Spiritualités - Page 6

  • Paganisme et religion au vingt-et-unième siècle

    Un sacrifice (source La Documentation par l'image 1952).jpgJ'entends parfois dire que les coutumes telles que l'arbre de Noël, ou la crèche de Noël, sont seulement culturelles, non religieuses, parce qu'elles sont d'origine païenne. Mais sait-on ce qu'est le paganisme? Les anciens avaient une vraie religion. Ils avaient des dieux, des rites, sacrifiaient aux dieux des animaux, leur faisaient des prières. Qu'entend-on lorsqu'on dit qu'une coutume est d'origine païenne? Qu'elle est vide de toute divinité? Mais pourquoi ne pourrait-on pas croire que l'arbre de Noël contient un esprit céleste? Est-ce qu'il importe qu'il s'agisse d'un dieu qui ne connaît pas Jésus-Christ, ou un ange qui le vénère? Est-ce que pour les anciens chrétiens le Christ n'avait pas été un dieu vivant parmi les anges, avant de s'incarner? Est-ce qu'en ce cas les dieux du paganisme ne le connaissaient pas?

    On a le droit de penser que l'esprit de Dieu est dans l'arbre de Noël et dans la crèche qu'on met dessous: la laïcité peut l'interdire dans les bâtiments et l'espace publics, si elle considère que tout symbole dans lequel des êtres humains voient la présence d'un dieu doit y être proscrit!

    Elle peut même demander à ce qu'on rebaptise le Panthéon; car le sens en grec est clair: c'est là que sont les dieux. Les grands hommes sont les nouveaux dieux. Une république laïque peut demander à ce qu'une association s'occupe à la place de l'État de ce lieu sacré. Car non, le paganisme n'était pas sans divinités ni religions.

    Ou veut-on dire qu'il faut remplacer les religions issues de la Bible par celles qui existaient auparavant en Europe?

    On prétend être profond quand on dit que les coutumes chrétiennes sont issues du paganisme. Mais récemment je lisais Bède, auteur, au septième siècle, d'une histoire ecclésiastique du peuple anglais. Il recopia une lettre du pape Grégoire qui conseille à ses missionnaires de ne pas heurter de front les croyances païennes. Que les temples soient gardés, mais qu'on en détruise les idoles et y célèbre les mystères chrétiens, ordonne-t-il; que les animaux sacrifiés aux démons fassent place à une autre arbre-de-noel-2.jpgcoutume: on célébrera les anniversaires des saints dont on possède les reliques en érigeant des huttes de branchages et en effectuant des festins à partir des bœufs qu'autrefois on tuait pour le rite païen. L'important n'est pas la coutume, mais le sens qu'on lui donne. On peut manger une dinde à Noël pour célébrer la naissance de Jésus; ce n'est pas un sacrifice aux dieux.

    Il est fallacieux que, comme on l'entend souvent dire, le peuple ait spontanément résisté aux prêtres chrétiens en prorogeant le paganisme: les prêtres chrétiens eux-mêmes ont mis en place les survivances païennes.

    On peut donc considérer que les habitudes culturelles remontent toujours à une religion, qu'elle soit chrétienne ou païenne. Grégoire affirme même que Moïse, en maintenant les sacrifices rituels des anciennes religions, a simplement voulu que cette fois ils fussent adressés au vrai Dieu!

    Tout dépend donc du sens qu'on donne aux symboles. Il n'est jamais obligatoire et donné de l'extérieur. On peut aussi ne voir dans la sainte Vierge qu'une femme charitable de Bethléem, et non une divinité. Il est faux que les symboles obligent qui que ce soit à croire que Dieu est en eux. Et on peut croire que l'arbre de Noël contient une divinité, et le buste de Marianne: chacun est libre.

    Il n'est par conséquent pas légitime d'invoquer la coutume païenne pour différencier le religieux du laïque.

  • Conscience morale et science innée (Victor Hugo)

    hugogavroche.jpgDans Les Misérables, Victor Hugo affirme que la conscience est la quantité de science innée que nous avons en nous. Pour lui l'âme naissait en amenant avec elle des éléments célestes, et c'est ainsi qu'elle avait d'emblée le sens du bien et du mal.

    Sans doute il faut attendre l'éducation pour que ce sentiment du bien et du mal soit relayé par des pensées claires. Et c'est là qu'apparaît une marge d'erreur: les professeurs peuvent se tromper. Mais cette pénétration du sentiment moral par la raison reste indispensable, car l'homme agit selon ses idées. Que pour Hugo les fondements de la vie morale soient dans le ciel est vérifié par les poèmes des Contemplations dans lesquels il évoque des anges qui pleurent depuis les hauteurs sur les hommes qu'ils voient s'enfoncer dans la fange, dans l'action vile.

    On pourrait se dire qu'il ne faisait que suivre la doctrine chrétienne habituelle, mais c'est mal connaître les subtilités de la théologie. Dans le catholicisme moderne, la pensée dominante n'est pas celle-là. Le matérialisme y est bien plus présent que les agnostiques se l'imaginent, et Bernard Sesboué, par exemple, disait que l'âme naissait des parents, du projet éducatif - et il entendait par là la conscience morale.

    Le catholicisme traditionnel regardait l'âme comme créée par Dieu avec le corps, mais cela demeurait abstrait. Bernard Sesboué (qui est un jésuite) a voulu responsabiliser les parents, et donner du sens à la famille. Mais Hugo était individualiste, quoique mystique, et il rejetait les dogmes. Il suivait au fond Platon, qui disait qu'apprendre c'était se ressouvenir, parce que l'âme avait connu dans le ciel, avant de naître, les vérités qu'elle rencontrait ensuite sur terre.

    Or, un catholique bien connu avait cette manière de voir: le Savoyard Joseph de Maistre, dont Hugo avait été un disciple, avant de prendre ses distances. Contrairement aux catholiques modernistes, Maistre tendait vers la vision de Platon, qui était aussi celle d'Origène: l'âme préexistait à la naissance.

    Dans une de ses méditations, un autre grand Savoyard, François de Sales, soutenait que l'âme était émanée du Père éternel. Elle n'était pas tant fabriquée à la naissance qu'engendrée de toute éternité. Il affirmait, conséquemment, que l'âme appartenait par nature au ciel: le bien et le mal en elle étaient hugo1.JPGinnés, quoiqu'ils n'y fussent que des germes que l'on devait faire croître. Il rejetait presque tous les philosophes antiques; seul Platon trouvait grâce à ses yeux. Or, ces méditations de l'évêque de Genève, Maistre les avait pratiquées.

    Dans La Profession de foi du vicaire savoyard, Rousseau ira dans ce sens d'une âme qui d'emblée est douée de conscience morale parce qu'elle porte en elle l'image de la divinité. Le romantisme passe forcément par ce lien individuel et personnel aux entités célestes. Lien qui explique, par exemple, la conversion de Jean Valjean: en assistant aux actions pieuses de l'évêque Myriel, il sent remonter en lui sa conscience vivante, son ange. Et soudain il épouse le camp du bien. Il était pourtant sans culture, sans instruction; mais cela a suffi.

    La conscience est une forme de science que la poésie peut approfondir.

  • Le Bouddha, saint chrétien?

    BJ-parabole-enluminure2.jpgAu Moyen Âge, notamment dans le sud de la France, s'est répandue la légende d'un saint appelé Josaphat. Un texte occitan du treizième siècle raconte son histoire. En vérité, c'est celle du Bouddha. Les vies sont les mêmes, et saint Josaphat est dit indien. La différence est que ce Josaphat renonce aux idoles et exclut de leur vouer un culte en se réclamant de Jésus-Christ: dans la vie canonique du Bouddha, c'est le dieu Indra qui l'éclaire - par exemple sur la Voie du Milieu, en lui jouant un air de flûte qui la signifie.

    Anachronisme, disent les historiens. Et le contexte historique, situant la vie de saint Josaphat après la conversion de l'Inde au christianisme par l'apôtre Thomas, le confirme. Mais n'oublie-t-on pas facilement que pour les chrétiens médiévaux Jésus-Christ était l'incarnation d'un dieu? Et pourquoi pas du dieu Indra, que le Bouddha, dans le Dhammapada, appelle roi des divinités célestes?

    Car il est lié à la sphère solaire, au quatrième niveau du monde divin; et le Dhammpada dit que tous les hommes doivent le prendre pour modèle, qu'il n'existe personne d'aussi excellent. Car le bouddhisme n'est pas athée, contrairement à ce que croient certains. Or, le christianisme médiéval disait pareillement que Jésus-Christ était par excellence l'exemple à suivre!

    Et Rudolf Steiner rappelait que Dieu, en soi, était une idée, une abstraction: ce que les premiers chrétiens avaient entendu par ce terme, lorsqu'ils disaient que Jésus-Christ l'avaient incarné, était un indra.jpggrand esprit solaire. Indra, donc?

