29/01/2011

Chrétien de Troyes et le lion des rêves

yvain.gifQuand j'étais à la Sorbonne, j'ai voulu faire un mémoire de Maîtrise sur le fond mythologique de Chrétien de Troyes et le rapport que ce fond entretenait avec le sens de ses récits, mais le directeur de Recherche pour la Littérature médiévale m'en a dissuadé: cela ne lui plaisait pas du tout. J'ai donc préféré évoquer J. R. R. Tolkien et H. P. Lovecraft, en Littérature comparée, car la part que ces écrivains réservaient à la mythologie ne pouvait souffrir d'aucune contestation, étant explicitement mentionnée dans leur correspondance et leurs écrits théoriques.

Le fait est que chez Chrétien de Troyes, on s'imagine souvent, je crois, que la mythologie était présente mécaniquement, comme un décor, et que son but était essentiellement courtois. On a une conception très sociale de ses poèmes narratifs. Or, quand je lis des adaptations de ceux-ci en français moderne, comme je l'ai fait récemment pour des motifs professionnels, je constate qu'on tend à rationaliser son texte, en invoquant peut-être l'idée que la mythologie bretonne est de toute façon peu accessible au lecteur contemporain. Mais les traducteurs la comprennent-ils, eux-mêmes?

Yvain ou le Chevalier au Lion est sans doute le récit le plus abouti du poète médiéval. A un certain moment, le texte original dit que deux maufés, des démons à l'apparence humaine, ont vaincu le roi de l'Île aux Pucelles, et ont pris ces Pucelles (sans doute des fées) pour les enchaîner dans une sorte d'usine, où elles travaillent pour eux comme tisserandes. Yvain les combat ensuite; or, il ne parvient pas à les entamer, jusqu'à ce que son ami le Lion sorte de la pièce où on a voulu le laisser pour ne pas qu'Yvain ait un avantage sur ses deux ennemis: car dès lors, le chevalier parvient à les vaincre, grâce à l'animal. Il libère les Pucelles, qui s'en vont. Bientôt, il pourra retrouver le lit de la femme qu'il aime, et qui l'a répudié parce qu'il n'avait pas tenu sa promesse de revenir la voir avant qu'un an fût écoulé.

lion_heraliquex1jf.jpgLa courtoisie ici s'accompagne d'une initiation intérieure qui se lie à la Destinée. Il faut savoir que le Lion combattait un grand Serpent qui crachait du feu, quand Yvain l'a rencontré pour la première fois, et a décidé de lui venir en aide. Du Serpent au Lion, Yvain a intérieurement évolué.

Sa dame est du reste un peu fée, elle aussi, tout comme sa servante, car elles disposent d'anneaux rendant invisible ou invincible, selon les cas. Il ne s'agit pas seulement d'amour courtois, de galanterie sublimée flattant les dames du temps; l'enjeu est également intérieur, et il s'agit de chevaucher un Lion, une force divine. C'est au Chevalier au Lion que la dame son épouse se rend finalement, et non à Yvain, simple chevalier.

L'héraldique a au fond une symbolique de ce genre: je la crois d'origine mythologique. Cela disparaît volontiers dans les traductions courantes; dans celle qui a été agréée pour les collégiens, le roi de l'Île aux Pucelles n'est pas mentionné, et les maufés sont dits de simples brigands. Ce qui est une interprétation, une explication dans un sens rationaliste.

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22/01/2011

Le divin Jacques Replat

AAP Jacques Replat AM 1A.jpgDepuis que je l'ai découvert, j'adore l'écrivain savoyard Jacques Replat, qui vivait au dix-neuvième siècle. Il a réinventé la Savoie médiévale en la ressortant du monde du rêve, après l'y avoir introduite dans sa nudité historique. Ce fut surtout un poète. La Savoie perçue depuis l'âme, cela donnait par exemple ce genre de passages, reliant au fond la Terre au Ciel, et évoquant le lac d'Annecy: Comme une étincelante pyramide renversée dans le mirage des déserts, la lune déploie sur ses eaux la magnificence de ses gerbes argentées; l'étoile de Vénus y jette aussi un reflet doux et voilé, comme une pensée d'amour dans le sein d'une vierge. Or, ce décor servira bientôt de tableau aux chastes amours de deux amants.

Il captait merveilleusement bien les symboles médiévaux, créant, à la façon de Victor Hugo, des forteresses gigantesques, effrayantes, et plaçant à leurs pieds la bannière étincelante du comte de Savoie, les assiégeant, tandis que dans le Ciel la Lune brille. En plus doux et bonhomme, rappelant davantage Nodier, il crée des mondes gothiques réellement proches de ceux de Hugo.

Il est pourtant peu à la mode, aujourd'hui. La raison en est son spiritualisme implicite, nourri de religiosité, mais aussi d'une mythologie celtique à laquelle il se réfère souvent: il relie les Allobroges à Arthur, à Merlin. Il en a la sensibilité: sur les eaux du lac, il place des brumes éclairées par les astres, et elles semblent remplies de fées mystérieuses, ouvrant sur un infini fascinant, mais inaccessible. Le désir en est poignant. C'en est presque douloureux.

La force de son style effraye, au fond, les âmes matérialistes actuelles. Même s'il tendait à glorifier la Savoie, en la mêlant au rêve et, par-delà, au divin, il crée une forme d'angoisse jusque chez les Savoyards amoureux de leur région, car il place la Savoie ultime dans une strate du monde qui est entre le Ciel et la Terre, dans le monde johnatkinson-grimshawclair de lune sur le lac.jpgintermédiaire et imaginal dont parle si souvent Corbin, et où se tient, selon celui-ci, l'Imâm caché, l'immortel Sage qui attend de se manifester à nouveau, mais qui crée dans les âmes les rêves, les images vivantes du monde divin! Or, le matérialisme ordinaire préfère s'appuyer sur des représentations dites réalistes, pour comprendre le monde.

