Savoie - Page 4

  • Jean-Paul II à Jerez

    catedral-de-jerez-de.jpgJerez de la Frontera est une ville d'Andalousie de la province de Cadix, en Espagne, et elle possède une cathédrale dans laquelle une chapelle est consacrée à Jean-Paul II. Cela m'a surpris, car, en France, le catholicisme est essentiellement une cristallisation du vieux temps: la créativité y est invisible. En Espagne, on continue à développer la religion, et à créer des figures vénérables. Des artistes du vingtième siècle ont imité l'art classique pour bâtir des retables à l'ancienne, et on honore notamment les saints prêtres martyrs de la guerre civile (qui donnent sans doute un autre visage, plus nuancé pour ainsi dire, à celle-ci et au camp républicain que celui qu'on donne en général en France).

    Mais le plus étonnant est que, à l'extérieur de la cathédrale de Jerez, sur la place publique, on trouve aussi une statue de Jean-Paul II. Or, en France, c'est interdit. On autorise la statue et donc la vénération imprégnée d'esprit sacré de Jules Ferry, mais pas celle de Charles-Joseph Wojtyla.

    À vrai dire, je ne suis pas, moi-même, ravi en extase face à la figure de ce noble pape, et je veux bien reconnaître que le catholicisme a une tendance fâcheuse à vénérer ses clercs, c'est à dire à se vénérer lui-même. S'il parvenait à canoniser de simples particuliers, il se montrerait plus créatif. L'Église pourrait par exemple béatifier des écrivains laïques qui ont chanté sa gloire et celle de ses Pères, tels Joseph de Maistre et Jean-Pierre Veyrat. Mais voyager en Espagne et en particulier en Andalousie n'en montre pas moins une façon d'aborder la religion totalement différente des pays du nord. En Espagne, notamment du sud, la tradition est sacralisée, et continue de vivre, quoique sans doute de façon moins glorieuse qu'autrefois. La situation est la même qu'en Asie.

    Quand j'entends dire, par certains, que l'art baroque leur déplaît, je me demande ce qu'ils peuvent intégrer de la culture de l'Espagne ou de l'Allemagne catholique, ce qu'il leur reste pour apprécier une large partie de l'Europe, dont au fond la Savoie fait partie. Car elle aussi a cultivé l'art baroque.

    Je ne sais pas si une Savoie non soumise au régime français ferait comme l'Espagne méridionale, - ou comme la Catalogne, qui a essayé de concilier, avec Gaudí et Verdaguer, la modernité et la tradition, le romantisme et le catholicisme, - ou simplement comme la France, qui a essayé de créer une modernité non catholique. La troisième possibilité est douteuse. Car, à cet égard, durant le vingtième siècle, après son annexion, la Savoie n'a fait qu'imiter platement la France, et on ne peut pas dire qu'elle ait été à la pointe par exemple du mouvement surréaliste.

    Néanmoins, après l'effervescence issue de l'instauration de la République, en 1870, th.jpgla France semble aujourd'hui à bout de souffle. Elle ne cesse de ressortir les mêmes concepts, les mêmes icônes, bloquée en quelque sorte sur Jules Ferry. Je me dis qu'au moins Jean-Paul II est une figure plus récente, c'est à dire plus moderne.

    Est-ce que le régime de la laïcité interdirait aussi d'ériger une statue de Pierre Teilhard de Chardin, sur la place publique? Le doute qu'on peut en avoir a un côté tragique, car il est pour moi le grand homme dont le souvenir peut redonner à la France contemporaine un souffle nouveau, des perspectives encore inexplorées, et fructueuses. Il est celui qui a donné sens à l'humanisme progressiste hors du matérialisme historique, qui est désormais périmé, et il est donc celui par qui les valeurs européennes peuvent retrouver une vie.

  • Paul Desalmand nous a quittés

    pasted-graphic.jpgL'écrivain savoyard Paul Desalmand (1937-2016) est mort subitement il y a quelques jours. Il avait eu du succès avec son livre Le Pilon (2006), qui faisait parler un livre pour raconter la vie de l'édition. J'ai lu surtout Les Fils d'Ariane (2009), qui jouaient sur l'homographie entre les fils dont on prononce le l et ceux dont on prononce le s. Il se passait à Arenthon, dont Paul Desalmand était originaire: c'est dans le Faucigny, au bord de l'Arve. Le narrateur était un de ces fils d'Ariane, qui avait eu des enfants mystérieusement. On remontait le fil, et on découvrait le terrible secret: inceste.

    Il peignait Arenthon autrefois d'une façon assez affreuse, qui jurait avec l'idéalisme d'un Guy Chatiliez (1922-1979) évoquant, dans Alpage de mon enfance (1977), la vallée de la Menoge et Habère-Lullin: peut-être que la montagne était moins triste et sinistre que la large vallée encore peu encaissée de l'Arve où se tient Arenthon. Mais Jean-Vincent Verdonnet (1923-2013), se souvenant de Bossey et de Pers-Jussy (dans Tourne Manège, 2008), n'était pas non plus sordide. Il se peut que Desalmand ait eu un parti-pris.

    Il s'était beaucoup parisianisé, après des études conventionnelles bien réussies. Il regardait la Savoie comme ne portant pas vers l'esprit, estimait qu'il n'y avait qu'à Montmartre qu'il pouvait écrire ses livres. En un sens, c'était vrai. Car, conformément à la tradition parisienne, il défendait l'athéisme et se réclamait de Sartre et de Stendhal; or, en Savoie, le paysage est si grandiose que, comme le disait François de Sales, l'âme est portée vers la divinité. Du coup, si on écrit en Savoie, sans doute, on se différencie des écrivains parisiens, et on n'est pas publié à Paris, et on renonce à écrire.

    Il y avait, dans Les Fils d'Ariane, un beau passage à la gloire de l'Arve, accueillant les neiges du mont-Blanc et les portant vers la Méditerranée par le Rhône. 5903140.jpgIl transportait aussi les pensées humaines sur ses flots. Dans les pages que je lui ai consacrées dans mon livre Muses contemporaines de Savoie (2010), j'ai recopié ce passage sur l'Arve - en regrettant secrètement qu'il n'eût pas évoqué sa nymphe, sculptée sur le socle de la colonne Charles-Félix à Bonneville. Mais cette image magique ne devait pas être dans le goût de ce pieux sartrien.

    Il était aimable, m'envoyait tous ses livres, et conseillait aux écrivains savoyards de m'envoyer les leurs. J'en ai reçu beaucoup, ainsi. Qui de toute façon peut ne pas dire du bien d'un laudateur de l'Arve? Quoiqu'il refusât de le nommer, il y voyait Dieu. Notamment dans la lumière qui se reflétait sur ses flots jaunes. C'était le corps de la nymphe.

  • Cédric Klapisch et les femmes de l'air

    ob_618d53_16171800800.jpgJ'ai vu l'autre jour un vieux film de Cédric Klapisch appelé Chacun Cherche son Chat. Klapisch appartient pour moi à cette classe d'artistes parisiens qui feignent de faire dans le réalisme, mais qui, en réalité, matérialisent des fantasmes, font dans un idéalisme naïf et sentimental. Ils correspondent aux poètes tels que les voyait Platon: ils entretiennent des illusions. Et le font avec plus d'acuité que les artistes qui créent des mondes fantastiques - dont on sait qu'ils sont différents du monde dans lequel on vit, sauf cas extrêmes de maladie mentale. Cependant, par la ruse du réalisme enjolivateur, ces artistes entretiennent - ou exploitent, du moins - la légère fièvre mentale qui étreint le public lorsqu'il rêve d'un monde plus beau, qui serait en même temps le monde réel.

    Le film que j'ai vu présente une jeune et jolie femme innocente et candide dont personne ne veut. Un portrait galant, flatteur, assez difficile à rencontrer dans la vraie vie, mais qu'on peut promener dans les rues de Paris en faisant ainsi croire que celles-ci sont des lieux magiques, enchantés.

    Il y avait de cela dans l'art, artificiel à mes yeux, de Paul Éluard, qui racontait qu'il avait rencontré des femmes magiques, volantes, féeriques dans des quartiers de Paris, prétextant le surréalisme pour inventer des fantasmes et asseoir ses visions.

    À vrai dire, Brantôme disait que les belles femmes avaient des privilèges, et elles ont assurément celui d'entretenir des espoirs fous; lorsqu'on les voit, elles font rêver: on s'imagine, malgré soi, que le paradis sur terre est possible. Mais je dois faire un aveu: j'admire les artistes qui sont capables d'aller au-delà de cette illusion. Artistes qu'on trouve peu en France, pays tendre et galant. Je crois que c'est un des points qui opposaient le plus fondamentalement les Savoyards aux Français, dans les temps anciens: les premiers, peu nourris par la mystique des troubadours, ne chantaient guère l'amour terrestre. François de Sales ne peignait avec feu que la divinité, ou la sainte Vierge, et il était le penseur le plus lu et respecté du Duché. Il a explicitement dit que l'amour qu'on voue à la créature devait se reporter sur le seul objet légitime de l'amour: le créateur.

    Mais ce n'est pas si facile. La divinité est une chose abstraite. Et c'est ainsi qu'il me semble qu'il faut assumer l'essence féerique de la poésie amoureuse d'un Éluard qui parle d'une fille qu'il a rencontrée à Montmartre comme d'une femme volante: au lieu de laisser la figure dans la rhétorique, il faut évoquer les fées, qui, à la NEDmeYFq40s3GF_2_b.jpgfois de ce monde et de l'autre - comme eût dit Tolkien - matérialisent sur Terre la divinité, placent dans le Ciel la forme pure.

    Quels films le font? me dira-t-on. Puisque nous parlons de cinéma. C'est assez simple: les super-héroïnes du cinéma américain, d'abord: Wonder Woman en est le type le plus célèbre. Et, ensuite, les esprits féminins du cinéma asiatique, notamment chinois, qui volent dans les airs: je les adore. À cet égard, Zu, de Tsui Hark, est un emblème.

    Ces femmes, bien sûr, ne sont pas des mortelles: elles viennent d'un autre monde, et si une ville est embellie par leur présence, cela ne la rend pas divine par essence.

    Le cinéma français devrait essayer de faire pareil. Ses illusions réalistes ont quelque chose de vide.

  • Réédition du voyage au long cours de Jacques Replat


    livre_voyageaulongcours.jpgLes éditions Livres du Monde ont réédité l'un des chefs-d'œuvre méconnus du grand Jacques Replat (1807-1866), l'excellent écrivain savoyard romantique, Voyage au long cours sur le lac d'Annecy, paru le 1er mars. J'en ai assuré, modestement, la postface et les notes, et Michel Amoudry l'a préfacé: personnalité connue à Annecy, auteur de plusieurs livres d'histoire, il est président de la Société des Amis du Vieil Annecy et vice-président de l'Académie florimontane, où il me permit jadis d'entrer.

    C'est un merveilleux petit livre, qui s'inspire, pour la forme, du Voyage autour de ma chambre de Xavier de Maistre (1763-1852) et des récits de voyage de Rodolphe Töpffer (1799-1846), en ce qu'il mêle fantaisie et excursion. Il entend prolonger le voyage minuscule effectué sur le lac annécien par celui qu'il fait, d'une part, sur les montagnes qui y sont reflétées, d'autre part dans le monde de l'imagination, du souvenir – historique ou personnel -, de la légende, de la vision. Il en appelle à la fée Mab, qui se déguise sous les traits de paysannes messagères, ou d'autres encore: elle prend diverses formes.

    Avec humour, il crée un mythe, un dédoublement du visible vers le fabuleux, et emmène le lecteur très loin, même sans qu'il ait fait beaucoup de pas, dans la réalité physique – tel Parsifal se rendant dans le sanctuaire du Graal, chez Wagner.

    Le livre n'avait pas été réédité depuis 1867. En effet, il se situe dans la sphère culturelle de l'ancienne Savoie, sphère culturelle balayée par l'éducation d'État, uniformisée depuis Paris, qui pour le coup est assez loin d'Annecy.

    L'humour n'est pas sa seule force: il est également empreint de mélancolie et de nostalgie, l'histoire chevaleresque de la Savoie se mêlant aux souvenirs personnels liés au lac, et aux femmes qui l'avaient fait rêver sur ses rives, aux fenêtres des châteaux, sous les frondaisons de leurs parcs. On peut dès à présent se le procurer par le biais de Decitre.

  • Banlieue et cultures familiales (VIII)

    Marie-Louise-Jay-.jpgLorsqu'on évoque la banlieue sous l'angle culturel, on aime bien, notamment à Paris, créer des oppositions saisissantes entre la tradition républicaine et les traditions familiales d'origine étrangère. C'est peut-être lié à l'art de la dissertation et à la volonté d'éveiller le sentiment par des polarisations extrêmes, de convaincre en plaçant plus ou moins l'opposant dans le mal, pour mieux apparaître comme étant le bien, soi-même. François de Sales méprisait cette rhétorique, et s'en est voulu de l'avoir pratiquée contre les calvinistes dans sa jeunesse. Il disait qu'il fallait parler avec chaleur et enthousiasme de ce en quoi on croyait, que cela suffisait bien, et que cela seul surtout pouvait avoir de bons effets. Or je connais François de Sales parce qu'il était dans la bibliothèque de la famille, rassemblée par mon grand-père, issu de Savoyards installés dans la banlieue parisienne pour travailler à la Samaritaine avec leur cousine Marie-Louise Jaÿ, venue à Paris à quinze ans plusieurs années avant le rattachement de la Savoie à la France: elle n'était qu'une immigrée et sa culture était étrangère.

    J'ai voulu prendre la chose sous un autre angle que celui de l'opposition entre la culture parisienne et la culture d'origine étrangère présente dans les banlieues; j'ai voulu ôter à celles-ci l'idée du vide culturel qu'on leur impose comme si elles n'étaient qu'un marchepied vers la vraie culture, celle de la ville.

    Louis-Ferdinand Céline, qui vivait à Meudon, devait bien aimer se plaindre, pour proclamer que la banlieue n'était que le paillasson de la ville. J'ai une autre vision; j'en ai parlé: pour moi la banlieue a vu naître la science-fiction. Et si celle-ci est particulièrement vivante en Amérique du nord, c'est parce que les villes y sont modernes et géométriques, comme le sont nos banlieues en Europe, et qu'elles apparaissent fréquemment comme d'immenses banlieues sans centre véritable.

    Je me souviens d'un récit à mes yeux fondateur, celui de Blaise Cendrars dans Bourlinguer, lorsqu'il rend visite à Gustave Le Rouge, le bel auteur du Docteur Cornélius et de Prisonnier de la planète Mars. C'est en banlieue, et Le Rouge vit dans un pavillon. Les fondateurs et animateurs de Métal Hurlant étaient également issus de la 626813138.pngbanlieue, et la révolution artistique qu'ils proposaient renvoyait à l'esprit de la banlieue placé au cœur de Paris. Gérard Klein était aussi de la banlieue proche de Paris, et il partait à l'assaut de la littérature bourgeoise sans toutefois se sentir d'une autre communauté que la bourgeoisie parisienne. La différence était surtout de classe. Il faut admettre que les oppositions nouvelles doublent la différence de classe d'une différence culturelle plus profonde. En tout cas, les écrivains de science-fiction ont trouvé à s'exprimer dans Paris. Ils ont pu s'y installer, y publier. Sans être jamais placés au même rang que la littérature bourgeoise, ils ont obtenu une reconnaissance. La culture des banlieues actuelles a peut-être plus de mal à pénétrer la cité.

    On me dira que le Romantisme avait préparé la science-fiction, comme il avait préparé une meilleure reconnaissance des traditions provinciales, ou régionales. Lamartine chantait Frédéric Mistral, et inventait des machines à voler dans sa Chute d'un ange. Certes. Mais il révélait aussi à l'Europe le Roman d'Antar, épopée du Maghreb fondée sur un héros de la lutte contre les croisés chrétiens: de larges extraits se trouvent dans son Voyage en Orient. Hugo, tout en rejetant le dogmatisme religieux, mettait en vers des traditions islamiques. Le problème, peut-être, est aussi que la bourgeoisie pouvait comprendre la science-fiction, puisque Paris même se transformait sous la pression de la révolution industrielle, mais qu'elle ne pouvait pas comprendre les cultures régionales ou étrangères. Comme je l'ai dit, François de Sales ne s'y est pas imposé, et Frédéric Mistral, après quelques feux issus de Lamartine, a été oublié. En tout cas il n'a pas de place particulière dans l'université française, ou les programmes d'enseignement nationaux.

    Je continuerai cette réflexion une autre fois.

  • Conte de Noël

    095a7ba21944ea6063c175e8ee5c49ca.jpgLa nuit dernière, m'a-t-on raconté ce matin, il s'est produit quelque chose de fâcheux. Le Père Noël a été bloqué sur le mont-Blanc.

    En effet, c'est un secret qu'il faut maintenant révéler, qu'il s'y arrête aux alentours de minuit, pour se reposer quelques instants. Ce qui représente quelques instants pour les mortels peut être assez long chez les êtres enchantés, car le temps n'est pas le même pour eux. Dès qu'ils le désirent, ils le remontent, s'arrachant à l'emprise de la Terre. Et puis ils le descendent, quand ils s'y placent. C'est de cette façon que le Père Noël - saint Nicolas - a tout le loisir d'honorer l'ensemble de ses commandes. Il a d'ailleurs aussi des elfes qui le dédoublent. Il est le maître d'un grand nombre d'êtres élémentaires.

    Chaque année, donc, il séjourne dans le royaume caché de la fée du mont-Blanc; il lui rend visite, l'assure des bonnes intentions à son égard de l'assemblée du Ciel, et c'est un rite qu'apprécie la reine secrète de notre montagne sainte.

    Mais cette année, des brigands du monde immortel étaient passés par une brèche qu'ils avaient pratiquée dans le mur qui entoure la cité de la fée, et celle-ci, avec ses chevaliers et ses nymphes, avait dû fuir, prise par surprise. Ils s'étaient réfugiés dans une partie de leur cité qui est excentrée, et les brigands purent occuper le palais royal (évidemment fait de diamants), et leur chef s'asseoir sur le trône de la fée.

    Ces brigands du monde immortel ont une apparence hideuse; ils sont ce que nous nommons des démons, et peuvent être monstrueux. Certains ont les bras doublés par des tentacules, parfois aussi les jambes, d'autres ont des cornes, d'autres encore des griffes, ou des défenses, comme les sangliers. Dans le septentrion on les appelle des trolls, et ils vivent dans les glaciers du massif du mont-Blanc - en particulier celui des Bossons.

    Lorsque saint Nicolas, descendant de la Voie Lactée, est arrivé dans le royaume de la fée, il fut très surpris de n'être pas accueilli comme d'habitude; tout était désert. Le garde ordinaire - fameux fils de Heimdall - n'était point présent, avec son épée flamboyante. Il est quand même entré, circonspect, faisant glisser son traîneau sur le pavé de cristal.

    Soudain, trois des monstres ci-dessus décrits fondirent sur lui et le ligotèrent, puis l'emmenèrent auprès de leur chef. Celui-ci se réjouit de le voir à sa merci, et pensa qu'il pourrait en tirer une grande rançon, et aussi qu'il pourrait s'emparer de ses pouvoirs et accroître les siens: car saint Nicolas peut matérialiser les rêves des enfants, mais c'est pour mieux les leur rendre; tandis que ce monstre voulait les leur voler, et donc les vampiriser, les assécher complètement de l'intérieur à son profit. Il exigeait en quelque sorte un sacrifice de ces innocents.

    Par bonheur, un homme appartenant à la fée du mont-Blanc les vit enlever le Père Noël et le tourmenter, et il courut prévenir sa dame, passant par un souterrain secret que ne connaissaient pas les méchants. Celle-ci eut alors l'idée de faire prévenir Captain Savoy par sa sœur, la propre épouse de ce héros. Elle envoya vers la Lune une de ses nymphes armées, qui put échapper à quelques brigands du monde occulte en donnant des coups d'épée à droite et à gauche, et ainsi la belle épouse de Captain Savoy fut prévenue.

    Or, on sait qu'elle entretient à distance une relation privilégiée avec son époux, qu'elle lui parle au sein de son âme. Celui-ci donc s'éveilla de son sommeil, et s'arracha à sa base secrète du Grand Bec, en Tarentaise, et accourut vers la première montagne de Savoie, pour y délivrer à la fois le Père Noël et la fée du mont-Blanc.

    Muni de la lance et de l'anneau de saint Maurice - lequel les remplit à nouveau de puissance depuis le ciel où il réside -, Captain Savoy attaqua furieusement les démons, qui tentèrent quelques instants de résister, mais 988418_717006645055264_4058087367881277633_n.jpgrapidement n'en purent mais. Il leur envoyait la foudre, depuis sa lance éclatante; et eux en étaient transpercés, ou réduits en miettes. Une fois, l'un d'eux, propre frère du chef, parvint jusqu'à lui en se protégeant de son bouclier; et il tenta de lui infliger un coup de son épée noire, mais Captain Savoy para de sa lance, et de son poing muni de son anneau il l'abattit, par un crochet rudement asséné. Il allait l'achever de la pointe de sa lance, pointe qui brillait comme une étoile, mais le monstre demanda grâce, et le héros eut pitié.

    Les ennemis crurent pouvoir se réfugier dans le palais de la fée, mais c'est alors que celle-ci, suivie de ses guerriers, effectua une sortie, au moment où sa nymphe préférée, entrant directement dans le palais par un passage secret, leur ouvrit la porte, ainsi qu'à Captain Savoy. Dès lors les démons se rendirent.

    On délivra le Père Noël, et il put continuer sa mission; une petite fête fut donnée en l'honneur de Captain Savoy, mais il ne put pas y rester longtemps, car d'autres missions l'appelaient, et il demeurait mélancolique, car cette fête lui faisait penser à celle de ses noces, et il se languissait de sa femme. Les nymphes eurent beau s'efforcer de le dérider, il ne voulut point se laisser aller; il ne le pouvait.

    Et c'est ainsi que cette nuit les enfants eurent leurs cadeaux. Car même s'il était vrai que le Père Noël n'existe pas, comme certains le prétendent, il faudrait bien savoir que c'est lui, saint Nicolas, qui inspire aux femmes et aux hommes le désir de faire des cadeaux aux enfants. Il agit invisiblement dans leur cœur. En quelque sorte il prend leur place, habitant à leur insu leur corps. C'est ce que voient les enfants en vision. Et en ce cas il faut dire que cette affaire du Père Noël kidnappé n'a pas eu lieu seulement cette nuit, mais durant plusieurs jours de la fin de l'automne. À présent l'hiver commence, et naturellement les dons célestes grandissent obscurément en chacun de nous, cherchant à honorer l'enfant spirituel qui est en nous. À cela toujours Captain Savoy aidera!

  • Du national au régional (IV)

    9360204541_17d93d3482_b.jpgLa devise de la République est Liberté, Égalité, Fraternité. Parfois, à écouter les philosophes qui soutiennent l'esprit républicain, leurs prédécesseurs du dix-huitième siècle auraient tout inventé. Mais non. Car ce qu'a inventé la république, en France, c'est l'idée que ces trois termes puissent se mettre ensemble. Jusque-là, en effet, ils existaient, mais dispersés.

    Il existe un courant d'idée qui se persuade aisément que dès l'aube des temps il y avait des gens très intelligents qui étaient dans le bon courant d'idée, et d'autres - des méchants, des vilains - qui n'étaient pas dans ce cas. Mais il n'en est pas ainsi. Car la dispersion des trois termes de la République renvoie volontiers aux différences entre les régions.

    Avec les progrès de l'intellectualité, c'est indéniable, est venue la liberté. À Genève du temps de Calvin, à Paris du temps de Voltaire, la liberté a fait une apparition claire.

    Mais cela ne suffit pas à accorder les trois termes de la devise républicaine. La fraternité, notamment, est ouvertement un héritage du christianisme traditionnel – pas très bien assumé. Il est mal assumé par les élites intellectuelles, qui ne regardent que leur droit à penser librement, et oublient facilement d'aimer ceux auxquels ils trouvent des défauts. Face à la liberté parisienne, pourquoi ne pas le dire? des peuples – les Savoyards, les Bretons, par exemple - entendaient conserver ce qui les liait fraternellement, sous la direction des prêtres. C'est par peur, certes, de la liberté individuelle et de l'orgueil de l'intelligence que les catholiques m110400_34720-11_p.jpgrésistaient au progrès des Lumières; mais c'est aussi parce qu'ils s'inquiétaient que pût être perdu ce qui faisait à leurs yeux leur force: la façon dont ils étaient socialement soudés, le modèle de la famille traditionnelle, du mariage sacré, et ainsi de suite. Ils craignaient de voir disparaître ce qui les liait.

    À vrai dire, je pourrais décevoir mes amis savoyards ou bretons en admettant que la liberté introduite en Savoie et en Bretagne par Genève et Paris était indispensable à l'évolution globale. Certes. Mais on pourra aussi admettre que le spectacle que donnent les intellectuels parisiens est triste, voire lamentable, et qu'ils se montrent peu capables, dans leur souci de liberté, de continuer à vivre fraternellement avec les autres. Et c'est là que chaque région a à apporter quelque chose.

    Oui, chaque culture particulière est soit tournée vers la liberté, soit tournée vers l'égalité, soit tournée vers la fraternité, et c'est justement en s'insérant dans la culture régionale qu'on pourra développer chacune de ces qualités.

    On pourra me dire que dans ce cas personne n'aura les trois qualités de façon complète. Je répondrai que d'abord cela restera à jamais difficile, qu'il existe toujours une tendance à pratiquer davantage l'une ou l'autre; et qu'ensuite s'insérer dans la culture régionale n'est pas s'y enfermer. Il s'agit surtout, en passant par la région, de rendre vivant et charnel un aspect de la culture globale. Il s'agit de la décliner localement et concrètement - non par une fiction que Balzac eût parlé autant de la Franche-Comté que de la Touraine, Hugo autant de la Corse que de Paris, mais en montrant que chaque région a développé une tendance propre, qui se retrouve dans un des termes de la devise de la République, et que celle-ci globalement – mais pas uniformément - crée un équilibre. Dès lors la culture de Paris, à côté de celle de la Savoie, peut être enseignée, et elle devient à son tour concrète, charnelle, même pour les Savoyards. Car il s'agit quand même d'une ville réelle, et qui n'est pas si loin.

    Le problème est l'idée d'une culture nationale: elle est théorique. Car pour la plupart des écrivains classiques français, par exemple, la Savoie, et même la Bretagne, étaient bien des pays étrangers!

    Il s'agit donc de sortir de l'abstraction, et de vivre dans la réalité, qui est locale. Il s'agit d'accepter que l'homme soit émotionnellement inséré dans un lieu restreint - si par sa pensée il a aussi accès à l'universel. Il s'agit d'accepter qu'il soit dans une tension entre les deux, un équilibre, et de refuser l'idée que l'intellect soit seul à le caractériser. De le refuser, parce qu'il n'en est pas, concrètement, ainsi: on n'agit pas en fonction d'abstractions.

    L'homme, corporellement, est inséré dans un espace, et cela l'influence profondément. La culture régionale forme les âmes, qu'on s'en félicite ou qu'on le regrette; il faut donc l'intégrer à l'éducation.

  • Adelin Ballaloud par Mickaël Meynet

    Ballaloud 001.jpgMickaël Meynet, l'auteur des Frahans (2009), publie un nouveau livre, consacré à Adelin Ballaloud (1823-1881), homme politique savoyard du dix-neuvième siècle, libéral et nourri de symbolisme maçonnique, et qui a œuvré à Samoëns, dont il fut syndic et maire. Il est sous-titré Un républicain précurseur, et on voit apparaître sur la couverture, également, que j'en ai assuré la préface. Et quoi de plus normal? Il est excellent, et restitue parfaitement l'atmosphère politique de la Savoie du Risorgimento, à l'époque du Statut constitutionnel de 1848: un fort courant libéral s'est alors fait jour, plein d'enthousiasme, et a commencé à faire pièce au parti conservateur et catholique, majoritaire. En particulier, dans le Faucigny, il était puissant, par l'influence de Genève.

    Ma famille étant de Samoëns j'ai été amené à étudier en particulier l'histoire de cette paroisse, et à travailler aussi sur Jean-Alfred Mogenet, mon arrière-grand-oncle, poète dialectal qui politiquement était à l'opposé de Ballaloud. Les positions étaient claires, et tranchées: pour Ballaloud, le progrès technique et scientifique amenait forcément un progrès social; pour Jean-Alfred Mogenet, il dénaturait l'être humain et provoquait sa déchéance morale en coupant son lien avec une Nature abritant la divinité.

    Pour les progressistes la divinité était à l'horizon du progrès et du travail humains. Car Ballaloud n'était certainement pas athée, s'il rejetait le catholicisme.

    Sa famille n'était pas originaire de Samoëns, mais de la vallée de l'Arve; lui-même s'est marié avec une Genevoise. Il plairait à mon camarade Philippe Souaille, grand libéral-radical devant l'Éternel.

    J'ai bien aimé le livre de Mickaël Meynet parce qu'il fait apparaître l'intériorité de Ballaloud, son âme: il ne se contente pas des faits extérieurs. Il le montre fasciné par les symboles maçonniques hérités de ses ancêtres, qui les avaient acquis avant la Révolution: il les contemplait dans son château du48733410.jpg Bérouze et il sentait naître en lui la flamme. Celle-ci s'est cristallisée ensuite dans ses écrits, rédigés à l'intention de l'association de la Pipe-gogue, se réclamant de la fumée du tabac où sont enclos des mystères et des assemblées païennes jadis interdites par l'Église. Puis, devenu secrétaire de la Société des Maçons (issue de la confrérie des Frahans, ou tailleurs de pierre de Samoëns), il déploie, dans ses comptes-rendus de séance, un utopisme social mêlé d'humour.

    Chez les Mogenet pendant ce temps on essayait de s'enflammer une fois encore pour les symboles traditionnels, les croix, les chapelles, les oratoires, et ce qui était lié aux ducs de Savoie; ce n'était pas facile. Les temps n'y étaient pas favorables. Ballaloud avait le vent en poupe et il devint maire sous Napoléon III, chargé de faire passer les décisions du Préfet auprès des habitants. Ce n'était pas facile non plus, et le romantisme était fini: Ballaloud était devenu une sorte de moraliste laïque.

    Il faut dire que l'antagonisme symbolisé par ces deux camps existe toujours plus ou moins à Samoëns, et qu'il donne lieu à quelques batailles.

    Un livre donc très éclairant que celui de Mickaël Meynet pour bien comprendre les enjeux politiques internes à la Haute-Savoie, le socialisme y étant resté assez minoritaire.

    Mickaël Meynet
    Adelin Ballaloud 1823-1881. Un républicain précurseur
    Le Tour Livres
    160 pages
    18 €

  • Jacques Peletier du Mans sur l'Almanach de Savoie

    Almanach 2016 001.jpgL'Almanach des Pays de Savoie 2016 des éditions Arthéma est paru et j'ai l'honneur d'y avoir deux articles, un sur Jacques Peletier, poète français de La Pléiade, au seizième siècle, qui a écrit un poème sur la Savoie, et un autre sur Auguste de Juge, un poète savoisien du dix-neuvième siècle, charmant et élégant. Le premier révèle qu'on faisait en réalité couramment, à son époque, l'ascension des montagnes aisément accessibles, et que lui a fait celle du Môle, au-dessus de Bonneville. Comme on en fait toujours des tonnes sur l'histoire de l'alpinisme qui aurait commencé avant-hier, les vers où il en parle m'ont amusé. Le Môle notamment a été plus tard gravi par Horace-Bénédict de Saussure qui en parle comme s'il accomplissait un exploit, ou comme s'il inaugurait une ère nouvelle. Comme il n'arrivait pas à atteindre le sommet, il pensait la montagne plus ou moins enchantée. Il y avait le petit et le grand Môle et cela créait de la confusion.

    D'autres écrivains ont placé des articles dans ce numéro. J'ai été intéressé en particulier par les textes de Joseph Ticon, président de l'Académie chablaisienne, car il a évoqué l'écrivain savoisien du dix-neuvième siècle Antony Dessaix, qui était sympathique et chatoyant mais se faisait mal voir parce qu'il avait la langue trop pendue et aimait la satire. Il a aussi évoqué Voltaire, qui a parlé d'une grotte aux fées du Chablais sans l'avoir visitée mais en ayant beaucoup fantasmé dessus.

    On trouve d'autres articles passionnants, et je vous invite à vous procurer ce magazine, disponible dans les bureaux de presse de Savoie et Haute-Savoie.

    Le Lac de Lamartine y est présenté avantageusement comme l'acte de fondation du romantisme, qui existait néanmoins depuis vingt ans en Allemagne, et cette erreur touche la fibre patriotique, elle flatte le chauvinisme, c'est toujours agréable.

  • Retour à Ripaille

    amedeevii.jpgCette année encore, je serai au salon du livre du château de Ripaille, qui maintenant dure deux jours: ce sera samedi et dimanche prochains, les 7 et 8 novembre. L'invité d'honneur du salon sera Bernard Demotz, historien spécialiste du Moyen Âge savoyard. On se souvient que le château de Ripaille a été justement créé au Moyen Âge, et qu'après avoir été un manoir de chasse le duc Amédée VIII l'a aménagé en monastère.

    Cela tombe bien, car j'aurai à proposer un vieux roman réédité cette année dont l'action se passe en partie dans ce même lieu: Le Sanglier de la forêt de Lonnes, par Jacques Replat (1807-1866), que j'ai préfacé et dont l'éditeur m'a donné plusieurs exemplaires, pour le public. Il raconte comment le comte Amédée VII a été blessé dans la forêt proche lors d'une chasse au sanglier, et en est mort. Il a de saisissants moments: par exemple, un sanglier énorme contemple la lune de ses yeux rouges, marquant le destin du dernier des comtes-chevaliers.

    Et puis il y a le nain Jehan, conseiller privé du Comte qu'on raconte avoir vu prendre une taille de géant et avoir commandé aux tempêtes sur le lac. Toute une mythologie s'est bâtie autour de Ripaille et Jacques Replat y a participé; il a peut-être écrit le texte qui le fait le plus.

    Je présenterai aussi des livres un peu plus anciens mais dont je suis entièrement l'auteur, notamment celui sur La Littérature du duché de Savoie, ainsi que mes Songes de Bretagne, mes Portes de la Savoie occulte et mes recueils de poésie, La Nef de la première étoile et Poésies d'ombre pâle.

    Une belle occasion de faire un beau voyage dans ce château illustre. On pourra y rencontrer, en outre, mon ami Claude Barbier, auteur d'une thèse sur le bataille des Glières montrant qu'elle s'est surtout passée dans les têtes; mon ami Michel Dunand, excellent poète annécien; le grand Marcel Maillet, poète chablaisien de premier ordre; et d'autres camarades qui me sont moins proches mais que j'apprécie également: le bouillant Jean-Claude Bibloque, l'élégante Ornella Lotti-Venturini, la captivante Madeleine Covas, le jovial Gérard Aimonier-Davat, le sensible Michel Berthod, le haletant Roger Moiroud, la gracieuse Corinne Bouvet de Maisonneuve, le passionné Philippe Brand, la poétique Chantal Daumont, l'énigmatique Jacques Grouselle, le mystique Léo Gantelet, le sportif Jean Travers, le spirituel Patrick Jagou, le fin Thierry-Daniel Coulon, l'émouvant Patrick Liaudet, l'imaginative Florence Jouniaux, et, enfin, la talentueuse Jacqueline Thévoz, que je salue en particulier car elle me fait souvent des éloges, et cela procure toujours du plaisir. Il y en a d'autres, mais je ne crois pas les connaître bien.

    Donc, venez nombreux.

  • Vierge déesse en Savoie romantique

    73183_1_photo4_g.jpgEn 1856, l'Académie de Savoie proposa un prix de poésie pour chanter la chute du Mont-Granier, qui eut lieu au treizième siècle, et qui donna lieu à un miracle: car la montagne écroulée, après avoir recouvert un village, s'arrêta juste devant la chapelle de Notre-Dame de Myans, qui existe toujours. L'Académie recommandait de ne pas s'inspirer de la statue dorée qu'on venait de placer sur son toit, mais des vieilles images médiévales, bien plus poétiques.

    Un poète emporta le prix: Alfred Puget. Jusque-là, il avait donné des vers légers, qui chantaient des amours simples et faciles, sans tourment ni excès. Mais voici qu'il était devenu poète épique adepte du merveilleux chrétien, dans l'esprit du Génie du christianisme de Chateaubriand.

    Ce poème n'est pas très long, et je l'ai lu. Il est narratif en partie, mais fait aussi chanter des chœurs, et ressemble jusqu'à un certain point à la Station poétique à l'abbaye d'Haute-Combe de Jean-Pierre Veyrat (1844), elle aussi lyrique et épique et pleine de merveilleux chrétien. Mais Puget a créé une des réussites les plus impressionnantes de son temps, dans le genre. Chez lui, pas de retenue néoclassique ou bourgeoise: il exploite abondamment l'imagination romantique, notamment anglaise et allemande, et évoque les démons d'une pittoresque manière, vive et belle. Mieux encore, il parle de la Vierge et des anges comme d'êtres merveilleux qui viennent jusqu'à Terre et, à ce titre, ne laissent pas de rappeler les anciens dieux - comme Chateaubriand l'avait recommandé. Leur présence, dit Puget, transfigure la nature: ils y passent et la divinisent - ou, du moins, l'embellissent. Ils ne sont pas des abstractions, comme chez les poètes français du temps - Chateaubriand compris: car il ne les a guère mis qu'au Ciel.

    Puget a choisi d'expliquer moralement la montagne effondrée: un seigneur ignoble, ayant racheté une abbaye qui se dresse en ces lieux, s'y adonne aux orgies, et y viole une jeune fille ravissante qu'il a attirée en lui promettant des dons pour la chapelle de Notre-Dame. Car elle est pieuse et sa beauté pure reflète le ciel:

    L'une d'elles surtout, blonde enfant du vallon,
    Tendre fleur que jamais ne courba l'aquilon,
    Aux yeux bleus reflétant tous les feux des étoiles,
    Que leurs longs cils soyeux couvrent comme des voiles,
    Nitida, vase d'or à l'arôme divin,
    Belle à seize ans, comme Ève au terrestre jardin,
    Semble, aux bras de ses sœurs chastement enlacée,
    Dans un blanc diadème une perle enchâssée;
    Et, redits par sa voix, les hymnes du saint lieu

    Montent plus épurés jusqu'au trône de Dieu.

    Les moines défunts sortent alors de leurs tombeaux ou des tableaux qui les représentent et attaquent le seigneur, puis en appellent à Dieu, qui lance les démons et fait par eux crouler la montagne. Mais la virgen_de_los_angeles_mnac003950-000_000129_c.jpg_1306973099.jpgVierge arrive avec son cortège d'anges - pareil à Diane et à ses nymphes, ou à Bacchus et à sa troupe d'immortels -, et elle soulève les ruines, et ressuscite la triste Nitida, qui devient moniale.

    Il s'agit pour moi d'un petit bijou, que ce poème, qui est l'un des seuls à rendre les images de la mythologie chrétienne – comme disait Joseph de Maistre – aussi concrètes et poignantes que celles des mythologies païennes. Et il faut le dire – en tout cas c'est ce que je crois -, les Savoyards ont bien eu cette remarquable faculté - pour ainsi dire postmédiévale -, de traiter le merveilleux chrétien avec autant de sens du concret et de ferveur que les anciens traitaient leur merveilleux propre. On pourrait trouver cette faculté en Allemagne, ou au Québec, voire en Bretagne; mais il semble que plus on se soit approché de Paris, plus cela ait été difficile à faire.

  • Science de l'Académie royale de Savoie

    Raymond2.jpgL'Académie de Savoie est née en 1820, fondée par Alexis Billiet, grande figure religieuse du temps, le comte Mouxy de Loche, déjà membre de l'Académie de Turin, le comte Xavier de Vignet, beau-frère de Lamartine, et Georges Raymond, professeur de philosophie au collège royal de Chambéry. Le but en était de promouvoir les arts et les sciences en Savoie et de la soutenir dans ses efforts de restauration et de rénovation, mais l'esprit en était jusqu'à un certain point romantique, dans le sens où on regardait la science comme menant à Dieu, si elle était poussée au bout d'elle-même. On prenait la Révélation pour la science suprême, et la science ordinaire était amenée à la confirmer. D'une certaine manière, on assumait l'encyclopédisme et le progrès scientifique, mais on voulait les concilier avec la religion.

    Cela peut rappeler le projet de l'Athenaeum de Frédéric Schegel, qui, vers 1800, voulait créer une forme d'encyclopédisme chrétien. La différence étant que, entouré de poètes tels que Novalis, il concevait que, pour combler le fossé existant entre la science et la religion, la poésie était fondamentale. La poésie, devenue mythologie par le déploiement discipliné de l'imagination, était une voie d'exploration du réel dans sa dimension secrète, cachée. Le monde des causes se manifestait à elle.

    Les Savoyards étaient plus hésitants: l'imagination leur faisait peur. Ils restaient prudents, en la matière. Mais ils rejetaient surtout les imaginations excessives, non disciplinées, embrassant des concepts abstraits et énormes. Ils accusaient les savants en vogue de créer des hypothèses farfelues fondées sur la puissance mécanique des grands ensembles ou des grandes périodes, ou sur les propriétés supposées de la matière. En géologie, par exemple, ils éprouvaient une répulsion quasi physique pour la théorie de la Terre au départ boule de feu incandescente puis refroidie, passée de l'état de feu liquide à l'état de terre dure. Ils étaient choqués par cette conception mécaniste et linéaire de la vie du Globe terrestre.

    Georges-Marie Raymond (1769-1839) lui préférait une imagination plus modeste, qu'un jour il proposa: la Terre vivait simplement du rythme créé par l'alternance du jour et de la nuit, le soleil donnant le jour ce qui manquait au foyer central terrestre pour créer la chaleur nécessaire à la vie. L'idée d'une 4323-terre-et-soleil-WallFizz.jpgmécanique unilatérale le révulsait, et celle d'un rythme, d'une harmonie sagement ordonnée par la Providence, au contraire lui plaisait. Son imagination pouvait se déployer, pour rendre cette harmonie, ce rythme. Mais elle n'allait pas au-delà, et encore demeurait-il modeste dans ce qu'il proposait.

    Louis Rendu (1789-1859), comme lui professeur de science au collège royal de Chambéry, futur évêque d'Annecy, refusait d'admettre que les montagnes se fussent formées par l'action mécanique des profondeurs incandescentes, comme on le pensait autrefois. Pour lui elles étaient issues de la cristallisation: la Terre avait été pleine d'eau, imprégnée d'eau, à demi liquide, et l'eau, en s'évaporant, avait provoqué des cristallisations, et les montagnes en étaient le plus gros exemple. L'échange entre le solide et le liquide et la vie propre des formes lui semblaient plus conformes à une vision de la nature également dominée par le rythme et l'harmonie. L'imagination en était modeste, mais elle était plus belle que celle des catastrophes mécaniques: l'esthétique en était plus nette, et elle semblait plus conforme à la nature même.

    Les Savoyards rejetaient donc les délires romantiques, à proprement parler, mais ils allaient quand même dans le sens d'une imagination disciplinée fondée sur l'art, les équilibres, les rythmes, les harmonies. Or, à ce titre, ils entretenaient des liens avec la science romantique allemande, même s'ils sont allés moins loin: car on y range les travaux de Goethe, pourtant auteur également classique, sur les plantes.

  • Khmers de Savoie (François Ponchaud)

    51LBMsZYHeL._SX332_BO1,204,203,200_.jpgQuand je suis allé au Cambodge, j'ai lu la Brève Histoire du Cambodge de François Ponchaud, un prêtre savoyard originaire de Sallanches qui a acquis la nationalité cambodgienne après avoir appris le khmer classique et avoir vécu au Cambodge durant des années. Il a participé à la traduction en khmer de la Bible, et je me dis qu'il aurait pu traduire aussi l'Introduction à la vie dévote de François de Sales, car j'ai toujours songé qu'elle n'était pas sans rapport avec le bouddhisme tel qu'on le pratique en pays khmer. Le pieux évêque de Genève conseillait par exemple de se visualiser avec son bon ange en rase campagne, et de se le représenter montrant en haut le paradis, en bas l'enfer - et appelant à le suivre en haut. Or, les figures du Bouddha montant au royaume divin d'Indra, puis repoussant les monstres de Mâra l'esprit de la mort, peuvent aisément se coordonner avec celle de cet ange. Le lien étant que François de Sales rejetait l'intellectualisme abstrait, et prônait une imagination imprégnée de divin - figurant le monde supérieur notamment par les anges et les saints du ciel.

    Sans doute, il restait plus abstrait que les Khmers, adeptes aussi des génies des lieux, ou des esprits des ancêtres, et visualisant les anges de préférence sous la forme de femmes célestes - de fées. Inversement, l'idée du Père éternel n'est pas présente dans le bouddhisme.

    Nonobstant, le catholicisme salésien aurait peut-être plus de succès au Cambodge que les autres formes occidentales du christianisme. Il en beaucoup eu, au dix-neuvième siècle, en Russie, grâce aux frères de Maistre; l'imagination du pieux évêque pouvait toucher la sensibilité russe, ou slave, et même se lier à la richesse icônique du christianisme orthodoxe.

    François Ponchaud parle abondamment des Khmers Rouges, qu'il a vus à l'œuvre, et qu'il a dénoncés dès leur apparition. Cependant, les intellectuels français refusaient de le croire: un curé accusant des Les-saintes-coleres-de-Francois-Ponchaud_article_popin.jpgcommunistes de crimes, quoi de moins crédible? Finalement il avait raison.

    Il a expliqué le phénomène par des biais qui m'ont semblé justes, et auxquels j'avais également songé: par exemple l'amour de Pol Pot pour Jean-Jacques Rousseau.

    Avait-il pratiqué La Profession de foi du vicaire savoyard?

    Il existe à Bonneville une forte communauté cambodgienne, dont on m'a expliqué l'histoire: un couvent de La Roche sur Foron avait un pendant au Cambodge, et un lien s'est créé, après qu'un Cambodgien pourtant non catholique a eu demandé de l'aide à ce pendant. Il a entraîné à sa suite toute une communauté. Les industriels bonnevillois qui ont employé les Cambodgiennes m'ont dit qu'elles avaient des doigts de fée. Le monde des esprits est si proche, au Cambodge, qu'on s'y fond, et qu'on lui ressemble. Inversement, sans doute, il ressemble souvent à ce monde-ci. Les représentations qui en sont faites intègrent le monde élémentaire et les anges des rangs modestes; mais dès que l'abstraction devient trop forte, l'on s'avoue incapable de rien dire. C'est presque physiquement, peut-être, que la métaphysique rebute l'Asie.

    François Ponchaud recommande de respecter la cultre khmère et d'essayer d'établir des liens avec elle. Il souhaite dire que le Christ libère du Karma. Je ne sais s'il ose reconnaître l'existence des vies successives pour autant. La hiérarchie catholique l'a souvent niée.

    Sa Brève Histoire est un livre sympathique et clair, qui n'occulte pas les croyances des Khmers quant à l'origine de leurs rois, ancrées dans le mythe: ils viennent d'hommes-serpents immortels vivant sur Terre, unis à des Brahmanes.

    Un Savoyard donc qui mérite d'être mieux connu, et reconnu.

  • La Savoie et sa littérature catholique

    images.jpgLa grande force de la Savoie, sur le plan culturel, c'est sa littérature catholique. J'ose dire que ses auteurs catholiques sont supérieurs aux auteurs catholiques français: François de Sales, Joseph de Maistre, et même Jean-Pierre Veyrat, sont des écrivains à la fois catholiques et inspirés comme il n'y en eut pas en France.

    Ce qui ne veut pas dire qu'ils sont meilleurs que les auteurs français en général. Mais le catholicisme savoisien, devant encore beaucoup au Saint-Empire romain germanique, à l'Italie, à l'Espagne, à l'Allemagne, était imaginatif, et n'avait pas la sécheresse qu'il a développée à Paris. Pour moi, c'est, plus ou moins consciemment, à cause de cette sécheresse que la vie culturelle en France s'est orientée différemment, et a préféré rejeter le catholicisme. Voltaire aimait le merveilleux: mais d'origine païenne. Bossuet aimait les grandes périodes imitées de Cicéron, qui ne contenaient pas de merveilleux. Bérulle voulait limiter à la seule figure de Jésus-Christ la voie mystique imaginative. François de Sales, lui, voulait l'étendre à l'ensemble du monde spirituel – anges, démons, paradis, enfer, saints célestes.

    Comme l'a dit Vaugelas, son Traité de l'amour de Dieu était difficilement accessible parce qu'il réunissait deux qualités généralement opposées: la profonde piété, la grande érudition. Les âmes pieuses qui vénèrent les anges sont rarement capables de lire des ouvrages subtils; et l'acuité intellectuelle affecte de mépriser les images pieuses, préférant les idées pures. La force de la Savoie est qu'elle maintint longtemps la tendance ancienne à réunir ces deux pôles. Joseph de Maistre en est issu, et Jean-Pierre Veyrat.

    Il me paraît nécessaire, quand on défend la tradition savoisienne, d'assumer cette qualité, ce trait d'un catholicisme qui sut demeurer vivant en liant la piété populaire et la philosophie des élites. Il y a quelque temps, j'ai participé au régionalisme local; mais j'ai dû m'en éloigner, car je me sentais isolé: le point de vue agnostique, issu pour moi de Paris, était dominant - et il n'avait à mes yeux guère de sens, car les écrivains savoyards de cette tendance n'avaient pas de qualités marquantes. Ils imitaient plus ou moins mal les Français, montrant peu de génie propre. Ils pouvaient certes être sympathiques: c'est obpicL2A34P.jpegle cas du fervent républicain François-Amédée Doppet, disciple de Rousseau, de Voltaire et de Mesmer; celui aussi du patriote démocrate Joseph Dessaix, qui suivait volontiers dans ses idées Victor Hugo, sans en avoir les capacités visionnaires. Les auteurs savoyards de cette veine n'étaient pas inspirés, au sens où ils n'inventaient rien: ils ne créaient pas de mondes qui leur fussent propres. Mieux les reconnaître est souhaitable, car ils avaient du talent, mais l'enjeu n'en est pas à mon avis majeur. Ce sont, quoi qu'on en pense théoriquement, les auteurs catholiques et royalistes qui y ont pris la littérature comme un tremplin vers le cosmos: certains, parmi eux, ont même osé parler des autres planètes, y placer des créatures étranges.

    C'est la grande force de François de Sales d'avoir été regardé comme le meilleur auteur religieux moderne par C.S. Lewis, par exemple: on se souvient que cet auteur anglais a mêlé une imagination fabuleuse à la philosophie chrétienne. C'est par lui, par ce pieux évêque de Genève, que la culture de la Savoie peut être utilement défendue.

  • Un sanctuaire de la Savoie: le Fer-à-Cheval

    CIMG1072.jpgAu fond de la vallée du Giffre est un des plus beaux lieux de l'univers: les cascades jaillissent de hauteurs fabuleuses, et ce bout du monde semble subsister d'un temps où la Terre et le Ciel ne faisaient qu'un. On le nomme, c'est connu, le Fer-à-Cheval, et il est situé dans la commune de Sixt, en Faucigny.

    Royaume où l'eau et la terre semblent vivre dans une harmonie toute spéciale, il unit les gnomes et les ondines dans une assez profonde entente pour qu'on soupçonne une fée issue d'un astre d'y demeurer, ou d'y avoir demeuré il y a peu encore. Les corps y sont légers, brillants, fluides, et l'eau y est vive, comme contenant les formes des êtres futurs. À coup sûr les premiers hommes y sont nés: ils étaient alors à demi des ombres - mais lumineuses, scintillantes, comme tissées du rayonnement des planètes; ils vivaient dans un arc-en-ciel constant.

    Ils étaient gouvernés par une déesse de la montagne, et sa présence fut encore sentie par Ponce de Faucigny, au onzième siècle: ce seigneur créa à Sixt un monastère connu, et consacra une source qui guérissait. Elle venait du royaume mystérieux et enchanté de la déesse; elle était en quelque sorte ses pleurs, généreusement délivrés. La compassion en elle suscitait ces larmes.

    Aujourd'hui elle s'en est allée, dit-on; mais sa cité fut laissée à la garde d'antiques héros. Et en particulier, Captain Savoy put en passer les portes. Capt. Savoy par R. Dabol 2.jpgIl en a fait une de ses bases fondamentales. L'âme de la Savoie s'y trouve encore sous forme de nappe luisante, descendue jusque-là.

    Jean de Pingon, l'auteur des Mémoires du roi Bérold et du Peintre et l'alchimiste, voulait y faire représenter la tétralogie de Wagner - le Ring: les Burgondes y étaient venus. En tout cas ils avaient fondé Samoëns: c'est historique. J'ai fait un poème un jour sur le fondateur de cette noble communauté, que j'ai appelé Samawald, bien que selon les étymologistes il se fût juste appelé Samo: c'était un diminutif! Samawald était aussi un héros qui avait la garde du Fer-à-Cheval. Il fut un grand ami de Captain Savoy: il lui passa le relais.

    Le Fer-à-Cheval est indéniablement un des lieux où vécurent les Nibelungen: le peuple des brumes, né de l'arc-en-ciel; ce qui reste de l'Atlantide. Quand je m'y rends, je songe bien à Wagner, mais en particulier à l'ouverture de Parsifal: ses notes longues, mélancoliques, amples, me font toujours penser à des torrents qui éternellement coulent sur des montagnes pleines de verdure - et dont émanent des formes grandioses, divines, exprimant la destinée.

    Oui, contrairement à ce qu'on pourrait croire, la destinée ne se trouve pas tant dans les grandes cités Valkyries-L.jpgqu'à la source des torrents: c'est là que la vie prend forme, et donne son pli à l'existence. Les cités ne font que manifester ce qui a été placé à ces sources mystérieuses. Elles croient pouvoir le diriger, mais il est déjà trop tard, les choses ont déjà pris une direction spécifique.

    Avec quel à-propos les anciens vénéraient les sources, plaçaient des temples au début du monde tel que le figure le Fer-à-Cheval! Avec quel à-propos aussi les moines chrétiens ont tendu à s'installer dans ces parages fatidiques et inconnus du plus grand nombre! Là les astres détachés du Ciel rencontraient la Terre et y créaient les formes. La prière en marquait la reconnaissance des hommes, mais elle était aussi le seul moyen d'influer sur leur destinée - sur le sort des cités, des peuples. Ensuite on ne le pouvait plus. Les profanes l'ignoraient, mais il en était bien ainsi. Une fois que le dieu avait fini d'agir, que pouvait-on encore faire? On n'agissait plus qu'en périphérie, à la surface. C'est seulement au moment de son action qu'on pouvait l'influencer, l'adoucir.

    Voilà pourquoi Captain Savoy a pris comme une de ses bases, comme un de ses châteaux, ce lieu grandiose où résonne toujours la musique de Wagner, qu'on l'entende ou pas.

    Je dois dire que cet endroit me rappelle également le poème Dieu de Victor Hugo, mais j'en parlerai un autre jour. Car Hugo voyait Dieu dans ce genre de lieux bénis, où l'eau se jetait des hauteurs et créait des brumes dans les montagnes. Là se cristallisaient les Nibelungen!

    (La seconde image est de l'excellent Régis Dabol.)

  • Réédition de Jacques Replat: le roman du Comte Rouge

    9782824004754.jpgLes Éditions des Régionalismes, chez lesquelles j'ai publié mon livre La Littérature du duché de Savoie, viennent de rééditer, sous ma direction, Le Sanglier de la forêt de Lonnes (1840), de Jacques Replat (1807-1866), l'un de mes écrivains préférés. Il était annécien, et chantait la Savoie médiévale, sa poésie, ses dames, ses chevaliers, ses enchantements.

    Le Sanglier de la forêt de Lonnes est un roman qui évoque l'histoire du Comte Rouge, mort au château de Ripaille en 1391, et le duel judiciaire qui s'ensuivit entre Othon de Grandson et Gérard d'Estavayé, deux seigneurs vaudois. Le second accusait le premier d'avoir empoisonné Amédée VII.

    J'ai assuré la préface, expliquant la spécificité du romantisme savoisien, essentiellement tourné vers les temps féodaux, et mêlant le merveilleux gaulois au merveilleux chrétien. Cette œuvre contient un peu de fantastique, aussi un peu d'amour, et des cérémonies grandioses, des mœurs étranges, des symboles obscurs. Jacques Replat a brodé sur des indications données par d'anciennes chroniques, y a placé du folklore, et s'est nourri des historiens savoyards et piémontais du temps, en particulier Léon Ménabréa et Cibrario. Son prologue se situe dans la cahédrale de Lausanne, où il dit avoir prié la Vierge Marie et avoir revu le passé en découvrant le tombeau d'Othon de Grandson.

    Le récit baigne dans une atmosphère onirique, mêlée d'humour, créant l'image d'une Savoie mythologique, dominée par l'esprit chevaleresque.

    Il me paraît tout à fait nécessaire de se le procurer; on pourrait dire que c'est un mélange du style de Hugo et de celui de Töpffer – qui, pour Replat, étaient deux modèles. Du premier il aimait l'imagination, du second le ton.

    Un livre qui touche en particulier la Savoie et le Pays de Vaud, mais peut intéresser le monde entier! Je l'ai toujours trouvé plein de charme.

    Jacques Replat
    Le Sanglier de la forêt de Lonnes, esquisse du comté de Savoie à la fin du quatorzième siècle
    Editions des Régionalismes
    15,95 €

  • Romantisme royal en Savoie

    491px-King_Carlo_Alberto.jpgAlfred Berthier était un abbé qui, au début du vingtième siècle, a écrit des ouvrages importants sur des auteurs savoyards, notamment Xavier de Maistre et Jean-Pierre Veyrat. Dans celui sur Veyrat, il raconte que lorsque, vers 1840, il voulut rentrer en Savoie, le jeune poète dut se convertir non seulement au catholicisme (qu'il n'avait qu'à demi quitté), mais aussi au royalisme, qu'il avait clairement renié. Il le fit par un poème adressé au roi, c'est-à-dire à Charles-Albert, à qui il fut transmis par l'évêque de Pignerol André Charvaz, un Savoyard de Tarentaise de la génération des Billiet, des Rendu: hommes d'extraction modeste, mais de grande énergie, de foi profonde, élevés durant la proscription qui avait frappé les prêtres à la Révolution, et rénovateurs du culte à la Restauration.

    Charvaz était précepteur des enfants de Charles-Albert, en particulier du futur roi Victor-Emmanuel II - dont on apprend ainsi, par sa correspondance, qu'il était un piètre élève.

    Mais Charles-Albert était un grand roi, sans doute. On dit que, lisant le poème de Veyrat, il versa une larme, fut profondément touché. Charvaz avait su le lui présenter, assurément! Mais Berthier rappelle, également, que Charles-Albert était lui-même un romantique, qu'il en avait la sensibilité à un point éminent: et de citer un poème qu'il a écrit – et que je n'ai pas lu -, mais aussi ses édifices néomédiévaux, ses tunnels et ses ponts bordés de tourelles à créneaux et sertis d'écussons colorés - ensembles qui faisaient l'admiration des voyageurs du temps, en particulier George Sand, qui en parle dans sa correspondance. Pourtant Charles-Albert, homme à paradoxes, finançait les travaux de modernisation de la Savoie, son industrialisation. Le plus admirable étant sans doute qu'en Savoie pendant ce temps les impôts n'en baissaient pas moins.

    C'est lui qui promulgua un Code albertin qui adaptait le Code napoléonien à la sensibilité du royaume. Car en Savoie, contrairement à ce qui s'était passé pour la France, le Code avait été abrogé à la Restauration; mais le peuple gémissait du retour trop brutal à l'ancien régime. Les Piémontais, De_20_jarige_Ludwig_II_in_kroningsmantel_door_Ferdinand_von_Piloty_1865.jpgnotamment; car si les Savoyards furent contents du Statut constitutionnel de 1848, ils n'avaient guère protesté: ce n'est pas dans leur nature.

    Charles-Albert est remarquable et romantique en ce qu'il s'efforça de concilier l'ancien et le nouveau, l'esthétique gothique et le progrès technique, la religion catholique et l'émancipation sociale.

    Cela peut rappeler davantage la Bavière d'un Louis II que la France du temps - déjà déchirée entre catholiques et laïques parce que le pouvoir était essentiellement réactionnaire et la bourgeoisie essentiellement progressiste. La belle unité qui avait brillé en France sous Louis XIV y subissait un contrecoup, laissant place à la division. Celle-ci avait servi au pouvoir monarchique; mais une fois le roi chassé, elle apparaissait nue, et l'unité nationale devenait essentiellement un doux rêve, un souvenir nostalgique du Grand Roi. Dans des pays moins centralisés, héritiers du Saint-Empire, le romantisme n'opposait pas de façon aussi nette une bourgeoisie progressiste et un clergé réactionnaire; il pénétrait jusque les prêtres, jusqu'aux rois, répondant à certaines aspirations populaires et permettant au Trône et à l'Autel de perdurer. De fait, il n'y eut jamais de révolution spontanée en Savoie. Le catholicisme lui-même s'adaptait au sentiment de la nature, par exemple: Veyrat a essayé de l'illustrer en animant le paysage, en lui donnant une personnalité. Il ne résolut pas tous les problèmes que posait la superposition du monde des éléments avec celui des anges, mais il tendit à le faire. La personne du roi, appartenant en principe aux deux mondes, l'y aidait.

  • Mort de Louis Terreaux

    1louis terreaux.jpgL'universitaire savoyard Louis Terreaux, né en 1921 à Chambéry, est mort la semaine dernière, et je l'avais un peu connu; c'était un homme fin et sympathique, drôle, et qui a beaucoup fait pour la littérature savoyarde. En particulier, il s'occupa constamment de réhabiliter Jean-Pierre Veyrat, montrant que ses options politiques et religieuses lui avaient nui, puisqu'il avait épousé la cause du catholicisme et du roi de Sardaigne: quelle place lui restait-il dans une France républicaine et centralisée? Il s'occupa aussi d'Amélie Gex, dont il réédita les Contes en vers.

    Quand il a su que je m'intéressais aux vieux écrivains savoyards, il m'a aidé à trouver des renseignements sur eux: en particulier il m'a livré des connaissances sur François Arnollet, et m'a fait découvrir Marguerite Chevron. Mais il n'était pas tellement féru de romantisme. Je dois dire que ses vues défavorables sur Jacques Replat ont été pour moi cruelles, car si je me suis intéressé aux auteurs savoyards romantiques, c'est essentiellement après avoir découvert cet auteur que j'adore, que Veyrat même louait, que Joseph Dessaix appelait le plus spirituel de nos écrivains. Louis Terreaux n'avait lu que ses poèmes, qui étaient moyens, et dans son livre sur la littérature savoyarde, il a finalement, sous mon insistance, écrit qu'il avait été l'auteur de bons romans. Il n'a néanmoins pas évoqué ses récits de promenades pleins d'imagination, Voyage au long cours sur le lac d'Annecy et Bois et vallons: or, on ne peut pas faire plus romantique, dans l'alliage de fantaisie, de rêverie, d'ésotérisme, de bonhomie.

    Louis Terreaux voulait me faire entrer à l'Académie de Savoie, dont il était président, et, dans ce dessein, me faire faire une conférence, mais je lui proposais, comme sujet, Jacques Replat, et il n'en 800px-Académie_de_Savoie_(Chambéry).JPGvoulait pas. Finalement nous sommes tombés d'accord sur Victor Bérard, un helléniste plein de positivisme et de scientisme, dans la pure tradition universitaire républicaine, sur lequel j'avais, sur proposition de Paul Guichonnet, commis un petit livre. Je me suis exécuté, et la conférence a beaucoup plu, car le public était composé de professeurs retraités, et ils comprenaient bien la problématique. Certes, ils rejetaient le rationalisme excessif de Bérard, qui avait tiré Homère vers le réalisme ou du moins le classicisme de Racine; mais cela demeurait dans la critique théorique: il n'auraient sans doute pas voulu pour autant de l'imagination florissante et flamboyante, digne du romantisme allemand, de Jacques Replat! Le seul qui ait le droit d'avoir été mythologique, somme toute, c'est Homère; tous ceux qui s'y sont essayés après lui ont eu tort.

    Je défendais la tendance proprement mythologique du romantisme savoyard également pour Maurice Dantand ou François Arnollet, mais Louis Terreaux restait prudemment dans une perception plus classique de la littérature. Même quand Veyrat, que pourtant il affectionnait, s'adonnait à l'épopée fabuleuse - dans sa Station poétique à l'abbaye d'Hautecombe -, il avouait ne pas pouvoir le suivre, ou simplement le comprendre - alors que pour moi, c'est surtout là qu'il était grand, rejoignait Gérard de Nerval, Victor Hugo, Rimbaud peut-être.

    Mais par son humour et sa finesse, l'académicien savoyard montrait ce que la formation littéraire en général crée, apporte. D'ailleurs, il saisissait d'emblée l'esprit de satire, regardant Auguste de Juge comme devant être seul sauvé de l'oubli, parmi les Savoyards du dix-neuvième siècle: or il était plutôt néoclassique, s'adonnant à la moquerie en vers contre les Chambériens.

    Cela dit, Louis Terreaux restera dans nos cœurs, et la Savoie lui demeurera reconnaissante de ses bonnes actions.

  • Vierge de Publier: où est le bonnet phrygien?

    statue-ext-bl.jpgRécemment, la Tribune de Genève l'a annoncé, le maire de Publier, en Haute-Savoie, s'est vu imposer par le tribunal de Thonon d'enlever une statue de la sainte Vierge qu'il avait placée dans un parc public. S'il avait placé sur sa tête un bonnet phrygien, on n'aurait sans doute pas trouvé à y redire. Comme quoi il est malhabile, il pouvait faire une statue de Marianne ouvrant ses bras pour tous ses enfants depuis le monde des idées de Platon, on aurait crié à l'action sainte et pieuse, on aurait dit qu'il avait voulu faire triompher les valeurs universelles de la République.

    Et ma foi, la statue de Marianne est-elle moins belle que celle de sainte Marie? Pas forcément. Elle aussi a des airs célestes; car même si l'intellectualisme moderne a perdu le sens du réel, on ne peut pas vraiment douter que les idées pures de Platon aient eu un rapport avec les dieux des planètes, tels que les énumérait la tradition antique - lorsqu'elle disait que tel astre était celui de Vénus, tel autre celui de Jupiter.

    D'ailleurs, la hiérarchie des anges des chrétiens était elle aussi en rapport avec les planètes - ou, pour mieux dire, les sphères planétaires. Or, les saints, après leur mort, rejoignaient celles-ci, y devenaient même comme des princes - au point que François de Sales assimilait la sainte Vierge à la Lune.

    Naturellement, je sais bien que l'intellectualisme qui a créé les allégories modernes n'avait plus de lien avec la nature cosmique, et qu'en aucun cas Marianne ne peut être dite clairement liée à un astre. Pourtant sainte Marie était aussi la patronne de la France, depuis le roi Louis XIII; et De Gaulle assimilait la France, même républicaine, à la madone des églises - comme il l'appelait.

    Peut-être qu'on peut reprocher à ce maire de Publier de ne pas partager assez l'intellectualisme cher à la philosophie moderne - en particulier à Paris. Car que les saints incarnassent en réalité des idées pures, cela ne fait aucun doute à tout esprit non prévenu. C'était le cas des anges: ils étaient des idées viLa_République_(Jonzac).JPGvantes au ciel - des pensées de Dieu. Les saints étaient ceux qui les incarnaient sur terre. Qui ignore que le christianisme médiéval était d'une part platonicien, d'autre part fervent adepte de l'allégorie? Le poète de référence, alors, était Prudence; or, il fut un grand champion de cette méthode: il peignait les vices et les vertus sous la forme de demoiselles ravissantes, féeriques, célestes - ou alors au contraire monstrueuses, abjectes, immondes. Sainte Marie incarnait aussi les vertus suprêmes: elle était aussi une allégorie. Et lorsqu'elle se penchait sur la société, elle devenait la patronne de la France.

    Quelle différence, dès lors? Est-ce que l'idée à la fois pure et vivante que représente Marianne n'a pas inspiré les grands républicains, dont on a souvent dit qu'une pensée de feu les habitait? Il ne faut pas avoir une vision étriquée de ce génie républicain; il a très bien pu s'incarner aussi dans le catholicisme, parfois.

    Chateaubriand assurait que la devise républicaine était l'accomplissement politique du christianisme - lequel, disait-il, avait mûri dans l'ombre pendant des siècles: par la sainte Vierge s'étaient exprimées les vertus suprêmes - liberté, égalité, fraternité –, puisque par elle la fatalité historique, comme disait Victor Hugo, avait été rompue!

    Marianne aussi est une figure sacrée; par elle aussi, depuis les astres, le miracle veut tous les jours s'accomplir d'une société libre, juste et fraternelle! Dans les salons des mairies, ne doit-elle pas éclairer les édiles de sa céleste lumière? C'est elle sans doute que le maire de Publier aurait dû mettre dans son parc public.

    Mais peut-être que justement, sans forcément s'en rendre compte, c'est elle qu'il a mise. Je ne suis pas sûr qu'il ait été judicieux de la lui faire retirer.

  • Victor Hugo et les Alpes et les Allobroges vaillants

    columbia_pictures_logo_520.jpgVictor Hugo aimait beaucoup les Alpes, la montagne, la Savoie, la Suisse; il a repris, dans Les Travailleurs de la mer, le mot de Germaine de Staël sur Chateaubriand qui avait critiqué ces mêmes Alpes: jalousie de bossu.
     
    Pour lui, leur élévation et leur lumière faisaient naître l’idée de liberté dans le cœur de l’homme, et la Suisse en était l’exemple vivant.
     
    Or, on se souvient peut-être que l’hymne savoisien, dit des Allobroges, rédigé par Joseph Dessaix, poète romantique local, fut en réalité voué à la Liberté. Il y est dit que celle-ci a dû fuir la France, après le coup d’État de 1851, et qu’elle s’est réfugiée parmi les Allobroges, sur leurs sommets; son refrain commence par une adresse à ces Allobroges, qu’elle proclame vaillants.
     
    Le rapprochement entre Dessaix et Hugo ne s’arrête pas là: le premier était un représentant de la gauche libérale, minoritaire en Savoie mais agissante, et il regrettait la figure de Napoléon, qu’avait servie son oncle, le général Dessaix, dès 1791 converti à la Révolution, et ayant alors fui le Chablais - qui ne devait devenir français avec le reste de la Savoie qu’un an plus tard - pour rejoindre Paris. A Chambéry, l’antenne locale du club des Jacobins, dirigée par François-Amédée Doppet, se nommait justement le club des Allobroges.
     
    Or, Hugo, on le sait, a fini républicain, a glorifié la Révolution et Napoléon; il était donc en communion involontaire avec Joseph Dessaix.
     
    D’ailleurs le chant savoyard, on le méconnaît, ne se contente pas de faire de la Savoie un havre de vaillance et de liberté - particulièrement depuis que, en 1848, le roi Charles-Albert avait accordé un statut constitutionnel d’inspiration libérale et édité un Code albertin imité du Code Napoléon. Non: Dessaix chantait également l’effacement des frontières, l’établissement d’une Europe libre et unie, et défendait la Pologne héroïque, la Hongrie, la belle Italie, les Alsaciens, et ainsi de suite. C’était un romantisme tourné vers l’avenir, plein d’espoir pour un monde plus beau, dans la lignée de l’Ode à la Joie de Schiller, qui prophétisait que les hommes seraient tous habités un jour par l’esprit de fraternité qui venait du Père céleste. Car la Liberté chez Dessaix est une divinité vivante, une allégorie fraîche, ceinte, dit-il, d'un arc-en-ciel: elle a repris un corps d’éther en venant dans les Alpes; et c’est ce que son chant a de plaisant.