20/05/2016

H. P. Lovecraft et le principe d'involution

HP-Lovecraft.jpgJ'ai évoqué la conviction de H. P. Lovecraft que l'homme aspire à l'infini, à s'affranchir des lois physiques, de l'espace et du temps, et que pour lui le fantastique répondait par une illusion littéraire ou artistique à cette aspiration. À cette conviction répondait, dans ses contes, l'apparition de races extraterrestres qui s'étant libérées de l'espace et du temps, voyageaient dans les corps pour continuer à exister au-delà de leur déréliction propre. Paradoxe: c'est parce que le monde physique, loin d'évoluer, finit par mourir, que des êtres se hissent dans le monde spirituel et parviennent à y vivre. L'évolution continuait donc dans l'au-delà de la matière, mais était-ce de façon durable, et dynamique?

Dans son récit de voyage sur la Lune, Cyrano de Bergerac assure que les êtres lunaires sont tels que les Grands Anciens de Lovecraft: ils peuvent voyager de corps en corps, et le feraient constamment, si une instance supérieure ne le leur interdisait pas. Chez Lovecraft, pas d'instance morale cosmique pouvant interdire de telles pratiques, sinon sous la forme de forces contraires, hostiles, démoniaques, provoquant une forme d'involution.

Il est possible que les Grands Anciens qu'il décrit dans The Shadow out of Time (1936) n'aient jamais été esclaves de la matière: dès son arrivée sur Terre, ils ont habité des êtres doués de conscience mais appartenant au règne végétal, ou à mi-chemin entre le végétal et l'animal. Cela reprend, indéniablement, des idées de la théosophie, laquelle il connaissait: les hommes sont issus selon elle d'êtres végétaux à demi conscients et pouvant se mouvoir, et avec eux, à cette époque, vivaient, en symbiose intérieure et psychique, des êtres supérieurs. Mais Lovecraft rejetait ce qu'il appelait l'optimisme fade des théosophes. Il ne voit pas cette image, fascinante en soi, comme préparant l'évolution humaine. Elle peut, certes, expliquer pourquoi l'être humain a gardé, du passé, une aspiration à l'absolu et à l'infini, comme il pensait que c'était le cas. Mais ces êtres cthulhu-mythos-wallpaper-reasons-to-like-lovecraft-nyarlathotep-crawling-chaos-shadow-out-of-time-poster-illustration-by-darrell-screamin-polyp-tutchton-all-rights-reserved.jpgvégétaux, plutôt attrayants, ont été contrés par des êtres immondes, s'apparentant aux poulpes. Or, c'est là reprendre l'évolution classique: l'apparition du monde animal a bien commencé par les mollusques. Le récit de Lovecraft se termine tragiquement, parce que passer du végétal au polype est apparemment affreux.

La théosophie dit que cette sorte de chute était nécessaire à l'évolution, parce que l'animal a des propriétés de mouvement et d'autonomie qui préparent l'avènement de l'être humain, libre et autonome dans ses pensées. Mais Lovecraft, par principe, adopte une formule pessimiste.

Il faut remarquer qu'il n'était pas satisfait par sa nouvelle grandiose. Quelque chose le chiffonnait, le gênait. Effectivement, on ne voit pas comment des êtres pouvant passer d'un corps à l'autre peuvent être gênés lorsque le corps végétal qu'ils habitent est attaqué et détruit par des êtres ayant des formes de poulpe et de méduse; on ne sait pas ce qui les empêche d'habiter ensuite ceux-ci.

Il pensait pourtant que l'aspiration à l'absolu, à l'infini, n'existait pas chez tous les hommes, mais seulement chez une minorité, une forme d'exception, représentant au fond la fleur de l'humanité, mais isolée comme une étoile solitaire dans un immense ciel noir, une fleur dans un désert. Peut-être cultivait-il son pessimisme de façon morbide, parce qu'il l'arrangeait, parce qu'il le justifiait de ne pas s'investir dans la vie sociale et l'affronter. Cela fait partie de sa destinée, comme on dit. Peut-être que dans sa vie antérieure la vie sociale lui était apparue comme particulièrement abjecte!

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04/05/2016

Le tout seul est lumière: David Lynch, Rudolf Steiner

DL_400x400.jpgDavid Lynch, dans Catching the Big Fish et diverses interviews, a souvent dit que la peur venait de ce qu'on ne percevait qu'une partie des choses, et que, si on avait une vue d'ensemble, elle cessait. Rudolf Steiner, dans son drame-mystère Le Gardien du Seuil, confirme par deux vers:

Das Ganze ist voll Licht, wenn auch der Teil,
Für sich allein gesehn, oft dunkel ist.

(Le tout est lumière, quand la partie,
Si elle est vue seule, souvent est obscure.)

Le problème de la mort, en particulier, ouvre à des ténèbres angoissantes. Symboliquement, le monstre, l'esprit mauvais, dans les films de Lynch, sont des êtres terrifiants, qui rendent l'univers incompréhensible. Pourquoi le mal existe-t-il? C'est d'ailleurs aussi la question de H. P. Lovecraft, mais, curieusement, celui-ci disait au contraire que c'est la vue de l'ensemble qui crée l'épouvante: car si l'homme ne jette son regard que sur un fragment, il peut être rassuré; mais le vrai fond de l'univers est inhumain. L'image du confort rationnel et bourgeois peut être détruite par une vision d'ensemble qui entoure de chaos la cité humaine.

Lovecraft, à cet égard, nous rappelle Sartre qui, dans La Nausée, fait l'expérience d'un au-delà de la matière organisée: il pose comme étant l'ensemble le fragment qu'il perçoit soudain par une faille dans le voile des apparences. L'image de la masse informe, ou du vide, renvoie à tout l'univers.

L'idée de la mort est de fait d'emblée présente pour remplir d'inanité le rêve bourgeois d'une vie pérenne et réglée, et le monde physique régi par des lois connues dans lequel l'humanité s'efforce de vivre. Mais prétendre qu'on est conscient du monde parce qu'on sait que l'on va mourir ne relève-t-il pas d'un abus? Au-delà de cette vérité fragmentaire, Lynch et Steiner proposent une vision du monde dans laquelle le mal et la mort, eux-mêmes, ont un sens.

Derrière le monstre, ou le démon, est un ange, un dieu qui se cache. Derrière la Révolution, disait Joseph de Maistre, était la Providence: au-delà du mal qu'elle représentait indéniablement, il fallait voir l'intention mystérieuse de la divinité. Pareillement, derrière Méphistophélès répondant à l'appel de Faust, chez Goethe, il faut voir les nécessités de l'évolution humaine: Faust est finalement arraché aux ténèbres pour réaliser une Fire-walk-with-me-02.jpgascension par l'éternel féminin. C'est la fin du Second Faust: le héros est emmené au Ciel par les anges de la sainte Vierge.

Chez Lynch, le plan divin est caché: suggéré plus que dit. Non seulement il en est ainsi dans ses films, mais dans ses écrits et paroles il n'en a guère dit plus. Il a évoqué l'image du jeu fantastique qu'était en réalité la vie, voire l'idée du retour de l'être humain à travers plusieurs vies, son germe ne mourant pas. Pour Steiner, on le sait sans doute, il en va de même: l'homme évolue en s'incarnant successivement, et en tirant profit de ses expériences. À cet égard, comme dans le christianisme, la souffrance et la mort purifient, et chez Lynch aussi, puisqu'on ne peut pas comprendre autrement que Laura Palmer, à la fin de Fire Walk With Me, revoie son ange après avoir été abominablement tuée.

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16/04/2016

Saint Martin le dément

head_r10.jpgSaint Martin passait en son temps pour un visionnaire halluciné, et si le peuple le vénérait, les gens instruits se moquaient de lui. C'est en tout cas ce que montre un passage de l'Historia Francorum de Grégoire de Tours, évoquant un certain Bricius qui devait devenir évêque de Tours à la suite de Martin, mais qui, de son vivant, alors qu'il était diacre, le tourna en ridicule.

Un homme du peuple, venant voir le saint homme pour qu'il lui donne un remède, demanda en effet à Bricius, rencontré dans la rue, où était Martin. Il répondit: Si tu cherches ce délirant, regarde sur les hauteurs; car il contemple habituellement le ciel comme un dément. Cela fut répété à l'intéressé, qui prédit alors à Bricius de gros ennuis, quand il serait devenu évêque. Et, dit saint Grégoire, cela advint; car il fut injustement accusé d'adultère, et le peuple se souleva contre lui, lui créant toute sorte d'avanies, le contraignant à se rendre à Rome pour régler la question. Ce fut son châtiment.

Venance Fortunat raconte que Martin voyait les anges, le diable, les saints du ciel; et Grégoire de Tours confirme, et évoque ses nombreux miracles, et qu'il a ressuscité plusieurs personnes, guéri de nombreuses autres. Son tombeau fut un haut lieu de pèlerinage, et les Francs, je l'ai déjà dit, le vénéraient infiniment.

On entend souvent dire que les Français sont rationalistes; mais la jalousie de Bricius peut-elle servir de base à une philosophie? La faculté de voir le monde divin et de guérir les malades était en soi louable, et les succès populaires suscitent toujours l'envie. On se moquait de saint Martin pour sauver ce qu'on gardait d'amour-propre.

Grégoire de Tours se contenta de le vénérer. Et il n'est pas vraisemblable que la tradition française vienne plus de Bricius que de Martin, qui est le patron spirituel de la France.

Certes, Bricius était gaulois, et pas Martin; mais la lumière ne vient pas toujours du sol sur lequel on marche. Martin venait de l'Orient, et le soleil s'y lève, et c'est par lui que le sol prend vie.

Au-delà des moqueries contre les visionnaires, le rationalisme est une idée sérieuse, dira-t-on. Mais elle vient essentiellement de la classe cultivée nourrie de lectures classiques; elle n'est pas foncièrement populaire. Même quand il se pense rationaliste, le peuple adhère aux figures de la raison page accueil.jpgavec une sorte de foi qui n'est pas la raison.

Saint Martin sans doute est le fondateur de la vraie tradition française, qui est celle de Grégoire de Tours, des chansons de geste, et de Victor Hugo, qui lui aussi voyait ou cherchait à voir les êtres sublimes qui continuent dans l'invisible la hiérarchie dont le pic visible est l'être humain – ainsi qu'il le dit dans les Contemplations. La devise de la République, Liberté, Égalité, Fraternité, ne naquit pas d'un raisonnement froid, mais d'une inspiration subite, d'une vision de trois fées célestes, descendant sur Paris!

Naturellement, il s'agissait avant tout de trouver des remèdes aux maux du peuple; non de s'enorgueillir de ses visions. En cela peut-être le rationalisme rejoint saint Martin.

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08/04/2016

El abrazo de la serpiente

El-Abrazo-de-la-Serpiente01.jpgJ'ai vu au cinéma du Grütli, il y a déjà quelque temps, El Abrazo de la Serpiente (L'Étreinte du serpent), un film sud-américain de Ciro Guerra qui raconte comment deux hommes, ou un homme incarné deux fois, rencontrent dans l'Amazonie le même sage indien, qui les guide vers une plante sacrée et le monde spirituel. C'était beau, et la nature imposait sa force, l'Indien sa grâce et sa personnalité. La deuxième fois, il est vieux, mais l'Européen qu'il conduit sur la rivière parvient à entrer dans le pays des esprits, contrairement à la première.

L'ensemble du film est en noir et blanc, sauf pour la séquence, assez courte, montrant cet autre monde. Elle s'appuie sur des visions d'un grand esthétisme, montrant énigmatiquement des formes ou des entités indistinctes dans des cercles colorés. Après ce passage dans le Mystère, l'Indien disparaît, apparemment remplacé par un essaim de papillons blancs.

Le Serpent, faut-il sans doute comprendre, est l'esprit du cosmos qui happe les âmes et leur montre le chemin. Il leur inspire des rêves - qu'on doit suivre, entend-on énoncer. Il se mêle aux astres.

J'aime ces films un peu abstraits qui osent montrer quelque chose du monde divin, comme 2001: l'Odyssée de l'espace, ou Au-delà du Réel. Cela passe souvent par la machine qui emmène au bout de l'univers, ou alors par des plantes: c'est un débat. Parfois c'est les deux, car au fond la machine sert aussi de drogue.

Je les aime, mais je suis quand même perplexe, lorsque je suis exigeant avec la logique, et délaisse le sentimentalisme qui entoure les Indiens, ou qui entourait les fusées à l'époque où Kubrick a réalisé son film: l'heure est plus à l'écologie, dit-on. Mais Matrix montre un monde fantasmatique qui se pose comme plus vrai que le nôtre et dans lequel on entre grâce à un téléphone; il faudrait voir. Je suis perplexe, car je me El-abarazo-de-la-serpiente-02.jpgdemande si le réalisateur du film a vraiment suivi le conseil de l'Indien qu'il présente comme un Guide, s'il a vraiment suivi ses rêves. En effet, la séquence onirique est courte, et on ne la comprend pas. Or, si on suit ses rêves, c'est pour y voir clair dans le monde de l'âme. On comprend, certes, qu'on entre dans le pays des esprits; mais on ne saisit pas de quoi il est fait. Et l'homme moderne a besoin de savoir où il va. Il ne suivra pas des formes incertaines simplement parce qu'elles sont belles: il faut que sa pensée en confirme la substance. On peut dire qu'il a tort; cela n'importe pas: d'instinct il agit ainsi.

Donc si on veut faire suivre leurs rêves aux gens, il faut les éclairer. Comment? Il faut y créer des pôles de moralité, eût peut-être dit, s'il avait vécu de nos jours, François de Sales. Le monde des esprits est hiérarchisé: les esprits sont plus ou moins élevés, plus ou moins purs.

Bien sûr, dira-t-on, si on fait cela, on retombera dans les religions anciennes. Les poètes surréalistes en général s'y refusaient. Mais comment dès lors les suivre?

Encore une fois, il s'agit de créer de nouveaux pôles de moralité: Victor Hugo ne donnait pas le même sens au bien et au mal qui polarisaient l'infini du dedans, que le catholicisme. Mais il faut bien les montrer.

Le dessinateur Philippe Druillet ne désapprouvait pas George Lucas d'avoir créé des pôles de moralité clairs au sein d'une sorte de psychisme cosmique, dans sa série Star Wars; et Druillet est celui qui en France a été le plus mythologique en dessinant, le plus imaginatif tout en donnant des directions, des pistes.

Il faut prendre garde à ne pas être trop abstrait, à ce que le pays des esprits ne ressortisse pas simplement au sentimentalisme.

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06/04/2016

Spiritualité de Paul Éluard

3099126133_1_3_k2khW1Xi.jpgUn soir, dans ma voiture, j'écoutais France-Culture, et j'entendais un philosophe dire qu'il était faux que la République (française) manquât de spiritualité, comme l'en accusaient les religieux, notamment musulmans. Il réagissait aux attentats de Paris. Il a cité Paul Éluard, s'est mis à lire son fameux poème sur la liberté.

J'ai eu l'impression d'une faille entre les générations. Je suis de celle qui ne voyait plus, dans le communisme, de grand rêve d'avenir.

Ayant fait des études, je devrais au moins répéter le discours - au fond appris - de la République pleine de spiritualité et ouvrant de larges perspectives à l'être humain, et admirer Paul Éluard et Louis Aragon. Mais je dirai, sans fausse modestie, que j'ai le sentiment que si je n'ai pas réussi mes études comme on pouvait le souhaiter et s'y attendre, c'est justement parce que je ne parvenais pas à apprendre des cours qui ne me convainquaient pas dans leur contenu.

Je n'ai pas ressenti l'éducation française comme spirituellement porteuse. Elle était orientée vers une technicité qui laissait à la marge l'intimité humaine et la réduisait à des valeurs abstraites énoncées en beau style.

Car Éluard a un beau style. Mais ses images ne s'inscrivent pas, pour moi, dans une perspective spirituelle saisissable. Elles sont surtout de la rhétorique, émanent de l'enthousiasme sans représenter, comme les imaginations catholiques médiévales ou les figures du Coran, un monde supérieur. Or, c'est à cela que j'aspirais.

Veut-on dire que ce n'est pas républicain? Mais pourquoi donc? Il y a bien un poète qui montrait comment les anges et les démons pouvaient être pensés selon la logique républicaine: c'est Victor Hugo. Et je dois dire que c'est l'un des rares auteurs que j'ai découverts grâce au lycée qui m'aient enthousiasmé.

Peut-être estimera-t-on qu'il serait dommage de revenir en arrière et d'avouer, indirectement, que la littérature du vingtième siècle est restée inférieure à celle du dix-neuvième - n'a pas fait de progrès valable. Mais c'est une possibilité. Et si l'on veut dire que la littérature qui laisse le spirituel dans l'abstraction et refuse l'imaginaire religieux (même pour lui donner, à la façon de victor_hugo_en_mage_hi1.jpgVictor Hugo, un sens républicain) est supérieure à celle qui l'accueille, je réponds: peut-être; mais il est n'est pas vrai que la spiritualité d'une telle littérature soit plus grande que celle de Victor Hugo. Car il n'est pas vrai que l'abstraction intellectuelle soit plus porteuse de spiritualité que l'image qui passe par le cœur, et qui véhicule dans l'âme une parcelle d'esprit substantiel - non un simple reflet, comme le fait la pensée abstraite!

Donc il n'est pas vrai qu'Éluard, malgré toute la qualité des valeurs de fraternité qu'il défend, malgré son élévation morale, soit d'une spiritualité suffisante. Illustrer une idée par une image ne suffit pas: il faut que l'image saisisse quelque chose de l'esprit.

Pense-t-on que c'est pure illusion, que cet esprit? Mais en ce cas il n'y a pas de spiritualité possible. Confiner l'esprit au cerveau humain revient à l'y enfermer, et la spiritualité consiste à l'y voir aussi dans l'univers. C'est là, dans les cieux, que Hugo voyait les valeurs de la République – avec raison, s'il voulait créer une spiritualité républicaine authentique!

Il faut repartir de lui ou de Lamartine, du romantisme. Alors, même pour le vingtième siècle, on verra quels poètes peuvent réellement combler les aspirations des générations nouvelles.

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03/02/2016

La fraternité et les djinns (XVII)

Jinn rising.jpgJ'ai essayé de montrer, dans d'autres articles, que même s'il fallait les transposer à la société occidentale, les figures du Coran n'étaient pas contradictoires avec les idées de liberté et d'égalité. Pour la fraternité, je me suis souvent dit que l'image des djinns, présente aussi dans les Mille et une Nuits, était parlante: au-delà du visible, les hommes sont tous liés par des esprits du monde élémentaire. Par eux, ils sont tous fils de la Terre.

La tradition musulmane affirme que, quoiqu'ils ne constituent qu'un seul peuple, les djinns ont des religions différentes. Ils sont à l'image de l'humanité. Elle fait des choix différents, mais ne constitue qu'un seul groupe. Elle a des cultures différentes, mais ce sont des couleurs apparues dans une seule lumière. L'universalité ne peut pas supposer, en effet, une religion ou une culture unique, mais elle admet qu'au-delà des différences, les hommes sont tous frères, à la façon des djinns. Ceux-ci - les génies des anciens Romains - étant les maîtres des éléments, ils lient aussi les hommes à la Terre, et même à tout l'univers physique. Un courant passe, qui unit tous les êtres.

Et soudain l'homme sent que son souffle est un vent, que dans son système lymphatique coulent des rivières ou s'élèvent des brumes, que ses os sont des rochers, que le feu court dans ses veines - et surtout est dans sa tête. Ce qui traverse les hommes, et ce qui traverse à la fois les hommes et leur environnement, ce sont les génies, qui passent de l'un à l'autre sans barrière, pour qui les corps ne sont pas des ensembles finis.

Perspective effrayante, pour la personne, et c'est pourquoi la fraternité semble à beaucoup pouvoir être assimilée à une dissolution de l'identité, à la création d'une masse informe dans laquelle les valeurs sont relativisées d'une façon honteuse, répugnante. Effectivement, les djinns sont réputés pour leur manque de sens moral, ils n'ont pas tellement conscience de ce qui est en haut ou en bas, à droite ou à gauche. C'est pourquoi, à la fraternité, il faut joindre la liberté, qui au contraire divise à l'infini les êtres, et s'appuie sur l'individu: c'est le pôle opposé. Entre les deux, est l'égalité, par laquelle on regarde l'autre comme un autre soi, pareil à soi.

Mais sans l'image de la fraternité, l'égalité reste théorique. Il ne s'agit pas de relativiser les valeurs - situées sur un autre plan -, mais de se souvenir que l'air qu'exhale dans une pièce un autre homme, quelle que soit djinn_by_nonsense_prophet-d2ylcay.jpgsa religion, je l'inhale, que je le veuille ou pas. Les djinns sont dans ce courant obligatoire qui va des poumons d'un homme à un autre, dans cette force qui lie les pensées de tous dans une même nappe de chaleur: car au fond, c'est dans le feu de la tête qu'on pense. L'eau de même lie tous les corps, par le biais de la vapeur. L'image des êtres élémentaires, très présente dans la tradition musulmane à travers les djinns, est suggestive.

On pourra me dire que ces êtres élémentaires existent aussi dans le folklore occidental, comme ils le faisaient dans la mythologie antique. Tout à fait vrai. Mais en Occident, une coupure s'est faite entre le folklore et la religion officielle et la philosophie légale – pour ainsi dire. Il y a d'un côté les êtres élémentaires, de l'autre les saints et les sages. Dans la tradition musulmane, les deux restent liés, et on pourrait dire que l'Islam, par certains aspects, est une tentative de concilier la sagesse antique et la religion du livre. Il y a une articulation entre les figures bibliques et les djinns, et cela ouvre des perspectives.

Dans Le Gardien du feu, de Pierre Rabhi, cela apparaissait clairement: les anges ne pouvaient pas y être séparés de la nature, du grand désert couvert la nuit d'étoiles. C'est à cause de cela que Corbin a déclaré que la tradition islamique était liée à la gnose chassée des traditions occidentales.

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26/01/2016

De l'Égalité et de la Conscience (XVI)

Angel, Persian miniature (1555).jpgJ'ai essayé, les deux dernières fois, de montrer que l'idée de la liberté absolue de Dieu, telle que le déploie le Coran, pouvait renvoyer par reflet à celle de l'homme, si elle était mêlée intimement à l'humanisme occidental.

Une idée d'égalité des hommes devant Dieu peut également être sensible dans ce texte, notamment à travers l'image des anges scribes, rédigeant dans un livre les bonnes et les mauvaises actions de chacun, avant de le lui présenter à la mort. Chacun est redevable de ses actions, non selon son rang ou sa nation, mais selon les choix qu'il fait.

Or, cela nécessite l'égalité devant la loi. L'homme qui ne bénéficie pas des mêmes droits que les autres pourrait-il être imputé d'un crime au même degré que les autres? S'il n'a pas bénéficié du droit au logement, peut-on lui reprocher d'avoir cambriolé au même titre qu'au propriétaire d'un palais? S'il n'a pas bénéficié du droit à la nourriture, pourra-t-on lui reprocher d'avoir volé au même titre qu'à un riche? C'était le thème des Misérables de Victor Hugo: l'homme qui, pour nourrir sa famille, avait volé un pain et avait été condamné au bagne, jamais n'avait été abandonné par sa vivante conscience.

L'égalité devant l'ange implique que tous bénéficient des mêmes droits: le logement, la santé, l'éducation, la nourriture. Pensons à ceci, que si l'éducation est insuffisante, l'idée que nul n'est censé ignorer la loi est dénuée de sens. Si nul n'est censé ignorer la loi, c'est que le gouvernement doit assurer à chacun la possibilité de la connaître. C'est sur lui que tombe l'obligation.

Au dix-neuvième siècle, l'archevêque de Chambéry, Alexis Billiet, estimait impossible de suivre les préceptes de l'Évangile si on ne savait pas lire et écrire. L'instruction était regardée par lui comme une obligation d'État.

Ces droits égaux ne veulent pas dire qu'il faut refaire le monde pour que les gens aient tous les mêmes maisons, les mêmes corps, les mêmes revenus: raisonner de cette façon, c'est aller jusqu'à la déresponsabilisation de l'individu, en attribuant ses fortunes ou ses infortunes au seul hasard qu'il faudrait réformer.

Commettre des actes illicites, en effet, relève bien de l'infortune. Là encore l'image de l'ange qui note les ob_c22dda_img-9744.JPGbonnes ou les mauvaises actions vient sauver de l'illusion du matérialisme, selon laquelle l'individu serait dénué de responsabilité morale. Mais elle le fait sans rompre l'idée de l'égalité: si chacun a avec lui sa conscience, nul ne mérite des droits inférieurs, l'univers lui ayant donné les mêmes chances qu'à tous. Car la conscience n'est pas un instrument de condamnation, mais plutôt de consécration individuelle: l'ange invite, comme disait François de Sales, à suivre le bon chemin.

Henry Corbin dit que dans la littérature ésotérique iranienne, l'ange a une aile claire qui va vers le haut, une aile sombre qui va vers le bas. François de Sales disait qu'il montrait le haut lumineux et paradisiaque et le bas ténébreux et infernal. Non seulement il invite à connaître les lois, mais aussi leurs effets.

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24/01/2016

Catholicisme oriental (XV)

St-Francis-de-Sales.jpgFrançois de Sales affirmait que, par un cheveu, l'âme humaine était liée à la divinité, qu'elle l'était naturellement. Il refusait de la maintenir dans les limites de la pensée purement terrestre. Pourtant, il estimait que les deux pouvaient se relier, qu'on pouvait acquérir une forme de science spirituelle à partir de l'observation de la nature, notamment par le biais des comparaisons et similitudes, ce que l'on nommera plus tard le principe d'analogie. Il en a donné des exemples et le but de l'Académie florimontane, créée en 1607, était bien de concilier les sciences naturelles et la connaissance de Dieu.

Il avait à Annecy un ami, Pierre Baranzano (1590-1622), professeur de théologie, qui s'efforçait de trouver une cohérence entre Copernic et Galilée d'un côté, la Bible de l'autre. Hélas, ses idées furent désapprouvées par la hiérarchie ecclésiastique. L'Académie florimontane, elle-même, ne dura pas longtemps.

Mais la tentative devait en renaître en 1820 à travers l'Académie de Savoie, significativement parrainée par Joseph de Maistre qui, lui aussi, croyait possible de concilier la liberté individuelle avec l'infaillibilité du pape – qui, en tout cas, usait de sa propre liberté individuelle pour sonder l'inconnu et démontrer que la soumission au pape était nécessaire. Cela posait d'insolubles problèmes, et la tentative était incomplète. Le romantisme allemand fut plus cohérent avec lui-même; Goethe, Fichte, Schelling, F. Schlegel devaient tracer des pistes plus nettes.

Or, je pense que l'image de la liberté absolue que donne le Coran de Dieu, si elle s'allie intimement avec l'humanisme occidental, donne de l'individu l'image d'un être absolument libre, et accomplit le premier terme de la devise républicaine en France.

Dire que l'individu est libre mais quand même soumis aux lois physiques de l'univers parce qu'au fond on considère que Dieu l'est aussi, cela n'a pas de sens. Si les lois physiques sont divinisées, on ne peut plus dire que l'homme peut s'en affranchir.

C'est alors, peut-être, qu'on est tenté de créer la fiction d'un État libre parce que miraculeusement arraché aux lois terrestres par la force du nombre. On invente une loi naturelle spéciale pour l'État souverain, comme le fit plus ou moins Marx, puis on en fait une science, mais hélas, elle ne repose sur rien. La liberté n'est pas une loi de la matière, mais un principe de l'univers moral, un principe spirituel.

Concevoir, comme le fait l'Islam, un dieu qui énonce à volonté des lois physiques et même morales, qui n'est soumis à aucune disposition, même prise au préalable par lui-même, c'est être indirectement invité à regarder la pensée humaine de la même manière. De même qu'en pensant, Dieu crée le monde à volonté, de même l'homme crée à volonté des images du monde par sa pensée absolument libre.

Le développement, depuis l'époque romantique, de la littérature d'imagination, dans laquelle des mondes secondaires sont créés, est bien un effet de l'idée de Fichte selon laquelle le moi de l'homme est un reflet du moi de Dieu. La fiction n'a plus de limite, parce que l'homme est libre.

Certes, on attend toujours, en réalité, que les lois de ces mondes fictifs soient cohérentes entre elles: qu'elles se tiennent rationnellement entre elles, non par rapport aux lois physiques ou aux dogmes religieux, Tolkien_young2.jpgmais les unes par rapport aux autres. Tolkien par exemple se disait libre de créer des elfes se réincarnant, même si le dogme catholique en proscrivait l'idée, parce qu'il créait un monde qui lui était propre. Néanmoins, il ajoutait que nul théologien ni nul philosophe n'étaient en mesure de prouver que les vies successives étaient impossibles même dans le monde primaire, réel, ce qui montre qu'à ses yeux ses mondes inventés pouvaient être des reflets de vérités cachées, que ses pensées, en les créant, étaient bien des reflets fidèles des pensées de l'entité créatrice.

Il minimisait du reste le caractère fictif de son univers, en disant qu'il était censé prendre place dans le passé de la Terre réelle, et non sur une autre planète ou dans une autre dimension. Il réclamait essentiellement le droit de créer une mythologie. Et quel acte peut davantage consacrer la liberté suprême de l'individu que celui-ci? Que celui de créer une langue et un monde dont les limites ne sont pas celles de la matière? Que de forger une langue pour des immortels qui fréquentent les dieux, et d'instituer une réalité dans laquelle les mortels fréquentent ces immortels?

Or, il est indéniable, pour moi, que cela soit lié à la tradition allemande - et, par delà, orientale. Non que cela vienne directement des Orientaux, mais que cela vient de quelque chose d'oriental qui s'est harmonieusement fondu dans la tradition occidentale - notamment dans ce qui reste du Saint Empire romain germanique, intermédiaire, entre Orient et Occident. L'enjeu, pour moi, est donc de trouver ce point par lequel des traditions apparemment contraires peuvent s'articuler, et s'harmoniser.

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22/01/2016

Liberté humaine, liberté divine (XIV)

maitre-eckhart.jpgLa dernière fois, j'ai affirmé que le sentiment de la liberté humaine était né de l'assimilation du moi humain au moi divin, apparue clairement chez Fichte (1762-1814).

De fait, le germe en était depuis longtemps présent dans la tradition allemande, notamment dans la mystique de maître Eckhart (1260-1328) et de Jean Tauler (1300-1361). En supprimant son soi inférieur, on pouvait, selon eux, se hisser au soi supérieur, qui était le Christ même, et acquérir une conscience nouvelle, entièrement libre puisque placée en Dieu. Or, même si les historiens de la philosophie peuvent ne pas être d'accord, c'est pour moi l'origine de la foi que l'homme a placée en sa propre pensée. La pensée pure, absolument logique, dégagée de la contingence de l'espace-temps et de la matière, est pourtant déployée par un être humain incorporé. Ce paradoxe est la source de l'humanisme moderne et du concept moderne de liberté, centrée sur l'individu - non sur la collectivité. Peu importe somme toute que le gouvernement national soit libre, si l'individu ne l'est pas; si le gouvernement qui dispose d'une puissance illimitée s'efforce de limiter la liberté de l'individu, celui-ci peut souhaiter voir ce gouvernement limité de l'extérieur. Et c'est ainsi qu'est née l'idée d'un droit mondial, ou de droits universels de l'être humain.

Mais, en Occident, la conception qu'on avait de Dieu avait quelque chose d'entaché: il était lié au Pape, au Roi, à des dogmes, à des systèmes; on ne l'en distinguait plus clairement. Il se réduisait à une idée. C'est pourquoi la philosophie allemande put mieux que la française ou l'anglaise établir un lien entre l'individu profond et la divinité: elle avait un lien avec l'Orient. Elle devait encore aux vieux Goths, eux aussi portés vers l'Orient. On a même vu, en Espagne et en Afrique, des Goths se convertir à l'Islam. L'arianisme, l'hérésie commune aux Goths, était une manière, encore, de défendre l'absolue liberté de Dieu, par l'affichage de la suprématie du Père, face au Fils et au Saint-Esprit. Or c'était une hérésie d'origine orientale.

Certes, c'était là un excès en défaveur de l'individu. Cela revenait à mépriser la personne humaine. Mais, dans la tradition aristotélicienne, celle-ci, quoique glorifiée en soi, était réduite à la conscience ordinaire, à l'expérience qu'elle faisait de la matière et des idées qu'elle pouvait en tirer. Le refus d'assimiler la divinité à une telle conscience traduit une sourde exigence de liberté, pour cette divinité - et pour l'homme même: car IRHT_106971-p.jpgla divinité reste un modèle, pour lui.

Un roi franc, un jour, se plaignit auprès de saint Grégoire de Tours (539-594) que l'on fît de Dieu trois personnes: trois êtres pensants. Il trouvait humiliant, pour la divinité, d'être ramenée à la pensée telle que la concevaient les Latins; pour lui elle était au-delà de la pensée telle que pouvaient la déployer les hommes. Les évêques auxquels il s'adressa le firent taire. Mais il pressentait que la pensée humaine pourrait un jour se déployer au-delà des catégories d'Aristote. On a reproché au fond à maître Eckhart d'affirmer qu'il en était bien ainsi, lorsqu'il disait que la conscience humaine, en s'effaçant, pouvait s'assimiler au Christ.

De façon remarquable, au sein du catholicisme, dont Eckhart avait été plus ou moins exclu, la tendance orientale, sensible en Savoie, a admis certains principes de la mystique allemande. J'en reparlerai une autre fois.

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18/01/2016

République et religions (XIII)

Francois_de_Salignac_de_la_Mothe-Fenelon.jpgLe 10 janvier, j'ai essayé de montrer que la théologie, quoique prétende le rationalisme théorique, n'était pas forcément moins remplie de raison que la philosophie. Au contraire, elle enseigne une logique assez pure pour se passer de la béquille de la Matière. On me dira qu'elle ne se passe pas de la béquille de Dieu. Et c'est vrai. Mais, pour que la pensée se passe des béquilles, il ne faut pas la jeter d'une béquille à l'autre; il faut voir ce qu'elle a pu établir, indépendamment des différentes béquilles. Or cela demande à ce que la théologie et la philosophie soient mises en relation étroite, soient comparées. Il ne faut donc pas les opposer.

L'important en effet n'est pas de savoir quelle béquille est la plus sainte, mais d'exercer sa pensée. Chacun choisit la béquille qu'il veut, ensuite, et la République n'a rien à dire sur ce sujet.

D'ailleurs, la raison doit s'exercer au sein des valeurs républicaines. Or, on affirme volontiers qu'elles sont issues de l'agnosticisme, et qu'elles ne sauraient trouver d'écho net dans les religions. C'est une erreur.

Si l'on regarde concrètement les termes liberté, égalité, fraternité, on constate qu'ils sont bien présents dans les religions, mais dispersés, sans mise en cohérence. Pour Chateaubriand (j'en ai déjà parlé), ces mots émanaient en profondeur du christianisme. Ils en étaient l'application politique.

Ils sont, de fait, nés sous la plume de l'évêque de Cambrai, Fénelon. Que la divinité se soit incarnée dans un seul homme rend les individus libres, égaux et frères. Si, en effet, elle s'incarne dans une communauté, ceux qui n'en font pas partie sont exclus de la fraternité, et même ceux qui en font partie ne sont libres que tant qu'ils soumettent leurs pensées au groupe - c'est à dire à ses dirigeants. Certains philosophes parlent de communauté pensante; mais cela ne correspond à rien, car le dernier argument revient toujours à l'autorité légale, et une communauté pensante est une communauté où seules ces autorités ont le droit de penser.

Dans les faits, seuls les individus pensent; si la communauté pense, c'est dans le monde invisible: c'est l'ange de la communauté qui pense et qui suscite chez ses membres des désirs - qui ne sont pas, par eux-mêmes, pensés.

Il faut faire remarquer, à cet égard, que la soumission intérieure à un État unitaire et centralisé contredit le principe de liberté, qui est individuel. Car si ce principe n'est pas individuel, s'il est collectif, cela revient à dire que le roi seul est libre: c'est l'ancien régime. De cette façon peut-on comprendre chez Fénelon le rejet de l'absolutisme royal.

Le point d'achoppement est ici l'éducation: la République, en France, insiste beaucoup sur la culture commune; mais l'individu reste libre, et cette culture commune doit rester naturelle. Du reste, si la nation est une réalité, la culture commune n'a nullement besoin d'être imposée. Si la culture est spontanément trop disparate, le principe de liberté impose le fédéralisme.

Les régimes fédéralistes sont donc plus libres que les régimes centralisés. Il n'y a pas de logique à prétendre que la devise de la République serait mise en danger si du fédéralisme était institué, sauf à dire que la liberté fichte.jpgne se comprend que comme étant celle du gouvernement. Mais ce n'était pas l'esprit du concepteur de cette devise, puisqu'il l'opposait à l'absolutisme royal, qui justement rend le gouvernement absolument libre!

Or, même dans l'Islam, qui, en principe, accorde moins à l'individu que le christianisme, les valeurs de la République peuvent se retrouver. La liberté, dans le Coran, c'est celle de Dieu, qui décide de tout et auquel il faut se soumettre. Mais cette soumission permet paradoxalement de comprendre comment est né le sentiment de liberté humaine. Car Fichte, plus que Voltaire, a révélé ce qui dormait dans la philosophie des Lumières, lorsqu'il a assimilé le moi de l'homme au moi de Dieu - ce qui a scandalisé ceux qui entendaient placer, entre l'individu et Dieu, des intermédiaires, prêtres ou princes. Lorsque l'homme se sent libre, c'est qu'il se sent, au fond de lui-même, pareil à Dieu: il se sent, au-delà de sa conscience ordinaire, faire un avec lui.

Je continuerai cette réflexion une fois prochaine.

10/01/2016

Culture et théologie (XII)

800px-St-thomas-aquinas.jpgLa dernière fois, je me suis demandé pourquoi la culture arabe n'était pas mieux représentée dans l'Éducation nationale en France, attendu que beaucoup de citoyens français restent marqués par cette culture de par leurs origines familiales, et qu'il s'agit d'une richesse à exploiter, tant pour les individus que pour l'ensemble du peuple. Même le commerce et l'administration peuvent y trouver des débouchés évidents, mais l'ouverture culturelle à une composante de l'humanité qui, quoi qu'on pense, en vaut bien une autre, est déjà un argument suffisant.

Mais, pour beaucoup d'Occidentaux, la culture arabe ne peut pas, par essence, être laïque: d'où, peut-être, l'idée que répandre l'enseignement de l'arabe serait dangereux.

Je voudrais à présent aborder la question la plus brûlante de mon exposé: la valeur de la culture religieuse en général.

J'y ai déjà fait allusion au sujet de la sainte Vierge considérée comme figure préparatoire - et imparfaite, peut-être - de l'allégorie de la République - de Marianne. Figure qui, restant assez parlante pour le peuple, notamment dans les campagnes, ne doit pas être éradiquée du paysage culturel, mais reliée de façon claire à cette Marianne: elle est, par exemple, l'expression de la fraternité. C'est sous son visage de mère que tous les hommes se sentent frères. C'est bien ainsi qu'on la percevait dans la Savoie du dix-neuvième siècle.

La philosophie, de même, ne peut pas être distinguée de la théologie de façon radicale: c'est un leurre.

Trop souvent les philosophes qui parlent de théologie montrent qu'ils n'en ont jamais lu. Les théologiens ont aussi parlé de problèmes philosophiques.

On dit que, dès qu'on intègre la divinité à la réflexion, on quitte la raison pour entrer dans l'arbitraire; mais c'est un préjugé. C'est du reste par ce préjugé que le rationalisme se différencie de la raison même. Car la raison n'a pas de limite a priori. Elle peut fort bien, somme toute, entrer dans un domaine non physique, et conserver une forme de logique pure. Qu'on ne dispose pas de la béquille de la vérification matérielle ne prouve rien. Les mathématiques suivent aussi une logique pure qui précède les applications physiques. Et si une logique pure pénètre le monde moral et que les résultats de la réflexion s'avèrent bénéfiques pour l'humanité, peut-on dire qu'on n'a pas vérifié la validité de la réflexion?

C'est une idée toute faite, relevant du dogme – et, pour le coup, arbitraire -, que la pensée ne peut pas pénétrer le domaine de l'esprit, qu'elle est rivée à la matière. Puisque la pensée elle-même émane de l'esprit, pourquoi ne pourrait-elle pas se pencher sur ce dont elle émane? Pourquoi ne pourrait-elle pas se regarder elle-même?

De mon point de vue, on a acquis, ou développé, une sorte de peur face au monde de l'esprit détaché de la matière: on craint d'y sombrer. Mais si on suit le fil d'or de la logique pure, cela n'arrive pas. C'est bien elle qui soutient la pensée, parce qu'elle met les éléments dans une relation claire qui ne nécessite pas de socle fondamental, comme serait la Matière – ou même Dieu. Les planètes se soutiennent entre elles; elles ne sont regle_10.jpgpas posées sur un sol - ou collées à un plafond. Dans le monde moral, la pensée peut établir des équilibres semblables.

La théologie n'a donc pas de raison d'être exclue du domaine de la philosophie. Il n'est pas vrai que Boèce, saint Augustin et saint Thomas d'Aquin aient manqué d'esprit de logique, si, comme je le crois, ils faisaient s'appuyer avec rigueur les concepts spirituels les uns sur les autres. Qu'ils ne se soient pas appuyés sur une matière au fond sacralisée, comme tend à le faire la philosophie contemporaine, n'indique rien quant à leurs capacités logiques, lorsqu'il s'agissait d'utiliser la raison. Le croire, c'est être matérialiste; c'est ne croire que la logique n'est possible que si elle suit la mécanique du monde physique. Or, il n'en est rien, à mes yeux; et quel fondement physique peut de toute façon être donné à la liberté, à l'égalité et à la fraternité? Leur fondement est forcément dans une raison qui pénètre le monde moral, comme a essayé de le faire la théologie. Qu'elle ait péché en s'appuyant sur l'idée abstraite de Dieu ne prouve pas que la tentative ait été dénuée de sens. Elle me paraît, au contraire, légitime.

La théologie doit être intégrée à la culture au sens large et je ne crois pas son rejet de principe justifié, je ne crois pas que la laïcité justifie la séparation radicale des facultés de philosophie et de théologie. Si la laïcité est la neutralité de l'État, celui-ci ne peut pas imposer l'idée que la théologie sort du domaine de la raison, il ne peut pas imposer un principe théorique; il ne peut que compter le nombre d'étudiants, et leur donner les moyens d'étudier ce qu'ils veulent.

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29/10/2015

Le masque du super-héros

hommes-panthères_0.pngOn aurait tort de croire que le masque du super-héros n'a qu'une valeur fonctionnelle, destinée à cacher l'identité secrète. Les gendarmes d'élite aussi se dissimulent le visage, et pareillement les indépendantistes armés. Mais le super-héros a une essence spirituelle qui lui est propre. Et pour saisir sa nature et celle de son masque, il faut scruter les cultures où l'utilitaire se mêle encore intimement au spirituel.

Pensons au Cameroun traditionnel et à sa tradition des hommes-léopards. Cette confrérie est constituée de guerriers d'élite servant de garde rapprochée au sultan des Bamoun. Celui-ci en est officiellement le grand-maître. Mais il a le visage découvert: à lui, cela est permis. Il faut dire que malgré son aura spirituelle, il conserve un rôle d'abord politique.

Les hommes-léopards, de leur côté, forment une société secrète, et le masque qu'ils portent dissimule bien leur identité, mais on se doute que sa forme n'est pas choisie au hasard: il s'agit de s'approprier la force du léopard, au cours d'une initiation où par le masque même on se met en relation avec l'esprit de l'animal. C'est à dire non la conscience d'un léopard en particulier, mais l'esprit de toute l'espèce.

Par la suite on peut être confondu avec un léopard, car la vision spirituelle peut s'imposer à la vision matérielle. La matière n'est pas, dans cette perspective, perçue comme ayant des propriétés constantes, ou comme soumise à la loi de conservation dont parlent les savants: simple voile, simple illusion, elle s'efface constamment devant l'esprit.

À Dieu ne plaise qu'on prétende conformer cette conception avec la loi de conservation de la matière et de l'énergie en inventant que si la matière est dissoute c'est parce qu'elle s'est réduite à de l'énergie phénoménale, à des particules invisibles à l'œil nu: non. La matière ne s'est pas tant dissoute que transformée, et l'énergie est, ici, purement spirituelle.

On sait que les masques des cérémonies africaines et autres sont destinés à s'accaparer la force des esprits que ces masques représentent. Il est pour moi inutile de me référer une fois nouvelle aux cérémonies amérindiennes qui faisaient porter des masques de démons ou d'animaux aux rois et prêtres présidant aux sacrifices, bien que je reste convaincu qu'elles aient influencé les auteurs de comics. Car je crois certain que le plus grand d'entre eux, Jack Kirby, s'est directement inspiré de la splash-blackpanther1-8.jpgtradition des hommes-léopards en créant le super-héros Black Panther, qui, dans l'ordre humain, est un roi de tribu africaine, et, dans l'ordre héroïque, porte un costume symbolisant et représentant une panthère noire. Il en a toute la force.

La cause n'en est pas, comme souvent, la technologie, mais des rituels et des herbes émanés d'une tradition mystérieuse, conformément à l'occultisme africain. Sans doute, le roi T'Challa dispose de machines  futuristes; mais il les a achetées aux Occidentaux, quand elles s'avéraient utiles à son peuple. Son pouvoir, il ne le tient que d'une technique spirituelle, des forces cachées de la nature.

On pourra me dire: mais à l'origine, le masque du super-héros était un simple loup. Oui: un loup. Le masque, même réduit à sa plus simple expression, se référait à l'esprit du loup. Il faisait de celui qui le portait potentiellement un loup-garou, un homme ayant acquis la force occulte d'un loup. Il n'en a jamais été autrement, depuis l'aube de l'époque romantique et du thème du héros justicier qui en secret combattait les forces despotiques instituées. Certes, que le loup ait été vu souvent comme démoniaque manifeste que le super-héros a un lien avec le paganisme. Il s'oppose au rationalisme chrétien. Pas nécessairement au Christ en tant que dieu de toute justice au-delà des institutions, naturellement. C'est en cela qu'il est romantique: il incarne la liberté, l'égalité, la fraternité, par delà le pouvoir en place.

Le costume du super-héros est totémique et symbolique, et concentre sur lui les forces spirituelles divines que la providence a voulu par lui placer sur terre. De là sa beauté, ou la nécessité qu'il soit beau. Jack Kirby l'a perçu pleinement le premier, et c'est en cela qu'il fut une figure majeure.

Si l'identité du super-héros est cachée, ce n'est, au fond, pas tant par nécessité pratique que parce qu'elle s'efface derrière un esprit céleste, un dieu, qui, de fait, la cache.

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27/10/2015

Michel Onfray et la gauche proudhonnienne

Proudhon-par-Courbet.jpgJ'ai entendu Michel Onfray défendre un système politique fondé sur les groupements de travailleurs, ouvriers et paysans, à la mode de Proudhon. Cela prouve qu'il ne se contente pas de critiquer les régimes en place, qu'il a quelque chose à proposer.

En Savoie, les vallées abritaient fréquemment des groupes de paysans solidaires. Je connais bien l'histoire de Samoëns, dont ma famille est originaire. La pensée d'Onfray à cet égard me paraît incohérente. Car cette communauté montagnarde était pieuse, croyante, et cela n'était pas du tout sans rapport avec son existence en tant qu'organisme collectif. On pensait qu'un esprit unique présidait à son destin, et on n'en parlait pas d'une façon abstraite: cet esprit se confondait avec le saint patron du village, qui guidait la communauté depuis les profondeurs de l'âme de chacun. Ce saint patron était lui-même lié à l'esprit global du monde, ce qui assurait une cohérence entre les communautés particulières. (Entre les deux, se trouvaient des esprits intermédiaires, par exemple le patron du duché de Savoie, et qu'incarnait le Duc et Roi; comme Onfray évoque souvent le peuple français de façon unitaire, je le précise.)

Or, Onfray est athée, et je ne vois pas ce qui peut lui permettre de croire que les individus pourront se regrouper en communautés cohérentes de travailleurs, en organismes collectifs, s'ils sont athées aussi, ou s'ils sont matérialistes. Car du point de vue de la matière, les corps humains sont autonomes, n'ont pas de lien direct avec les autres. Qu'on ne parvienne pas à produire à soi seul ce dont on a besoin n'est pas la question: c'est là une pensée théorique. Car si intimement, spirituellement, la communauté n'apparaît pas comme un organisme, chaque individu, au sein d'un groupe donné, essaiera d'en prendre plus que les autres, par la ruse, la force, les moyens qui sont à sa disposition. Et on retombe sur le safe_image.php_.jpeglibéralisme, qui est en réalité l'expression naturelle du matérialisme dans l'organisation sociale. Le communisme ou le système de Michel Onfray pèche en inventant dans la matière une forme de spiritualité qui n'y existe pas du tout.

Rudolf Steiner fut longtemps compagnon de route des anarchistes. Il lisait et aimait en particulier Max Stirner. Mais celui-ci fondait tout sur l'individu. Il n'y avait pas en lui de reste de fétichisme à l'égard d'une communauté - reste de fétichisme qui, souvent, tient lieu de spiritualité et empêche une lucidité parfaite: c'est elle qui empêche de voir notamment que le matérialisme débouche naturellement sur le libéralisme. Steiner raconte qu'à un certain moment de sa vie il fut menacé de se fermer au monde spirituel: influencé par Stirner, il ne voyait plus que la vie individuelle. C'est en repartant de l'individu et en scrutant ce qui le lie spirituellement aux autres qu'une conception sociale peut trouver à se fonder.

Il n'est pas réellement possible de dépasser l'individualisme sans abandonner le matérialisme. C'est bien le matérialisme qui a mené à l'individualisme. Soit on croit aux esprits, et on pense que l'individu peut se dépasser lui-même; soit on est matérialiste, et on renonce judicieusement à tout ce que le sentimentalisme continue à entretenir dans les âmes - l'idée collective, le fétiche communautaire. Car dans les classes populaires notamment, l'habitude, ou l'instinct de l'esprit communautaire est resté; mais il ne s'assume pas, car depuis la massification de l'enseignement laïque, le matérialisme est devenu comme une philosophie obligatoire. Or le drame du peuple, en France, c'est que les deux sont en contradiction complète.

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23/10/2015

Essence spirituelle de l'organisation politique

153814686ce314e98578b5635e41fd8d.jpgAu quatorzième siècle, Thomas III, marquis de Saluces, écrivit en français un roman allégorique inspiré par la mythologie arthurienne, Le Chevalier errant. On y trouve l'idée que l'organisation sociale est calquée sur celle du monde spirituel: au sommet le souverain représente Dieu, ensuite viennent ses anges principaux, et puis la multitude des esprits. La hiérarchie humaine imite la hiérarchie angélique. Or, je ne crois pas douteux que la stabilité, et la force de l'organisation sociale des temps anciens viennent de cette idée.

On peut remarquer que l'absolutisme français est allé de pair avec une conception rationalisée du monde divin. Le gallicanisme n'aimait pas qu'on évoque les anges: il voulait qu'on se concentre sur le Christ-Roi. La noblesse devait donc cesser de tamiser la lumière royale, et être englobée; elle devait venir à Versailles.

Le centralisme républicain lui-même imite la vision théiste de Voltaire: le monde spirituel se réduit à un dieu abstrait, impersonnel, intellectuel, global, que matérialise l'État. Seul élément d'humanité, et écho pour moi indéniable de la sainte Vierge patronne de la France, la sympathique Marianne, qui est comme une personne émanée du tout impersonnel et indifférencié: c'est par elle que Lamartine au dix-neuvième siècle, De Gaulle au vingtième, ont relativisé le rationalisme des Lumières et conservé une part de romantisme; c'est par elle aussi que la France est demeurée une personne, comme disait De Gaulle - qu'elle pouvait être aimée.

Mais c'est là qu'est la difficulté, la contradiction. Car de deux choses l'une: soit le monde est dirigé par des principes impersonnels et Marianne est une fiction sans réalité - et la France est menacée de dissolution par la mondialisation, la dépersonnalisation globale; soit Marianne renvoie bien à une réalité spirituelle justifiant ontologiquement l'existence de la France, et en ce cas il n'est pas vrai que la divinité soit dénuée de personnalité, d'amour. Or, si un lieu défini, le territoire français, particularise la divinité _MG_0998.jpgjusqu'à y faire distinguer la belle Marianne, il est logique de considérer que cette émanation sacrée ne soit pas la seule, et que les lieux plus particuliers de la France qui ont aussi reçu un nom, aient leurs protecteurs propres. Ils peuvent, certes, être soumis à cette Marianne reine des génies locaux; mais ils n'en existent pas moins à part entière. Oui, la Savoie a son génie propre, comme un chevalier servant de la France; et le Berry aussi, la Picardie pareillement.

On ne peut plus tenir la position des gallicans, qui tendaient au rationalisme sans y aller complètement, ni celle de leurs héritiers, de Lamartine à De Gaulle. Car soit on devient rationaliste absolument et on dit que la France même est une illusion, soit on admet consciemment l'existence de son âme particulière, et on est bien obligé d'admettre que le monde de l'âme se décline en nuances, et que dans chaque nuance il existe à nouveau des nuances, des singularités. Dans la lumière il y a des couleurs, dans les couleurs il y a des tons.

La France est donc à la croisée des chemins: si elle veut subsister face à la mondialisation, elle doit s'appuyer sur ses régions, leur donner une existence pleine et entière, en reconnaître l'existence ontologique, leur présence dans ce que Serge Lehman appelait le plasme spirituel. Marianne ne suffit plus: seule, elle est par trop évanescente; il faut qu'apparaissent, autour d'elle, d'autres allégories vivantes - pour la soutenir, la défendre, la rendre visible dans la lumière englobante du tout indifférencié.

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13/10/2015

Vierge déesse en Savoie romantique

73183_1_photo4_g.jpgEn 1856, l'Académie de Savoie proposa un prix de poésie pour chanter la chute du Mont-Granier, qui eut lieu au treizième siècle, et qui donna lieu à un miracle: car la montagne écroulée, après avoir recouvert un village, s'arrêta juste devant la chapelle de Notre-Dame de Myans, qui existe toujours. L'Académie recommandait de ne pas s'inspirer de la statue dorée qu'on venait de placer sur son toit, mais des vieilles images médiévales, bien plus poétiques.

Un poète emporta le prix: Alfred Puget. Jusque-là, il avait donné des vers légers, qui chantaient des amours simples et faciles, sans tourment ni excès. Mais voici qu'il était devenu poète épique adepte du merveilleux chrétien, dans l'esprit du Génie du christianisme de Chateaubriand.

Ce poème n'est pas très long, et je l'ai lu. Il est narratif en partie, mais fait aussi chanter des chœurs, et ressemble jusqu'à un certain point à la Station poétique à l'abbaye d'Haute-Combe de Jean-Pierre Veyrat (1844), elle aussi lyrique et épique et pleine de merveilleux chrétien. Mais Puget a créé une des réussites les plus impressionnantes de son temps, dans le genre. Chez lui, pas de retenue néoclassique ou bourgeoise: il exploite abondamment l'imagination romantique, notamment anglaise et allemande, et évoque les démons d'une pittoresque manière, vive et belle. Mieux encore, il parle de la Vierge et des anges comme d'êtres merveilleux qui viennent jusqu'à Terre et, à ce titre, ne laissent pas de rappeler les anciens dieux - comme Chateaubriand l'avait recommandé. Leur présence, dit Puget, transfigure la nature: ils y passent et la divinisent - ou, du moins, l'embellissent. Ils ne sont pas des abstractions, comme chez les poètes français du temps - Chateaubriand compris: car il ne les a guère mis qu'au Ciel.

Puget a choisi d'expliquer moralement la montagne effondrée: un seigneur ignoble, ayant racheté une abbaye qui se dresse en ces lieux, s'y adonne aux orgies, et y viole une jeune fille ravissante qu'il a attirée en lui promettant des dons pour la chapelle de Notre-Dame. Car elle est pieuse et sa beauté pure reflète le ciel:

L'une d'elles surtout, blonde enfant du vallon,
Tendre fleur que jamais ne courba l'aquilon,
Aux yeux bleus reflétant tous les feux des étoiles,
Que leurs longs cils soyeux couvrent comme des voiles,
Nitida, vase d'or à l'arôme divin,
Belle à seize ans, comme Ève au terrestre jardin,
Semble, aux bras de ses sœurs chastement enlacée,
Dans un blanc diadème une perle enchâssée;
Et, redits par sa voix, les hymnes du saint lieu

Montent plus épurés jusqu'au trône de Dieu.

Les moines défunts sortent alors de leurs tombeaux ou des tableaux qui les représentent et attaquent le seigneur, puis en appellent à Dieu, qui lance les démons et fait par eux crouler la montagne. Mais la virgen_de_los_angeles_mnac003950-000_000129_c.jpg_1306973099.jpgVierge arrive avec son cortège d'anges - pareil à Diane et à ses nymphes, ou à Bacchus et à sa troupe d'immortels -, et elle soulève les ruines, et ressuscite la triste Nitida, qui devient moniale.

Il s'agit pour moi d'un petit bijou, que ce poème, qui est l'un des seuls à rendre les images de la mythologie chrétienne – comme disait Joseph de Maistre – aussi concrètes et poignantes que celles des mythologies païennes. Et il faut le dire – en tout cas c'est ce que je crois -, les Savoyards ont bien eu cette remarquable faculté - pour ainsi dire postmédiévale -, de traiter le merveilleux chrétien avec autant de sens du concret et de ferveur que les anciens traitaient leur merveilleux propre. On pourrait trouver cette faculté en Allemagne, ou au Québec, voire en Bretagne; mais il semble que plus on se soit approché de Paris, plus cela ait été difficile à faire.

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05/10/2015

Martinès de Pasqually, Joseph de Maistre, Frankenstein

Martinez_de_pasqualle.jpgMartinès de Pasqually (1727-1774) est le fondateur du courant illuministe martinésiste, animé par Louis-Claude de Saint-Martin (1743-1803) son disciple. Il est connu essentiellement par un Traité de la Réintégration qu'il aurait écrit en mauvais français vers 1770 et que Saint-Martin aurait corrigé pour que la langue en fût plus nette. Il commente l'Ancien Testament, de la Genèse à l'Exode, en entrant dans des détails inconnus permettant de saisir la portée morale et ésotérique des textes. Il est un des meilleurs textes français du genre.

On y trouve des passages qui peut-être sont à l'origine des idées les plus marquantes du romantisme. En particulier, la théorie, si on peut dire, du monstre de Frankenstein semble être exposée par les mots suivants, adressés à Israël par Moïse: pour procréer ta ressemblance corporelle, tu n'as pas d'autre recours à d'autres principes d'essences spiritueuses que ceux qui sont innés en toi; et si tu voulais, de ton chef, employer des principes opposés à ta substance d'action et d'opération spirituelle divine et temporelle, il n'en proviendrait pas de reproduction, ou, s'il en provenait une, elle resterait sans participation d'opération divine, elle serait mise au rang des brutes; elle y serait même regardée comme un être surnaturel, et elle y répugnerait à tous les habitants de la nature temporelle.

Un être créé par l'intelligence de l'homme, et sans que la divinité ou la nature assume sa création, serait un monstre qui épouvanterait le monde, et qui aurait l'âme d'une bête.

Cela renvoie aussi au Golem, et l'on pense que Pasqually connaissait l'ésotérisme juif; certains disent qu'il l'aurait connu à Alicante, dont il était originaire. Mais le roman de Meyrink date de 1915, et je ne RothwellMaryShelley.jpgcrois pas que Mary W. Shelley (1797-1851) ait connu la légende talmudique. En revanche, une copie du traité de Pasqually circulait à Genève à l'époque où elle y vivait avec son mari Percy et Lord Byron et où elle a eu l'idée de son roman.

Ce qui me paraît également remarquable, c'est que Joseph de Maistre a développé le même genre de concepts pour la Révolution: étant créée par l'intelligence de l'homme, elle est brutale et monstrueuse, artificielle et sans valeur propre; en effet, disait-il, l'homme par lui-même ne crée rien. Il ne peut créer qu'à travers la divinité, que si elle agit par lui. Donc, dans la mesure où la Révolution a une existence effective, elle émane de la Providence. Il disait cela pour expliquer qu'elle se fût imposée militairement. Et il pensait qu'elle venait non de l'intention consciente des révolutionnaires, qui n'était que pure fumée, mais de la volonté cachée de Dieu, qui attendait que l'humanité s'en régénère. En d'autres termes, les idées fallacieuses qui justifiaient la Révolution avaient été placées dans les esprits pour faire agir les hommes dans un sens qu'ils ne soupçonnaient pas. Le modèle en pouvait être les dieux antiques, qui, pour amener les hommes où ils voulaient, suscitaient en eux des passions. Ainsi de Nausicaa, à laquelle Pallas Athéna donne le désir de chercher un mari pour qu'elle trouve Ulysse et le ramène chez son père.

Or, Joseph de Maistre était lui-même grand lecteur de Saint-Martin, et l'un de ses disciples par l'intermédiaire de Jean-Baptiste Willermoz, avec lequel il correspondait et qu'il avait sans doute rencontré.

Le monstre de Frankenstein était donc habité par des puissances élémentaires sauvages et démoniaques, et il n'avait pas de moi supérieur: il n'était pas baptisé, n'avait pas de nom - n'avait rien reçu du Ciel. Or, Pasqually développe aussi l'idée du nom: chaque être doué de raison a un nom secret, et c'est par là que les puissances célestes agissent en lui et qu'il est possesseur d'une âme immortelle. Le problème du nom est bien présent aussi chez Mary Shelley.

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13/09/2015

Entre panthéisme et christianisme: Teilhard de Chardin

gal-1219169.jpgDans deux précédents articles, j'ai évoqué l'intervention de mon ami Jean-Martin Tchaptchet lors d'un symposium en mai à Cotonou. Il s'agissait de trouver le moyen de concilier le culte des génies des lieux et les grandes vues abstraites occidentales, fondées sur la conception de Dieu qui s'est développée à Rome dans l'antiquité. Et je disais que je parlerais de Teilhard de Chardin.

Car il affirmait qu'il avait dépassé le débat entre les romantiques et les catholiques en étant à la fois panthéiste et chrétien. Comment cela?

Pour lui, le monde avait une âme, et cette âme était le Christ; mais tous les éléments existants avaient une intériorité à laquelle cette âme cosmique parlait, et c'est ainsi qu'il fallait expliquer l'évolution. En effet, ce psychisme universel n'était pas une simple idée placée dans l'intellect humain, mais une réalité polarisant l'ensemble des éléments sensibles. Même l'atome était doué d'un début de psychisme, disait-il. Sa polarité négative ou positive en était l'expression, et manifestait son rapport intime avec le centre mystique du cosmos.

L'esprit n'était pas dans tel ou tel élément, poursuivait-il, mais dans la force même qui l'avait fait apparaître, élaboré. Ce qui maintenait entre eux les atomes pour former un corps n'était rien d'autre que la force psychique de l'univers particularisée. Et plus l'évolution avançait, plus les corps englobaient Point_Omega_01..jpgle rayonnement spirituel proche du centre mystique cosmique. L'homme y parvenait mieux qu'aucun autre être.

Il s'agit donc, si on veut concilier l'animisme et le christianisme, d'avoir une vision claire de ce tissu psychique de l'univers auquel croyait Teilhard, et qu'il regardait comme polarisé, centré - et, donc, hiérarchisé.

Or, de mon point de vue, cela se montre convenablement si on n'en reste pas aux extrêmes: lorsque Teilhard parlait de l'univers centré vers le point Oméga d'un côté, et du psychisme de l'atome de l'autre, il créait une théorie: il formait une hypothèse, de son propre aveu. La vraie difficulté est de remplir l'abîme qui se trouve entre les deux.

Là est le rôle des poètes: des esprits élémentaires aux anges, des anges à Dieu - eux seuls peuvent, selon leurs capacités, remplir les cases vides.

L'un de ceux qui l'ont le mieux fait est indéniablement Goethe. Dans Faust, il évoque les êtres élémentaires, les divinités terrestres, les saints célestes, les anges, le diable, Dieu. Il fait le tour de la création. Il est vrai qu'il eut du mal à évoquer le Christ, quoique ce fût son dessein: Faust est finalement emmené au Ciel par la sainte Vierge. Mais la poésie romantique par excellence s'efforça de créer ces Melusinediscovered.jpgponts, en particulier celle de l'Allemagne. Elle doit servir de modèle.

D'ailleurs, elle a été approuvée par les Surréalistes, notamment André Breton. Et certes, celui-ci rejetait le christianisme; mais il a chanté Mélusine, les divinités terrestres, et a évoqué les Grands Transparents. Il a montré comment l'esprit féminin pouvait s'opposer à la fois au matérialisme analytique et à la métaphysique abstraite d'un dieu inaccessible à la poésie; et Charles Duits l'a suivi. Robert Desnos, pareillement, créa des figures de femmes célestes, somptueuses et pleines d'éclairs.

Goethe les avait précédés, en invoquant l'éternel féminin.

Tant qu'on en restera au rationalisme, il restera impossible de concilier les esprits des rivières du peuple Sawa, au Cameroun, et le dieu abstrait des Occidentaux.

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20/08/2015

Khmers de Savoie (François Ponchaud)

51LBMsZYHeL._SX332_BO1,204,203,200_.jpgQuand je suis allé au Cambodge, j'ai lu la Brève Histoire du Cambodge de François Ponchaud, un prêtre savoyard originaire de Sallanches qui a acquis la nationalité cambodgienne après avoir appris le khmer classique et avoir vécu au Cambodge durant des années. Il a participé à la traduction en khmer de la Bible, et je me dis qu'il aurait pu traduire aussi l'Introduction à la vie dévote de François de Sales, car j'ai toujours songé qu'elle n'était pas sans rapport avec le bouddhisme tel qu'on le pratique en pays khmer. Le pieux évêque de Genève conseillait par exemple de se visualiser avec son bon ange en rase campagne, et de se le représenter montrant en haut le paradis, en bas l'enfer - et appelant à le suivre en haut. Or, les figures du Bouddha montant au royaume divin d'Indra, puis repoussant les monstres de Mâra l'esprit de la mort, peuvent aisément se coordonner avec celle de cet ange. Le lien étant que François de Sales rejetait l'intellectualisme abstrait, et prônait une imagination imprégnée de divin - figurant le monde supérieur notamment par les anges et les saints du ciel.

Sans doute, il restait plus abstrait que les Khmers, adeptes aussi des génies des lieux, ou des esprits des ancêtres, et visualisant les anges de préférence sous la forme de femmes célestes - de fées. Inversement, l'idée du Père éternel n'est pas présente dans le bouddhisme.

Nonobstant, le catholicisme salésien aurait peut-être plus de succès au Cambodge que les autres formes occidentales du christianisme. Il en beaucoup eu, au dix-neuvième siècle, en Russie, grâce aux frères de Maistre; l'imagination du pieux évêque pouvait toucher la sensibilité russe, ou slave, et même se lier à la richesse icônique du christianisme orthodoxe.

François Ponchaud parle abondamment des Khmers Rouges, qu'il a vus à l'œuvre, et qu'il a dénoncés dès leur apparition. Cependant, les intellectuels français refusaient de le croire: un curé accusant des Les-saintes-coleres-de-Francois-Ponchaud_article_popin.jpgcommunistes de crimes, quoi de moins crédible? Finalement il avait raison.

Il a expliqué le phénomène par des biais qui m'ont semblé justes, et auxquels j'avais également songé: par exemple l'amour de Pol Pot pour Jean-Jacques Rousseau.

Avait-il pratiqué La Profession de foi du vicaire savoyard?

Il existe à Bonneville une forte communauté cambodgienne, dont on m'a expliqué l'histoire: un couvent de La Roche sur Foron avait un pendant au Cambodge, et un lien s'est créé, après qu'un Cambodgien pourtant non catholique a eu demandé de l'aide à ce pendant. Il a entraîné à sa suite toute une communauté. Les industriels bonnevillois qui ont employé les Cambodgiennes m'ont dit qu'elles avaient des doigts de fée. Le monde des esprits est si proche, au Cambodge, qu'on s'y fond, et qu'on lui ressemble. Inversement, sans doute, il ressemble souvent à ce monde-ci. Les représentations qui en sont faites intègrent le monde élémentaire et les anges des rangs modestes; mais dès que l'abstraction devient trop forte, l'on s'avoue incapable de rien dire. C'est presque physiquement, peut-être, que la métaphysique rebute l'Asie.

François Ponchaud recommande de respecter la cultre khmère et d'essayer d'établir des liens avec elle. Il souhaite dire que le Christ libère du Karma. Je ne sais s'il ose reconnaître l'existence des vies successives pour autant. La hiérarchie catholique l'a souvent niée.

Sa Brève Histoire est un livre sympathique et clair, qui n'occulte pas les croyances des Khmers quant à l'origine de leurs rois, ancrées dans le mythe: ils viennent d'hommes-serpents immortels vivant sur Terre, unis à des Brahmanes.

Un Savoyard donc qui mérite d'être mieux connu, et reconnu.

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22/07/2015

Paganisme et religion au vingt-et-unième siècle

Un sacrifice (source La Documentation par l'image 1952).jpgJ'entends parfois dire que les coutumes telles que l'arbre de Noël, ou la crèche de Noël, sont seulement culturelles, non religieuses, parce qu'elles sont d'origine païenne. Mais sait-on ce qu'est le paganisme? Les anciens avaient une vraie religion. Ils avaient des dieux, des rites, sacrifiaient aux dieux des animaux, leur faisaient des prières. Qu'entend-on lorsqu'on dit qu'une coutume est d'origine païenne? Qu'elle est vide de toute divinité? Mais pourquoi ne pourrait-on pas croire que l'arbre de Noël contient un esprit céleste? Est-ce qu'il importe qu'il s'agisse d'un dieu qui ne connaît pas Jésus-Christ, ou un ange qui le vénère? Est-ce que pour les anciens chrétiens le Christ n'avait pas été un dieu vivant parmi les anges, avant de s'incarner? Est-ce qu'en ce cas les dieux du paganisme ne le connaissaient pas?

On a le droit de penser que l'esprit de Dieu est dans l'arbre de Noël et dans la crèche qu'on met dessous: la laïcité peut l'interdire dans les bâtiments et l'espace publics, si elle considère que tout symbole dans lequel des êtres humains voient la présence d'un dieu doit y être proscrit!

Elle peut même demander à ce qu'on rebaptise le Panthéon; car le sens en grec est clair: c'est là que sont les dieux. Les grands hommes sont les nouveaux dieux. Une république laïque peut demander à ce qu'une association s'occupe à la place de l'État de ce lieu sacré. Car non, le paganisme n'était pas sans divinités ni religions.

Ou veut-on dire qu'il faut remplacer les religions issues de la Bible par celles qui existaient auparavant en Europe?

On prétend être profond quand on dit que les coutumes chrétiennes sont issues du paganisme. Mais récemment je lisais Bède, auteur, au septième siècle, d'une histoire ecclésiastique du peuple anglais. Il recopia une lettre du pape Grégoire qui conseille à ses missionnaires de ne pas heurter de front les croyances païennes. Que les temples soient gardés, mais qu'on en détruise les idoles et y célèbre les mystères chrétiens, ordonne-t-il; que les animaux sacrifiés aux démons fassent place à une autre arbre-de-noel-2.jpgcoutume: on célébrera les anniversaires des saints dont on possède les reliques en érigeant des huttes de branchages et en effectuant des festins à partir des bœufs qu'autrefois on tuait pour le rite païen. L'important n'est pas la coutume, mais le sens qu'on lui donne. On peut manger une dinde à Noël pour célébrer la naissance de Jésus; ce n'est pas un sacrifice aux dieux.

Il est fallacieux que, comme on l'entend souvent dire, le peuple ait spontanément résisté aux prêtres chrétiens en prorogeant le paganisme: les prêtres chrétiens eux-mêmes ont mis en place les survivances païennes.

On peut donc considérer que les habitudes culturelles remontent toujours à une religion, qu'elle soit chrétienne ou païenne. Grégoire affirme même que Moïse, en maintenant les sacrifices rituels des anciennes religions, a simplement voulu que cette fois ils fussent adressés au vrai Dieu!

Tout dépend donc du sens qu'on donne aux symboles. Il n'est jamais obligatoire et donné de l'extérieur. On peut aussi ne voir dans la sainte Vierge qu'une femme charitable de Bethléem, et non une divinité. Il est faux que les symboles obligent qui que ce soit à croire que Dieu est en eux. Et on peut croire que l'arbre de Noël contient une divinité, et le buste de Marianne: chacun est libre.

Il n'est par conséquent pas légitime d'invoquer la coutume païenne pour différencier le religieux du laïque.

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07/07/2015

Conscience morale et science innée (Victor Hugo)

hugogavroche.jpgDans Les Misérables, Victor Hugo affirme que la conscience est la quantité de science innée que nous avons en nous. Pour lui l'âme naissait en amenant avec elle des éléments célestes, et c'est ainsi qu'elle avait d'emblée le sens du bien et du mal.

Sans doute il faut attendre l'éducation pour que ce sentiment du bien et du mal soit relayé par des pensées claires. Et c'est là qu'apparaît une marge d'erreur: les professeurs peuvent se tromper. Mais cette pénétration du sentiment moral par la raison reste indispensable, car l'homme agit selon ses idées. Que pour Hugo les fondements de la vie morale soient dans le ciel est vérifié par les poèmes des Contemplations dans lesquels il évoque des anges qui pleurent depuis les hauteurs sur les hommes qu'ils voient s'enfoncer dans la fange, dans l'action vile.

On pourrait se dire qu'il ne faisait que suivre la doctrine chrétienne habituelle, mais c'est mal connaître les subtilités de la théologie. Dans le catholicisme moderne, la pensée dominante n'est pas celle-là. Le matérialisme y est bien plus présent que les agnostiques se l'imaginent, et Bernard Sesboué, par exemple, disait que l'âme naissait des parents, du projet éducatif - et il entendait par là la conscience morale.

Le catholicisme traditionnel regardait l'âme comme créée par Dieu avec le corps, mais cela demeurait abstrait. Bernard Sesboué (qui est un jésuite) a voulu responsabiliser les parents, et donner du sens à la famille. Mais Hugo était individualiste, quoique mystique, et il rejetait les dogmes. Il suivait au fond Platon, qui disait qu'apprendre c'était se ressouvenir, parce que l'âme avait connu dans le ciel, avant de naître, les vérités qu'elle rencontrait ensuite sur terre.

Or, un catholique bien connu avait cette manière de voir: le Savoyard Joseph de Maistre, dont Hugo avait été un disciple, avant de prendre ses distances. Contrairement aux catholiques modernistes, Maistre tendait vers la vision de Platon, qui était aussi celle d'Origène: l'âme préexistait à la naissance.

Dans une de ses méditations, un autre grand Savoyard, François de Sales, soutenait que l'âme était émanée du Père éternel. Elle n'était pas tant fabriquée à la naissance qu'engendrée de toute éternité. Il affirmait, conséquemment, que l'âme appartenait par nature au ciel: le bien et le mal en elle étaient hugo1.JPGinnés, quoiqu'ils n'y fussent que des germes que l'on devait faire croître. Il rejetait presque tous les philosophes antiques; seul Platon trouvait grâce à ses yeux. Or, ces méditations de l'évêque de Genève, Maistre les avait pratiquées.

Dans La Profession de foi du vicaire savoyard, Rousseau ira dans ce sens d'une âme qui d'emblée est douée de conscience morale parce qu'elle porte en elle l'image de la divinité. Le romantisme passe forcément par ce lien individuel et personnel aux entités célestes. Lien qui explique, par exemple, la conversion de Jean Valjean: en assistant aux actions pieuses de l'évêque Myriel, il sent remonter en lui sa conscience vivante, son ange. Et soudain il épouse le camp du bien. Il était pourtant sans culture, sans instruction; mais cela a suffi.

La conscience est une forme de science que la poésie peut approfondir.

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