02/08/2015

La Savoie et sa littérature catholique

images.jpgLa grande force de la Savoie, sur le plan culturel, c'est sa littérature catholique. J'ose dire que ses auteurs catholiques sont supérieurs aux auteurs catholiques français: François de Sales, Joseph de Maistre, et même Jean-Pierre Veyrat, sont des écrivains à la fois catholiques et inspirés comme il n'y en eut pas en France.

Ce qui ne veut pas dire qu'ils sont meilleurs que les auteurs français en général. Mais le catholicisme savoisien, devant encore beaucoup au Saint-Empire romain germanique, à l'Italie, à l'Espagne, à l'Allemagne, était imaginatif, et n'avait pas la sécheresse qu'il a développée à Paris. Pour moi, c'est, plus ou moins consciemment, à cause de cette sécheresse que la vie culturelle en France s'est orientée différemment, et a préféré rejeter le catholicisme. Voltaire aimait le merveilleux: mais d'origine païenne. Bossuet aimait les grandes périodes imitées de Cicéron, qui ne contenaient pas de merveilleux. Bérulle voulait limiter à la seule figure de Jésus-Christ la voie mystique imaginative. François de Sales, lui, voulait l'étendre à l'ensemble du monde spirituel – anges, démons, paradis, enfer, saints célestes.

Comme l'a dit Vaugelas, son Traité de l'amour de Dieu était difficilement accessible parce qu'il réunissait deux qualités généralement opposées: la profonde piété, la grande érudition. Les âmes pieuses qui vénèrent les anges sont rarement capables de lire des ouvrages subtils; et l'acuité intellectuelle affecte de mépriser les images pieuses, préférant les idées pures. La force de la Savoie est qu'elle maintint longtemps la tendance ancienne à réunir ces deux pôles. Joseph de Maistre en est issu, et Jean-Pierre Veyrat.

Il me paraît nécessaire, quand on défend la tradition savoisienne, d'assumer cette qualité, ce trait d'un catholicisme qui sut demeurer vivant en liant la piété populaire et la philosophie des élites. Il y a quelque temps, j'ai participé au régionalisme local; mais j'ai dû m'en éloigner, car je me sentais isolé: le point de vue agnostique, issu pour moi de Paris, était dominant - et il n'avait à mes yeux guère de sens, car les écrivains savoyards de cette tendance n'avaient pas de qualités marquantes. Ils imitaient plus ou moins mal les Français, montrant peu de génie propre. Ils pouvaient certes être sympathiques: c'est obpicL2A34P.jpegle cas du fervent républicain François-Amédée Doppet, disciple de Rousseau, de Voltaire et de Mesmer; celui aussi du patriote démocrate Joseph Dessaix, qui suivait volontiers dans ses idées Victor Hugo, sans en avoir les capacités visionnaires. Les auteurs savoyards de cette veine n'étaient pas inspirés, au sens où ils n'inventaient rien: ils ne créaient pas de mondes qui leur fussent propres. Mieux les reconnaître est souhaitable, car ils avaient du talent, mais l'enjeu n'en est pas à mon avis majeur. Ce sont, quoi qu'on en pense théoriquement, les auteurs catholiques et royalistes qui y ont pris la littérature comme un tremplin vers le cosmos: certains, parmi eux, ont même osé parler des autres planètes, y placer des créatures étranges.

C'est la grande force de François de Sales d'avoir été regardé comme le meilleur auteur religieux moderne par C.S. Lewis, par exemple: on se souvient que cet auteur anglais a mêlé une imagination fabuleuse à la philosophie chrétienne. C'est par lui, par ce pieux évêque de Genève, que la culture de la Savoie peut être utilement défendue.

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12/07/2015

Un sanctuaire de la Savoie: le Fer-à-Cheval

CIMG1072.jpgAu fond de la vallée du Giffre est un des plus beaux lieux de l'univers: les cascades jaillissent de hauteurs fabuleuses, et ce bout du monde semble subsister d'un temps où la Terre et le Ciel ne faisaient qu'un. On le nomme, c'est connu, le Fer-à-Cheval, et il est situé dans la commune de Sixt, en Faucigny.

Royaume où l'eau et la terre semblent vivre dans une harmonie toute spéciale, il unit les gnomes et les ondines dans une assez profonde entente pour qu'on soupçonne une fée issue d'un astre d'y demeurer, ou d'y avoir demeuré il y a peu encore. Les corps y sont légers, brillants, fluides, et l'eau y est vive, comme contenant les formes des êtres futurs. À coup sûr les premiers hommes y sont nés: ils étaient alors à demi des ombres - mais lumineuses, scintillantes, comme tissées du rayonnement des planètes; ils vivaient dans un arc-en-ciel constant.

Ils étaient gouvernés par une déesse de la montagne, et sa présence fut encore sentie par Ponce de Faucigny, au onzième siècle: ce seigneur créa à Sixt un monastère connu, et consacra une source qui guérissait. Elle venait du royaume mystérieux et enchanté de la déesse; elle était en quelque sorte ses pleurs, généreusement délivrés. La compassion en elle suscitait ces larmes.

Aujourd'hui elle s'en est allée, dit-on; mais sa cité fut laissée à la garde d'antiques héros. Et en particulier, Captain Savoy put en passer les portes. Capt. Savoy par R. Dabol 2.jpgIl en a fait une de ses bases fondamentales. L'âme de la Savoie s'y trouve encore sous forme de nappe luisante, descendue jusque-là.

Jean de Pingon, l'auteur des Mémoires du roi Bérold et du Peintre et l'alchimiste, voulait y faire représenter la tétralogie de Wagner - le Ring: les Burgondes y étaient venus. En tout cas ils avaient fondé Samoëns: c'est historique. J'ai fait un poème un jour sur le fondateur de cette noble communauté, que j'ai appelé Samawald, bien que selon les étymologistes il se fût juste appelé Samo: c'était un diminutif! Samawald était aussi un héros qui avait la garde du Fer-à-Cheval. Il fut un grand ami de Captain Savoy: il lui passa le relais.

Le Fer-à-Cheval est indéniablement un des lieux où vécurent les Nibelungen: le peuple des brumes, né de l'arc-en-ciel; ce qui reste de l'Atlantide. Quand je m'y rends, je songe bien à Wagner, mais en particulier à l'ouverture de Parsifal: ses notes longues, mélancoliques, amples, me font toujours penser à des torrents qui éternellement coulent sur des montagnes pleines de verdure - et dont émanent des formes grandioses, divines, exprimant la destinée.

Oui, contrairement à ce qu'on pourrait croire, la destinée ne se trouve pas tant dans les grandes cités Valkyries-L.jpgqu'à la source des torrents: c'est là que la vie prend forme, et donne son pli à l'existence. Les cités ne font que manifester ce qui a été placé à ces sources mystérieuses. Elles croient pouvoir le diriger, mais il est déjà trop tard, les choses ont déjà pris une direction spécifique.

Avec quel à-propos les anciens vénéraient les sources, plaçaient des temples au début du monde tel que le figure le Fer-à-Cheval! Avec quel à-propos aussi les moines chrétiens ont tendu à s'installer dans ces parages fatidiques et inconnus du plus grand nombre! Là les astres détachés du Ciel rencontraient la Terre et y créaient les formes. La prière en marquait la reconnaissance des hommes, mais elle était aussi le seul moyen d'influer sur leur destinée - sur le sort des cités, des peuples. Ensuite on ne le pouvait plus. Les profanes l'ignoraient, mais il en était bien ainsi. Une fois que le dieu avait fini d'agir, que pouvait-on encore faire? On n'agissait plus qu'en périphérie, à la surface. C'est seulement au moment de son action qu'on pouvait l'influencer, l'adoucir.

Voilà pourquoi Captain Savoy a pris comme une de ses bases, comme un de ses châteaux, ce lieu grandiose où résonne toujours la musique de Wagner, qu'on l'entende ou pas.

Je dois dire que cet endroit me rappelle également le poème Dieu de Victor Hugo, mais j'en parlerai un autre jour. Car Hugo voyait Dieu dans ce genre de lieux bénis, où l'eau se jetait des hauteurs et créait des brumes dans les montagnes. Là se cristallisaient les Nibelungen!

(La seconde image est de l'excellent Régis Dabol.)

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14/05/2015

Réédition de Jacques Replat: le roman du Comte Rouge

9782824004754.jpgLes Éditions des Régionalismes, chez lesquelles j'ai publié mon livre La Littérature du duché de Savoie, viennent de rééditer, sous ma direction, Le Sanglier de la forêt de Lonnes (1840), de Jacques Replat (1807-1866), l'un de mes écrivains préférés. Il était annécien, et chantait la Savoie médiévale, sa poésie, ses dames, ses chevaliers, ses enchantements.

Le Sanglier de la forêt de Lonnes est un roman qui évoque l'histoire du Comte Rouge, mort au château de Ripaille en 1391, et le duel judiciaire qui s'ensuivit entre Othon de Grandson et Gérard d'Estavayé, deux seigneurs vaudois. Le second accusait le premier d'avoir empoisonné Amédée VII.

J'ai assuré la préface, expliquant la spécificité du romantisme savoisien, essentiellement tourné vers les temps féodaux, et mêlant le merveilleux gaulois au merveilleux chrétien. Cette œuvre contient un peu de fantastique, aussi un peu d'amour, et des cérémonies grandioses, des mœurs étranges, des symboles obscurs. Jacques Replat a brodé sur des indications données par d'anciennes chroniques, y a placé du folklore, et s'est nourri des historiens savoyards et piémontais du temps, en particulier Léon Ménabréa et Cibrario. Son prologue se situe dans la cahédrale de Lausanne, où il dit avoir prié la Vierge Marie et avoir revu le passé en découvrant le tombeau d'Othon de Grandson.

Le récit baigne dans une atmosphère onirique, mêlée d'humour, créant l'image d'une Savoie mythologique, dominée par l'esprit chevaleresque.

Il me paraît tout à fait nécessaire de se le procurer; on pourrait dire que c'est un mélange du style de Hugo et de celui de Töpffer – qui, pour Replat, étaient deux modèles. Du premier il aimait l'imagination, du second le ton.

Un livre qui touche en particulier la Savoie et le Pays de Vaud, mais peut intéresser le monde entier! Je l'ai toujours trouvé plein de charme.

Jacques Replat
Le Sanglier de la forêt de Lonnes, esquisse du comté de Savoie à la fin du quatorzième siècle
Editions des Régionalismes
15,95 €

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06/04/2015

Romantisme royal en Savoie

491px-King_Carlo_Alberto.jpgAlfred Berthier était un abbé qui, au début du vingtième siècle, a écrit des ouvrages importants sur des auteurs savoyards, notamment Xavier de Maistre et Jean-Pierre Veyrat. Dans celui sur Veyrat, il raconte que lorsque, vers 1840, il voulut rentrer en Savoie, le jeune poète dut se convertir non seulement au catholicisme (qu'il n'avait qu'à demi quitté), mais aussi au royalisme, qu'il avait clairement renié. Il le fit par un poème adressé au roi, c'est-à-dire à Charles-Albert, à qui il fut transmis par l'évêque de Pignerol André Charvaz, un Savoyard de Tarentaise de la génération des Billiet, des Rendu: hommes d'extraction modeste, mais de grande énergie, de foi profonde, élevés durant la proscription qui avait frappé les prêtres à la Révolution, et rénovateurs du culte à la Restauration.

Charvaz était précepteur des enfants de Charles-Albert, en particulier du futur roi Victor-Emmanuel II - dont on apprend ainsi, par sa correspondance, qu'il était un piètre élève.

Mais Charles-Albert était un grand roi, sans doute. On dit que, lisant le poème de Veyrat, il versa une larme, fut profondément touché. Charvaz avait su le lui présenter, assurément! Mais Berthier rappelle, également, que Charles-Albert était lui-même un romantique, qu'il en avait la sensibilité à un point éminent: et de citer un poème qu'il a écrit – et que je n'ai pas lu -, mais aussi ses édifices néomédiévaux, ses tunnels et ses ponts bordés de tourelles à créneaux et sertis d'écussons colorés - ensembles qui faisaient l'admiration des voyageurs du temps, en particulier George Sand, qui en parle dans sa correspondance. Pourtant Charles-Albert, homme à paradoxes, finançait les travaux de modernisation de la Savoie, son industrialisation. Le plus admirable étant sans doute qu'en Savoie pendant ce temps les impôts n'en baissaient pas moins.

C'est lui qui promulgua un Code albertin qui adaptait le Code napoléonien à la sensibilité du royaume. Car en Savoie, contrairement à ce qui s'était passé pour la France, le Code avait été abrogé à la Restauration; mais le peuple gémissait du retour trop brutal à l'ancien régime. Les Piémontais, De_20_jarige_Ludwig_II_in_kroningsmantel_door_Ferdinand_von_Piloty_1865.jpgnotamment; car si les Savoyards furent contents du Statut constitutionnel de 1848, ils n'avaient guère protesté: ce n'est pas dans leur nature.

Charles-Albert est remarquable et romantique en ce qu'il s'efforça de concilier l'ancien et le nouveau, l'esthétique gothique et le progrès technique, la religion catholique et l'émancipation sociale.

Cela peut rappeler davantage la Bavière d'un Louis II que la France du temps - déjà déchirée entre catholiques et laïques parce que le pouvoir était essentiellement réactionnaire et la bourgeoisie essentiellement progressiste. La belle unité qui avait brillé en France sous Louis XIV y subissait un contrecoup, laissant place à la division. Celle-ci avait servi au pouvoir monarchique; mais une fois le roi chassé, elle apparaissait nue, et l'unité nationale devenait essentiellement un doux rêve, un souvenir nostalgique du Grand Roi. Dans des pays moins centralisés, héritiers du Saint-Empire, le romantisme n'opposait pas de façon aussi nette une bourgeoisie progressiste et un clergé réactionnaire; il pénétrait jusque les prêtres, jusqu'aux rois, répondant à certaines aspirations populaires et permettant au Trône et à l'Autel de perdurer. De fait, il n'y eut jamais de révolution spontanée en Savoie. Le catholicisme lui-même s'adaptait au sentiment de la nature, par exemple: Veyrat a essayé de l'illustrer en animant le paysage, en lui donnant une personnalité. Il ne résolut pas tous les problèmes que posait la superposition du monde des éléments avec celui des anges, mais il tendit à le faire. La personne du roi, appartenant en principe aux deux mondes, l'y aidait.

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10/03/2015

Mort de Louis Terreaux

1louis terreaux.jpgL'universitaire savoyard Louis Terreaux, né en 1921 à Chambéry, est mort la semaine dernière, et je l'avais un peu connu; c'était un homme fin et sympathique, drôle, et qui a beaucoup fait pour la littérature savoyarde. En particulier, il s'occupa constamment de réhabiliter Jean-Pierre Veyrat, montrant que ses options politiques et religieuses lui avaient nui, puisqu'il avait épousé la cause du catholicisme et du roi de Sardaigne: quelle place lui restait-il dans une France républicaine et centralisée? Il s'occupa aussi d'Amélie Gex, dont il réédita les Contes en vers.

Quand il a su que je m'intéressais aux vieux écrivains savoyards, il m'a aidé à trouver des renseignements sur eux: en particulier il m'a livré des connaissances sur François Arnollet, et m'a fait découvrir Marguerite Chevron. Mais il n'était pas tellement féru de romantisme. Je dois dire que ses vues défavorables sur Jacques Replat ont été pour moi cruelles, car si je me suis intéressé aux auteurs savoyards romantiques, c'est essentiellement après avoir découvert cet auteur que j'adore, que Veyrat même louait, que Joseph Dessaix appelait le plus spirituel de nos écrivains. Louis Terreaux n'avait lu que ses poèmes, qui étaient moyens, et dans son livre sur la littérature savoyarde, il a finalement, sous mon insistance, écrit qu'il avait été l'auteur de bons romans. Il n'a néanmoins pas évoqué ses récits de promenades pleins d'imagination, Voyage au long cours sur le lac d'Annecy et Bois et vallons: or, on ne peut pas faire plus romantique, dans l'alliage de fantaisie, de rêverie, d'ésotérisme, de bonhomie.

Louis Terreaux voulait me faire entrer à l'Académie de Savoie, dont il était président, et, dans ce dessein, me faire faire une conférence, mais je lui proposais, comme sujet, Jacques Replat, et il n'en 800px-Académie_de_Savoie_(Chambéry).JPGvoulait pas. Finalement nous sommes tombés d'accord sur Victor Bérard, un helléniste plein de positivisme et de scientisme, dans la pure tradition universitaire républicaine, sur lequel j'avais, sur proposition de Paul Guichonnet, commis un petit livre. Je me suis exécuté, et la conférence a beaucoup plu, car le public était composé de professeurs retraités, et ils comprenaient bien la problématique. Certes, ils rejetaient le rationalisme excessif de Bérard, qui avait tiré Homère vers le réalisme ou du moins le classicisme de Racine; mais cela demeurait dans la critique théorique: il n'auraient sans doute pas voulu pour autant de l'imagination florissante et flamboyante, digne du romantisme allemand, de Jacques Replat! Le seul qui ait le droit d'avoir été mythologique, somme toute, c'est Homère; tous ceux qui s'y sont essayés après lui ont eu tort.

Je défendais la tendance proprement mythologique du romantisme savoyard également pour Maurice Dantand ou François Arnollet, mais Louis Terreaux restait prudemment dans une perception plus classique de la littérature. Même quand Veyrat, que pourtant il affectionnait, s'adonnait à l'épopée fabuleuse - dans sa Station poétique à l'abbaye d'Hautecombe -, il avouait ne pas pouvoir le suivre, ou simplement le comprendre - alors que pour moi, c'est surtout là qu'il était grand, rejoignait Gérard de Nerval, Victor Hugo, Rimbaud peut-être.

Mais par son humour et sa finesse, l'académicien savoyard montrait ce que la formation littéraire en général crée, apporte. D'ailleurs, il saisissait d'emblée l'esprit de satire, regardant Auguste de Juge comme devant être seul sauvé de l'oubli, parmi les Savoyards du dix-neuvième siècle: or il était plutôt néoclassique, s'adonnant à la moquerie en vers contre les Chambériens.

Cela dit, Louis Terreaux restera dans nos cœurs, et la Savoie lui demeurera reconnaissante de ses bonnes actions.

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14/02/2015

Vierge de Publier: où est le bonnet phrygien?

statue-ext-bl.jpgRécemment, la Tribune de Genève l'a annoncé, le maire de Publier, en Haute-Savoie, s'est vu imposer par le tribunal de Thonon d'enlever une statue de la sainte Vierge qu'il avait placée dans un parc public. S'il avait placé sur sa tête un bonnet phrygien, on n'aurait sans doute pas trouvé à y redire. Comme quoi il est malhabile, il pouvait faire une statue de Marianne ouvrant ses bras pour tous ses enfants depuis le monde des idées de Platon, on aurait crié à l'action sainte et pieuse, on aurait dit qu'il avait voulu faire triompher les valeurs universelles de la République.

Et ma foi, la statue de Marianne est-elle moins belle que celle de sainte Marie? Pas forcément. Elle aussi a des airs célestes; car même si l'intellectualisme moderne a perdu le sens du réel, on ne peut pas vraiment douter que les idées pures de Platon aient eu un rapport avec les dieux des planètes, tels que les énumérait la tradition antique - lorsqu'elle disait que tel astre était celui de Vénus, tel autre celui de Jupiter.

D'ailleurs, la hiérarchie des anges des chrétiens était elle aussi en rapport avec les planètes - ou, pour mieux dire, les sphères planétaires. Or, les saints, après leur mort, rejoignaient celles-ci, y devenaient même comme des princes - au point que François de Sales assimilait la sainte Vierge à la Lune.

Naturellement, je sais bien que l'intellectualisme qui a créé les allégories modernes n'avait plus de lien avec la nature cosmique, et qu'en aucun cas Marianne ne peut être dite clairement liée à un astre. Pourtant sainte Marie était aussi la patronne de la France, depuis le roi Louis XIII; et De Gaulle assimilait la France, même républicaine, à la madone des églises - comme il l'appelait.

Peut-être qu'on peut reprocher à ce maire de Publier de ne pas partager assez l'intellectualisme cher à la philosophie moderne - en particulier à Paris. Car que les saints incarnassent en réalité des idées pures, cela ne fait aucun doute à tout esprit non prévenu. C'était le cas des anges: ils étaient des idées viLa_République_(Jonzac).JPGvantes au ciel - des pensées de Dieu. Les saints étaient ceux qui les incarnaient sur terre. Qui ignore que le christianisme médiéval était d'une part platonicien, d'autre part fervent adepte de l'allégorie? Le poète de référence, alors, était Prudence; or, il fut un grand champion de cette méthode: il peignait les vices et les vertus sous la forme de demoiselles ravissantes, féeriques, célestes - ou alors au contraire monstrueuses, abjectes, immondes. Sainte Marie incarnait aussi les vertus suprêmes: elle était aussi une allégorie. Et lorsqu'elle se penchait sur la société, elle devenait la patronne de la France.

Quelle différence, dès lors? Est-ce que l'idée à la fois pure et vivante que représente Marianne n'a pas inspiré les grands républicains, dont on a souvent dit qu'une pensée de feu les habitait? Il ne faut pas avoir une vision étriquée de ce génie républicain; il a très bien pu s'incarner aussi dans le catholicisme, parfois.

Chateaubriand assurait que la devise républicaine était l'accomplissement politique du christianisme - lequel, disait-il, avait mûri dans l'ombre pendant des siècles: par la sainte Vierge s'étaient exprimées les vertus suprêmes - liberté, égalité, fraternité –, puisque par elle la fatalité historique, comme disait Victor Hugo, avait été rompue!

Marianne aussi est une figure sacrée; par elle aussi, depuis les astres, le miracle veut tous les jours s'accomplir d'une société libre, juste et fraternelle! Dans les salons des mairies, ne doit-elle pas éclairer les édiles de sa céleste lumière? C'est elle sans doute que le maire de Publier aurait dû mettre dans son parc public.

Mais peut-être que justement, sans forcément s'en rendre compte, c'est elle qu'il a mise. Je ne suis pas sûr qu'il ait été judicieux de la lui faire retirer.

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26/11/2014

Victor Hugo et les Alpes et les Allobroges vaillants

columbia_pictures_logo_520.jpgVictor Hugo aimait beaucoup les Alpes, la montagne, la Savoie, la Suisse; il a repris, dans Les Travailleurs de la mer, le mot de Germaine de Staël sur Chateaubriand qui avait critiqué ces mêmes Alpes: jalousie de bossu.
 
Pour lui, leur élévation et leur lumière faisaient naître l’idée de liberté dans le cœur de l’homme, et la Suisse en était l’exemple vivant.
 
Or, on se souvient peut-être que l’hymne savoisien, dit des Allobroges, rédigé par Joseph Dessaix, poète romantique local, fut en réalité voué à la Liberté. Il y est dit que celle-ci a dû fuir la France, après le coup d’État de 1851, et qu’elle s’est réfugiée parmi les Allobroges, sur leurs sommets; son refrain commence par une adresse à ces Allobroges, qu’elle proclame vaillants.
 
Le rapprochement entre Dessaix et Hugo ne s’arrête pas là: le premier était un représentant de la gauche libérale, minoritaire en Savoie mais agissante, et il regrettait la figure de Napoléon, qu’avait servie son oncle, le général Dessaix, dès 1791 converti à la Révolution, et ayant alors fui le Chablais - qui ne devait devenir français avec le reste de la Savoie qu’un an plus tard - pour rejoindre Paris. A Chambéry, l’antenne locale du club des Jacobins, dirigée par François-Amédée Doppet, se nommait justement le club des Allobroges.
 
Or, Hugo, on le sait, a fini républicain, a glorifié la Révolution et Napoléon; il était donc en communion involontaire avec Joseph Dessaix.
 
D’ailleurs le chant savoyard, on le méconnaît, ne se contente pas de faire de la Savoie un havre de vaillance et de liberté - particulièrement depuis que, en 1848, le roi Charles-Albert avait accordé un statut constitutionnel d’inspiration libérale et édité un Code albertin imité du Code Napoléon. Non: Dessaix chantait également l’effacement des frontières, l’établissement d’une Europe libre et unie, et défendait la Pologne héroïque, la Hongrie, la belle Italie, les Alsaciens, et ainsi de suite. C’était un romantisme tourné vers l’avenir, plein d’espoir pour un monde plus beau, dans la lignée de l’Ode à la Joie de Schiller, qui prophétisait que les hommes seraient tous habités un jour par l’esprit de fraternité qui venait du Père céleste. Car la Liberté chez Dessaix est une divinité vivante, une allégorie fraîche, ceinte, dit-il, d'un arc-en-ciel: elle a repris un corps d’éther en venant dans les Alpes; et c’est ce que son chant a de plaisant.

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19/11/2014

« Credo ergo sum »: Savoie romantique

billiet2.jpgLa Savoie du dix-neuvième siècle était dominée par ses évêques. Il exista une génération de prélats ayant grandi sous la Révolution et qui, peu après la Restauration, a pris les postes qui importaient et est demeurée jusqu’à la fin du siècle. Le plus éminent d’entre eux fut Alexis Billiet (1783-1873), une figure à mi-chemin entre le romantisme et le néoclassicisme - qui comme Victor Hugo militait pour répandre l’éducation parmi le peuple dans l’idée que par elle seule il pouvait s’élever moralement, qui pensait que toute science menait à Dieu, qui ne s’opposait pas à l’émancipation des juifs et des protestants, qui ne voulait pas que l’Immaculée Conception devînt un dogme, mais qui veillait à empêcher que les idées subversives ne pénètrent la Savoie et à ce que l’Église continue à y diriger la vie culturelle.
 
Cette génération était fidèle à François de Sales dans son opposition à Descartes: car si la raison était admise par elle comme étant bonne en soi, elle devait rester au service de la foi. On se souvient que le philosophe français avait établi une méthode partant d’une évidence sur laquelle devait s’élaborer tout raisonnement; or, la seule évidence pour les prélats savoyards était ce en quoi on croyait. Ce qu’on croit évident du reste est-il autre chose que ce qu’on croit tel? Même l’existence de la pensée peut être niée, disaient André Charvaz (1793-1870) et Antoine Martinet (1802-1871), des proches de Billiet; je peux ne faire que croire que je pense. J’existe avant tout parce que je crois Andrea_charvaz.jpgqu’il en est ainsi, ou même qu’il n’en est pas ainsi: croire est ma première action volontaire: credo ergo sum.

L’évidence cartésienne avait aussi posé des problèmes à Lamennais: il la ramenait à ce que l’humanité croyait de façon globale; le professeur Raymond (1769-1839), proche aussi de Billiet, disait qu’il fallait d’abord que la pensée individuelle reconnût la validité de la croyance collective! Mais sur quelle base? Tout partait du sentiment intime du vrai tel que Rousseau l’avait défini dans La Profession de foi du vicaire savoyard - dont l’origine savoisienne semble être ici encore démontrée: car les prélats du dix-neuvième siècle étaient les dignes héritiers de ceux du dix-huitième...
 
Naturellement, les prêtres devaient faire du dogme une base pour la pensée. Cela limitait celle-ci à la théologie; la philosophie même devait s’occuper de vérifier que la morale universelle s’accordait avec la doctrine catholique fondamentale. Mais que Billiet ait pensé mauvais d’ériger l’Immaculée Conception en dogme montre sa conscience qu’il ne fallait pas trop imposer de croyances toutes faites de l’extérieur.
 
Il n’a pas néanmoins protesté une fois qu’il en a été décidé autrement: il s’est contenté d’organiser les fêtes en l’honneur de Marie! En Savoie, la théologie devait s’en tenir à saint Thomas d’Aquin et ne pas entrer dans des questions ambiguës, notamment l’infaillibilité papale…
 
Un tel catholicisme, plus médiéval que de son temps, manquait somme toute d’appui à Rome, et devait logiquement s’effacer. Descartes est devenu la référence aussi en Savoie, un siècle plus tard. Quand à Paris tel philosophe dit que l’inexistence de Dieu relève de l’évidence, reprenant à son compte la méthode cartésienne, il semble conjurer néanmoins l’idée d’André Charvaz: à cette évidence, je ne crois pas, puisque cette évidence conteste le credo! Pourtant, de l’extérieur, et indépendamment du contenu, cette évidence semble aussi être ce que ce philosophe croit.

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06/11/2014

Amélie Gex: patois et mystères

Pieter-Bruegel-The-Younger-The-Wedding-Procession.JPGAmélie Gex fut sans doute le meilleur poète dialectal que la Savoie ait eu depuis que son dialecte s’écrit. Or, le patois lui permettait de se plonger avec ardeur dans l’état d’esprit foncièrement mythologique des paysans. Un poème censé restituer le chant d’une procession en donne un exemple clair: il dit celle-ci si belle que Dieu ne pourra pas ne pas remplir les celliers! Le rituel avait une valeur magique; le dieu impliqué aurait pu être Bacchus. En français, dans son recueil de souvenirs, Amélie Gex se contente, à propos des processions, d’exprimer sa nostalgie: elle mentionne que la foi y était vive - sans dire qu’elle la partageait.
 
Philippe Terreaux, dans son ouvrage La Savoie jadis et naguère, consacré à Amélie Gex et Henry Bordeaux, a bien remarqué que le patois est utilisé dans les récits de la première pour mieux s’insérer dans la psychologie des Savoyards anciens, mieux partager leurs croyances: car elle a aussi rédigé, en français, un conte fondé sur la foi en les revenants, les âmes en peine.
 
Toute son œuvre atteste qu’elle ressentait les choses de cette façon: le français servait aux souvenirs, aux idées abstraites (dont ses poèmes dans la langue de Paris, imités de Lamartine, sont effectivement remplis); mais le patois la plaçait dans une lignée plus médiévale - lui servant à évoquer une malédiction tombant sur un château dont le seigneur péchait et qui fut changé en rocher par un ange à l’épée de feu (à peu près comme la cité des Phéaciens, chez Homère, est changée en rocher par le slide0014_image024.jpgdieu de la mer), ou bien à composer un conte en vers de huit syllabes ressuscitant le roi Salomon et le rendant amoureux d’une reine de Saba montée sur un serpent volant et surgissant du lointain Ouest. Car Gex a placé l’Ancien Testament dans la féerie comme seul osait le faire le Moyen Âge; en français, se le serait-elle permis?
 
Henry Bordeaux était classicisant; cela a fait dire qu’il était surtout un Parisien d’origine savoyarde. Il évoquait les croyances des Savoyards avec une certaine tendresse, mais qui confinait à l’idéologie, puisqu’il louait leur amour de la terre à travers l’idée qu’ils avaient qu’elle avait une âme; d’ailleurs cette âme se confondait avec celle des ancêtres. Mais pour les montagnes que personne n’avait habitées, quel sens cela avait-il? Bordeaux faisait des sarvants de simples revenants, ou des sorciers, alors que Gex avait bien saisi qu’il s’agissait d’esprits de la nature: elle en a fait un poème fantastique, inquiétant et beau à la fois.
 
On peut songer à  Ramuz, qui admirait notre poétesse, et on peut se demander s’il était de son côté, ou de celui de Henry Bordeaux. Car sa démarche était bien la même. Sans doute était-il entre les deux: il essayait d’entrer plus profondément que Bordeaux dans l’âme des montagnards, mais la visée psychologique demeurait: il ne reprenait pas totalement à son compte leur mythologie. Toutefois son style apparemment inséré dans le milieu paysan était bien fait pour participer à celle-ci de façon approfondie.
 
Le dialecte assurément est un moyen de pénétrer l’âme d’un lieu - et d’y déceler les êtres élémentaires, les bons et les mauvais génies. Que Genève ait conservé son hymne dialectal en est certainement la marque: il s’agit bien de s’attirer, en le chantant, les bonnes grâces de son bon ange!

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31/10/2014

Histoire régionale et mythologie

3877381395_0c46a15749_b.jpgPendant longtemps, lorsque je parlais de l’histoire de la Savoie, j’avais l’impression qu’on me regardait comme un diseur de fables: la Savoie n’appartenait pas tant à l’histoire qu’à la mythologie. Car l’histoire n’est pas tant ce qui s’est réellement produit que ce qui est attesté par un État. L’histoire de France étant au programme de l’Éducation nationale, elle est consacrée, et vraie; l’histoire de la Savoie n’étant pas dans ce cas, elle échappe à la convention collective et apparaît comme pur roman.
 
Il n’est pas si exact qu’on croit que les faits historiques ont pour caractéristique d’être scientifiquement prouvés: les historiens émettent des hypothèses, déduisent des faits d’autres faits, adoptent des théories qui expliquent la marche des événements; mais cela apparaît facilement comme vérité objective dès que l’État, au travers de ses institutions, l’avalise.
 
Ce n’est pas qu’aucune institution ne s’occupe de l’histoire de la Savoie; mais que les institutions sont hiérarchisées. L’Académie de Savoie n’est pas l’Université de France; et à l’intérieur de l’Université, ce qu’énoncent les simples docteurs n’équivaut pas à ce qu’énoncent les agrégés, ou bien les normaliens.
 
C’est ainsi que personne n’est choqué quand on affirme, sans avoir pu pénétrer les âmes de l’époque, que les peuples médiévaux étaient surtout mus par l’appât du gain; Dieu sait pourtant que peu l’avouaient, et la plupart assuraient avoir de plus nobles ressorts, au sein de leur cœur! Car ils ont laissé des textes, exposant leurs pensées, et les historiens ne se donnent pas forcément la peine de les lire.
 
Mais si on dit que les fondateurs de la République en 1789 étaient dans le même cas, que seul l’appât Statue de Charles de Gaulle (parc Herastrau).JPGdu gain les animait, on est déjà plus suspect; si on le dit du général de Gaulle ou des compagnons de la Libération, c'est un scandale, car on est en réalité convié à prendre au sérieux les pensées qu’ils avaient sur eux-mêmes et l’Histoire. Le fait est que leurs pensées ont laissé un souvenir: elles ne dorment pas dans des textes qu’on ne veut plus lire!
 
Je crois que passe pour réaliste de ne pas avoir le même respect pour François de Sales ou les ducs de Savoie; car qui lit encore les textes dans lesquels ils exprimaient leurs pensées?
 
Il est vrai, aussi, que l’histoire de la Savoie a quelque chose d’exotique: les ducs ont été rois de Chypre et de Jérusalem, ont été liés au monde grec - à l’Orient -, et cela leur donne un lustre. Au sein de leur dynastie, beaucoup de gens canonisés ou béatifiés créent une atmosphère gothique et religieuse; même Charles-Albert, au dix-neuvième siècle, avait quelque chose de romantique qui manquait à Louis XVIII ou à Louis-Philippe - et le rapprochait de Louis II de Bavière. Lorsque Costa de Beauregard raconte son authentique histoire, il a l’air d’écrire un roman, une épopée.
 
Et puis l’histoire nationale a quelque chose d’abstrait, dès qu’on s’éloigne de Paris et du val de Loire: aucun des événements évoqués ne se recoupe avec la vie réelle, le paysage, les monuments qu’on a sous les yeux; c’est à cela qu’on reconnaît une histoire créée par l’esprit mathématique: elle n’a aucun rapport avec la région qu’en général on habite! Car pour celle-ci, l’histoire est comme les légendes, elle s’insère dans le paysage et l’explique. C’est pour cela que Paris est plus mythique que le reste: seule son histoire fait l’objet d’un enseignement obligatoire! À Dieu ne plaise qu’on veuille donner à la Savoie le même éclat: l’intention en est hostile à l’ordre public et à la cohésion nationale.

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29/10/2014

Centralisme, absolutisme, régionalisme

Pepin-le-Bref-pere-de-Charlemagne-roi-de-France.jpgDans quelle mesure le centralisme est-il la confirmation de ce qu’a vu Joseph de Maistre, que les Français sont profondément attachés à la personne d’un monarque et à l’idée d’une unité qui s’incarne en un homme? Teilhard de Chardin aurait dit que les Français ont conscience que l’univers est centré, et que, par conséquent, le système politique doit l’être aussi. Peu importe qu’on reconnaisse ou pas que ce centre est un dieu; le réflexe n’en demeure pas moins. On peut projeter sur une organisation unitaire des attributs divins sans s’apercevoir qu’ils sont les mêmes que ceux de la théologie, et cela d’autant plus facilement qu’on rejette cette dernière par principe et qu’on ignore par conséquent ce qu’elle contient.
 
Je me pose toutefois la question: cet archétype issu du monothéisme est-il aussi présent en France que du temps de Joseph de Maistre? On pourrait avoir le sentiment qu’il est surtout partagé par ceux qui ont fait des études - qui ont intégré ce que Victor Bérard appelait les idées françaises: mais est-ce que, spontanément, ceux qui n’ont pas fait d’études sont dans le même cas?
 
Le problème, me dira-t-on, se posait déjà en 1789: ceux qui n’étaient pas acclimatés aux idées françaises - notamment parce qu’ils parlaient une langue différente - ne comprenaient pas forcément cette unité, et leur réflexe était plutôt la défense des symboles religieux traditionnels, dont le roi n’était somme toute qu’un élément parmi d’autres: ce fut le cas des Bretons, par exemple.
 
Du reste l’illettrisme n’empêche pas forcément le culte de la capitale - de Paris: nul besoin d’être un intellectuel pour trouver incroyables, comme tout le monde, la tour Eiffel ou les fastes de la cité reine. Et le fait est que, électoralement, la révolte populaire ne s’incarne pas beaucoup dans le régionalisme, mis à part en Corse, ou d’autres îles encore plus lointaines: Guadeloupe, Martinique, Tahiti, Nouvelle-Calédonie... On a le sentiment que si la raison admet que les régions excentrées et singulières ont le droit de s’épanouir librement dans leur particularité, les réflexes l’interdisent, parce que l’unité chérie, adorée, pourrait en être fissurée, amoindrie: au fond, on crie au sacrilège; cela ressortit au religieux.
Comment, dès lors, pour faire progresser le fédéralisme, la liberté, le respect de la diversité, faut-il s’y prendre? Comment relier le réflexe à la raison?
 
Ce qui est entre les deux, c’est le cœur: l’amour; si on aime sa région, ses figures historiques, légendaires, on développe l’idée qu’elle doit être représentée par des institutions spécifiques, et on s’y accoutume. C’est essentiellement par l’aspect culturel que ce progrès peut être réalisé. La ferveur que Le-reveur2.gifmême personnellement on peut avoir, en Savoie pour François de Sales, en Bretagne pour Hersart de La Villemarqué, en Corse pour Pascal Paoli, en Flandre pour Thyl Ulenspiegel - cette ferveur se diffuse, et rend légitime le régionalisme.
 
Et quoi de plus logique? C’est bien d’une foi, d’une conviction, que devrait venir tout vote: non d’une volonté négative de revanche, de vengeance. Autrefois, en France, on avait de la ferveur pour De Gaulle, pour Lénine, pour Mao; le drame de la démocratie en France est qu’on n’en a plus guère pour aucune figure distincte. À la rigueur Napoléon et De Gaulle résistent; mais cela suffit-il?

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17/10/2014

Romantisme, panthéisme, catholicisme et Savoie

st_tho10.jpgDans l’enseignement de la Savoie du Buon Governo (1815-1848), il ne fallait pas, nous l’avons dit, s’écarter de la doctrine de saint Thomas d’Aquin; or, le danger du panthéisme a souvent guetté le romantisme: il a été reproché à Lamartine, à Schelling. Cela a pu limiter le romantisme en Savoie, et le lier au néoclassicisme. Louis de Vignet, beau-frère de Lamartine, poète lui-même, reprocha à l’auteur de Jocelyn son manque de soumission à la doctrine catholique: leur amitié en fut entamée durablement.
 
Le romantisme savoyard sans doute s’efforçait de peupler d’images toujours plus flamboyantes le dogme catholique, mais il restait timide, à son seuil.En cela, il rappelle le romantisme italien - Manzoni ou Silvio Pellico. Néanmoins, il en fut surtout ainsi dans les premières années de la Restauration; à partir de 1850, on essaya de concilier le culte de la nature avec la religion traditionnelle. Jacques Replat en donna un bel exemple: car il évoquait les fées, les esprits de la nature, et même l’alchimie, mais en assurant que cela restait dans la droite ligne de la foi chrétienne, et que ce monde enchanté était sous la tutelle de la Vierge Marie. Il se réclamait pourtant des anciens Celtes, des vieux Allobroges; mais, comme Honoré d’Urfé en son temps, il pensait que l’imagination de ceux-ci était continuée en même temps que confirmée par le christianisme.
 
Le problème était en théorie d’empêcher que la tendance au fantastique n’allât trop loin. Mais lorsque, à la fin du dix-neuvième siècle, le Chablaisien Maurice Dantand fit part de ses visions, dans L’Olympe disparu, il ne semble pas que cela ait entamé sa réputation de bon chrétien. Henry Bordeaux évoque sa mémoire de cette manière. Il disait pourtant se souvenir de ses vies antérieures! Une explication pourrait-elle avoir un rapport avec la coutume connue de l’hôpital de Thonon de faire appel à des coupeurs de feu? Le Van_gennep2.gifChablais est-il une terre à demi païenne? Dantand pourtant avait des visions qui étaient conformes à la doctrine catholique fondamentale; et c’est là le plus étrange: il voyait les dieux de l’Olympe, mais il les disait chassés devant lui par le Christ. Il visitait en songe les planètes, mais il y distinguait les mœurs infernales de peuples restés en dehors de la bénédiction divine.
 
Arnold Van Gennep, fameux folkloriste, lui écrivit, un jour, pour savoir dans quelle mesure son Gardo contenait d’authentiques traditions populaires; Dantand répondit que son œuvre était nourrie d’autant de visions personnelles que de traditions séculaires. Van Gennep déclara, après sa mort, qu’il se garderait de lui en vouloir, parce que par ailleurs il était reconnu pour être un homme excellent. À Thonon il passait pour un homme très bon, profondément catholique! Il faut dire que Van Gennep n’hésitait pas à s’en prendre aux poètes savoyards romantiques dès qu’ils mêlaient leurs propres imaginations au folklore local; il voulait peut-être leur interdire d’être inventifs!
 
La situation de l’ancienne Savoie était donc bien particulière: on y avait du christianisme une conception plus souple qu’à Paris, voire qu'à Rome, et cela explique sans doute l’absence de conflits entre les poètes visionnaires et les autorités sacerdotales - mais aussi l’ambiguïté du traitement de Joseph de Maistre par les catholiques de France: il était trop prophète, trop proche de Louis-Claude de Saint-Martin, pour leur plaire.

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09/10/2014

L’éducation en Savoie (suite): "toute science mène à Dieu"

J’ai dit avoir lu une thèse de Jean-Charles Détharré sur L’Enseignement en Savoie sous le Buon Governo. Il y apparaissait que la science et l’art oratoire n’y étaient pas pratiqués pour eux-mêmes, maisMB z.jpg étaient mis au service de la morale et de la foi.
 
Un autre trait qui le marque est que la physique était conçue comme devant amener le chercheur à déceler Dieu dans les phénomènes: à déceler l’auteur de la nature. Là encore, on croirait lire La Profession de foi du vicaire savoyard de Rousseau. Et quoi de plus logique? Si le philosophe genevois s’est appuyé sur deux prêtres savoyards à la fois, pour rédiger son opuscule, c’est que la Savoie était généralement soumise à ce régime. François de Sales, de fait, avait justement recommandé de lire les phénomènes de la nature: ils étaient une écriture divine, et l’esprit de Dieu s’y voyait. L’univers avait une vie morale, et il fallait être capable de la saisir.
 
Un autre trait remarquable encore de l’enseignement de l’ancienne Savoie est que, dans sa partie secondaire, au collège, le programme contenait, pour la première année, un cours de mythologie, pour la seconde, un cours d’histoire religieuse. On estimait cela indispensable: la mythologie et la Bible enseignaient elles aussi à déceler la main de Dieu dans la nature et l’histoire même. Tout prenait vie, au sein de l’univers. L’histoire profane, elle, n’était pas mentionnée; elle était intégrée au cours de mythologie!
 
La littérature de la Savoie d’alors porte naturellement la marque de cette éducation. Toute science v_04-bmc_est_b-135_0001.jpgmène à Dieu! disait le cardinal Billiet, un des fondateurs de l’Académie de Savoie. Or, on la cultivait davantage que dans les temps antérieurs à la Révolution: sur ce point, on était dans l’héritage des Lumières. Mais on voulait désormais un encyclopédisme chrétien; sans le savoir, on épousait les vues de Novalis et Frédéric Schlegel.
 
Les tentatives de procéder dans ce sens ont sans doute manqué de moyens: les subventions et donations étaient faibles. Les familles, dans l’enseignement secondaire et supérieur, devaient livrer un minerval - une somme d’argent: le terme venait des anciens Romains et de Minerve. Car l’enseignement, dans la Rome antique, était entièrement libéral; les familles donnaient directement l’argent aux professeurs, et c’était assimilé à un don à la déesse de l’intelligence - dont les professeurs étaient les prêtres - ou l’oracle.
 
En Savoie, seuls les élèves pauvres ayant brillé par leurs qualités étaient exempts de frais de scolarité. Néanmoins, les Mémoires de l’Académie de Savoie contiennent des traités philosophiques et scientifiques de haute volée, pleins d’une pensée mâle et ferme, et, parfois, d’imagination; car on essayait de percer le secret de la nappe qui sépare le divin au sens absolu des phénomènes physiques: l’invisible, où se tenaient les esprits, anges, démons, êtres élémentaires, était appréhendé au travers des traités médiévaux et antiques ou de la sensibilité - par exemple chez Louis Rendu, qui parle des vents comme de volontés liées les unes aux autres, d’esprits célestes qui passent et s’éloignent, pour reprendre une expression de Lamartine.
 
Bref, une époque tout à fait passionnante, quoique limitée par le conservatisme.

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01/10/2014

L’éducation dans l’ancienne Savoie: une thèse

chambery8.jpgJ’ai lu une thèse de doctorat de Jean-Charles Détharré, imprimée par Pierre Plancher en 1979, L’Enseignement en Savoie sous le Buon Governo (1815-1848), et elle est passionnante: elle révèle un million de choses fascinantes sur la Savoie ancienne. Sa spécificité était que l’Église catholique dirigeait complètement l’éducation, et que cela ne créait aucune sorte de conflit: tout le monde l’acceptait. Les rares qui étaient dans le cas contraire devaient partir: en général pour Paris, ou Lyon. Ce fut le cas du jeune Jean-Pierre Veyrat, avant qu’il ne se ravise, et, plus tard, de Pierre Lanfrey.
 
Bien que Turin eût énoncé des lois qui tendaient à uniformiser l’enseignement dans tout le royaume, les moyens étaient trop faibles pour qu’ils soient rigoureusement imposés. Le gouvernement avait créé un Conseil de la Réforme destiné à appliquer localement ces lois; or, constitué de notables savoyards, il tendait en réalité à servir de tampon entre la réalité locale, laissée essentiellement libre, et les injonctions turinoises.
 
L’éducation primaire était gratuite, mais elle n’avait pas officiellement de caractère obligatoire pour les familles: les prêtres seuls tançaient celles-ci. Les communes en revanche étaient contraintes par la loi de créer des écoles. Dans les montagnes, l’habitude d’effectuer des études primaires était telle que le taux d’alphabétisation était bon; dans les plaines - l’avant-pays -, il ne l’était pas. Les montagnards, depuis longtemps, avaient un grand sens de la communauté, et, sans seigneurs pour les asservir, mais animés culturellement autour de l’église, ils promouvaient l’instruction - l’Église de Savoie estimant que celle-ci était importante pour la religion même: il s’agissait d’y faire pénétrer la raison. On concevait, en effet, que la raison naturelle était en lien spontané avec la conscience morale, qu’elle ne s’opposait aucunement à elle. À coup sûr, Rousseau, dans La Profession de foi du vicaire savoyard, n’a fait que reprendre cette idée - très présente chez François de Sales, qui regardait l’âmeanselme_a.jpg comme appartenant par nature au Ciel - comme participant concrètement, par sa cime, de la divinité.
 
On se défiait toutefois de la converse. En théologie (dans l’enseignement secondaire), on recommandait de s’en tenir à Thomas d’Aquin, et de rejeter tous les points qui depuis ont fait polémique, en particulier l’infaillibilité du pape. On se référait au catholicisme médiéval, et on ne voulait pas réellement enseigner la rhétorique - l’art oratoire. En cela on s’opposait à la France. La seule argumentation pratiquée était celle prouvant l’existence de Dieu, suivant le modèle, non de Descartes dans les Méditations métaphysiques, mais de saint Anselme dans son Proslogion: François de Sales en avait fait l’éloge parce que l’argumentation n’y était qu’un moyen de donner un socle intellectuel à l’âme, celle-ci devant ensuite s’enflammer d’autant plus fortement. La science était au service de la foi!

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27/09/2014

Répression et enseignement catholique

Gaston Bachelard, je l’ai dit la dernière fois, contestait la vieille méthode imposant aux élèves des vérités toutes faites, des dogmes. Pour les leur faire avaler, il avait fallu les punir, les terroriser. Il proposait à la place la méthode inductive consistant à laisser les enfants faire des hypothèses, et une fois que, d’une certaine manière, ils s’y étaient bien épuisés,  on faisait tomber sur eux l’idée préconçue couverture_cf.jpget établie par la Sorbonne, ou d’autres établissements équivalents! J’ai déjà montré ce qu’avait à mes yeux de peu motivante, pour l’élève, une telle conception pédagogique.
 
Philippe Meirieu, le célèbre pédagogue, disait, ainsi, qu’il fallait feindre de s’intéresser à Harry Potter - avant d’asséner à l’élève la vérité que c’était très inférieur à Homère! L’élève, pris par surprise, ne réagit pas; mais que peut-on penser de ce qu’il ressent à long terme?
 
Il n’est du reste pas vrai que l’enseignement catholique ait été seulement répressif. Dans la Savoie d’autrefois, il déployait un tel luxe d’images flamboyantes, nourries de François de Sales et de Thomas d’Aquin, qu’aucun conflit n’existait dans l’éducation: le peuple acceptait ce qui lui était ainsi enseigné. Si les images d’Homère sont plus fortes que celles de J. K. Rowling, feindre de s’intéresser à cette dernière est simplement du temps perdu; si ce n’est pas le cas, on n’a pas démontré qu’il lui était supérieur! L’élève ressent les choses de cette manière: peu importe le statut officiel!
 
Il est vrai que, de toute manière, le catholicisme, en France, a tendu à la sécheresse, et qu’il fallait certainement s’armer pour imposer ses vérités. D’où, probablement, les conflits qui y ont existé, et que la Savoie ne connut pas: à la Restauration, on y était au fond heureux de retrouver les vieux symboles, qui avaient tant parlé au cœur, et que conservaient les décors baroques des églises. Le rationalisme imposé sous Napoléon avait eu besoin, lui aussi, du régime militaire pour pénétrer les esprits; mais Stendhal atteste que les prêtres savoyards n’étaient pas dans ce cas: proches du peuple, ils savaient lui parler.
 
Sans doute, cet enseignement manquait de base scientifique; car même si on postulait que la nature manifestait l’esprit de son auteur, on ne l’étudiait guère: cela restait virtuel. On en restait à la science morale. Il en allait bien autrement en Allemagne, avec Goethe, Schelling, les philosophes de la nature. espece4.jpgMais à cet égard, les prêtres savoyards restaient timorés; ils n’avaient pas l’esprit d’aventure des protestants. Même Genève avait donné naissance à Charles Bonnet; bien ou mal, Joseph de Maistre ne parlait que de science politique.
 
C’est par là, sans doute, que le rationalisme en France pouvait apparaître, de façon simpliste, comme supérieur à l’enseignement moral catholique. Lui pénétrait la nature, pratiquait la science. Il était son exact opposé. Malheureusement, il laissait l’élève en dehors de ce qu’il énonçait, comme jadis le catholicisme rationalisé de Bossuet. Car Fénelon avait été chassé - et avec lui les ultimes tentatives de représenter poétiquement les vérités morales. La répression devenait le seul recours.

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31/07/2014

Saint Pierre Favre au Villaret

chapelle-villaret-marchet-159.jpgAvec des amis, je suis allé voir la chapelle consacrée à Pierre Favre, canonisé en décembre dernier par le pape François Ier. Elle est située au Villaret, dans la paroisse de Saint-Jean-de-Sixt, au sein de l’ancienne province du Genevois. Je lui ai consacré un article dans mon ouvrage La Littérature du duché de Savoie, car il est l’auteur d’un Mémorial (en latin) dans lequel il évoque sa vie, y compris les années passées en Savoie, à laquelle il restait attaché. Il continuait à dire que le duc de Savoie était son duc, même lorsque, devenu premier prêtre de la Compagnie de Jésus, il fut parti aux quatre coins de l’Europe. Comme le pape actuel est lui-même jésuite, il ne pouvait manquer de le déclarer saint - comme le souhaitait dès son temps François de Sales, qui recommandait qu’on le vénérât. 
 
Il est connu pour avoir été compagnon de chambrée, à Paris, des deux Basques illustres fondateurs de l’ordre des Jésuites, Ignace de Loyola et François Xavier, et pour avoir été d’un caractère modeste: il était celui qu’on choisissait pour arbitre des débats, pour aplanir les différences, résoudre les oppositions, concilier les contraires, plutôt que pour enflammer les foules par ses discours. On appréciait aussi la manière dont il introduisait aux Exercices spirituels d’Ignace.
 
Il était très mystique et disait qu’à chaque fois qu’il entrait dans une ville nouvelle, il se mettait intérieurement en relation avec l’ange de celle-ci, et quand il pénétrait dans une maison, pareillement, il adressPierre_Favre_(1506-1546).jpgait ses vœux à l’ange gardien de ceux qui y logeaient - notamment afin, disait-il, de vaincre en lui la concupiscence: il voulait n’avoir, à l’égard d’autrui, que des pensées pures!
 
De fait, tout jeune, il avait eu toute sorte de pulsions intérieures, de visions, mais dans un chaos qui l'effrayait; saint Ignace, dit-on, lui apprit à distinguer les esprits, à les différencier selon qu'ils venaient de Dieu ou du diable.
 
Son sens de la charité désormais alla si loin, qu’il recommanda de prier - et disait le faire - pour toutes les personnes illustres dont on disait souvent du mal - le pape de son temps, mais aussi le roi de France, le roi d’Angleterre, qui était protestant, et le Grand Turc, qui était, comme on sait, musulman. Pour lui, l’humanité était une, le Christ était venu pour tous les hommes, qu’ils s’en fussent rendus compte ou pas.
 
Il est mort à quarante ans, tel un poète ardent! Dans son enfance, il gardait les troupeaux de son père dans les Aravis, mais voulait absolument aller à l’école. On l’a placé d’abord à Thônes, puis à La Roche-sur-Foron; il vint ensuite à Paris, à la Sorbonne, où naquit l’ordre des Jésuites - qui fit tant, il faut l’avouer, pour faire connaître l’œuvre de François de Sales, et dont plus tard est sorti l’excellent Pierre Teilhard de Chardin - lui aussi une certaine sorte de montagnard, puisqu’il était auvergnat!
 
La chapelle même a été fondée par François de Sales. Elle est entretenue avec simplicité et bon goût; un gazon au vert profond l’entoure. On trouve à l’intérieur des portraits du saint, et une carte de ses pérégrinations. On peut dire que le Genevois savoyard a été un haut lieu du mysticisme catholique!

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29/07/2014

François de Sales, Jean Calvin et le monde antique

calvin_4.jpgJean Calvin fut nourri d’humanités gréco-latines; on se souvient qu’il effectua sa thèse sur Sénèque, et, en son temps, et dans les cercles littéraires qu’il fréquenta (notamment celui de Marguerite de Navarre), on pratiquait beaucoup Plutarque: historien grec prônant la vertu, et qui montrait que, au-delà des différences que la rhétorique chrétienne a soulignées entre les Grecs et les Latins d’une part, les Juifs et les Chrétiens d’autre part, les points de convergence étaient en réalité très grands, et qu’il était faux que, comme on les en a accusés au Moyen Âge - ou comme on l’a dit plus tard pour faire leur éloge -, les païens fussent dénués de système moral, notamment en matière sexuelle. On savait, à vrai dire, que les Romains étaient assez rigoureux, puisqu’on les lisait, mais, sur les Grecs, on avait des doutes, alimentés par les Romains mêmes, qui leur reprochaient leurs mœurs légères. Plutarque, qui était prêtre d’Apollon à Delphes, a démenti cette impression. Au contraire, l’antiquité semblait respirer, même dans le paganisme, du culte de la vertu, et on sait quelle impression cela fera sur Rousseau.
 
Cependant, sur certains points, les philosophes et historiens antiques se différenciaient profondément des théologiens chrétiens et en particulier catholiques, et si, en France, la théologie gallicane a tendu à concilier le stoïcisme de Sénèque avec le catholicisme, en Savoie, l’on était plus fidèle à la tradition francois_de_sales.jpgmédiévale - hostile aux anciens Romains, et influencée assez clairement par une pensée venue des anciens Celtes et des anciens Germains, par exemple au travers des mystiques irlandais. Et François de Sales, qui refusa - après ses Controverses, qui mirent ses nerfs à rude épreuve - de recommencer à polémiquer avec Luther, Calvin et Théodore de Bèze, s’en prit tout naturellement aux anciens - aux païens, à Sénèque, à Plutarque, ou aux autres historiens et philosophes de l’antiquité -, comme s’ils étaient les véritables sources de la Réforme protestante. Il pourfendait bien sûr le principe du suicide, mais aussi le stoïcisme, qui à ses yeux n’était qu’une singerie, une vertu réalisée en paroles, point dans les faits: car la vertu effective demande d’autres sources de courages que les beaux mots que la raison contient, affirmait-il en substance: il y faut la force divine, pénétrant le cœur de feu; il y faut un miracle. Et d’utiliser le ton de la comédie, d’Aristophane, pour se moquer des philosophes qui assurent être au-dessus de la peur dans leurs salons, au coin du feu, servis par des esclaves, et qui, dans un navire que saisit la tempête, manifestent une terreur panique en sautant par-dessus bord pour mettre fin à leur incontrôlable angoisse: envolées, les pensées pures et nobles conçues dans le calme des villégiatures!
 
Cette protestation contre un rationalisme abstrait qui refuse de considérer l’âme dans sa réalité, la ramenant à des systèmes d’idées, Joseph de Maistre la fera sienne en affirmant que la raison ne créait Joseph-de-Maistre-libre-de-droits.jpgrien, et que les constitutions créées par l’intelligence en 1789 n’étaient que des chiffons de papier, qui ne changeaient pas les choses. En un sens, nos penseurs savoyards étaient des réalistes, mais qui considéraient que la divinité et les rapports qu’elle entretenait avec le cœur humain étaient une réalité. Dès que la divinité devient un concept, une abstraction, son évocation s’apparente à une forme d’idéalisme. Mais on ne voit pas que le culte de la raison aussi est une forme d’idéalisme abstrait. Qu’on interdise de le relier explicitement à Dieu en interdisant de nommer celui-ci, comme on le fait chez les intellectuels, notamment parisiens, ne sert au fond qu’à masquer le réel. Le sentiment du sacré n’a pas besoin de se reconnaître tel pour exister; si c’est la raison qui en est l’objet, on peut le constater de l’extérieur. Et on peut dire qu’au sein de la spiritualité laïque, c’est généralement le cas. Par delà les formes apparentes, il existe des constantes, au sein des traditions nationales.

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19/06/2014

Polarité des métropoles: le cas de la Savoie

Carte-des-14-regions.jpgLe gouvernement français a décidé, assure-t-il, de créer de grandes régions aux pouvoirs renforcés, regroupées autour de métropoles dynamiques. J’ai un peu du mal à voir pourquoi on ne peut pas commencer par renforcer les pouvoirs des régions existantes; la superposition des deux réformes risque de faire apparaître la seconde comme une promesse destinée simplement à faire passer la première.
 
Mais la question reste de savoir s’il est vraiment indispensable de créer des grandes régions centralisées autour de métropoles dynamiques, et en particulier si pour l’ancienne Savoie c’est une nécessité.
 
Au dix-neuvième siècle, les Savoyards, isolés dans leurs frontières, apparaissaient comme un peuple de paysans dirigés par des magistrats depuis des petites villes: au fond, l’organisation médiévale persistait, avec quelques aménagements pour préciser le droit, le rendre plus clair. Ce n’était pas le féodalisme au sens négatif, où le seigneur faisait ce qu’il voulait: plutôt un Moyen Âge tel que le concevaient les romantiques, avec un bon roi lointain qui s’efforçait d’aider les Savoyards à s’enrichir et des administrateurs et des ecclésiastiques qui étaient des leurs. Stendhal à cause de cela louait le régime du Duché - vantant jusqu’aux mérites des prêtres locaux, qui étant savoyards eux-mêmes participaient pleinement à la vie populaire.
 
Il mentionnait aussi, néanmoins, l’impatience des habitants pour ce qui est de l’économie, du commerce. Certes, les frontières fermées, les prêtres, les magistrats royalistes et catholiques, leur garantissaient le maintien de leurs traditions, de leurs coutumes, de leur indépendance culturelle. On vénérait les symboles de la petite patrie, la dynastie de Savoie, François de Sales. Mais l’heure n’était plus à cette vie médiévale simple - telle qu’elle existe encore en Asie, dans les montagnes de l’Himalaya, gorgées de religiosité. Ouvertes sur  Paris, Lyon, Genève, les villes savoyardes en particulier voulaient s’enrichir. Or, il manquait justement à la Savoie une métropole d’importance. On ne peut pas vraiment le nier.
 
Toutefois, l’ouverture des frontières a permis à Genève d’apparaître dans une large part comme étant cette métropole naturelle dont la Savoie, en particulier au nord, avait besoin. Le département de Haute-Savoie, d’ailleurs, a accompagné à cet égard l’histoire, en passant des accords directement avec la cité de Calvin, ce qui lui a permis d’acquérir une certaine autonomie, une capacité d’initiative propre. Or, logo_aps.jpgcela lui a été très bénéfique. Ce qui est donc surtout inquiétant, dans le projet du gouvernement français, c’est la suppression des départements.
 
S’il les trouve trop petits et étriqués, il suffit de dire que c’est à présent l’Assemblée des Pays de Savoie - interdépartementale - qui doit représenter seule les deux départements, qui seront de fait supprimés; cette assemblée peut diriger ainsi une Région Savoie, dont la petite taille est justifiée par son caractère frontalier d’une métropole majeure. D’ailleurs, puisque celle-ci rayonne aussi sur le département de l’Ain, on peut accroître la taille d’une telle Région en y ajoutant le territoire de celui-ci, qui fut savoyard jusqu’à l’orée du dix-septième siècle, et qui l’est souvent resté dans l’âme, en particulier dans le Bugey. La grande époque, culturellement parlant, de ce dernier et de la Bresse, date bien du duché de Savoie - d’Amédée VIII à Charles-Emmanuel Ier.
 
Les solutions sont donc possibles, en dehors de Lyon.

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19/05/2014

Larmes du lac, pleurs des anges: Hautecombe

OV1361.jpgDans Raphaël, Lamartine écrivit du lac de Bourget qu’il avait le gris des larmes. Or, au sein de l’église abbatiale d’Hautecombe, les cénotaphes ont des statues représentant des pleureuses, des femmes mystérieuses versant des larmes sur les héros qui gisent: sont-elles des nymphes du lac? On se souvient de toutes les histoires qu’Ovide raconte sur les rivières venues d’êtres à demi divins frappés de tristesse et fondant en larmes au sens propre. Selon les anciens Scandinaves, les cours d’eau étaient le sang des géants morts; Lamartine eut assez l’idée que l’on pouvait verser des larmes jusqu’à en mourir pour qu’on conçoive le lac comme venant de géants défunts! Peut-être le lac fut-il créé par les nymphes, leurs sœurs, pleurant les héros d’Hautecombe.
 
Ces pleureuses près des gisants sont accompagnées de lévriers; c’était le chien préféré des fées du lac, dans le roman de Lancelot. Une véritable mythologie a été représentée dans l’église abbatiale - créée, on s’en souvient, à l’instigation du roi Charles-Félix, qui aimait le style gothique, et voulait rétablir les vieux symboles. Au-dessus des héros, se trouvent fréquemment des anges qui les accueillent au ciel! Ainsi se trouvaient réunis les figures féeriques et les symboles mystiques, dans un 6021758493_ca6829e912_b.jpgesprit qui en réalité s’imposera durablement en Savoie. Tantôt les fées, tantôt les anges, sans qu’il y ait d’opposition, sans qu’il y ait rien d’autre qu’une hiérarchie - les premières sur Terre, les seconds dans le Ciel -, c’est ce qu’on trouvera dans la littérature romantique savoyarde. Chez Jacques Replat, leurs rôles se confondront: les fées sont la forme que prennent les anges quand ils descendent dans le monde élémentaire.
 
Déjà chez François de Sales l’ange gardien avait une proximité et une familiarité qui rappelait les bonnes fées des contes. D’ailleurs, Honoré d’Urfé, grand ami de l’évêque de Genève, assurait que le culte des nymphes tel que l’ancienne Gaule le pratiquait se coordonnait harmonieusement avec le christianisme - au travers d’une trinité païenne qui préfigurait celle de la religion nouvelle, d’une part, de la splendeur des Immortelles décrites par lui, d’autre part: car elles ont un rôle protecteur, pour le peuple. Elles sont liées à la Lune, les anges au Soleil, mais il n’est pas question de dire que les unes existent sans les autres. Ce qui pleure en bas rit en haut: c’est le mystère représenté à Hautecombe.

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09/05/2014

Art baroque, art classique, France et Savoie

Peisey-Nancroix-detail-retable-majeur1-copyright-D-Vidalie-Fondation-Facim.jpgLa Savoie a été peu classique: sa tradition fut baroque. L’esthétique de François de Sales, fondée sur la richesse du coloris, les images vives et parlantes, issues du merveilleux chrétien, a créé, selon moi, les décors des églises du Faucigny, de Tarentaise, de Maurienne que l’on admire aujourd’hui. Si elle n’en fut pas directement à l’origine, elle lui correspondait parfaitement: le prêtre, en reprenant ses écrits, pouvait s’appuyer sur ce que ses fidèles pouvaient voir.
 
En France, le baroque fut bref, rapidement remplacé par le classicisme: une rupture eut lieu. L’imagination, loin d’être recommandée, devait désormais se faire discrète, et était assimilée à des croyances fausses: le lien entre le classicisme et la mythologie grecque, à laquelle évidemment on ne croyait plus, à laquelle les prêtres eux-mêmes recommandaient de ne pas croire, s’explique de cette manière.
 
Le Moyen Âge, qui voulait en réalité établir un lien entre les images fabuleuses et la vérité cachée, s’est significativement détournée de cette mythologie grecque: elle y est peu présente. Il lui a préféré, outre le merveilleux chrétien, la mythologie bretonne, qui lui paraissait plus vivante, et qu’il pouvait relier au christianisme par divers biais. La figure de Merlin, à la fois païenne et préchrétienne, en est un symbole. Or, François de Sales lui aussi rejetait les anciens Grecs; mais son ami Honoré d’Urfé se réclamait des vieux Gaulois, assurant que leur mythologie préfigurait la sainte Trinité. Le baroque restait proche du Moyen Âge, et il devait entretenir avec le romantisme des rapports moins conflictuels que le classicisme.
 
C’est pour cette raison, à mes yeux, que dans les pays catholiques allemands, le romantisme put fleurir plus aisément qu’en France. Les princes bavarois eux-mêmes se sont empressés d’en épouser la 0473-0247_el_sacrificio_de_abraham.jpgcause, à la façon des rois de Sardaigne de la Restauration, Charles-Félix et Charles-Albert. À Paris, au contraire, la Restauration signifiait le retour au classicisme, même dans les milieux catholiques: la référence n’était pas François de Sales, mais Bossuet. La différence entre Joseph de Maistre et Louis de Bonald reproduit cette opposition: le premier, par son feu, ses prétentions prophétiques, était déjà romantique, faisant figure de voyant; le second, mécanique, froid, rationaliste, n’était que néoclassique.
 
Le seul point par lequel le baroque de François de Sales et le classicisme de Racine put se retrouver était dans le respect accordé à l’Ancien Testament: si le Traité de l’amour de Dieu se termine par l’évocation du sacrifice d’Abraham, le dramaturge achève sa carrière par Athalie, la seule de ses pièces qui présente sur la scène un prodige: la vaticination inspirée d’un personnage. Ce merveilleux-là, atténué par le relatif réalisme du texte biblique, dans le même temps est autorisé par la religion officielle. D’une façon remarquable, c’est le seul aussi qu’autorisait le protestantisme: on se souvient du théâtre sacré de Théodore de Bèze. Le romantisme néanmoins n’en fut pas excessivement friand.

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