Spiritualités - Page 5

  • Les clones immortels de Michel Houellebecq

    clone-factory-jim-painter.jpgDans un récent article, j'ai évoqué Les Particules élémentaires (1998) de Michel Houellebecq, et sa fin mystique, marquée selon moi par l'averroïsme. Je voudrais continuer cette réflexion.

    J'ai dit que notre auteur dissolvait l'individu dans un vide lumineux, dans les derniers moments de ce roman et du reste des autres qu'il a écrits. Il aime ce genre de fins. Mais dans ces Particules élémentaires, il ajoute un épilogue qui annonce La Possibilité d'une île (2005): une essence stable sera un jour trouvée au code génétique, et on pourra créer des clones immortels, heureux - malgré les protestations des religions.

    Je suis allé en Andalousie, patrie d'Averroès, et j'ai été frappé par ce qui reste de l'Espagne musulmane: le principe de répétition m'a paru saisissant. La mosquée de Cordoue répète à l'infini ses arcs, ses colonnes, et la nudité accentue le sentiment de répliques à jamais identiques, dans un univers sans limites. L'Alhambra de Grenade fait le même effet, notamment parce que les figures y étant proscrites, les variations ne sont guère possibles: l'individualisation y est moindre que dans le christianisme.

    J'ai lu, il y a plusieurs années, un livre issu de l'Espagne musulmane, appelé Le Livre de l'échelle de Mahomet, traduit en latin en Espagne même. De la même manière, le voyage du prophète dans l'autre monde (puisque c'est de cela qu'il s'agit) était rythmé par une sorte de mathématisme - même si, naturellement, le paradis et l'enfer apparaissent comme deux lieux différents: la formulation de chaque chapitre se ressemblait, et la lecture en était grandement facilitée. Quand on compare avec Dante, qui s'est manifestement inspiré de cet ouvrage, on constate à la fois que le merveilleux y a perdu, car le texte islamique est rempli d'évocations de millions d'anges, et que l'humain y est plus présent dans son individualité, puisque le poète italien raconte l'histoire des particuliers qu'il rencontre dans l'autre monde, telle qu'elle s'est déroulée dans le nôtre.

    Mais Houellebecq, avec ses clones immortels, m'a fait penser à la mosquée de Cordoue, je dois l'avouer: il suffisait d'y ajouter le pragmatisme romain, origine du matérialisme moderne. Qu'il refusât d'appeler matière interieur_mosquee_cordoue.jpgla matière et voulût l'appeler esprit n'y changeait rien: il y avait, dans l'arabisme antique, nourri d'Aristote, des velléités technico-magiques qui ont été écartées par l'Islam - nourri, lui, de christianisme, qu'on le veuille ou non, et donc de mysticisme moral.

    Pour moi, ces clones immortels ne seraient pas mauvais s'ils existaient, mais je les prends pour des illusions. Houellebecq a raison de dire que les religions s'opposeront en vain à la manipulation génétique, comme elles se sont opposées en vain à l'application des principes du matérialisme historique. Mais, comme le disait Tolkien de la technologie en général, les résultats seront loin de ce qui aura été rêvé. C'est vers d'autres voies, à mes yeux, que la science doit aller. Le matériel ne s'imprègne pas par un jeu de langage des qualités du spirituel, comme dans la science-fiction. La source des différentes formes physiques n'est pas forcément physique elle-même. La connaissance peut, comme chez Goethe, pénétrer le psychisme en soi. Teilhard de Chardin espérait que la science s'orienterait dans ce sens, même s'il ne s'y osait pas.

    L'artiste n'est pas forcément le seul être conscient à donner forme à la matière. En le faisant, il ne crée pas forcément un mensonge qui l'arrange (par exemple en attribuant à des objets physiques une qualité divine). Il peut aussi, comme le disait Novalis, user d'une imagination créatrice se confondant avec celle de l'esprit du monde.

  • Charles Duits et l'image mythique

    fb179648d90f1ca4de4c8549ad283c6e.jpgDans La Seule Femme vraiment noire (2016), génial ouvrage posthume, Charles Duits (1925-1991) renouait avec la conception mystique de la figure intérieure: pour lui, une image spirituelle cachait un esprit, une intelligence: La lectrice comprend à présent pourquoi j'ai permis à Isis de diriger ma plume. Je l'ai fait justement parce que personne, jamais, ne l'a autorisée à se dire et à se décrire. Parce que le silence est le lot de l'esclave. André Breton l'a entrevue. Sa beauté l'a ébloui. Seulement, il n'a pas songé qu'une intelligence A(N)IME le corps parfait-et-merveilleux (op. cit., p. 54), affirme-t-il. Il ne s'agit pas seulement d'un corps extérieur, de quelque chose qui s'imprime dans le cerveau, mais d'un vêtement pour une divinité.

    Charles Duits a-t-il l'impression que l'on a constamment réduit l'image à son extérieur, qu'on n'a pas voulu voir l'être spirituel qu'elle revêt? Il en accuse en tout cas la tradition occidentale depuis les anciens Grecs: C'est pourquoi l'on peut et l'on doit dire que l'Âge des Ténèbres a commencé lorsque les Grecs ont oublié le sens (la fonction) de leur propre Fable, pris leurs ancêtres pour des idiots triplement cubiques, et attribué à l'Esprit de Prose le pouvoir proprement magique de deviner les intentions de la Famille Royale. Ce pouvoir, seul le possède le Génie shiva-poster-dm92_l.jpgde la Langue, car il se sert de son imagination (p. 246). Il faut comprendre, par la Famille Royale, le peuple ordonné des dieux ou des anges. Le Génie de la Langue fut incarné en particulier par Victor Hugo. Seule l'imagination permet de se représenter l'action des êtres supérieurs, et ceux qui ont cru le faire par l'intelligence diurne ou rationnelle (l'Esprit de Prose) se sont lourdement trompés.

    Ainsi, la science permettant de discerner l'inconnu et ce qui s'y trame, et de répondre aux questions lancinantes que l'homme se pose, ou de saisir les valeurs morales à appliquer dans sa vie - cette science s'obtient par l'apprentissage de l'imagination: L'abondance spirituelle ne passe de l'inistence à l'existence que dans une société qui regarde l'imagination comme l'essence de l'intelligence
    et le développement de cette faculté
    comme l'un des buts principaux de l'éducation
    (p. 246).

    Toute spiritualité prétendant se passer de l'imagination, ou même toute spiritualité ne mettant pas l'imagination au cœur, au centre de sa démarche intellectuelle, erre dans les ténèbres.

    C'est en cela que Duits se dresse contre le principe masculin, qu'il dit lié à la rationalité, et entend épouser le principe féminin, fondé sur l'imagination; c'est pourquoi la divinité devra avoir un visage de femme, et même de femme nue: Quand Isis occupe la seconde place, toute espèce de souveraineté devient aussitôt suspecte, frauduleuse et frileuse,
    et doit, par conséquent, se maintenir au moyen de la violence et du mensonge.
    L'autorité du Roi existe uniquement par la grâce de la Reine: elle ne possède pas l'inistence. Et, comme le Roi le sent,
    il a recours à la menace et au châtiment,
    lesquels ont pour objet, par la dramatisation hallucinatoire de l'existence,
    de dissimuler le vide de l'inistence.
    (p. 189.)

    En d'autres termes, la loi ne peut être suivie que si l'amour l'imprègne, et même la précède. Le devoir est d'abord un sentiment de ce qui bon, et qui est d'un ordre esthétique. La raison seule est forcément despotique. Les valeurs de la République ne sont démocratiques que si elles s'ouvrent à une mythologie.

    Le livre de Duits n'est donc pas simplement un pamphlet mystique, s'adressant aux religieux; il a aussi une portée sociale et politique. Duits croyait, pour cette raison, qu'il était révolutionnaire et changerait le regard humain.

    Et pourquoi pas? Il m'a fait beaucoup d'effet.

  • Le mysticisme de Michel Houellebecq

    32162951z.jpgÀ la fin des Particules élémentaires (1998), son premier grand succès, Michel Houellebecq déroule des pages impressionnantes dont il a avoué être très fier - remplies d'une sorte de mysticisme bizarre, se réclamant du bouddhisme mais ne correspondant pas à mon expérience de celui-ci.

    J'ai lu des textes canoniques, je suis allé en Asie, et, dans le bouddhisme, il existe, au-delà des illusions matérielles, tout un monde d'êtres spirituels, divins, qui sont réels, et dont émane le monde factice qui apparaît aux hommes. La vie canonique du Bouddha raconte comment il est allé au quatrième ciel rendre visite à Indra, roi des dieux, et, au Tibet, le moine Milarepa parlait aux démons et leur faisait la leçon, les convertissant à sa sagesse. Car la spécificité du bouddhisme n'est pas dans l'inexistence des êtres spirituels, mais dans ceci, que le Bouddha et ses héritiers ont plus de sagesse que les divinités, et que l'homme doit se libérer d'elles. Le Dhammapada s'exprime clairement en ce sens. Néanmoins la vision de la nature reste bien celle d'un ensemble de phénomènes créés par ces esprits: c'est justement de la nature qu'il faut se délivrer, lorsqu'on se délivre des divinités.

    Or, Houellebecq combat le matérialisme en faisant, de ce qu'on appelle habituellement matière, du pur esprit: le raccourci est étonnant, et plutôt fallacieux, puisqu'il ne s'appuie que sur des mots, et que, surtout, il ne laisse plus de place aux esprits proprement dits, aux anges, divinités - la matière appelée esprit occupant désormais tout l'espace.

