Politique - Page 4

  • Annemasse aux antipodes

    Cohen.jpgLe récent débat sur les gens qui viennent à Genève depuis Annemasse m’a rappelé un passage d’Albert Cohen évoquant les souvenirs d’enfance d’Ariane d’Auble, qui représente dans son livre l’aristocratie genevoise. Elle dit que quand elle était petite, un jour, on l’a emmenée voir des catholiques, à Annemasse, et que la perspective de ce spectacle l’émerveillait. C’était comme un voyage aux antipodes.

    Le lien qui a été indirectement fait entre les minarets et les frontaliers change peut-être la couleur des antipodes, mais je ne suis pas persuadé que cela soit vraiment différent, dans le fond. Gilbert Salem a raconté que l’installation de clochers catholiques en terre protestante a elle aussi posé un gros problème, en son temps.

    Carouge.jpgPour ma part, je suis fondamentalement favorable à la liberté en matière de clochers et de minarets (je suis de ceux qui trouvent les antennes-relais d’un rayonnement plus périlleux et d’une élégance formelle plus problématique). Je suis également favorable à la liberté de circuler à travers les frontières. Mais la peur de perdre son identité, au sein d’une mondialisation qui massifie et dépersonnalise, déshumanise, et en relativisant tout désoriente, est une réalité dont il faut tenir compte. Ne brandir, en guise de compensation, que les avantages matériels induits par ces échanges me paraît un peu court. Bertrand Buchs, en disant ironiquement qu’en passant l’Arve, il se sent contraint de prêter allégeance au capitalisme protestant, nous rappelle que l’assimilation culturelle à laquelle a forcément été soumise la cité de Carouge n’a pas toujours été facile, pour les Carougeois mêmes.

    Il faut donc trouver le moyen de développer les échanges tout en accordant une large part à la culture, afin que les flux d’argent ne remplissent pas l’esprit complètement. Car plus que la culture étrangère, finalement, ce qu’on craint - plus ou moins consciemment -, c’est le dépérissement de la culture en général, dans le tourbillon actuel. Cela ne ressortit au nationalisme que parce qu’on assimile spontanément la culture en général à celle dans laquelle on a été personnellement élevé.

  • Justice & Politique au pays de Nicolas Sarközy

    Nicolas_Sarkozy_-_Sarkozy_meeting_in_Toulouse_for_the_2007_French_presidential_election_0299_2007-04-12_cropped_further.jpgDans la Tribune de Genève du 24 septembre, Jean-Noël Cuénod a contredit la tradition en affirmant qu’il était normal que la politique contrôle la justice, bien qu’il fût anormal que la politique fût incarnée par Nicolas Sarközy. Mais il oublie peut-être que celui-ci a élu légalement chef de l’État. Une démocratie où les opposants contestent la légitimité non sur des bases légales, mais sur des bases idéologiques ou même personnelles, que vaut-elle? Je ne pense pas, en tout cas, qu’il soit démocratique d’agir de cette façon.

    Mais cela prouve aussi que ce n’est pas la politique qui décrète ce qui est juste en soi: l’organisation de la cité au contraire est en aval de la justice, et ce n’est pas la politique qui doit contrôler la Justice, mais bien l’esprit de justice qui doit diriger l'action politique!

    L’État n’est là que pour garantir que la justice s’exerce, et non pour l’orienter selon ses intérêts - même lorsque c’est un parti du Peuple qui est à sa tête.

    gorki.jpgLa doctrine implicite de Jean-Noël Cuénod me rappelle celle qui consiste à dire que n’est juste que ce que décrète comme tel l’État. Cela me rappelle aussi, si on pousse les choses encore plus loin, Gorki qui, sous Staline, déclara un jour qu’il haïssait la vérité: il préférait la version des faits que donnait le Parti, en quelque sorte.

    Quoi qu’il en soit, le peuple français a bien élu Sarközy, et contester la légitimité de celui-ci à diriger un État, c’est contester soit la capacité des Français à disposer d’un État, soit contester le régime de leur République.

    Peut-être néanmoins que Jean-Noël n’habite pas dans le Paris qui est la capitale de la France, mais plutôt dans celui qui est une communauté distincte d’intellectuels aristocrates hostiles à Sarközy: je ne sais pas.

  • Jean-Jack Queyranne, régionalisateur

    Queyranne.jpgJe dois aujourd’hui m’excuser de ce que j’ai publié hier, car j’ai lu trop vite l’interview de Jean-Jack Queyranne, et en particulier la citation de François Mitterrand qu’il a faite, car il semble que Mitterrand ait au contraire déclaré qu’à présent, la France avait besoin de se décentraliser, pour ne pas se défaire - et non de rester centralisée! Mea culpa. C’est ma très grande faute. Je la confesse. Que les amis de Jean-Jack veuillent bien me pardonner. En plus, moi aussi, je trouve que c’est un homme excellent, qui a un vrai esprit fédéraliste, qui a beaucoup d’honnêteté, et qui a su rééquilibrer en faveur des deux départements savoyards les investissements de la région qu’il préside: jusqu’à lui, on trouvait que l’argent restait trop à Lyon et dans sa banlieue.

    Cependant, outre mon incurie habituelle, ma paresse spontanée, on pourrait se demander d’où vient mon erreur. Mitterrand a parlé, mais n’a pas beaucoup fait, je pense, en faveur de la décentralisation, et notamment parce qu’il n’a pas décentralisé culturellement la France. Or, la culture est un domaine où la plus grande liberté, selon moi, doit régner, et, donc, où l’affection spontanée qu’on peut avoir pour sa région propre doit pouvoir s’exprimer pleinement. Mais en France, le dogme de la Culture commune, appliqué au sein de l’Éducation, empêche ce mien idéal de se réaliser. Et il me semble que Mitterrand n’a rien fait pour changer cette situation. Parler de culture décentralisée sans y placer l’Éducation, et en n’œuvrant qu’à la périphérie que constitue l’Art subventionné, c’est rester forcément inefficace.

    Même Jean-Jack Queyranne n’y peut rien, toutefois, car la Région n’a aucun pouvoir sur l’Éducation. Les travaux qu’il a commandés sur nos dialectes, par exemple, risquent de rester très anecdotiques, à terme. Or, dans son interview, il ne parle à aucun moment de ce problème. Pour moi, il est clair que l’École doit enseigner aux élèves l’histoire et la culture des régions où ils vivent. Il est illogique, sur le plan pédagogique, que les Francs-Comtois en sachent plus sur Louis le Gros que sur Frédéric Barberousse.

    Face à ce silence, j’avais envie de croire inconséquent Jean-Jack. Rien ne prouve qu’il le soit, néanmoins.

  • Jean-Jack Queyranne et le fédéralisme

    Queyranne.jpgDans une interview qu’il a récemment donnée au journal de Haute-Savoie Le Faucigny, Jean-Jack Queyranne, président de la Région Rhône-Alpes, m’a fait sourire. Car cet homme aimable se dit favorable à la régionalisation de la France, et dans le même temps, il dit qu’il faut rester attentif à la parole de François Mitterrand selon laquelle le centralisme permit à la France de se faire et lui permet de ne pas se défaire. La ligne de Jean-Jack est difficile à cerner, je pense.

    C’est d’autant plus curieux que, dans le même temps, il reproche à certains ses adversaires politiques de prôner la création d’une Région Savoie à Chambéry ou Annecy et l’union sacrée à Lyon ou Paris. Mais peut-être qu’eux aussi veulent régionaliser la France, mais ont peur qu’elle se défasse! Le désir et la crainte dominent selon les lieux, en quelque sorte.

    Cependant, même si Mitterrand avait raison - et cela n’est pas sûr -, le problème est quand même de savoir si régionaliser la France est juste ou non. Car si c’était juste, si la France était réellement trop centralisée, que faudrait-il penser d’elle, si elle refusait de se décentraliser? S’améliorer moralement est bien susceptible de quelques sacrifices: il faut l’admettre. Le mari qui s’astreint un jour donné à la fidélité perd forcément un peu de sa superbe. Il se prive bien de quelques plaisirs!

    Mais à mon avis, Mitterrand exagérait: il dramatisait. La France ne s’est pas effondrée parce qu’elle a accordé un statut d’autonomie à la Nouvelle-Calédonie. Et inversement, elle s’est faite aussi parce que les gens avaient envie de vivre ensemble, et non selon la simple attraction mécanique d’un centre.

    L’attachement au régime centralisé relève parfois au moins autant de l’émotion que de la raison, j’ai l’impression.

  • La voix de la nation

    Rousseau.jpgJe me souviens encore de l’émission qu’Arlette Chabot a animée juste avant les dernières élections européennes. Elle avait choisi de mesurer le temps de parole de chacun des chefs de parti présents, pour donner des gages d’équité. Mais quand l’un d’eux s’est plaint que précisément son temps de parole fût inférieur à celui des autres, comme un tableau le montrait, Mme Chabot a répliqué que la qualité aussi importait, que le temps n’est pas le seul critère! Naturellement, elle s’estimait à même de juger de cette qualité.

    Peut-être cela avait-il un lien avec son affirmation qu’elle faisait parler les politiques en fonction des attentes des téléspectateurs. Elle connaît le Peuple: elle vit en symbiose avec lui. N’est-elle pas membre d’une chaîne du Service public?

    Personnellement, toutefois, je ne crois pas qu’on puisse aisément faire fusionner son être intime avec l’être du Peuple. On me demande parfois pourquoi je suis rivé aux indications officielles, dans mon propre métier de fonctionnaire. C’est justement parce qu’à mes yeux, le fonctionnaire ne sert le peuple qu’en fonction des règles claires et directives explicites qu’énonce et donne un gouvernement élu sur un programme précis. Je ne crois pas, à cet égard, à ce qui ressortit à la symbiose spontanée.

    Comme Jean-Jacques Rousseau, je considère que chacun a sa conscience intime propre, à même d’entrer en relation avec la justice en soi - et le dieu qui l’anime, pourquoi le cacher? Je ne crois donc pas que pour se faire une opinion, il faille forcément en passer par l’État. Cependant, le contrat du fonctionnaire n’en est pas moins de servir le peuple, selon non ce qu’on croit qu’il est, mais selon ce qu’il a exprimé et que le gouvernement est censé appliquer. Cela ne veut pas dire: penser que les décisions du gouvernement soient parfaites, les lois qu’il promulgue idéales. L’être individuel garde sa capacité de jugement, et le fonctionnaire n’est pas jusque dans les profondeurs de son âme un simple exécutant: de ce point de vue, je m’oppose au système soviétique, par exemple.

    Il n’en demeure pas moins, bien sûr, que servir le grand nombre selon les désirs qu’il a exprimés est une noble tâche. Elle est justement approuvée par le sens de ce qui est juste que chacun peut avoir!

    Je dirai qu'aux autres, il faut faire le sacrifice de soi, mais qu'on ne peut pas leur faire le sacrifice de ce en quoi l'on croit.

  • Houleuse soirée politique à Paris

    A. Chabot.jpgTout le monde fut consterné par l’atmosphère qui régnait sur le plateau de télévision de France 2, lors de l’émission de préparation des élections européennes au cours de laquelle les chefs des partis avaient été invités à débattre. Personnellement, je crois que c’est Arlette Chabot qui est la première responsable de ce qui s’est passé. Ses questions insidieuses la montraient feignant de croire que chaque parti devait se différencier d’un concurrent direct évoqué par les sondages, alors qu’en réalité, chaque parti essaye de prendre des voix à tous les autres!

    Une analyse intelligente ne part pas des sondages, mais des programmes, de ce que les partis ont à proposer de spécifique. Arlette Chabot avait presque l’air de reprocher aux petits partis d’exister - puisqu’il était tellement difficile de les distinguer entre eux. On peut bien dire qu’elle a déclenché les hostilités.

    Au reste, s’il est vrai que les hommes politiques ne cessaient de s’interrompre les uns les autres, il faut admettre que la première à interrompre les hommes politiques quand ils ne répondaient pas comme elle voulait, c’était elle, Arlette Chabot. Les hommes politiques sont-ils vraiment, après tout, responsables de l’émission où ils ont été invités?

    Cela dit, François Bayrou s’est laissé entraîner là où on voulait le faire aller: ce fut sa faute. Il l’a admise - bien que ses partisans aient essayé de l’en excuser.

  • Grèves universitaires

    Portail de l'université Paul Valéry.jpgDurant l’année scolaire qui vient de s’écouler, nombre de professeurs d’Université, en France, ont lutté contre la libéralisation de l’Université en faisant grève. Finalement, on a pu lire dans Le Monde que des accords seraient mis en place pour que ces professeurs grévistes touchent quand même leur salaire - alors que, depuis 2003, les professeurs des lycées et collèges qui font grève ne le touchent plus, ce qui crée de gros trous dans leur modeste budget.

    Il ne faut pas seulement parler des avantages du patronat au sein de l’entreprise privée: il faut bien admettre que même dans la fonction publique, plus on a des grades élevés, moins on est soumis aux aléas de la vie.

    Je pense, du reste, que les fonctionnaires ne manifestent pas assez contre les inégalités qui existent au sein de la fonction publique même. On pourrait les réduire sans augmenter du tout les impôts, par un simple meilleur partage des ressources et prérogatives. Je crois, notamment, qu’il est anormal de considérer que d’enseigner à des adultes doit être mieux valorisé que d’enseigner à des enfants. C’est d’autant plus absurde que tous les adultes ont été des enfants.

    Je crois aussi que les professeurs devraient davantage participer à l’élaboration des programmes qu’ils enseignent, sans être à cet égard traités selon leur grade, lequel ne devrait pas donner autant de pouvoir sur l’élaboration de programmes qu’on ne sera pas amené finalement à enseigner soi-même. Cela me paraît illogique.

    Mais en ce monde, qu’est-ce qui est logique? Les traditions et les structures, les formes héritées du passé contredisent souvent les réflexions qu’on peut développer dans le présent.

  • Élections européennes

    DanielCohnBendit.jpgDimanche ont lieu dans l’Union européenne des élections, et je voudrais dire que mon cœur va pour le mouvement européen écologiste, qui est aussi fédéraliste et entend défendre les identités historiques comme celle de la Savoie. J’entends parler de beaucoup de sujets, mais j’aimerais donner l’exemple de quelque chose qu’il faudrait réformer selon moi: la production de pommes. Car il arrive de plus en plus souvent qu’on en achète de bien belles, bien rouges, bien brillantes, qui sont complètement pourries de l’intérieur. N’est-ce pas une image très bonne de l’économie moderne? Car dans les faits, une fois que c’est acheté, on n’a plus qu’à les jeter, et les prix bas ne servent plus à rien: on a de toute façon perdu de l’argent. Même si on les mange, on tombera malade, car la pourriture ingérée se transmet en réalité à l’organisme digérant. Et ensuite, il faudra payer les soins!

    Le régionalisme est lié à ceci, qu’une pomme perd de sa qualité en quittant le territoire où elle a poussé. On pourrait dire la même chose de la culture: un roman parisien de Balzac perd de sa force en quittant Paris. Croire que Balzac est universel, alors qu’il fait allusion à des réalités localisées, c’est s’illusionner: c’est comme croire qu’un fruit est aussi bon après avoir voyagé que quand il vient d’être cueilli. On pourrait me faire remarquer que les choses du corps et celles de l’esprit sont distinctes; mais je n’en crois rien: l’esprit humain n’est pas dénué de fonctionnement propre; il n’est pas situé dans un universel indéfini. Et la réalité, pour moi, est que le mode de fonctionnement du vivant et le mode de fonctionnement de l’esprit ont des rapports étroits. Je considère, même, que l’un est le reflet de l’autre.

    Je dirai aussi que j’aime assez Daniel Cohn-Bendit, qu’il m’a toujours été sympathique. Or, en France, il est le principal représentant de ce mouvement.

  • Néocolonialisme & dépendance des États

    Afrique.jpgL’Afrique accuse volontiers l’Occident de pratiquer un néocolonialisme sous forme d’aides conditionnelles: il s’agit, en échange de l’argent qu’on donne, de contrôler la politique des États qui reçoivent.

    Cela ne doit pas manquer de fondement, car on entend souvent dire, par les Occidentaux, que les Africains devraient faire ceci, devraient faire cela, bref qu’ils devraient apprendre d’eux la façon dont il faut s’y prendre. Mais si vraiment on voulait aider dans ce sens les gens, on leur ferait des dons pour aider à leur éducation. Il est plus pratique et plus flatteur de donner des conseils, sans doute. Cela ne respecte cependant pas le principe de la souveraineté des peuples.

    On place volontiers les peuples sous tutelle sans chercher à prévoir que l’aide au développement amènera ces peuples à accroître leur sens du bien commun. Même en cas d’aide à l’éducation, on cherche à répandre des savoirs théoriques qui favoriseront indirectement l’économie globale: on n’entend pas donner libéralement les moyens aux peuples de se gouverner eux-mêmes. L’instruction dénuée de fond moral ne peut pas, de fait, développer la liberté dans le monde. La prétention à l’objectivité de ce qui est enseigné cache mal des effets qui eux-mêmes manquent d’humanité. Dire qu’on permet aux gens de mieux vivre matériellement, ce n’est pas encore admettre qu’on développe leur liberté!

    Bien sûr, il y en a qui réduisent cette dernière aux conditions de vie améliorées; ils assurent, sans que cela soit prouvé, que mieux on vit, plus on est libre. Mais en fait, cela autorise à diriger - au moins en partie - les États financièrement dépendants.

  • Don & liberté

    Christ_Hagia_Sofia.jpgOn estime volontiers que celui à qui on donne de l’argent doit des comptes sur la manière dont il le dépense, y compris quand cet argent vient en fait de son travail. Le patron rappelle à son ouvrier qu’il ne doit pas dépenser tout son salaire à boire.

    De même, quand on reçoit de l’argent de l’État, celui-ci n’oublie jamais de faire des recommandations.

    Quand on reçoit de l’argent de l’étranger, pourquoi cela serait-il différent?

    Cela dit, au bout du compte, celui qui reçoit l’argent est censé pouvoir le dépenser librement. C’est cette liberté qui garantit qu’un don ne masque pas une emprise du donateur sur celui à qui il donne.

    Évidemment, ensuite, le donateur peut renoncer à ses dons; c’est aussi un droit qu’il a.

    Mais, comme disait Jésus, pourquoi se soucier de l’avenir? Dieu ne pourvoit-il pas à la nourriture des petits oiseaux? Ne donne-t-il pas au lis sa parure? Chacun trouvera de quoi manger et se vêtir. La Providence veille. Et exercer sa liberté est indispensable à l’épanouissement intérieur, je crois.

  • Argent et liberté

    Guadeloupe.jpgLes Chinois ont un jour protesté contre les critiques dont ils faisaient l’objet, à propos du Tibet: ils y investissaient des millions!

    Mais peut-on acheter la liberté?

    C’est une idée répandue qu’on peut tout acheter. Et la Chine ne croit pas forcément plus à cette idée que les autres pays du monde. Je crois qu’en France même, dans le pays qui est le mien et que je crois bien connaître, on le pense souvent!

    Récemment encore, on faisait remarquer que la Guadeloupe devait quand même se montrer plus conciliante, avec Paris. En effet, disait-on, elle reçoit tellement d’aides de la métropole! Cela pourrait bien s’arrêter, si les Guadeloupéens s’obstinent à vouloir prendre leurs décisions seuls.

    On a rarement vu un État donner régulièrement de l’argent à une communauté de son territoire en n’ayant aucun intérêt propre à le faire. On pourra me demander quel intérêt économique la France tire de la Guadeloupe. Mais la politique ne s’arrête pas autant qu’on croit à l’économie à court terme.

    Pour autant, elle ne sort pas non plus des intérêts stratégiques pour entrer dans la sphère de la pure morale!

    Les États ont tous besoin de territoires. Ils servent de point d’appui à l’économie d’une façon globale. Ils constituent en réalité un capital d’État, un capital foncier permanent sans lequel le libéralisme même crée toujours des effets néfastes: le capital foncier d’un État est le moyen de résister en profondeur à la concurrence.

    Les États cherchent à acquérir du territoire, quitte à l’acheter, en quelque sorte, à ceux qui y vivent. Parfois, on se contente de le louer: mais c’est déjà une situation inconfortable. Les frontières prennent ainsi un caractère sacré: c’est la continuation du culte de la terre qu’on avait autrefois.

  • Centralisme, étatisme, jacobinisme

    220px-Santi_di_Tito_-_Niccolo_Machiavelli%27s_portrait_headcrop.jpgLorsqu’elle veut évoquer son amour profond pour l’État, la France invoque volontiers le jacobinisme. Mais je suis sceptique: la passion de l’État vient en fait des anciens Romains, et non des Jacobins. Les États cherchent de toutes façons toujours à renforcer leur autorité morale afin, notamment, d’améliorer leurs revenus: car un citoyen soumis paie plus facilement, et de bon cœur, ses impôts. Dire par exemple que l’État améliore la culture au sein du peuple de façon désintéressée prête volontiers à sourire: car agir d’une façon désintéressée n’a rien de propre à l’État, et il s’agit d’abord d’un besoin individuel, que celui de la culture.

    Machiavel disait que le Prince devait apparaître comme généreux, afin de donner une légitimité à son autorité. Il disait aussi qu’il devait créer des vices qu’il était le seul à pouvoir apaiser: des désirs qu’il était le seul à pouvoir assouvir. Pensons à la façon dont les États ont créé la Télévision!

    Le centralisme culturel est une manière, pour l’État, d’assumer entièrement les aspirations culturelles des individus, et donc d’apparaître comme la seule voie possible, pour ces individus, de progrès, d’évolution, tant morale que matérielle: d’apparaître comme la source de tout bienfait! Il s’agit d’une divinisation de l’État qui finalement vient de l’empereur Auguste. Et tous les États n’ont-ils pas la tentation de suivre la voie de l’ancienne Rome? Le modèle reste prégnant.

    La spécificité du jacobinisme, c’est le souci de l’Égalité. Mais le centralisme favorise en fait la capitale, le centre, comme dans l’ancienne Rome. En France, Paris a bien un statut spécial.

    L’égalité n’est pas forcément l’uniformité, notamment sur le plan culturel. Elle me paraît au contraire garantir la liberté individuelle de se réclamer du courant culturel qu’on veut, fût-il purement local. C’était aussi l’avis de Victor Hugo, qui était un républicain pur, dénué d’affection pour les modèles antiques. Il adorait les traditions locales, de fait.

  • Les secrets du Peuple

    Logo_parti_socialiste_france.pngL’élection de la tête pensante et - surtout - voulante du Parti socialiste français - événement abondamment évoqué par notre aimable correspondant à Paris, Jean-Noël Cuénod - a remis en honneur le titre de Premier Secrétaire, qu’on avait un peu oublié depuis la chute de l’Union soviétique. C’est en effet un nom étrange : à l’origine, le Secrétaire était dans le secret du Prince : là est la source du mot. Mais dans la tradition socialiste, il n’y a pas de prince. Dans le secret de qui est donc le Premier Secrétaire ?
    Celui du Peuple, sans doute. Mais comme il est le seul à être dans ce cas, et que le socialisme gouverne au nom du Peuple, on peut dire que le Premier Secrétaire est lui-même, dans les faits, le Prince. Le prince moderne est celui qui est dans le secret du Peuple. C’est le sens de la République française, et même de toute monarchie élective. Et De Gaulle se pensait, et se disait, dans le secret de l’âme nationale : le début de ses mémoires peut assez en persuader.
    Certes, on peut établir une distinction entre le Peuple et la Nation : la seconde est liée à une tradition prédéfinie, le Peuple est censé être la somme des citoyens formant un tout. Mais en réalité, ce tout formé est habituellement représenté au travers de la Tradition. La distinction, dans son application politique, n’est pas nette. Peut-être que les socialistes sont davantage prêts à accepter des nouveaux éléments, en théorie ; mais souvent, ils ont eux aussi une idée toute faite du Peuple, simplement nourrie d’écrivains plus récents que ceux qui évoquent la Nation. Car De Gaulle lisait volontiers Corneille, Mitterrand plus volontiers Stendhal. Mais au fond, tous les deux pensaient pouvoir saisir l’âme qui devait présider au gouvernement de la France, chacun par ses moyens propres : le bon ange de l’État, en quelque sorte.

  • George Bush & la nervosité libérale

    Isaac_Asimov_on_Throne.pngBientôt, George Bush nous quittera : il ne sera plus président des États-Unis, il ne sera donc plus présent dans nos journaux !

    Quand il a déclaré la guerre à l’Irak, j’ai écouté son discours - et je me suis soudain cru dans un roman d’Isaac Asimov : l’Empereur, depuis Trantor, venait d’annoncer l’annexion de la totalité de la galaxie, et le monde allait entrer dans une forme de parousie dans un temps dorénavant proche !

    La démesure et la fiction brutalement imposées au réel, c’est ce qui m’a semblé caractériser son règne.

    Sur le plan économique, sa pensée d’une création de richesses par le jeu quantique des accroissements de chiffres avait, on l’a assez dit, quelque chose de délirant.

    Cela me rappelait les discours d’un écrivain de science-fiction que j’aime pourtant bien, Gérard Klein : il s’extasiait sur l’invention majeure du capitalisme que représentait une somme écrite sur du papier. On créait de la richesse à partir de l’argent ! Cela avait quelque chose de magique. On sait du reste que les Templiers ont joué un rôle, dans cette nouveauté.

    Sans doute, tout cela renvoie au moins à une partie de la vérité, mais le problème est toujours quand on croit qu’on peut raccourcir la durée de l’Évolution en l’imposant, ou quand simplement on utilise la force pour cristalliser ses idéaux, au lieu de réfléchir sereinement à la manière dont on peut les réaliser à petits pas, en faisant confiance à la destinée, et en restant attentif à ce que ne veut pas le sens de l'histoire - sinon dans les grandes lignes, au moins dans les détails. Le libéralisme n’a pas caractérisé M. Bush, car il caractérise beaucoup d’autres personnes : non, je dirais plutôt que ce qui l’a caractérisé, c’est une forme de libéralisme nerveux.

  • Taxes franco-suisses

    Certains s’étonnent de ce que le Conseil général de la Haute-Savoie ne trouve pas de quoi payer des transports en commun pour les travailleurs frontaliers : avec tout l’argent que l’État de Genève lui donne ! Mais que représente cet argent ? Celui qui le reçoit constate qu’il n’y a pas vraiment assez pour des tramways. Seul celui qui donne a l’impression que cela représente déjà beaucoup ! Classique.

    Cependant, l’essentiel de la plus-value réalisée par les entreprises, où va-t-il ? Il reste en Suisse, à mon avis : car les salaires les plus élevés le font aussi, et je crois savoir qu’à Genève, la principale imposition est justement sur les salaires, que les entreprises ne sont pas taxées comme en France.

    Or, si l’on veut qu’il y ait de quoi financer un tramway, il paraît évident que la plus-value réalisée par les entreprises ne doit plus être répartie selon le rang occupé dans l’entreprise, mais selon les besoins des employés : en tout cas, pour ce qui est de la somme ensuite acquise par l’État. Car se rendre à son travail est une nécessité.

    La solidarité doit ici jouer à plein, sans se soucier de la frontière. Il suffit, pour être sûr de la bonne utilisation des fonds, de demander des garanties : ou même, de payer directement ce qui est utilisé finalement par les salariés des entreprises dont on a politiquement la responsabilité, même si c’est sur un territoire voisin.

    Il s’agit évidemment de contrer la tendance naturelle du libéralisme : tout bien public suit ce principe. On peut avoir peur de faire fuir l’investisseur, bien sûr. Mais compter sur les autres, en ce cas, serait un peu naïf, je crois.

    Au reste, quelqu’un l’est-il, en réalité ?

  • Président du Conseil général

    Le nouveau président du Conseil général de Haute-Savoie, après la retraite d’Ernest Nycollin, est Christian Monteil, Conseiller de Seyssel (la cité dont était originaire François Bonivard, comme on sait). Il n’est pas d’origine savoyarde, mais dans son hebdomadaire, Pierre Plancher laisse entendre que la succession d’Ernest Nycollin s’est décidée dans des cercles, en amont. Ernest Nycollin, du Parti radical, n’a jamais fait mystère de ses accointances avec la franc-maçonnerie : lui-même est de tendance mystique, et il a déclaré, récemment, vouloir partir à la rencontre des sages de l’Orient, sereinement assis aux carrefours dans les pays du Maghreb, et ayant déjà la partie gauche de leur esprit dans l’éternité... Il a donc pris sa retraite y compris de sa fonction de Conseiller de Taninges, où il s’était installé. Car il était originaire de Groisy.

    A vrai dire, sur le plan personnel, je connaissais mieux les conseillers davantage liés à la démocratie chrétienne, en quelque sorte. Il ne faut pas, bien sûr, théologiser le débat, car Christian Monteil a dirigé des Maisons familiales - qui émanent du syndicalisme agricole chrétien, autant que mes connaissances peuvent me permettre d’en parler. Les lignes se croisent, et il n’y a pas de véritable solution de continuité, comme il peut y en avoir entre les grands partis nationaux, opposés les uns aux autres. De fait, l’opposition entre les démocrates chrétiens et les radicaux vient du XIXe siècle ; au XXe, il y a eu le socialisme. Au Conseil général de Haute-Savoie, il n’y a que deux Socialistes. Le reste s’affronte donc à pas feutrés, et d’une façon qui échappe à celui qui ne s’intéresse qu’à la politique nationale.

    En Haute-Savoie, la droite est - à peu près - unie lors des élections nationales, même si Bayrou a opposé y compris localement l’UDF et l’UMP. Mais en général, la première s’est ralliée à Sarkozy. Et le Parti radical aussi. Les conflits sont donc internes, mais au sein du Département, ils se recoupent avec des tendances propres, qui remontent à l’Ancien Régime. C’est l’influence du théisme de Voltaire, qui est passé par Genève, et du conservatisme chrétien des jésuites et magistrats de Chambéry, que peut représenter Joseph de Maistre... Depuis, Karl Marx n’est guère parvenu à faire bouger les lignes ! Et pourtant, l’opposition entre les partis dits bourgeois est devenue moins nette. Il s’agit donc d’un département globalement consensuel. Les guerres civiles, en Savoie, n’ont jamais été bien vives, même aux grandes époques critiques...

    Cela s’explique par ceci, que la Haute-Savoie est remplie de petits propriétaires : la propriété y est morcelée. C’est le paradis républicain imaginé par Victor Hugo. Les gros propriétaires et les locataires y sont en nombre restreint, relativement aux autres régions de France. Les oppositions de classe n’y sont pas franches. Les inégalités ne tournent pas clairement à la lutte entre une élite de rayonnement mondial et une base cantonnée dans des zones ouvrières ou des banlieues closes sur elles-mêmes. C’est d’ailleurs peut-être une source de conflits avec les autres régions de France, qui regardent les Savoyards soit comme de minables petits bourgeois, soit comme d’arrogants et d’insupportables parvenus. Mais le bonheur n’est sans doute pas dans les extrêmes : aurea médiocritas, disait le bon, et même l’excellent, le sublime Horace !