    Même si les prêtres les plus savants ne le disaient pas forcément au peuple, il existait parmi eux l'idée qu'avant même son incarnation les païens les plus éclairés avaient adoré le Christ. On discutait pour savoir si l'enfant divin dont Virgile parlait dans les Géorgiques n'était pas un pressentiment, chez le poète génial, de l'enfant de Marie. Il suffit de visiter la cathédrale de Sienne pour s'apercevoir que les chrétiens italiens du quatorzième siècle liaient la Sibylle de Cumes au Christ, lequel ils pensaient avoir été annoncé par elle.

    Dans la logique du temps, il était simple de considérer qu'avant même son incarnation, les mystiques, les visionnaires avaient pu dans le Ciel distinguer le Christ!

    La légende était passée par Bagdad, le monde arabe et grec. Elle montre que, peu ou prou, le bouddhisme était connu en Occident. Il y incarne sans doute une certaine tendance mystique qui préférait songer à la personne céleste du Christ plutôt qu'à sa personne terrestre. Il n'est pas anodin que la légende de saint Josaphat se soit surtout répandue en pays cathare. On peut aussi penser à l'orientation religieuse représentée par saint François d'Assise: son rapport avec le Bouddha n'est pas difficile à saisir.

  • Isaac Asimov et la conscience morale

    asimov.jpgIsaac Asimov (1920-1992) était un grand adepte du scientisme, et il assurait que les scientifiques avaient une conscience morale extrêmement développée: leur démarche expérimentale les y contraignait. Il disait qu'en aucun cas on n'avait besoin du paradis et de l'enfer pour savoir ce qu'il était bien ou mal de faire: la conscience morale se suffisait à elle-même.

    Et je ne suis pas en désaccord avec une telle idée, car la conscience morale peut être un acquis de l'éducation, ou même une grâce particulière, et je la crois naturelle chez l'être humain, je la crois présente dans son âme.

    Toutefois, je m'étonne de ce paradoxe, voire de cette contradiction, qu'on peut observer chez l'auteur célèbre de Foundation: car s'il avait l'esprit scientifique, comme il le jurait, quelle place précisément avait la conscience morale dans la logique de la science expérimentale dont il vantait les mérites? Il faut admettre qu'il n'y en a pas, car la conscience morale est un fait psychique. Si elle vient mécaniquement de l'éducation, elle n'est pas elle-même, puisqu'elle émane de l'arbitraire d'une lignée: elle ne peut donc être objective et Asimov ne peut assurer que muni d'elle on fera le bien et on fuira le mal; en effet, ce bien et ce mal émaneraient simplement de l'asi.jpgégoïsme des peuples, de ce qu'ils ont appris à regarder comme leur étant profitable. Et comment dès lors défendre un humanisme universel, comme le faisait notre auteur?

    Il eût donc fallu explorer scientifiquement, méthodiquement, la conscience morale, indépendamment de la matière, mais à partir d'une pensée logique rigoureuse. Or, celui qui fait cela, de mon point de vue, voit apparaître des pôles: lumière, ténèbres. Et s'il creuse encore, il voit, dans cette lumière, dans ces ténèbres, se dessiner des figures: esprits angéliques, esprits infernaux.

    Car cela se recoupe avec les pôles: conscient, inconscient; impulsions positives, impulsions négatives; raison, passion.

    Or, symboliquement, ils sont situés dans l'espace: la droite, la gauche, le haut, le bas. Corporellement, c'est l'opposition entre la tête et les membres; physiologiquement, entre le système cérébro-spinal et le système ganglionnaire.

    Si on approfondit encore, chaque pôle moral s'étend en lieu, et l'image qui surgit renvoie à ce qui dans le monde s'oppose aussi: chaud, froid; vie, mort; harmonie, cacophonie; bonheur, malheur. Ainsi la figure du paradis et de l'enfer peut-elle resurgir, indépendamment des religions, par la seule force de l'imagination poétique, entrant en résonance avec les profondeurs du psychisme. Pour autant, il s'agit de connaissance, dans la mesure où elle peut s'exprimer en symboles.

    Et l'intérêt des religions apparaît: elles portent des tableaux mythologiques et poétiques qui à l'origine ont pu être réellement inspirés, et aider à imager ce qu'on a en soi.

    Naturellement, il faut refuser les idées imposées de l'extérieur; si cela ne résonne pas dans les profondeurs, cela reste vide. L'individu doit pouvoir par sa recherche propre, sa pensée maîtrisée, pénétrer les mystères de sa as.jpgpropre âme. Il ne saurait être question de se soumettre aux principes, aux théories, aux dogmes d'un groupe. En ce sens Asimov a pleinement raison: c'est à partir de la conscience morale de chacun que l'univers intérieur doit se redéployer en images, et créer de nouvelles mythologies. Celle qu'il a bâtie, située dans le futur, munie d'un empire galactique, était de cette nature. On peut trouver qu'elle manque de poésie, qu'elle est trop intellectuelle: Tolkien, dans son univers, plaçait des matérialisations des pôles de l'âme: les elfes, les orcs. Asimov est plus diffus, dans ses symboles. Le monde intérieur devait manquer, pour lui, de repères physiques, de données mesurables.

  • Jeanne d'Arc et Green Lantern

    jdarc3.jpgLe scientisme ne doit pas faire dater les super-héros de l'invention des machines, comme il arrive parfois; leur essence reste mythologique.

    Jack Kirby a surtout popularisé Thor, qui sous son crayon évoluait certes dans un monde futuriste plein de fabuleuses machines, mais celles-ci en réalité étaient d'abord une ruse, un procédé rhétorique pour symboliser la puissance des Immortels. Est-ce que les anciens ne mettaient pas des éclairs dans la main de Jupiter, une lance dans celle de Minerve sa fille? Le monde moderne invite à placer des machines parmi les dieux, mais il s'agit alors de machines différentes, vivantes, animées de l'intérieur, supérieures à celles des êtres humains – selon ce que dit aussi Kirby.

    Jeanne d'Arc tenait sa force et ses pouvoirs de l'archange saint Michel, et Green Lantern de mystérieux Gardiens de l'univers; la différence n'existe que dans la mise en scène - ou mise en œuvre terrestre - de ce don divin. Plusieurs images de Jeanne d'Arc la montrent recevant une épée de l'ange et des fées qui l'accompagnent. L'épée d'Amédée VI le Comte Vert, une fois bénie, devenait un sabre de feu confié à lui par les êtres célestes, dans les épopées que les Savoyards firent de lui; l'anneau de Green Lantern était invisible, lorsqu'il le portait sous sa forme de simple mortel!

    Les anciens mêlaient dans leurs représentations le spirituel et le matériel, assimilaient les hommes aux dieux qui les habitaient, les objets aux forces qu'ils contenaient, les fétiches aux esprits qui les animaient; il en était 9378eba4349fe9eafb8dacaa4c78cfff.jpgparticulièrement ainsi dans l'art; mais le christianisme, prenant modèle sur la Bible, l'a placé aussi dans l'histoire, et c'est ainsi que fut créée la légende dorée – dont Jeanne d'Arc est un des derniers personnages.

    La Renaissance a rétabli la vieille coupure cicéronienne, entre l'histoire et la poésie, et le scientisme a marginalisé la seconde. Mais elle est naturelle à l'être humain; elle a donc créé dans le scientisme la protubérance, l'anomalie qu'on appelle science-fiction. Le totalitarisme soviétique, pareillement, a inconsciemment réintégré le religieux en le reportant sur la figure du Chef!

    Les grands artistes néanmoins ne sont pas dupes. Jack Kirby faisait dire, à l'un de ses superbeings - de ses New Gods -, dans sa série grandiose Fourth World: « But the Gods are ever near!... A part of men's lives!! Giant reflections of the good and evil that men generate within themselves ». Il avait saisi que les super-héros étaient des émanations de la vie morale, en étaient les symboles: ils sont nés de l'âme. Et en même temps, ils sont l'image de ce qui mystérieusement l'anime par delà les limites du corps. Jeanne d'Arc représente une tendance de l'âme, une force intérieure, et en même temps elle fut mue par une puissance spirituelle qui la dépassait, qui était présente à l'extérieur, dans le cosmos. Elle était donc un super-héros, et si l'on cherche en elle des traces de merveilleux scientifique, il faut se dire que l'armure qu'elle revêtait habituellement n'était pas faite sans une certaine science technique dont je m'avoue incapable, étant assez incompétent en la matière. Peu importe la machine. Elle aurait pu en avoir une! D'ailleurs, De Gaulle, lui aussi relié à la Providence, selon ses propres dires, les utilisait abondamment. Ce n'est qu'une question d'époque.

    Mais les artistes et écrivains français ont fréquemment, à l'égard du merveilleux chrétien, une aversion qui tient de l'intolérance et de l'aveuglement; il y a chez eux tout le poids de la tradition parisienne et voltairienne, peut-être.

  • Science-fiction et religion des machines

    11017241_771304966298852_990417100352798590_n.jpgLa science-fiction attribue aux machines du futur des prérogatives que les vieux récits attribuaient aux dieux: la création des êtres vivants, le voyage dans le temps, le déplacement instantané dans l'espace.

    C'est Dieu soufflant dans l'argile et créant l'Homme, c'est Dieu à la fois dans le présent, le passé et le futur et embrassant le Temps d'un seul regard, c'est Dieu à la fois dans le Ciel et sur Terre, dans les astres et dans les êtres humains.

    La science-fiction agit de cette façon sans une once de preuve que les machines aient de telles capacités; mais sa rhétorique est convaincante, et puis de toute façon on a envie d'y croire: du coup, peu d'efforts de persuasion sont nécessaires.

    Elle se pose comme scientifique, à peu près comme la théologie catholique avant Galilée.

    À cet égard comme à d'autres, l'humanité actuelle est relativement crédule, ayant besoin de merveilleux, et étant trop attachée à la matière, au corps, pour le chercher dans le monde spirituel. La science-fiction en profite, et la communauté scientifique, comme on appelle ce nouveau clergé, aussi: on met sur elle les espoirs de salut. Ce qu'elle dit est volontiers parole d’évangile.

    En faisant comme s'il n'y avait pas de spécificité du vivant, comme s'il était indifférent que l'être humain soit mort ou vivant lorsqu'il entre dans un trou noir ou voit ses particules aller instantanément d'un endroit à un autre, elle l'absolutise, le théorise, le divinise - et rend aisée pour lui l'attribution de facultés divines. Or, il n'y a rien dont on rêve plus.

    La foi en la Science découle également de la peur: l'incapacité de l'être humain à franchir les limites que lui ont imposées la nature crée une forme d'angoisse. Quand surgit un discours qui a l'air vrai et qu'illustrent des machines qui envahissent l'existence, l'âme prend feu: enfin la lumière se fait voir!

    La science-fiction est la mythologie correspondant à cette foi.

  • Égalité des sexes et rationalisme (André Breton)

    Moreau,_Gustave_-_Hésiode_et_la_Muse_-_1891.jpgOn se souvient de l’agitation, l'an passé, autour de la théorie des genres et de l’indifférenciation sexuelle. Elle peut traduire, sans doute, un conservatisme, mais, au-delà, elle traduit une inquiétude face à une vision abstraite de l’être humain qui en fait essentiellement un mécanisme doué de raison. Or, réduire la femme à cela apparaît comme particulièrement choquant. N'a-t-elle pas été une muse – une divinité sur terre – pour tant de poètes, de peintres, de sculpteurs, de héros?

    André Breton n’a eu de cesse, en son temps, de dénoncer le rationalisme, le regardant comme foncièrement masculin, et comme, par conséquent, propre à organiser et à justifier les inégalités en faveur des hommes. Et même quand il s'agit de corriger celles-ci, on s'emploie à nier le pôle féminin de l'univers, et à faire de la femme non pas seulement l'égale de l'homme, mais son exact semblable. Le piège d'une telle démarche étant que le pôle masculin de l'univers continuant d'être regardé comme le seul valable, la femme n'est reconnue comme l'égale de l'homme qu'autant qu'elle l'imite parfaitement, s'arrachant à ce qu'on ne suppose dû qu'à une éducation réductrice, alors qu'en elle résonne en réalité le pôle cosmique féminin qui est la moitié de l'univers, comme disait Marivaux. L'égalité ainsi n'est pas dans l'assujettissement de la femme au rationalisme que lui permet l'accès libre aux études universitaires, mais dans la reconnaissance, d'emblée, de ses qualités propres, de sa tendance spontanée à l'intuition, à l'intériorisation, à l'émotion – et au refus de considérer que le rationalisme est la philosophie obligatoire de toute l'humanité. Ainsi, justement parce qu'elle doit être ouverte à tous et n'avoir aucune forme de restriction dogmatique, André Breton s'indignait de ce que l'Université n'accordât aucune place à la théosophie – celles de Louis-Claude de Saint-Martin et d'Éliphas Lévi, notamment.

    La femme est libre d'emblée, sans condition – sans nécessité d'adhérer au rationalisme spontané de l'homme.

    À vrai dire, cela peut être rapproché des protestations de certains musulmans qui disent que le socialisme les accepte du moment qu'ils ont commencé par renoncer à leur qualité de musulmans, c'est 17.jpgà dire qu'ils ont adopté le rationalisme inhérent au socialisme, et ont rejeté leur penchant pour la foi, le sentiment en faveur du monde divin. Car comme les musulmans en France appartiennent volontiers au peuple, les socialistes étaient censés les représenter, mais cet écueil s'est trouvé fréquemment sur le chemin.

    Voici, quoi qu'il en soit - et pour en revenir au problème de la femme -, une citation précise d'André Breton: le temps serait venu de faire valoir les idées de la femme aux dépens de celles de l'homme, dont la faillite se consomme assez tumultueusement aujourd'hui. C'est aux artistes en particulier, qu'il appartient, ne serait-ce qu'en protestation contre ce scandaleux état de choses, de faire prédominer au maximum tout ce qui ressortit au système féminin du monde par opposition au système masculin, de faire fond exclusivement sur les qualités de la femme, d'exalter, mieux même de s'approprier jusqu'à le faire jalousement sien, tout ce qui la distingue de l'homme sous le rapport des modes d'appréciation et de volition... Que l'art donne résolument le pas au prétendu « irrationnel » féminin, qu'il tienne farouchement pour ennemi tout ce qui, ayant l'outrecuidance de se donner pour sûr, pour solide, porte en réalité la marque de cette intransigeance masculine, qui, sur le plan des relations humaines à l'échelle internationale, montre assez, aujourd'hui, de quoi elle est capable (Arcane 17, 1944). La femme tend les bras, réunit, disait Breton: l'homme divise en voulant s'imposer.

  • Marianne, divinité de Lamartine

    MariannedeTheodoreDoriot.JPGL'habitude d'appeler la République française Marianne, quoiqu'elle vienne du dix-huitième siècle, a commencé surtout à partir de la révolution de 1848, dans laquelle Alphonse de Lamartine jouait un si grand rôle. C'est à partir de ce moment qu'on a voulu matérialiser cette idée, et Lamartine a proposé pour modèle sa propre épouse, qui s'appelait également Marianne.

    Une origine remarquable, car quoique Lamartine fût républicain, il n'avait rien d'un matérialiste, et il croyait aux anges habitant les astres, lesquels il décrivait comme des voiles dont on ne voit ni l'embarcation ni le pilote. À la fin de son roman autobiographique Raphaël, il affirme même que Julie Charles, après sa mort, habitait de sa présence lumineuse toute la vallée du Bourget, où il l'avait rencontrée et aimée. Et il ne faut pas croire qu'il s'adonnait en disant cela à la rhétorique; il était convaincu que le poète, quand il voyait une lumière s'exhaler d'une femme, distinguait l'invisible!

    Il n'était pas friand de merveilleux, mais il regardait comme réelle l'âme des choses. Il laissait les anges aux étoiles; lorsqu'il peignait l'esprit d'un ensemble terrestre, d'un paysage, il aimait à évoquer plutôt un homme ou une femme du passé, qui l'avaient marqué, qu'il avait connus. Mais il affirmait, dans le même temps, que les hommes et les femmes, après leur mort, se mêlaient aux astres et à leurs anges: on pouvait donc confondre les anges et les saints, comme au temps de François de Sales. D'ailleurs, dans le vent, il disait souvent entendre le froissement des ailes des anges, ou le murmure des esprits.

    Marianne, avant d'être représentée, figurait la mère patrie, dont les Français étaient les enfants, et qu'elle protégeait: ange féminin, comme était souvent dans l'antiquité la déesse Vénus, appelée mère des dieux et des hommes par les poètes. Et de fait, la doctrine s'imposa rapidement, dans les milieux républicains, que les dieux étaient des créations des peuples: Rousseau l'affirme, dans le Contrat social. Mais la patrie, elle, est une réalité ontologique. Elle s'est engendrée elle-même, pour ainsi dire: elle a surgi du néant. Ou elle existe de toute éternité.

    Le poète antique qui en particulier faisait de Vénus la mère des dieux et des hommes est le Romain Lucrèce, disciple d’Épicure: son De Natura Rerum avait eu un succès énorme au dix-huitième siècle; Voltaire en était fou. La nature y est une force maternelle - une matrice cosmique. L'épicurisme lui-même s'est imposé en France, et à Paris, au cours du siècle des Lumières. La nature de ce qu'on peut nommer la mythologie républicaine - une mythologie sans Dieu, pour ainsi dire - s'en éclaire.

    Naturellement, la sainte Vierge avait souvent remplacé Vénus, dans la doctrine chrétienne; mais elle était alors mise en rapport avec un dieu Père. Vénus n'en avait pas besoin.

    La sainte Vierge avait figuré, aux cieux, l'amour cosmique, et elle se tenait, disait-on, sur le trône8012115208_1d83fa58c3_o.jpgabandonné par Lucifer lors de sa chute; or Lucifer était l'étoile de Vénus apparaissant devant le Soleil, le matin. À Lyon, Lug, qui a un rapport aussi avec la lumière, fut justement assimilé à Vénus. Sur le mont Fourvière - Forum Veneris - se tient aujourd'hui la Basilique Notre-Dame...

    Il s'agissait certainement d'une divinité gauloise christianisée - en rapport peut-être avec la Galathée mère des Gaulois qu'Honoré d'Urfé plaçait dans le Forez, aux portes de Lyon... Ne retrouve-t-on pas Marianne? Honoré d'Urfé était fervent catholique; mais son Astrée a marqué toute la littérature classique: Rousseau et Voltaire l'avaient lue; Lamartine la connaissait.

  • La fin des anges, le début de la modernité

    Michel-Maffesoli.jpgDans un article récemment publié au Figaro, Michel Maffesoli, s'exprimant sur le dernier roman de Michel Houellebecq, a osé révéler que la critique littéraire avait décrété que la modernité avait commencé quand on en avait eu fini, dans les récits, avec les anges. Officiellement, parle des anges qui veut; chacun est libre; dans les faits, dès qu'on en parle, on est projeté dans l'enfer social, comme eût dit Victor Hugo.

    Et c'est là que me revient en mémoire que, justement, une édition de ses Misérables destinée aux écoliers a censuré l'allusion aux anges qui accueillent Jean Valjean à sa mort. Car Hugo parlait souvent des anges, en fait. L'interdiction de le faire doit dater de la Troisième République, et la modernité avoir commencé très tard! D'ailleurs, même quand ils étaient progressistes, on accuse les romantiques d'avoir été rétrogrades précisément parce qu'ils étaient friands des anges: Chateaubriand, Lamartine, Vigny, tous en ont parlé.

    Dans la science-fiction – au moins en France -, il est pareillement interdit de relier les superhéros aux anges - alors que le rapport est souvent manifeste, évident. Il faut affirmer que les anges sont en fait des extraterrestres mal appréhendés par la faible intelligence de nos ancêtres – alors qu'il est surtout BURNE-Jones,_Edward_Days_of_Creation_(First)_1870-1876.jpgévident que les extraterrestres sont des archétypes mal appréhendés comme la même chose que les anges par le matérialisme moderne.

    Il est entendu que la littérature médiévale chrétienne, ou même le merveilleux catholique, toujours pleins d'anges, ne sont pas modernes; et donc, qu'ils sont répréhensibles. François de Sales n'est pas un auteur recommandable. Le Coran contient aussi des développements sur les anges; du coup, entend-on, il n'est pas compatible avec la modernité! Car on peut dire que c'est surtout pour son traitement de la femme, ou de la liberté religieuse; mais on en a vu lui reprocher d'être trop gnostique, de contenir trop d'êtres spirituels – de parler trop des anges.

    Le bouddhisme lui aussi est plein de divinités secondes: mais souvent, comme on veut le croire moderne, on les passe sous silence, ou on complique la chose en leur donnant des origines psychologiques mystérieuses. La vie canonique de Milarépa (grand nom du bouddhisme tibétain) contient bien des messagères célestes, anges à visage de femmes, ou alors des démons: êtres spirituels qui soit guident le noble ermite vers la lumière, soit sont mis au pas par lui. Bouddha Sakyamuni, du reste, évoque les divinités hindoues, dans ses textes consacrés.

    En un sens, je comprends les modernistes. Il est vrai que l'intellect épuré est censé entrer directement avec l'absolu, aller au-delà de tous les anges. Mais dans les faits, je ne sais s'il existe. La tendance mystique à mépriser les anges ou le merveilleux existait déjà du temps de François de Sales: il en parle. Et il dit que les âmes ordinaires ne sont pas en mesure de viser si haut, que le passage par les anges est nécessaire; et que si on s'y refuse, on reste seul avec soi-même. La modernité est peut-être un manque d'humilité; un excès de foi en soi.

    Cependant je ne sais pas si, comme l'assure souvent Michel Maffesoli, on est entré dans une ère de merveilleux. J'ai pour le moment l'impression qu'il s'impose depuis les autres continents: l'Asie, l'Amérique, l'Afrique. Les Européens en restent à une culture sans anges. Même si, je l'avoue, mon premier poème, à l'âge de dix-sept ans, en contenait!

    Mon sentiment reste, néanmoins, que si on ne perçoit pas, dans la Liberté, l’Égalité et la Fraternité, des forces spirituelles objectives, ces idées resteront lettre morte. L'intellect à lui seul ne fait pas réellement agir: il y manque le feu de l'enthousiasme, que donne la vision intérieure des vertus!

  • Vierge de Publier: où est le bonnet phrygien?

    statue-ext-bl.jpgRécemment, la Tribune de Genève l'a annoncé, le maire de Publier, en Haute-Savoie, s'est vu imposer par le tribunal de Thonon d'enlever une statue de la sainte Vierge qu'il avait placée dans un parc public. S'il avait placé sur sa tête un bonnet phrygien, on n'aurait sans doute pas trouvé à y redire. Comme quoi il est malhabile, il pouvait faire une statue de Marianne ouvrant ses bras pour tous ses enfants depuis le monde des idées de Platon, on aurait crié à l'action sainte et pieuse, on aurait dit qu'il avait voulu faire triompher les valeurs universelles de la République.

    Et ma foi, la statue de Marianne est-elle moins belle que celle de sainte Marie? Pas forcément. Elle aussi a des airs célestes; car même si l'intellectualisme moderne a perdu le sens du réel, on ne peut pas vraiment douter que les idées pures de Platon aient eu un rapport avec les dieux des planètes, tels que les énumérait la tradition antique - lorsqu'elle disait que tel astre était celui de Vénus, tel autre celui de Jupiter.

    D'ailleurs, la hiérarchie des anges des chrétiens était elle aussi en rapport avec les planètes - ou, pour mieux dire, les sphères planétaires. Or, les saints, après leur mort, rejoignaient celles-ci, y devenaient même comme des princes - au point que François de Sales assimilait la sainte Vierge à la Lune.

    Naturellement, je sais bien que l'intellectualisme qui a créé les allégories modernes n'avait plus de lien avec la nature cosmique, et qu'en aucun cas Marianne ne peut être dite clairement liée à un astre. Pourtant sainte Marie était aussi la patronne de la France, depuis le roi Louis XIII; et De Gaulle assimilait la France, même républicaine, à la madone des églises - comme il l'appelait.

    Peut-être qu'on peut reprocher à ce maire de Publier de ne pas partager assez l'intellectualisme cher à la philosophie moderne - en particulier à Paris. Car que les saints incarnassent en réalité des idées pures, cela ne fait aucun doute à tout esprit non prévenu. C'était le cas des anges: ils étaient des idées viLa_République_(Jonzac).JPGvantes au ciel - des pensées de Dieu. Les saints étaient ceux qui les incarnaient sur terre. Qui ignore que le christianisme médiéval était d'une part platonicien, d'autre part fervent adepte de l'allégorie? Le poète de référence, alors, était Prudence; or, il fut un grand champion de cette méthode: il peignait les vices et les vertus sous la forme de demoiselles ravissantes, féeriques, célestes - ou alors au contraire monstrueuses, abjectes, immondes. Sainte Marie incarnait aussi les vertus suprêmes: elle était aussi une allégorie. Et lorsqu'elle se penchait sur la société, elle devenait la patronne de la France.

    Quelle différence, dès lors? Est-ce que l'idée à la fois pure et vivante que représente Marianne n'a pas inspiré les grands républicains, dont on a souvent dit qu'une pensée de feu les habitait? Il ne faut pas avoir une vision étriquée de ce génie républicain; il a très bien pu s'incarner aussi dans le catholicisme, parfois.

    Chateaubriand assurait que la devise républicaine était l'accomplissement politique du christianisme - lequel, disait-il, avait mûri dans l'ombre pendant des siècles: par la sainte Vierge s'étaient exprimées les vertus suprêmes - liberté, égalité, fraternité –, puisque par elle la fatalité historique, comme disait Victor Hugo, avait été rompue!

    Marianne aussi est une figure sacrée; par elle aussi, depuis les astres, le miracle veut tous les jours s'accomplir d'une société libre, juste et fraternelle! Dans les salons des mairies, ne doit-elle pas éclairer les édiles de sa céleste lumière? C'est elle sans doute que le maire de Publier aurait dû mettre dans son parc public.

    Mais peut-être que justement, sans forcément s'en rendre compte, c'est elle qu'il a mise. Je ne suis pas sûr qu'il ait été judicieux de la lui faire retirer.

  • Universalité des valeurs de la République

    poi1_cambon_001f.jpgOn entend souvent dire - on lit -, en France, que les valeurs de la République seraient universelles. Or, si on prend l'expression au pied de la lettre, cela revient à dire que la liberté, l'égalité et la fraternité sont la déclinaison sociale de principes constitutifs de l'univers lui-même. Que cela peut-il vouloir dire d'autre? Si l'on veut pas admettre que l'univers a des principes constitutifs se rapportant à la vie morale, pourquoi vouloir que tous les hommes partagent certaines valeurs? Si l'univers n'est que mécanique, est-ce que - selon le climat, la latitude, la longitude, le hasard - on ne doit pas admettre que chaque peuple ait ses valeurs propres? Et en ce cas, l'universel ne devient-il pas une prétention d'empires coloniaux aux velléités arbitraires, et égoïstes?

    Mais moi je pense que réellement la liberté, l'égalité et la fraternité renvoient à des principes constitutifs de l'univers. J'en donnerai un exemple tiré du théâtre de Marivaux. Il porte sur l'égalité entre les hommes et les femmes. Dans La Colonie, il affirme que les dieux ont créé l'univers à la fois masculin et féminin et que tout système de lois qui n'intègre pas le pôle féminin en lui est forcément imparfait: que l'homme n'est que la moitié de l'univers. Je crois qu'il a raison.

    On l'a oublié, mais la devise de la République est née dans l'esprit de Fénelon: le site électronique du gouvernement l'admet.

    Qui était-il? Le réceptacle des derniers feux du mysticisme chrétien en France, a-t-on dit; l'ami et le soutien de Mme Guyon, enfermée à la Bastille par Louis XIV à l'instigation de Bossuet, pendant que 18e947_190543b030e52a72ee75138a258482ec.jpg_512.jpglui-même était chassé de Paris et envoyé à Cambrai. Sans forcément le claironner (il ne s'agit pas de cliver la société), il faut l'assumer: la République est née d'une obscure poussée chrétienne mise sous le boisseau - exclue par le catholicisme légal: une sorte de christianisme agissant dans l'inconscient, romantique avant la lettre. Chateaubriand avait pour moi raison de dire que la liberté, l'égalité et la fraternité émanaient du Christ, ainsi qu'il l'a fait à la fin des Mémoires d'outre-tombe.

    C'est face au Christ - à Dieu, si on veut - que l'homme est libre dans sa pensée, égal dans ses droits, fraternel dans son cœur: car dans sa pensée il s'affranchit du terrestre, dans ses droits il est lié invisiblement – et magiquement - à la communauté humaine, et dans son cœur il est fils d'un père spirituel - père de tous les hommes: l'âme émane des cieux, disait François de Sales. L'Ode à la Joie de Schiller, mise en musique par Beethoven, en parle aussi. Quel autre sens concret peut avoir l'idée de fraternité?

    La littérature révolutionnaire, encore trop rationaliste, n'a pas pleinement vécu les mots de la Devise; le romantisme l'a mieux fait. Victor Hugo, Chateaubriand, Lamartine ont mieux compris ses termes que les philosophes des Lumières. De mon point de vue, ils sont le vrai ressort de la République, précisément parce qu'ils ont su déceler de quelle façon dans le cosmos lui-même les idées de liberté, d'égalité, de fraternité s'inscrivaient. C'est eux qui, dans l'inconscient républicain, ont rendu concrète l'idée d'universalisme. C'est à eux qu'il faut principalement se référer.

  • Représentations, pressentiments de l’Esprit

    1767263192.jpgJ’ai fait un jour une conférence sur l’art baroque dans le Faucigny et pour la préparer j’avais étudié l’excellent livre de feu Fernand Roulier sur la question. Il y était écrit que l’Église catholique avait interdit toute autre représentation, pour le Saint-Esprit, que la colombe - évoquée dans l’Évangile. On se souvient, à ce sujet, de la moquerie de Flaubert, dans Un Cœur simple: son héroïne, Félicité, ne pouvant pas croire que la colombe ait parlé, pense que le Saint-Esprit devait être un perroquet! Par la suite, elle adore le sien comme tel, le faisant empailler quand il meurt et le plaçant sous un portrait de Dieu le Père - en réalité le Comte d’Artois, c’est-à-dire Charles X.
     
    Est-ce une plaisanterie contre l’Esprit? Dans sa correspondance, Flaubert affirmait que celui-ci coulait dans nos veines, était dans notre instinct, mais que la bêtise généralisée le rendait impossible à reconnaître. Félicité symbolise cette situation. Mais à la fin du récit, à ses yeux éblouis, un perroquet Fantasy_The_bird_of_happiness_924.jpgouvre pour elle ses ailes immenses dans le ciel entrouvert - confirmant sa doctrine! 
     
    Qui peut s’en moquer? Félicité meurt heureuse, dans son illusion rendue vraie par sa foi. Est-ce une revendication de liberté pour l’artiste - et pour tout être humain? Celle d’imaginer ce qu’on veut lorsque l’idée est en réalité inexprimable?
     
    L’interdiction, à l’époque baroque, de créer de nouveaux symboles a en réalité vidé de leur substance les anciens; représenter toujours les mêmes images en variant la décoration, la matière, le style, y mène; l’idée, si elle est active dans l’âme humaine, suscite forcément de nouvelles représentations.
     
    On sait que Flaubert a écrit Un Cœur simple pour répondre à George Sand qui lui reprochait de ne raconter que l’histoire de gens qui, n’étant pas des artistes, ne pouvaient reconnaître l’Esprit, et erraient; ce à quoi l’auteur de Madame Bovary rétorquait qu’il n’exposait que ce qui était représentatif. Or, l’Esprit qui se meut dans l’inconscient et s’exprime ensuite de façon chaotique, inepte, inappropriée, ahriman3.jpgest effectivement le lot commun - chez les artistes aussi. La raison humaine n’est-elle pas trop faible pour qu’il en soit autrement? C’est ce que Flaubert pensait.
     
    Le Christ était bien dans Emma Bovary, ou Félicité, mais leur entendement ne pouvait le saisir. Toutefois le perroquet céleste de la seconde s’en approchait-il sans doute plus que l’affreux scrofuleux dont la première a la vision sur son lit de mort!
     
    Mais est-ce d’ailleurs si certain? Chacun voit l’Esprit à sa façon, lui crée une image qui lui est propre. Dans la Bhagavad-Gîta, il est dit que d’incarnation en incarnation l’image qu’on s’en fait est toujours plus pure - que la raison s’accorde toujours mieux avec l'instinct. Si l’Asie ne rejette pas les superstitions, c’est à cause de cela: pas qu’elle ne les identifie pas comme superstitions, mais qu’elle laisse à la succession des existences le soin de parfaire l’image qu’on donne au Souverain de l’Univers. Les pensées humaines - si liées au cerveau, à la corporéité - ne sont pas à la mesure d’un pressentiment de l’Esprit plus diffus, plus obscur, plus profond.

  • Malcolm de Chazal et le mythe de l’île Maurice

    AVT_Malcolm-de-Chazal_4902.jpegMalcolm de Chazal (1902-1981) est un écrivain mauricien brièvement compagnon du Surréalisme parisien, rejeté rapidement parce que déiste, selon ses commentateurs: il liait les images nées de l’inconscient au monde divin - le faisait de façon explicite. En cela à vrai dire il était plus fidèle au romantisme allemand que les surréalistes conventionnels, qui pourtant s’en réclamaient. Mais l’agnosticisme à Paris était une sorte de dogme, depuis la fin du siècle précédent: il fallait l’afficher, si on voulait y réussir.
     
    De surcroît, régionaliste, Chazal défendait l’autonomie de son île. Il s’efforçait même d’en créer la mythologie, que néanmoins il pensait d’essence universelle, puisqu’elle touchait au ciel, à Dieu - puisque la terre mauricienne était le reflet de l’Univers, qui l’avait créée. Il s’agissait en en effet de créer un lien substantiel entre le haut et le bas: la comparaison, au sens rhétorique, en prenait une valeur scientifique, parce que, comme le disait Hugo dans Les Travailleurs de la mer - autre grande œuvre régionaliste -, les éléments trouvent la source de leur vie dans le ciel zodiacal.
     
    Dans Petrusmok (1979), le roman-mythe que notre auteur a consacré à l’île Maurice, il disait: La science courante viole pour pénétrer. La science des correspondances (la sur-science) parcourt par gestes d’amour, et ramène tout en un, par associations infinies.

    Mais l’Universel étant dans le régional, les montagnes de l’île Maurice n’ont pas seulement l’histoire spirituelle de cette île à révéler, mais tout autant les prophéties du Grand Tout Vivant. Grâce aux correspondances, d’un point quelconque du Globe, on peut tout parcourir, tout connaître des essences du Tout et des parties, - comme il le nous suffirait que de mettre pied dans Mars, pour y voir dans un seul geste cette planète tout entière. (Mais pourquoi se déplacer? Mars n’est-il pas ici-même par les correspondances, puisque dans les choses de notre Terre, l’autre planète est révélable?)

    0ef4c471db408ea31b7fd1b2bf17717e.jpgAinsi, sans bouger de place, l’homme a l’Univers tout entier à la portée de ses mains.
     
    Mars a créé son reflet sur Terre: les occultistes eussent dit que c’est le fer; par lui on peut saisir l’essence de Mars. Et on en trouvait certainement sur l’île Maurice! On en trouve partout.
     
    Dans son livre, Malcolm de Chazal, lorsqu’il contemple les pierres et les fleurs, sent remonter en lui le passé, sous forme d’images, et il l’évoque de façon belle et mythologique, nommant des individus particuliers de l’époque lémurienne qui lui parlent par-delà les millénaires - ou les millions d’années. Il voit aussi surgir des êtres des fleurs - les fées, et tout est fée, affirme-t-il, sous le regard du voyant. Or par la fée on touche à Dieu.
     
    Il est étrange de constater que les surréalistes les plus intéressants, parce qu’ils tentaient de relier leur imagination libérée à un monde autre, supérieur, et d’en faire une mythologie, ont été marginalisés à Paris; il est intéressant aussi de constater qu’ils ont été davantage des auteurs francophones que des Français à proprement parler: car outre Malcolm de Chazal, l’autre grand exemple, à cet égard, est Charles Duits, américain par sa mère et hollandais par son père, mais né en France.
     
    Malcolm de Chazal fut un grand homme, assurément, même s’il aimait s’adonner au délire: il avait des aspects exaltés.

  • Hommes du futur et anges du présent

    11175_1047087.jpegJ’ai déjà évoqué le film Interstellar, de Christopher Nolan, qui présente les hommes du futur comme étant parvenus à remonter le temps à volonté, et comme ayant pu ainsi devenir en quelque sorte les bons anges des hommes d’aujourd’hui. Naturellement cela ne fonctionne qu’à travers des apparitions spectrales, même si les théories physiques du film tendent à le masquer. Mais des auteurs de science-fiction sont allés plus loin, tombant dans une fantaisie souvent pleine de charme, quoique peu crédible. L’excellent Gérard Klein a par exemple publié un roman entièrement fondé sur une telle idée, Les Seigneurs de la guerre - qui est bien écrit, dans un style racinien et abstrait. Une femme du futur y joue le rôle d’une bonne fée: elle sait tout du héros, et l’aime alors qu’il ne la connaît pas du tout. Le ressort en est mythologique, et au fond, a-t-on l’impression, les théories qui justifient une telle situation ne sont là que pour créer une situation où enfin le spirituel se confond avec le matériel: car comme disait saint Augustin, le futur n’existe pas: il n’est que le présent de l’attente; son existence est purement intérieure; seul le présent existe!
     
    Il devait sembler fort de café à Lovecraft qu’un corps de chair et d’os s’affranchît des lois du temps qui précisément s’appliquent aux corps physiques, car lorsqu’il a évoqué le voyage temporel, dans The Shadow out of Time, il a présenté des Grands Anciens ayant acquis le pouvoir de transporter leur conscience dans différents corps, par delà le temps et l’espace: ils peuvent parler depuis le passé aux consciences st.jpgcérébrales insérées dans le présent sous forme de rêves, de chuchotements…
     
    Olaf Stapledon, dans Last and First Men, choisit une image intermédiaire: les messages des êtres supérieurs viennent des hommes du futur, qui ont aussi appris à faire voyager leur pensée dans le temps; mais pas leur corps: il s’agit encore de force spirituelle.
     
    Il y a là certainement un motif puissant, qui parle en profondeur à l’être humain. Selon Rudolf Steiner, après la mort, l’âme remonte le temps et rencontre les actions effectuées pendant la vie, mais, cette fois, elle n’est plus leur auteur, mais leur objet: elle les subit. Elle souffre quand des fautes ont été commises: elle en ressent les effets nocifs. Cela se retrouve dans le film de Christopher Nolan: quand le héros se voit agir de travers, il en est profondément meurtri; son nihilisme ancien a consisté à nier ce qu’il est à présent sous une forme autre, impalpable - et il en est désespéré, il se fait d’amers reproches! Hélas, il est trop tard.
     
    François de Sales eût dit que le bon ange, qui voit l’avenir, assurément répercute ces reproches: chacun est face à lui-même. Pour l’évoquer, pas besoin de trou noir, sans doute: c’est surtout une béquille narrative pour faire vivre cette expérience à un spectateur davantage nourri de théories quantiques que de concepts mystiques.

  • Statuettes de saints et d’anges: Barcelone, Paris

    statue-st-georges-sgeo.JPGL’été dernier, je suis allé en Catalogne espagnole, et j’ai pu une fois de plus être surpris par une différence considérable existant entre la France d’un côté, l’Espagne et l’Italie de l’autre: car j’avais déjà remarqué le fait durant un voyage en Toscane, deux ans auparavant: c’est que dans les pays catholiques normaux on vend beaucoup de statuettes de saints et d’anges, comme en Thaïlande on vend des statuettes du Bouddha ou d’autres déités. Apparemment, la France l’interdit!
     
    Pourtant, ces statuettes, j’avoue les aimer infiniment. Elles sont le moyen portatif de donner un contour aux sentiments mystiques, de les fixer, et d’en appréhender les nuances. Car ces images sculptées n’expriment pas toutes exactement la même chose!
     
    Évidemment, on dira qu’elles constituent surtout une superstition, renvoyant au besoin de merveilleux qu’a le peuple; mais la question en réalité n’est pas là: parler de cette façon, c’est être dans l’abstrait. L’homme a des organes sensoriels, et il s’en sert; il n’a pas pour cela besoin de le vouloir consciemment. Il a le sens de la vue, et celui des volumes. Or, la religion cherche à répondre à un besoin: établir un pont entre le monde normal et la divinité. Au sein de l’art de la sculpture, cela a consisté à donner au minéral une forme évoquant la transcendance; si on l’interdisait, ce qui lie l’humain aux volumes resterait à jamais condamné au prosaïsme.
     
    Il en est tellement ainsi que, aux États-Unis, où le protestantisme domine, on a vu apparaître, peu à peu, des statuettes nées de la science-fiction et de l’univers des super-héros; or elles ont, par delà les aFigurine-Captain-America.jpgpparences, le même but de relier le monde ordinaire à celui des dieux. Les figures en sont nouvelles, émanées de la culture populaire, mais il est évident, à l’œil non prévenu, que le sentiment qui les a fait naître est proche de celui qui, dans les pays catholiques, a fait naître les statuettes de saints et d’anges.
     
    Je comprends qu’à Paris, où a triomphé le rationalisme, on ne vende pas trop ce genre d’objets. Mais je suis persuadé que si Paris n’avait pas utilisé l’éducation centralisée pour répandre sa culture propre, ils se vendraient couramment en Savoie, en Bretagne, en Corse: on y trouverait les mêmes statuettes qu’en Italie ou en Espagne. On y avait, autrefois, la même sensibilité, tendant au baroque! 
     
    D’ailleurs, en Savoie, les statues de François de Sales, qui sont légion, l’attestent: car son rayonnement fut tel qu’il remplaça bien d’anciens saints thaumaturges. On l’invoquait pour sauver des périls, comme en Amérique on invoque Spider-Man!
     
    Au reste, en France aussi, et notamment à Paris, se développe l’amour des statuettes de héros de cinéma et de bande dessinée - remplaçant, pour le meilleur et pour le pire, celles du catholicisme: Superman pour Jésus, Captain America pour l’archange saint Michel, Princess Leia pour la sainte Vierge! On chasse la superstition par la porte, elle revient par la fenêtre. Le peuple a besoin de merveilleux, et il est tyrannique, par conséquent, de vouloir le supprimer. Cela ne marche d’ailleurs pas. En Chine, m’a-t-on raconté, des médailles représentant Mao sont censées porter bonheur: il est devenu à son tour une divinité. En France, peut-être, on aura bientôt des statuettes du général de Gaulle, dans son salon!

  • Roche vive, roche morte

    p017.jpgEn lisant Ovide, j’ai appris que, pour les anciens Romains, il y avait une différence fondamentale entre la pierre vive et la pierre morte: la première était celle qu’on trouve à l’état natif, dans la nature, et appartenant au corps de la Terre, saisie dans ses cycles biologiques, la seconde était celle qu’on avait arrachée à ce corps terrestre et placée dans l’ordre humain, qu’on avait soumise à la pensée pour bâtir des maisons ou créer des routes, des meules, qu’on avait placée sous le dieu de la cité. On avait conscience que ce qu’on arrachait à la nature devenait mort, même lorsque c’était inanimé - comme si on s’était servi des os d’un mammifère pour y tailler des flûtes, des flèches! Or, c’est un principe méconnu du monde moderne, qui, en réalité, s’imagine qu’il n’y a pas de différence réelle entre le mort et le vivant, en particulier lorsqu’il s’agit du minéral, qu’il regarde comme fondamentalement mort. Mieux encore, cette conscience antique montre qu’on savait alors qu’on sacrifiait quelque chose de la Terre pour le mettre au service de l’homme: il fallait lui en montrer de la reconnaissance et prendre garde à ne pas tomber dans l’excès, à ne lui prendre que ce qu’elle pouvait reconstituer - comme on prend, en chirurgie, afin d’aider un malade, les éléments d’un corps sain susceptibles de se reformer, ou en tout cas dont l'absence n'est pas susceptible de le mettre en danger.
     
    L’homme est passé du côté de la mort: l’activité intellectuelle, loin de créer la vie, l’amoindrit, en soi. Il autour-de-la-roche-du-diable.jpgne peut plus se bâtir en passant par les forces du vivant, comme les légendes racontent qu’il le faisait à l’origine, en ordonnant par ses charmes aux arbres et aux pierres de s’assembler pour l’abriter! Il est contraint de faire d’abord mourir les choses de la nature, avant de se les approprier, comme si la vie n’était rien d’autre que ce qui était soumis à la volonté de la Terre et que, pour contrer celle-ci et s’imposer, l’homme devait commencer par soumettre à la sienne, faite de pensées mortes, quelques-uns de ses éléments.
     
    Mais le corps même de l’homme dépend encore de la Terre, lui appartient encore; sa vie ne dépend pas de son intelligence. Ses os sont vivants de la même façon que le calcaire d’une montagne, tant qu’on ne l’en a pas arraché. C’est donc avec parcimonie qu’il doit arracher à la Terre ses éléments, pour ne pas s’affaiblir lui-même. Ce n’est pas son intelligence qui peut créer la vie; elle peut l’améliorer, mais les illusions, à cet égard, peuvent aussi s’avérer mortelles. Ce n’est que lorsqu’elle aura saisi la logique interne à la vie, en plongeant dans les parties de son corps qui sont vivantes, lorsqu’elle aura saisi de l’intérieur les forces qui constituent le squelette, qu’elle pourra bâtir des maisons elles-mêmes vivantes, qui ne nuisent pas à la vie de la Terre. Or, elle en est loin, pour le moment.
     
    L’intelligence froide et purement cérébrale, de fait, ne le peut pas. Seule l’intelligence du cœur, organe lié aux rythmes cosmiques, non fermé sur lui-même, en est capable. C’est en ce sens, à mes yeux, qu’André Breton disait que la poésie nouvelle devait déboucher sur une forme de connaissance, objectiver l’inconscient, ce qui émane des profondeurs du corps.

  • L’art préclassique en Grèce

    ocres_Pinax_fragment_Hades_et_persephone_Terre_cuite_H-_0-255_m.jpgQuand je suis allé en Grèce, j’ai pu découvrir, au musée d’Athènes, quelque chose qui m’a stupéfié et que je ne connaissais pas du tout: ce qu’on nomme l’art préclassique. J’ai trouvé ce qu’il en restait d’une profonde beauté, parce que cela tendait moins au réalisme et au rationalisme que l’art classique; il y avait encore, dans cet art ancien, plus hiératique, aux formes plus généreuses, une qualité orientale qui évoquait la puissance et la grandeur des mystères de l’ancienne Grèce avant qu’ils ne deviennent des événements mondains, avant qu’ils ne se galvaudent. Beaucoup de Romains de l’aristocratie, de fait, allaient se faire initier aux mystères d’Éleusis pour montrer qu’ils appartenaient à la fleur de l’humanité.
     
    Cela rappelle la manière dont se sont moralement vidés les jeux d’Olympie, le comble étant la participation de Caligula aux épreuves, et l’obligation qu’il avait mise de le laisser gagner.
    La mythologie grecque, dans cet art préclassique, tel qu’on peut le discerner par exemple dans les anciens frontons du Parthénon, était déjà présente - mais avec une expressivité qu’on ne reverrait Vieillard-fronton-est-temple-Zeus-Olympie-vers-460.jpgplus, une force, une pureté, le sentiment d’une cohérence extrême traduisant une piété réelle, face aux figures héroïques, moins mêlée au plaisir sensuel des formes équilibrées et mathématiques que l’art classique.
     
    Je me souviens en particulier d’une sculpture d’Hercule luttant contre un serpent géant, et cela m’a paru être d’une puissance incroyable. Or, il ne faut pas croire que les Grecs aient renoncé volontairement à ces sculptures anciennes: en réalité, à cause des tremblements de terre, il fallait périodiquement refaire les sculptures, les frontons. On changeait de style de façon naturelle, sans le vouloir: on n’aurait pas abattu de vieilles idoles pour en bâtir de nouvelles. L’Asie fonctionne de la même manière: on y remplace périodiquement les œuvres de l’art religieux, qui ne sont, précisément, bonnes qu’au culte, et qui doivent, pour cela, être neuves et adaptées à la sensibilité des fidèles.
     
    En littérature, on peut comparer Eschyle à Euripide pour se donner une idée de la différence entre les deux périodes artistiques d’Athènes que j’ai mentionnées. Une génération les séparait, mais si le 14613_Eschyle.gifsecond est raffiné, subtil, et encore puissant dans son art, le premier, plus pur, plus sincèrement religieux, moins talentueux et fin mais plus inspiré et imposant, suscitait à cause de cela l’admiration de Victor Hugo. Jean Racine, lui, préférait Euripide… 
     
    Quand un dieu apparaît sur scène, chez Eschyle, il est effrayant, majestueux, splendide; chez Euripide, il est surtout gracieux: on sent déjà poindre le jeu poétique d’un Ovide, qui, malgré tout son génie, regardait les dieux davantage de l’extérieur que les tragiques grecs, les ressentait moins intérieurement: les mystères étaient plus éloignés des profondeurs de son âme.
     
    Il en va ainsi: les civilisations s’élèvent, et quand elles arrivent au sommet, elles retombent; après sa période classique, la Grèce a surtout imité extérieurement les formes anciennes, percevant moins les dieux qu’elles recouvraient, et, en passant par les poètes d’Alexandrie, on est ainsi parvenu à Ovide - qui reste quand même, je dois le dire, un de mes poètes préférés. 
     
    Ce n’est qu’après la conversion générale au christianisme qu’on a cessé de ressentir tout à fait les dieux de l’Olympe.
     
    Ou alors s’est-on converti précisément parce qu’on ne les ressentait plus?

  • Le rêve médical d'Apollon

    684d3a-Epidaure--temple-d-Asklepios--380-370-avt-JC-.JPGÀ Épidaure, en Grèce, on se rendait pour être soigné, dans les temps antiques. Or, la guérison, pensait-on, venait essentiellement au cours du sommeil: c’est alors qu’on recevait la visite du guérisseur divin, sans qui rien n’était possible.
     
    Au préalable, on avait subi l’épreuve propre à la partie basse, inférieure du temple: là, un espace obscur, plein de fumées odorantes, s’étendait; le malade y avait des hallucinations: il s’agissait de ses mauvais démons, les êtres infernaux dont venaient ses maladies. On sait que, chez les anciens Grecs, ces êtres émanaient du monde moral: ils punissaient de fautes qu’on avait commises. Précisément, la maladie était perçue comme l’effet d’une perversion intérieure; il fallait donc s’en purifier. L’épreuve initiale permettait de sortir de soi les esprits maléfiques.
     
    Epidauros_Asclepios.jpgMais cela ne suffisait pas. Ils seraient revenus si, la nuit suivante, le dieu des guérisons, Asclépios ou Apollon, n’était venu remplir l’âme. On dormait alors à même le sol, et on rêvait de l’être supérieur; il semblait donner quelque chose, une bénédiction. Les historiens actuels disent que l’état hypnotique, provoqué par les fumigations de l’épreuve antérieure, facilitait l’assimilation du prêtre-médecin au dieu: en réalité, dans une forme de semi-conscience, le malade voyait un homme lui donner une potion, un élixir, et il le prenait pour un être venu des cieux. Il s’agissait, dit-on, de renforcer la conviction du malade. Mais je crois, personnellement, que le prêtre-médecin considérait que, réellement, il incarnait le dieu, que celui-ci agissait à travers lui et ce qu’il donnait, et qui était justement propre à le faire agir: les substances n’étaient pas choisies au hasard, ni selon, simplement, l’expérience accumulée, ni, bien sûr, selon leur composition chimique, mais selon ce que les initiés avaient cru voir dans l’ingrédient utilisé: la force de telle ou telle divinité, qu’Asclépios ensuite transmettrait. C’est de cette façon que les métaux par exemple étaient liés à telle ou telle planète, ou les plantes, et aussi les fameuses humeurs, lesquelles se concentraient de préférence dans telle ou telle partie du corps humain. Ces forces avaient un lien aussi avec l’état moral, puisque les humeurs renvoyaient à la fois aux quatre éléments et aux tendances de l’âme humaine. L’ensemble se coordonnait.
     
    Ce qui a fait rejeter cette médecine, c’est, je crois, avant tout l’étonnement des chrétiens, pour qui la sphère morale était en réalité détachée de la sphère physique; ils reprochaient aux païens de mêler les deux de façon indistincte et, ainsi, de dissoudre l’esprit dans la chair. Ils réclamaient, plus ou moins consciemment, davantage de clarté, et c’est, à mes yeux, ce qui a fait naître la science moderne, plus spirituelle dans son origine qu’on ne pense. Le besoin de précision, notamment, répond à des forces de l’esprit accrues.

  • Saint Pierre Favre au Villaret

    chapelle-villaret-marchet-159.jpgAvec des amis, je suis allé voir la chapelle consacrée à Pierre Favre, canonisé en décembre dernier par le pape François Ier. Elle est située au Villaret, dans la paroisse de Saint-Jean-de-Sixt, au sein de l’ancienne province du Genevois. Je lui ai consacré un article dans mon ouvrage La Littérature du duché de Savoie, car il est l’auteur d’un Mémorial (en latin) dans lequel il évoque sa vie, y compris les années passées en Savoie, à laquelle il restait attaché. Il continuait à dire que le duc de Savoie était son duc, même lorsque, devenu premier prêtre de la Compagnie de Jésus, il fut parti aux quatre coins de l’Europe. Comme le pape actuel est lui-même jésuite, il ne pouvait manquer de le déclarer saint - comme le souhaitait dès son temps François de Sales, qui recommandait qu’on le vénérât. 
     
    Il est connu pour avoir été compagnon de chambrée, à Paris, des deux Basques illustres fondateurs de l’ordre des Jésuites, Ignace de Loyola et François Xavier, et pour avoir été d’un caractère modeste: il était celui qu’on choisissait pour arbitre des débats, pour aplanir les différences, résoudre les oppositions, concilier les contraires, plutôt que pour enflammer les foules par ses discours. On appréciait aussi la manière dont il introduisait aux Exercices spirituels d’Ignace.
     
    Il était très mystique et disait qu’à chaque fois qu’il entrait dans une ville nouvelle, il se mettait intérieurement en relation avec l’ange de celle-ci, et quand il pénétrait dans une maison, pareillement, il adressPierre_Favre_(1506-1546).jpgait ses vœux à l’ange gardien de ceux qui y logeaient - notamment afin, disait-il, de vaincre en lui la concupiscence: il voulait n’avoir, à l’égard d’autrui, que des pensées pures!
     
    De fait, tout jeune, il avait eu toute sorte de pulsions intérieures, de visions, mais dans un chaos qui l'effrayait; saint Ignace, dit-on, lui apprit à distinguer les esprits, à les différencier selon qu'ils venaient de Dieu ou du diable.
     
    Son sens de la charité désormais alla si loin, qu’il recommanda de prier - et disait le faire - pour toutes les personnes illustres dont on disait souvent du mal - le pape de son temps, mais aussi le roi de France, le roi d’Angleterre, qui était protestant, et le Grand Turc, qui était, comme on sait, musulman. Pour lui, l’humanité était une, le Christ était venu pour tous les hommes, qu’ils s’en fussent rendus compte ou pas.
     
    Il est mort à quarante ans, tel un poète ardent! Dans son enfance, il gardait les troupeaux de son père dans les Aravis, mais voulait absolument aller à l’école. On l’a placé d’abord à Thônes, puis à La Roche-sur-Foron; il vint ensuite à Paris, à la Sorbonne, où naquit l’ordre des Jésuites - qui fit tant, il faut l’avouer, pour faire connaître l’œuvre de François de Sales, et dont plus tard est sorti l’excellent Pierre Teilhard de Chardin - lui aussi une certaine sorte de montagnard, puisqu’il était auvergnat!
     
    La chapelle même a été fondée par François de Sales. Elle est entretenue avec simplicité et bon goût; un gazon au vert profond l’entoure. On trouve à l’intérieur des portraits du saint, et une carte de ses pérégrinations. On peut dire que le Genevois savoyard a été un haut lieu du mysticisme catholique!

  • François de Sales, Jean Calvin et le monde antique

    calvin_4.jpgJean Calvin fut nourri d’humanités gréco-latines; on se souvient qu’il effectua sa thèse sur Sénèque, et, en son temps, et dans les cercles littéraires qu’il fréquenta (notamment celui de Marguerite de Navarre), on pratiquait beaucoup Plutarque: historien grec prônant la vertu, et qui montrait que, au-delà des différences que la rhétorique chrétienne a soulignées entre les Grecs et les Latins d’une part, les Juifs et les Chrétiens d’autre part, les points de convergence étaient en réalité très grands, et qu’il était faux que, comme on les en a accusés au Moyen Âge - ou comme on l’a dit plus tard pour faire leur éloge -, les païens fussent dénués de système moral, notamment en matière sexuelle. On savait, à vrai dire, que les Romains étaient assez rigoureux, puisqu’on les lisait, mais, sur les Grecs, on avait des doutes, alimentés par les Romains mêmes, qui leur reprochaient leurs mœurs légères. Plutarque, qui était prêtre d’Apollon à Delphes, a démenti cette impression. Au contraire, l’antiquité semblait respirer, même dans le paganisme, du culte de la vertu, et on sait quelle impression cela fera sur Rousseau.
     
    Cependant, sur certains points, les philosophes et historiens antiques se différenciaient profondément des théologiens chrétiens et en particulier catholiques, et si, en France, la théologie gallicane a tendu à concilier le stoïcisme de Sénèque avec le catholicisme, en Savoie, l’on était plus fidèle à la tradition francois_de_sales.jpgmédiévale - hostile aux anciens Romains, et influencée assez clairement par une pensée venue des anciens Celtes et des anciens Germains, par exemple au travers des mystiques irlandais. Et François de Sales, qui refusa - après ses Controverses, qui mirent ses nerfs à rude épreuve - de recommencer à polémiquer avec Luther, Calvin et Théodore de Bèze, s’en prit tout naturellement aux anciens - aux païens, à Sénèque, à Plutarque, ou aux autres historiens et philosophes de l’antiquité -, comme s’ils étaient les véritables sources de la Réforme protestante. Il pourfendait bien sûr le principe du suicide, mais aussi le stoïcisme, qui à ses yeux n’était qu’une singerie, une vertu réalisée en paroles, point dans les faits: car la vertu effective demande d’autres sources de courages que les beaux mots que la raison contient, affirmait-il en substance: il y faut la force divine, pénétrant le cœur de feu; il y faut un miracle. Et d’utiliser le ton de la comédie, d’Aristophane, pour se moquer des philosophes qui assurent être au-dessus de la peur dans leurs salons, au coin du feu, servis par des esclaves, et qui, dans un navire que saisit la tempête, manifestent une terreur panique en sautant par-dessus bord pour mettre fin à leur incontrôlable angoisse: envolées, les pensées pures et nobles conçues dans le calme des villégiatures!
     
    Cette protestation contre un rationalisme abstrait qui refuse de considérer l’âme dans sa réalité, la ramenant à des systèmes d’idées, Joseph de Maistre la fera sienne en affirmant que la raison ne créait Joseph-de-Maistre-libre-de-droits.jpgrien, et que les constitutions créées par l’intelligence en 1789 n’étaient que des chiffons de papier, qui ne changeaient pas les choses. En un sens, nos penseurs savoyards étaient des réalistes, mais qui considéraient que la divinité et les rapports qu’elle entretenait avec le cœur humain étaient une réalité. Dès que la divinité devient un concept, une abstraction, son évocation s’apparente à une forme d’idéalisme. Mais on ne voit pas que le culte de la raison aussi est une forme d’idéalisme abstrait. Qu’on interdise de le relier explicitement à Dieu en interdisant de nommer celui-ci, comme on le fait chez les intellectuels, notamment parisiens, ne sert au fond qu’à masquer le réel. Le sentiment du sacré n’a pas besoin de se reconnaître tel pour exister; si c’est la raison qui en est l’objet, on peut le constater de l’extérieur. Et on peut dire qu’au sein de la spiritualité laïque, c’est généralement le cas. Par delà les formes apparentes, il existe des constantes, au sein des traditions nationales.