    Plus en profondeur, cependant, on reconnaît la doctrine de Berkeley, qui faisait du monde physique une sorte d'hallucination collective, créée par Dieu dans les consciences humaines. Et, au-delà encore, davantage que le bouddhisme, on distingue ce qu'il reste en Occident de l'averroïsme. Borges, par exemple, en était un grand adepte, et le mysticisme occidental a été profondément marqué par ce courant.

    Averroès était un musulman andalou qui affirmait que l'esprit était un tout indifférencié, et que la matière ne averroes.jpgparticularisait qu'illusoirement les choses. Chez Houellebecq, les personnages se dissolvent à la fin de ses livres dans un grand vide lumineux. Thomas d'Aquin a combattu cette doctrine, montrant que les individus persistaient comme nuances, couleurs distinctes au-delà de la mort, au sein de la grande nappe psychique cosmique. Mais Houellebecq n'y croit pas.

    À vrai dire Averroès a aussi été rejeté par les musulmans de son temps, qui pensaient que l'individu demeurait au-delà de la mort pour aller au paradis ou en enfer.

    Ce qui de toute façon est remarquable, dans cette fin du roman de Michel Houellebecq, est que le monde physique se dissout dans le vide et s'imprègne d'une sorte de lumière universelle qui l'absorbe; c'est d'une grande poésie, que cela traduise ou non un principe constitutif du monde.

    Il est indéniable que la tendance existe, que cela fait résonner un sentiment profond - que cela correspond à un moment important (pour l'âme).

    Jeanne Guyon disait qu'après l'absorption par le Père, on rejaillissait plus beau. Cela ressemble au bouddhisme. Mais Houellebecq a l'air de dire qu'on s'y dissout à jamais; cela ressemble à l'averroïsme.

    La dent qu'il garde contre l'Islam a-t-elle un obscur rapport?

  • Causalité future d'Olivier Costa de Beauregard

    costa-01.jpgLe physicien Olivier Costa de Beauregard (1911-2007), issu d'une vieille et illustre famille savoisienne, était chrétien et croyait que l'esprit précédait et dirigeait la matière. Il est l'un des auteurs principaux de la théorie de la double causalité, qui admet aux phénomènes une cause existant dans l'avenir autant que dans le passé. Une idée remarquable, car elle rejoint celle de Teilhard de Chardin (1881-1955) sur le Christ situé en haut et en avant, au bout du Temps: la création ne part pas seulement du passé, mais aussi de l'avenir, parce que ce qui se crée répond à un appel.

    L'homme agit mû par un désir, qui le projette vers l'avant: l'image d'un futur particulier l'invite à l'action et crée des objets et états nouveaux. Or, loin d'être une simple illusion, cette image de l'avenir est inspirée par le pressentiment du Christ. Louis Rendu (1789-1859), au dix-neuvième siècle, avait de telles pensées, justifiant le progrès: il s'agissait d'une aspiration à la cité universelle, qui était sainte et était la cité de Dieu.

    Cela veut-il dire que les anges viennent de l'avenir? Qu'ils remontent le temps jusqu'à nous? Olaf Stapledon (1886-1950), le grand auteur de science-fiction, évoqua des hommes des derniers temps ayant appris à faire voyager leur pensée dans le passé, et à inspirer aux hommes du présent les visions d'avenir qui les meuvent au sein de leur évolution. Les anges, dès lors, deviennent des hommes ayant appris à remonter le temps; c'est courant, dans la science-fiction: l'auteur français Gérard Klein y a songé.

    Pour le chrétien Olivier Costa de Beauregard, c'était sans doute plus subtil; il aurait dû en parler; il aurait dû émettre des hypothèses explicites. Il proposait en effet de scruter les traditions orientales pour occuper le gouffre existant entre les faits de science et la théologie catholique. Les mystiques naturelles, évoquant le monde des esprits, lui semblaient pouvoir, avec quelques précautions, établir des liens entre les deux extrêmes de la tradition occidentale. Est-ce que les divinités des mythologies orientales pouvaient être dites venues de l'avenir? Elles s'adressent souvent aux hommes en prenant le visage de défunts connus ou 220px-Urpflanze.jpgglorieux; mais la mort jette peut-être hors du temps.

    Olivier Costa de Beauregard, en outre, évoquait les phénomènes naturels, autant que les actions humaines. Peut-on prétendre que des images d'avenir poussent les plantes à pousser? Il faudrait imaginer que la forme que la plante développe est déjà là avant qu'elle ne l'occupe, avant qu'elle ne l'habille de matière. Goethe avait de telles pensées. Ce serait l'appel sourd de cette image qui pousserait la plante à l'épouser de sa matière. Les perspectives en sont riches. Est-ce que même le mouvement de la Lune autour de la Terre est une forme d'aimantation, d'aspiration à occuper un orbe déjà tracé en image dans l'univers? C'est vertigineux. Olivier Costa de Beauregard a pris soin de demeurer dans les abstractions, pour ne pas qu'on l'accuse de s'adonner à la poésie surréaliste. Je ne sais pas si je ne ferais pas mieux d'avoir le même scrupule. On me l'a conseillé. Mais Michel Houellebecq n'a-t-il pas déclaré, lui-même, que quand on écrit, les mots sont déjà là, qu'il suffit de les trouver?

    Les idées de Costa de Beauregard m'ont à vrai dire rappelé Boèce, le philosophe romain, platonicien et chrétien du cinquième siècle: il disait de Dieu qu'il est à la fois dans le présent, le passé et l'avenir; il occupe ce que les Orientaux appellent l'Espace, et qui est un temps devenu espace, dans lequel le passé, le présent et l'avenir sont devenus des lieux.

    Parsifal, selon Wagner, avait pénétré un tel monde, lorsqu'il assista au mystère du Graal.

  • Surréalisme et érotisme: Charles Duits, Malcolm de Chazal

    maa-kali.JPGRécemment est paru le grand livre posthume de Charles Duits (1925-1991) La Seule Femme vraiment noire (aux Éditions Éoliennes, à Bastia), et c'est un livre remarquable à plusieurs titres, notamment en ce qu'il mêle mythologisme, ésotérisme et érotisme. Sa philosophie, fondée sur l'adoration d'une grande déesse se confondant avec l'univers, mais qu'on peut connaître intimement en s'unissant à la femme, rappelle le tantrisme tel que l'a peint le Genevois Daniel Odier dans son ouvrage Tantra Yoga, la Voie de la Connaissance suprême - qui est une traduction d'un ancien texte mystique du Cachemire et est lié au culte de Shiva; un commentaire éclairant accompagne ces aphorismes grandioses, dont la portée sexuelle ne doit pas être exagérée, même si elle existe. Il s'agit en réalité d'orienter le désir vers la déesse cosmique, mais sans renoncer forcément à la relation sexuelle, comme dans le catholicisme: car cette relation peut être une étape.

    Le style de Duits est néanmoins différent, plus cru, plus brutal, plus polémique, plus occidental; il doit beaucoup au Surréalisme, dont Duits fut un représentant tardif: il eut pour maître André Breton. Mais il voulait aller plus loin, appréhender les êtres qui vivent derrière les imaginations - au sein des sphères supérieures.

    Or, on le sait, le Surréalisme non seulement réhabilita la femme, mais aussi la relation charnelle, dont il fit un enjeu important de la liberté poétique. On pourrait dire qu'il s'agit d'une licence ordinaire, la plongée dans une chair honnie par l'Église mais n'offrant pas réellement de perspective spirituelle: ce serait plutôt le triomphe du matérialisme comme voie mystique...

    Que cela ait souvent été le cas ne peut pas être nié. Mais il y avait, mystérieusement, une recherche, dans la sensualité. En effet, on l'érotisme, à l'intérieur de l'être humain, est un puissant moteur de l'imagination. Facilement, si on imagine des mondes plus beaux, des fées s'y trouvent, des houris - ou au moins des femmes supérieures, comme dans la poésie de Paul Éluard. Le catholicisme médiéval assimilait ces images à Lucifer, à l'illusion, à la tromperie, et l'imagination a été surveillée, puis censurée au cours de l'histoire occidentale. C'est de cela que se plaint Charles Duits, et comme le matérialisme finalement limite aussi l'imagination, il le rejette autant que les religions traditionnelles.

    Il s'agit plutôt, pour lui, de prolonger la tendance cachée de la chose et d'y faire apparaître la divinité non plus contre la chair, mais au-dessus: si on lève le regard, le visage de la déesse apparaît, mais si on ne AVT_Malcolm-de-Chazal_7366.jpegregarde pas ses cuisses, son pubis, sa croupe, on ne peut voir ce visage.

    Éluard, certes, n'est jamais allé aussi loin. Pour ma part, je trouve qu'il feint d'être sincère, et ne crois pas qu'il ait réellement pensé que ses amoureuses aient été des femmes divines. C'est pourquoi je l'ai souvent comparé à Ronsard, qui ajoutait aux images des femmes aimées de belles figures tirées de l'ancienne mythologie, soudain ravivée.

    Mais il existe un surréaliste mystique - plutôt rejeté à Paris -, Malcolm de Chazal, qui, dans L'Homme et la Connaissance (1974), avait, peu de temps avant Duits, sexualisé le Ciel: il avait écrit que le sexe terrestre était le reflet de forces cosmiques supérieures, et il parlait des entités du monde divin en utilisant le vocabulaire érotique. Or, ce n'était que le prolongement naturel du Surréalisme, que de parler concrètement et explicitement des Grands Transparents qu'évoquait seulement à demi mots André Breton. Et il était naturel, aussi, qu'il rejoignît, au moins par la théorie, les textes du tantrisme shivaïte. Car l'intention de déployer des images exprimant le Surréel se fondait bien sur le désir. Celui-ci traversait le corps pour trouver son essence. Il ne restait qu'à l'assumer en sublimant ces images, comme l'a fait Duits - qui, logiquement, approuvait ce shivaïsme tantrique dont je parlais.

  • Jean-Paul II à Jerez

    catedral-de-jerez-de.jpgJerez de la Frontera est une ville d'Andalousie de la province de Cadix, en Espagne, et elle possède une cathédrale dans laquelle une chapelle est consacrée à Jean-Paul II. Cela m'a surpris, car, en France, le catholicisme est essentiellement une cristallisation du vieux temps: la créativité y est invisible. En Espagne, on continue à développer la religion, et à créer des figures vénérables. Des artistes du vingtième siècle ont imité l'art classique pour bâtir des retables à l'ancienne, et on honore notamment les saints prêtres martyrs de la guerre civile (qui donnent sans doute un autre visage, plus nuancé pour ainsi dire, à celle-ci et au camp républicain que celui qu'on donne en général en France).

    Mais le plus étonnant est que, à l'extérieur de la cathédrale de Jerez, sur la place publique, on trouve aussi une statue de Jean-Paul II. Or, en France, c'est interdit. On autorise la statue et donc la vénération imprégnée d'esprit sacré de Jules Ferry, mais pas celle de Charles-Joseph Wojtyla.

    À vrai dire, je ne suis pas, moi-même, ravi en extase face à la figure de ce noble pape, et je veux bien reconnaître que le catholicisme a une tendance fâcheuse à vénérer ses clercs, c'est à dire à se vénérer lui-même. S'il parvenait à canoniser de simples particuliers, il se montrerait plus créatif. L'Église pourrait par exemple béatifier des écrivains laïques qui ont chanté sa gloire et celle de ses Pères, tels Joseph de Maistre et Jean-Pierre Veyrat. Mais voyager en Espagne et en particulier en Andalousie n'en montre pas moins une façon d'aborder la religion totalement différente des pays du nord. En Espagne, notamment du sud, la tradition est sacralisée, et continue de vivre, quoique sans doute de façon moins glorieuse qu'autrefois. La situation est la même qu'en Asie.

    Quand j'entends dire, par certains, que l'art baroque leur déplaît, je me demande ce qu'ils peuvent intégrer de la culture de l'Espagne ou de l'Allemagne catholique, ce qu'il leur reste pour apprécier une large partie de l'Europe, dont au fond la Savoie fait partie. Car elle aussi a cultivé l'art baroque.

    Je ne sais pas si une Savoie non soumise au régime français ferait comme l'Espagne méridionale, - ou comme la Catalogne, qui a essayé de concilier, avec Gaudí et Verdaguer, la modernité et la tradition, le romantisme et le catholicisme, - ou simplement comme la France, qui a essayé de créer une modernité non catholique. La troisième possibilité est douteuse. Car, à cet égard, durant le vingtième siècle, après son annexion, la Savoie n'a fait qu'imiter platement la France, et on ne peut pas dire qu'elle ait été à la pointe par exemple du mouvement surréaliste.

    Néanmoins, après l'effervescence issue de l'instauration de la République, en 1870, th.jpgla France semble aujourd'hui à bout de souffle. Elle ne cesse de ressortir les mêmes concepts, les mêmes icônes, bloquée en quelque sorte sur Jules Ferry. Je me dis qu'au moins Jean-Paul II est une figure plus récente, c'est à dire plus moderne.

    Est-ce que le régime de la laïcité interdirait aussi d'ériger une statue de Pierre Teilhard de Chardin, sur la place publique? Le doute qu'on peut en avoir a un côté tragique, car il est pour moi le grand homme dont le souvenir peut redonner à la France contemporaine un souffle nouveau, des perspectives encore inexplorées, et fructueuses. Il est celui qui a donné sens à l'humanisme progressiste hors du matérialisme historique, qui est désormais périmé, et il est donc celui par qui les valeurs européennes peuvent retrouver une vie.

  • La colère du peuple: attentes déçues

    220px-Bishop_Myriel_Les_Miserables.jpgLes manifestations, en France, contre la réforme du Code du travail me rappellent le début des Misérables de Victor Hugo et la discussion entre l'évêque Myriel et le Conventionnel. Hugo y justifie la colère du peuple par le sentiment d'injustice. Mais, plus en profondeur, dans son roman et toute son œuvre, il montre que le peuple, sous les vieux rois, n'avait plus de perspective spirituelle: seul le roi était sacré, et cela bloquait l'horizon intérieur et l'accès au moi de l'infini.

    La colère du peuple vient aussi de ce que la République s'est posée comme un horizon spirituel dont l'astre était le gouvernement, et que, après la chute du communisme, qui justifiait scientifiquement la sacralisation de l'État, on ne voit plus rien de spirituel, d'intime, de grandiose, de fabuleux dans ce que proposent concrètement les gouvernements. La révolte rêve sans savoir ce dont elle rêve, et quand elle veut le trouver elle se réfère aux religions traditionnelles, faute de perspectives réellement neuves.

    Dans la culture officielle promue par le gouvernement, sous prétexte de lutter contre l'intégrisme religieux, on interdit tout rêve prenant une forme cohérente jusqu'à constituer une mythologie, parce qu'au fond on veut que l'État seul soit une perspective: Rousseau a jadis parlé en ce sens d'une religion républicaine. Mais comme l'État semble avoir perdu son pouvoir démiurgique, le peuple est désemparé et est pris d'une rage incontrôlable, il veut briser les idoles qui ne parlent pas, ne bougent pas, ne respirent pas et en veut aux sacerdotes qui lui ont fait croire le contraire.

    Les idoles ne sont pas, cependant, à briser. Telle la statue de Pygmalion, elles peuvent recevoir une vie. La République peut déployer une mythologie, si elle l'ose. Victor Hugo, je le dis pour la millième fois, l'a fait, et doit servir de modèle. L'histoire peut redevenir épique. Les valeurs républicaines peuvent trouver leur 12_DalouNationLiberte.jpgcorrespondance cosmique dans les trois fées célestes qui inspirent la devise fameuse; le génie de la République peut s'incarner en un surhomme, dont on raconte l'histoire cachée.

    Toute morale qui prétend se passer de telles figures est une fumée, et ne s'insérera pas dans les âmes, et n'empêchera pas les colères du peuple.

    Si la République ne peut oser aller dans ce sens, il n'y a pas vraiment d'autre perspective que les traditions ancestrales: pourquoi ne pas le dire? La Savoie avait sa mythologie propre, avec les anges de François de Sales et le Comte Vert. Et la France ancienne aussi, avec Jeanne d'Arc et l'espèce d'épopée écrite par Grégoire de Tours sur les Francs, dont j'ai déjà parlé.

    C'est de cela que Victor Hugo était conscient. Il faut l'être comme lui.

  • H. P. Lovecraft et le principe d'involution

    HP-Lovecraft.jpgJ'ai évoqué la conviction de H. P. Lovecraft que l'homme aspire à l'infini, à s'affranchir des lois physiques, de l'espace et du temps, et que pour lui le fantastique répondait par une illusion littéraire ou artistique à cette aspiration. À cette conviction répondait, dans ses contes, l'apparition de races extraterrestres qui s'étant libérées de l'espace et du temps, voyageaient dans les corps pour continuer à exister au-delà de leur déréliction propre. Paradoxe: c'est parce que le monde physique, loin d'évoluer, finit par mourir, que des êtres se hissent dans le monde spirituel et parviennent à y vivre. L'évolution continuait donc dans l'au-delà de la matière, mais était-ce de façon durable, et dynamique?

    Dans son récit de voyage sur la Lune, Cyrano de Bergerac assure que les êtres lunaires sont tels que les Grands Anciens de Lovecraft: ils peuvent voyager de corps en corps, et le feraient constamment, si une instance supérieure ne le leur interdisait pas. Chez Lovecraft, pas d'instance morale cosmique pouvant interdire de telles pratiques, sinon sous la forme de forces contraires, hostiles, démoniaques, provoquant une forme d'involution.

    Il est possible que les Grands Anciens qu'il décrit dans The Shadow out of Time (1936) n'aient jamais été esclaves de la matière: dès son arrivée sur Terre, ils ont habité des êtres doués de conscience mais appartenant au règne végétal, ou à mi-chemin entre le végétal et l'animal. Cela reprend, indéniablement, des idées de la théosophie, laquelle il connaissait: les hommes sont issus selon elle d'êtres végétaux à demi conscients et pouvant se mouvoir, et avec eux, à cette époque, vivaient, en symbiose intérieure et psychique, des êtres supérieurs. Mais Lovecraft rejetait ce qu'il appelait l'optimisme fade des théosophes. Il ne voit pas cette image, fascinante en soi, comme préparant l'évolution humaine. Elle peut, certes, expliquer pourquoi l'être humain a gardé, du passé, une aspiration à l'absolu et à l'infini, comme il pensait que c'était le cas. Mais ces êtres cthulhu-mythos-wallpaper-reasons-to-like-lovecraft-nyarlathotep-crawling-chaos-shadow-out-of-time-poster-illustration-by-darrell-screamin-polyp-tutchton-all-rights-reserved.jpgvégétaux, plutôt attrayants, ont été contrés par des êtres immondes, s'apparentant aux poulpes. Or, c'est là reprendre l'évolution classique: l'apparition du monde animal a bien commencé par les mollusques. Le récit de Lovecraft se termine tragiquement, parce que passer du végétal au polype est apparemment affreux.

    La théosophie dit que cette sorte de chute était nécessaire à l'évolution, parce que l'animal a des propriétés de mouvement et d'autonomie qui préparent l'avènement de l'être humain, libre et autonome dans ses pensées. Mais Lovecraft, par principe, adopte une formule pessimiste.

    Il faut remarquer qu'il n'était pas satisfait par sa nouvelle grandiose. Quelque chose le chiffonnait, le gênait. Effectivement, on ne voit pas comment des êtres pouvant passer d'un corps à l'autre peuvent être gênés lorsque le corps végétal qu'ils habitent est attaqué et détruit par des êtres ayant des formes de poulpe et de méduse; on ne sait pas ce qui les empêche d'habiter ensuite ceux-ci.

    Il pensait pourtant que l'aspiration à l'absolu, à l'infini, n'existait pas chez tous les hommes, mais seulement chez une minorité, une forme d'exception, représentant au fond la fleur de l'humanité, mais isolée comme une étoile solitaire dans un immense ciel noir, une fleur dans un désert. Peut-être cultivait-il son pessimisme de façon morbide, parce qu'il l'arrangeait, parce qu'il le justifiait de ne pas s'investir dans la vie sociale et l'affronter. Cela fait partie de sa destinée, comme on dit. Peut-être que dans sa vie antérieure la vie sociale lui était apparue comme particulièrement abjecte!

  • Le tout seul est lumière: David Lynch, Rudolf Steiner

    DL_400x400.jpgDavid Lynch, dans Catching the Big Fish et diverses interviews, a souvent dit que la peur venait de ce qu'on ne percevait qu'une partie des choses, et que, si on avait une vue d'ensemble, elle cessait. Rudolf Steiner, dans son drame-mystère Le Gardien du Seuil, confirme par deux vers:

    Das Ganze ist voll Licht, wenn auch der Teil,
    Für sich allein gesehn, oft dunkel ist.

    (Le tout est lumière, quand la partie,
    Si elle est vue seule, souvent est obscure.)

    Le problème de la mort, en particulier, ouvre à des ténèbres angoissantes. Symboliquement, le monstre, l'esprit mauvais, dans les films de Lynch, sont des êtres terrifiants, qui rendent l'univers incompréhensible. Pourquoi le mal existe-t-il? C'est d'ailleurs aussi la question de H. P. Lovecraft, mais, curieusement, celui-ci disait au contraire que c'est la vue de l'ensemble qui crée l'épouvante: car si l'homme ne jette son regard que sur un fragment, il peut être rassuré; mais le vrai fond de l'univers est inhumain. L'image du confort rationnel et bourgeois peut être détruite par une vision d'ensemble qui entoure de chaos la cité humaine.

    Lovecraft, à cet égard, nous rappelle Sartre qui, dans La Nausée, fait l'expérience d'un au-delà de la matière organisée: il pose comme étant l'ensemble le fragment qu'il perçoit soudain par une faille dans le voile des apparences. L'image de la masse informe, ou du vide, renvoie à tout l'univers.

    L'idée de la mort est de fait d'emblée présente pour remplir d'inanité le rêve bourgeois d'une vie pérenne et réglée, et le monde physique régi par des lois connues dans lequel l'humanité s'efforce de vivre. Mais prétendre qu'on est conscient du monde parce qu'on sait que l'on va mourir ne relève-t-il pas d'un abus? Au-delà de cette vérité fragmentaire, Lynch et Steiner proposent une vision du monde dans laquelle le mal et la mort, eux-mêmes, ont un sens.

    Derrière le monstre, ou le démon, est un ange, un dieu qui se cache. Derrière la Révolution, disait Joseph de Maistre, était la Providence: au-delà du mal qu'elle représentait indéniablement, il fallait voir l'intention mystérieuse de la divinité. Pareillement, derrière Méphistophélès répondant à l'appel de Faust, chez Goethe, il faut voir les nécessités de l'évolution humaine: Faust est finalement arraché aux ténèbres pour réaliser une Fire-walk-with-me-02.jpgascension par l'éternel féminin. C'est la fin du Second Faust: le héros est emmené au Ciel par les anges de la sainte Vierge.

    Chez Lynch, le plan divin est caché: suggéré plus que dit. Non seulement il en est ainsi dans ses films, mais dans ses écrits et paroles il n'en a guère dit plus. Il a évoqué l'image du jeu fantastique qu'était en réalité la vie, voire l'idée du retour de l'être humain à travers plusieurs vies, son germe ne mourant pas. Pour Steiner, on le sait sans doute, il en va de même: l'homme évolue en s'incarnant successivement, et en tirant profit de ses expériences. À cet égard, comme dans le christianisme, la souffrance et la mort purifient, et chez Lynch aussi, puisqu'on ne peut pas comprendre autrement que Laura Palmer, à la fin de Fire Walk With Me, revoie son ange après avoir été abominablement tuée.

  • Saint Martin le dément

    head_r10.jpgSaint Martin passait en son temps pour un visionnaire halluciné, et si le peuple le vénérait, les gens instruits se moquaient de lui. C'est en tout cas ce que montre un passage de l'Historia Francorum de Grégoire de Tours, évoquant un certain Bricius qui devait devenir évêque de Tours à la suite de Martin, mais qui, de son vivant, alors qu'il était diacre, le tourna en ridicule.

    Un homme du peuple, venant voir le saint homme pour qu'il lui donne un remède, demanda en effet à Bricius, rencontré dans la rue, où était Martin. Il répondit: Si tu cherches ce délirant, regarde sur les hauteurs; car il contemple habituellement le ciel comme un dément. Cela fut répété à l'intéressé, qui prédit alors à Bricius de gros ennuis, quand il serait devenu évêque. Et, dit saint Grégoire, cela advint; car il fut injustement accusé d'adultère, et le peuple se souleva contre lui, lui créant toute sorte d'avanies, le contraignant à se rendre à Rome pour régler la question. Ce fut son châtiment.

    Venance Fortunat raconte que Martin voyait les anges, le diable, les saints du ciel; et Grégoire de Tours confirme, et évoque ses nombreux miracles, et qu'il a ressuscité plusieurs personnes, guéri de nombreuses autres. Son tombeau fut un haut lieu de pèlerinage, et les Francs, je l'ai déjà dit, le vénéraient infiniment.

    On entend souvent dire que les Français sont rationalistes; mais la jalousie de Bricius peut-elle servir de base à une philosophie? La faculté de voir le monde divin et de guérir les malades était en soi louable, et les succès populaires suscitent toujours l'envie. On se moquait de saint Martin pour sauver ce qu'on gardait d'amour-propre.

    Grégoire de Tours se contenta de le vénérer. Et il n'est pas vraisemblable que la tradition française vienne plus de Bricius que de Martin, qui est le patron spirituel de la France.

    Certes, Bricius était gaulois, et pas Martin; mais la lumière ne vient pas toujours du sol sur lequel on marche. Martin venait de l'Orient, et le soleil s'y lève, et c'est par lui que le sol prend vie.

    Au-delà des moqueries contre les visionnaires, le rationalisme est une idée sérieuse, dira-t-on. Mais elle vient essentiellement de la classe cultivée nourrie de lectures classiques; elle n'est pas foncièrement populaire. Même quand il se pense rationaliste, le peuple adhère aux figures de la raison page accueil.jpgavec une sorte de foi qui n'est pas la raison.

    Saint Martin sans doute est le fondateur de la vraie tradition française, qui est celle de Grégoire de Tours, des chansons de geste, et de Victor Hugo, qui lui aussi voyait ou cherchait à voir les êtres sublimes qui continuent dans l'invisible la hiérarchie dont le pic visible est l'être humain – ainsi qu'il le dit dans les Contemplations. La devise de la République, Liberté, Égalité, Fraternité, ne naquit pas d'un raisonnement froid, mais d'une inspiration subite, d'une vision de trois fées célestes, descendant sur Paris!

    Naturellement, il s'agissait avant tout de trouver des remèdes aux maux du peuple; non de s'enorgueillir de ses visions. En cela peut-être le rationalisme rejoint saint Martin.

  • El abrazo de la serpiente

    El-Abrazo-de-la-Serpiente01.jpgJ'ai vu au cinéma du Grütli, il y a déjà quelque temps, El Abrazo de la Serpiente (L'Étreinte du serpent), un film sud-américain de Ciro Guerra qui raconte comment deux hommes, ou un homme incarné deux fois, rencontrent dans l'Amazonie le même sage indien, qui les guide vers une plante sacrée et le monde spirituel. C'était beau, et la nature imposait sa force, l'Indien sa grâce et sa personnalité. La deuxième fois, il est vieux, mais l'Européen qu'il conduit sur la rivière parvient à entrer dans le pays des esprits, contrairement à la première.

    L'ensemble du film est en noir et blanc, sauf pour la séquence, assez courte, montrant cet autre monde. Elle s'appuie sur des visions d'un grand esthétisme, montrant énigmatiquement des formes ou des entités indistinctes dans des cercles colorés. Après ce passage dans le Mystère, l'Indien disparaît, apparemment remplacé par un essaim de papillons blancs.

    Le Serpent, faut-il sans doute comprendre, est l'esprit du cosmos qui happe les âmes et leur montre le chemin. Il leur inspire des rêves - qu'on doit suivre, entend-on énoncer. Il se mêle aux astres.

    J'aime ces films un peu abstraits qui osent montrer quelque chose du monde divin, comme 2001: l'Odyssée de l'espace, ou Au-delà du Réel. Cela passe souvent par la machine qui emmène au bout de l'univers, ou alors par des plantes: c'est un débat. Parfois c'est les deux, car au fond la machine sert aussi de drogue.

    Je les aime, mais je suis quand même perplexe, lorsque je suis exigeant avec la logique, et délaisse le sentimentalisme qui entoure les Indiens, ou qui entourait les fusées à l'époque où Kubrick a réalisé son film: l'heure est plus à l'écologie, dit-on. Mais Matrix montre un monde fantasmatique qui se pose comme plus vrai que le nôtre et dans lequel on entre grâce à un téléphone; il faudrait voir. Je suis perplexe, car je me El-abarazo-de-la-serpiente-02.jpgdemande si le réalisateur du film a vraiment suivi le conseil de l'Indien qu'il présente comme un Guide, s'il a vraiment suivi ses rêves. En effet, la séquence onirique est courte, et on ne la comprend pas. Or, si on suit ses rêves, c'est pour y voir clair dans le monde de l'âme. On comprend, certes, qu'on entre dans le pays des esprits; mais on ne saisit pas de quoi il est fait. Et l'homme moderne a besoin de savoir où il va. Il ne suivra pas des formes incertaines simplement parce qu'elles sont belles: il faut que sa pensée en confirme la substance. On peut dire qu'il a tort; cela n'importe pas: d'instinct il agit ainsi.

    Donc si on veut faire suivre leurs rêves aux gens, il faut les éclairer. Comment? Il faut y créer des pôles de moralité, eût peut-être dit, s'il avait vécu de nos jours, François de Sales. Le monde des esprits est hiérarchisé: les esprits sont plus ou moins élevés, plus ou moins purs.

    Bien sûr, dira-t-on, si on fait cela, on retombera dans les religions anciennes. Les poètes surréalistes en général s'y refusaient. Mais comment dès lors les suivre?

    Encore une fois, il s'agit de créer de nouveaux pôles de moralité: Victor Hugo ne donnait pas le même sens au bien et au mal qui polarisaient l'infini du dedans, que le catholicisme. Mais il faut bien les montrer.

    Le dessinateur Philippe Druillet ne désapprouvait pas George Lucas d'avoir créé des pôles de moralité clairs au sein d'une sorte de psychisme cosmique, dans sa série Star Wars; et Druillet est celui qui en France a été le plus mythologique en dessinant, le plus imaginatif tout en donnant des directions, des pistes.

    Il faut prendre garde à ne pas être trop abstrait, à ce que le pays des esprits ne ressortisse pas simplement au sentimentalisme.

  • Spiritualité de Paul Éluard

    3099126133_1_3_k2khW1Xi.jpgUn soir, dans ma voiture, j'écoutais France-Culture, et j'entendais un philosophe dire qu'il était faux que la République (française) manquât de spiritualité, comme l'en accusaient les religieux, notamment musulmans. Il réagissait aux attentats de Paris. Il a cité Paul Éluard, s'est mis à lire son fameux poème sur la liberté.

    J'ai eu l'impression d'une faille entre les générations. Je suis de celle qui ne voyait plus, dans le communisme, de grand rêve d'avenir.

    Ayant fait des études, je devrais au moins répéter le discours - au fond appris - de la République pleine de spiritualité et ouvrant de larges perspectives à l'être humain, et admirer Paul Éluard et Louis Aragon. Mais je dirai, sans fausse modestie, que j'ai le sentiment que si je n'ai pas réussi mes études comme on pouvait le souhaiter et s'y attendre, c'est justement parce que je ne parvenais pas à apprendre des cours qui ne me convainquaient pas dans leur contenu.

    Je n'ai pas ressenti l'éducation française comme spirituellement porteuse. Elle était orientée vers une technicité qui laissait à la marge l'intimité humaine et la réduisait à des valeurs abstraites énoncées en beau style.

    Car Éluard a un beau style. Mais ses images ne s'inscrivent pas, pour moi, dans une perspective spirituelle saisissable. Elles sont surtout de la rhétorique, émanent de l'enthousiasme sans représenter, comme les imaginations catholiques médiévales ou les figures du Coran, un monde supérieur. Or, c'est à cela que j'aspirais.

    Veut-on dire que ce n'est pas républicain? Mais pourquoi donc? Il y a bien un poète qui montrait comment les anges et les démons pouvaient être compris selon la logique républicaine: c'est Victor Hugo. Et je dois dire que c'est l'un des rares auteurs que j'ai découverts au lycée qui m'aient enthousiasmé.

    Peut-être estimera-t-on qu'il serait dommage de revenir en arrière et d'avouer, indirectement, que la littérature du vingtième siècle est restée inférieure à celle du dix-neuvième - n'a pas fait de progrès significatif. Mais c'est une possibilité. Et si l'on veut dire que la littérature qui laisse le spirituel dans l'abstraction et refuse l'imaginaire religieux (même pour lui donner, à la façon de victor_hugo_en_mage_hi1.jpgVictor Hugo, un sens républicain) est supérieure à celle qui l'accueille, je réponds: peut-être; mais il est n'est pas vrai que la spiritualité d'une telle littérature soit plus grande que celle de Victor Hugo. Car il n'est pas vrai que l'abstraction intellectuelle soit plus porteuse de spiritualité que l'image qui passe par le cœur, et qui véhicule dans l'âme une parcelle d'esprit substantiel - non un simple reflet, comme le fait la pensée abstraite!

    Donc il n'est pas vrai qu'Éluard, malgré toute la qualité des valeurs de fraternité qu'il défend, malgré son élévation morale, soit d'une spiritualité suffisante. Illustrer une idée par une image ne suffit pas: il faut que l'image saisisse quelque chose de l'Esprit.

    Pense-t-on que c'est pure illusion, que cet Esprit? Mais en ce cas il n'y a pas de spiritualité possible. Confiner l'esprit au cerveau humain revient à l'y enfermer, et la spiritualité consiste à l'y voir aussi dans l'univers. C'est là, dans les cieux, que Hugo voyait les valeurs de la République – avec raison, s'il voulait créer une spiritualité républicaine authentique!

    Il faut repartir de lui ou de Lamartine, du romantisme. Alors, même pour le vingtième siècle, on verra quels poètes peuvent réellement combler les aspirations des générations nouvelles.

  • La fraternité et les djinns (XVII)

    Jinn rising.jpgJ'ai essayé de montrer, dans d'autres articles, que même s'il fallait les transposer à la société occidentale, les figures du Coran n'étaient pas contradictoires avec les idées de liberté et d'égalité. Pour la fraternité, je me suis souvent dit que l'image des djinns, présente aussi dans les Mille et une Nuits, était parlante: au-delà du visible, les hommes sont tous liés par des esprits du monde élémentaire. Par eux, ils sont tous fils de la Terre.

    La tradition musulmane affirme que, quoiqu'ils ne constituent qu'un seul peuple, les djinns ont des religions différentes. Ils sont à l'image de l'humanité. Elle fait des choix différents, mais ne constitue qu'un seul groupe. Elle a des cultures différentes, mais ce sont des couleurs apparues dans une seule lumière. L'universalité ne peut pas supposer, en effet, une religion ou une culture unique, mais elle admet qu'au-delà des différences, les hommes sont tous frères, à la façon des djinns. Ceux-ci - les génies des anciens Romains - étant les maîtres des éléments, ils lient aussi les hommes à la Terre, et même à tout l'univers physique. Un courant passe, qui unit tous les êtres.

    Et soudain l'homme sent que son souffle est un vent, que dans son système lymphatique coulent des rivières ou s'élèvent des brumes, que ses os sont des rochers, que le feu court dans ses veines - et surtout est dans sa tête. Ce qui traverse les hommes, et ce qui traverse à la fois les hommes et leur environnement, ce sont les génies, qui passent de l'un à l'autre sans barrière, pour qui les corps ne sont pas des ensembles finis.

    Perspective effrayante, pour la personne, et c'est pourquoi la fraternité semble à beaucoup pouvoir être assimilée à une dissolution de l'identité, à la création d'une masse informe dans laquelle les valeurs sont relativisées d'une façon honteuse, répugnante. Effectivement, les djinns sont réputés pour leur manque de sens moral, ils n'ont pas tellement conscience de ce qui est en haut ou en bas, à droite ou à gauche. C'est pourquoi, à la fraternité, il faut joindre la liberté, qui au contraire divise à l'infini les êtres, et s'appuie sur l'individu: c'est le pôle opposé. Entre les deux, est l'égalité, par laquelle on regarde l'autre comme un autre soi, pareil à soi.

    Mais sans l'image de la fraternité, l'égalité reste théorique. Il ne s'agit pas de relativiser les valeurs - situées sur un autre plan -, mais de se souvenir que l'air qu'exhale dans une pièce un autre homme, quelle que soit djinn_by_nonsense_prophet-d2ylcay.jpgsa religion, je l'inhale, que je le veuille ou pas. Les djinns sont dans ce courant obligatoire qui va des poumons d'un homme à un autre, dans cette force qui lie les pensées de tous dans une même nappe de chaleur: car au fond, c'est dans le feu de la tête qu'on pense. L'eau de même lie tous les corps, par le biais de la vapeur. L'image des êtres élémentaires, très présente dans la tradition musulmane à travers les djinns, est suggestive.

    On pourra me dire que ces êtres élémentaires existent aussi dans le folklore occidental, comme ils le faisaient dans la mythologie antique. Tout à fait vrai. Mais en Occident, une coupure s'est faite entre le folklore et la religion officielle et la philosophie légale – pour ainsi dire. Il y a d'un côté les êtres élémentaires, de l'autre les saints et les sages. Dans la tradition musulmane, les deux restent liés, et on pourrait dire que l'Islam, par certains aspects, est une tentative de concilier la sagesse antique et la religion du livre. Il y a une articulation entre les figures bibliques et les djinns, et cela ouvre des perspectives.

    Dans Le Gardien du feu, de Pierre Rabhi, cela apparaissait clairement: les anges ne pouvaient pas y être séparés de la nature, du grand désert couvert la nuit d'étoiles. C'est à cause de cela que Corbin a déclaré que la tradition islamique était liée à la gnose chassée des traditions occidentales.

  • De l'Égalité et de la Conscience (XVI)

    Angel, Persian miniature (1555).jpgJ'ai essayé, les deux dernières fois, de montrer que l'idée de la liberté absolue de Dieu, telle que le déploie le Coran, pouvait renvoyer par reflet à celle de l'homme, si elle était mêlée intimement à l'humanisme occidental.

    Une idée d'égalité des hommes devant Dieu peut également être sensible dans ce texte, notamment à travers l'image des anges scribes, rédigeant dans un livre les bonnes et les mauvaises actions de chacun, avant de le lui présenter à la mort. Chacun est redevable de ses actions, non selon son rang ou sa nation, mais selon les choix qu'il fait.

    Or, cela nécessite l'égalité devant la loi. L'homme qui ne bénéficie pas des mêmes droits que les autres pourrait-il être imputé d'un crime au même degré que les autres? S'il n'a pas bénéficié du droit au logement, peut-on lui reprocher d'avoir cambriolé au même titre qu'au propriétaire d'un palais? S'il n'a pas bénéficié du droit à la nourriture, pourra-t-on lui reprocher d'avoir volé au même titre qu'à un riche? C'était le thème des Misérables de Victor Hugo: l'homme qui, pour nourrir sa famille, avait volé un pain et avait été condamné au bagne, jamais n'avait été abandonné par sa vivante conscience.

    L'égalité devant l'ange implique que tous bénéficient des mêmes droits: le logement, la santé, l'éducation, la nourriture. Pensons à ceci, que si l'éducation est insuffisante, l'idée que nul n'est censé ignorer la loi est dénuée de sens. Si nul n'est censé ignorer la loi, c'est que le gouvernement doit assurer à chacun la possibilité de la connaître. C'est sur lui que tombe l'obligation.

    Au dix-neuvième siècle, l'archevêque de Chambéry, Alexis Billiet, estimait impossible de suivre les préceptes de l'Évangile si on ne savait pas lire et écrire. L'instruction était regardée par lui comme une obligation d'État.

    Ces droits égaux ne veulent pas dire qu'il faut refaire le monde pour que les gens aient tous les mêmes maisons, les mêmes corps, les mêmes revenus: raisonner de cette façon, c'est aller jusqu'à la déresponsabilisation de l'individu, en attribuant ses fortunes ou ses infortunes au seul hasard qu'il faudrait réformer.

    Commettre des actes illicites, en effet, relève bien de l'infortune. Là encore l'image de l'ange qui note les ob_c22dda_img-9744.JPGbonnes ou les mauvaises actions vient sauver de l'illusion du matérialisme, selon laquelle l'individu serait dénué de responsabilité morale. Mais elle le fait sans rompre l'idée de l'égalité: si chacun a avec lui sa conscience, nul ne mérite des droits inférieurs, l'univers lui ayant donné les mêmes chances qu'à tous. Car la conscience n'est pas un instrument de condamnation, mais plutôt de consécration individuelle: l'ange invite, comme disait François de Sales, à suivre le bon chemin.

    Henry Corbin dit que dans la littérature ésotérique iranienne, l'ange a une aile claire qui va vers le haut, une aile sombre qui va vers le bas. François de Sales disait qu'il montrait le haut lumineux et paradisiaque et le bas ténébreux et infernal. Non seulement il invite à connaître les lois, mais aussi leurs effets.

  • Catholicisme oriental (XV)

    St-Francis-de-Sales.jpgFrançois de Sales affirmait que, par un cheveu, l'âme humaine était liée à la divinité, qu'elle l'était naturellement. Il refusait de la maintenir dans les limites de la pensée purement terrestre. Pourtant, il estimait que les deux pouvaient se relier, qu'on pouvait acquérir une forme de science spirituelle à partir de l'observation de la nature, notamment par le biais des comparaisons et similitudes, ce que l'on nommera plus tard le principe d'analogie. Il en a donné des exemples et le but de l'Académie florimontane, créée en 1607, était bien de concilier les sciences naturelles et la connaissance de Dieu.

    Il avait à Annecy un ami, Pierre Baranzano (1590-1622), professeur de théologie, qui s'efforçait de trouver une cohérence entre Copernic et Galilée d'un côté, la Bible de l'autre. Hélas, ses idées furent désapprouvées par la hiérarchie ecclésiastique. L'Académie florimontane, elle-même, ne dura pas longtemps.

    Mais la tentative devait en renaître en 1820 à travers l'Académie de Savoie, significativement parrainée par Joseph de Maistre qui, lui aussi, croyait possible de concilier la liberté individuelle avec l'infaillibilité du pape – qui, en tout cas, usait de sa propre liberté individuelle pour sonder l'inconnu et démontrer que la soumission au pape était nécessaire. Cela posait d'insolubles problèmes, et la tentative était incomplète. Le romantisme allemand fut plus cohérent avec lui-même; Goethe, Fichte, Schelling, F. Schlegel devaient tracer des pistes plus nettes.

    Or, je pense que l'image de la liberté absolue que donne le Coran de Dieu, si elle s'allie intimement avec l'humanisme occidental, donne de l'individu l'image d'un être absolument libre, et accomplit le premier terme de la devise républicaine en France.

    Dire que l'individu est libre mais quand même soumis aux lois physiques de l'univers parce qu'au fond on considère que Dieu l'est aussi, cela n'a pas de sens. Si les lois physiques sont divinisées, on ne peut plus dire que l'homme peut s'en affranchir.

    C'est alors, peut-être, qu'on est tenté de créer la fiction d'un État libre parce que miraculeusement arraché aux lois terrestres par la force du nombre. On invente une loi naturelle spéciale pour l'État souverain, comme le fit plus ou moins Marx, puis on en fait une science, mais hélas, elle ne repose sur rien. La liberté n'est pas une loi de la matière, mais un principe de l'univers moral, un principe spirituel.

    Concevoir, comme le fait l'Islam, un dieu qui énonce à volonté des lois physiques et même morales, qui n'est soumis à aucune disposition, même prise au préalable par lui-même, c'est être indirectement invité à regarder la pensée humaine de la même manière. De même qu'en pensant, Dieu crée le monde à volonté, de même l'homme crée à volonté des images du monde par sa pensée absolument libre.

    Le développement, depuis l'époque romantique, de la littérature d'imagination, dans laquelle des mondes secondaires sont créés, est bien un effet de l'idée de Fichte selon laquelle le moi de l'homme est un reflet du moi de Dieu. La fiction n'a plus de limite, parce que l'homme est libre.

    Certes, on attend toujours, en réalité, que les lois de ces mondes fictifs soient cohérentes entre elles: qu'elles se tiennent rationnellement entre elles, non par rapport aux lois physiques ou aux dogmes religieux, Tolkien_young2.jpgmais les unes par rapport aux autres. Tolkien par exemple se disait libre de créer des elfes se réincarnant, même si le dogme catholique en proscrivait l'idée, parce qu'il créait un monde qui lui était propre. Néanmoins, il ajoutait que nul théologien ni nul philosophe n'étaient en mesure de prouver que les vies successives étaient impossibles même dans le monde primaire, réel, ce qui montre qu'à ses yeux ses mondes inventés pouvaient être des reflets de vérités cachées, que ses pensées, en les créant, étaient bien des reflets fidèles des pensées de l'entité créatrice.

    Il minimisait du reste le caractère fictif de son univers, en disant qu'il était censé prendre place dans le passé de la Terre réelle, et non sur une autre planète ou dans une autre dimension. Il réclamait essentiellement le droit de créer une mythologie. Et quel acte peut davantage consacrer la liberté suprême de l'individu que celui-ci? Que celui de créer une langue et un monde dont les limites ne sont pas celles de la matière? Que de forger une langue pour des immortels qui fréquentent les dieux, et d'instituer une réalité dans laquelle les mortels fréquentent ces immortels?

    Or, il est indéniable, pour moi, que cela soit lié à la tradition allemande - et, par delà, orientale. Non que cela vienne directement des Orientaux, mais que cela vient de quelque chose d'oriental qui s'est harmonieusement fondu dans la tradition occidentale - notamment dans ce qui reste du Saint Empire romain germanique, intermédiaire, entre Orient et Occident. L'enjeu, pour moi, est donc de trouver ce point par lequel des traditions apparemment contraires peuvent s'articuler, et s'harmoniser.

  • Liberté humaine, liberté divine (XIV)

    maitre-eckhart.jpgLa dernière fois, j'ai affirmé que le sentiment de la liberté humaine était né de l'assimilation du moi humain au moi divin, apparue clairement chez Fichte (1762-1814).

    De fait, le germe en était depuis longtemps présent dans la tradition allemande, notamment dans la mystique de maître Eckhart (1260-1328) et de Jean Tauler (1300-1361). En supprimant son soi inférieur, on pouvait, selon eux, se hisser au soi supérieur, qui était le Christ même, et acquérir une conscience nouvelle, entièrement libre puisque placée en Dieu. Or, même si les historiens de la philosophie peuvent ne pas être d'accord, c'est pour moi l'origine de la foi que l'homme a placée en sa propre pensée. La pensée pure, absolument logique, dégagée de la contingence de l'espace-temps et de la matière, est pourtant déployée par un être humain incorporé. Ce paradoxe est la source de l'humanisme moderne et du concept moderne de liberté, centrée sur l'individu - non sur la collectivité. Peu importe somme toute que le gouvernement national soit libre, si l'individu ne l'est pas; si le gouvernement qui dispose d'une puissance illimitée s'efforce de limiter la liberté de l'individu, celui-ci peut souhaiter voir ce gouvernement limité de l'extérieur. Et c'est ainsi qu'est née l'idée d'un droit mondial, ou de droits universels de l'être humain.

    Mais, en Occident, la conception qu'on avait de Dieu avait quelque chose d'entaché: il était lié au Pape, au Roi, à des dogmes, à des systèmes; on ne l'en distinguait plus clairement. Il se réduisait à une idée. C'est pourquoi la philosophie allemande put mieux que la française ou l'anglaise établir un lien entre l'individu profond et la divinité: elle avait un lien avec l'Orient. Elle devait encore aux vieux Goths, eux aussi portés vers l'Orient. On a même vu, en Espagne et en Afrique, des Goths se convertir à l'Islam. L'arianisme, l'hérésie commune aux Goths, était une manière, encore, de défendre l'absolue liberté de Dieu, par l'affichage de la suprématie du Père, face au Fils et au Saint-Esprit. Or c'était une hérésie d'origine orientale.

    Certes, c'était là un excès en défaveur de l'individu. Cela revenait à mépriser la personne humaine. Mais, dans la tradition aristotélicienne, celle-ci, quoique glorifiée en soi, était réduite à la conscience ordinaire, à l'expérience qu'elle faisait de la matière et des idées qu'elle pouvait en tirer. Le refus d'assimiler la divinité à une telle conscience traduit une sourde exigence de liberté, pour cette divinité - et pour l'homme même: car IRHT_106971-p.jpgla divinité reste un modèle, pour lui.

    Un roi franc, un jour, se plaignit auprès de saint Grégoire de Tours (539-594) que l'on fît de Dieu trois personnes: trois êtres pensants. Il trouvait humiliant, pour la divinité, d'être ramenée à la pensée telle que la concevaient les Latins; pour lui elle était au-delà de la pensée telle que pouvaient la déployer les hommes. Les évêques auxquels il s'adressa le firent taire. Mais il pressentait que la pensée humaine pourrait un jour se déployer au-delà des catégories d'Aristote. On a reproché au fond à maître Eckhart d'affirmer qu'il en était bien ainsi, lorsqu'il disait que la conscience humaine, en s'effaçant, pouvait s'assimiler au Christ.

    De façon remarquable, au sein du catholicisme, dont Eckhart avait été plus ou moins exclu, la tendance orientale, sensible en Savoie, a admis certains principes de la mystique allemande. J'en reparlerai une autre fois.

  • République et religions (XIII)

    Francois_de_Salignac_de_la_Mothe-Fenelon.jpgLe 10 janvier, j'ai essayé de montrer que la théologie, quoique prétende le rationalisme théorique, n'était pas forcément moins remplie de raison que la philosophie. Au contraire, elle enseigne une logique assez pure pour se passer de la béquille de la Matière. On me dira qu'elle ne se passe pas de la béquille de Dieu. Et c'est vrai. Mais, pour que la pensée se passe des béquilles, il ne faut pas la jeter d'une béquille à l'autre; il faut voir ce qu'elle a pu établir, indépendamment des différentes béquilles. Or cela demande à ce que la théologie et la philosophie soient mises en relation étroite, soient comparées. Il ne faut donc pas les opposer.

    L'important en effet n'est pas de savoir quelle béquille est la plus sainte, mais d'exercer sa pensée. Chacun choisit la béquille qu'il veut, ensuite, et la République n'a rien à dire sur ce sujet.

    D'ailleurs, la raison doit s'exercer au sein des valeurs républicaines. Or, on affirme volontiers qu'elles sont issues de l'agnosticisme, et qu'elles ne sauraient trouver d'écho net dans les religions. C'est une erreur.

    Si l'on regarde concrètement les termes liberté, égalité, fraternité, on constate qu'ils sont bien présents dans les religions, mais dispersés, sans mise en cohérence. Pour Chateaubriand (j'en ai déjà parlé), ces mots émanaient en profondeur du christianisme. Ils en étaient l'application politique.

    Ils sont, de fait, nés sous la plume de l'évêque de Cambrai, Fénelon. Que la divinité se soit incarnée dans un seul homme rend les individus libres, égaux et frères. Si, en effet, elle s'incarne dans une communauté, ceux qui n'en font pas partie sont exclus de la fraternité, et même ceux qui en font partie ne sont libres que tant qu'ils soumettent leurs pensées au groupe - c'est à dire à ses dirigeants. Certains philosophes parlent de communauté pensante; mais cela ne correspond à rien, car le dernier argument revient toujours à l'autorité légale, et une communauté pensante est une communauté où seules ces autorités ont le droit de penser.

    Dans les faits, seuls les individus pensent; si la communauté pense, c'est dans le monde invisible: c'est l'ange de la communauté qui pense et qui suscite chez ses membres des désirs - qui ne sont pas, par eux-mêmes, pensés.

    Il faut faire remarquer, à cet égard, que la soumission intérieure à un État unitaire et centralisé contredit le principe de liberté, qui est individuel. Car si ce principe n'est pas individuel, s'il est collectif, cela revient à dire que le roi seul est libre: c'est l'ancien régime. De cette façon peut-on comprendre chez Fénelon le rejet de l'absolutisme royal.

    Le point d'achoppement est ici l'éducation: la République, en France, insiste beaucoup sur la culture commune; mais l'individu reste libre, et cette culture commune doit rester naturelle. Du reste, si la nation est une réalité, la culture commune n'a nullement besoin d'être imposée. Si la culture est spontanément trop disparate, le principe de liberté impose le fédéralisme.

    Les régimes fédéralistes sont donc plus libres que les régimes centralisés. Il n'y a pas de logique à prétendre que la devise de la République serait mise en danger si du fédéralisme était institué, sauf à dire que la liberté fichte.jpgne se comprend que comme étant celle du gouvernement. Mais ce n'était pas l'esprit du concepteur de cette devise, puisqu'il l'opposait à l'absolutisme royal, qui justement rend le gouvernement absolument libre!

    Or, même dans l'Islam, qui, en principe, accorde moins à l'individu que le christianisme, les valeurs de la République peuvent se retrouver. La liberté, dans le Coran, c'est celle de Dieu, qui décide de tout et auquel il faut se soumettre. Mais cette soumission permet paradoxalement de comprendre comment est né le sentiment de liberté humaine. Car Fichte, plus que Voltaire, a révélé ce qui dormait dans la philosophie des Lumières, lorsqu'il a assimilé le moi de l'homme au moi de Dieu - ce qui a scandalisé ceux qui entendaient placer, entre l'individu et Dieu, des intermédiaires, prêtres ou princes. Lorsque l'homme se sent libre, c'est qu'il se sent, au fond de lui-même, pareil à Dieu: il se sent, au-delà de sa conscience ordinaire, faire un avec lui.

    Je continuerai cette réflexion une fois prochaine.

  • Culture et théologie (XII)

    800px-St-thomas-aquinas.jpgLa dernière fois, je me suis demandé pourquoi la culture arabe n'était pas mieux représentée dans l'Éducation nationale en France, attendu que beaucoup de citoyens français restent marqués par cette culture de par leurs origines familiales, et qu'il s'agit d'une richesse à exploiter, tant pour les individus que pour l'ensemble du peuple. Même le commerce et l'administration peuvent y trouver des débouchés évidents, mais l'ouverture culturelle à une composante de l'humanité qui, quoi qu'on pense, en vaut bien une autre, est déjà un argument suffisant.

    Mais, pour beaucoup d'Occidentaux, la culture arabe ne peut pas, par essence, être laïque: d'où, peut-être, l'idée que répandre l'enseignement de l'arabe serait dangereux.

    Je voudrais à présent aborder la question la plus brûlante de mon exposé: la valeur de la culture religieuse en général.

    J'y ai déjà fait allusion au sujet de la sainte Vierge considérée comme figure préparatoire - et imparfaite, peut-être - de l'allégorie de la République - de Marianne. Figure qui, restant assez parlante pour le peuple, notamment dans les campagnes, ne doit pas être éradiquée du paysage culturel, mais reliée de façon claire à cette Marianne: elle est, par exemple, l'expression de la fraternité. C'est sous son visage de mère que tous les hommes se sentent frères. C'est bien ainsi qu'on la percevait dans la Savoie du dix-neuvième siècle.

    La philosophie, de même, ne peut pas être distinguée de la théologie de façon radicale: c'est un leurre.

    Trop souvent les philosophes qui parlent de théologie montrent qu'ils n'en ont jamais lu. Les théologiens ont aussi parlé de problèmes philosophiques.

    On dit que, dès qu'on intègre la divinité à la réflexion, on quitte la raison pour entrer dans l'arbitraire; mais c'est un préjugé. C'est du reste par ce préjugé que le rationalisme se différencie de la raison même. Car la raison n'a pas de limite a priori. Elle peut fort bien, somme toute, entrer dans un domaine non physique, et conserver une forme de logique pure. Qu'on ne dispose pas de la béquille de la vérification matérielle ne prouve rien. Les mathématiques suivent aussi une logique pure qui précède les applications physiques. Et si une logique pure pénètre le monde moral et que les résultats de la réflexion s'avèrent bénéfiques pour l'humanité, peut-on dire qu'on n'a pas vérifié la validité de la réflexion?

    C'est une idée toute faite, relevant du dogme – et, pour le coup, arbitraire -, que la pensée ne peut pas pénétrer le domaine de l'esprit, qu'elle est rivée à la matière. Puisque la pensée elle-même émane de l'esprit, pourquoi ne pourrait-elle pas se pencher sur ce dont elle émane? Pourquoi ne pourrait-elle pas se regarder elle-même?

    De mon point de vue, on a acquis, ou développé, une sorte de peur face au monde de l'esprit détaché de la matière: on craint d'y sombrer. Mais si on suit le fil d'or de la logique pure, cela n'arrive pas. C'est bien elle qui soutient la pensée, parce qu'elle met les éléments dans une relation claire qui ne nécessite pas de socle fondamental, comme serait la Matière – ou même Dieu. Les planètes se soutiennent entre elles; elles ne sont regle_10.jpgpas posées sur un sol - ou collées à un plafond. Dans le monde moral, la pensée peut établir des équilibres semblables.

    La théologie n'a donc pas de raison d'être exclue du domaine de la philosophie. Il n'est pas vrai que Boèce, saint Augustin et saint Thomas d'Aquin aient manqué d'esprit de logique, si, comme je le crois, ils faisaient s'appuyer avec rigueur les concepts spirituels les uns sur les autres. Qu'ils ne se soient pas appuyés sur une matière au fond sacralisée, comme tend à le faire la philosophie contemporaine, n'indique rien quant à leurs capacités logiques, lorsqu'il s'agissait d'utiliser la raison. Le croire, c'est être matérialiste; c'est ne croire que la logique n'est possible que si elle suit la mécanique du monde physique. Or, il n'en est rien, à mes yeux; et quel fondement physique peut de toute façon être donné à la liberté, à l'égalité et à la fraternité? Leur fondement est forcément dans une raison qui pénètre le monde moral, comme a essayé de le faire la théologie. Qu'elle ait péché en s'appuyant sur l'idée abstraite de Dieu ne prouve pas que la tentative ait été dénuée de sens. Elle me paraît, au contraire, légitime.

    La théologie doit être intégrée à la culture au sens large et je ne crois pas son rejet de principe justifié, je ne crois pas que la laïcité justifie la séparation radicale des facultés de philosophie et de théologie. Si la laïcité est la neutralité de l'État, celui-ci ne peut pas imposer l'idée que la théologie sort du domaine de la raison, il ne peut pas imposer un principe théorique; il ne peut que compter le nombre d'étudiants, et leur donner les moyens d'étudier ce qu'ils veulent.

  • Le masque du super-héros

    hommes-panthères_0.pngOn aurait tort de croire que le masque du super-héros n'a qu'une valeur fonctionnelle, destinée à cacher l'identité secrète. Les gendarmes d'élite aussi se dissimulent le visage, et pareillement les indépendantistes armés. Mais le super-héros a une essence spirituelle qui lui est propre. Et pour saisir sa nature et celle de son masque, il faut scruter les cultures où l'utilitaire se mêle encore intimement au spirituel.

    Pensons au Cameroun traditionnel et à sa tradition des hommes-léopards. Cette confrérie est constituée de guerriers d'élite servant de garde rapprochée au sultan des Bamoun. Celui-ci en est officiellement le grand-maître. Mais il a le visage découvert: à lui, cela est permis. Il faut dire que malgré son aura spirituelle, il conserve un rôle d'abord politique.

    Les hommes-léopards, de leur côté, forment une société secrète, et le masque qu'ils portent dissimule bien leur identité, mais on se doute que sa forme n'est pas choisie au hasard: il s'agit de s'approprier la force du léopard, au cours d'une initiation où par le masque même on se met en relation avec l'esprit de l'animal. C'est à dire non la conscience d'un léopard en particulier, mais l'esprit de toute l'espèce.

    Par la suite on peut être confondu avec un léopard, car la vision spirituelle peut s'imposer à la vision matérielle. La matière n'est pas, dans cette perspective, perçue comme ayant des propriétés constantes, ou comme soumise à la loi de conservation dont parlent les savants: simple voile, simple illusion, elle s'efface constamment devant l'esprit.

    À Dieu ne plaise qu'on prétende conformer cette conception avec la loi de conservation de la matière et de l'énergie en inventant que si la matière est dissoute c'est parce qu'elle s'est réduite à de l'énergie phénoménale, à des particules invisibles à l'œil nu: non. La matière ne s'est pas tant dissoute que transformée, et l'énergie est, ici, purement spirituelle.

    On sait que les masques des cérémonies africaines et autres sont destinés à s'accaparer la force des esprits que ces masques représentent. Il est pour moi inutile de me référer une fois nouvelle aux cérémonies amérindiennes qui faisaient porter des masques de démons ou d'animaux aux rois et prêtres présidant aux sacrifices, bien que je reste convaincu qu'elles aient influencé les auteurs de comics. Car je crois certain que le plus grand d'entre eux, Jack Kirby, s'est directement inspiré de la splash-blackpanther1-8.jpgtradition des hommes-léopards en créant le super-héros Black Panther, qui, dans l'ordre humain, est un roi de tribu africaine, et, dans l'ordre héroïque, porte un costume symbolisant et représentant une panthère noire. Il en a toute la force.

    La cause n'en est pas, comme souvent, la technologie, mais des rituels et des herbes émanés d'une tradition mystérieuse, conformément à l'occultisme africain. Sans doute, le roi T'Challa dispose de machines  futuristes; mais il les a achetées aux Occidentaux, quand elles s'avéraient utiles à son peuple. Son pouvoir, il ne le tient que d'une technique spirituelle, des forces cachées de la nature.

    On pourra me dire: mais à l'origine, le masque du super-héros était un simple loup. Oui: un loup. Le masque, même réduit à sa plus simple expression, se référait à l'esprit du loup. Il faisait de celui qui le portait potentiellement un loup-garou, un homme ayant acquis la force occulte d'un loup. Il n'en a jamais été autrement, depuis l'aube de l'époque romantique et du thème du héros justicier qui en secret combattait les forces despotiques instituées. Certes, que le loup ait été vu souvent comme démoniaque manifeste que le super-héros a un lien avec le paganisme. Il s'oppose au rationalisme chrétien. Pas nécessairement au Christ en tant que dieu de toute justice au-delà des institutions, naturellement. C'est en cela qu'il est romantique: il incarne la liberté, l'égalité, la fraternité, par delà le pouvoir en place.

    Le costume du super-héros est totémique et symbolique, et concentre sur lui les forces spirituelles divines que la providence a voulu par lui placer sur terre. De là sa beauté, ou la nécessité qu'il soit beau. Jack Kirby l'a perçu pleinement le premier, et c'est en cela qu'il fut une figure majeure.

    Si l'identité du super-héros est cachée, ce n'est, au fond, pas tant par nécessité pratique que parce qu'elle s'efface derrière un esprit céleste, un dieu, qui, de fait, la cache.

  • Michel Onfray et la gauche proudhonnienne

    Proudhon-par-Courbet.jpgJ'ai entendu Michel Onfray défendre un système politique fondé sur les groupements de travailleurs, ouvriers et paysans, à la mode de Proudhon. Cela prouve qu'il ne se contente pas de critiquer les régimes en place, qu'il a quelque chose à proposer.

    En Savoie, les vallées abritaient fréquemment des groupes de paysans solidaires. Je connais bien l'histoire de Samoëns, dont ma famille est originaire. La pensée d'Onfray à cet égard me paraît incohérente. Car cette communauté montagnarde était pieuse, croyante, et cela n'était pas du tout sans rapport avec son existence en tant qu'organisme collectif. On pensait qu'un esprit unique présidait à son destin, et on n'en parlait pas d'une façon abstraite: cet esprit se confondait avec le saint patron du village, qui guidait la communauté depuis les profondeurs de l'âme de chacun. Ce saint patron était lui-même lié à l'esprit global du monde, ce qui assurait une cohérence entre les communautés particulières. (Entre les deux, se trouvaient des esprits intermédiaires, par exemple le patron du duché de Savoie, et qu'incarnait le Duc et Roi; comme Onfray évoque souvent le peuple français de façon unitaire, je le précise.)

    Or, Onfray est athée, et je ne vois pas ce qui peut lui permettre de croire que les individus pourront se regrouper en communautés cohérentes de travailleurs, en organismes collectifs, s'ils sont athées aussi, ou s'ils sont matérialistes. Car du point de vue de la matière, les corps humains sont autonomes, n'ont pas de lien direct avec les autres. Qu'on ne parvienne pas à produire à soi seul ce dont on a besoin n'est pas la question: c'est là une pensée théorique. Car si intimement, spirituellement, la communauté n'apparaît pas comme un organisme, chaque individu, au sein d'un groupe donné, essaiera d'en prendre plus que les autres, par la ruse, la force, les moyens qui sont à sa disposition. Et on retombe sur le safe_image.php_.jpeglibéralisme, qui est en réalité l'expression naturelle du matérialisme dans l'organisation sociale. Le communisme ou le système de Michel Onfray pèche en inventant dans la matière une forme de spiritualité qui n'y existe pas du tout.

    Rudolf Steiner fut longtemps compagnon de route des anarchistes. Il lisait et aimait en particulier Max Stirner. Mais celui-ci fondait tout sur l'individu. Il n'y avait pas en lui de reste de fétichisme à l'égard d'une communauté - reste de fétichisme qui, souvent, tient lieu de spiritualité et empêche une lucidité parfaite: c'est elle qui empêche de voir notamment que le matérialisme débouche naturellement sur le libéralisme. Steiner raconte qu'à un certain moment de sa vie il fut menacé de se fermer au monde spirituel: influencé par Stirner, il ne voyait plus que la vie individuelle. C'est en repartant de l'individu et en scrutant ce qui le lie spirituellement aux autres qu'une conception sociale peut trouver à se fonder.

    Il n'est pas réellement possible de dépasser l'individualisme sans abandonner le matérialisme. C'est bien le matérialisme qui a mené à l'individualisme. Soit on croit aux esprits, et on pense que l'individu peut se dépasser lui-même; soit on est matérialiste, et on renonce judicieusement à tout ce que le sentimentalisme continue à entretenir dans les âmes - l'idée collective, le fétiche communautaire. Car dans les classes populaires notamment, l'habitude, ou l'instinct de l'esprit communautaire est resté; mais il ne s'assume pas, car depuis la massification de l'enseignement laïque, le matérialisme est devenu comme une philosophie obligatoire. Or le drame du peuple, en France, c'est que les deux sont en contradiction complète.