15/02/2017

Science-fiction et cité du ciel

Eternals Jack Kirby.jpgLa science-fiction matérialise les anciens mythes, peignant les anges comme des extraterrestres, faisant de la cité de Dieu une cité de l'espace libre des conditions naturelles terrestres, et, dans le même temps, elle assure fréquemment que les anciens mythes ont fait abusivement et fallacieusement le chemin inverse, qu'ils ont affabulé à partir de réalités physiques mal comprises, en les projetant par superstition dans le monde spirituel.

Il va de soi qu'elle n'en a aucune preuve, et que le seul fait constatable, à cet égard, c'est bien qu'elle-même reprend les vieux mythes et essaie d'en donner une version matérialisée. Elle peut aussi bien prétendre qu'elle retrouve les vérités mystérieuses cachées sous la légende pour mieux se vendre - voire pour justifier ontologiquement sa démarche, et créer, incidemment, une nouvelle religion.

Cela n'a d'ailleurs pas raté, beaucoup de religions nouvelles s'appuient sur la science-fiction. Elles sont en progrès.

Pour moi, je l'avoue, la science-fiction ne fait qu'adapter aux idées dominantes du temps les vieux mythes. Elle les enrobe, voire les imprègne de matérialisme, parce qu'elle-même manque de perspectives ontologiques. La plus belle et la plus intéressante science-fiction est du reste celle qui sort des limites du genre pour retrouver le monde spirituel, et qui ne s'est servie de la science moderne que pour mieux préciser et expliquer les anciens mythes - non pour les contredire.

C. S. Lewis, ainsi, confirmait l'ésotérisme ancien en plaçant des anges directeurs sur chaque planète, et confirmait aussi la théologie chrétienne en plaçant sur Terre un ange déchu. Là où il se trompait, est qu'il reprenait la science ordinaire, qui prétendait qu'on pourrait aller facilement sur Mars par un vaisseau spatial, et que cette même planète était peuplée d'êtres organiques: les deux sont faux. Au bout du compte, les conjectures apparemment les plus scientifiques sont celles qui ont apsara-mayur-sharma.jpgdémontré le plus rapidement leur fausseté. Symptomatique.

Olaf Stapledon fut à peu près dans le même cas. Alors que ses fantasmes sur l'avenir proche de l'humanité et la vie sur les planètes du système solaire n'ont en rien été confirmés par les faits, on peut estimer que quand il donnait une personnalité aux astres et les disait tournés vers un centre divin - accordant leurs mouvements pour effectuer devant lui une sorte de parade nuptiale -, on peut estimer, dis-je, qu'il voyait juste – ou que, du moins, rien n'est venu prouver qu'il faisait erreur. Les Apsaras dansant devant Indra dans la mythologie bouddhiste font le même office, étant des étoiles personnifiées, et Stapledon au moins rejoignait cette sagesse orientale, profonde et dont par ailleurs beaucoup d'amateurs de science se réclament aussi: cela devrait leur plaire.

Certains critiques n'en disent pas moins qu'il a délaissé en réalité la science-fiction pour la fantasy. Celle-ci crée des images représentant des êtres spirituels. C'est par là qu'elle est profondément artistique, profondément poétique, et c'est par elle que la science-fiction s'approche le plus de la vérité. C'est quand elle assume le mieux sa dimension mythologique, et quand elle prétend le moins illustrer des conjectures dites scientifiques, à mes yeux, qu'elle livre une réelle forme de connaissance.

Notamment morale, car les Apsaras sont des messagères délivrant des instructions aux sages.

La littérature a vocation à illustrer la vie morale par des symboles, pour moi, et non à spéculer sur les éléments matériels dont la science s'occupe déjà très bien, avec beaucoup de sérieux. D'ailleurs le monde matériel étant accessible aux sens, que veut dire conjecturer sur lui? Rien. Car l'on n'est pas, dans le lieu que l'on conjecture.

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11/02/2017

Croissance économique et matérialisme historique

keynes.jpgLes socialistes ont souvent évoqué l'idée de la relance par la consommation, que je crois héritée de John Keynes, car j'ai suivi des cours d'économie, quand j'étais au lycée. Mais ce n'est pas un auteur que j'aie lu, et du reste peu me chaut. Ce qui m'importe est que j'ai toujours trouvé aberrant le projet de résoudre les problèmes de l'égalité en même temps qu'on soutient la croissance économique. Une telle position me semble relever de l'angélisme et de la naïveté.

Je trouve de toute façon choquant qu'on pense ramener l'égalité des droits à des calculs mesquins et au fond l'assujettir à la croissance. Rudolf Steiner disait que, dans les faits, les droits individuels n'étaient en rien un moteur pour l'économie, mais un frein nécessaire, une limite dont le devoir, dont le sentiment moral rendait la présence impérieuse. Il les comparait aux obstacles naturels: les droits individuels font obstacle à l'économie comme les montagnes, les mers, les fleuves font obstacle aux échanges et nécessitent des dépenses supplémentaires. Il faut donc les intégrer au coût des produits, ne serait-ce qu'à travers une taxe ensuite reversée pour que les nécessiteux bénéficient du droit à l'éducation, à la santé, au logement, et ainsi de suite.

Cela me semble une bonne conception, car je trouve absurde l'idée que la mécanique historique ou économique soit imprégnée de la moindre moralité, de la moindre tendance à l'égalité qu'il n'y aurait qu'à faire éclore par une sorte de magie d'État. Au fond cela rejoint l'illusion libérale qui prétend que si tous les égoïsmes s'unissent, le monde s'en trouvera mieux. À la différence qu'il existe une frange de la philosophie qui essaie de masquer que le moteur premier de l'économie est l'égoïsme.

Les machines qui fondent l'essentiel de l'économie moderne en émanent avant tout. On a du mal à l'admettre, car on veut les vénérer, les adorer, les regarder comme des portes vers un avenir radieux. Dans les faits, elles donnent surtout une satisfaction égoïste.

Ce qui spirituellement renvoie à l'égoïsme, ce sont les mécanismes physiques, issus des profondeurs terrestres. Car le matérialisme pour moi ne saisit pas ce qui est en question, voulant soumettre l'univers à son monisme naïf. Quoiqu'il soit lié à des objets matériels, l'égoïsme, en soi, est une force spirituelle; il est leur vénération depuis les profondeurs de l'âme. Il est une sorte de fétichisme.

La moralité n'émane pas du même endroit. Elle émane de l'horizon. C'est l'horizon d'un monde plus juste, qui suscite le sentiment moral. C'est la perfection du soleil, dans sa rotondité telle sunset-fog-over-sea-mountains.jpgqu'on la perçoit quand il se couche, qui crée le sentiment de l'harmonie humaine. Cela s'oppose frontalement à ce qui meut l'économie.

L'erreur du monisme spiritualiste est de croire qu'il n'existe qu'une seule sorte de force spirituelle. En vérité, il y en a au moins deux – et même trois, dit le dogme trinitaire.

Il ne s'agit donc pas de dire qu'on va abandonner l'activité économique pour entrer dans une forme de mysticisme, mais qu'il existe un conflit entre les deux, et qu'il est illusoire voire hypocrite de croire qu'on peut le résoudre par un simple pas de côté.

Non, le sentiment moral humain n'émane pas de la superstructure. Il émane simplement de ce qui vient de l'horizon. Le réel essaye de concilier les deux choses qui s'opposent, et non pas d'imposer à l'esprit une vision uniforme des aspirations humaines.

Il existe plusieurs dieux - si l'on peut s'exprimer ainsi.

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14/01/2017

Jean-Paul Sartre et le judaïsme

78e129bfcbb5f110fcb62340983c3dae.jpgJ'ai lu, je ne sais plus où, qu'à la fin de sa vie, Jean-Paul Sartre, peut-être sous l'influence de Benny Lévy, avait trouvé, enfin, dans le monde physique quelque chose qui échappait à la nausée - une force créatrice, la manifestation d'un principe immortel, une puissance ordonnatrice qui ne devait rien à l'illusion et à la pensée magique: le peuple juif.

J'ai, personnellement, des origines juives, et je ne m'oppose pas, d'un point de vue subjectif, à une telle idée, propre à justifier le sens de l'infini que je m'attribue. Mais sur le plan objectif, j'ai un peu du mal à croire, de façon globale, à l'éternité de tel ou tel peuple. Peut-être parce que la judéité n'est qu'une composante de ma nature physique, puisque j'ai aussi bien des origines gauloises, ou même allemandes au sens large. Mais aussi parce que je crois que l'individu humain est universellement lié à l'infini, d'une part, et, d'autre part, que l'humanité un jour ne fera plus qu'une, et que les peuples s'y dissoudront, après lui avoir apporté leurs richesses, après l'avoir développée selon leurs directions propres.

Peut-on hiérarchiser ces apports? Je sais qu'en principe c'est interdit. Mais les chrétiens anciens - Bossuet, par exemple - admettaient l'apport énorme du judaïsme. À ce titre, Sartre semble leur devoir plus qu'il ne l'imaginait.

Cette image d'un peuple immortel me rappelle deux choses. La première est une idée de Cicéron selon laquelle le peuple romain était immortel, ou les peuples en général étaient immortels: l'individu meurt, disait-il, mais le peuple, ou la cité, lui survit. Mais Polybe, l'historien, disait que la cité de Rome était comme un individu, qu'elle naissait, croissait, mourait, et que le peuple soit immortel par rapport à l'individu n'implique pas qu'il le soit absolument. Cette idée d'un peuple comme un individu plus vaste et vivant plus longtemps michael whelan_isaac asimov_foundation and earth.jpgs'accorde avec l'idée des anges protecteurs des peuples, car ces anges s'incarnent à travers ces peuples, mais ensuite, une fois l'expérience de ces peuples effectuée, une fois que les anges qui les protégeaient ont vécu à travers eux les expériences dont ils avaient besoin, ils s'en détachent, ils s'arrachent à l'atmosphère terrestre.

C'est ainsi que les peuples individuellement sont appelés à disparaître, mais qu'ils le sont aussi tous, qu'un jour l'humanité ne sera plus qu'un seul peuple.

L'autre chose que cela me rappelle est le robot immortel R. Daneel d'Isaac Asimov, sentinelle de l'humanité, gardien de la civilisation dans son cycle de Foundation: il en conserve le patrimoine à travers les millénaires et même les millions d'années, un peu comme dans la Torah est conservée la sagesse première. On pourrait dire que la pensée abstraite de Sartre a trouvé en Asimov à se déployer en figures.

Il reste qu'Asimov lui-même, dans la nouvelle qu'il jugeait la plus importante parmi celles qu'il avait écrites, The Last Question, annonçait la destruction de toute chose particulière, et la renaissance de l'univers quand le dernier élément particularisé se serait dissous dans le grand tout. Il est possible, justement, que quand la pensée se déploie en figures, elle saisisse réellement l'infini, et en livre les mystères.

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04/01/2017

Charles Duits et la souffrance comme enfantement

mila.jpgLe poète savoisien Jean-Pierre Veyrat (1810-1844), pétri d'idées chrétiennes, disait que deux choses initiaient l'homme et le faisaient accéder à la divinité: la religion et la souffrance. Les douleurs du poète romantique mènent ainsi au Ciel, au lieu d'écraser l'individu.

Milarépa (1040-1123), sage bouddhiste tibétain, était encore plus explicite, parce qu'il s'appuyait sur l'ésotérisme: les souffrances, apportées par les démons, sont de tels bienfaits qu'elles font apparaître les démons comme des illusions, et comme étant, en réalité, des protecteurs de la loi sainte, amenant l'âme à connaître l'ultime vérité. C'est à dire qu'ils sont des anges. Il chantait:

Les dieux venimeux et leurs manifestations,
Avant la réalisation, se révèlent démoniaques
En créant interférences et duperies.
Dans la réalisation, ils deviennent des protecteurs de la loi,
Et d'eux surgissent tous les accomplissements.

À l'époque moderne, les Occidentaux se sont détachés de telles conceptions, vénérant d'abord les plaisirs terrestres, et s'efforçant de les éterniser. La science a été sommée d'alléger les souffrances, qui apparaissaient comme dénuées de sens.

On pourrait penser que Charles Duits (1925-1991), étant issu du Surréalisme, n'a pas non plus intégré ces conceptions mystiques, mais, dans son langage fleuri qui mêle ésotérisme et érotisme, il a montré qu'il était dans le cas contraire, regardant les processus liés à la reproduction comme remplis de sens, et le livrant à l'œil attentif:

Pour que la vie ait un sens, il est nécessaire que la maladie, la vieillesse, l'agonie et la mort en aient un également, que les maux qui nous accablent représentent les affres de l'enfantement, que l'univers soit, littéralement,
l'utérus de la Suprême Négresse,
et que nous puissions attribuer une signification positive à tous les phénomènes, y compris les inondations, les tremblements de terre, les éruptions volcaniques, les épidémies et les disettes.
Du moment que nous les attribuons au hasard,
nous les privons de leur dignité, de leur valeur, de leur terrible majesté, transformons la douleur en angoisse et, dès lors, le Pubis étoilé ne nous inspire plus que de l'effroi, ainsi que l'a noté Pascal.
(La Seule Femme vraiment noire, Bastia, Éoliennes, 2016, p. 138.)

Golden-Goddess-Mari-open.jpgLa Suprême Négresse est ici la déesse qui préside à l'ordre du monde.

Charles Duits fait, comme Joseph de Maistre faisait de la Révolution, des maux les nécessaires prémices à l'évolution humaine, à la transfiguration. Rejetant l'idée de l'absurde et du hasard, il se projetait au-delà des limites de la vie terrestre: puisque la mort scellait tout, elle avait aussi un sens, contrairement à ce qu'ont prétendu les philosophes à la mode à son époque.

Il visait l'enfantement de l'androgyne, ou plutôt de la gynandre, qui verrait l'homme et la femme ne faire plus qu'un, et donc être comblé dans leurs aspirations intimes. La volonté d'aimer la Suprême Négresse de toutes ses forces, de se fondre en elle, de s'assimiler à elle, faisant écho au tantrisme, se traduisait par l'apparition, dans le monde spirituel, d'un être nouveau. Mais cela ne se faisait pas sans vives douleurs.

Charles Duits assumait pleinement les siennes, à la manière d'un poète romantique: malade, il refusa de se soigner.

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05/12/2016

Libre concurrence des symboles

Fidel_Castro_operer_237035a.jpgUn jour, j'ai entendu une femme politique énoncer que pour faire parler la République française au cœur de la jeunesse, il fallait déjà que les hommes politiques qui l'incarnent soient des exemples, puissent faire rêver. Ce culte de la personnalité m'a rappelé ce que la France doit encore à la royauté, ou ce que la République française doit aux républiques démocratiques telles que Cuba. Attendre que l'homme politique fasse converger sur lui les aspirations au merveilleux a quelque chose de comique, de mon point de vue. Car je n'admire que les poètes, et ne me voue qu'aux anges.

Sans doute, quand Victor Hugo brandissait le poète-mage, il ne comprenait pas pourquoi le peuple se soumettait à Napoléon III, qui n'aurait dû faire rêver personne. Ce qui fait rêver le peuple, dans la politique, ce n'est pas l'exemplarité, c'est la puissance, l'autorité. Or, il ne va pas de soi que la puissance aille de pair avec la moralité. Le prétendre ressortit à la croyance magique, au culte des empereurs romains, mis à bas par le christianisme et son culte des saints sans pouvoir terrestre.

On peut me faire remarquer que la jeunesse, faute d'idoles dans la sphère politique, se tourne vers des figures religieuses charismatiques, qui elles aussi allient l'apparence de sainteté à la puissance terrestre. Mais au fond on est prompt à attribuer des prérogatives magiques à ceux qui ont une vraie autorité. Charles de Gaulle, dans Le Fil de l'épée, disait que l'autorité s'obtenait par le mystère qu'on créait sur soi: il fallait être hiératique, et ne pas trop parler, laisser planer l'incertitude; apparaître comme une énigme.

Néanmoins, plus l'humanité grandira, mûrira, plus elle s'apercevra que la politique ne crée qu'un mystère illusoire, et que sa puissance l'est aussi. La crise politique en France vient-elle de cette prise de conscience? On veut accuser les personnes; mais l'athéisme intégral dit bien que même l'aura de l'homme politique auquel on voue un culte est un mensonge. L'athéisme intégral a fait preuve de cynisme contre Fidel Castro, contre Staline, contre Mao, contre les grands chefs athées qui voulaient qu'on n'adorât qu'eux.

Pourtant, le culte sourd de l'État existe encore, dans les sphères intellectuelles; mais il n'a plus la même ferveur. Et s'il se traduit dans les classes populaires par l'attente du Chef qui incarnera la force divine de cet 11062257_668283196642376_2543648997004242103_n.jpgÉtat, une sorte de langueur s'est emparée de tous, qui fait douter que ce merveilleux puisse même se cristalliser dans l'État, ou son Chef.

Pour moi, il est évident que, au-delà des formes extérieures, il faut rebâtir une mythologie, faire de Marianne une vraie entité cosmique, et assimiler la Liberté, l'Égalité et la Fraternité aux fées qui parlent en silence au cœur de l'homme. Le matérialisme intégral a cet avantage de mettre à nu les hommes-dieux, et de les montrer seulement hommes; mais l'âme en attente de merveilleux doit se réorienter vers le seul espace où elle puisse trouver une butée: celui de l'Invisible, tel qu'il agit dans les âmes, au-dessous de la conscience. Les valeurs de la République y trouvent une solidité, une substance.

Et dès lors, la mythologie républicaine pourra rivaliser avec celles des vieilles religions, mais en portant d'autres valeurs, plus modernes, plus émancipatrices. Sinon, le cœur humain reviendra mécaniquement aux vieilles religions, une fois les politiques dévêtus de leur aura sacrée. Il a une nature qui l'empêche d'agir autrement, qu'on le veuille ou le regrette.

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17/11/2016

Teilhard de Chardin: science, pensée, foi

Pierre-Teilhard-Chardin-Inde-1935_1_1400_1375.jpgPierre Teilhard de Chardin est un des philosophes francophones les plus importants du vingtième siècle, même s'il est sous-estimé parce que l'État promeut, à travers ses institutions éducatives, des philosophes différents, des professeurs laïques, comme on dit. On peut le nier, mais Michel Houellebecq était lucide quand il disait que la République avait un agnosticisme de principe qui favorisait dans les faits l'anthropologie matérialiste.

Teilhard voulait établir un lien entre les données scientifiques objectives et la philosophie et la théologie, sentant que si le matérialisme s'imposait, la société serait vide de repères et de valeurs. Or, les progrès scientifiques avaient mis à mal le tableau traditionnel du monde, et, par paresse ou incapacité, on n'avait pas pu établir une nouvelle profondeur morale, à partir des nouvelles données. On se contentait de laisser le nez sur les enchaînements mécaniques des faits bruts, et, pour la morale, d'ânonner les mêmes valeurs depuis plusieurs siècles, dégagées de tout tableau du monde, et donc d'articulation possible avec le réel. Le résultat est que la morale est un objet de discours, mais que personne ne la suit, car, dans l'action, on se fie à l'enchaînement mécanique des phénomènes, et donc, on agit égoïstement, en fonction du résultat physique recherché.

Teilhard ressentait l'impérieux besoin d'aller dans une autre direction, et ses supérieurs - par peur, sans doute - lui déconseillaient de persévérer; il déclarait:

« Faites de la Science paisiblement, sans vous mêler de philosophie ni de théologie... »

Tel est le conseil (et l'avertissement) que l'autorité m'aura répété, toute ma vie durant.

[…]

Mais telle est aussi l'attitude dont, respectueusement, - et cependant avec l'assurance que me donnent cinquante années de vie passée au cœur du problème, - je voudrais faire remarquer, à qui de droit, qu'elle est Ignatius_Loyola.jpgpsychologiquement inviable, et directement contraire, du reste, à la plus grande gloire de Dieu. (Pierre Teilhard de Chardin, Science et Christ, Paris, Seuil, 1965, p. 283.)

Il pouvait être tenté de quitter son ordre, la Compagnie de Jésus, mais deux choses l'en empêchaient: tous les jours, il pratiquait les exercices spirituels d'Ignace de Loyola, et il était de famille noble et traditionaliste, et il savait le mal qu'il ferait aux siens s'il prenait la tangente: c'était une âme fidèle.

Il a posé tout de même en principe que ses supérieurs se trompaient et qu'ils agissaient contre Dieu, même si ce fut avec d'importantes précautions oratoires. Comme Olivier Costa de Beauregard, comme Rudolf Steiner, il pensait que la vie religieuse nécessitait de créer un lien entre le monde décrit par la science et ce qu'on pourrait appeler la vie morale de l'univers: quelle place a le Christ dans l'Évolution, quelle place la Trinité dans le cosmos, quelle place la divinité dans les atomes, ce sont des questions majeures que doivent se poser la philosophie et la théologie.

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15/11/2016

Lucain et les mystères du ciel

800px-Lucanus,_De_bello_civili_ed._Pulmann_(Plantin_1592),_title_page.jpgJ'ai lu récemment un grand classique antique, la Guerre civile, ou Pharsale, du poète romain Lucain: il raconte la guerre entre César et Pompée en prenant le parti de Pompée et de la république. Il en profite pour effectuer des digressions mythologiques et scientifiques à la mode ancienne, l'épopée étant aussi le réceptacle de la sagesse des hommes et n'ayant pas pour objet l'application rigoureuse d'un principe rhétorique.

Évoquant l'Égypte, il lui prend de développer des pensées scientifiques sur le ciel, ses mouvements et leurs liens avec le climat terrestre. Il les fait énoncer par un prêtre égyptien. Les prêtres égyptiens étaient réputés connaître ces secrets.

On dit souvent que l'antiquité avait à cœur de laisser dans l'obscurité les plus profonds mystères et de condamner leur divulgation. On cite l'histoire du poète Ésope qui, en voulant percer les secrets de Delphes, s'est vu projeter du haut des rochers. Mais il est possible que la grande époque classique de la poésie latine, du règne d'Auguste à celui de Néron, ait été, bien plus qu'on ne s'en est rendu compte à la Renaissance, marquée par la volonté de livrer des secrets ésotériques au public.

Virgile publiait les légendes romaines, jusque-là connues seulement des prêtres de la cité, et montrait de quelle façon les Troyens s'étaient installés en Italie. Il présentait, aussi, les principes occultes présidant à l'agriculture. Ovide ne publiait pas seulement les métamorphoses divines et la manière, par conséquent, dont les choses étaient apparues, après que des nymphes et des hommes en avaient eu pris la forme par l'action des dieux: il exposait également l'étrange doctrine de Pythagore, avec ses vies successives, et les rites religieux de Rome et leur sens. Il allait jusqu'à expliquer comment, concrètement, les héros et les empereurs étaient devenus des dieux.

Or, Lucain, au sujet de l'astronomie, se réclame explicitement de la volonté de livrer au public ces secrets:

Sit pietas aliis, miracula tanta silere;
Ast ego caelicolis gratum reor, ire per omnes
Hoc opus et sacras populis notescere leges.
(De Bello civili, X, 196-198.)

Cela veut dire: Que ce soit la piété des autres, de taire de si hautes merveilles: quant à moi je crois être agréable aux dieux que d'aller partout notifier aux peuples les lois mystérieuses et leurs œuvres.

Les dieux voulaient qu'on révèle à tous ce qu'ils accomplissaient: ils ne voulaient plus qu'on le cache.

Lui-même, dans son poème, fait comme Ovide, mais en adoptant un point de vue original: il révèle comment Pompée, selon lui, est devenu une entité céleste après sa mort et a influencé l'histoire en donnant à Brutus 799px-Jan_Styka_-_Nero_at_Baiae.jpgle désir de tuer César. Ovide avait livré les secrets officiels: expliqué comment César était monté au ciel. Lucain va plus loin: il livre les secrets officieux, ceux que l'empereur lui-même souhaite ne pas voir divulguer.

Ovide a été exilé, après avoir, dit-on, livré au public un ouvrage scandaleux, érotique. Lucain a été condamné à mort par Néron, après avoir été accusé d'avoir fomenté contre lui un complot. Son oncle Sénèque subit le même sort, et ses tragédies exploraient la mythologie sous le signe de l'horreur, et dans un poème burlesque il avait ironisé sur la fausse métamorphose en dieu de l'empereur Claude. Un signe des temps?

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07/11/2016

Les clones immortels de Michel Houellebecq

clone-factory-jim-painter.jpgDans un récent article, j'ai évoqué Les Particules élémentaires (1998) de Michel Houellebecq, et sa fin mystique, marquée selon moi par l'averroïsme. Je voudrais continuer cette réflexion.

J'ai dit que notre auteur dissolvait l'individu dans un vide lumineux, dans les derniers moments de ce roman et du reste des autres qu'il a écrits. Il aime ce genre de fins. Mais dans ces Particules élémentaires, il ajoute un épilogue qui annonce La Possibilité d'une île (2005): une essence stable sera un jour trouvée au code génétique, et on pourra créer des clones immortels, heureux - malgré les protestations des religions.

Je suis allé en Andalousie, patrie d'Averroès, et j'ai été frappé par ce qui reste de l'Espagne musulmane: le principe de répétition m'a paru saisissant. La mosquée de Cordoue répète à l'infini ses arcs, ses colonnes, et la nudité accentue le sentiment de répliques à jamais identiques, dans un univers sans limites. L'Alhambra de Grenade fait le même effet, notamment parce que les figures y étant proscrites, les variations ne sont guère possibles: l'individualisation y est moindre que dans le christianisme.

J'ai lu, il y a plusieurs années, un livre issu de l'Espagne musulmane, appelé Le Livre de l'échelle de Mahomet, traduit en latin en Espagne même. De la même manière, le voyage du prophète dans l'autre monde (puisque c'est de cela qu'il s'agit) était rythmé par une sorte de mathématisme - même si, naturellement, le paradis et l'enfer apparaissent comme deux lieux différents: la formulation de chaque chapitre se ressemblait, et la lecture en était grandement facilitée. Quand on compare avec Dante, qui s'est manifestement inspiré de cet ouvrage, on constate à la fois que le merveilleux y a perdu, car le texte islamique est rempli d'évocations de millions d'anges, et que l'humain y est plus présent dans son individualité, puisque le poète italien raconte l'histoire des particuliers qu'il rencontre dans l'autre monde, telle qu'elle s'est déroulée dans le nôtre.

Mais Houellebecq, avec ses clones immortels, m'a fait penser à la mosquée de Cordoue, je dois l'avouer: il suffisait d'y ajouter le pragmatisme romain, origine du matérialisme moderne. Qu'il refusât d'appeler matière interieur_mosquee_cordoue.jpgla matière et voulût l'appeler esprit n'y changeait rien: il y avait, dans l'arabisme antique, nourri d'Aristote, des velléités technico-magiques qui ont été écartées par l'Islam - nourri, lui, de christianisme, qu'on le veuille ou non, et donc de mysticisme moral.

Pour moi, ces clones immortels ne seraient pas mauvais s'ils existaient, mais je les prends pour des illusions. Houellebecq a raison de dire que les religions s'opposeront en vain à la manipulation génétique, comme elles se sont opposées en vain à l'application des principes du matérialisme historique. Mais, comme le disait Tolkien de la technologie en général, les résultats seront loin de ce qui aura été rêvé. C'est vers d'autres voies, à mes yeux, que la science doit aller. Le matériel ne s'imprègne pas par un jeu de langage des qualités du spirituel, comme dans la science-fiction. La source des différentes formes physiques n'est pas forcément physique elle-même. La connaissance peut, comme chez Goethe, pénétrer le psychisme en soi. Teilhard de Chardin espérait que la science s'orienterait dans ce sens, même s'il ne s'y osait pas.

L'artiste n'est pas forcément le seul être conscient à donner forme à la matière. En le faisant, il ne crée pas forcément un mensonge qui l'arrange (par exemple en attribuant à des objets physiques une qualité divine). Il peut aussi, comme le disait Novalis, user d'une imagination créatrice se confondant avec celle de l'esprit du monde.

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26/10/2016

Charles Duits et l'image mythique

fb179648d90f1ca4de4c8549ad283c6e.jpgDans La Seule Femme vraiment noire (2016), génial ouvrage posthume, Charles Duits (1925-1991) renouait avec la conception mystique de la figure intérieure: pour lui, une image spirituelle cachait un esprit, une intelligence: La lectrice comprend à présent pourquoi j'ai permis à Isis de diriger ma plume. Je l'ai fait justement parce que personne, jamais, ne l'a autorisée à se dire et à se décrire. Parce que le silence est le lot de l'esclave. André Breton l'a entrevue. Sa beauté l'a ébloui. Seulement, il n'a pas songé qu'une intelligence A(N)IME le corps parfait-et-merveilleux (op. cit., p. 54), affirme-t-il. Il ne s'agit pas seulement d'un corps extérieur, de quelque chose qui s'imprime dans le cerveau, mais d'un vêtement pour une divinité.

Charles Duits a-t-il l'impression que l'on a constamment réduit l'image à son extérieur, qu'on n'a pas voulu voir l'être spirituel qu'elle revêt? Il en accuse en tout cas la tradition occidentale depuis les anciens Grecs: C'est pourquoi l'on peut et l'on doit dire que l'Âge des Ténèbres a commencé lorsque les Grecs ont oublié le sens (la fonction) de leur propre Fable, pris leurs ancêtres pour des idiots triplement cubiques, et attribué à l'Esprit de Prose le pouvoir proprement magique de deviner les intentions de la Famille Royale. Ce pouvoir, seul le possède le Génie shiva-poster-dm92_l.jpgde la Langue, car il se sert de son imagination (p. 246). Il faut comprendre, par la Famille Royale, le peuple ordonné des dieux ou des anges. Le Génie de la Langue fut incarné en particulier par Victor Hugo. Seule l'imagination permet de se représenter l'action des êtres supérieurs, et ceux qui ont cru le faire par l'intelligence diurne ou rationnelle (l'Esprit de Prose) se sont lourdement trompés.

Ainsi, la science permettant de discerner l'inconnu et ce qui s'y trame, et de répondre aux questions lancinantes que l'homme se pose, ou de saisir les valeurs morales à appliquer dans sa vie - cette science s'obtient par l'apprentissage de l'imagination: L'abondance spirituelle ne passe de l'inistence à l'existence que dans une société qui regarde l'imagination comme l'essence de l'intelligence
et le développement de cette faculté
comme l'un des buts principaux de l'éducation
(p. 246).

Toute spiritualité prétendant se passer de l'imagination, ou même toute spiritualité ne mettant pas l'imagination au cœur, au centre de sa démarche intellectuelle, erre dans les ténèbres.

C'est en cela que Duits se dresse contre le principe masculin, qu'il dit lié à la rationalité, et entend épouser le principe féminin, fondé sur l'imagination; c'est pourquoi la divinité devra avoir un visage de femme, et même de femme nue: Quand Isis occupe la seconde place, toute espèce de souveraineté devient aussitôt suspecte, frauduleuse et frileuse,
et doit, par conséquent, se maintenir au moyen de la violence et du mensonge.
L'autorité du Roi existe uniquement par la grâce de la Reine: elle ne possède pas l'inistence. Et, comme le Roi le sent,
il a recours à la menace et au châtiment,
lesquels ont pour objet, par la dramatisation hallucinatoire de l'existence,
de dissimuler le vide de l'inistence.
(p. 189.)

En d'autres termes, la loi ne peut être suivie que si l'amour l'imprègne, et même la précède. Le devoir est d'abord un sentiment de ce qui bon, et qui est d'un ordre esthétique. La raison seule est forcément despotique. Les valeurs de la République ne sont démocratiques que si elles s'ouvrent à une mythologie.

Le livre de Duits n'est donc pas simplement un pamphlet mystique, s'adressant aux religieux; il a aussi une portée sociale et politique. Duits croyait, pour cette raison, qu'il était révolutionnaire et changerait le regard humain.

Et pourquoi pas? Il m'a fait beaucoup d'effet.

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22/10/2016

Le mysticisme de Michel Houellebecq

32162951z.jpgÀ la fin des Particules élémentaires (1998), son premier grand succès, Michel Houellebecq déroule des pages impressionnantes dont il a avoué être très fier - remplies d'une sorte de mysticisme bizarre, se réclamant du bouddhisme mais ne correspondant pas à mon expérience de celui-ci.

J'ai lu des textes canoniques, je suis allé en Asie, et, dans le bouddhisme, il existe, au-delà des illusions matérielles, tout un monde d'êtres spirituels, divins, qui sont réels, et dont émane le monde factice qui apparaît aux hommes. La vie canonique du Bouddha raconte comment il est allé au quatrième ciel rendre visite à Indra, roi des dieux, et, au Tibet, le moine Milarepa parlait aux démons et leur faisait la leçon, les convertissant à sa sagesse. Car la spécificité du bouddhisme n'est pas dans l'inexistence des êtres spirituels, mais dans ceci, que le Bouddha et ses héritiers ont plus de sagesse que les divinités, et que l'homme doit se libérer d'elles. Le Dhammapada s'exprime clairement en ce sens. Néanmoins la vision de la nature reste bien celle d'un ensemble de phénomènes créés par ces esprits: c'est justement de la nature qu'il faut se délivrer, lorsqu'on se délivre des divinités.

Or, Houellebecq combat le matérialisme en faisant, de ce qu'on appelle habituellement matière, du pur esprit: le raccourci est étonnant, et plutôt fallacieux, puisqu'il ne s'appuie que sur des mots, et que, surtout, il ne laisse plus de place aux esprits proprement dits, aux anges, divinités - la matière appelée esprit occupant désormais tout l'espace.

Plus en profondeur, cependant, on reconnaît la doctrine de Berkeley, qui faisait du monde physique une sorte d'hallucination collective, créée par Dieu dans les consciences humaines. Et, au-delà encore, davantage que le bouddhisme, on distingue ce qu'il reste en Occident de l'averroïsme. Borges, par exemple, en était un grand adepte, et le mysticisme occidental a été profondément marqué par ce courant.

Averroès était un musulman andalou qui affirmait que l'esprit était un tout indifférencié, et que la matière ne averroes.jpgparticularisait qu'illusoirement les choses. Chez Houellebecq, les personnages se dissolvent à la fin de ses livres dans un grand vide lumineux. Thomas d'Aquin a combattu cette doctrine, montrant que les individus persistaient comme nuances, couleurs distinctes au-delà de la mort, au sein de la grande nappe psychique cosmique. Mais Houellebecq n'y croit pas.

À vrai dire Averroès a aussi été rejeté par les musulmans de son temps, qui pensaient que l'individu demeurait au-delà de la mort pour aller au paradis ou en enfer.

Ce qui de toute façon est remarquable, dans cette fin du roman de Michel Houellebecq, est que le monde physique se dissout dans le vide et s'imprègne d'une sorte de lumière universelle qui l'absorbe; c'est d'une grande poésie, que cela traduise ou non un principe constitutif du monde.

Il est indéniable que la tendance existe, que cela fait résonner un sentiment profond - que cela correspond à un moment important (pour l'âme).

Jeanne Guyon disait qu'après l'absorption par le Père, on rejaillissait plus beau. Cela ressemble au bouddhisme. Mais Houellebecq a l'air de dire qu'on s'y dissout à jamais; cela ressemble à l'averroïsme.

La dent qu'il garde contre l'Islam a-t-elle un obscur rapport?

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26/09/2016

Causalité future d'Olivier Costa de Beauregard

costa-01.jpgLe physicien Olivier Costa de Beauregard (1911-2007), issu d'une vieille et illustre famille savoisienne, était chrétien et croyait que l'esprit précédait et dirigeait la matière. Il est l'un des auteurs principaux de la théorie de la double causalité, qui admet aux phénomènes une cause existant dans l'avenir autant que dans le passé. Une idée remarquable, car elle rejoint celle de Teilhard de Chardin (1881-1955) sur le Christ situé en haut et en avant, au bout du Temps: la création ne part pas seulement du passé, mais aussi de l'avenir, parce que ce qui se crée répond à un appel.

L'homme agit mû par un désir, qui le projette vers l'avant: l'image d'un futur particulier l'invite à l'action et crée des objets et états nouveaux. Or, loin d'être une simple illusion, cette image de l'avenir est inspirée par le pressentiment du Christ. Louis Rendu (1789-1859), au dix-neuvième siècle, avait de telles pensées, justifiant le progrès: il s'agissait d'une aspiration à la cité universelle, qui était sainte et était la cité de Dieu.

Cela veut-il dire que les anges viennent de l'avenir? Qu'ils remontent le temps jusqu'à nous? Olaf Stapledon (1886-1950), le grand auteur de science-fiction, évoqua des hommes des derniers temps ayant appris à faire voyager leur pensée dans le passé, et à inspirer aux hommes du présent les visions d'avenir qui les meuvent au sein de leur évolution. Les anges, dès lors, deviennent des hommes ayant appris à remonter le temps; c'est courant, dans la science-fiction: l'auteur français Gérard Klein y a songé.

Pour le chrétien Olivier Costa de Beauregard, c'était sans doute plus subtil; il aurait dû en parler; il aurait dû émettre des hypothèses explicites. Il proposait en effet de scruter les traditions orientales pour occuper le gouffre existant entre les faits de science et la théologie catholique. Les mystiques naturelles, évoquant le monde des esprits, lui semblaient pouvoir, avec quelques précautions, établir des liens entre les deux extrêmes de la tradition occidentale. Est-ce que les divinités des mythologies orientales pouvaient être dites venues de l'avenir? Elles s'adressent souvent aux hommes en prenant le visage de défunts connus ou 220px-Urpflanze.jpgglorieux; mais la mort jette peut-être hors du temps.

Olivier Costa de Beauregard, en outre, évoquait les phénomènes naturels, autant que les actions humaines. Peut-on prétendre que des images d'avenir poussent les plantes à pousser? Il faudrait imaginer que la forme que la plante développe est déjà là avant qu'elle ne l'occupe, avant qu'elle ne l'habille de matière. Goethe avait de telles pensées. Ce serait l'appel sourd de cette image qui pousserait la plante à l'épouser de sa matière. Les perspectives en sont riches. Est-ce que même le mouvement de la Lune autour de la Terre est une forme d'aimantation, d'aspiration à occuper un orbe déjà tracé en image dans l'univers? C'est vertigineux. Olivier Costa de Beauregard a pris soin de demeurer dans les abstractions, pour ne pas qu'on l'accuse de s'adonner à la poésie surréaliste. Je ne sais pas si je ne ferais pas mieux d'avoir le même scrupule. On me l'a conseillé. Mais Michel Houellebecq n'a-t-il pas déclaré, lui-même, que quand on écrit, les mots sont déjà là, qu'il suffit de les trouver?

Les idées de Costa de Beauregard m'ont à vrai dire rappelé Boèce, le philosophe romain, platonicien et chrétien du cinquième siècle: il disait de Dieu qu'il est à la fois dans le présent, le passé et l'avenir; il occupe ce que les Orientaux appellent l'Espace, et qui est un temps devenu espace, dans lequel le passé, le présent et l'avenir sont devenus des lieux.

Parsifal, selon Wagner, avait pénétré un tel monde, lorsqu'il assista au mystère du Graal.

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16/09/2016

Surréalisme et érotisme: Charles Duits, Malcolm de Chazal

maa-kali.JPGRécemment est paru le grand livre posthume de Charles Duits (1925-1991) La Seule Femme vraiment noire (aux Éditions Éoliennes, à Bastia), et c'est un livre remarquable à plusieurs titres, notamment en ce qu'il mêle mythologisme, ésotérisme et érotisme. Sa philosophie, fondée sur l'adoration d'une grande déesse se confondant avec l'univers, mais qu'on peut connaître intimement en s'unissant à la femme, rappelle le tantrisme tel que l'a peint le Genevois Daniel Odier dans son ouvrage Tantra Yoga, la Voie de la Connaissance suprême - qui est une traduction d'un ancien texte mystique du Cachemire et est lié au culte de Shiva; un commentaire éclairant accompagne ces aphorismes grandioses, dont la portée sexuelle ne doit pas être exagérée, même si elle existe. Il s'agit en réalité d'orienter le désir vers la déesse cosmique, mais sans renoncer forcément à la relation sexuelle, comme dans le catholicisme: car cette relation peut être une étape.

Le style de Duits est néanmoins différent, plus cru, plus brutal, plus polémique, plus occidental; il doit beaucoup au Surréalisme, dont Duits fut un représentant tardif: il eut pour maître André Breton. Mais il voulait aller plus loin, appréhender les êtres qui vivent derrière les imaginations - au sein des sphères supérieures.

Or, on le sait, le Surréalisme non seulement réhabilita la femme, mais aussi la relation charnelle, dont il fit un enjeu important de la liberté poétique. On pourrait dire qu'il s'agit d'une licence ordinaire, la plongée dans une chair honnie par l'Église mais n'offrant pas réellement de perspective spirituelle: ce serait plutôt le triomphe du matérialisme comme voie mystique...

Que cela ait souvent été le cas ne peut pas être nié. Mais il y avait, mystérieusement, une recherche, dans la sensualité. En effet, on l'érotisme, à l'intérieur de l'être humain, est un puissant moteur de l'imagination. Facilement, si on imagine des mondes plus beaux, des fées s'y trouvent, des houris - ou au moins des femmes supérieures, comme dans la poésie de Paul Éluard. Le catholicisme médiéval assimilait ces images à Lucifer, à l'illusion, à la tromperie, et l'imagination a été surveillée, puis censurée au cours de l'histoire occidentale. C'est de cela que se plaint Charles Duits, et comme le matérialisme finalement limite aussi l'imagination, il le rejette autant que les religions traditionnelles.

Il s'agit plutôt, pour lui, de prolonger la tendance cachée de la chose et d'y faire apparaître la divinité non plus contre la chair, mais au-dessus: si on lève le regard, le visage de la déesse apparaît, mais si on ne AVT_Malcolm-de-Chazal_7366.jpegregarde pas ses cuisses, son pubis, sa croupe, on ne peut voir ce visage.

Éluard, certes, n'est jamais allé aussi loin. Pour ma part, je trouve qu'il feint d'être sincère, et ne crois pas qu'il ait réellement pensé que ses amoureuses aient été des femmes divines. C'est pourquoi je l'ai souvent comparé à Ronsard, qui ajoutait aux images des femmes aimées de belles figures tirées de l'ancienne mythologie, soudain ravivée.

Mais il existe un surréaliste mystique - plutôt rejeté à Paris -, Malcolm de Chazal, qui, dans L'Homme et la Connaissance (1974), avait, peu de temps avant Duits, sexualisé le Ciel: il avait écrit que le sexe terrestre était le reflet de forces cosmiques supérieures, et il parlait des entités du monde divin en utilisant le vocabulaire érotique. Or, ce n'était que le prolongement naturel du Surréalisme, que de parler concrètement et explicitement des Grands Transparents qu'évoquait seulement à demi mots André Breton. Et il était naturel, aussi, qu'il rejoignît, au moins par la théorie, les textes du tantrisme shivaïte. Car l'intention de déployer des images exprimant le Surréel se fondait bien sur le désir. Celui-ci traversait le corps pour trouver son essence. Il ne restait qu'à l'assumer en sublimant ces images, comme l'a fait Duits - qui, logiquement, approuvait ce shivaïsme tantrique dont je parlais.

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05/08/2016

Jean-Paul II à Jerez

catedral-de-jerez-de.jpgJerez de la Frontera est une ville d'Andalousie de la province de Cadix, en Espagne, et elle possède une cathédrale dans laquelle une chapelle est consacrée à Jean-Paul II. Cela m'a surpris, car, en France, le catholicisme est essentiellement une cristallisation du vieux temps: la créativité y est invisible. En Espagne, on continue à développer la religion, et à créer des figures vénérables. Des artistes du vingtième siècle ont imité l'art classique pour bâtir des retables à l'ancienne, et on honore notamment les saints prêtres martyrs de la guerre civile (qui donnent sans doute un autre visage, plus nuancé pour ainsi dire, à celle-ci et au camp républicain que celui qu'on donne en général en France).

Mais le plus étonnant est que, à l'extérieur de la cathédrale de Jerez, sur la place publique, on trouve aussi une statue de Jean-Paul II. Or, en France, c'est interdit. On autorise la statue et donc la vénération imprégnée d'esprit sacré de Jules Ferry, mais pas celle de Charles-Joseph Wojtyla.

À vrai dire, je ne suis pas, moi-même, ravi en extase face à la figure de ce noble pape, et je veux bien reconnaître que le catholicisme a une tendance fâcheuse à vénérer ses clercs, c'est à dire à se vénérer lui-même. S'il parvenait à canoniser de simples particuliers, il se montrerait plus créatif. L'Église pourrait par exemple béatifier des écrivains laïques qui ont chanté sa gloire et celle de ses Pères, tels Joseph de Maistre et Jean-Pierre Veyrat. Mais voyager en Espagne et en particulier en Andalousie n'en montre pas moins une façon d'aborder la religion totalement différente des pays du nord. En Espagne, notamment du sud, la tradition est sacralisée, et continue de vivre, quoique sans doute de façon moins glorieuse qu'autrefois. La situation est la même qu'en Asie.

Quand j'entends dire, par certains, que l'art baroque leur déplaît, je me demande ce qu'ils peuvent intégrer de la culture de l'Espagne ou de l'Allemagne catholique, ce qu'il leur reste pour apprécier une large partie de l'Europe, dont au fond la Savoie fait partie. Car elle aussi a cultivé l'art baroque.

Je ne sais pas si une Savoie non soumise au régime français ferait comme l'Espagne méridionale, - ou comme la Catalogne, qui a essayé de concilier, avec Gaudí et Verdaguer, la modernité et la tradition, le romantisme et le catholicisme, - ou simplement comme la France, qui a essayé de créer une modernité non catholique. La troisième possibilité est douteuse. Car, à cet égard, durant le vingtième siècle, après son annexion, la Savoie n'a fait qu'imiter platement la France, et on ne peut pas dire qu'elle ait été à la pointe par exemple du mouvement surréaliste.

Néanmoins, après l'effervescence issue de l'instauration de la République, en 1870, th.jpgla France semble aujourd'hui à bout de souffle. Elle ne cesse de ressortir les mêmes concepts, les mêmes icônes, bloquée en quelque sorte sur Jules Ferry. Je me dis qu'au moins Jean-Paul II est une figure plus récente, c'est à dire plus moderne.

Est-ce que le régime de la laïcité interdirait aussi d'ériger une statue de Pierre Teilhard de Chardin, sur la place publique? Le doute qu'on peut en avoir a un côté tragique, car il est pour moi le grand homme dont le souvenir peut redonner à la France contemporaine un souffle nouveau, des perspectives encore inexplorées, et fructueuses. Il est celui qui a donné sens à l'humanisme progressiste hors du matérialisme historique, qui est désormais périmé, et il est donc celui par qui les valeurs européennes peuvent retrouver une vie.

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17/06/2016

La colère du peuple: attentes déçues

220px-Bishop_Myriel_Les_Miserables.jpgLes manifestations, en France, contre la réforme du Code du travail me rappellent le début des Misérables de Victor Hugo et la discussion entre l'évêque Myriel et le Conventionnel. Hugo y justifie la colère du peuple par le sentiment d'injustice. Mais, plus en profondeur, dans son roman et toute son œuvre, il montre que le peuple, sous les vieux rois, n'avait plus de perspective spirituelle: seul le roi était sacré, et cela bloquait l'horizon intérieur et l'accès au moi de l'infini.

La colère du peuple vient aussi de ce que la République s'est posée comme un horizon spirituel dont l'astre était le gouvernement, et que, après la chute du communisme, qui justifiait scientifiquement la sacralisation de l'État, on ne voit plus rien de spirituel, d'intime, de grandiose, de fabuleux dans ce que proposent concrètement les gouvernements. La révolte rêve sans savoir ce dont elle rêve, et quand elle veut le trouver elle se réfère aux religions traditionnelles, faute de perspectives réellement neuves.

Dans la culture officielle promue par le gouvernement, sous prétexte de lutter contre l'intégrisme religieux, on interdit tout rêve prenant une forme cohérente jusqu'à constituer une mythologie, parce qu'au fond on veut que l'État seul soit une perspective: Rousseau a jadis parlé en ce sens d'une religion républicaine. Mais comme l'État semble avoir perdu son pouvoir démiurgique, le peuple est désemparé et est pris d'une rage incontrôlable, il veut briser les idoles qui ne parlent pas, ne bougent pas, ne respirent pas et en veut aux sacerdotes qui lui ont fait croire le contraire.

Les idoles ne sont pas, cependant, à briser. Telle la statue de Pygmalion, elles peuvent recevoir une vie. La République peut déployer une mythologie, si elle l'ose. Victor Hugo, je le dis pour la millième fois, l'a fait, et doit servir de modèle. L'histoire peut redevenir épique. Les valeurs républicaines peuvent trouver leur 12_DalouNationLiberte.jpgcorrespondance cosmique dans les trois fées célestes qui inspirent la devise fameuse; le génie de la République peut s'incarner en un surhomme, dont on raconte l'histoire cachée.

Toute morale qui prétend se passer de telles figures est une fumée, et ne s'insérera pas dans les âmes, et n'empêchera pas les colères du peuple.

Si la République ne peut oser aller dans ce sens, il n'y a pas vraiment d'autre perspective que les traditions ancestrales: pourquoi ne pas le dire? La Savoie avait sa mythologie propre, avec les anges de François de Sales et le Comte Vert. Et la France ancienne aussi, avec Jeanne d'Arc et l'espèce d'épopée écrite par Grégoire de Tours sur les Francs, dont j'ai déjà parlé.

C'est de cela que Victor Hugo était conscient. Il faut l'être comme lui.

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20/05/2016

H. P. Lovecraft et le principe d'involution

HP-Lovecraft.jpgJ'ai évoqué la conviction de H. P. Lovecraft que l'homme aspire à l'infini, à s'affranchir des lois physiques, de l'espace et du temps, et que pour lui le fantastique répondait par une illusion littéraire ou artistique à cette aspiration. À cette conviction répondait, dans ses contes, l'apparition de races extraterrestres qui s'étant libérées de l'espace et du temps, voyageaient dans les corps pour continuer à exister au-delà de leur déréliction propre. Paradoxe: c'est parce que le monde physique, loin d'évoluer, finit par mourir, que des êtres se hissent dans le monde spirituel et parviennent à y vivre. L'évolution continuait donc dans l'au-delà de la matière, mais était-ce de façon durable, et dynamique?

Dans son récit de voyage sur la Lune, Cyrano de Bergerac assure que les êtres lunaires sont tels que les Grands Anciens de Lovecraft: ils peuvent voyager de corps en corps, et le feraient constamment, si une instance supérieure ne le leur interdisait pas. Chez Lovecraft, pas d'instance morale cosmique pouvant interdire de telles pratiques, sinon sous la forme de forces contraires, hostiles, démoniaques, provoquant une forme d'involution.

Il est possible que les Grands Anciens qu'il décrit dans The Shadow out of Time (1936) n'aient jamais été esclaves de la matière: dès son arrivée sur Terre, ils ont habité des êtres doués de conscience mais appartenant au règne végétal, ou à mi-chemin entre le végétal et l'animal. Cela reprend, indéniablement, des idées de la théosophie, laquelle il connaissait: les hommes sont issus selon elle d'êtres végétaux à demi conscients et pouvant se mouvoir, et avec eux, à cette époque, vivaient, en symbiose intérieure et psychique, des êtres supérieurs. Mais Lovecraft rejetait ce qu'il appelait l'optimisme fade des théosophes. Il ne voit pas cette image, fascinante en soi, comme préparant l'évolution humaine. Elle peut, certes, expliquer pourquoi l'être humain a gardé, du passé, une aspiration à l'absolu et à l'infini, comme il pensait que c'était le cas. Mais ces êtres cthulhu-mythos-wallpaper-reasons-to-like-lovecraft-nyarlathotep-crawling-chaos-shadow-out-of-time-poster-illustration-by-darrell-screamin-polyp-tutchton-all-rights-reserved.jpgvégétaux, plutôt attrayants, ont été contrés par des êtres immondes, s'apparentant aux poulpes. Or, c'est là reprendre l'évolution classique: l'apparition du monde animal a bien commencé par les mollusques. Le récit de Lovecraft se termine tragiquement, parce que passer du végétal au polype est apparemment affreux.

La théosophie dit que cette sorte de chute était nécessaire à l'évolution, parce que l'animal a des propriétés de mouvement et d'autonomie qui préparent l'avènement de l'être humain, libre et autonome dans ses pensées. Mais Lovecraft, par principe, adopte une formule pessimiste.

Il faut remarquer qu'il n'était pas satisfait par sa nouvelle grandiose. Quelque chose le chiffonnait, le gênait. Effectivement, on ne voit pas comment des êtres pouvant passer d'un corps à l'autre peuvent être gênés lorsque le corps végétal qu'ils habitent est attaqué et détruit par des êtres ayant des formes de poulpe et de méduse; on ne sait pas ce qui les empêche d'habiter ensuite ceux-ci.

Il pensait pourtant que l'aspiration à l'absolu, à l'infini, n'existait pas chez tous les hommes, mais seulement chez une minorité, une forme d'exception, représentant au fond la fleur de l'humanité, mais isolée comme une étoile solitaire dans un immense ciel noir, une fleur dans un désert. Peut-être cultivait-il son pessimisme de façon morbide, parce qu'il l'arrangeait, parce qu'il le justifiait de ne pas s'investir dans la vie sociale et l'affronter. Cela fait partie de sa destinée, comme on dit. Peut-être que dans sa vie antérieure la vie sociale lui était apparue comme particulièrement abjecte!

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04/05/2016

Le tout seul est lumière: David Lynch, Rudolf Steiner

DL_400x400.jpgDavid Lynch, dans Catching the Big Fish et diverses interviews, a souvent dit que la peur venait de ce qu'on ne percevait qu'une partie des choses, et que, si on avait une vue d'ensemble, elle cessait. Rudolf Steiner, dans son drame-mystère Le Gardien du Seuil, confirme par deux vers:

Das Ganze ist voll Licht, wenn auch der Teil,
Für sich allein gesehn, oft dunkel ist.

(Le tout est lumière, quand la partie,
Si elle est vue seule, souvent est obscure.)

Le problème de la mort, en particulier, ouvre à des ténèbres angoissantes. Symboliquement, le monstre, l'esprit mauvais, dans les films de Lynch, sont des êtres terrifiants, qui rendent l'univers incompréhensible. Pourquoi le mal existe-t-il? C'est d'ailleurs aussi la question de H. P. Lovecraft, mais, curieusement, celui-ci disait au contraire que c'est la vue de l'ensemble qui crée l'épouvante: car si l'homme ne jette son regard que sur un fragment, il peut être rassuré; mais le vrai fond de l'univers est inhumain. L'image du confort rationnel et bourgeois peut être détruite par une vision d'ensemble qui entoure de chaos la cité humaine.

Lovecraft, à cet égard, nous rappelle Sartre qui, dans La Nausée, fait l'expérience d'un au-delà de la matière organisée: il pose comme étant l'ensemble le fragment qu'il perçoit soudain par une faille dans le voile des apparences. L'image de la masse informe, ou du vide, renvoie à tout l'univers.

L'idée de la mort est de fait d'emblée présente pour remplir d'inanité le rêve bourgeois d'une vie pérenne et réglée, et le monde physique régi par des lois connues dans lequel l'humanité s'efforce de vivre. Mais prétendre qu'on est conscient du monde parce qu'on sait que l'on va mourir ne relève-t-il pas d'un abus? Au-delà de cette vérité fragmentaire, Lynch et Steiner proposent une vision du monde dans laquelle le mal et la mort, eux-mêmes, ont un sens.

Derrière le monstre, ou le démon, est un ange, un dieu qui se cache. Derrière la Révolution, disait Joseph de Maistre, était la Providence: au-delà du mal qu'elle représentait indéniablement, il fallait voir l'intention mystérieuse de la divinité. Pareillement, derrière Méphistophélès répondant à l'appel de Faust, chez Goethe, il faut voir les nécessités de l'évolution humaine: Faust est finalement arraché aux ténèbres pour réaliser une Fire-walk-with-me-02.jpgascension par l'éternel féminin. C'est la fin du Second Faust: le héros est emmené au Ciel par les anges de la sainte Vierge.

Chez Lynch, le plan divin est caché: suggéré plus que dit. Non seulement il en est ainsi dans ses films, mais dans ses écrits et paroles il n'en a guère dit plus. Il a évoqué l'image du jeu fantastique qu'était en réalité la vie, voire l'idée du retour de l'être humain à travers plusieurs vies, son germe ne mourant pas. Pour Steiner, on le sait sans doute, il en va de même: l'homme évolue en s'incarnant successivement, et en tirant profit de ses expériences. À cet égard, comme dans le christianisme, la souffrance et la mort purifient, et chez Lynch aussi, puisqu'on ne peut pas comprendre autrement que Laura Palmer, à la fin de Fire Walk With Me, revoie son ange après avoir été abominablement tuée.

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16/04/2016

Saint Martin le dément

head_r10.jpgSaint Martin passait en son temps pour un visionnaire halluciné, et si le peuple le vénérait, les gens instruits se moquaient de lui. C'est en tout cas ce que montre un passage de l'Historia Francorum de Grégoire de Tours, évoquant un certain Bricius qui devait devenir évêque de Tours à la suite de Martin, mais qui, de son vivant, alors qu'il était diacre, le tourna en ridicule.

Un homme du peuple, venant voir le saint homme pour qu'il lui donne un remède, demanda en effet à Bricius, rencontré dans la rue, où était Martin. Il répondit: Si tu cherches ce délirant, regarde sur les hauteurs; car il contemple habituellement le ciel comme un dément. Cela fut répété à l'intéressé, qui prédit alors à Bricius de gros ennuis, quand il serait devenu évêque. Et, dit saint Grégoire, cela advint; car il fut injustement accusé d'adultère, et le peuple se souleva contre lui, lui créant toute sorte d'avanies, le contraignant à se rendre à Rome pour régler la question. Ce fut son châtiment.

Venance Fortunat raconte que Martin voyait les anges, le diable, les saints du ciel; et Grégoire de Tours confirme, et évoque ses nombreux miracles, et qu'il a ressuscité plusieurs personnes, guéri de nombreuses autres. Son tombeau fut un haut lieu de pèlerinage, et les Francs, je l'ai déjà dit, le vénéraient infiniment.

On entend souvent dire que les Français sont rationalistes; mais la jalousie de Bricius peut-elle servir de base à une philosophie? La faculté de voir le monde divin et de guérir les malades était en soi louable, et les succès populaires suscitent toujours l'envie. On se moquait de saint Martin pour sauver ce qu'on gardait d'amour-propre.

Grégoire de Tours se contenta de le vénérer. Et il n'est pas vraisemblable que la tradition française vienne plus de Bricius que de Martin, qui est le patron spirituel de la France.

Certes, Bricius était gaulois, et pas Martin; mais la lumière ne vient pas toujours du sol sur lequel on marche. Martin venait de l'Orient, et le soleil s'y lève, et c'est par lui que le sol prend vie.

Au-delà des moqueries contre les visionnaires, le rationalisme est une idée sérieuse, dira-t-on. Mais elle vient essentiellement de la classe cultivée nourrie de lectures classiques; elle n'est pas foncièrement populaire. Même quand il se pense rationaliste, le peuple adhère aux figures de la raison page accueil.jpgavec une sorte de foi qui n'est pas la raison.

Saint Martin sans doute est le fondateur de la vraie tradition française, qui est celle de Grégoire de Tours, des chansons de geste, et de Victor Hugo, qui lui aussi voyait ou cherchait à voir les êtres sublimes qui continuent dans l'invisible la hiérarchie dont le pic visible est l'être humain – ainsi qu'il le dit dans les Contemplations. La devise de la République, Liberté, Égalité, Fraternité, ne naquit pas d'un raisonnement froid, mais d'une inspiration subite, d'une vision de trois fées célestes, descendant sur Paris!

Naturellement, il s'agissait avant tout de trouver des remèdes aux maux du peuple; non de s'enorgueillir de ses visions. En cela peut-être le rationalisme rejoint saint Martin.

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08/04/2016

El abrazo de la serpiente

El-Abrazo-de-la-Serpiente01.jpgJ'ai vu au cinéma du Grütli, il y a déjà quelque temps, El Abrazo de la Serpiente (L'Étreinte du serpent), un film sud-américain de Ciro Guerra qui raconte comment deux hommes, ou un homme incarné deux fois, rencontrent dans l'Amazonie le même sage indien, qui les guide vers une plante sacrée et le monde spirituel. C'était beau, et la nature imposait sa force, l'Indien sa grâce et sa personnalité. La deuxième fois, il est vieux, mais l'Européen qu'il conduit sur la rivière parvient à entrer dans le pays des esprits, contrairement à la première.

L'ensemble du film est en noir et blanc, sauf pour la séquence, assez courte, montrant cet autre monde. Elle s'appuie sur des visions d'un grand esthétisme, montrant énigmatiquement des formes ou des entités indistinctes dans des cercles colorés. Après ce passage dans le Mystère, l'Indien disparaît, apparemment remplacé par un essaim de papillons blancs.

Le Serpent, faut-il sans doute comprendre, est l'esprit du cosmos qui happe les âmes et leur montre le chemin. Il leur inspire des rêves - qu'on doit suivre, entend-on énoncer. Il se mêle aux astres.

J'aime ces films un peu abstraits qui osent montrer quelque chose du monde divin, comme 2001: l'Odyssée de l'espace, ou Au-delà du Réel. Cela passe souvent par la machine qui emmène au bout de l'univers, ou alors par des plantes: c'est un débat. Parfois c'est les deux, car au fond la machine sert aussi de drogue.

Je les aime, mais je suis quand même perplexe, lorsque je suis exigeant avec la logique, et délaisse le sentimentalisme qui entoure les Indiens, ou qui entourait les fusées à l'époque où Kubrick a réalisé son film: l'heure est plus à l'écologie, dit-on. Mais Matrix montre un monde fantasmatique qui se pose comme plus vrai que le nôtre et dans lequel on entre grâce à un téléphone; il faudrait voir. Je suis perplexe, car je me El-abarazo-de-la-serpiente-02.jpgdemande si le réalisateur du film a vraiment suivi le conseil de l'Indien qu'il présente comme un Guide, s'il a vraiment suivi ses rêves. En effet, la séquence onirique est courte, et on ne la comprend pas. Or, si on suit ses rêves, c'est pour y voir clair dans le monde de l'âme. On comprend, certes, qu'on entre dans le pays des esprits; mais on ne saisit pas de quoi il est fait. Et l'homme moderne a besoin de savoir où il va. Il ne suivra pas des formes incertaines simplement parce qu'elles sont belles: il faut que sa pensée en confirme la substance. On peut dire qu'il a tort; cela n'importe pas: d'instinct il agit ainsi.

Donc si on veut faire suivre leurs rêves aux gens, il faut les éclairer. Comment? Il faut y créer des pôles de moralité, eût peut-être dit, s'il avait vécu de nos jours, François de Sales. Le monde des esprits est hiérarchisé: les esprits sont plus ou moins élevés, plus ou moins purs.

Bien sûr, dira-t-on, si on fait cela, on retombera dans les religions anciennes. Les poètes surréalistes en général s'y refusaient. Mais comment dès lors les suivre?

Encore une fois, il s'agit de créer de nouveaux pôles de moralité: Victor Hugo ne donnait pas le même sens au bien et au mal qui polarisaient l'infini du dedans, que le catholicisme. Mais il faut bien les montrer.

Le dessinateur Philippe Druillet ne désapprouvait pas George Lucas d'avoir créé des pôles de moralité clairs au sein d'une sorte de psychisme cosmique, dans sa série Star Wars; et Druillet est celui qui en France a été le plus mythologique en dessinant, le plus imaginatif tout en donnant des directions, des pistes.

Il faut prendre garde à ne pas être trop abstrait, à ce que le pays des esprits ne ressortisse pas simplement au sentimentalisme.

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06/04/2016

Spiritualité de Paul Éluard

3099126133_1_3_k2khW1Xi.jpgUn soir, dans ma voiture, j'écoutais France-Culture, et j'entendais un philosophe dire qu'il était faux que la République (française) manquât de spiritualité, comme l'en accusaient les religieux, notamment musulmans. Il réagissait aux attentats de Paris. Il a cité Paul Éluard, s'est mis à lire son fameux poème sur la liberté.

J'ai eu l'impression d'une faille entre les générations. Je suis de celle qui ne voyait plus, dans le communisme, de grand rêve d'avenir.

Ayant fait des études, je devrais au moins répéter le discours - au fond appris - de la République pleine de spiritualité et ouvrant de larges perspectives à l'être humain, et admirer Paul Éluard et Louis Aragon. Mais je dirai, sans fausse modestie, que j'ai le sentiment que si je n'ai pas réussi mes études comme on pouvait le souhaiter et s'y attendre, c'est justement parce que je ne parvenais pas à apprendre des cours qui ne me convainquaient pas dans leur contenu.

Je n'ai pas ressenti l'éducation française comme spirituellement porteuse. Elle était orientée vers une technicité qui laissait à la marge l'intimité humaine et la réduisait à des valeurs abstraites énoncées en beau style.

Car Éluard a un beau style. Mais ses images ne s'inscrivent pas, pour moi, dans une perspective spirituelle saisissable. Elles sont surtout de la rhétorique, émanent de l'enthousiasme sans représenter, comme les imaginations catholiques médiévales ou les figures du Coran, un monde supérieur. Or, c'est à cela que j'aspirais.

Veut-on dire que ce n'est pas républicain? Mais pourquoi donc? Il y a bien un poète qui montrait comment les anges et les démons pouvaient être pensés selon la logique républicaine: c'est Victor Hugo. Et je dois dire que c'est l'un des rares auteurs que j'ai découverts grâce au lycée qui m'aient enthousiasmé.

Peut-être estimera-t-on qu'il serait dommage de revenir en arrière et d'avouer, indirectement, que la littérature du vingtième siècle est restée inférieure à celle du dix-neuvième - n'a pas fait de progrès valable. Mais c'est une possibilité. Et si l'on veut dire que la littérature qui laisse le spirituel dans l'abstraction et refuse l'imaginaire religieux (même pour lui donner, à la façon de victor_hugo_en_mage_hi1.jpgVictor Hugo, un sens républicain) est supérieure à celle qui l'accueille, je réponds: peut-être; mais il est n'est pas vrai que la spiritualité d'une telle littérature soit plus grande que celle de Victor Hugo. Car il n'est pas vrai que l'abstraction intellectuelle soit plus porteuse de spiritualité que l'image qui passe par le cœur, et qui véhicule dans l'âme une parcelle d'esprit substantiel - non un simple reflet, comme le fait la pensée abstraite!

Donc il n'est pas vrai qu'Éluard, malgré toute la qualité des valeurs de fraternité qu'il défend, malgré son élévation morale, soit d'une spiritualité suffisante. Illustrer une idée par une image ne suffit pas: il faut que l'image saisisse quelque chose de l'esprit.

Pense-t-on que c'est pure illusion, que cet esprit? Mais en ce cas il n'y a pas de spiritualité possible. Confiner l'esprit au cerveau humain revient à l'y enfermer, et la spiritualité consiste à l'y voir aussi dans l'univers. C'est là, dans les cieux, que Hugo voyait les valeurs de la République – avec raison, s'il voulait créer une spiritualité républicaine authentique!

Il faut repartir de lui ou de Lamartine, du romantisme. Alors, même pour le vingtième siècle, on verra quels poètes peuvent réellement combler les aspirations des générations nouvelles.

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03/02/2016

La fraternité et les djinns (XVII)

Jinn rising.jpgJ'ai essayé de montrer, dans d'autres articles, que même s'il fallait les transposer à la société occidentale, les figures du Coran n'étaient pas contradictoires avec les idées de liberté et d'égalité. Pour la fraternité, je me suis souvent dit que l'image des djinns, présente aussi dans les Mille et une Nuits, était parlante: au-delà du visible, les hommes sont tous liés par des esprits du monde élémentaire. Par eux, ils sont tous fils de la Terre.

La tradition musulmane affirme que, quoiqu'ils ne constituent qu'un seul peuple, les djinns ont des religions différentes. Ils sont à l'image de l'humanité. Elle fait des choix différents, mais ne constitue qu'un seul groupe. Elle a des cultures différentes, mais ce sont des couleurs apparues dans une seule lumière. L'universalité ne peut pas supposer, en effet, une religion ou une culture unique, mais elle admet qu'au-delà des différences, les hommes sont tous frères, à la façon des djinns. Ceux-ci - les génies des anciens Romains - étant les maîtres des éléments, ils lient aussi les hommes à la Terre, et même à tout l'univers physique. Un courant passe, qui unit tous les êtres.

Et soudain l'homme sent que son souffle est un vent, que dans son système lymphatique coulent des rivières ou s'élèvent des brumes, que ses os sont des rochers, que le feu court dans ses veines - et surtout est dans sa tête. Ce qui traverse les hommes, et ce qui traverse à la fois les hommes et leur environnement, ce sont les génies, qui passent de l'un à l'autre sans barrière, pour qui les corps ne sont pas des ensembles finis.

Perspective effrayante, pour la personne, et c'est pourquoi la fraternité semble à beaucoup pouvoir être assimilée à une dissolution de l'identité, à la création d'une masse informe dans laquelle les valeurs sont relativisées d'une façon honteuse, répugnante. Effectivement, les djinns sont réputés pour leur manque de sens moral, ils n'ont pas tellement conscience de ce qui est en haut ou en bas, à droite ou à gauche. C'est pourquoi, à la fraternité, il faut joindre la liberté, qui au contraire divise à l'infini les êtres, et s'appuie sur l'individu: c'est le pôle opposé. Entre les deux, est l'égalité, par laquelle on regarde l'autre comme un autre soi, pareil à soi.

Mais sans l'image de la fraternité, l'égalité reste théorique. Il ne s'agit pas de relativiser les valeurs - situées sur un autre plan -, mais de se souvenir que l'air qu'exhale dans une pièce un autre homme, quelle que soit djinn_by_nonsense_prophet-d2ylcay.jpgsa religion, je l'inhale, que je le veuille ou pas. Les djinns sont dans ce courant obligatoire qui va des poumons d'un homme à un autre, dans cette force qui lie les pensées de tous dans une même nappe de chaleur: car au fond, c'est dans le feu de la tête qu'on pense. L'eau de même lie tous les corps, par le biais de la vapeur. L'image des êtres élémentaires, très présente dans la tradition musulmane à travers les djinns, est suggestive.

On pourra me dire que ces êtres élémentaires existent aussi dans le folklore occidental, comme ils le faisaient dans la mythologie antique. Tout à fait vrai. Mais en Occident, une coupure s'est faite entre le folklore et la religion officielle et la philosophie légale – pour ainsi dire. Il y a d'un côté les êtres élémentaires, de l'autre les saints et les sages. Dans la tradition musulmane, les deux restent liés, et on pourrait dire que l'Islam, par certains aspects, est une tentative de concilier la sagesse antique et la religion du livre. Il y a une articulation entre les figures bibliques et les djinns, et cela ouvre des perspectives.

Dans Le Gardien du feu, de Pierre Rabhi, cela apparaissait clairement: les anges ne pouvaient pas y être séparés de la nature, du grand désert couvert la nuit d'étoiles. C'est à cause de cela que Corbin a déclaré que la tradition islamique était liée à la gnose chassée des traditions occidentales.

07:27 Publié dans Education, Philosophie, Spiritualités | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook