préfère rester dans les concepts.

Le titre de son recueil est à cet égard assez significatif: la lumière du matin, chassant les ombres de la nuit, est divine, puisqu'elle réchauffe et rassure. Cela me rappelle la spiritualité d'Akhenaton: il saluait le Soleil levant, la force qui animait toute vie sur Terre. Mais à vrai dire, Lamartine, pour en revenir à lui, n'hésitait pas à sonder la nuit, à placer son esprit dans ce qui lui faisait peur: il y voyait le Temps qui broie tout, mais, précisément, aussi, les anges qui portent les étoiles comme des flambeaux. La lumière physique peut voiler les mystères, au lieu de les révéler.

La joie d'Hyacinthe Vulliez, face aux beautés de la nature, reste sympathique: il n'est pas faux que la vie soit le fard de Dieu, comme disait Charles Duits. La nature, n'est-ce pas, est volontiers dite la robe de Gaia. François de Sales voyait surtout la sainte Vierge, dans l'aube.

Mais la nuit, au-delà du frêle voile de la lumière, s'étend infinie, dans l'univers: la science moderne le DOR_L'~1.JPGmontre. Comment accorder un monde de foi et d'enthousiasme avec cette réalité objective? Je crains que le sentiment des beautés de la nature ne réponde pas à certaines questions qui se posent comme essentielles. Je pense avec Lamartine que la poésie peut aussi s'enquérir des énigmes nocturnes, de ce que signifie la destinée, le Temps qui tout emporte:

Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faites-vous des jours que vous engloutissez?
Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
Que vous nous ravissez?

Cela ne va pas de soi.

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