04/11/2015

Retour à Ripaille

amedeevii.jpgCette année encore, je serai au salon du livre du château de Ripaille, qui maintenant dure deux jours: ce sera samedi et dimanche prochains, les 7 et 8 novembre. L'invité d'honneur du salon sera Bernard Demotz, historien spécialiste du Moyen Âge savoyard. On se souvient que le château de Ripaille a été justement créé au Moyen Âge, et qu'après avoir été un manoir de chasse le duc Amédée VIII l'a aménagé en monastère.

Cela tombe bien, car j'aurai à proposer un vieux roman réédité cette année dont l'action se passe en partie dans ce même lieu: Le Sanglier de la forêt de Lonnes, par Jacques Replat (1807-1866), que j'ai préfacé et dont l'éditeur m'a donné plusieurs exemplaires, pour le public. Il raconte comment le comte Amédée VII a été blessé dans la forêt proche lors d'une chasse au sanglier, et en est mort. Il a de saisissants moments: par exemple, un sanglier énorme contemple la lune de ses yeux rouges, marquant le destin du dernier des comtes-chevaliers.

Et puis il y a le nain Jehan, conseiller privé du Comte qu'on raconte avoir vu prendre une taille de géant et avoir commandé aux tempêtes sur le lac. Toute une mythologie s'est bâtie autour de Ripaille et Jacques Replat y a participé; il a peut-être écrit le texte qui le fait le plus.

Je présenterai aussi des livres un peu plus anciens mais dont je suis entièrement l'auteur, notamment celui sur La Littérature du duché de Savoie, ainsi que mes Songes de Bretagne, mes Portes de la Savoie occulte et mes recueils de poésie, La Nef de la première étoile et Poésies d'ombre pâle.

Une belle occasion de faire un beau voyage dans ce château illustre. On pourra y rencontrer, en outre, mon ami Claude Barbier, auteur d'une thèse sur le bataille des Glières montrant qu'elle s'est surtout passée dans les têtes; mon ami Michel Dunand, excellent poète annécien; le grand Marcel Maillet, poète chablaisien de premier ordre; et d'autres camarades qui me sont moins proches mais que j'apprécie également: le bouillant Jean-Claude Bibloque, l'élégante Ornella Lotti-Venturini, la captivante Madeleine Covas, le jovial Gérard Aimonier-Davat, le sensible Michel Berthod, le haletant Roger Moiroud, la gracieuse Corinne Bouvet de Maisonneuve, le passionné Philippe Brand, la poétique Chantal Daumont, l'énigmatique Jacques Grouselle, le mystique Léo Gantelet, le sportif Jean Travers, le spirituel Patrick Jagou, le fin Thierry-Daniel Coulon, l'émouvant Patrick Liaudet, l'imaginative Florence Jouniaux, et, enfin, la talentueuse Jacqueline Thévoz, que je salue en particulier car elle me fait souvent des éloges, et cela procure toujours du plaisir. Il y en a d'autres, mais je ne crois pas les connaître bien.

Donc, venez nombreux.

07:20 Publié dans Culture, Savoie | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

13/10/2015

Vierge déesse en Savoie romantique

73183_1_photo4_g.jpgEn 1856, l'Académie de Savoie proposa un prix de poésie pour chanter la chute du Mont-Granier, qui eut lieu au treizième siècle, et qui donna lieu à un miracle: car la montagne écroulée, après avoir recouvert un village, s'arrêta juste devant la chapelle de Notre-Dame de Myans, qui existe toujours. L'Académie recommandait de ne pas s'inspirer de la statue dorée qu'on venait de placer sur son toit, mais des vieilles images médiévales, bien plus poétiques.

Un poète emporta le prix: Alfred Puget. Jusque-là, il avait donné des vers légers, qui chantaient des amours simples et faciles, sans tourment ni excès. Mais voici qu'il était devenu poète épique adepte du merveilleux chrétien, dans l'esprit du Génie du christianisme de Chateaubriand.

Ce poème n'est pas très long, et je l'ai lu. Il est narratif en partie, mais fait aussi chanter des chœurs, et ressemble jusqu'à un certain point à la Station poétique à l'abbaye d'Haute-Combe de Jean-Pierre Veyrat (1844), elle aussi lyrique et épique et pleine de merveilleux chrétien. Mais Puget a créé une des réussites les plus impressionnantes de son temps, dans le genre. Chez lui, pas de retenue néoclassique ou bourgeoise: il exploite abondamment l'imagination romantique, notamment anglaise et allemande, et évoque les démons d'une pittoresque manière, vive et belle. Mieux encore, il parle de la Vierge et des anges comme d'êtres merveilleux qui viennent jusqu'à Terre et, à ce titre, ne laissent pas de rappeler les anciens dieux - comme Chateaubriand l'avait recommandé. Leur présence, dit Puget, transfigure la nature: ils y passent et la divinisent - ou, du moins, l'embellissent. Ils ne sont pas des abstractions, comme chez les poètes français du temps - Chateaubriand compris: car il ne les a guère mis qu'au Ciel.

Puget a choisi d'expliquer moralement la montagne effondrée: un seigneur ignoble, ayant racheté une abbaye qui se dresse en ces lieux, s'y adonne aux orgies, et y viole une jeune fille ravissante qu'il a attirée en lui promettant des dons pour la chapelle de Notre-Dame. Car elle est pieuse et sa beauté pure reflète le ciel:

L'une d'elles surtout, blonde enfant du vallon,
Tendre fleur que jamais ne courba l'aquilon,
Aux yeux bleus reflétant tous les feux des étoiles,
Que leurs longs cils soyeux couvrent comme des voiles,
Nitida, vase d'or à l'arôme divin,
Belle à seize ans, comme Ève au terrestre jardin,
Semble, aux bras de ses sœurs chastement enlacée,
Dans un blanc diadème une perle enchâssée;
Et, redits par sa voix, les hymnes du saint lieu

Montent plus épurés jusqu'au trône de Dieu.

Les moines défunts sortent alors de leurs tombeaux ou des tableaux qui les représentent et attaquent le seigneur, puis en appellent à Dieu, qui lance les démons et fait par eux crouler la montagne. Mais la virgen_de_los_angeles_mnac003950-000_000129_c.jpg_1306973099.jpgVierge arrive avec son cortège d'anges - pareil à Diane et à ses nymphes, ou à Bacchus et à sa troupe d'immortels -, et elle soulève les ruines, et ressuscite la triste Nitida, qui devient moniale.

Il s'agit pour moi d'un petit bijou, que ce poème, qui est l'un des seuls à rendre les images de la mythologie chrétienne – comme disait Joseph de Maistre – aussi concrètes et poignantes que celles des mythologies païennes. Et il faut le dire – en tout cas c'est ce que je crois -, les Savoyards ont bien eu cette remarquable faculté - pour ainsi dire postmédiévale -, de traiter le merveilleux chrétien avec autant de sens du concret et de ferveur que les anciens traitaient leur merveilleux propre. On pourrait trouver cette faculté en Allemagne, ou au Québec, voire en Bretagne; mais il semble que plus on se soit approché de Paris, plus cela ait été difficile à faire.

07:18 Publié dans Littérature & folklore, Poésie, Savoie, Spiritualités | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

29/09/2015

Science de l'Académie royale de Savoie

Raymond2.jpgL'Académie de Savoie est née en 1820, fondée par Alexis Billiet, grande figure religieuse du temps, le comte Mouxy de Loche, déjà membre de l'Académie de Turin, le comte Xavier de Vignet, beau-frère de Lamartine, et Georges Raymond, professeur de philosophie au collège royal de Chambéry. Le but en était de promouvoir les arts et les sciences en Savoie et de la soutenir dans ses efforts de restauration et de rénovation, mais l'esprit en était jusqu'à un certain point romantique, dans le sens où on regardait la science comme menant à Dieu, si elle était poussée au bout d'elle-même. On prenait la Révélation pour la science suprême, et la science ordinaire était amenée à la confirmer. D'une certaine manière, on assumait l'encyclopédisme et le progrès scientifique, mais on voulait les concilier avec la religion.

Cela peut rappeler le projet de l'Athenaeum de Frédéric Schegel, qui, vers 1800, voulait créer une forme d'encyclopédisme chrétien. La différence étant que, entouré de poètes tels que Novalis, il concevait que, pour combler le fossé existant entre la science et la religion, la poésie était fondamentale. La poésie, devenue mythologie par le déploiement discipliné de l'imagination, était une voie d'exploration du réel dans sa dimension secrète, cachée. Le monde des causes se manifestait à elle.

Les Savoyards étaient plus hésitants: l'imagination leur faisait peur. Ils restaient prudents, en la matière. Mais ils rejetaient surtout les imaginations excessives, non disciplinées, embrassant des concepts abstraits et énormes. Ils accusaient les savants en vogue de créer des hypothèses farfelues fondées sur la puissance mécanique des grands ensembles ou des grandes périodes, ou sur les propriétés supposées de la matière. En géologie, par exemple, ils éprouvaient une répulsion quasi physique pour la théorie de la Terre au départ boule de feu incandescente puis refroidie, passée de l'état de feu liquide à l'état de terre dure. Ils étaient choqués par cette conception mécaniste et linéaire de la vie du Globe terrestre.

Georges-Marie Raymond (1769-1839) lui préférait une imagination plus modeste, qu'un jour il proposa: la Terre vivait simplement du rythme créé par l'alternance du jour et de la nuit, le soleil donnant le jour ce qui manquait au foyer central terrestre pour créer la chaleur nécessaire à la vie. L'idée d'une 4323-terre-et-soleil-WallFizz.jpgmécanique unilatérale le révulsait, et celle d'un rythme, d'une harmonie sagement ordonnée par la Providence, au contraire lui plaisait. Son imagination pouvait se déployer, pour rendre cette harmonie, ce rythme. Mais elle n'allait pas au-delà, et encore demeurait-il modeste dans ce qu'il proposait.

Louis Rendu (1789-1859), comme lui professeur de science au collège royal de Chambéry, futur évêque d'Annecy, refusait d'admettre que les montagnes se fussent formées par l'action mécanique des profondeurs incandescentes, comme on le pensait autrefois. Pour lui elles étaient issues de la cristallisation: la Terre avait été pleine d'eau, imprégnée d'eau, à demi liquide, et l'eau, en s'évaporant, avait provoqué des cristallisations, et les montagnes en étaient le plus gros exemple. L'échange entre le solide et le liquide et la vie propre des formes lui semblaient plus conformes à une vision de la nature également dominée par le rythme et l'harmonie. L'imagination en était modeste, mais elle était plus belle que celle des catastrophes mécaniques: l'esthétique en était plus nette, et elle semblait plus conforme à la nature même.

Les Savoyards rejetaient donc les délires romantiques, à proprement parler, mais ils allaient quand même dans le sens d'une imagination disciplinée fondée sur l'art, les équilibres, les rythmes, les harmonies. Or, à ce titre, ils entretenaient des liens avec la science romantique allemande, même s'ils sont allés moins loin: car on y range les travaux de Goethe, pourtant auteur également classique, sur les plantes.

07:17 Publié dans Savoie, Science | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

20/08/2015

Khmers de Savoie (François Ponchaud)

51LBMsZYHeL._SX332_BO1,204,203,200_.jpgQuand je suis allé au Cambodge, j'ai lu la Brève Histoire du Cambodge de François Ponchaud, un prêtre savoyard originaire de Sallanches qui a acquis la nationalité cambodgienne après avoir appris le khmer classique et avoir vécu au Cambodge durant des années. Il a participé à la traduction en khmer de la Bible, et je me dis qu'il aurait pu traduire aussi l'Introduction à la vie dévote de François de Sales, car j'ai toujours songé qu'elle n'était pas sans rapport avec le bouddhisme tel qu'on le pratique en pays khmer. Le pieux évêque de Genève conseillait par exemple de se visualiser avec son bon ange en rase campagne, et de se le représenter montrant en haut le paradis, en bas l'enfer - et appelant à le suivre en haut. Or, les figures du Bouddha montant au royaume divin d'Indra, puis repoussant les monstres de Mâra l'esprit de la mort, peuvent aisément se coordonner avec celle de cet ange. Le lien étant que François de Sales rejetait l'intellectualisme abstrait, et prônait une imagination imprégnée de divin - figurant le monde supérieur notamment par les anges et les saints du ciel.

Sans doute, il restait plus abstrait que les Khmers, adeptes aussi des génies des lieux, ou des esprits des ancêtres, et visualisant les anges de préférence sous la forme de femmes célestes - de fées. Inversement, l'idée du Père éternel n'est pas présente dans le bouddhisme.

Nonobstant, le catholicisme salésien aurait peut-être plus de succès au Cambodge que les autres formes occidentales du christianisme. Il en beaucoup eu, au dix-neuvième siècle, en Russie, grâce aux frères de Maistre; l'imagination du pieux évêque pouvait toucher la sensibilité russe, ou slave, et même se lier à la richesse icônique du christianisme orthodoxe.

François Ponchaud parle abondamment des Khmers Rouges, qu'il a vus à l'œuvre, et qu'il a dénoncés dès leur apparition. Cependant, les intellectuels français refusaient de le croire: un curé accusant des Les-saintes-coleres-de-Francois-Ponchaud_article_popin.jpgcommunistes de crimes, quoi de moins crédible? Finalement il avait raison.

Il a expliqué le phénomène par des biais qui m'ont semblé justes, et auxquels j'avais également songé: par exemple l'amour de Pol Pot pour Jean-Jacques Rousseau.

Avait-il pratiqué La Profession de foi du vicaire savoyard?

Il existe à Bonneville une forte communauté cambodgienne, dont on m'a expliqué l'histoire: un couvent de La Roche sur Foron avait un pendant au Cambodge, et un lien s'est créé, après qu'un Cambodgien pourtant non catholique a eu demandé de l'aide à ce pendant. Il a entraîné à sa suite toute une communauté. Les industriels bonnevillois qui ont employé les Cambodgiennes m'ont dit qu'elles avaient des doigts de fée. Le monde des esprits est si proche, au Cambodge, qu'on s'y fond, et qu'on lui ressemble. Inversement, sans doute, il ressemble souvent à ce monde-ci. Les représentations qui en sont faites intègrent le monde élémentaire et les anges des rangs modestes; mais dès que l'abstraction devient trop forte, l'on s'avoue incapable de rien dire. C'est presque physiquement, peut-être, que la métaphysique rebute l'Asie.

François Ponchaud recommande de respecter la cultre khmère et d'essayer d'établir des liens avec elle. Il souhaite dire que le Christ libère du Karma. Je ne sais s'il ose reconnaître l'existence des vies successives pour autant. La hiérarchie catholique l'a souvent niée.

Sa Brève Histoire est un livre sympathique et clair, qui n'occulte pas les croyances des Khmers quant à l'origine de leurs rois, ancrées dans le mythe: ils viennent d'hommes-serpents immortels vivant sur Terre, unis à des Brahmanes.

Un Savoyard donc qui mérite d'être mieux connu, et reconnu.

09:01 Publié dans Savoie, Spiritualités, Thaïs & Khmers | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Facebook

02/08/2015

La Savoie et sa littérature catholique

images.jpgLa grande force de la Savoie, sur le plan culturel, c'est sa littérature catholique. J'ose dire que ses auteurs catholiques sont supérieurs aux auteurs catholiques français: François de Sales, Joseph de Maistre, et même Jean-Pierre Veyrat, sont des écrivains à la fois catholiques et inspirés comme il n'y en eut pas en France.

Ce qui ne veut pas dire qu'ils sont meilleurs que les auteurs français en général. Mais le catholicisme savoisien, devant encore beaucoup au Saint-Empire romain germanique, à l'Italie, à l'Espagne, à l'Allemagne, était imaginatif, et n'avait pas la sécheresse qu'il a développée à Paris. Pour moi, c'est, plus ou moins consciemment, à cause de cette sécheresse que la vie culturelle en France s'est orientée différemment, et a préféré rejeter le catholicisme. Voltaire aimait le merveilleux: mais d'origine païenne. Bossuet aimait les grandes périodes imitées de Cicéron, qui ne contenaient pas de merveilleux. Bérulle voulait limiter à la seule figure de Jésus-Christ la voie mystique imaginative. François de Sales, lui, voulait l'étendre à l'ensemble du monde spirituel – anges, démons, paradis, enfer, saints célestes.

Comme l'a dit Vaugelas, son Traité de l'amour de Dieu était difficilement accessible parce qu'il réunissait deux qualités généralement opposées: la profonde piété, la grande érudition. Les âmes pieuses qui vénèrent les anges sont rarement capables de lire des ouvrages subtils; et l'acuité intellectuelle affecte de mépriser les images pieuses, préférant les idées pures. La force de la Savoie est qu'elle maintint longtemps la tendance ancienne à réunir ces deux pôles. Joseph de Maistre en est issu, et Jean-Pierre Veyrat.

Il me paraît nécessaire, quand on défend la tradition savoisienne, d'assumer cette qualité, ce trait d'un catholicisme qui sut demeurer vivant en liant la piété populaire et la philosophie des élites. Il y a quelque temps, j'ai participé au régionalisme local; mais j'ai dû m'en éloigner, car je me sentais isolé: le point de vue agnostique, issu pour moi de Paris, était dominant - et il n'avait à mes yeux guère de sens, car les écrivains savoyards de cette tendance n'avaient pas de qualités marquantes. Ils imitaient plus ou moins mal les Français, montrant peu de génie propre. Ils pouvaient certes être sympathiques: c'est obpicL2A34P.jpegle cas du fervent républicain François-Amédée Doppet, disciple de Rousseau, de Voltaire et de Mesmer; celui aussi du patriote démocrate Joseph Dessaix, qui suivait volontiers dans ses idées Victor Hugo, sans en avoir les capacités visionnaires. Les auteurs savoyards de cette veine n'étaient pas inspirés, au sens où ils n'inventaient rien: ils ne créaient pas de mondes qui leur fussent propres. Mieux les reconnaître est souhaitable, car ils avaient du talent, mais l'enjeu n'en est pas à mon avis majeur. Ce sont, quoi qu'on en pense théoriquement, les auteurs catholiques et royalistes qui y ont pris la littérature comme un tremplin vers le cosmos: certains, parmi eux, ont même osé parler des autres planètes, y placer des créatures étranges.