J'ai souvent essayé de réhabiliter cet écrivain, qui plut beaucoup à ses compatriotes, sans y parvenir. Victor Hugo et les autres écrivains romantiques français bénéficient de leur implication dans l'histoire de France; Replat reste à la marge, il n'est aimé que des cœurs que les figures enchantées se dessinant dans les brumes des lacs n'effraient pas, parce qu'ils ne craignent pas de perdre leur sens logique pour si peu, ne l'ayant pas reçu de représentations toutes faites du monde - d'essence réaliste, donc -, mais l'ayant développé eux-mêmes, en ayant conçu par eux-mêmes ce qui relie les choses entre elles, je crois. Replat avouait regarder l'histoire de l'intérieur des âmes qui s'étaient mues sur le sol savoyard, et c'est ce qu'on ne lui pardonne pas.

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13/12/2010

Les Amis de Lamartine en Savoie

2676926590_90e066ab3f.jpgLa revue de l'association des Amis de Lamartine consacre son numéro de l'année 2010, le 19, aux relations que Lamartine entretint avec la Savoie, qui fut si chère à son cœur. Deux auteurs ont principalement participé: Georgette Chevallier, secrétaire de l'Académie florimontane et membre titulaire de l'Académie de Savoie et grande spécialiste de la place qu'occupa la Savoie dans la littérature - et moi-même.

Pour Mme Chevallier, elle a surtout retracé les lieux qu'historiquement le poète a parcourus dans l'ancien Duché: car on sait qu'il l'aimait profondément, et voulait pouvoir le dire sa patrie véritable. Pour moi, je me suis efforcé de montrer quelle vision de la Savoie se dégage des vers qu'il lui a consacrés. Les deux pôles de ses méditations furent les eaux, d'un côté, les montagnes, de l'autre. Et puis j'ai rédigé un article sur l'influence que Lamartine exerça sur les poètes savoyards; il en fréquenta certains: il les appréciait assez. Enfin, j'ai proposé un poème qui essaye de représenter l'essence de la mythologie créée autour de nos montagnes par ce noble poète, en partant notamment de Jocelyn. Je l'ai composé pour ainsi dire en style lamartinien. J'avoue que j'en suis assez content. J'aime d'ailleurs beaucoup Lamartine, que je crois injustement négligé.

Pour se procurer cette revue, en tout cas, il faut s'adresser à l'association, dont l'adresse est: Pente des Hauts Buissons, 10100 Romilly sur Seine, 06 50 21 85 15. Elle coûte 17 €.

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02/12/2010

Les écrivains savoyards depuis 1900

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Mon prochain livre paraîtra courant décembre: Muses contemporaines de Savoie, les écrivains savoyards depuis 1900, écrit d'après la chronique que j'ai tenue durant cinq années dans Le Messager et L'Essor savoyard sur la Savoie dans la littérature et chez les écrivains. On peut d'ores et déjà le commander aux éditions Le Tour (dont le site donne également la liste des écrivains évoqués et le nombre de pages).

Tous les genres sont représentés: poésie, roman, théâtre, histoire, philosophie. Toutes les tendances, aussi: on trouve des écrivains très spiritualistes, d'autres assez matérialistes, et tous les degrés intermédiaires. Le français n'est pas non plus la seule langue présente: j'ai évoqué plusieurs fois des écrivains dialectaux, et une fois un Anglais, John Berger. Tous les écrivains ne sont pas enracinés au même degré dans le territoire: certains n'y vivent que depuis plusieurs années, sans y être nés. Quelques-uns sont illustres, comme Michel Butor, d'autres le sont moins - et je ne nommerai personne.

071209_0027.jpgLa proximité de Genève est mentionnée plusieurs fois, car nombre des écrivains vivant dans la région sont en réalité venus travailler à Genève; mais même ceux qui sont dans la région pour une autre raison profitent certainement du dynamisme économique local, dû en grande partie, directement ou non, à la proximité de la Suisse. La littérature reste en effet un art bourgeois: il faut, pour la pratiquer, se sentir à l'aise dans la civilisation de l'écrit, et avoir quelque loisir.

Je dois dire qu'il existe une forte tendance à la poésie: j'en lis fréquemment. Et la raison en est qu'elle tend toujours à participer du monde de l'âme. J'ai voulu prendre la littérature sous son angle essentiellement artistique, plus que technique.

Je n'ai pas tellement cherché à juger, mais plutôt à restituer des démarches d'écrivains, sans gommer rien de leurs aspirations profondes, sans choix de demeurer à la surface, comme je crois que cela se fait si souvent dans la critique, y compris universitaire. Même quand l'écrivain tendait au mysticisme, je n'en ai pas diminué l'importance. Or, à mon avis, le point de vue agnostique, dans les milieux littéraires, est devenu tellement dominateur que, fréquemment, soit on renonce à parler des auteurs qui s'en écartent, soit on feint qu'ils ne s'en sont pas écartés. Je n'ai pas procédé ainsi: j'ai estimé que même au sein des pensées ou des tendances intérieures des écrivains, on pouvait essayer d'y voir clair, et qu'il ne fallait rien cacher ou édulcorer. C'est même un enjeu authentique, pour la pensée, de pénétrer dans les âmes des écrivains et leurs démarches intimes; tout ramener à des idées simples n'occasionne jamais aucune expérience littéraire ou philosophique digne de ce nom. Globalement, les écrivains m'ont su gré d'oser donner le fond de leurs pensées même les plus étranges, et m'ont remercié d'avoir pu les présenter de façon assez claire. C'était justement mon ambition.

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19/11/2010

Yves Bonnefoy et le regard de l'enfant

enfer-dante-rita-L-1.jpgDans Le Monde du 11 novembre 2010, le prince des poètes français, Yves Bonnefoy, s'est exprimé. Un poème de lui, un sonnet, a également été cité. Consacré à un ami défunt, il se terminait par ce tercet:
Qui fut-il? Qu'aura-t-il espéré? Je n'entends
Que son pas qui se risque dans la nuit,
Gauchement, vers en bas, sans main qui aide.
C'est bien rythmé.

Néanmoins, dans son interview, ce noble poète a déclaré, entre autres choses, que la poésie consistait à retrouver le regard de l'enfant et, par conséquent, à déconstruire les idéologies. Or, mon avis est que ce tercet ne montre en rien l'application de tels principes. Qui peut prétendre que l'enfant, lorsqu'il scrute l'obscurité, ne s'attend pas à une main qui aide, celle de la mère? Et que, si cette main ne lui apparaît pas, il voit surgir la patte griffue d'un monstre? Chez Bonnefoy, il n'en est pas du tout ainsi. Il a du regard de l'enfant, je crois, une conception matérialiste, car il s'imagine que l'enfant a un regard tellement nu, si l'on peut dire, qu'il ne voit que le monde sensible, et que les images de la mère protectrice et du loup monstrueux qui menace sont tirées des idées données par les adultes. louve_rome.jpgMais la vérité est que François de Sales a démontré que le sentiment maternel et la peur des prédateurs existaient même chez les animaux, et qu'au fond, le culte de la Mère de Dieu, de la Vierge sainte, de la Reine des anges et des cieux, était le prolongement de celui de la mère charnelle, et que l'absence de cette mère faisait naître spontanément d'effrayantes images, au sein de ce vide: celles non pas de Dieu, comme le disent certains adeptes de la théologie négative théorisée par le même Bonnefoy, mais des monstres de la mythologie et des démons du merveilleux chrétien - des formes infernales qui peuplent les craintes des fidèles de toutes les religions, au fond.

Sans doute, arrivé à l'âge adulte, l'être humain n'assimile plus spontanément sa mère à la reine des cieux, son père à un roi divin! L'image, en germe et comme répandue sur la présence des parents physiques au sein du premier âge, s'en détache et puis se théorise. Mais pour autant, il n'est pas vrai que ces images naissent des idées de la théologie, ou de la philosophie mystique: elles naissent des rêves des enfants eux-mêmes; elles naissent de leur regard. Car ce n'est pas des idées que naissent les images; ce sont les images qui au contraire produisent lesGrandeVanite_Stoskopff_sebastien-500x348.jpg idées.

En supprimant l'image sortie du rêve, de la vision, Yves Bonnefoy ne retrouve pas réellement le regard de l'enfant: il impose à sa poésie une philosophie qui n'est pas celle qu'aurait l'enfant s'il pouvait raisonner, mais celle qu'a l'adulte qui a tellement raisonné qu'il s'en est lassé, et qui a décidé de balayer tout, de supprimer de son esprit tout ce qui a pu faire naître en lui des idées qu'il ne parvient plus à organiser. Son regard n'est pas celui de l'enfant, mais du vieillard qui a renoncé à toute croyance.

Mais est-ce à toute idéologie? Non, car le renoncement à toute croyance est bien un choix d'ordre philosophique et idéologique.

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08/11/2010

L’Hippocampe noir

apsf-05-4-image-01-thumb-1-.jpgA Plainpalais, au récital des Poètes de la Cité, le 30 octobre, nous avons pu découvrir un nouveau jeune poète, Léo Chabrier, surnommé l'Hippocampe noir, qui est venu lire, durant les tréteaux libres, un de ses excellents poèmes.

Je l'avais rencontré près d'Aix-les-Bains, quelque temps auparavant; lui-même est d'Annecy. Il m'avait envoyé plusieurs de ses poèmes. Je les ai lus.

On y sent une énergie rageuse: je me suis dit, en les lisant, que c'était le feu de Rimbaud dans le style de Mallarmé. Cela m'a fait du coup assez penser aux Surréalistes, et notamment au jeune Malraux, à l'époque où il faisait justement dans le surréalisme, avec Royaume farfelu: c'était une nuée noire traversée d'images pleines de feu!

On croirait que ces images peignent un monde mystique, mais décadent, ruiné, comme une Olympe dévastée et épuisée! Cela a de la force.

Comme j'aime Lamartine, peut-être que cette force m'a paru manquer de langueur, de mélancolie, de phrasé, mais elle ne manque pas de suggestivité et d'énigme pour autant.

J'aime son style enflammé et imagé.

Léo Chabrier écrit en vers classiques, accumulant les images symboliques, et les soumettant à un rythme serré et sonore, et il m'a semblé, à tort ou à raison, que les poètes contemporains de France, qui tendent au raffiné et à l'abstraction, à l'élan mystique qui se dissout dans le pur néant, ne l'accueilleraient pas forcément à bras ouverts. Je l'ai donc invité Léo Chabrier à Genève, pensant qu'il n'y serait pas en butte au rejet dont fait volontiers l'objet, montVentoux-450.jpgen France, le symbolisme en même temps que la forme classique. Et le fait est que son poème a été très apprécié.

J'ai moi-même adoré ces vers, rappelant Hugo ou Rimbaud:
C'est un mont provençal dont s'écoule la cime
Indubitablement dans le gouffre des cieux.

Sublime!

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31/10/2010

Georges Haldas

couv480.jpgGeorges Haldas est mort, et je l'ai lu (notamment le recueil édité par Jean Romain dans la collection Orphée) et beaucoup aimé. J'aime ses images fabuleuses, qu'il tirait du plus profond de lui-même, et en même temps de la simple perception du monde, pour créer des couloirs menant à des mondes obscurs et divins à la fois, pleins d'une lumière faite d'esprit pur. Je parle de sa poésie. J'ai également lu un volume de ses Chroniques, et même si l'on percevait l'appréhension du mystère, de l'énigme du monde, et du problème que posent les désirs irrépressibles de l'homme, même si l'on sentait la profondeur dont l'obscurité dissout l'entendement, je trouvais que le tableau en restait trop réaliste. Je préférais ses vers, plus suggestifs.

Il existe peu de poètes contemporains qui soient pour moi de vraies références, et l'éditeur de mon premier recueil de poésie, La Nef de la première étoile, me les demandant, j'ai cité, parmi quelques noms, celui de Georges Haldas - qui d'ailleurs a été plutôt bienveillant, vis-à-vis de ce recueil, car je le lui avais envoyé, et il m'avait écrit une lettre dont les termes étaient favorables. Mais mon éditeur a été, de son côté, plein de mépris, à l'égard de Haldas: cette référence ne lui a pas plu du tout. Il était parisien, situé près de Saint-Germain-des-Prés, et la tendance mystique et chrétienne de Georges Haldas devait lui déplaire souverainement. Plus tard, lorsque je lui ai montré un écrit sur la poésie au sein duquel je citais le Christ, cet éditeur s'est exclamé qu'on ne pouvait pas citer le Christ à propos de la poésie, car c'était priver celle-ci de liberté. Je crois que la haine du christianisme l'aveuglait. Mais il m'a paru que la liberté qu'on se donne, en Suisse, de tâter de la théologie haldas_03.jpget d'afficher sa foi religieuse, est une des choses qui irritent le plus les intellectuels français. Cela explique peut-être que Haldas n'ait jamais eu un immense succès à Paris.

Il n'en était pas moins un grand poète, un de mes préférés, parmi les vivants. Comme, à Genève, il était célèbre et reconnu, il était aussi, pour moi, l'illustration de l'indépendance des Genevois, sur le plan culturel, vis-à-vis de Paris. En Haute-Savoie, pourquoi ne pas l'avouer, nous sommes au fond plus suivistes. Parmi les poètes, ce que je pourrais appeler le dogme de l'agnosticisme est plus clair.

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25/10/2010

Le rêve de Descartes

ABL descartes.jpgLéo Gantelet est un écrivain porté au mysticisme, et il a eu du succès notamment avec son récit de pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. Dernièrement, il a publié un ouvrage sur son jardin de Seynod, près d'Annecy, rempli de sculptures très belles, et où il a lui-même tracé un parcours initiatique.

Or, l'autre jour, après ma conférence de Cran-Gevrier consacrée à mon livre Portes de la Savoie occulte, il nous a dit que Descartes même eût eu en rêve, en dormant, la révélation de son Discours de la méthode, laquelle eût été entièrement écrite à son réveil. Car la fin de mon intervention portait précisément sur l'idée que, d'un point de vue mystique, même les découvertes scientifiques s'enracinent dans les profondeurs de l'âme humaine, naissent d'intuitions dont l'origine demeure mystérieuse, cachée. Le paradoxe étant que les idées, même lorsqu'elles sont d'orientation rationaliste, peuvent elles aussi dépendre d'un sentiment qui est en deçà de la raison, lorsque pour la première fois elles surgissent dans la conscience! Joseph de Maistre allait jusqu'à dire que les techniques avaient pour origine des Intelligences célestes parlant en secret aux hommes et faisant naître, dans leur esprit, des idées complètement nouvelles, y compris dans le domaine pratique. Cela a un rapport avec le mythe de Prométhée, comme Léo Gantelet l'a bien vu, et je me suis plu à raconter une légende savoyarde - dont Pierre Assouline, en son temps, s'est moqué - selon laquelle l'art du fromage a été enseigné aux hommes par les fées!

ABW Faery queen.jpgLe paradoxe de la science-fiction est tout entier contenu dans ces ébauches de mythologies: il s'agit de créer un cycle de fables à partir d'une pensée qui en principe rejette le fabuleux! Dans cette optique, même les idées rationnelles sont venues de l'intuition, ont été comme dictées par des extraterrestres, et elles ne sont pas forcément issues d'expériences répétées qui eussent fini par créer des représentations par le biais d'observations statistiques, comme on croit souvent que ce fut le cas pour les inventions premières.

Au demeurant, un tel tâtonnement va en principe dans n'importe quel sens: il rend impossible qu'on ne fasse même que pressentir une direction particulière. Or, je crois bien que, pour le coup, cela ne correspond guère à l'expérience réelle et personnelle des savants. C'est une part de la recherche qu'on oublie de mentionner, parce qu'elle ne s'exprime pas matériellement; mais à mon sens, il est difficile de dire qu'elle n'existe absolument pas. Les savants suivent volontiers des pistes qui leur parlent. Les faits eux-mêmes semblent dire quelque chose! Le phare est fréquemment vu avant qu'on sache sur quelle côte il se dresse!

S'il n'en était pas ainsi, le tâtonnement ne pourrait-il pas durer indéfiniment? Il serait comme une explosion dans le vide: il ne serait soumis à aucun courant dominant, aucun pli ne serait donné à ses mouvements! Or, dans les faits, je crois, la philosophie n'a pas procédé de cette façon même quand elle a été rationaliste: elle a senti, ou cru sentir, qu'elle suivait une voie juste.

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22/10/2010

Récital des Poètes de la Cité à Plainpalais

Florilege.jpgSamedi 30 octobre prochain, à 14 h 30, aura lieu, à la Maison de Quartier de Plainpalais, 1, rue de la Tour, à Genève, un récital des Poètes de la Cité, et j'y participerai d'abord parce que deux de mes poèmes seront lus, ensuite parce que je serai l'un des deux lecteurs, l'autre étant ma camarade Marlo (Charlotte Mylonas-Svikovsky), également poétesse, et peintre, et qui a assuré la réalisation globale. Nous serons accompagnés par le guitariste Nicolas Lambert (qui jouera des morceaux de Billie Holliday, Bill Frisell, Thad Jones, Django Reinhardt, Michael Brecker, Miles Davies, Antonio Carlos Jobim - morceaux dont je dois dire que je les ai découverts hier, lors de la répétition générale! mais qui m'ont paru créer une atmosphère belle et tout à fait appropriée, à la fois douce et saisissante, pleine de force de suggestion).

Les autres poètes dont des textes seront lus sont en général ceux du Florilège genevois paru aux éditions Slatkine: Émilie Bilman, Jean-Martin Tchaptchet, Galliano Perut, Georgina Mollard, Roger Chanez, Anne de Szaday, Yann Chérelle, Bakary Bamba, Linda Stroun, Sandra Coulibaly, Denis Meyer, Albert Anor. Mais on trouve aussi des poètes qui nous ont rejoints depuis que le recueil a été fait: Jacques Herman, Michaud Michel, Robert Fred, Valérie Barouch, Béatrice Labarthe. Que du beau monde, donc!

Après le spectacle, il y aura des tréteaux libres, et plusieurs poètes se sont déjà annoncés.

Il faut forcément venir. Le style est très varié.

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08/09/2010

Introduction aux mystères de la Savoie à Cran-Gevrier

02.jpgMercredi 15 septembre - dans une semaine -, à 20 h 30, au Gallice Café, à Cran-Gevrier, aux portes d'Annecy, j'aurai l'honneur et le plaisir de donner une conférence sur un de mes livres, Portes de la Savoie occulte, qui explore l'univers psychique des Savoyards d'autrefois en s'appuyant sur leur littérature: car celle-ci contenait une sorte de mythologie, mélange d'images mystiques tirées de la religion chrétienne en général et de François de Sales en particulier, de thèmes dynastiques liés aux chroniques de la Maison de Savoie, et de folklore qu'on pensait alors d'origine celtique, et qui l'était probablement, la plupart du temps. Un des écrivains les plus significatifs, à cet égard, est Jacques Replat, dont j'ai réédité Le Siège de Briançon, mais il y en a d'autres.

On s'interroge souvent sur l'adjectif occulte. Il suggère de l'ésotérisme. Le fait est qu'on ne peut pas dire que les vieux écrivains de Savoie n'aient pas cru du tout à cette mythologie; ils pensaient réellement que l'âme pouvait pénétrer le monde divin, à l'image de Joseph de Maistre, ou tout simplement de Victor Hugo, qui a eu une influence jusqu'en Savoie. François de Sales même, on le sait, invitait à se représenter ce monde divin - partagé par les anges entre le paradis et l'enfer, pour résumer -: cela devait être une pratique régulière. Pour lui, cela motivait fondamentalement la vie morale, mais c'était aussi une réalité. Après Joseph de Maistre et Chateaubriand, je crois, on a mêlé cette démarche à l'histoire et au folklore, et cela a créé une forme de mythologie que finalement les écrivains du temps prenaient jusqu'à un certain point au sérieux - à laquelle ils accordaient, au moins, une valeur symbolique.

01.jpgNaturellement, on pourrait, à présent, regarder leur démarche d'une façon critique, et par conséquent prendre de la distance. Mais dans mon livre, j'ai voulu au contraire plonger dans cet univers, en ne contestant pas d'emblée le droit des écrivains concernés de regarder le monde de l'esprit comme une réalité. Il s'agit d'un livre participatif, pour ainsi dire.

On sait peut-être que Pierre Assouline, le critique littéraire du Monde, s'est un peu gaussé de cet ouvrage, sur son blog. Souvent, il a cité des croyances comme s'il allait de soi qu'elles étaient creuses. A mon avis, ce n'est pas le cas.

Je mentionnerai également ceci, que le patron du Gallice Café, James-Olivier Gallice, est en même temps l'éditeur de ces Portes de la Savoie occulte, dont une évocation a d'ailleurs été filmée par l'équipe du Cri du Lac, la chaîne de télévision Internet qu'a créée ce même James-Olivier Gallice - un homme particulièrement actif, par conséquent!

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22/06/2010

J’écrirai la lumière sur la toile des nuits

Mon ami Marcel Maillet (qui habite Douvaine) a fait paraître récemment un nouveau recueil de poèmes, intitulé J'Écrirai la Lumière sur la toile des nuits. C'est dans son beau style habituel, plein Dreams Kurosawa.jpgd'images fortes, et tendant à manifester la présence des forces divines:
Le poète franchira le seuil de l'arc-en-ciel
Il lui revient d'instruire les signes et les vents
de faire voir le dieu
et d'inventer le verbe
s'écrie-t-il de façon suffisamment significative.

C'est de la nature, pour l'essentiel, que Marcel s'efforce de faire voir le dieu, et j'aime en particulier ces vers:
à la gorge moirée de la tourterelle
que caressent des ailes d'anges
et aux velours de la vague
avec des transparences de harpes
la douce lumière du dieu
Dans ce recueil, le preux Chablaisien chante moins les montagnes que la mer: il est fasciné par la Bretagne et le Finistère, la perspective de l'horizon marin!

La mort et le désir de rejoindre par elle l'Infini étoilé peuvent s'exprimer au travers des concepts religieux, comme quand il évoque un chevalier spectral qui offre sa tête
dans la corbeille de ses mains
Humblement il implore le pardon
il demande la merci
Il s'agit sans doute d'une âme errante, qui a perdu la tête. Image de l'homme même!

La fin évoque des chevaux symboliques qui font penser à ceux de l'Apocalypse de Jean, et les images sont grandioses, mais le poète reconnaît que
plan-ote-des-singes-01-g.jpgGisent les statues des dieux
dans la poussière des sanctuaires
et que ses chevaux mêmes sont imaginaires. Il supplie qu'on veuille bien quand même le laisser faire à ces dieux défunts l'offrande de ces imaginations grandioses. J'avoue que je ne comprends pas, intellectuellement, une telle logique: pour moi, soit les dieux n'ont pas suivi le sort de leurs statues, et il n'y a pas à implorer les hommes de bien vouloir laisser le droit de leur faire des offrandes, soit ils l'ont bien suivi, et par conséquent, la pratique même en devient vaine. Ce qu'il en est véritablement, je crois que personne ne peut l'imposer à partir de son idée personnelle; mais dans tous les cas, pour moi, chacun est libre. Ce n'est pas à la société de décider de ce qu'on doit faire, à cet égard.

Les images de Marcel restent grandioses, bien sûr. Ce dont il supplie, c'est qu'on lui reconnaisse le droit de continuer à les publier. Eh bien, en ce qui me concerne, je l'y encouragerai, même.

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14/06/2010

L’art de vivre en poésie: J.-V. Verdonnet

J'ai oublié de parler ici d'une publication des éditions Le Tour qui a eu lieu fin 2009 et dans laquelle j'ai joué le rôle d'intermédiaire, car il s'agit d'un petit livre contenant une conférence de Marie-Claire Bussat-Enevoldsen sur mon ami Jean-Vincent Verdonnet, qui avait pensé à nos éditions à cause de moi. Cette conférence est suivie de quelques beaux poèmes inédits. Le tout a pour titre Jean-Vincent beze.jpgVerdonnet, l'art de vivre en poésie.

On se souvient que Marie-Claire Bussat a récemment publié un livre sur François de Sales et Jeanne de Chantal étrillé par un Etienne Dumont mécontent qu'on ait pu créer des couvents dans le diocèse de Genève sans demander leur avis à Théodore de Bèze et à ses successeurs: car il faut penser à la Visitation d'Annecy. Marie-Claire est aussi la grande spécialiste officielle de Jean-Vincent Verdonnet, et tout ce que j'ai pu écrire sur celui-ci m'a été en partie inspiré par ce qu'elle a pu écrire auparavant.

La poésie de Verdonnet est agnostique de fond, mais, sur le plan formel, doit sans doute assez au mysticisme de François de Sales. Car Verdonnet est un agnostique mystique, comme souvent les poètes de nos jours, et en plus, il se réclame volontiers de la tradition savoyarde, comme néanmoins peu de poètes osent le faire. Notre ami Jean-Noël Cuénod, par exemple, préfère de beaucoup se référer à Jean Calvin!

Jaÿsinia.jpgOn pourra admirer plusieurs vers présents dans ce petit livre, tels ceux-ci:
Dans la douceur du crépuscule
le village en toi peut renaître
tel que l'a connu ton enfance
avec ses jardins ses fontaines
et leur murmure d'infini
De fait, plus que les images glorieuses du panthéon chrétien, Jean-Vincent Verdonnet cultive les souvenirs d'enfance, qui imprègnent toujours le réel d'une sourde magie. Cependant, lorsqu'il contemple la nature, il rappelle davantage l'idée de François de Sales selon laquelle tout dans l'univers rend hommage à l'Être divin (idée au fond reprise et amplifiée par Jean-Jacques Rousseau):
L'odeur des lilas des glycines
telle une offrande expiatoire
s'adresse au ciel silencieux
Mais évidemment, même chez Rousseau, cette offrande fait parler l'Être suprême, lui fait chuchoter des paroles saintes au cœur de l'être humain: le Ciel ne reste pas totalement silencieux. Verdonnet évite de sortir du monde physique: c'est l'explication.

Jean-Vincent Verdonnet, l'art de vivre en poésie
Conférence de Marie-Claire Bussat-Enevoldsen suivie de poèmes inédits de Jean-Vincent Verdonnet
Éditions Le Tour
11, route de Chalonges
F-74340 Samoëns
5 €
35 pages

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02/06/2010

Jupiter et la galette des rois

cronos.jpgJ'ai lu un jour dans Le Monde que la galette des rois était issue des Saturnales, à Rome, et de ce que durant ces fêtes en l'honneur de l'ancêtre supposé des Latins (ceux-ci étaient censés descendre de Saturne par le biais de Faunus et du roi Latinus dont Énée a épousé la fille), un roi était élu parmi les esclaves. Mais c'est méconnaître que le christianisme a en général changé profondément le sens des traditions païennes, en les reprenant, ou qu'en tout cas, il les a épurées - les a même sublimées, selon moi.

La galette des rois est comme une grosse hostie: c'est le soleil descendu dans un gâteau et offert aux hommes pour qu'ils accèdent à la royauté. La fève, germe de l'homme futur, est aussi l'Enfant-Jésus: en soi, le germe de l'âme nouvelle, de l'homme nouveau, de l'esprit pur que l'homme peut à présent joindre à sa conscience, et non plus simplement admirer de l'extérieur: il peut le saisir comme une partie de lui-même, et comme faisant monter une couronne qui est aussi une auréole à la cime de soi, autour de son front. (Bien sûr, le hasard - c'est à dire la destinée - y joue encore un rôle, en tout cas au sein d'une même famille: mais chaque foyer a bien sa couronne.)

Jesus enfant.jpgJ'y pensais à l'époque où j'ai évoqué les vers que Marie Noël a consacrés aux rois mages, en janvier dernier. Cela m'est revenu après un voyage scolaire dans le sud de la France consacré aux anciens Romains. Car le christianisme occidental entretient indéniablement des liens profonds avec l'ancienne Rome, mais je crois qu'il a essayé d'en sublimer l'essence pure, de ramener en elle le sens profond de ses cérémonies, au sein de sa décadence. Peu importe que l'épiphanie ait un lien avec Saturne: ce qui compte, c'est que l'Enfant né au sein de l'hiver soit comme Jupiter arraché au sein dévorant de son père, qui lui-même est attaché à la Terre; qu'il soit comme une étoile naissant dans la nuit du monde, et que la galette transmette en réalité cet astre au cœur de l'homme par le biais de la fève - ce que consacre la couronne. Loin d'être tué à la fin de la semaine sacrée, comme était l'esclave élu aux Saturnales, le couronné connaît un triomphe - nouvel Auguste, il est placé, comme lui, dans les cieux!

Et pendant qu'il décline au sein de la Cité, le théâtre sacré des anciens Romains devient l'affaire de tous en pénétrant la sphère privée - en s'installant dans les familles.

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09/04/2010

Récital Clairs-obscurs à Bonneville

Médiathèque Bonneville.jpgVendredi 16 avril, à la médiathèque de Bonneville, aura lieu, à 20 h (entrée libre), un récital de poésie du Cercle des Poètes savoyards, sur le thème Clairs-obscurs. Je lirai moi-même trois de mes poèmes, mais d’autres poètes de ce Cercle lié à la Société des Auteurs savoyards seront présents, à commencer bien sûr par sa présidente, Marie-Jo Thabuis, sa secrétaire, Denise Gal-Sarni, mon vieil ami Marcel Maillet, mon bon ami Jacques Grouselle, mon aimable camarade Daniel Lévy, le jeune Guillaume Riou, mon ancienne camarade Sylvie Domenjoud, Sylvette Dvizia-Bayol également d’ancienne mémoire, et Josette Tholomier, que je connais un peu. Intermèdes musicaux à l’accordéon avec Gisèle Allamand.

Ce sera certainement un beau récital, car c’est dans le clair-obscur que naissent les figures crépusculaires, les images de rêve, reflets des sphères supérieures: dans la ligne qui sépare le clair de l’obscur, pour ainsi dire.

Le recueil des poèmes, édité, sera en vente à 4 €.

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01/04/2010

Amplitudes du rythme végétal

bachelard.jpgOn m’a gentiment envoyé le dernier bulletin (année 2009) de l’Association des Amis de Gaston Bachelard, consacré aux relations entre le philosophe champenois et la musique, et je dois dire que j’ai été complètement séduit. Je l’ai été d’autant plus que le spiritualisme de Bachelard a eu parfois tendance à m’agacer, parce qu’il me paraissait tourner autour du pot et ne pas se reconnaître comme une forme pure et simple de spiritualisme: comme si le poids du matérialisme et du langage laïque, en France, était tel qu’il fallait se justifier en nommant Dieu par des périphrases - pour ainsi dire.

Je crois qu’on peut constater cette orientation aussi dans la poésie française contemporaine. Mais cela me semble compliquer inutilement l’expression, la rendre excessivement et stérilement intellectuelle.

Cependant, cela n’empêche évidemment pas - une fois qu’on a pu traduire le langage abscons des initiés aux mystères du pur néant que sont devenus souvent les poètes - la présence de sublimes beautés, de merveilleuses merveilles, si j’ose dire. Et ce qu’a pu énoncer Bachelard sur la musique est réellement éblouissant. Il évoque tout ce qui dans la nature a un rythme, et dans le même temps s’élance vers la lumière: Alouette.jpgl’alouette, par exemple, devient chant de l’âme comme elle le fut aussi chez François de Sales, ou les troubadours.

Bachelard parle également du rythme de la vie végétale, qui reflète le rythme de la vie cosmique même, et qui, poétiquement écouté, unit l’homme à l’univers: il tend à imprégner l’âme du rythme ample, majestueux, lent et grandiose de la nature tout entière. De fait, les rythmes trop rapides sont forcément hachés, étant en décalage avec les rythmes normaux. Même quand on apprend la grammaire, il ne faut pas aller trop vite, sinon, on jette un fatras de connaissances qui encombrent le cerveau plus qu’elles ne le construisent. Il faut laisser le temps à la connaissance de s’enraciner dans l’âme et de vivre, d’évoluer dans l’être humain, si on veut qu’elle donne de vrais fruits. La pédagogie moderne, orientée au fond vers le productivisme, quoi qu’on dise, ne le comprend guère, je crois. C’est l’enseignement à la chaîne.

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22/03/2010

Le collège de Boëge au théâtre du Caveau

Boege.jpgHier, mes élèves du collège de Boëge, en Haute-Savoie, ont produit leur petit spectacle, au théâtre du Caveau, et cela a été, je crois, très apprécié, grâce notamment à une excellente mise en scène de Magali Fouchault, et aussi grâce à l’enthousiasme et à la motivation des élèves présents.

Je remercie les Poètes de la Cité d’avoir eu cette idée et de me l’avoir proposée, et les élèves d’avoir montré autant d’allant. Pour l’enseignant, c’est plutôt flatteur, car on prétend souvent que la poésie est passée de mode, et on m’a dit hier qu’à Genève, à l’école, on ne lui consacrait pas beaucoup de temps. Je ne sais pas si c’est vrai, mais je sais qu’en France, certains collègues de français m’ont dit qu’ils ne faisaient étudier la poésie qu’après les derniers conseils de classe, à la toute fin de l’année, lorsqu’on n’a plus rien à apprendre d’important pour son avenir.

Florilege.jpgJe considère évidemment que c’est une erreur fondamentale, parce que la poésie donne forme à la pensée: au sein du jeune âge, ce ne sont pas les enchaînements logiques abstraits, qui peuvent être formateurs, mais le sens allié à la musique, aux rythmes. De fait, la pensée a son rythme, il est impossible de penser d’une manière saine - de penser d’une façon authentiquement pensée - sans avoir acquis en son sein la faculté de rythmer l’exercice de l’intelligence grâce à la musique et à ce qui lie celle-ci et la pensée, et qui est la poésie, qui est donc forcément centrale dans l’enseignement non seulement des lettres, mais de l’ensemble des disciplines enseignées à l’école ou au collège.

C’est à peu près ce que j’ai essayé d’expliquer dans ma propre présentation, hier. Les poètes ont évidemment approuvé.

09:39 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

15/03/2010

Jacques Ancet, prix Guillaume Apollinaire 2009

On parle trop du prix Goncourt et pas assez de son équivalent pour la poésie, le prix Guillaume Apollinaire, le plus important prix de poésie francophone qui existe. Jean-Vincent Verdonnet l’a eu il y a quelques années, et la dernière fois, en 2009, il a été donné à l’Annécien d’origine lyonnaise Jacques Ancet, qui est un des premiers poètes contemporains que j’aie lus.

Lao-Tseu.jpgJacques Ancet a livré récemment à Annecy un récital consacré à l’œuvre qui a reçu le prix, L’Identité obscure, titre qui reprend Lao-Tseu:
Fusionne toutes les lumières,
Unifie toutes les poussières,
C’est l’identité obscure.

Ce livre est comme un stream of consciousness en vers blancs de treize syllabes, et en treize chants: le poète y vit le réel en essayant de déceler sous les mots qui s’enchaînent au rythme de la vie le secret de celle-ci, l’éclat obscur qui l’éclaire, notamment en embrassant l’univers entier. Il y a parfois de la nausée de Sartre, dans cette poésie, comme une expérience du vide de la matière, mais il y a aussi l’accès au pur néant qui contient la lumière unique du divin, comme cela doit être le cas chez les Ancet.jpgpoètes. De belles images évoquent souvent l’élan de l’âme vers ce pur monde:
je l’appelle le présent, ce feu, il est partout,
il est insaisissable, la main se tend, ne touche
rien d’autre que le vide, une sorte d’ombre claire,
l’envers des choses qui s’effacent et elles jaillissent,
dessinent sur les yeux le leurre de la présence

Quand il récite sa poésie, Jacques Ancet enchaîne à l’infini la parole, comme un flot, et c’est une psalmodie sortie d’un état qui est à moitié celui du rêve. C’est beau, émouvant. J’aime beaucoup. Il a lu chez Michel Dunand, dans sa Maison de la Poésie, passage de la Cathédrale. Annecy aussi est une belle ville, une pure et noble cité.

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12/03/2010

Jean-Vincent Verdonnet à Lucinges

Verdonnet.jpgMon ami le poète Jean-Vincent Verdonnet fera sous peu l’objet d’une exposition nommée A Tire-d’Ailes, présentant concrètement des peintures autour de son œuvre, réalisées par Martine Jacquemet, en vue de l’édition d’un livre d’artiste. Cela se passe dans l’atelier de Martine Jacquemet, 57, place de l’Église, à Lucinges, en Haute-Savoie. Lucinges est comme un centre d’où rayonnent de puissants esprits, car on sait qu’y habite Michel Butor, et on sait sans doute moins qu’y demeure aussi un jeune écrivain que j’apprécie, Adrien Soulat.

Jean-Vincent Verdonnet est quoi qu’il en soit un poète que j’aime profondément, et qui a su donner à voir l’éclat sourd et obscur, si je puis dire, de la nature telle qu’elle lui apparaît depuis l’enfance dans son pays savoyard, de cet éclat qui semble créer le cycle infini des saisons et des ans, d’où semblent venir les couleurs et les formes de la Savoie même! Il faut donc se rendre à cette exposition. Elle a lieu les 26, 27, 28 mars prochains de 17 h à 20 h.

crepuscule-en-vanoise-visoterra-28647.jpgEt voici un tercet de Verdonnet que j’aime:
Au crépuscule une clarté
invite ceux qui vont partir
à laisser leur laine aux buissons

La nature y parle de l’homme. François de Sales disait qu’il fallait regarder la nature de cette façon, en tâchant de deviner ce qu’elle disait à l’homme de lui-même. Verdonnet, en vrai poète, applique cette recommandation.

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