Société - Page 3

  • La division du travail et l’enseignement

    La productivité dans l'économie s'est beaucoup accrue quand on a divisé les tâches, spécialisant toujours davantage les hommes. Or il est indéniable que l'éducation a subi cette évolution: si autrefois jusqu'à l'âge dsuma04_geoffroyf.jpge quinze ans l'élève avait un instituteur qui lui enseignait toutes les matières, et si aujourd'hui il a autant de professeurs que de matières, c'est parce qu'on a pensé que cela améliorerait la productivité et instaurerait des compétences plus grandes.

    Il y a quelques années - je crois sous l'impulsion de Philippe Meirieu -, on a voulu remédier aux effets pernicieux de cette politique: l'élève se trouvait face à un savoir morcelé, qui ne faisait plus sens, et qu'il abordait comme une suite d'objets isolés, et morts. On n'a évidemment pas remis en cause l'orientation nouvelle, mais on a tâché de faire mieux travailler les enseignants entre eux - ce qui n'a pas débouché sur grand-chose. La culture est bien au morcellement. On oppose la philosophie à la théologie; la morale à la science; le sentiment à la raison; et ainsi de suite. Les professeurs auront beau être soudés entre eux de force par leur hiérarchie, le résultat ne sera pas tant l'unité du savoir, pour l'élève, que la paralysie des initiatives, pour les enseignants, chacun voyant ce qu'il conçoit inéluctablement soumis à la censure des autres. Et si des initiatives demeurent, ce sont les moins originales, les plus fidèles à la tradition - ou à ce qui se fait ailleurs, notamment à Paris - comme disait Stendhal au sujet des villes, qui s'imitaient les unes les autres par trop grande peur de se différencier: de paraître vouloir rompre avec la Nation.

    C'est cela que peut-être n'a pas compris Philippe Meirieu, ou alors ceux qui sont à l'origine de ces orientations: ils croyaient aux idées géniales qu'on avait en commun, crédules comme ils étaient vis à vis des grands discours sociaux Marx_color2.jpghérités de Karl Marx, et nourris par le patriotisme républicain à la française - lui-même fondé sur l'unité réclamée par Louis XIV autour de sa personne. Cela conduit au classicisme, et l'éducation n'est dynamique que si elle est romantique, c'est à dire fondée le génie individuel des professeurs.

    Il est surtout important que l'élève sente qu'il a en face de lui une personne à part entière, non un groupe abstrait, ou un État qui le serait encore plus; c'est cette personne qui représentera l'unité de son enseignement. Elle l'incarnera. En elle le monde tel que le présente la connaissance constituera un tout cohérent. C'est aussi par rejet de l'individu libre, qui assume pleinement ses actes, qu'on a effectué une division du travail: la productivité en a été souvent le prétexte, l'occasion.

    C'est partant de ces considérations que Rudolf Steiner, dans sa pédagogie, a conçu qu'une classe resterait durant des années avec un seul et même professeur, enseignant toutes les disciplines. Et on comprend que l'on ait pensé devoir aller partiellement dans ce sens, en invitant les enseignants à tisser des liens entre eux; mais cela n'a forcément qu'un effet limité. Dans les faits, les différences restent considérables, chacun ayant, même sous l'influence unitaire d'un seul guide éclairé, ses propres conceptions, habitudes – ou succès auprès des élèves.

    Cela n'empêche naturellement pas de faire des efforts; une personnalité globale peut se dégager d'un 969372.jpgétablissement - et il faut, assurément, que chaque professeur se mette en harmonie avec cette personnalité globale. Mais est-ce par un travail d'équipe figé et contraignant? C'est aussi et surtout par la méditation individuelle: là encore, paradoxalement, tout s'appuie sur l'individu. C'est chaque professeur qui pourra entrer ou non en relation avec l'esprit de l'ensemble – lequel n'est pas fabriqué brique par brique par un travail à ras du sol, parce qu'il est au fond déjà présent dans l'inconscient collectif: le travail en commun ne pourra que le faire apparaître – non le créer. Le peu de résultats des pédagogies nouvelles est essentiellement venu d'une foi excessive dans le groupe, ou la nation, d'une foi insuffisante en la personne, l'individu.

  • Frank Herbert et l'islamisme

    6e72adebc41a970263fd0078b6fe32a9_large.jpegFrank Herbert est l'auteur du célèbre roman Dune, qui se passe dans le futur et sur plusieurs planètes; mais dans ce monde, la religion est loin d'avoir disparu. Et le plus étonnant est qu'elle n'est pas un simple élément psychologique ou sociologique: son contenu, largement inspiré par l'Islam, reflète des principes constitutifs de l'univers; il en vient de réelles métamorphoses, tant des hommes que de la planète Dune elle-même. Par son action, le héros, Paul Atreides, devient une sorte d'homme-dieu pouvant contrôler les forces de vie, présentes notamment dans l'eau.

    On pense naturellement ce qu'on veut d'une telle philosophie, mêlant l'élémentaire au mystique; mais la force en est grande, et elle crée dans le roman un dynamisme, un élan qui manque par exemple à Pierre Bordage, grand imitateur en France de Frank Herbert: car lui aussi a parsemé son univers de Fremen_small4.jpgfigures mystiques; mais elles tendent à l'ornementation: elles ne fondent pas l'action même, n'en sont pas le moteur, et ne résonnent pas concrètement dans l'univers.

    Peut-être, jusqu'à un certain point, est-ce le cas aussi chez Herbert; mais globalement, il a mieux su mêler le spirituel à l'action concrète - puisque c'est galvanisés par leur culte de Muad'Dib que les Fremen ont pu vaincre les armées ennemies.

    Dans son roman, qu'on a dit écologiste, il présente des traditions islamiques sous un jour favorable: le mot Jihad est présent, et il exprime l'aspiration d'un peuple qui vit en communion avec son environnement - le désert torride. Ces hommes libres perçoivent les forces cosmiques cachées dans leur planète, et ils s'efforcent de s'en rendre maîtres. Ils se dressent contre l'empire galactique qui pactise avec l'ordre mécanique au lieu de sacraliser l'eau de la Vie – et de reconnaître la supériorité du flux magique de la foi sur la machine.

    Paul Atreides, porté par eux, annoncé par leurs prophéties, fera la démonstration de cette supériorité.

    Serait-il aujourd'hui encore possible, de faire un tel roman? On peut même se demander si, en France, cela l'aurait jamais été. La science-fiction n'y accorde que peu, somme toute, aux flux magiques de la volonté qu'enflamme une foi. Dans ses livres, Bordage présente un fanatisme religieux ressemblant au catholicisme comme quelque chose d'affreux, de coupé totalement des forces de Vie. Celles-ci se relient bien, comme chez Herbert, à du mysticisme guerrier_silence_bd2_c1.jpgoriental, mais de façon moins nette. La puissance des hommes du bien, fondée sur les mystères de l'âme, reste plus théorique. Elle est contre-balancée par la puissance également psychique et spirituelle des hommes du mal. Quant aux machines du futur, elles apparaissent comme essentiellement décoratives, dénuées de portée morale. L'action du coup a des enjeux moins clairs, et a du mal à avancer. C'est toute une différence d'approche.

    On ne sait pas, en outre, jusqu'à quel point le roman de Herbert, très lu en France et dans le monde, a eu une influence sur ses lecteurs, jusqu'à créer de nouvelles représentations. Les événements actuels en portent peut-être la marque.

  • Réception de Victor Hugo (catholiques et républicains)

    planete.jpgCertains catholiques, je crois, rejettent l'idée d'un merveilleux républicain, telle que je l'ai énoncée récemment. La rage qui s'exerçait contre le Victor Hugo visionnaire venait surtout de ce camp.

    En un sens, les catholiques français furent essentiellement classiques, et ennemis du romantisme. Ils ne voulaient pas que leur merveilleux propre fût mis en concurrence avec les imaginations profanes. Même Joseph de Maistre n'eut pas l'heur de les satisfaire, parce qu'il sondait Dieu à sa manière, en tâchant de rester fidèle à la doctrine, mais sans se contenter de reprendre telles quelles les images traditionnelles.

    Mais comment réagissaient les amis de Victor Hugo, face à ses poèmes visionnaires? Comment réagissait le camp républicain? Jean Gaudon, dans sa postface aux Contemplations, l'a dit clairement: ils gardaient un silence gêné. Ils demeuraient prudemment dans l'agnosticisme bourgeois, le protestantisme libéral cher à Ferdinand Buisson, et ne voulaient pas faire concurrence à l’Église dans la sphère du merveilleux et des visions prophétiques - mais simplement supprimer ce merveilleux, qu'ils regardaient comme inutile.

    Quand, après 1871, ils sont arrivés au pouvoir, ils ont appliqué leur pensée propre: pas celle de Victor Hugo. Mais celui-ci avait compris qu'une philosophie qui ne s'enracinait pas dans les strates cachées de l'univers et ne s'exprimait pas à travers une mythologie restait lettre morte. Le peuple, en particulier, lui resterait à jamais fermé, quelques trésors d'attention qu'on déployât dans l'école publique. Il l'a site_3.jpgexprimé dans Claude Gueux, lorsqu'il a réclamé qu'on apprenne à lire au peuple: qu'on crée des écoles! Car la science sans la conscience, disait-il, ne servirait à rien, voire serait pire que l'ignorance, puisqu'elle apprendrait aux malfaiteurs à exécuter plus efficacement leurs méfaits. Il tenait le raisonnement du clergé savoyard à la même époque: car il était réellement favorable à l'instruction populaire. Il fallait, assurait Hugo, que le peuple lût l’Évangile.

    Sans doute, cela ne serait guère possible actuellement: les résistances seraient trop fortes. Mais Hugo par la suite (Claude Gueux date de 1830) a construit lui-même une mythologie qui adaptait cet Évangile à l'époque moderne: Amiel ne fit jamais d'autre lecture des Misérables. Plutôt que d'effacer les passages où Jean Valjean est accueilli par les anges, comme je l'ai vu faire, il faut pleinement assumer le caractère de légende républicaine de cette œuvre, son essence épique.

  • Spiritualité laïque de Ferdinand Buisson

    Ferdinand_Buisson_(1841-1932).jpgLe concept moderne de laïcité, tel qu'il fut créé à Paris au dix-neuvième siècle, vient essentiellement, dit-on, de Ferdinand Buisson (1841-1932), Parisien qui se rattacha au protestantisme libéral, et qui, à la demande de Jules Ferry, prit la tête de la Ligue de l'Enseignement et promut une philosophie qui ne gardait des religions que la conscience morale. Projet qui n'était pas sans rappeler celui de Rousseau dans La Profession de foi du vicaire savoyard, de celui de Voltaire dans son Dictionnaire philosophique.

    Pourtant, dans ses contes, le second adorait exploiter le merveilleux pour faire passer ses idées, et le premier, dans le Contrat social, - prenant en exemple l'Iran - affirmait que la peur de l'enfer et l'espoir du paradis était un ressort profond et salutaire de la vie morale. Paradoxe?

    Voltaire bien sûr utilisait le merveilleux à des fins rhétoriques et par fidélité à l'esthétique classique, sans réellement y croire, et Rousseau ne l'utilisait quasiment pas. Cependant, le romantisme montrera tout ce qu'a de nécessaire, pour l'âme humaine, la dimension mythologique, lorsqu'il s'agit d'éveiller au bien et au mal. Car si ceux-ci sont constitués de listes, ils apparaissent comme arbitraires. Et les injonctions d’État n'y changent rien: on n'adhère pas à une doctrine parce que l'autorité le veut, mais parce qu'elle paraît vraie.

    Henri-Frédéric Amiel, romantique tardif, ne croyait pas du tout au protestantisme libéral: pour lui, toute religion, et tout système moral reposait sur une mythologie - celle que contiennent les textes sacrés. La philosophie qui reste dans le cerveau ne s'enracine pas dans le cœur - demeure lettre morte.

    En Savoie, trois siècles plus tôt, François de Sales reprochait justement aux Stoïciens - si à la mode alors en France - de prêcher pour l'intellect seul: sans l'amour de Dieu et la ferveur émanée des imaginations pieuses, la morale reste dans le crâne: elle ne descend pas dans les membres – ne s'imprime pas dans l'action.

    Doit-on le regretter? À quoi bon? C'est une constante de la nature humaine.

    C'est en vérité le véritable enjeu de l'école de la République: trouver une mythologie qui illustre la Liberté, l’Égalité, la Fraternité. Victor Hugo a montré la voie, à cet égard. Il faut, à sa suite, inventer un merveilleux républicain; les grands républicains historiques doivent pouvoir être présentés comme inspirés par le génie céleste de la Liberté, par exemple: c'est un enjeu plus fondamental qu'on croit.

  • L’écroulement

    paulette.jpgQuand j’étais petit, j’avais fréquemment sous les yeux les albums dessinés de Wolinski et Cabu, dont mes parents étaient friands - appartenant à cette génération qui pensait que la liberté était complète, ou allait le devenir, et que l’homme n’avait aucunement besoin d’une religion pour s’émanciper, qu’il pouvait le faire sur la Terre même, par sa seule pensée raisonnable! Ils étaient essentiellement parisiens, surtout mon père. Plus tard, son soupçon de régionalisme savoyard nous fit déménager à Annecy, et une relative prise de distance s’effectua vis-à-vis de cet univers. Mais l’effervescence culturelle du peuple parisien resta dans son cœur et Charlie-Hebdo le représentait. L’esprit de satire et d’affranchissement moral constituait tout un monde, et l’assassinat des dessinateurs les plus célèbres, le 7 janvier, a créé comme un puits, un abîme: toute une époque a paru sombrer, choir dans un trou noir! La peine était à la mesure du symbole que constituaient les artistes eux-mêmes.

    Le même jour, ou ceux qui précédaient, Michel Houellebecq annonçait que la République était morte, que la laïcité ne fonctionnait plus, que la philosophie des Lumières ne suscitait plus de vocation, plus d’enthousiasme, qu’elle n’avait plus d’énergie. Dans l’effervescence joyeuse et bondissante d’il y a trente ou quarante ans, qui, de fait, aurait imaginé un acte aussi effroyable que celui du 7 janvier 2015? À cette époque, le mouvement était de fond.

    Mais je dirai, aussi, que De Gaulle, en donnant à la République une forme de soutien de la tradition large700--60.jpgcatholique et gauloise dont il se réclamait, lorsqu’il assimilait la France à la madone des églises et à la fée des contes; en distillant dans l’État cette image de la France éternelle, s’enracinant dans la Gaule celtique convertie au christianisme - lui assurait une assise permettant, dans le même temps, une liberté au cœur de Paris. Qu’avons-nous perdu? se demandent beaucoup de gens. Une certaine capacité, peut-être, à concilier les contraires.

    De Gaulle cependant appartient au passé. Et peut-être que Houellebecq a raison, que l’élément spécifiquement républicain, non gaullien, n’a plus de ressort non plus. Les élans fraternels de Paul Eluard, de Louis Aragon, de Jean-Paul Sartre, d’Albert Camus, où sont-ils, eux aussi? Ils semblent s’être dissous avec la chute de l’empire soviétique. La CGT elle aussi souffrait, la veille même du 7 janvier: signe des temps.

    Jusqu’où le désarroi s’accroîtra-t-il? On ne sait pas. Où trouver une nouvelle source d’énergie?

    Je pense qu’il y en a une, qu’il faut la chercher: comme les vieux chevaliers, il faut repartir en quête. Ce qu’il ne faut pas, c’est soit penser qu’il n’y en a pas, soit penser que les vieilles sources pourront suffire.

  • La laïcité, un principe régional?

    laicite.jpgOn entend souvent dire que la laïcité telle qu’on la comprend en France est intraduisible; pourtant, parallèlement, on a l’air de croire que ce principe a vocation à devenir universel, qu’il est idéal pour tout le genre humain. Mais alors, il faudra imposer le français à toute la Terre? D’ordinaire, on dit intraduisibles les mots de patois; faut-il en tirer que laïcité est un mot du patois parisien?
     
    La laïcité telle qu’on la comprend en France est liée à la façon dont le Roi s’est appuyé sur l’Église pour s’imposer au peuple sans lui-même être particulièrement pieux: Louis XV, Louis XVI, Louis XVIII, Charles X, de l’aveu de ceux qui les connaissaient, étaient athées, ou au moins agnostiques. Louis XV soutenait Voltaire en sous-main. Les prêtres étaient officiellement placés au sommet de la société parce qu’ils enseignaient le respect superstitieux de la royauté: ils étaient un outil du régime. La Révolution, dans son pur élan originel, voulut fonder le régime sur des principes justes, auxquels tous pussent croire, et la prêtrise, comme disait Stendhal, a été proscrite du gouvernement.
     
    Mais il faut dire que la situation ne fut pas la même en Savoie, où les rois étaient pieux, croyants, et où la noblesse l’était aussi, de telle sorte que l’impiété ne se répandait pas particulièrement, et qu’il n’y eut Stendhal-consul-big.jpgpas de conflit entre les religieux et les laïques, les seconds trouvant naturelle l’omniprésence des premiers - comme souvent en Italie, ou en Espagne. La laïcité telle que la conçoivent les Français doit-elle donc être appliquée en Savoie? Cela n’aurait pas grand sens, puisque le peuple ne voulait pas chasser les prêtres, qui, Stendhal le reconnaissait, n’y étaient pas les mêmes qu’en France: fils de François de Sales, qu’il appréciait, ils étaient dans une sincérité qu’on ne connaissait pas à Paris - ou, disait-il, à Grenoble. Les mêmes principes ne peuvent pas s’appliquer partout.
     
    Vers 1793, les républicains ont accusé les régions excentrées dont la situation était proche de celle de la Savoie - la Bretagne, la Corse, l’Alsace -, de fomenter des complots. L'Alsace a aujourd’hui un statut spécifique qui lui convient; même s'il était meilleur dans l'absolu, quelle légitimité aurait Paris de lui imposer un statut qui lui est propre? Le fédéralisme doit aussi diversifier le statut de la religion selon les cas. Cela se fait en Suisse, en Allemagne, de façon logique.
     
    On m’a raconté qu’en Corse autrefois étaient surtout importants les franciscains, qui ne croyaient pas réellement au roi de droit divin; le peuple n’y a donc pas vu d’opposition entre la république et le catholicisme, comme souvent n’en a pas vu l’Italie - et n’a jamais bien compris, je crois, la laïcité telle qu’on la comprenait à Paris. Il n’y a pas à cet égard de principe universel, mais bien des dispositions particulières pour améliorer l’application du seul principe qui vaille en la matière: la liberté.

  • Crèches de Noël dans les mairies

    Crèche_de_Noël-3.jpgUn sujet a remué la France de fond en comble: la crèche de Noël dans une mairie et un hôtel départemental. La laïcité a été invoquée pour l’interdire.
     
    Dans le même temps, on entendait dire que le palais de l’Élysée faisait dresser un grand sapin de Noël. C’est étonnant: lorsqu’il est apparu dans l’Alsace médiévale, il symbolisait l’arbre toujours vert du paradis, qui résistait à l’hiver, et annonçait les temps de la résurrection; or, on peut se demander quel autre sens a la crèche de Noël!
     
    Il faut savoir que dans les pays du sud, le sapin, qui vient du nord, n’est pas une tradition: on n’a que la crèche. Faut-il en conclure que la laïcité consiste en France à rejeter ce qui est propre aux pays du sud et à autoriser ce qui vient du nord? Ou que l’Évangile est spécialement rejeté, tandis que l’Ancien Testament, où est évoqué l’arbre du paradis, ne l’est pas? Étrange partialité.
     
    En Asie, on le sait peut-être - j’en ai parlé -, chaque maison a un autel permanent qui souvent ressemble à une crèche: en Thaïlande, notamment, un petit temple contient des figurines représentant lnaekta-thailande.jpges ancêtres fondateurs de la maison, ainsi que l’ange gardien du lieu. Chaque matin, on y fait des offrandes, et toute maison qui n’a pas cet autel ou n’observe pas ce rite est considérée comme maudite: c’est par eux qu’on s’attire la bénédiction divine. Et pas seulement les maisons privées: les maisons publiques sont dans le même cas. Le lycée français de Phnom Penh possède un tel autel. Or, dans le catholicisme ancien, la crèche de Noël attirait aussi la bénédiction sur la maison. Quel maire croyant après tout accepterait d’officier dans un bâtiment qu’il regarde comme maudit?
     
    Est-ce encore la laïcité qui empêche les collèges publics de France d’arborer le drapeau de la région où ils se trouvent? En Savoie, il y a trois manches, au-dessus de la porte d’entrée: un est pour le drapeau français, un pour le drapeau européen, et celui du milieu reste vide! Mais pourquoi ne pas ajouter celui de la Savoie? Cela ne peut pas être relatif à la laïcité, puisque le drapeau européen a été dit la représentation des étoiles qui entourent le front de Marie. Pourquoi le cacher? C’est simplement parce que la culture de la Savoie n’a pas réellement droit de cité dans l'école de la République. 
     
    Pareillement, l’agnosticisme parisien s’en est pris tout particulièrement au merveilleux chrétien d’origine catholique. D’ailleurs, même au temps du gallicanisme, il en était ainsi: les Français pratiquaient un classicisme épuré, et méprisaient, rejetaient le baroque, propre aux pays du sud.
     
    Je crois que ce qui compte le plus, c’est la devise de la République: Liberté, Égalité, Fraternité. Pour moi, la culture en général, les religions en particulier tombent sous le régime de la liberté. La question est de savoir si les crèches de Noël sont la manifestation d’une croyance libre, d'une part, si elles contraignent à y croire, d’autre part. Le reste me paraît pure littérature.

  • Anecdotes licencieuses, vie privée des princes

    Jean-Honore Fragonard The Swing.jpegFaut-il évoquer dans la presse la vie privée des grands de ce monde? Ce fut un genre littéraire très prisé. L’esprit de tout récit à vocation artistique est de dévoiler le monde caché, ce qui se tient par-delà les apparences, et donne la clef des événements. Or, le matérialisme a fait de ce monde caché non plus celui des êtres invisibles, anges et démons s’agitant dans l’âme humaine ou suscitant les phénomènes, mais celui des pulsions corporelles dont la naissance est trop fine pour être immédiatement perçue - voire simplement ce que la pudeur autrefois gardait pour le secret des chambres. On entre désormais dans les appartements avec une cupidité de voyeur qui se pense voyant. C’était la grande idée de Balzac: il prétendait dévoiler le monde occulte en se transportant en esprit dans l’espace privé. 
     
    Dans les Contes drolatiques, il dévoile la vie privée des princes français de la Renaissance, qui menaient leurs débauches à Paris et quelquefois en Touraine, où se situe essentiellement l’action de ses récits. Dans cette approche sulfureuse, il y a le même effet que dans le fantastique: le problème n’est pas métaphysique, car il importe peu qu’une chose existe selon les savants, ou pas; si les mœurs sexuelles des princes sont cachées, on est comme face à du paranormal, puisque les princes font des lois aussi absolues, au fond, que celles de la nature: en tout cas il fut un temps où le roi, émanant de Dieu, faisait des miracles, imposait sa volonté à la nature même! Or, qui peut prétendre que cela n’est pas resté? La France notamment n’est pas un pays absolument scientifique: une part de mysticisme a été laissé à l’État, dont on attend toujours qu’il s’impose à la fatalité, transforme le monde. 
     
    Précisément, la règle qui interdit de pénétrer dans les alcôves peut être transgressée par la littérature. Et celle-ci peut affirmer ce qui se déroule dans cet espace est important, que cela conditionne en réalité tout le reste. Est-ce que Freud n’est pas allé en ce sens? Est-ce que sa démarche ne s’appuyait pas tout entiè51stlOCFuyL._SY300_.jpgre sur l’idée que la sphère d’Éros était la source des comportements, et du psychisme? Or, à Paris, ville mêlée de romantisme et de matérialisme, il a eu un succès considérable.
     
    Mais croit-on que cet art effectivement ambigu manque de force poétique? Le modèle à cet égard, ce n’est pas Balzac, mais Brantôme: car dans le monde privé des princes, il imagine un monde fait de voluptés ineffables, toujours plein de gaieté, de joie, et cela crée en filigrane un passage entre la vieille France et le pays enchanté; il se dégage de cette vie cachée des bouffées de paradis terrestre, et les dames sont à demi des fées. Quelle chance n’avait-on pas à Paris d’être à l’orée de ce monde sublime?
     
    Même lorsqu’on fait de ce monde caché des plaisirs princiers un reflet de l’enfer, comme on l’a vu ensuite, la fascination demeure.
     
    Pourtant qu’on révèle tout choque. Et au-delà des raisons qu’on affiche pour le justifier, peut-être y a-t-il le pressentiment que, non, la vérité du comportement humain ne se trouve pas dans Éros: il est ridicule de se focaliser sur lui.
     
    Il reste néanmoins l’idée qu’au moins la vérité d’une âme est davantage dans la vie privée que dans la vie publique: l’être humain, individualisé, est lui-même surtout lorsqu’il est seul. Là est la force de Balzac, de Brantôme, ou de Hugo quand il évoque les rois de France qui font enlever les filles des faubourgs.

  • Le voile sur les cheveux

    monachisme-a-la-paix.jpgVictor Hugo, dans Les Misérables, s’en est pris avec force au monachisme, tant pour les hommes que pour les femmes: pour lui, c’était complètement dépassé. Il le regardait comme une superstition et estimait qu’il avait fait le malheur de l’Italie et de l’Espagne. Pour autant, disait-il également, apporter la lumière suffit: nul besoin d’apporter la flamme. Il ne faut pas détruire les religions traditionnelles, mais les transformer. En effet, l’homme a un infini au-dedans, comme il y en a un au dehors, et à côté du droit de l’homme, il y a le droit de l’âme: c’est sa formule. Il rejette avec énergie les nihilistes qui ne veulent pas entendre parler de la divinité et cherchent à anéantir les religions au lieu d’en créer de bonnes, débarrassées des scories du passé et ouvrant réellement à l’infini - n’arrêtant pas l’esprit à des fétiches vides. La prière est légitime! admet-il. La pensée doit pénétrer l’inconnu, et l’interroger. Mais elle doit le faire d’une manière intelligente.

    Il n’est pas vrai que la raison mène à l’impiété: elle mène à une religion plus vraie. Il a montré, dans sa poésie, qu’il regardait comme possible, pour l’intelligence, de pénétrer les mystères, lesquels il voulait épurer des miracles, mais cherchait aussi à consacrer.

    Or, les nonnes, dans le clos du couvent, ajoutaient le voile qui intériorisait la pensée, la refermait sur les vérités divines, et l’empêchait, comme dit saint Paul, d’être saisie par les anges: il voulait sans doute désigner les esprits que les cheveux des femmes séduisaient, et dont parle la Genèse, les êtres qui vivent dans nuns1.jpgl’air et détournent de la divinité en se faisant prendre pour elle.

    L’enjeu de Victor Hugo aurait pu être, à notre époque, de montrer qu’en rien la pensée n’était détournée de la divinité si les cheveux étaient déliés, libres, exposés au soleil. S’en prendre frontalement à la religion paraît contre-productif, et créer plus de tensions que de solutions. On revient à la Révolution et au temps où on chassait brutalement les moines et moniales de leurs monastères. Mais il n’en est pas résulté la république idéale et paisible rêvée par la philosophie des Lumières.

    La pensée libre et solidifiée de notre temps, fortifiée par le rationalisme, peut se détacher du monde sensible; elle n’a pas besoin d’outils extérieurs à elle-même: elle peut se placer dans l’inconnu, ayant mûri. Et là elle peut entendre la voix de ce qu’Hugo appelait la bouche d’ombre. Il n’est pas vrai qu’elle n’accède forcément qu’à un vide définitif, comme on le dit en général à Paris. Ce qui est dans ce cas est la pensée insérée dans l’argumentation, qui ne bâtit pas, mais tourne autour de son objet.

    Le dilemme, face à un agnosticisme qui veut empêcher la pensée de plonger dans le mystère, et à des religions traditionnelles qui veulent conserver les vieilles formes, ne peut être dépassé que si on suit une troisième voie, celle d’une pensée mêlée de feu poétique, telle que Victor Hugo en a donné l’exemple. Il faut s’appuyer sur lui, pour faire évoluer les mentalités; non sur les philosophes vacuitaires qui l’ont suivi. Car on n’enlèvera pas à l’être humain le souci religieux, qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en plaigne.

  • Dépenses publiques, hausses d’impôts: le cas de l’éducation

    Carlo_Felice_Savoy_Sardinia_Hautecombe.jpgLe gouvernement socialiste, en France, s’appuyant sur la doctrine que l’État doit absolument dépenser beaucoup pour assurer la redistribution des richesses, il ne peut pas faire autrement que de regarder se creuser le déficit. Mettre plus d’impôts ne sert à rien, puisque cela freine l’investissement. C’est d’ailleurs un peu immoral, si on considère qu’il s’agit de conserver à l’État le même train de vie alors que les gens en ont un plus petit.
     
    On s’étonne souvent de que les Savoyards, au retour de leurs rois, en 1815, ont été très heureux, et ont été totalement séduits par ce qu’on peut appeler la Restauration sarde, le Buon Governo de Charles-Félix et de Charles-Albert et le Risorgimento du second après 1848, et de son fils Victor-Emmanuel II. Une des raisons principales en est sans doute que sous Charles-Félix les impôts n’ont pas augmenté et que sous Charles-Albert ils ont baissé.
     
    Comment faisaient-ils? La cour de Turin avait la réputation, depuis le dix-huitième siècle, d’être parcimonieuse, avare. J’ai étudié le système éducatif dans la Savoie du dix-neuvième siècle, et il apparaît que le gouvernement de Turin s’efforçait d’étatiser l’enseignement, de le rationaliser, mais qu’en réalité il n’était pas prêt à donner pour cela un seul sou, de telle sorte qu’en ce domaine il laissait aux Savoyards le soin de se gouverner eux-mêmes. On avait institué un Conseil de la Réforme, nommant des notables du Duché, et lui demandant de veiller à ce que les dispositions royales fussent observées; mais dans les faits, le Conseil, sis à Chambéry, servait de tampon entre la pratique locale et le Gouvernement.
     
    L’Église catholique avait un monopole effectif que personne ne remettait en cause. La théologie diffusée image-saint_thomas_d_aquin-thomas_aquinas-sao_tomas_de_aquino-docteur_angelique-angelic_doctor-theologien_dominicain-dominican_theologian-teologo_dominicano-summa_theologica-somme_theologique-suma_teologica-thomis.jpgétait toujours celle de saint Thomas d’Aquin, et on rejetait toutes les questions liées à des controverses, y compris l’infaillibilité du Pape; la philosophie postulait une raison naturelle se mouvant dans la conscience morale et l’éclairant, et des phénomènes physiques manifestant leur auteur: toute étude rationnelle menait à Dieu et à l’élévation intérieure.
     
    On restait proche de François de Sales et de la Profession de foi du vicaire savoyard de Rousseau, qui devait tant, quoiqu’il ne s’en aperçût jamais, au pieux évêque de Genève: car les prêtres savoyards dont il s’inspirait étaient ses disciples.
     
    Comme en France, la nécessité de développer les études techniques et scientifiques se faisait sentir; les Jésuites instituèrent près de Chambéry une école moderne, et des amis, pour ainsi dire, de la cité genevoise créèrent une école technique à Bonneville - significativement dirigée par un Allemand.
     
    Mais quoi! il n’y avait pas le système des concours de recrutement qui en France coûte si cher, et est en vérité si peu utile aux élèves. Car qui ignore qu’il sert surtout à obtenir des titres? Or son caractère national le déconnecte souvent de la réalité territoriale - c’est-à-dire des élèves tels qu’ils sont. On vit dans la fiction de la culture commune; mais en France, ce qui coûte cher, à l’État, c’est l’entretien de cette fiction! L’avantage de l’ancien système savoyard est que les professeurs, les prêtres, y étaient proches du peuple: Stendhal a loué à cause de cela l’Église de Savoie. L’éducation y était autonome, et elle ne dévorait pas les finances publiques. On ne retournera pas au gouvernement des clercs; mais une leçon peut être prise de l’histoire, même par des laïques.

  • Najat Vallaud-Belkacem et le cartable rose

    291968__fantasy-world-magic-trees-mushrooms_p.jpgUn élu français a décidé récemment d’offrir un cartable aux enfants de sa commune: rose pour les filles, bleu pour les garçons. La ministre de l’école publique a réagi en déclarant qu’il fallait garder à l’esprit la nécessité de l’égalité. Mais le rose est-il inférieur au bleu? Je ne pense pas. Sans doute, l’élu aurait dû proposer toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, individuellement et indifféremment aux filles et aux garçons: se focaliser sur les sexes est plutôt inepte. Il aurait aussi bien pu attribuer des couleurs différentes selon les quartiers! Mais j’ai toujours aimé le rose - une couleur fascinante. Nicolas Gogol avait évoqué la loge d’un mage ukrainien, dans ses divines Soirées du hameau, que remplissait, suite à ses opérations, une lumière rose: l’image m’a fasciné durant de longs instants. Elle m’a rappelé quelque chose d’enfoui, surgissant de l’enfance, ou de plus loin encore. Tout à coup cette lumière acquérait une épaisseur, une vie, grâce au rose, qu’aucune lumière ne posséda jamais.
     
    Cela dit, le gouvernement socialiste veut, paraît-il, créer l’égalité à partir de l’indifférenciation sexuelle. Or, si, en droit, l’égalité doit bien régner, la sphère culturelle a constamment nié que les sexes fussent intérieurement identiques: on ne va pas censurer Balzac (ou, comme on le fait si souvent pour les vieux auteurs, affirmer a priori qu’il se trompait) quand il disait que la figure de l’ange était une femme pour l’homme, un homme pour la femme. La polarisation sexuelle est naturelle, et a fleur-mystique---gustave-moreau.jpgson écho dans l'âme. La destinée oblige, contraint à la vivre - même si c’est pour la surmonter au bout du compte, en s’unissant volontairement aux vertus de l’autre sexe afin de toucher à l’humanité complète - à la fois homme et femme que définissait saint Paul. Le gouvernement ne peut pas plus supprimer cette polarité intérieure que modifier celles de la Terre. L’éducation doit enseigner la liberté humaine et le respect de chacun; elle peut appeler à méditer sur la figure de l’Androgyne; mais elle ne peut pas réinventer le monde de l’âme en fonction des intérêts du gouvernement.
     
    D’ailleurs, la plupart des professeurs de l’école primaire sont des femmes; or, au sommet de la hiérarchie, on trouve davantage d’hommes. D’un autre côté, les petits professeurs français sont les plus mal payés d’Europe; les hauts fonctionnaires sont aussi bien payés que dans les pays les plus riches: n’est-ce pas là un champ de travail considérable, pour l’égalité?
     
    On peut toujours parler de compétence; mais que les femmes soient plus nombreuses au bas de l’échelle ne tend-il pas à montrer que les études sont d’abord faites pour les hommes, que les qualités demandées, loin d’être indifférentes ou universelles, comme on le prétend, sont essentiellement masculines? La rationalité préférée à la sensibilité n’en est-elle pas la marque la plus éclatante? Il faut réformer le système éducatif pour que les vertus proprement féminines soient mieux représentées. André Breton s’est toujours exprimé dans ce sens: le rationalisme est masculin et assujettit la femme!
     
    C’est par là qu’il faut agir, et non en critiquant le rose et en affirmant que les filles ne lui sont pas nécessairement liées: qu’en sait-on?

  • Un État biologique

    PierreTeilhardDeChardin.jpgLes écologistes abstraits ont tort de limiter le besoin du biologique au monde végétal. C’est la société entière qu’il faut parvenir à concevoir comme insérée dans la biosphère. Concevoir une noosphère - l’univers intellectuel et social - entièrement détachée du vivant est complètement absurde. Teilhard de Chardin même disait que l’organisation sociale était une composante biologique de l’espèce humaine; elle n’en est dégagée que fictivement.
     
    L’humanité, en effet, a, dans son organisme même, le principe de rationalité qui lui est propre. L’esprit n’est pas détaché de l’organisme humain, pas plus que la tête n’est détachée du reste du corps: il est l’aboutissement d’une évolution de l’âme au même titre que la tête humaine est l’aboutissement  d’une évolution physique. De même que le passage d’une espèce à une autre crée l’Évolution, de même, la métamorphose du sentiment cristallise dans l’âme la raison, qui n’apparaît pas tout d’un coup une fois réalisé le cerveau, mais se développe en même temps. Il en résulte quelque chose de remarquable et qui n’est jamais bien compris: la conscience individuelle, chez l’être humain, est en relation profonde avec sa constitution physique.
     
    Les applications en sont prodigieuses. En médecine, on ne peut soigner l’homme sans tenir compte de cette organisation qui lui est propre, et qui intègre la dimension morale, ou intellectuelle. Les organes sont avec cette dernière en lien constant. La pensée ne reste en aucun cas confinée dans le cerveau, comme on se l’imagine en faisant de celui-ci une sorte d’organe miraculeux ajouté à un corps terrestre; elle se diffuse dans tous les organes. À l’inverse, on a tort, je crois, de ne chercher les sources d’une maladie mentale que dans le cerveau; les causes peuvent en être ailleurs dans l’organisme.
     
    Or, en politique, les effets d’une telle conception biologique des choses doivent également être intégrés. Créer des régions abstraites, sans rapport avec ce qui s’exprime dans l’inconscient, par le biais de l’organisme et du lien de celui-ci avec le lieu de vie, s’apparente, au fond, à l’agriculture chimique, et il est étonnant que tant d’écologistes ne le saisissent pas. Assurément, ils sont trop nourris au sein du rationalisme des Lumières! Cela les aveugle.
     
    On feint pareillement de croire que les langues ont un caractère universel, détaché du lieu où elles sont nées, où elles ont été formées; mais il n’en est rien. La rationalité du français correspond au paysage paysag10.jpgde la vieille France - à ce paysage de plaines immenses traversées par des rivières qui ondulent doucement; cela n’a absolument rien d’universel: c’est purement organique. Teilhard de Chardin, encore, intégrait profondément les langues à l’idée biologique: à ses yeux, elles étaient un début, chez l’homme, de spéciation - la tendance, au sein de l’humanité, à créer des espèces nouvelles: ce qui s’exprime dans le monde animal par les espèces a son écho dans l’humanité à travers les peuples, les nations: la même force s’y prolonge de cette façon. Parler de biodiversité en la différenciant de la diversité culturelle n’a aucun sens.
     
    Il n’y a pas non plus de sens, bien sûr, à sacraliser une langue, une culture; il s’agit de choses vivantes, qu’il faut aimer et respecter, mais en gardant un esprit universel qui les fait aimer toutes. La parodie de l’universel, c’est de décréter universel un embranchement culturel particulier! C’est prendre Paris pour l’univers entier: on ne peut pas faire plus chauvin. La République, en France, tend, inconsciemment, à le légaliser: sacraliser la capitale l’arrange. Mais il faut entrer dans l’universel réel, qui englobe de façon cohérente les diverses tendances culturelles de l’organisme humain global.

  • L’égalité des sexes enseignée aux enfants

    alchemical-sun-moon.jpgLe gouvernement français a déclenché un débat en s’efforçant de faire gommer, par les professeurs de l’enseignement public, les différences entre les sexes afin, dit-il, de mieux assurer l’égalité. Les stéréotypes sexistes devaient être remis en cause: non, la femme n’allaite pas forcément les enfants de son sein, les hommes peuvent le faire aussi!
     
    On s’inquiétait avec douleur: comment se fait-il que tant de jeunes filles veulent être coiffeuses, tant de jeunes garçons mécaniciens? Pourquoi devrait-on se déterminer en fonction des traditions?
     
    Ou pourquoi pas? Naturellement, l’État doit assurer l’égalité, c’est-à-dire la possibilité de s’orienter comme on le désire: une habitude ne crée pas une obligation. Mais est-il de son rôle de réformer les traditions, ou la nature? Devra-t-il bientôt assurer à tous les hommes la faculté de créer du lait avec leur poitrine? À toutes les femmes de disposer d’une semence? Il y a à mon sens un côté ridicule dans les ambitions de certains esprits qui confondent toujours l’égalité et l’uniformité, et veulent imposer la raison abstraite à la nature concrète sans avoir saisi le lien qui existe entre les deux, ou sans admettre même qu’il en existe un. Beaucoup de religions - dont la chrétienne, à travers saint Paul - ont prévu qu’un jour l’homme et la femme ne feraient qu’une seule chair, qu’il y aurait le alchemy9.jpggrand androgyne; mais ce n’est pas forcément au gouvernement d’accélérer le mouvement, ou de créer artificiellement cet homme nouveau!
     
    D’ailleurs, là où le bât cruellement blesse, c’est qu’on demande aux professeurs de l’Éducation nationale de rectifier ces stéréotypes prétendument imposés par le seul arbitraire humain: car dans l’enseignement, les femmes sont de plus en plus nombreuses! Il se crée un nouveau stéréotype… Or, les études sont formelles: la cause en est que les horaires et les vacances leur permettent de s’occuper davantage de leurs enfants. Comment pourraient-elles dès lors lutter contre les stéréotypes?
     
    Pourquoi à cet égard vivre dans l’illusion? Le petit enfant lui-même réclame la mère plutôt que le père, avec lequel le lien est le plus lâche. Ce n’est pas au sein du père qu’il se nourrit. Le lait artificiel ne remplace pas en qualité le lait humain; à quoi bon chercher à créer un monde nouveau à partir de l’intelligence abstraite? Il sera forcément inférieur à celui qu’a créé la nature. Lorsque l’être humain sera capable de faire mieux, on en reparlera; pour l’instant ce n’est pas le cas.
     
    La liberté complète doit être donnée aux particuliers, face à la tradition, qui n’est pas toujours bonne, et que l’univers même peut chercher à faire évoluer; mais on ne peut pas créer à partir de l’État, et des lubies de ceux qui le dirigent, un monde nouveau, ce n’est pas vrai. Joseph de Maistre en a parlé: l’intelligence, en elle-même, ne crée rien. Une constitution ne change pas le réel.

  • Mythologie du smartphone

    Smartphones (1).jpgJ’ai entendu une émission sur France-Inter qui évoquait le smartphone, et les mots utilisés m’ont rappelé ceux qu’on utilisait dans la religion chrétienne pour l’ange gardien: le compagnon intime, l’outil qui met en relation avec l’univers - et qui, même, montre l’invisible. Il est la matérialisation apparente du bon génie.
     
    On se souvient sans doute que, dans l’enfance, on s’inventait un ami impalpable, qui n’était que la suite du doudou. On parlait avec lui. Matérialisation du bon ange dont l’enfant est si proche, eût dit François de Sales; souvenir de sa présence au moment où l’âme s’apprête à prendre corps, eût dit Rudolf Steiner. Le natel, ou téléphone portable, en est le prolongement, au sein de l’ère technologique.
     
    Prolongement illusoire. L’outil ne met en relation qu’avec la partie de la noosphère qui se manifeste dans les machines. Comme l’être humain pressent que dans l’unité qui semble habiter les groupes 515px-Talisman_de_Charlemagne_Tau.jpgexiste un point immatériel de convergence, il a la superstition de croire que l’objet qui le relie au réseau téléphonique est une amulette lui permettant d’accéder à l’âme globale de l’humanité.
     
    Naturellement, de l’ange qui relie à l’univers, il n’est qu’un reflet inversé, une copie. L’invisible que montre le smartphone n’est que le visible d’un autre œil, de ce qu’on a devant soi quand on s’est déplacé physiquement. Il n’entre pas, quoi qu’on dise, dans le monde des causes.
     
    À cet égard, la paranoïa qui lie Internet aux États est également le symptôme qu’on attribue bien plus qu’il n’est légitime à ce monde mécanique intégrant une manifestation partielle, voire superficielle, de la noosphère. On entend dire que l’outil est un moyen de contrôle des âmes depuis tel ou tel service secret; mais c'est en réalité le culte qu'on voue à la machine et la croyance qu'elle est à même de pénétrer les profondeurs de l'Esprit, qui lient la conscience. Dès que l'objet apparaît comme ne touchant qu’à la surface des choses, et comme demeurant en dehors de l’esprit au sens propre, il cesse de prendre l’éclat de l’ami invisible; il n’apparaît plus que comme un fétiche vide, ne parlant pas, ne bougeant pas, ne pensant pas, comme dit la Bible.
     
    Et si un esprit semble s'y trouver, il se révèle comme illusoire.

  • La bombe atomique et les populations civiles

    atomic-blast.jpgLa bombe atomique est-elle légale? Au sein de la stratégie militaire, elle est orientée vers la destruction de villes, de populations civiles. Or, on entend toujours dire que c’est interdit. Même si dans les faits ce n’est pas exécuté, la menace peut-elle en être regardée comme permise?
     
    On a cru qu’on pourrait l’utiliser dans un cadre militaire strict, au sein du combat; mais ce n’est pas le cas.
     
    Certains ont ironisé sur la diabolisation dont elle fait l’objet; mais si son utilisation a des effets qui nécessairement ne sont pas conformes au droit, n’y a-t-il pas dans cette réaction spontanée une légitimité? Le diable est bien le symbole de ce qui est mauvais en soi.
     
    On essaie d’empêcher de nouveaux pays d’avoir cette arme; mais ne serait-il pas logique en ce cas qu’on essaie aussi de contraindre ceux qui l’ont à la détruire?
     
    Le nationalisme naturellement donne le sentiment qu’elle est autorisée à l’État dont on est citoyen; mais dans une époque mondialisée, cela a-t-il encore un sens?
     
    Le goût de la technologie a fait dire à certains que les possibilités techniques méritaient toujours d’être exploitées; mais est-ce le cas? À ce sujet, J.R.R. Tolkien, dans sa correspondance, disait au contraire que l’être humain devait apprendre à faire la différence entre ce qu’il peut matériellement faire et ce qu’il est moralement justifié qu’il fasse.
     
    J’ai déjà évoqué le problème de l’énergie atomique après le désastre de Fukushima, m’appuyant sur Isaac Asimov pour dire que cette source ne devrait être exploitée que si on savait maîtriser la radioactivité une fois qu’elle est répandue dans l’air. Le fait est que tant que la bombe atomique ne peut pas être exclusivement dirigée sur des objectifs militaires, on ne peut pas dire, à mon avis, qu’elle est conforme au droit.
     
    Je suis donc favorable à un désarmement nucléaire total.

  • Dieudonné

    dieudonne.jpgDieudonné n’avait jamais, dit-on, payé aucune de ses amendes, trouvant la loi injuste ou les juges iniques; mais à cela en principe il faut réagir en citoyen, en demandant à ce que la loi soit changée. Une fois qu’on est condamné, le contrat social, eût dit Rousseau, fait qu’il faut s’exécuter. Le ministre de l’Intérieur s’est peut-être senti bafoué. Et la situation a pu être tendue par les crimes horribles de Mohammed Merah. Finalement, l’humoriste a retiré de son spectacle ce que les juges lui reprochaient, et il a pu le jouer à nouveau.
     
    Cet épisode a montré qu’il y avait en France une atmosphère déplorable, et il est évident, pour moi, qu’un malaise existe, qui ne relève pas simplement de l’antisémitisme, ou même de l’antisionisme. Je voudrais, pour tenter d'approfondir la chose, évoquer un souvenir personnel.
     
    Quand j’étais petit, je passais certaines de mes vacances chez ma grand-mère, qui habitait Grasse. Or, elle m’emmenait sur les lieux où Martin Gray avait perdu sa famille, sa maison ayant brûlé dans un feu de forêt: une plaque avait été mise sur les lieux, qui rappelait, également, ce qu’avait vécu cet homme dans les camps de concentration, où il avait été placé comme Juif Polonais. Ma grand-mère y tenait beaucoup, parce que son père était lui-même juif. Sans doute, il n’avait pas été inquiété, à Limoges, durant l’Occupation; mais elle se sentait solidaire.
     
    Cependant, je ne comprenais pas du tout pourquoi elle m’emmenait voir cet endroit. Je ne ressentais auc9782211035965 (1).jpgun rapport entre Martin Gray et moi, et, à vrai dire, elle n’était pas à même de me l’expliquer, étant, je crois, assez piètre pédagogue. Quand elle me parlait de ces événements, j’avais le sentiment qu’elle regardait le discours qu’on en fait comme une sorte d’obligation morale, une règle commune. Ce n’était pas vécu de l’intérieur. Elle me touchait davantage quand elle me disait que son père, médecin, avait soigné beaucoup de pauvres gratuitement, qu’il avait accueilli chez lui des Juifs poursuivis par la police de Vichy, ou qu’elle-même avait eu très peur un jour que, ma mère dans ses bras, elle avait été emmenée par des soldats allemands pour une vérification administrative.
     
    Je crois qu’on parle mal, très souvent, des événements liés à l’holocauste, parce qu’on les désincarne, et qu’on n’émeut pas: on s’adresse à l’intellect, et on essaie sans passer par le cœur d’imposer une idée à la volonté. Je ne me serais pas moqué de Martin Gray et de ses souffrances; mais ma grand-mère n’était pas, elle-même, convaincante.
     
    Il existe un petit livre que j’aime bien, sur ce sujet, fait d’un témoignage qui essaie de ressusciter une vision d’enfant, pleine d’images fortes, de mystères, de symboles, c’est Voyage à Pitchipoï, de Jean-Claude Moscovici: il permet réellement de vivre les choses de l’intérieur. L’énigme de la destination, crue une sorte de paradis, alors qu’il s’agissait d’un enfer, est frappante.
     
    En outre, je dois le dire, le sentiment de partage de la souffrance humaine nécessite à mes yeux qu’on varie les sujets. Personnellement, j’ai été profondément ému par le drame cambodgien. J’en reparlerai, à l’occasion.

  • Couple et religion traditionnelle

    110_BAL_17690.jpgCeux qui en couple se plongent dans des religions traditionnelles recherchent souvent une forme d’intimité intellectuelle qui les différencie du reste du corps social. Ils ont perçu qu’un couple fusionnel avait sa culture propre, et comme, néanmoins, ils n’ont pas eu la force de s’en créer une, ils se lient à des traditions anciennes, déjà établies, qui ne demandent en quelque sorte qu’à être adoptées.
     
    À cela, la société répond souvent par un sentiment de scandale. Mais Teilhard de Chardin le disait: l’unité humaine devait amener à l’union de l’homme avec l’univers, mais devait en passer par l’unité au sein du couple, la fusion de l’homme et de la femme. Il faut donc partir du principe que la liberté, à cet égard, est indispensable, même lorsque dans les faits la tradition adoptée semble régressive. N’est-ce pas reculer pour mieux sauter? Car si, dans les faits, la liberté est réelle, et garantie par les lois, la singularité du couple finira par modifier la tradition adoptée dans un sens spécifique, qui se joindra au bout du compte au mouvement de progrès global.
     
    Naturellement, l’équilibre du couple ne s’obtient pas seulement par  une forme de vie autonome; des dérives inquiétantes peuvent toujours être signalées - et la force publique intervenir. Mais elles ne peuvent pas être présumées à partir d’une coloration culturelle spécifique: en soi, une nuance spirituelle ne dit rien sur une dérive possible. De fait, un système moral théorique ne prouve rien sur la façon dont l’individu agit dans les circonstances de la vie. Une éthique en soi sublime peut ne jamais être appliquée par ceux qui l’expriment sans avoir le courage effectif d’en exécuter les clauses; un autre tableau moral moins brillant peut aussi bien ne pas être appliqué, et la conduite être bonne. À cet égard, inutile de s’illusionner sur ce que l’intellect est capable de présenter en théorie. Le comportement humain en dépend cent fois moins qu’on croit.
     
    Ce qui réellement est prégnant, c’est la conscience morale telle que l’a façonnée émotionnellement l’éducation. Ce qui est conçu par l’intelligence reste comme dans une bulle, voletant au-dessus de 502px-Lorenzo_Lotto_061.jpgl’homme agissant. Ce qui fonde ce dernier est essentiellement l’exemple donné par les adultes fréquentés dans la prime enfance, d’une part, les images fortes distillées par l’éducation, d’autre part. Le reste est bien plus proche de la fumée inconsistante que les philosophes le croient, notamment quand ils s’énervent après des phrases contenues dans de vieux livres qui font l’objet d’une vénération abstraite, d’une forme de dévotion qui n’a qu’un impact assez indirect sur la vie réelle.
     
    À la rigueur, les éléments de ces vieux livres qui ont un vrai effet sur l’âme sont ceux qui semblent à première vue ne ressortir qu’à la poésie: par exemple, dans le Coran, l’image de l’ange gardien notant les actions qu’on effectue durant sa vie. La conscience se déploie à partir de cette image bien souvent en dehors des doctrines claires, et de manière simplement conforme à l’exemple donné par les parents, ou par les récits par lesquels on a été frappé.
     
    Il me paraît peu approprié de polémiquer à l’excès sur le contenu éthique des religions traditionnelles, par conséquent.

  • République, éducation, symboles

    la-statue-de-marianne-symbole-de-la-republique-francaise_700913_510x255.jpgJ’ai écrit récemment un article sur la manière dont selon moi il fallait éduquer au civisme: en donnant pour modèles des personnages qui ont agi d’une façon républicaine. Mais il y manquait des personnages historiques récents.
     
    À cet égard, la carrière politique de Victor Hugo, mais aussi de Lamartine, peut soutenir la réflexion.
     
    À l’époque de la révolution française, un Savoyard plein d’idéalisme, qui croyait en l’action mystérieuse du génie de la liberté, peut servir d’exemple: François-Amédée Doppet. Le Corse Pascal Paoli, lui, regardait la citoyenneté comme une chose sacrée. Le Niçois garibaldi2.jpgitalien Garibaldi, le Genevois Bonivard sont d’autres grandes figures, dignes d'être étudiées.
     
    Mais la France, dira-t-on, n’étudie que sa propre histoire! Précisément, il faut qu’elle s’intéresse davantage à l’esprit républicain tel qu’il a pu se manifester dans le monde - qu’elle dépasse l’attachement archaïque à la nation. Il s’agit moins de glorifier la République par ses grands hommes que de proposer aux enfants de beaux modèles!
     
    Trop souvent l’histoire a servi de prétexte à la sacralisation de l'État - tout en s’affichant comme scientifique. Le but ne saurait être d’amener les élèves à une sorte de culte superstitieux des institutions - lesquelles ont vocation à être modifiées, amendées, améliorées par les générations futures! Il faut seulement que l’esprit qui a présidé à leur création - et dont la connaissance doit parler - soulève d’enthousiasme afin que les jeunes aient des exemples à suivre, un élan à porter.
     
    En rien il ne faut cacher les erreurs, ou les errements, des révolutionnaires; mais on doit faire apparaître la claire vision de l’idéal qui à l'origine les habitait - et qu’incarnent si bien les écrits autobiographiques de Doppet, ou les pages de Victor Hugo, dans Quatrevingt-Treize, sur l’époque de la Convention. La Liberté, l’Égalité, la Fraternité, sont des symboles élevés, qui devraient être représentés par trois fées planant dans le ciel d’azur! Car des féeries républicaines pourraient être créées, si on voulait.
     
    Non seulement il ne s’agit pas de diviniser aveuglément tel ou tel personnage historique, mais il faut au contraire distinguer leurs actions de ces trois allégories vivantes qui ont agi en eux: un décalage a dup16_callet_001f.jpgtoujours existé. En 1789, on les sentait dans le cœur, mais si les révolutionnaires se sont autant affrontés, c’est parce que les têtes ne parvenaient pas à s’en faire une idée claire!
     
    Les élèves de cela doivent être conscients, selon moi, afin que l’esprit civique se porte vers l’infini, vers un idéal toujours à quérir, symbolisé par ces anges féminins luisant par delà le sensible - et dont le professeur ne saurait être qu’un reflet passager: il est en avant sur le chemin, mais il n’en est pas le but. 
     
    À l’image de l’État! Car chacun doit pouvoir construire le monde en devenir: cela ne peut pas être réservé à ceux qui obtiennent les plus beaux titres.

  • Manuel Valls et le civisme

    87292011_o.jpgManuel Valls, dans ses discours, semble parfois se décharger de son travail de ministre de l’Intérieur sur les erreurs supposées de la Création. Au lieu de se contenter de renforcer l’efficacité du système policier dans l’exécution des procédures, il entend aussi reprocher à certaines communautés de manquer pour ainsi dire de civisme. Or, non seulement il n’existe pas de base légale pour mettre en cause une communauté dans son entier, le droit ne s’appliquant en principe qu’aux individus, mais, de surcroît, il ne sert en fait qu’à peu de chose de se plaindre que les gens n'aident pas spontanément la police, quand on est ministre de l’Intérieur. Ce serait plutôt le travail d’une instance morale indépendante - prêtre, philosophe, instituteur!
     
    Il est vrai qu’en France, l’éducation est largement nationalisée. Mais cela veut dire qu’en parler serait plutôt du ressort du ministre de l’Éducation, et encore son rôle n’est-il pas de s’adresser publiquement aux adultes, mais de demander aux enseignants du secteur public de développer le sens civique chez les enfants. Or, ils s’y efforcent depuis toujours. Qu’est-ce qui à cet égard ne marche pas?
     
    J’ai déjà dit qu’à mes yeux l’élève n’acquérait aucun sens civique si l’enseignement se résumait à des paroles abstraites, à des formules toutes faites. Une connaissance théorique de ce qui constitue la citoyenneté permet certainement de reprocher aux autres d’en manquer, quand on les voit agir, mais pas du tout, en réalité, d’avoir envie soi-même d’en appliquer les principes! Il est généralement plus pratique de s’imaginer qu’on se comporte tout à fait comme il faut parce qu’on sait en théorie comment il faut se comporter. Mais il existe un gouffre entre l'idée et son application.
     
    Comment le combler? Comment s’y prendre pour que l’envie de bien faire s’enracine dans les cœurs? Pour moi, il faut rendre vivants les concepts au travers de figures qui frappent l’imagination. Rousseau, qui l’avait compris, proposait, à cet égard, le modèle des grands hommes antiques; certains les trouvent démodés. Le latin et le grec ne s’apprennent plus guère. Actuellement, des auteurs de bandes dessinées créent des superhéros républicains qui peuvent enchanter les plus jeunes: le Garde Républicain, le Coq Gaulois essaient tant bien que mal de donner un pendant à Captain America. Mais beaucoup d’enseignants trouvent ce genre de récits ridicule, et les enfants le ressentent. Alors la thumb.jpgsolution est dans les héros républicains classiques créés par Victor Hugo, le Gauvain de Quatrevingt-Treize, Jean Valjean - ou l’ange de la Liberté de La Fin de Satan: car il faut aussi prolonger la chose vers le mythe, si l’on veut enraciner les valeurs illustrées dans l’âme.
     
    Quoi qu’il en soit, j’ai voté pour François Hollande parce que je trouvais que son prédécesseur s’en prenait trop à des communautés, et créait des tensions; je regrette qu’il n’impose pas assez fermement à ses ministres de ne pas chercher à acquérir de la popularité par ce moyen plutôt négatif.

  • Gustave Flaubert et le culte de Paris

    paris_soir.jpgOn croit volontiers que le culte dont Paris fait l’objet et qu’Amiel a critiqué a été pratiqué par les grands romanciers français. On évoque la triste vie de la province qu’ils ont voulu dénoncer, comme si la vie dans la capitale échappait forcément à leur esprit de satire, comme si elle était trop sacrée pour que nul n’osât la railler!
     
    Je crois avoir déjà évoqué les moqueries du Dauphinois Stendhal sur le parisianisme, mais on méconnaît Flaubert, si on s’imagine qu’il a voulu ne se moquer que de la province. N’oublions que Bouvard et Pécuchet sont deux Parisiens qui se ridiculisent en Normandie, et surtout, que la sottise d’Emma Bovary s’est clairement accompagnée d’un culte de Paris dénué de pensée critique. Flaubert dit plaisamment que Léon la séduit en lui affirmant que, à Paris, faire l’amour dans une voiture (à cheval) se fait couramment: l’argument est décisif, assure-t-il!
     
    Dès le début du roman, Emma assimile Paris à une cité de demi-dieux, où vivent des gens d’un autre monde. Alors qu’elle a rencontré un vicomte dans un bal donné dans un château campagnard et qu’elle lit des romans à la mode, le souvenir du vicomte revenait toujours dans ses lectures. Entre lui et les personnages inventés, elle établissait des rapprochements. Mais le cercle dont il était le centre peu à peu s’élargit autour de lui, et cette auréole qu’il avait, s’écartant de sa figure, s’étala plus au loin, pour illuminer d’autres rêves.
     
    Paris, plus vague que l’Océan, miroitait donc aux yeux d’Emma dans une atmosphère vermeille. […] C’était une existence au-dessus des autres, entre ciel et terre, dans les orages, quelque chose de 2009-11-04 Manon  PARIS (49).jpgsublime. Elle imagine romantiquement des artistes ne vivant, à Paris, que d’amour et de feu céleste!
    Dans sa correspondance, Flaubert est explicite, lorsqu’il répond à son ami Maxime du Camp qui lui conseille de venir s’installer à Paris, où était le souffle de vie: car il vivait généralement dans sa petite ville normande de Croisset. Le culte de Paris est l’essence du provincialisme, lui réplique-t-il!
     
    Cela dit, il aimait les fastes de la capitale. Lui aussi fut heureux d’être reçu au bal de l’Empereur et décoré de la Légion d’Honneur. Mais jusqu’au bout, il affecta de se moquer de ceux qui pensaient qu’on pouvait relier l’Esprit - auquel il croyait - à l’État, ou à une ville en particulier, ou à un régime en particulier - république ou monarchie. Pour lui, il était dans le cœur de l’être humain. Il était foncièrement individualiste. Il était un artiste avant tout, et s’adonner à la superstition qui relie un lieu en particulier au divin, c’est de la politique.