C'est la grande force de François de Sales d'avoir été regardé comme le meilleur auteur religieux moderne par C.S. Lewis, par exemple: on se souvient que cet auteur anglais a mêlé une imagination fabuleuse à la philosophie chrétienne. C'est par lui, par ce pieux évêque de Genève, que la culture de la Savoie peut être utilement défendue.

09:23 Publié dans Région, Savoie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

12/07/2015

Un sanctuaire de la Savoie: le Fer-à-Cheval

CIMG1072.jpgAu fond de la vallée du Giffre est un des plus beaux lieux de l'univers: les cascades jaillissent de hauteurs fabuleuses, et ce bout du monde semble subsister d'un temps où la Terre et le Ciel ne faisaient qu'un. On le nomme, c'est connu, le Fer-à-Cheval, et il est situé dans la commune de Sixt, en Faucigny.

Royaume où l'eau et la terre semblent vivre dans une harmonie toute spéciale, il unit les gnomes et les ondines dans une assez profonde entente pour qu'on soupçonne une fée issue d'un astre d'y demeurer, ou d'y avoir demeuré il y a peu encore. Les corps y sont légers, brillants, fluides, et l'eau y est vive, comme contenant les formes des êtres futurs. À coup sûr les premiers hommes y sont nés: ils étaient alors à demi des ombres - mais lumineuses, scintillantes, comme tissées du rayonnement des planètes; ils vivaient dans un arc-en-ciel constant.

Ils étaient gouvernés par une déesse de la montagne, et sa présence fut encore sentie par Ponce de Faucigny, au onzième siècle: ce seigneur créa à Sixt un monastère connu, et consacra une source qui guérissait. Elle venait du royaume mystérieux et enchanté de la déesse; elle était en quelque sorte ses pleurs, généreusement délivrés. La compassion en elle suscitait ces larmes.

Aujourd'hui elle s'en est allée, dit-on; mais sa cité fut laissée à la garde d'antiques héros. Et en particulier, Captain Savoy put en passer les portes. Capt. Savoy par R. Dabol 2.jpgIl en a fait une de ses bases fondamentales. L'âme de la Savoie s'y trouve encore sous forme de nappe luisante, descendue jusque-là.

Jean de Pingon, l'auteur des Mémoires du roi Bérold et du Peintre et l'alchimiste, voulait y faire représenter la tétralogie de Wagner - le Ring: les Burgondes y étaient venus. En tout cas ils avaient fondé Samoëns: c'est historique. J'ai fait un poème un jour sur le fondateur de cette noble communauté, que j'ai appelé Samawald, bien que selon les étymologistes il se fût juste appelé Samo: c'était un diminutif! Samawald était aussi un héros qui avait la garde du Fer-à-Cheval. Il fut un grand ami de Captain Savoy: il lui passa le relais.

Le Fer-à-Cheval est indéniablement un des lieux où vécurent les Nibelungen: le peuple des brumes, né de l'arc-en-ciel; ce qui reste de l'Atlantide. Quand je m'y rends, je songe bien à Wagner, mais en particulier à l'ouverture de Parsifal: ses notes longues, mélancoliques, amples, me font toujours penser à des torrents qui éternellement coulent sur des montagnes pleines de verdure - et dont émanent des formes grandioses, divines, exprimant la destinée.

Oui, contrairement à ce qu'on pourrait croire, la destinée ne se trouve pas tant dans les grandes cités Valkyries-L.jpgqu'à la source des torrents: c'est là que la vie prend forme, et donne son pli à l'existence. Les cités ne font que manifester ce qui a été placé à ces sources mystérieuses. Elles croient pouvoir le diriger, mais il est déjà trop tard, les choses ont déjà pris une direction spécifique.

Avec quel à-propos les anciens vénéraient les sources, plaçaient des temples au début du monde tel que le figure le Fer-à-Cheval! Avec quel à-propos aussi les moines chrétiens ont tendu à s'installer dans ces parages fatidiques et inconnus du plus grand nombre! Là les astres détachés du Ciel rencontraient la Terre et y créaient les formes. La prière en marquait la reconnaissance des hommes, mais elle était aussi le seul moyen d'influer sur leur destinée - sur le sort des cités, des peuples. Ensuite on ne le pouvait plus. Les profanes l'ignoraient, mais il en était bien ainsi. Une fois que le dieu avait fini d'agir, que pouvait-on encore faire? On n'agissait plus qu'en périphérie, à la surface. C'est seulement au moment de son action qu'on pouvait l'influencer, l'adoucir.

Voilà pourquoi Captain Savoy a pris comme une de ses bases, comme un de ses châteaux, ce lieu grandiose où résonne toujours la musique de Wagner, qu'on l'entende ou pas.

Je dois dire que cet endroit me rappelle également le poème Dieu de Victor Hugo, mais j'en parlerai un autre jour. Car Hugo voyait Dieu dans ce genre de lieux bénis, où l'eau se jetait des hauteurs et créait des brumes dans les montagnes. Là se cristallisaient les Nibelungen!

(La seconde image est de l'excellent Régis Dabol.)

22:16 Publié dans Poésie, Savoie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

14/05/2015

Réédition de Jacques Replat: le roman du Comte Rouge

9782824004754.jpgLes Éditions des Régionalismes, chez lesquelles j'ai publié mon livre La Littérature du duché de Savoie, viennent de rééditer, sous ma direction, Le Sanglier de la forêt de Lonnes (1840), de Jacques Replat (1807-1866), l'un de mes écrivains préférés. Il était annécien, et chantait la Savoie médiévale, sa poésie, ses dames, ses chevaliers, ses enchantements.

Le Sanglier de la forêt de Lonnes est un roman qui évoque l'histoire du Comte Rouge, mort au château de Ripaille en 1391, et le duel judiciaire qui s'ensuivit entre Othon de Grandson et Gérard d'Estavayé, deux seigneurs vaudois. Le second accusait le premier d'avoir empoisonné Amédée VII.

J'ai assuré la préface, expliquant la spécificité du romantisme savoisien, essentiellement tourné vers les temps féodaux, et mêlant le merveilleux gaulois au merveilleux chrétien. Cette œuvre contient un peu de fantastique, aussi un peu d'amour, et des cérémonies grandioses, des mœurs étranges, des symboles obscurs. Jacques Replat a brodé sur des indications données par d'anciennes chroniques, y a placé du folklore, et s'est nourri des historiens savoyards et piémontais du temps, en particulier Léon Ménabréa et Cibrario. Son prologue se situe dans la cahédrale de Lausanne, où il dit avoir prié la Vierge Marie et avoir revu le passé en découvrant le tombeau d'Othon de Grandson.

Le récit baigne dans une atmosphère onirique, mêlée d'humour, créant l'image d'une Savoie mythologique, dominée par l'esprit chevaleresque.

Il me paraît tout à fait nécessaire de se le procurer; on pourrait dire que c'est un mélange du style de Hugo et de celui de Töpffer – qui, pour Replat, étaient deux modèles. Du premier il aimait l'imagination, du second le ton.

Un livre qui touche en particulier la Savoie et le Pays de Vaud, mais peut intéresser le monde entier! Je l'ai toujours trouvé plein de charme.

Jacques Replat
Le Sanglier de la forêt de Lonnes, esquisse du comté de Savoie à la fin du quatorzième siècle
Editions des Régionalismes
15,95 €

13:15 Publié dans Littérature & folklore, Savoie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

06/04/2015

Romantisme royal en Savoie

491px-King_Carlo_Alberto.jpgAlfred Berthier était un abbé qui, au début du vingtième siècle, a écrit des ouvrages importants sur des auteurs savoyards, notamment Xavier de Maistre et Jean-Pierre Veyrat. Dans celui sur Veyrat, il raconte que lorsque, vers 1840, il voulut rentrer en Savoie, le jeune poète dut se convertir non seulement au catholicisme (qu'il n'avait qu'à demi quitté), mais aussi au royalisme, qu'il avait clairement renié. Il le fit par un poème adressé au roi, c'est-à-dire à Charles-Albert, à qui il fut transmis par l'évêque de Pignerol André Charvaz, un Savoyard de Tarentaise de la génération des Billiet, des Rendu: hommes d'extraction modeste, mais de grande énergie, de foi profonde, élevés durant la proscription qui avait frappé les prêtres à la Révolution, et rénovateurs du culte à la Restauration.

Charvaz était précepteur des enfants de Charles-Albert, en particulier du futur roi Victor-Emmanuel II - dont on apprend ainsi, par sa correspondance, qu'il était un piètre élève.

Mais Charles-Albert était un grand roi, sans doute. On dit que, lisant le poème de Veyrat, il versa une larme, fut profondément touché. Charvaz avait su le lui présenter, assurément! Mais Berthier rappelle, également, que Charles-Albert était lui-même un romantique, qu'il en avait la sensibilité à un point éminent: et de citer un poème qu'il a écrit – et que je n'ai pas lu -, mais aussi ses édifices néomédiévaux, ses tunnels et ses ponts bordés de tourelles à créneaux et sertis d'écussons colorés - ensembles qui faisaient l'admiration des voyageurs du temps, en particulier George Sand, qui en parle dans sa correspondance. Pourtant Charles-Albert, homme à paradoxes, finançait les travaux de modernisation de la Savoie, son industrialisation. Le plus admirable étant sans doute qu'en Savoie pendant ce temps les impôts n'en baissaient pas moins.

C'est lui qui promulgua un Code albertin qui adaptait le Code napoléonien à la sensibilité du royaume. Car en Savoie, contrairement à ce qui s'était passé pour la France, le Code avait été abrogé à la Restauration; mais le peuple gémissait du retour trop brutal à l'ancien régime. Les Piémontais, De_20_jarige_Ludwig_II_in_kroningsmantel_door_Ferdinand_von_Piloty_1865.jpgnotamment; car si les Savoyards furent contents du Statut constitutionnel de 1848, ils n'avaient guère protesté: ce n'est pas dans leur nature.

Charles-Albert est remarquable et romantique en ce qu'il s'efforça de concilier l'ancien et le nouveau, l'esthétique gothique et le progrès technique, la religion catholique et l'émancipation sociale.

Cela peut rappeler davantage la Bavière d'un Louis II que la France du temps - déjà déchirée entre catholiques et laïques parce que le pouvoir était essentiellement réactionnaire et la bourgeoisie essentiellement progressiste. La belle unité qui avait brillé en France sous Louis XIV y subissait un contrecoup, laissant place à la division. Celle-ci avait servi au pouvoir monarchique; mais une fois le roi chassé, elle apparaissait nue, et l'unité nationale devenait essentiellement un doux rêve, un souvenir nostalgique du Grand Roi. Dans des pays moins centralisés, héritiers du Saint-Empire, le romantisme n'opposait pas de façon aussi nette une bourgeoisie progressiste et un clergé réactionnaire; il pénétrait jusque les prêtres, jusqu'aux rois, répondant à certaines aspirations populaires et permettant au Trône et à l'Autel de perdurer. De fait, il n'y eut jamais de révolution spontanée en Savoie. Le catholicisme lui-même s'adaptait au sentiment de la nature, par exemple: Veyrat a essayé de l'illustrer en animant le paysage, en lui donnant une personnalité. Il ne résolut pas tous les problèmes que posait la superposition du monde des éléments avec celui des anges, mais il tendit à le faire. La personne du roi, appartenant en principe aux deux mondes, l'y aidait.

14:52 Publié dans Poésie, Savoie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

10/03/2015

Mort de Louis Terreaux

1louis terreaux.jpgL'universitaire savoyard Louis Terreaux, né en 1921 à Chambéry, est mort la semaine dernière, et je l'avais un peu connu; c'était un homme fin et sympathique, drôle, et qui a beaucoup fait pour la littérature savoyarde. En particulier, il s'occupa constamment de réhabiliter Jean-Pierre Veyrat, montrant que ses options politiques et religieuses lui avaient nui, puisqu'il avait épousé la cause du catholicisme et du roi de Sardaigne: quelle place lui restait-il dans une France républicaine et centralisée? Il s'occupa aussi d'Amélie Gex, dont il réédita les Contes en vers.

Quand il a su que je m'intéressais aux vieux écrivains savoyards, il m'a aidé à trouver des renseignements sur eux: en particulier il m'a livré des connaissances sur François Arnollet, et m'a fait découvrir Marguerite Chevron. Mais il n'était pas tellement féru de romantisme. Je dois dire que ses vues défavorables sur Jacques Replat ont été pour moi cruelles, car si je me suis intéressé aux auteurs savoyards romantiques, c'est essentiellement après avoir découvert cet auteur que j'adore, que Veyrat même louait, que Joseph Dessaix appelait le plus spirituel de nos écrivains. Louis Terreaux n'avait lu que ses poèmes, qui étaient moyens, et dans son livre sur la littérature savoyarde, il a finalement, sous mon insistance, écrit qu'il avait été l'auteur de bons romans. Il n'a néanmoins pas évoqué ses récits de promenades pleins d'imagination, Voyage au long cours sur le lac d'Annecy et Bois et vallons: or, on ne peut pas faire plus romantique, dans l'alliage de fantaisie, de rêverie, d'ésotérisme, de bonhomie.

Louis Terreaux voulait me faire entrer à l'Académie de Savoie, dont il était président, et, dans ce dessein, me faire faire une conférence, mais je lui proposais, comme sujet, Jacques Replat, et il n'en 800px-Académie_de_Savoie_(Chambéry).JPGvoulait pas. Finalement nous sommes tombés d'accord sur Victor Bérard, un helléniste plein de positivisme et de scientisme, dans la pure tradition universitaire républicaine, sur lequel j'avais, sur proposition de Paul Guichonnet, commis un petit livre. Je me suis exécuté, et la conférence a beaucoup plu, car le public était composé de professeurs retraités, et ils comprenaient bien la problématique. Certes, ils rejetaient le rationalisme excessif de Bérard, qui avait tiré Homère vers le réalisme ou du moins le classicisme de Racine; mais cela demeurait dans la critique théorique: il n'auraient sans doute pas voulu pour autant de l'imagination florissante et flamboyante, digne du romantisme allemand, de Jacques Replat! Le seul qui ait le droit d'avoir été mythologique, somme toute, c'est Homère; tous ceux qui s'y sont essayés après lui ont eu tort.

Je défendais la tendance proprement mythologique du romantisme savoyard également pour Maurice Dantand ou François Arnollet, mais Louis Terreaux restait prudemment dans une perception plus classique de la littérature. Même quand Veyrat, que pourtant il affectionnait, s'adonnait à l'épopée fabuleuse - dans sa Station poétique à l'abbaye d'Hautecombe -, il avouait ne pas pouvoir le suivre, ou simplement le comprendre - alors que pour moi, c'est surtout là qu'il était grand, rejoignait Gérard de Nerval, Victor Hugo, Rimbaud peut-être.

Mais par son humour et sa finesse, l'académicien savoyard montrait ce que la formation littéraire en général crée, apporte. D'ailleurs, il saisissait d'emblée l'esprit de satire, regardant Auguste de Juge comme devant être seul sauvé de l'oubli, parmi les Savoyards du dix-neuvième siècle: or il était plutôt néoclassique, s'adonnant à la moquerie en vers contre les Chambériens.

Cela dit, Louis Terreaux restera dans nos cœurs, et la Savoie lui demeurera reconnaissante de ses bonnes actions.

09:08 Publié dans Lettres, Savoie | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook

14/02/2015

Vierge de Publier: où est le bonnet phrygien?

statue-ext-bl.jpgRécemment, la Tribune de Genève l'a annoncé, le maire de Publier, en Haute-Savoie, s'est vu imposer par le tribunal de Thonon d'enlever une statue de la sainte Vierge qu'il avait placée dans un parc public. S'il avait placé sur sa tête un bonnet phrygien, on n'aurait sans doute pas trouvé à y redire. Comme quoi il est malhabile, il pouvait faire une statue de Marianne ouvrant ses bras pour tous ses enfants depuis le monde des idées de Platon, on aurait crié à l'action sainte et pieuse, on aurait dit qu'il avait voulu faire triompher les valeurs universelles de la République.

Et ma foi, la statue de Marianne est-elle moins belle que celle de sainte Marie? Pas forcément. Elle aussi a des airs célestes; car même si l'intellectualisme moderne a perdu le sens du réel, on ne peut pas vraiment douter que les idées pures de Platon aient eu un rapport avec les dieux des planètes, tels que les énumérait la tradition antique - lorsqu'elle disait que tel astre était celui de Vénus, tel autre celui de Jupiter.

D'ailleurs, la hiérarchie des anges des chrétiens était elle aussi en rapport avec les planètes - ou, pour mieux dire, les sphères planétaires. Or, les saints, après leur mort, rejoignaient celles-ci, y devenaient même comme des princes - au point que François de Sales assimilait la sainte Vierge à la Lune.

Naturellement, je sais bien que l'intellectualisme qui a créé les allégories modernes n'avait plus de lien avec la nature cosmique, et qu'en aucun cas Marianne ne peut être dite clairement liée à un astre. Pourtant sainte Marie était aussi la patronne de la France, depuis le roi Louis XIII; et De Gaulle assimilait la France, même républicaine, à la madone des églises - comme il l'appelait.

Peut-être qu'on peut reprocher à ce maire de Publier de ne pas partager assez l'intellectualisme cher à la philosophie moderne - en particulier à Paris. Car que les saints incarnassent en réalité des idées pures, cela ne fait aucun doute à tout esprit non prévenu. C'était le cas des anges: ils étaient des idées viLa_République_(Jonzac).JPGvantes au ciel - des pensées de Dieu. Les saints étaient ceux qui les incarnaient sur terre. Qui ignore que le christianisme médiéval était d'une part platonicien, d'autre part fervent adepte de l'allégorie? Le poète de référence, alors, était Prudence; or, il fut un grand champion de cette méthode: il peignait les vices et les vertus sous la forme de demoiselles ravissantes, féeriques, célestes - ou alors au contraire monstrueuses, abjectes, immondes. Sainte Marie incarnait aussi les vertus suprêmes: elle était aussi une allégorie. Et lorsqu'elle se penchait sur la société, elle devenait la patronne de la France.

Quelle différence, dès lors? Est-ce que l'idée à la fois pure et vivante que représente Marianne n'a pas inspiré les grands républicains, dont on a souvent dit qu'une pensée de feu les habitait? Il ne faut pas avoir une vision étriquée de ce génie républicain; il a très bien pu s'incarner aussi dans le catholicisme, parfois.

Chateaubriand assurait que la devise républicaine était l'accomplissement politique du christianisme - lequel, disait-il, avait mûri dans l'ombre pendant des siècles: par la sainte Vierge s'étaient exprimées les vertus suprêmes - liberté, égalité, fraternité –, puisque par elle la fatalité historique, comme disait Victor Hugo, avait été rompue!

Marianne aussi est une figure sacrée; par elle aussi, depuis les astres, le miracle veut tous les jours s'accomplir d'une société libre, juste et fraternelle! Dans les salons des mairies, ne doit-elle pas éclairer les édiles de sa céleste lumière? C'est elle sans doute que le maire de Publier aurait dû mettre dans son parc public.

Mais peut-être que justement, sans forcément s'en rendre compte, c'est elle qu'il a mise. Je ne suis pas sûr qu'il ait été judicieux de la lui faire retirer.

08:26 Publié dans France, Savoie, Spiritualités | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

26/11/2014

Victor Hugo et les Alpes et les Allobroges vaillants

columbia_pictures_logo_520.jpgVictor Hugo aimait beaucoup les Alpes, la montagne, la Savoie, la Suisse; il a repris, dans Les Travailleurs de la mer, le mot de Germaine de Staël sur Chateaubriand qui avait critiqué ces mêmes Alpes: jalousie de bossu.
 
Pour lui, leur élévation et leur lumière faisaient naître l’idée de liberté dans le cœur de l’homme, et la Suisse en était l’exemple vivant.
 
Or, on se souvient peut-être que l’hymne savoisien, dit des Allobroges, rédigé par Joseph Dessaix, poète romantique local, fut en réalité voué à la Liberté. Il y est dit que celle-ci a dû fuir la France, après le coup d’État de 1851, et qu’elle s’est réfugiée parmi les Allobroges, sur leurs sommets; son refrain commence par une adresse à ces Allobroges, qu’elle proclame vaillants.
 
Le rapprochement entre Dessaix et Hugo ne s’arrête pas là: le premier était un représentant de la gauche libérale, minoritaire en Savoie mais agissante, et il regrettait la figure de Napoléon, qu’avait servie son oncle, le général Dessaix, dès 1791 converti à la Révolution, et ayant alors fui le Chablais - qui ne devait devenir français avec le reste de la Savoie qu’un an plus tard - pour rejoindre Paris. A Chambéry, l’antenne locale du club des Jacobins, dirigée par François-Amédée Doppet, se nommait justement le club des Allobroges.
 
Or, Hugo, on le sait, a fini républicain, a glorifié la Révolution et Napoléon; il était donc en communion involontaire avec Joseph Dessaix.
 
D’ailleurs le chant savoyard, on le méconnaît, ne se contente pas de faire de la Savoie un havre de vaillance et de liberté - particulièrement depuis que, en 1848, le roi Charles-Albert avait accordé un statut constitutionnel d’inspiration libérale et édité un Code albertin imité du Code Napoléon. Non: Dessaix chantait également l’effacement des frontières, l’établissement d’une Europe libre et unie, et défendait la Pologne héroïque, la Hongrie, la belle Italie, les Alsaciens, et ainsi de suite. C’était un romantisme tourné vers l’avenir, plein d’espoir pour un monde plus beau, dans la lignée de l’Ode à la Joie de Schiller, qui prophétisait que les hommes seraient tous habités un jour par l’esprit de fraternité qui venait du Père céleste. Car la Liberté chez Dessaix est une divinité vivante, une allégorie fraîche, ceinte, dit-il, d'un arc-en-ciel: elle a repris un corps d’éther en venant dans les Alpes; et c’est ce que son chant a de plaisant.

08:32 Publié dans Culture, Histoire, Musique, Savoie | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

19/11/2014

« Credo ergo sum »: Savoie romantique

billiet2.jpgLa Savoie du dix-neuvième siècle était dominée par ses évêques. Il exista une génération de prélats ayant grandi sous la Révolution et qui, peu après la Restauration, a pris les postes qui importaient et est demeurée jusqu’à la fin du siècle. Le plus éminent d’entre eux fut Alexis Billiet (1783-1873), une figure à mi-chemin entre le romantisme et le néoclassicisme - qui comme Victor Hugo militait pour répandre l’éducation parmi le peuple dans l’idée que par elle seule il pouvait s’élever moralement, qui pensait que toute science menait à Dieu, qui ne s’opposait pas à l’émancipation des juifs et des protestants, qui ne voulait pas que l’Immaculée Conception devînt un dogme, mais qui veillait à empêcher que les idées subversives ne pénètrent la Savoie et à ce que l’Église continue à y diriger la vie culturelle.
 
Cette génération était fidèle à François de Sales dans son opposition à Descartes: car si la raison était admise par elle comme étant bonne en soi, elle devait rester au service de la foi. On se souvient que le philosophe français avait établi une méthode partant d’une évidence sur laquelle devait s’élaborer tout raisonnement; or, la seule évidence pour les prélats savoyards était ce en quoi on croyait. Ce qu’on croit évident du reste est-il autre chose que ce qu’on croit tel? Même l’existence de la pensée peut être niée, disaient André Charvaz (1793-1870) et Antoine Martinet (1802-1871), des proches de Billiet; je peux ne faire que croire que je pense. J’existe avant tout parce que je crois Andrea_charvaz.jpgqu’il en est ainsi, ou même qu’il n’en est pas ainsi: croire est ma première action volontaire: credo ergo sum.

L’évidence cartésienne avait aussi posé des problèmes à Lamennais: il la ramenait à ce que l’humanité croyait de façon globale; le professeur Raymond (1769-1839), proche aussi de Billiet, disait qu’il fallait d’abord que la pensée individuelle reconnût la validité de la croyance collective! Mais sur quelle base? Tout partait du sentiment intime du vrai tel que Rousseau l’avait défini dans La Profession de foi du vicaire savoyard - dont l’origine savoisienne semble être ici encore démontrée: car les prélats du dix-neuvième siècle étaient les dignes héritiers de ceux du dix-huitième...
 
Naturellement, les prêtres devaient faire du dogme une base pour la pensée. Cela limitait celle-ci à la théologie; la philosophie même devait s’occuper de vérifier que la morale universelle s’accordait avec la doctrine catholique fondamentale. Mais que Billiet ait pensé mauvais d’ériger l’Immaculée Conception en dogme montre sa conscience qu’il ne fallait pas trop imposer de croyances toutes faites de l’extérieur.
 
Il n’a pas néanmoins protesté une fois qu’il en a été décidé autrement: il s’est contenté d’organiser les fêtes en l’honneur de Marie! En Savoie, la théologie devait s’en tenir à saint Thomas d’Aquin et ne pas entrer dans des questions ambiguës, notamment l’infaillibilité papale…
 
Un tel catholicisme, plus médiéval que de son temps, manquait somme toute d’appui à Rome, et devait logiquement s’effacer. Descartes est devenu la référence aussi en Savoie, un siècle plus tard. Quand à Paris tel philosophe dit que l’inexistence de Dieu relève de l’évidence, reprenant à son compte la méthode cartésienne, il semble conjurer néanmoins l’idée d’André Charvaz: à cette évidence, je ne crois pas, puisque cette évidence conteste le credo! Pourtant, de l’extérieur, et indépendamment du contenu, cette évidence semble aussi être ce que ce philosophe croit.

07:59 Publié dans Philosophie, Savoie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

06/11/2014

Amélie Gex: patois et mystères

Pieter-Bruegel-The-Younger-The-Wedding-Procession.JPGAmélie Gex fut sans doute le meilleur poète dialectal que la Savoie ait eu depuis que son dialecte s’écrit. Or, le patois lui permettait de se plonger avec ardeur dans l’état d’esprit foncièrement mythologique des paysans. Un poème censé restituer le chant d’une procession en donne un exemple clair: il dit celle-ci si belle que Dieu ne pourra pas ne pas remplir les celliers! Le rituel avait une valeur magique; le dieu impliqué aurait pu être Bacchus. En français, dans son recueil de souvenirs, Amélie Gex se contente, à propos des processions, d’exprimer sa nostalgie: elle mentionne que la foi y était vive - sans dire qu’elle la partageait.
 
Philippe Terreaux, dans son ouvrage La Savoie jadis et naguère, consacré à Amélie Gex et Henry Bordeaux, a bien remarqué que le patois est utilisé dans les récits de la première pour mieux s’insérer dans la psychologie des Savoyards anciens, mieux partager leurs croyances: car elle a aussi rédigé, en français, un conte fondé sur la foi en les revenants, les âmes en peine.
 
Toute son œuvre atteste qu’elle ressentait les choses de cette façon: le français servait aux souvenirs, aux idées abstraites (dont ses poèmes dans la langue de Paris, imités de Lamartine, sont effectivement remplis); mais le patois la plaçait dans une lignée plus médiévale - lui servant à évoquer une malédiction tombant sur un château dont le seigneur péchait et qui fut changé en rocher par un ange à l’épée de feu (à peu près comme la cité des Phéaciens, chez Homère, est changée en rocher par le slide0014_image024.jpgdieu de la mer), ou bien à composer un conte en vers de huit syllabes ressuscitant le roi Salomon et le rendant amoureux d’une reine de Saba montée sur un serpent volant et surgissant du lointain Ouest. Car Gex a placé l’Ancien Testament dans la féerie comme seul osait le faire le Moyen Âge; en français, se le serait-elle permis?
 
Henry Bordeaux était classicisant; cela a fait dire qu’il était surtout un Parisien d’origine savoyarde. Il évoquait les croyances des Savoyards avec une certaine tendresse, mais qui confinait à l’idéologie, puisqu’il louait leur amour de la terre à travers l’idée qu’ils avaient qu’elle avait une âme; d’ailleurs cette âme se confondait avec celle des ancêtres. Mais pour les montagnes que personne n’avait habitées, quel sens cela avait-il? Bordeaux faisait des sarvants de simples revenants, ou des sorciers, alors que Gex avait bien saisi qu’il s’agissait d’esprits de la nature: elle en a fait un poème fantastique, inquiétant et beau à la fois.
 
On peut songer à  Ramuz, qui admirait notre poétesse, et on peut se demander s’il était de son côté, ou de celui de Henry Bordeaux. Car sa démarche était bien la même. Sans doute était-il entre les deux: il essayait d’entrer plus profondément que Bordeaux dans l’âme des montagnards, mais la visée psychologique demeurait: il ne reprenait pas totalement à son compte leur mythologie. Toutefois son style apparemment inséré dans le milieu paysan était bien fait pour participer à celle-ci de façon approfondie.
 
Le dialecte assurément est un moyen de pénétrer l’âme d’un lieu - et d’y déceler les êtres élémentaires, les bons et les mauvais génies. Que Genève ait conservé son hymne dialectal en est certainement la marque: il s’agit bien de s’attirer, en le chantant, les bonnes grâces de son bon ange!

10:41 Publié dans Culture, Savoie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

31/10/2014

Histoire régionale et mythologie

3877381395_0c46a15749_b.jpgPendant longtemps, lorsque je parlais de l’histoire de la Savoie, j’avais l’impression qu’on me regardait comme un diseur de fables: la Savoie n’appartenait pas tant à l’histoire qu’à la mythologie. Car l’histoire n’est pas tant ce qui s’est réellement produit que ce qui est attesté par un État. L’histoire de France étant au programme de l’Éducation nationale, elle est consacrée, et vraie; l’histoire de la Savoie n’étant pas dans ce cas, elle échappe à la convention collective et apparaît comme pur roman.
 
Il n’est pas si exact qu’on croit que les faits historiques ont pour caractéristique d’être scientifiquement prouvés: les historiens émettent des hypothèses, déduisent des faits d’autres faits, adoptent des théories qui expliquent la marche des événements; mais cela apparaît facilement comme vérité objective dès que l’État, au travers de ses institutions, l’avalise.
 
Ce n’est pas qu’aucune institution ne s’occupe de l’histoire de la Savoie; mais que les institutions sont hiérarchisées. L’Académie de Savoie n’est pas l’Université de France; et à l’intérieur de l’Université, ce qu’énoncent les simples docteurs n’équivaut pas à ce qu’énoncent les agrégés, ou bien les normaliens.
 
C’est ainsi que personne n’est choqué quand on affirme, sans avoir pu pénétrer les âmes de l’époque, que les peuples médiévaux étaient surtout mus par l’appât du gain; Dieu sait pourtant que peu l’avouaient, et la plupart assuraient avoir de plus nobles ressorts, au sein de leur cœur! Car ils ont laissé des textes, exposant leurs pensées, et les historiens ne se donnent pas forcément la peine de les lire.
 
Mais si on dit que les fondateurs de la République en 1789 étaient dans le même cas, que seul l’appât Statue de Charles de Gaulle (parc Herastrau).JPGdu gain les animait, on est déjà plus suspect; si on le dit du général de Gaulle ou des compagnons de la Libération, c'est un scandale, car on est en réalité convié à prendre au sérieux les pensées qu’ils avaient sur eux-mêmes et l’Histoire. Le fait est que leurs pensées ont laissé un souvenir: elles ne dorment pas dans des textes qu’on ne veut plus lire!
 
Je crois que passe pour réaliste de ne pas avoir le même respect pour François de Sales ou les ducs de Savoie; car qui lit encore les textes dans lesquels ils exprimaient leurs pensées?
 
Il est vrai, aussi, que l’histoire de la Savoie a quelque chose d’exotique: les ducs ont été rois de Chypre et de Jérusalem, ont été liés au monde grec - à l’Orient -, et cela leur donne un lustre. Au sein de leur dynastie, beaucoup de gens canonisés ou béatifiés créent une atmosphère gothique et religieuse; même Charles-Albert, au dix-neuvième siècle, avait quelque chose de romantique qui manquait à Louis XVIII ou à Louis-Philippe - et le rapprochait de Louis II de Bavière. Lorsque Costa de Beauregard raconte son authentique histoire, il a l’air d’écrire un roman, une épopée.
 
Et puis l’histoire nationale a quelque chose d’abstrait, dès qu’on s’éloigne de Paris et du val de Loire: aucun des événements évoqués ne se recoupe avec la vie réelle, le paysage, les monuments qu’on a sous les yeux; c’est à cela qu’on reconnaît une histoire créée par l’esprit mathématique: elle n’a aucun rapport avec la région qu’en général on habite! Car pour celle-ci, l’histoire est comme les légendes, elle s’insère dans le paysage et l’explique. C’est pour cela que Paris est plus mythique que le reste: seule son histoire fait l’objet d’un enseignement obligatoire! À Dieu ne plaise qu’on veuille donner à la Savoie le même éclat: l’intention en est hostile à l’ordre public et à la cohésion nationale.

08:23 Publié dans Histoire, Région, Savoie | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook

29/10/2014

Centralisme, absolutisme, régionalisme

Pepin-le-Bref-pere-de-Charlemagne-roi-de-France.jpgDans quelle mesure le centralisme est-il la confirmation de ce qu’a vu Joseph de Maistre, que les Français sont profondément attachés à la personne d’un monarque et à l’idée d’une unité qui s’incarne en un homme? Teilhard de Chardin aurait dit que les Français ont conscience que l’univers est centré, et que, par conséquent, le système politique doit l’être aussi. Peu importe qu’on reconnaisse ou pas que ce centre est un dieu; le réflexe n’en demeure pas moins. On peut projeter sur une organisation unitaire des attributs divins sans s’apercevoir qu’ils sont les mêmes que ceux de la théologie, et cela d’autant plus facilement qu’on rejette cette dernière par principe et qu’on ignore par conséquent ce qu’elle contient.
 
Je me pose toutefois la question: cet archétype issu du monothéisme est-il aussi présent en France que du temps de Joseph de Maistre? On pourrait avoir le sentiment qu’il est surtout partagé par ceux qui ont fait des études - qui ont intégré ce que Victor Bérard appelait les idées françaises: mais est-ce que, spontanément, ceux qui n’ont pas fait d’études sont dans le même cas?
 
Le problème, me dira-t-on, se posait déjà en 1789: ceux qui n’étaient pas acclimatés aux idées françaises - notamment parce qu’ils parlaient une langue différente - ne comprenaient pas forcément cette unité, et leur réflexe était plutôt la défense des symboles religieux traditionnels, dont le roi n’était somme toute qu’un élément parmi d’autres: ce fut le cas des Bretons, par exemple.
 
Du reste l’illettrisme n’empêche pas forcément le culte de la capitale - de Paris: nul besoin d’être un intellectuel pour trouver incroyables, comme tout le monde, la tour Eiffel ou les fastes de la cité reine. Et le fait est que, électoralement, la révolte populaire ne s’incarne pas beaucoup dans le régionalisme, mis à part en Corse, ou d’autres îles encore plus lointaines: Guadeloupe, Martinique, Tahiti, Nouvelle-Calédonie... On a le sentiment que si la raison admet que les régions excentrées et singulières ont le droit de s’épanouir librement dans leur particularité, les réflexes l’interdisent, parce que l’unité chérie, adorée, pourrait en être fissurée, amoindrie: au fond, on crie au sacrilège; cela ressortit au religieux.
Comment, dès lors, pour faire progresser le fédéralisme, la liberté, le respect de la diversité, faut-il s’y prendre? Comment relier le réflexe à la raison?
 
Ce qui est entre les deux, c’est le cœur: l’amour; si on aime sa région, ses figures historiques, légendaires, on développe l’idée qu’elle doit être représentée par des institutions spécifiques, et on s’y accoutume. C’est essentiellement par l’aspect culturel que ce progrès peut être réalisé. La ferveur que Le-reveur2.gifmême personnellement on peut avoir, en Savoie pour François de Sales, en Bretagne pour Hersart de La Villemarqué, en Corse pour Pascal Paoli, en Flandre pour Thyl Ulenspiegel - cette ferveur se diffuse, et rend légitime le régionalisme.
 
Et quoi de plus logique? C’est bien d’une foi, d’une conviction, que devrait venir tout vote: non d’une volonté négative de revanche, de vengeance. Autrefois, en France, on avait de la ferveur pour De Gaulle, pour Lénine, pour Mao; le drame de la démocratie en France est qu’on n’en a plus guère pour aucune figure distincte. À la rigueur Napoléon et De Gaulle résistent; mais cela suffit-il?

09:34 Publié dans France, Politique, Région, Savoie | Lien permanent | Commentaires (10) | |  Facebook

17/10/2014

Romantisme, panthéisme, catholicisme et Savoie

st_tho10.jpgDans l’enseignement de la Savoie du Buon Governo (1815-1848), il ne fallait pas, nous l’avons dit, s’écarter de la doctrine de saint Thomas d’Aquin; or, le danger du panthéisme a souvent guetté le romantisme: il a été reproché à Lamartine, à Schelling. Cela a pu limiter le romantisme en Savoie, et le lier au néoclassicisme. Louis de Vignet, beau-frère de Lamartine, poète lui-même, reprocha à l’auteur de Jocelyn son manque de soumission à la doctrine catholique: leur amitié en fut entamée durablement.
 
Le romantisme savoyard sans doute s’efforçait de peupler d’images toujours plus flamboyantes le dogme catholique, mais il restait timide, à son seuil.En cela, il rappelle le romantisme italien - Manzoni ou Silvio Pellico. Néanmoins, il en fut surtout ainsi dans les premières années de la Restauration; à partir de 1850, on essaya de concilier le culte de la nature avec la religion traditionnelle. Jacques Replat en donna un bel exemple: car il évoquait les fées, les esprits de la nature, et même l’alchimie, mais en assurant que cela restait dans la droite ligne de la foi chrétienne, et que ce monde enchanté était sous la tutelle de la Vierge Marie. Il se réclamait pourtant des anciens Celtes, des vieux Allobroges; mais, comme Honoré d’Urfé en son temps, il pensait que l’imagination de ceux-ci était continuée en même temps que confirmée par le christianisme.
 
Le problème était en théorie d’empêcher que la tendance au fantastique n’allât trop loin. Mais lorsque, à la fin du dix-neuvième siècle, le Chablaisien Maurice Dantand fit part de ses visions, dans L’Olympe disparu, il ne semble pas que cela ait entamé sa réputation de bon chrétien. Henry Bordeaux évoque sa mémoire de cette manière. Il disait pourtant se souvenir de ses vies antérieures! Une explication pourrait-elle avoir un rapport avec la coutume connue de l’hôpital de Thonon de faire appel à des coupeurs de feu? Le Van_gennep2.gifChablais est-il une terre à demi païenne? Dantand pourtant avait des visions qui étaient conformes à la doctrine catholique fondamentale; et c’est là le plus étrange: il voyait les dieux de l’Olympe, mais il les disait chassés devant lui par le Christ. Il visitait en songe les planètes, mais il y distinguait les mœurs infernales de peuples restés en dehors de la bénédiction divine.
 
Arnold Van Gennep, fameux folkloriste, lui écrivit, un jour, pour savoir dans quelle mesure son Gardo contenait d’authentiques traditions populaires; Dantand répondit que son œuvre était nourrie d’autant de visions personnelles que de traditions séculaires. Van Gennep déclara, après sa mort, qu’il se garderait de lui en vouloir, parce que par ailleurs il était reconnu pour être un homme excellent. À Thonon il passait pour un homme très bon, profondément catholique! Il faut dire que Van Gennep n’hésitait pas à s’en prendre aux poètes savoyards romantiques dès qu’ils mêlaient leurs propres imaginations au folklore local; il voulait peut-être leur interdire d’être inventifs!
 
La situation de l’ancienne Savoie était donc bien particulière: on y avait du christianisme une conception plus souple qu’à Paris, voire qu'à Rome, et cela explique sans doute l’absence de conflits entre les poètes visionnaires et les autorités sacerdotales - mais aussi l’ambiguïté du traitement de Joseph de Maistre par les catholiques de France: il était trop prophète, trop proche de Louis-Claude de Saint-Martin, pour leur plaire.

08:07 Publié dans Culture, Littérature & folklore, Savoie | Lien permanent | Commentaires (34) | |  Facebook

09/10/2014

L’éducation en Savoie (suite): "toute science mène à Dieu"

J’ai dit avoir lu une thèse de Jean-Charles Détharré sur L’Enseignement en Savoie sous le Buon Governo. Il y apparaissait que la science et l’art oratoire n’y étaient pas pratiqués pour eux-mêmes, maisMB z.jpg étaient mis au service de la morale et de la foi.
 
Un autre trait qui le marque est que la physique était conçue comme devant amener le chercheur à déceler Dieu dans les phénomènes: à déceler l’auteur de la nature. Là encore, on croirait lire La Profession de foi du vicaire savoyard de Rousseau. Et quoi de plus logique? Si le philosophe genevois s’est appuyé sur deux prêtres savoyards à la fois, pour rédiger son opuscule, c’est que la Savoie était généralement soumise à ce régime. François de Sales, de fait, avait justement recommandé de lire les phénomènes de la nature: ils étaient une écriture divine, et l’esprit de Dieu s’y voyait. L’univers avait une vie morale, et il fallait être capable de la saisir.
 
Un autre trait remarquable encore de l’enseignement de l’ancienne Savoie est que, dans sa partie secondaire, au collège, le programme contenait, pour la première année, un cours de mythologie, pour la seconde, un cours d’histoire religieuse. On estimait cela indispensable: la mythologie et la Bible enseignaient elles aussi à déceler la main de Dieu dans la nature et l’histoire même. Tout prenait vie, au sein de l’univers. L’histoire profane, elle, n’était pas mentionnée; elle était intégrée au cours de mythologie!
 
La littérature de la Savoie d’alors porte naturellement la marque de cette éducation. Toute science v_04-bmc_est_b-135_0001.jpgmène à Dieu! disait le cardinal Billiet, un des fondateurs de l’Académie de Savoie. Or, on la cultivait davantage que dans les temps antérieurs à la Révolution: sur ce point, on était dans l’héritage des Lumières. Mais on voulait désormais un encyclopédisme chrétien; sans le savoir, on épousait les vues de Novalis et Frédéric Schlegel.
 
Les tentatives de procéder dans ce sens ont sans doute manqué de moyens: les subventions et donations étaient faibles. Les familles, dans l’enseignement secondaire et supérieur, devaient livrer un minerval - une somme d’argent: le terme venait des anciens Romains et de Minerve. Car l’enseignement, dans la Rome antique, était entièrement libéral; les familles donnaient directement l’argent aux professeurs, et c’était assimilé à un don à la déesse de l’intelligence - dont les professeurs étaient les prêtres - ou l’oracle.
 
En Savoie, seuls les élèves pauvres ayant brillé par leurs qualités étaient exempts de frais de scolarité. Néanmoins, les Mémoires de l’Académie de Savoie contiennent des traités philosophiques et scientifiques de haute volée, pleins d’une pensée mâle et ferme, et, parfois, d’imagination; car on essayait de percer le secret de la nappe qui sépare le divin au sens absolu des phénomènes physiques: l’invisible, où se tenaient les esprits, anges, démons, êtres élémentaires, était appréhendé au travers des traités médiévaux et antiques ou de la sensibilité - par exemple chez Louis Rendu, qui parle des vents comme de volontés liées les unes aux autres, d’esprits célestes qui passent et s’éloignent, pour reprendre une expression de Lamartine.
 
Bref, une époque tout à fait passionnante, quoique limitée par le conservatisme.

10:08 Publié dans Education, Savoie | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook

01/10/2014

L’éducation dans l’ancienne Savoie: une thèse

chambery8.jpgJ’ai lu une thèse de doctorat de Jean-Charles Détharré, imprimée par Pierre Plancher en 1979, L’Enseignement en Savoie sous le Buon Governo (1815-1848), et elle est passionnante: elle révèle un million de choses fascinantes sur la Savoie ancienne. Sa spécificité était que l’Église catholique dirigeait complètement l’éducation, et que cela ne créait aucune sorte de conflit: tout le monde l’acceptait. Les rares qui étaient dans le cas contraire devaient partir: en général pour Paris, ou Lyon. Ce fut le cas du jeune Jean-Pierre Veyrat, avant qu’il ne se ravise, et, plus tard, de Pierre Lanfrey.
 
Bien que Turin eût énoncé des lois qui tendaient à uniformiser l’enseignement dans tout le royaume, les moyens étaient trop faibles pour qu’ils soient rigoureusement imposés. Le gouvernement avait créé un Conseil de la Réforme destiné à appliquer localement ces lois; or, constitué de notables savoyards, il tendait en réalité à servir de tampon entre la réalité locale, laissée essentiellement libre, et les injonctions turinoises.
 
L’éducation primaire était gratuite, mais elle n’avait pas officiellement de caractère obligatoire pour les familles: les prêtres seuls tançaient celles-ci. Les communes en revanche étaient contraintes par la loi de créer des écoles. Dans les montagnes, l’habitude d’effectuer des études primaires était telle que le taux d’alphabétisation était bon; dans les plaines - l’avant-pays -, il ne l’était pas. Les montagnards, depuis longtemps, avaient un grand sens de la communauté, et, sans seigneurs pour les asservir, mais animés culturellement autour de l’église, ils promouvaient l’instruction - l’Église de Savoie estimant que celle-ci était importante pour la religion même: il s’agissait d’y faire pénétrer la raison. On concevait, en effet, que la raison naturelle était en lien spontané avec la conscience morale, qu’elle ne s’opposait aucunement à elle. À coup sûr, Rousseau, dans La Profession de foi du vicaire savoyard, n’a fait que reprendre cette idée - très présente chez François de Sales, qui regardait l’âmeanselme_a.jpg comme appartenant par nature au Ciel - comme participant concrètement, par sa cime, de la divinité.
 
On se défiait toutefois de la converse. En théologie (dans l’enseignement secondaire), on recommandait de s’en tenir à Thomas d’Aquin, et de rejeter tous les points qui depuis ont fait polémique, en particulier l’infaillibilité du pape. On se référait au catholicisme médiéval, et on ne voulait pas réellement enseigner la rhétorique - l’art oratoire. En cela on s’opposait à la France. La seule argumentation pratiquée était celle prouvant l’existence de Dieu, suivant le modèle, non de Descartes dans les Méditations métaphysiques, mais de saint Anselme dans son Proslogion: François de Sales en avait fait l’éloge parce que l’argumentation n’y était qu’un moyen de donner un socle intellectuel à l’âme, celle-ci devant ensuite s’enflammer d’autant plus fortement. La science était au service de la foi!

07:46 Publié dans Education, Savoie | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Facebook

27/09/2014

Répression et enseignement catholique

Gaston Bachelard, je l’ai dit la dernière fois, contestait la vieille méthode imposant aux élèves des vérités toutes faites, des dogmes. Pour les leur faire avaler, il avait fallu les punir, les terroriser. Il proposait à la place la méthode inductive consistant à laisser les enfants faire des hypothèses, et une fois que, d’une certaine manière, ils s’y étaient bien épuisés,  on faisait tomber sur eux l’idée préconçue couverture_cf.jpget établie par la Sorbonne, ou d’autres établissements équivalents! J’ai déjà montré ce qu’avait à mes yeux de peu motivante, pour l’élève, une telle conception pédagogique.
 
Philippe Meirieu, le célèbre pédagogue, disait, ainsi, qu’il fallait feindre de s’intéresser à Harry Potter - avant d’asséner à l’élève la vérité que c’était très inférieur à Homère! L’élève, pris par surprise, ne réagit pas; mais que peut-on penser de ce qu’il ressent à long terme?
 
Il n’est du reste pas vrai que l’enseignement catholique ait été seulement répressif. Dans la Savoie d’autrefois, il déployait un tel luxe d’images flamboyantes, nourries de François de Sales et de Thomas d’Aquin, qu’aucun conflit n’existait dans l’éducation: le peuple acceptait ce qui lui était ainsi enseigné. Si les images d’Homère sont plus fortes que celles de J. K. Rowling, feindre de s’intéresser à cette dernière est simplement du temps perdu; si ce n’est pas le cas, on n’a pas démontré qu’il lui était supérieur! L’élève ressent les choses de cette manière: peu importe le statut officiel!
 
Il est vrai que, de toute manière, le catholicisme, en France, a tendu à la sécheresse, et qu’il fallait certainement s’armer pour imposer ses vérités. D’où, probablement, les conflits qui y ont existé, et que la Savoie ne connut pas: à la Restauration, on y était au fond heureux de retrouver les vieux symboles, qui avaient tant parlé au cœur, et que conservaient les décors baroques des églises. Le rationalisme imposé sous Napoléon avait eu besoin, lui aussi, du régime militaire pour pénétrer les esprits; mais Stendhal atteste que les prêtres savoyards n’étaient pas dans ce cas: proches du peuple, ils savaient lui parler.
 
Sans doute, cet enseignement manquait de base scientifique; car même si on postulait que la nature manifestait l’esprit de son auteur, on ne l’étudiait guère: cela restait virtuel. On en restait à la science morale. Il en allait bien autrement en Allemagne, avec Goethe, Schelling, les philosophes de la nature. espece4.jpgMais à cet égard, les prêtres savoyards restaient timorés; ils n’avaient pas l’esprit d’aventure des protestants. Même Genève avait donné naissance à Charles Bonnet; bien ou mal, Joseph de Maistre ne parlait que de science politique.
 
C’est par là, sans doute, que le rationalisme en France pouvait apparaître, de façon simpliste, comme supérieur à l’enseignement moral catholique. Lui pénétrait la nature, pratiquait la science. Il était son exact opposé. Malheureusement, il laissait l’élève en dehors de ce qu’il énonçait, comme jadis le catholicisme rationalisé de Bossuet. Car Fénelon avait été chassé - et avec lui les ultimes tentatives de représenter poétiquement les vérités morales. La répression devenait le seul recours.

09:38 Publié dans Education, Savoie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

31/07/2014

Saint Pierre Favre au Villaret

chapelle-villaret-marchet-159.jpgAvec des amis, je suis allé voir la chapelle consacrée à Pierre Favre, canonisé en décembre dernier par le pape François Ier. Elle est située au Villaret, dans la paroisse de Saint-Jean-de-Sixt, au sein de l’ancienne province du Genevois. Je lui ai consacré un article dans mon ouvrage La Littérature du duché de Savoie, car il est l’auteur d’un Mémorial (en latin) dans lequel il évoque sa vie, y compris les années passées en Savoie, à laquelle il restait attaché. Il continuait à dire que le duc de Savoie était son duc, même lorsque, devenu premier prêtre de la Compagnie de Jésus, il fut parti aux quatre coins de l’Europe. Comme le pape actuel est lui-même jésuite, il ne pouvait manquer de le déclarer saint - comme le souhaitait dès son temps François de Sales, qui recommandait qu’on le vénérât. 
 
Il est connu pour avoir été compagnon de chambrée, à Paris, des deux Basques illustres fondateurs de l’ordre des Jésuites, Ignace de Loyola et François Xavier, et pour avoir été d’un caractère modeste: il était celui qu’on choisissait pour arbitre des débats, pour aplanir les différences, résoudre les oppositions, concilier les contraires, plutôt que pour enflammer les foules par ses discours. On appréciait aussi la manière dont il introduisait aux Exercices spirituels d’Ignace.
 
Il était très mystique et disait qu’à chaque fois qu’il entrait dans une ville nouvelle, il se mettait intérieurement en relation avec l’ange de celle-ci, et quand il pénétrait dans une maison, pareillement, il adressPierre_Favre_(1506-1546).jpgait ses vœux à l’ange gardien de ceux qui y logeaient - notamment afin, disait-il, de vaincre en lui la concupiscence: il voulait n’avoir, à l’égard d’autrui, que des pensées pures!
 
De fait, tout jeune, il avait eu toute sorte de pulsions intérieures, de visions, mais dans un chaos qui l'effrayait; saint Ignace, dit-on, lui apprit à distinguer les esprits, à les différencier selon qu'ils venaient de Dieu ou du diable.
 
Son sens de la charité désormais alla si loin, qu’il recommanda de prier - et disait le faire - pour toutes les personnes illustres dont on disait souvent du mal - le pape de son temps, mais aussi le roi de France, le roi d’Angleterre, qui était protestant, et le Grand Turc, qui était, comme on sait, musulman. Pour lui, l’humanité était une, le Christ était venu pour tous les hommes, qu’ils s’en fussent rendus compte ou pas.
 
Il est mort à quarante ans, tel un poète ardent! Dans son enfance, il gardait les troupeaux de son père dans les Aravis, mais voulait absolument aller à l’école. On l’a placé d’abord à Thônes, puis à La Roche-sur-Foron; il vint ensuite à Paris, à la Sorbonne, où naquit l’ordre des Jésuites - qui fit tant, il faut l’avouer, pour faire connaître l’œuvre de François de Sales, et dont plus tard est sorti l’excellent Pierre Teilhard de Chardin - lui aussi une certaine sorte de montagnard, puisqu’il était auvergnat!
 
La chapelle même a été fondée par François de Sales. Elle est entretenue avec simplicité et bon goût; un gazon au vert profond l’entoure. On trouve à l’intérieur des portraits du saint, et une carte de ses pérégrinations. On peut dire que le Genevois savoyard a été un haut lieu du mysticisme catholique!

09:02 Publié dans Savoie, Spiritualités | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook