Spiritualités - Page 7

  • Ballet et matérialisation de la vie morale: le Bolchoï à Genève

    4074-Laminated-White-Dakini__36755.1321548819.1280.1280.jpgDans le Dhammapada, recueil de paroles canoniques du Bouddha, celui-ci déclare que les bonnes actions qu’un homme a accomplies durant sa vie l’accueillent après la mort avec joie, comme des personnes de sa famille, dont il serait resté longtemps éloigné: elles s’animent, deviennent des êtres vivants, doués de conscience.
     
    Elles sont aussi représentées comme des fées, des êtres célestes féminins accueillant les héros: telles celles qui dans les châteaux mystérieux prenaient soin des chevaliers de la Table Ronde, chez Chrétien de Troyes, ou les houris de l’Islam. Dans le bouddhisme du Petit Véhicule, elles sont les apsaras qui entourent Indra, roi des dieux et de la quatrième sphère céleste - au fond celle du Soleil. Or, le ballet royal khmer, on le sait, a pour principe essentiel de placer sur la scène ces apsaras, et de leur faire danser leur combat contre les démons, qui figurent en réalité les mauvais instincts, les penchants pervers de l’être humain.
     
    Il ne faut pas y voir une simple allégorie: l’âme est réellement traversée, dans la spiritualité orientale, par des esprits. Le cœur humain est le lieu d’une lutte entre le bien et le mal, disait Dostoïevski: et il s’agissait de polarités objectives, existant dans le monde sous forme d’entités invisibles. Le théâtre asiatique a continuellement cherché à faire apparaître ce conflit occulte par le moyen de la danse, des costumes, des décors, de la musique, du chant, des vers; dans le monde de l’âme, nul prosaïsme n’est possible.
     
    La réalité est que le ballet occidental, en particulier russe, a la même source. J’ai vu, récemment, au Grand Théâtre, à Genève, trois petits ballets de Diaghilev représentés par la troupe du Bolchoï, rassemblés en une seule soirée. Les esprits de l’amour étaient des danseurs vêtus de couleurs flamboyantes, dans le premier, inspiré de l’univers des Mille et une Nuits. Le deuxième évoquait les chopiniana_2268_photo-marc-haegeman.jpgsylphides, esprits féminins de l’air: elles entouraient, dans une atmosphère lunaire, un poète dont elles prenaient soin, dont elles se faisaient désirer sans chercher à le tromper mais en développant en lui les forces vitales nécessaires à la faculté imaginative. Situées au-dessous des fées solaires, les nymphes de la Lune font du corps un objet vivant: elles l’animent. Elles créaient des figures de fleurs, de châteaux enchantés, rappelant les visions de Ludwig Tieck sur l’astre d’argent. Les costumes, les décors, la lumière assumaient pleinement le sujet: l’esprit de la Lune cherchait à s’incarner sur scène. Cela m’a davantage plu que les opéras mythologiques plus ou moins dénaturés que j’y avais vus auparavant!
     
    Quant au troisième petit ballet, il représentait une scène guerrière hiératique, inspirée par le folklore polovtsien: c’était très beau. Les guerriers semblaient habités par des forces plus grandes qu’eux, qui sont celles de la tradition dont ils émanaient! Lorsqu’un homme danse, il est semblable à un ange: son corps est mêlé à quelque chose de supérieur. C’est à cause de cela que les héros doivent danser! Aucun dieu n’a jamais parlé si ce n’est en vers; tout mouvement en l’Olympe est une danse.

  • Saint Ambroise et les divers noms des dieux

    st_amb13.jpgL’évêque de Milan saint Ambroise écrivit un jour une lettre à l’empereur romain Valentinien II pour répondre au rapport d’un sénateur païen demandant le rétablissement de l’autel de la Victoire à l’entrée du Sénat. Ce distingué orateur nommé Symmaque affirmait nécessaire de conserver la religion traditionnelle. Saint Ambroise s’interroge: pourquoi en ce cas a-t-on accueilli à Rome tant de dieux étrangers? Il dit: Quam Coelestem Afri, Mithram Persae, plerique Venerem colunt, pro diuersitate nominis, non pro numinis uarietate. (Celle que les Africains adorent comme Céleste, les Perses comme Mithra, la plupart l’adorent comme étant Vénus par la diversité des noms, non des divinités.) Il admettait qu’il s’agissait à chaque fois de la même divinité; il ne servait donc à rien d’adopter des noms étrangers: si on l’a fait, c’est bien parce qu’on n’était pas si attaché que cela au caractère national des dieux.
     
    Cette phrase est remarquable en ce qu’elle restitue, chez un Père de l’Église, la pensée antique sur les dieux, et contredit radicalement Jean-Jacques Rousseau prétendant que les divinités étaient en réalité différentes selon les peuples, quoi qu’on ait pensé autrefois. Or, cette opinion s’est répandue et imposée dans la conscience moderne. L’idée que les dieux ne sont que des constructions du génie national n’appartient pourtant ni au paganisme, ni au christianisme, mais au seul matérialisme. 
     
    Vénus était considérée comme une force objective, indiquée dans l’espace par son astre, et douée d’une 341px-Winged_genius_Boscoreale_Louvre_P23.jpgvolonté propre. Elle embrassait l’humanité entière, qui se contentait de la reconnaître sous divers noms, et en lui attribuant une forme extérieure différente. Mais en aucun cas elle n’était regardée comme une simple projection psychique vide, émanée de la collectivité. Même les chrétiens l’assimilaient à un démon particulier. Ils ne disaient pas que la déesse n’existait pas, mais qu’elle n’avait rien de saint, ou d’angélique, et qu’elle était soit le souvenir d’une reine antique, soit un ange déchu. Et on disait que sur son trône laissé vacant la Vierge sainte s’était assise, qu’elle avait restitué la dignité du trône en question! Elle était la vérité de ce qu’on avait cru adorer. C’est je crois la vraie origine des cultes païens qu’on dit repris tels quels par le christianisme: on ne comprend pas, en général, que les chrétiens aussi admettaient fréquemment l’existence des entités spirituelles du paganisme; leur problème était essentiellement la couleur morale qu’on leur donnait.
     
    Cela dit, le poète chrétien Prudence, qui vécut peu de temps après saint Ambroise, doutait que le génie de Rome existât; mais il ajoutait que s’il existait, assurément, il s’était lui aussi converti au christianisme! Ou qu’il se réjouissait que les Romains l’eussent fait. C’est la logique qui prévalait. Le peuple des génies lui aussi pouvait être adorateur du Christ.
     
    Ils devenaient alors les anges, dont Jacques de Voragine, dans son histoire de Gênes, écrit qu’ils protégeaient les cités.

  • La prophétie comme miracle (François de Sales)

    job.jpgDans le livre de Job, on trouve:
     
    Dieu révèle les profondeurs des ténèbres, 
    Et il fait paraître dans la lumière l’ombre de la mort.
     
    Ce qu’on peut comprendre ainsi: il donne la vision de ce qu’est la mort, qui est cachée aux yeux physiques. Il montre le monde au-delà du voile de la matière. Dans ses Controverses, François de Sales regardait le don de prophétie, ou de clairvoyance, comme le plus grand miracle qu’on pût concevoir. Dans l’Imitation de Jésus-Christ, Thomas a Kempis disait que ces révélations étaient faites gracieusement aux âmes pures. François de Sales estimait, du coup, que des miracles de ce genre avaient été parfois accordés à des païens doués de vertus assez authentiques pour plaire à Dieu; il laissait entendre que Platon, sur le monde de l’au-delà, avait été privilégié dans ses idées, et qu’il était digne de respect.
     
    Ce fut longtemps, je crois, la doctrine de l’Église romaine. Des visions des saints, on créa au Moyen Âge nombre de symboles qui ensuite se matérialisèrent dans les églises sous forme de tableaux, de statues. En préparant une conférence sur l’art baroque en Savoie et en lisant à cet effet un excellent livre de Fernand Roulier, j’ai appris que la Contre-Réforme, à la fin du seizième siècle, avait, pour empêcher les abus dénoncés par les Réfosaint-ignace-de-loyola-et-saint-louis-de-gonzague-adoration-du-sacre-coeur-de-jesus-1.jpgrmateurs, interdit la création de symboles nouveaux: seuls étaient permis de représentation ceux que la Bible contenait (par exemple la colombe figurant le Saint-Esprit, ou l’Ancien des Jours pour le Père céleste), ou ceux que la tradition avait consacrés, en particulier lorsqu’ils venaient de saint François d’Assise et de ses disciples - tel saint Bonaventure, qui aurait eu le premier la vision du Sacré-Cœur.
     
    Or, la littérature catholique, effectivement, tendit à rejeter toute forme de figures nouvelles. D’abord,  il fut licite et même recommandé de vénérer les anciennes, comme on le voit chez François de Sales, qui à cet égard était encore médiéval; mais peu à peu, on rejeta tout ce qui était regardé comme impur, comme insuffisamment sublime, et Pierre de Bérulle, à Paris, n’accorda somme toute comme icône digne d’adoration que l’image de Jésus-Christ. Le rationalisme, notamment en France, s’empara du catholicisme et réduisit peu à peu le merveilleux chrétien à quelques figures, d’ailleurs subrepticement soumises au naturalisme historique: Ernest Renan, avec sa Vie de Jésus, ne fut pas désavoué.
     
    Parallèlement, le besoin de créer des figures nouvelles se développa, et ce fut, bientôt, contre le catholicisme officiel. Dessin-Hugo-2.jpgMême Joseph de Maistre dut se nourrir du lait de l’illuminisme de Saint-Martin pour demeurer dans la vision prophétique. Et on sait que Victor Hugo rejeta l’Église latine parce qu’elle rejetait l’imagination libre. Goethe et Flaubert du reste se distancièrent d’emblée de la religion officielle.
     
    Or, François de Sales, pour dénier aux Réformateurs le droit d’être inspirés par le Saint-Esprit, assura que les prophètes de l’Ancien Testament appartenaient à un collège réglementé, clairement organisé: ce qui n’avait à mon avis que peu de sens et marquait sa volonté qu’on se soumît à Rome. Lui-même ne fut jamais assez hardi pour imiter les saints visionnaires!
     
    Pour moi, la défiance vis-à-vis de l’imagination romantique a cette source.

  • Naturalisme et merveilleux en France

    1457551_481710271947988_761958988_n.jpgJ’ai déjà évoqué ici cet écrivain remarquable, Serge Lehman, qui a beaucoup fait pour détruire les arguments selon lesquels le superhéros n’est pas digne de respect d’une part parce qu’il aurait un lien avec le surhomme nietzschéen, d’autre part parce qu’il est propre à la culture américaine. Pour moi, je ne le cache pas, au-delà des idées apparentes, ces arguments émanent surtout d’une réaction, plus ou moins consciente, contre la tendance au mythologique, que spontanément on rejette, notamment en France, et plus généralement en Europe. On en trouve bien d’autres, à l’occasion.
     
    Fréquemment, par exemple, on relie le merveilleux au catholicisme médiéval, et donc à l’ancien régime et à l’obscurantisme religieux. C’est ce qu’on a reproché à Robert Marteau, qui faisait des poèmes en l’honneur des figures iconiques du christianisme, en les mêlant à la mythologie grecque. On peut bien stigmatiser ses idées, ses penchants; ceux de Céline, qui souvent étaient pires, ne furent pas suffisants pour faire rejeter ses romans, fondés sur le naturalisme.
     
    Inversement, au sein du catholicisme, devenu lui aussi assez sec, Teilhard de Chardin a été rejeté à cause de son imagination panthéiste et universaliste, confinant à la science-fiction.
     
    Si cette dernière est souvent rejetée comme étant d’origine anglo-américaine, au dix-neuvième siècle, l’imagination romantique était au contraire regardée à Paris comme trop allemande: Charles Nodier en a parlé. Barbey d’Aurevilly pourfendit La Tentation de saint tales of the arabian night 2.jpgAntoine de Flaubert parce qu’elle ressemblait trop, selon lui, au style qu’il disait allemand du Second Faust de Goethe! Richard Wagner est commode, à cet égard, puisqu’il s’est fondé sur la mythologie germanique et qu’il a été beaucoup utilisé par Hitler dans sa propagande: il focalise sur lui plusieurs arguments qui justifient le rejet du merveilleux que dans ses opéras il a déployé. On s’efforce donc souvent de réinterpréter ses histoires dans un sens réaliste.
     
    La tradition gnostique de l’Islam, qui fait entrer l’esprit de logique dans le monde des anges et des djinns, heurte également certains esprits, qui lient ce trait aux conflits politiques entre l’Est et l’Ouest: Maurice Dantec par exemple était dans ce cas - alors qu'on trouve une science des êtres du monde spirituel aussi en Inde, et plus généralement en Orient.
     
    À mon avis, on a toujours de bons arguments contre le merveilleux. Mais le rapport qu’on entretient avec lui relève davantage d’une réaction spontanée. Le rationalisme ne pratique pas forcément la raison: il a aussi une sensibilité qui le dresse instinctivement contre le monde du rêve. Or, dans la sphère intellectuelle, cela peut s'ériger en dogme.

  • Goethe, François de Sales et les Frères Moraves

    Goethe-italy.jpgGoethe a consacré un livre des Années d’apprentissage de Wilhelm Meister aux mémoires d’une belle âme, laquelle est nourrie de piétisme et liée aux Frères Moraves. On y trouve le passage suivant: je m’étais soutenue par l’imagination, en remplissant toujours mon esprit d’images qui avaient rapport à Dieu, et assurément c’était déjà une bonne chose, car cela écarte en même temps les images nuisibles et leurs funestes effets. Puis notre âme s’empare souvent de quelqu’une de ces images spirituelles, et, avec ce secours, elle prend son essor, comme un oiselet voltige d’une branche sur une autre. Tant que l’on n’a rien de mieux, cet exercice n’est pas à rejeter.
     
    Cela rappelle curieusement un texte de François de Sales dans lequel il encourageait vivement à l’imagination mystique, la disant une phase nécessaire dans l’évolution intérieure: dans un premier temps, elle seule pouvait faire approcher des mystères divins.
     
    Certes, il admettait que les plus sacrés d’entre eux étaient au-delà des figures qu’on pouvait se créer; mais que ce stade était obligatoire pour accéder au suivant, et qu’il fallait aussi se défier des esprits trop ambitieux qui voulaient tout de suite pénétrer les idées pures de la divinité sans en passer par leur vivification au moyen de l’icône intérieure.
     
    Goethe, du reste, ne fera pas dans une poésie abstraite et dénuée d’images - même si, chez lui, la fable doit toujours élever l’esprit à des concepts élevés, impossibles à exprimer directement, mais dont on dfaust.jpgoit tout de même faire l’expérience: le Faust en donne l’exemple constant, car il s’agit d’un des textes de l’Occident moderne qui mêlent le plus intimement la haute philosophie au merveilleux. D’ordinaire, soit la fable est plus légère, plus portée vers la fantaisie pure, soit les concepts complexes dissolvent les mythes dans le néant - dédaignant le monde imaginal cher à Henry Corbin. C’est pourquoi Goethe apparaît comme un sommet, et en Allemagne incarne idéalement le classicisme.
     
    Toutefois, chez François de Sales, il ne s’agit pas non plus de créer des images destinées au plaisir des sens, comme chez les poètes profanes, mais bien de les relier à des idées élevées, qui sont celles du christianisme tel qu’il le concevait.
     
    Or, le classicisme français tend au contraire à assujettir l’image au concept, tirant la littérature vers le rationalisme. Goethe eut une tout autre influence, puisque, venu après l’Aufklärung, il a ouvert la porte au romantisme, qui voulait développer cet aspect imaginal.
     
    De son côté, François de Sales a certainement inspiré le baroque savoyard, mais aussi, au dix-neuvième siècle, le romantisme local, imprégné d’un merveilleux chrétien que les classiques français avaient rejeté comme barbare et moyenâgeux, voire païen.
     
    Cela constitue une sorte de lien entre les Savoyards et les Allemands.

  • Agnosticisme et neutralité intime (Gustave Flaubert)

    ciceron.jpgL’agnosticisme apparaît généralement comme une philosophie très intelligente. Mais l’univers est-il toujours intelligent? L’imagination peut aussi exprimer la part du monde qui paraît absurde, parce qu’on n’en saisit pas la rationalité. Elle reflète une logique cachée, dont on a le pressentiment plus qu’on ne parvient à la saisir par l’entendement ordinaire. Cicéron disait, ainsi, que la fable, c’est-à-dire la mythologie, avait sa logique propre, qui n’était pas celle de l’histoire, des faits matériels, mais n’en expliquait pas moins l’univers.
     
    La différence entre les deux approches est dans la possibilité ou non de la preuve matérielle, ainsi que dans la capacité à définir de façon unitaire le principe qu’on veut mettre en évidence. L’idée des lois de la matière a quelque chose de pratique pour le cerveau humain. Néanmoins, elle donne justement de l’univers une image à la fois trop simple et trop rationnelle pour sembler vraie.
     
    L’agnosticisme interdit de chercher plus loin: comme le naturalisme, il proscrit l’imagination. Or, dans les faits, les philosophes ont, dans leur esprit, des images; mais si elles ne sont pas assumées et projetées vers les hauteurs, elles penchent d’elles-mêmes, je crois, vers le terrestre, le charnel, puisque l’être humain est traversé constamment par ses pulsions, son instinct, ses besoins. Son corps a un accès direct à l’intellect; seul le cœur paraît se projeter, par ses battements, plus loin.
     
    Il n’existe donc pas, chez lui, de possibilité de rester neutre: il est saisi par une pente naturelle, et seule sa volonté active peut y apporter une compensation, et vaincre ses déséquilibres.
     
    C’est ce qui fait que même si Gustave Flaubert se disait tiré tantôt vers les hauteurs lyriques, tantôt Flaubert.jpgvers les basses couches terrestres, au sein de sa vie privée, lorsqu’il fréquentait les salons, il apparaissait comme porté principalement au lyrisme, à l’épique, à la pompe! Il adorait le grandiose, et compensait par le style l’attirance spontanée exercée sur lui par le terrestre: même lorsqu’il était réaliste, affirmait-il, il transfigurait le réel par la poésie qu’il imposait à sa prose! (Ce qu'il entendait par les effets de rythme, pour l'essentiel.)
     
    De fait, c’est la Tentation de saint Antoine qu’il a commencée à écrire, mais, voyant qu’elle ne serait pas publiée, dans une France dominée par le matérialisme, il s’est attelé, sur le conseil de ses amis, à Madame Bovary, qui précisément tend à le venger de l’époque, en la montrant à la source de la ruine de l’âme dont il retrace le cheminement. Car il peint celle-ci pleine de volonté d’un ailleurs plus beau, parfois même de nature spirituelle, mais que le siècle est incapable de lui apporter, dominé qu’il est par une religion vidée de sa substance première et par un scientisme dénué de profondeur véritable.
     
    La neutralité passe par l’acceptation de l’expérience que chacun fait de sa propre âme: elle est somme toute un fait que chacun peut vérifier en soi, même s’il ne peut pas la vérifier chez l’autre. On pourrait aussi dire que l’empirisme au sens matériel est collectif, que l’empirisme spirituel est individuel, et que la connaissance authentique unit les deux. Une éthique motivante et lumineuse est dans le même cas, du reste.

  • Jeanne Guyon et le libre arbitre

    images.jpgUn des points fondamentaux qui opposèrent Jeanne Guyon au clergé français fut de savoir si la grâce de Dieu était contraignante ou si l’on demeurait libre de la refuser. Pour les prêtres catholiques, elle avait un caractère obligatoire: elle s’imposait à la volonté individuelle. Mais la pieuse dame accordait trop à la libre volonté pour partager cette opinion. La volonté individuelle était à ses yeux nécessaire dans l’union avec la divinité. La grâce inexorable que Dieu avait donnée à l’Homme, c’était justement la liberté de s’unir ou pas à Lui! C’est par là qu’il tenait au Ciel. De ce point de vue qu’il avait été créé à Son image…
     
    Il est possible que les parties en présence ne se soient pas comprises, les théologiens pensant définir l’Homme de manière globale, et Jeanne Guyon songeant d’abord à lui en tant qu’il suivait le chemin mystique. Le fait est qu’elle n’était pas une intellectuelle à proprement parler, puisque, de son temps, les femmes n’étaient pas autorisées à raisonner sur ces questions; le fait est, aussi, que la plupart des théologiens n’avaient pas une vie intérieure bien riche… Mais il y avait également, de la part de ceux-ci, la peur de voir se lier l’Homme à la Divinité sans eux: l’Homme devait en passer, à leurs yeux, par l’Autorité, et ne pas chercher à s’unir à Dieu à partir de ses forces propres.
     
    Plusieurs, du reste, reprochèrent également à François de Sales d’avoir placé dans le public profane des voies initiatiques jusque-là réservées aux religieux. La volonté de concilier vie extérieure et vie IMG_0497.JPGintérieure n’existait pas: on était de l’une ou de l’autre. Les moines priaient pour le salut des âmes, et les laïcs devaient, de leur côté, obéir aux prêtres. Par ses figures sacrées qu’il appelait jusqu’aux dames à méditer par elles-mêmes - par ses explications permettant à chacun de prendre en charge sa vie spirituelle -, le pieux évêque de Genève offrait à tout dévot sincère le moyen d’obtenir la Grâce.
     
    La question de l’oraison mentale - silencieuse - est ici cruciale, puisqu’elle échappait à tout contrôle: Jeanne Guyon a montré à quel point le problème tournait autour de cette liberté que permettait le silence de l’âme en racontant que son mari, précisément, ne supportait pas de la voir s’adonner à cette forme de prière, et que, ne lisant pas dans ses pensées, il n’avait aucun moyen de l’en empêcher. Or, c’est lui que soutenaient les prêtres, dans ce débat. L’autonomisation de l’esprit allait à l’encontre de la sacralisation du lien social et de la soumission de la femme à l’homme, du peuple aux seigneurs. D’une certaine façon, la résistance de Jeanne Guyon a préparé la Révolution.

  • Bouddhisme et agnosticisme

    blavatsky.jpgBeaucoup d’Occidentaux, ayant remarqué les différences profondes existant entre le christianisme et le bouddhisme, les ont opposés. En particulier, l’absence en son sein d’un Père  absolu créateur et éternel les a poussés à croire que le bouddhisme était agnostique, ou athée. Or, dans The Secret Doctrine, H. P. Blavatsky le dément en des termes qui - je l’avoue - correspondent à ma pensée: The Svabhâvikas, or philosophers of the oldest school of Buddhism (which still exists in Nepaul), speculate only upon the active condition of this ‘Essence’, which they call Svâbhâvat, and deem it foolish to theorise upon the abstract and ‘unknowable’ power in its passive condition. Hence they are called atheists by both Christian theologians and modern scientists, for neither of the two are able to understand the profound logic of their philosophy. The former will allow of no other God than the personified secondary power which have worked out the visible universe, and which became with them the anthropomorphic God of the Christians-the male Jehovah, roaring amid thunder and lightning. In its turn, rationalistic science greets the Buddhists and the Svabhâvikas as the ’positivists’ of the archaic ages. If we take a one-sided view of the philosophy of the latter, our materialists may be right in their own way. The Buddhists maintained that there is no Creator, but an infinitude of creative powers, which collectively form the one eternal substance, the essence of which is inscrutable-hence not a subject for speculation for any true philosopher.
     
    Pour ceux qui ne connaîtraient pas bien l’anglais, je résumerais en disant que, pour Blavatsky, les sages du bouddhisme considèrent qu’il n’y a pas un Créateur, mais une infinité de puissances créatrices qui collectivement constituent une substance éternelle qu’on ne peut scruter, dont on ne peut rien dire en soi. En revanche, la philosophie peut évoquer de façon précise les puissances spirituelles créatrices kuanyin11.gif- que Blavatsky, ailleurs, assimile aux Anges, tels que saint Paul les nomme, les différenciant selon leur rang (ces noms sont invisibles dans la traduction ordinaire en français, qui les a uniformisés). Pour elle, le dieu unique personnifié dans ses actions n’a de sens que s’il est une puissance angélique agissant en particulier, au nom en quelque sorte du concert universel des Puissances. Car il va sans dire qu’elle partage ce qu’elle regarde comme étant la vraie doctrine bouddhique…
     
    Blavatsky s’opposait ainsi à saint Augustin, qui confessait d’ailleurs ne pas comprendre comment il était possible de créer l’idée de création avant qu’elle ne fût créée! Car il assimilait le dieu absolu, éternel, incompréhensible - dont il avait conscience -, au créateur du monde, qui ressemble déjà à un être humain, puisqu’il peut être représenté dans une action: chose contradictoire. Blavatsky rejetait cet anthropomorphisme, mais, à ses yeux, le bouddhisme n’était pas positiviste ou naturaliste, puisqu’il se fondait sur des entités créatrices - qui, quant à elles, entretenaient bien des rapports avec les hommes. De fait, dans le  Dhammapada, il est écrit - par exemple - que l’on doit suivre le chemin d’Indra - l’imiter. Or, ce dieu est censé avoir créé une partie du monde, celle qui entretient un rapport particulier avec les sociétés humaines.
     
    Il n’y a d’ailleurs pas, en Thaïlande ou au Cambodge, d’opposition de principe entre le bouddhisme officiel et le Râmâyâna, la grande épopée indienne, que les ballets royaux représentent, et que le peuple récite. Mais on doit admettre que le christianisme classique n’y trouverait pas aisément sa place.

  • Grèce sacrée

    École d'Athène.jpgCe que les Occidentaux regardent comme sacré trouve essentiellement sa source spirituelle dans l’ancienne Grèce et dans les lieux que précisément on visite durant un voyage en Grèce: Athènes, bien sûr, où la philosophie est née; Épidaure, qui est l’origine de la médecine; Olympie, pour la culture de la compétition, omniprésente dans l’économie moderne; Delphes, qui est le fondement secret de la politique - car la république romaine elle-même fut fondée dans sa lumière, une fois que Brutus eut été prendre son oracle: la politique, dans l’Antiquité, s’appuyait sur la Pythie, et son silence ne désespéra pas l’empereur Julien sans cause: n’annonçait-il pas la fin de l’Empire romain?
     
    deucalion_pyrrha_hi.jpgLe mont Parnasse, par ailleurs, est l’origine de l’humanité actuelle, selon les Anciens, qui disaient qu’après le Déluge, c’est depuis ce noble sommet que Deucalion et Pyrrha avaient repeuplé la Terre. Il s’agit d’une montagne sainte! Du reste, magnifique à voir.
     
    En visitant ces lieux mythiques, on apprend que, pour les Anciens, ils portaient réellement des effluves divins: ce n’est pas une légende.
     
    L’archéologie allemande, anglaise, française, a déterré ce qui reste de ces sanctuaires comme s’il s’était agi de les arracher au pouvoir ottoman et d’y faire de libres pèlerinages. La Grèce moderne, dont l’économie repose sur l’agriculture, mais dont la richesse dépend du tourisme, a, au fond, aux yeux des Européens, la charge de les entretenir: elle est la gardienne du vieux Temple!
     
    Tout y est pur. Elle est la relique d’un monde enchanté. La mer y est plus propre que partout ailleurs en Méditerranée. Les paysages y sont d’une remarquable pureté - les montagnes, les vallées, la végétation même y ont quelque chose du cristal. Ils rappellent à cet égard la Corse - qui fut liée à la Grèce, au temps des Pythagoriciens. Un diamant sorti du fond des âges, si l’on peut dire! Son éclat se décèle encore - notamment dans les musées, qui sont superbes, même si, parfois, le goût du sensationnel donne une importance excessive à telle statue de bronze qu’on a retrouvée en entier et qui, du coup, semble replonger dans un temps révolu, alors qu’à mon avis, l’art n’en est pas toujours georges-dragon.jpgfulgurant. 
     
    Les fragments de frontons de temples représentant des héros et des dieux m’ont bien plus impressionné. J"ai vu à Olympie une sculpture d’Énée qui m’a bouleversé. Il était musculeux, avait des cuisses énormes - et semblait vraiment digne de pouvoir affronter des monstres! Toute l’épopée antique et son essence sacrée se déployaient à mes yeux. Et je ne parle pas d’Héraclès, des géants aux queues de serpent: fantastique.
     
    Les évocations du paganisme authentique des vieux mystères - au lieu de la version édulcorée qu’on en donne ordinairement - y prenaient vie, transportant d’admiration, semblant ramener du passé cent secrets enfouis! L’ombre des Immortels planait. Même les figures de saint Georges de l’Athènes moderne les reflétaient. De lui, j’ai ramené une icône. Je la contemple fréquemment. Le cheval blanc dominant le dragon rouge est l’élan de l’âme vers le bien. Il donne envie de bondir par-dessus les misères humaines! La gloire attend celui qui en lui-même anéantit le monstre. Le voyage en Grèce est à faire.

  • Crèches des esprits en Thaïlande

    MaisonEsprits2.jpgEn Thaïlande, devant chaque maison, se trouve une réplique de celle-ci en plus petit, siège des esprits. On y place des statuettes qui figurent ces esprits - ancêtres, ou sages réputés. L’ange du foyer y a l’allure d’un guerrier avec une épée, et il est au centre. Car les anges sont connus en Asie, mais on ne les représente pas avec des ailes. Des offrandes sont placées tous les jours sur cet autel domestique: il s’agit d’aliments, dont les divinités tirent la moelle invisible.
     
    A l’intérieur des maisons se trouvent aussi des autels aux génies. Une amie poétesse me racontait que des Occidentaux de sa connaissance qui s’étaient installés à Bangkok ne parvenaient pas à garder leurs femmes de ménage: elles partaient toutes les unes après les autres. La raison en était que les maîtres de la maison n’honoraient pas les esprits, ne leur faisaient pas d’offrandes.
     
    Certains croient ces pratiques contraires au bouddhisme, mais en Thaïlande, on estime que les bons esprits sont justement liés au Bouddha, et que la ferveur permet de les attirer; si on n’a pas de pratique religieuse, si on ne pense pas aux esprits, si on ne leur offre rien, les génies mauvais arrivent jost_prod09_bouddha03.jpg- ceux qui vivent naturellement dans le monde, hantent les forêts, les lieux obscurs, et qui étaient présents avant que la civilisation n’apparaisse: ils sont liés au chaos primordial. Car la cité est à l’origine structurée autour de la pagode. Le Bouddha est le maître des bons esprits.
     
    En vérité, les Savoyards autrefois plaçaient chaque soir une coupe de lait pour le sarvan, l’esprit du foyer: si on pensait à lui, il faisait le ménage durant la nuit - attirait sur la maison mille bénédictions. Si on l’oubliait, il nouait la queue des vaches - mettait tout sens dessus dessous!
     
    Mais, sur le plan formel, ce qui ressemble le plus à ces maisons des esprits de la Thaïlande, ce sont les crèches de Noël. Le christianisme a peu à peu amené à ce que l’hommage aux génies du foyer soit rendu d’abord à Jésus. Les esprits de la maison ne sont plus simplement rendus bons par le Christ, comme c’était sans doute encore le cas avec les sarvans; ils sont devenus la Sainte-Famille elle-même - avec Joseph, Marie, Jésus, les animaux de la ferme, les Rois Mages, et Crèche_de_noël.JPGl’ange qui veille! Les parents leur font les offrandes qui le matin sont mangées par les enfants - car autrefois, il ne s’agissait que de nourriture. Pendant la nuit, la bénédiction est tombée sur ce cadeau. Car il a été touché par le génie.
     
    Dans les pays latins, soumis à la Contre-Réforme, nul Père Noël, même, ne venait troubler la perfection formelle du culte: les esprits n’étaient que les figures de la Sainte-Famille et des Rois Mages. La maison ne pouvait pas en contenir d’autres. Le Père Noël qui emprunte la cheminée a un rapport clair avec le génie du foyer. Les souliers vides rappellent la coupe dans laquelle on plaçait l’offrande.
     
    La croyance aux esprits est universelle; mais ses formes changent selon les lieux et les temps.

  • Bible et chamanes: d'autres mondes de Jan Kounen

    18380819.jpgBeaucoup savent que le cinéaste Jan Kounen - également l’auteur du psychédélique en même temps qu’impressionnant Lieutenant Blueberry -  a réalisé un film documentaire sur le chamanisme amérindien, intitulé D’Autres Mondes. Or, on y entend dire que sacrifier les animaux permet de pénétrer le pays des esprits. Il existe un lien entre l’âme animale et le monde spirituel, car celui qui sacrifie est censé mêler son âme à celle de ce qu’il sacrifie, et cela lui permet de sortir de lui-même en même temps que l’âme animale s’arrache au corps qu’elle occupait. Naissent alors des images, reflets d’un monde autre.
     
    Jan Kounen raconte que dans les premiers temps, ces images sont toujours horribles, avant d’être transformées et de déboucher sur des merveilles.
     
    Ces rites s’accompagnent de la prise d’une plante qui favorise l’état de détachement de la conscience.
     
    Il existe également des sacrifices rituels d’animaux dans le Deutéronome. Aujourd’hui, conformément à l’idée que le sacrifice a d’abord une portée morale, on le regarde comme devant être intériorisé. Maurice Ruben-Hayoun, qui enseigne la philosophie juive, a déclaré regarder de cette façon les sacrifices évoqués par Moïse: la lecture du livre, remplie de dévotion, permet de les vivre spirituellement, et donne à voir la bête qui est en soi, sous forme de vision intellectuelle, de pensée vivante; dès lors, l’âme s’en arrache et en est purifiée.
     
    Je crois qu’à l’origine, c’est aussi le but du chamanisme: il ne s’agit pas d’avoir des visions par jeu, par désir de faire des voyages exotiques dans l’autre monde, mais d’acquérir une véritable connaissance aya.jpgde soi, permettant de chasser les mauvais penchants, selon l’adage qui dit qu’un mauvais penchant ne demeure dans l’âme qu’aussi longtemps qu’il n’est pas perçu pour ce qu’il est - un esprit mauvais, un monstre -, mais est assimilé au contraire à quelque chose de bon ou d'indifférent par l’illusion née de l’amour-propre - source des pensées ordinaires de l’état d’éveil. La connaissance de soi a un but moral, plus que scientifique. D’ailleurs, dans les religions, ou la spiritualité, une science a toujours pour but l’amélioration, le perfectionnement intérieur: elle-même est de nature morale. Le bien-être au sens épicurien n’est pas ce qui est recherché, et c’est la différence principale entre les pratiques des Indiens d’Amérique et celles des Occidentaux qui consomment les mêmes substances, en général.
     
    Toutefois, Jan Kounen paraît sincère. En littérature, Charles Duits, qui consomma du peyotl, cherchait lui aussi une voie vers l’Esprit, une révélation permettant de savoir dans quelle direction aller, à un moment où les religions occidentales se dissolvaient dans le néant. Ce fut un grand homme, auteur de livres géniaux, mais méconnus.

  • Le Nâga et la protection du Bouddha

    Buddha_with_Naga_(snake).jpgJ’ai évoqué il y a déjà pas mal de temps le lien entre le Nâga, ou Esprit-Serpent, et le roi des Khmers. Pour prolonger le sujet, il faudrait parler de celui du Nâga avec le Bouddha, souvent représenté avec ce serpent à neuf (ou sept) têtes qui l’abrite et le protège: il est l’esprit de la Terre soumis. Par cette figure se trouve exprimée l’idée que les esprits des lieux sont devenus les serviteurs du Bouddha, et qu’il n’y a pas d’opposition entre l’animisme et le bouddhisme. L’opposition se résout par l’idée d’une hiérarchie établie entre le Bouddha, qui est au sommet, et le Nâga, qui est au-dessous.
     
    Pourquoi ce Nâga a-t-il plusieurs têtes? Cela peut renvoyer aux différentes parties de l’âme humaine: une fois parfaite, une fois réalisée dans ses sept ou neuf parties, elle peut accueillir le Bouddha, qui est l’esprit dans toute sa perfection et est au-delà des divisions apparentes de l’âme.
     
    Cependant, le Nâga protégeant le Bouddha a été souvent remplacé par un objet renvoyant davantage à la royauté temporelle: le parasol. Sa portée symbolique, au-delà de son utilité pratique, lui fait bien représenter, par ses différentes naga.jpgstrates superposées, les cieux, qu’on connaît aussi dans la tradition occidentale - chaque ciel étant lié à la fois à une planète et à une qualité de l’âme. La vie canonique du Bouddha rappelle par exemple que celui-ci s’est rendu dans le second niveau du monde divin pour aider sa mère - qui, morte, se trouvait dans le quatrième: il y instruisit sa mère et les dieux. Or, ce quatrième ciel correspond à l’orbe solaire - le premier à être réellement divin, dans le christianisme ancien -, et le second était celui de Mercure, messager des dieux - ange majeur.
     
    Mais l’esprit du Nâga est forcément lié au seul premier ciel, qui reflétait passivement la sagesse céleste - comme la Lune la lumière du Soleil. Cependant, ce miroir, justement parce qu’il était passif, renvoyait l’image de toutes les strates célestes, de toutes les couleurs de l’âme: il prenait l’allure de l’arc-en-ciel qu’on peut contempler autour des têtes du Bouddha, dans les temples. La connaissance du bien et du mal s’acquérait par la contemplation de ce miroir divin.
     
    Dans la lumière du Bouddha, la vue se perdait: l’éblouissement était total. Mais par le Nâga, les vertus et les vices, par la connaissance desquels on accédait à la lumière suprême, apparaissaient, s’imageaient. La parole à demi terrestre du Nâga, lorsqu’il s’adressait au Roi, dans sa tour d’or, était accessible à son entendement; si le Bouddha lui avait parlé directement, l’excès de clarté eût noyé son esprit. Le Nâga protège l’homme du feu céleste en le filtrant: la Terre est aussi une protection pour l’homme; pas simplement une malédiction.

  • Culte des images et êtres dénués de corps

    abside.jpgDans le livre biblique de la Sagesse, attribué traditionnellement au roi Salomon, l'origine du culte des images que l'on condamnait n'est pas, comme on le pourrait le penser, dans une interdiction de principe de représenter des êtres purement spirituels - dénués de corps, comme eût dit Corneille. Moïse lui-même n'avait-il pas fait représenter, sur l'Arche de l'Alliance, deux Chérubins, que Salomon ensuite reproduisit en plus grand dans le Temple de Jérusalem? Loin de n'accepter les images que si elles imitent la réalité sensible, ce livre de la Sagesse tend au contraire à dénoncer le faux réalisme des images qui embellissent le sensible sans cesser de lui ressembler. Il affirme, en effet, que le culte des images est lié aux rois qui se sont fait faire des portraits enjolivés afin d'être adorés même de leurs sujets qui vivaient loin de la cour. Il en donne aussi une origine a priori plus touchante: ce sont les chers disparus, dont on fait les portraits afin d'entretenir l'illusion qu'ils sont toujours présents. Ce faisant, on les immortalise, et cela conduit à leur donner des attributs divins et à leur vouer un culte, dit Salomon. Mais de nouveau, il s'agit bien d'images qui imitent la réalité sensible.

    Ce que Moïse condamnait chez les Égyptiens apparaît donc clairement: il s'agit de la façon dont les images divinisaient des êtres vivants qui ne sont pas, comme les anges, des principes divins ayant revêtu une apparence sensible. Lorsque le caractère immatériel de l'êtreRamses-II.jpg représenté est explicite, lorsque son lien avec la pensée divine est clair, la représentation n'en est pas interdite.

    Car les chérubins de l'Arche devaient porter la divinité: ils n'étaient pas en eux-mêmes divins. Ils n'étaient qu'une image de ce qui l'est. Et ils apparaissaient comme tels, puisqu'ils ne ressemblaient pas à des êtres sensibles connus: leurs ailes, déjà, l'empêchaient.

    L'illusion qu'un être se confond avec son image est précisément entretenue par le réalisme. Ou, bien sûr, par une forme de matérialisme qui ferait des anges, par exemple, une espèce inconnue, vivant sur une autre planète, mais ayant un corps au sens physique. On a bien tendu à assimiler les êtres divins de l'Antiquité à des êtres corporels exotiques, au cours des siècles. La science-fiction prolonge à cet égard nombre de romans médiévaux. Mais les hommes qui ressemblent à tout le monde et accomplissent des exploits miraculeux ne sont pas différents. Tel fabuleux séducteur qui, dans les romans, ou les médias, rappelle Jupiter est encore une façon d'idolâtrer certains hommes. Lorsque la réalité de leur vie est étalée au grand jour, on tombe fréquemment de haut: on a tellement envie de croire à des hommes divins - qui seraient en même temps de chair, de sang, d'os!

  • Noël et le paganisme

    Ahura-Mazda.jpgOn a pu lire, ici ou là, que Noël était d'abord une fête païenne. Mais je crois qu'on comprend mal le paganisme: on le modernise. Comme l'a montré H. P. Blavatsky dans Isis Unveiled, il n'était pas le culte de la nature au sens où l'Occident de notre temps comprend celle-ci, c'est-à-dire, pour l'essentiel, du règne végétal qui fournit de quoi manger, ou des éléments qui donnent chaleur et vie aux corps. Cela, ce n'est pas tant le paganisme que le simple matérialisme. Les jours qui s'allongent ne suffisent pas à expliquer une fête religieuse, même païenne.

    Car les religions antiques voyaient, dans la nature, se mouvoir des êtres spirituels qui avaient une vie morale propre, et dont les cycles des saisons n'étaient, au fond, que la partie visible. Dans la nature, le paganisme antique voyait des dieux, qui étaient en même temps des idées morales: l'homme s'y retrouvait. Et il ne s'y retrouvait pas seulement dans ce qui le fait vivre corporellement - ce qui lui donne, ou pas, du plaisir -, mais aussi dans ce qui lui paraissait bon ou mauvais en soi. Il reliait l'été au bien, l'hiver au mal. Avec le printemps, par conséquent, le don du Ciel s'affirmait; dans l'hiver, régnaient les maléfices de l'Abîme. Souvenons-nous de l'ancienne Perse: dans la lumière vivait le dieu bon, Ahura-Mazda, et dans les ténèbres, Ahrimane. Or, ces dieux inspiraient aussi aux hommes leurs impulsions morales: le premier les amenait à bien se comporter, le second à se comporter mal. La vie morale prolongeait spontanément la vie naturelle. La fête du solstice d'hiver 03virgin.jpgavait, comme Noël, pour principe de permettre à l'homme de se relier au dieu bon, à l'Esprit saint, même au cœur de l'obscurité, du froid: elle le rendait libre. Le regain de lumière était une promesse: un signe; l'homme avait le pouvoir de faire le bien même dans la nature vide; Ahura-Mazda ne l'avait pas abandonné!

    Cette vision de la nature s'est peu à peu perdue. François de Sales essaya bien de la ramener, en reliant les glaciers au diable et les chamois qui bondissaient par dessus aux anges; mais la vision moderne de la nature n'accorde pas à celle-ci de vraie portée morale. Elle fait plutôt de la vie morale une extrapolation illusoire de la vie de la nature, du corps!

    Le christianisme, en plaçant l'image d'un enfant dans le sein d'une mère céleste, a essayé de conserver, dans le même temps, l'essence morale du rite, en ne s'occupant plus de la nature. Cela a instauré une forme de dualisme. Mais à mon sens, on ne retourne pas à l'essence antique et de la fête en supprimant l'une des faces de la chose.

  • L’Enfant cosmique à Noël

    Dans les pays latins, au moins d'Amérique, je l'ai entendu dire, le Père Noël n'existe guère, et les cadeaux sont donnés par l'Enfant Jésus: durant la nuit de Noël, on ajoute sa figure à la crèche et l'on 2001.jpgplace des cadeaux auprès. Ce qui importe le plus, c'est la crèche, comme dans l'ancien christianisme: le catholicisme, qui a le culte des formes, les cristallise; il est conservateur.

    Cela me fait curieusement penser à un film réalisé dans un milieu au sein duquel le culte de l'Enfant Jésus était passé de mode, 2001: l'Odyssée de l'espace. Car on sait qu'à la fin, un enfant immense et transparent occupe l'espace intersidéral, scrutant la Terre et semblant attendre l'éveil de l'Homme. Arthur C. Clarke, d'une nouvelle duquel le film a été adapté, parle d'un être spirituel à venir, créé à partir de la captation des forces qui, dit-il, ont formé le cerveau et l'utilisent à présent comme support. N'a-t-on pas remarqué que les abeilles se comportaient entre elles comme des neurones sans que rien de sensible les relie? Une organisation les unit au sein de l'éther.

    Clarke dit que ce cerveau dématérialisé est un enfant parce qu'il n'a pas encore appris à évoluer avec sa nature propre. Mais l'image du film est assez saisissante: le cocon de cristal brillant dans lequel plane cet enfant ressemble à un œuf, mais aussi à 60600991.jpgces bulles dans lesquelles on mettait les êtres divins dans l'iconographie religieuse ancienne, ou orientale.

    On sait aussi que cet enfant a été créé à partir de l'être profond de l'homme parti à sa recherche, Dave Bowman - cosmonaute qui est allé au bout de l'univers -, et que c'est passé par l'intermédiaire du mystérieux Monolithe Noir, qui semble contenir le secret de la pensée en l'être humain, l'y avoir fait naître. Si on apprenait que l'enfant divin du film de Kubrick est apparu dans le monde à Noël, serait-on surpris? Cela manque d'ailleurs peut-être au film, de l'avoir rendu explicite: il a privé de couleurs cet être fabuleux; son air lunaire ne correspond pas à l'or et au feu dont d'habitude l'Enfant divin s'entoure. Jacques de Voragine, l'auteur de la Légende dorée, disait que plusieurs Saints avaient eu la vision de cet être grandiose dans l'orbe du Soleil - s'avançant au-dessus de l'humanité. La froideur de ce que montre Kubrick crée une faille. Comme si le célèbre cinéaste avait eu à l'esprit l'image de l'hiver physique, la neige, la glace, l'albumine qui se dépose par fragments sur le monde à cette époque de l'année! et non ce que les chrétiens médiévaux regardaient comme l'apport secret de l'Enfant divin: l'or, le feu - le jaune de l'œuf, si on m'autorise cette comparaison apparemment triviale -, qui vont se placer dans la Terre et permettre à l'Homme de renaître - en même temps que la Nature, au sens végétal du terme. Sa figure reste austère, comparée à celle de l'enfant dans la crèche des pays pétris d'art baroque que sont ceux du sud européen et américain. D'un autre côté, elle est plus éthérée. On dira que l'art médiéval, en Occident, conciliait les deux. Mais dans un monde moins vaste.

  • Amiel et les miracles

    Laocoon.jpgAmiel, sur les miracles, s'exprima de la façon suivante: On ne voit pas que le miracle est une perception de l'âme, la vision du divin derrière la nature, une crise psychique analogue à celle d'Énée lors du dernier jour d'Ilion, qui fait voir les puissances célestes donnant l'impulsion aux actions humaines. Il n'y a point de miracles pour les indifférents; il n'y a que des âmes religieuses capables de reconnaître le doigt de Dieu dans certains faits. Cela signifie, finalement, que l'approche qui s'interdit de regarder dans le secret des choses pour y déceler la volonté divine s'oppose, quoi qu'on en dise, à la religiosité réelle, en réduisant les religions à des systèmes intellectuels et en proscrivant la foi, puisque, pour Amiel, celle-ci ne venait pas des idées, mais, précisément, des miracles.

    Les religions qui essayaient de supprimer le merveilleux en leur sein pour donner d'elles-mêmes une image rationnelle et philosophique, disait Amiel, minaient le véritable sol sur lequel elles étaient bâties. Elles se vidaient de leur contenu, en ne conservant que le squelette intellectuel né des miracles et des réflexions qui les avaient suivis: paniers d'osier volant au gré du vent. Leurs directives morales deviennent simple habitude: elles ne s'enracinent pas dans la divinité, mais se lient à son nom ordinaire - à sa forme extérieure - par la volonté des hommes seuls.

    Même la foi en la patrie ne peut faire l'économie de la croyance au miracle, disait Amiel. Il ne s'agit pas de telle ou telle nation: Rome fondait ses lois dans l'inspiration d'une nymphe, à laquelle avait parlé Numa Pompilius, et Remus et Romulus étaient les fils de Mars, Énée le fils de Vénus; le roi Latinus était à son tour issu de Saturne par Faunus, dieu de la Terre. Mao T.jpgMême lorsqu'il s'agit de républiques modernes, nées dans une atmosphère intellectuelle hostile au surnaturel, il est implicite que derrière les hommes, agit un dieu. La liberté des républiques émanait de la volonté des anges. Mao dominant les seigneurs issus de l'empire chinois était regardé comme guidé par un génie supérieur, de nature divine; aujourd'hui encore, les Chinois vénèrent les figures du grand homme comme pouvant les protéger, le génie du fondateur de la Chine populaire rayonnant sur le monde. Il n'est pas possible de faire autrement: tout élément culturel d'importance se relie au mystère, à l'inconnu. Même quand il dit qu'il ne le fait pas, il faut surtout le comprendre de façon politique, comme s'opposant à une tradition précédente qui proclamait qu'elle le faisait; en réalité, par d'autres mots, à travers d'autres figures - sans le dire -, il le fait aussi.

  • Des idoles et des dieux

    Reliquaire01.jpgJe suis allé voir l'exposition sur l'Art ancestral du Gabon, au musée Barbier-Mueller, et j'ai beaucoup aimé ces figures, qui étaient celles de défunts perçus depuis la strate de l'âme qui est réputée, au Gabon, entretenir avec le monde des morts un rapport étroit. On représente en particulier les hommes dont on se souvient encore comme ayant eu des vertus. Ils possèdent un pouvoir qu'on peut qualifier de divin, désormais: ils protègent ceux qui les vénèrent.

    Certaines figures semblent liées aux esprits des éléments: on dirait des déesses, des fées - des êtres qui commandent à des éléments qu'on regarde comme porteurs du principe féminin. L'une d'entre elles est magnifique, digne de Diane, déesse de la lumière lunaire. La contempler remue l'âme en profondeur, dans un endroit qui sans doute lui ressemble; mais on ne peut l'exprimer aisément.

    Ces figures impressionnantes révèlent toujours quelque chose de soi. Les masques aux traits stylisés renvoient à des qualités qu'on ne voit pas de ses yeux physiques; ils figurent ce qui demeure de l'âme une fois le corps dissout. On peut parler d'idéalisation: des panaches et des auréoles lient les êtres sculptés aux forces obscures de l'univers. Car derrière ces sortes de fantômes, il existe encore des êtres qu'on ne représente jamais.

    Si on descend l'escalier de ce petit musée de la rue Calvin, on parvient devant des figures sacrées de la Nouvelle-Guinée et de la Papouasie. Un panneau explique que les artistes de ces pays ne représentaient pas les dieux que le peuple vénérait: étant purement spirituels, ils ne peuvent prendre une forme distincte. On ne sculptait que des hommes ou des femmes qui durant leur vie avaient été Roof_Finial_Figure.jpgporteurs d'un élément divin, qui leur demeurait après leur mort. Leur forme, dans le monde des morts, était tirée vers le di-vin, mais elle restait humaine. Tant qu'on gardait d'eux un souvenir, notamment!

    Le rapport avec les peuples antiques est frappant. Les Romains avaient commencé eux aussi par interdire la représentation sensible des dieux, les statues étant réservées aux hommes porteurs de la force divine: les empereurs. Plutarque le dit. Mon sentiment est qu'il en a d'abord été ainsi également chez les Grecs.

    L'image est comme un repère, un signe, dans la nuit de l'âme, montrant une direction; les défunts, les saints, les héros, aussi. Le beau même est comme la cristallisation, dans les nappes terrestres, du rayonnement céleste. Et, quoique ces figures du musée Barbier-Mueller puissent être effrayantes, comme l'est le monde des morts même, elles ne manquent pas de grandeur, de beauté, de noblesse.

  • Seul contre la multitude des sages

    jan_va10.jpgDans le second livre des Chroniques, dans la Bible, il est raconté l'histoire de Michée qui fut consulté par Josaphat et Achab, les rois de Juda et d'Israël, et qui refusait en général d'annoncer à Achab les mêmes heureuses choses que les autres prophètes qu'il consultait. L'envoyé du roi qui alla le chercher lui précisa bien que pour ce qui était d'attaquer la Syrie, tous les prophètes avaient déjà annoncé aux deux rois un heureux dénouement, et qu'il serait bien inspiré de les imiter.

    Ce à quoi il répondit, dans la version latine de saint Jérôme: Vivit Dominus! Quia quodcumque dixerit mihi Deus meus, hoc loquar. Ce que je dirai, c'est ce que le dieu qui est le mien m'aura dit. Non autre chose: les sages n'ont pas plus d'autorité que Dieu même, mais moins. Le dieu qui parle à la conscience de l'être humain est plus important que celui qui passe par la bouche des sages qui vont dans le sens souhaité par les rois.

    Cependant, Achab demande ensuite à Michée comment il se fait que les autres prophètes annoncent autre chose que lui. Il répond qu'il a eu une vision, et qu'il a dieu-14,bWF4LTQyMHgw.jpgvu Yahvé trôner au milieu de son armée céleste, située à sa droite et à sa gauche, et qu'il l'a vu demander à ces esprits s'il y en avait qui savaient comment induire Achab en erreur, parce que telle était sa volonté. Plusieurs ont proposé différents moyens, et l'un a reçu l'approbation du maître éternel de toute chose, parce qu'il a prévu de répandre l'esprit du mensonge parmi les prophètes du roi. Dieu lui dit, en effet: Va, descends, et agis de la façon que tu as conçue!

    Naturellement, ayant écouté ce récit, les prophètes de cour, si je puis dire, sont furieux, et l'un d'entre eux frappe Michée à la mâchoire; le roi même le fait mettre en prison, au pain sec et à l'eau, jusqu'à, dit-il, qu'il revienne victorieux de sa campagne contre les Syriens! Michée répond que s'il est effectivement victorieux, c'est que Dieu ne lui aura pas réellement parlé. Mais Achab a le cou percé d'une flèche jetée au hasard par un simple soldat, et il meurt dès la première journée de combat - au moment où le soleil se couche, dit le texte.

    Une histoire magnifique. Car il n'est pas vrai que ce soit l'âme de l'État qui inspire la vérité à ceux qui savent la voir; ce qui est collectivement souhaité n'est pas forcément ce qui est vraiment.

  • L’urne de Delphes et l’Arche d’alliance

    urne.jpgA Delphes, durant mon voyage de cet hiver, j'ai été frappé par une étrange ressemblance entre l'urne de l'oracle et l'Arche d'alliance telle que la Bible la décrit. De fait, cette arche était transportée par des barres en bois qui se glissaient de chaque côté de l'objet dans des anneaux d'or. On sait que sur l'arche étaient deux chérubins dorés; or, l'urne de Delphes - dont s'exhalaient, disait-on, les vapeurs inspiratrices - était transportée par des barres en bois qu'on glissait dans les trous prévus à cet effet au sein de la pierre même. On dira que la technique est identique parce qu'il n'y a pas d'autre solution; et je l'accorde, sauf que sur les barres en bois en question étaient sculptés des aigles aux ailes déployées. Or, les aigles étaient liés aux anges: lorsqu'on peignait, à Rome, l'apothéose des empereurs, on montrait leur âme portée par des aigles, mais on sculptait aussi ce qu'on appelait alors des Victoires, et qui pour nous sont des anges, c'est-à-dire des hommes et femmes ailés: on en a un exemple place de la Bastille, à Paris, en haut de la colonne. Ces êtres, comme les anges pour les saints du christianisme, emportaient l'âme des héros au Ciel.

    La Bible dit encore que lorsque Yahvé se liait à l'arche, il y avait, dans le tabernacle où se trouvait l'arche - et plus tard dans le temple, lorsqu'il fut construit -, une nuée, qui la nuit était une flamme: le jour, elle était fumée. Moïse, baigné par cette nuée, rencontrait Dieu, qui lui parlait; et il prophétisait. Mais on sait que l'oracle de Delphes était délivré par la Pythie, qui elle aussi était baignée de vapeurs - de nuées.

    Les archéologues se sont demandés d'où pouvait venir cette nuée: ils ont cherché si, sous la terre, il y avait des émanations de gaz, des failles. Ils n'ont rien trouvé. Comme une hypothèse rationaliste passe facilement pour une vérité historique, ils ont émis l'idée que les prêtres créaient ces vapeurs en les faisant passer pour prodigieuses. Pour l'oracle de Delphes, qui n'a plus vraiment d'adeptes, cette pensée impie n'émeut guère, mais je ne sais pas si on a déjà osé proposer la même hypothèse pour l'Arche d'alliance. Cela ne fonctionnerait du reste pas aussi bien, car les auteurs de cette hypothèse disent qu'il y avait une cavité, sous phebus_python.jpgl'oracle, qui était secrète et qu'occupaient les prêtres; mais, dans la Bible, l'arche change de lieu souvent, et il se produit toujours la même chose. Il n'y a guère que pour le temple de Jérusalem, que cela peut être conçu; sous le tabernacle de Moïse, c'est plus difficile.

    Quoi qu'il en soit, ce n'est qu'une hypothèse. Il se peut aussi que ces nuées, dans les deux religions, aient été spirituelles, et que les adeptes eussent alors une vision. Il s'agissait de feu éthérique, comme qui dirait: le feu dans lequel vivent les dieux, et qui ne brûle pas, comme cela s'est produit pour le buisson ardent. Un feu d'âme: d'esprit. Le feu qui soufflait encore des naseaux de Python, tué, ou blessé à mort, en ces lieux, par Apollon, et dont venait la connaissance secrète! Ce qui ressemble à Sigurd buvant le sang du dragon et comprenant alors la langue des oiseaux. Or, on ne peut pas prétendre que les prêtres parlaient en se faisant passer pour des oiseaux; et le mythe de Sigurd est sans doute le reflet de mystères propres aux anciens Germains - aux Goths. La relation avec Apollon est évidente, de mon point de vue, mais j'en parlerai une autre fois, si je puis.

  • Pierre Assouline et le pieux Silence

    Echelle+de+Jacob+7.jpgRécemment, sur son blog, Pierre Assouline a évoqué des écrivains - liés au catholicisme, si j'ai bien compris - qui voulaient assumer la vie mystique tout en prônant le silence face au monde divin. Cela m'a rappelé François de Sales, qui ne disait pas du tout la même chose: car pour lui, le monde divin était hiérarchisé, et la parole se confondait avec lui jusqu'à un certain point. Plus on montait dans l'échelle spirituelle, plus elle se dissolvait, sans doute; la pensée même disparaissait, au bout du compte. Mais cela n'était que progressif. En aucun cas, le monde humain n'était placé totalement en dehors du monde divin: les deux s'interpénétraient.

    A ses yeux, lorsqu'on priait, on le faisait avec les anges: la parole pouvait être assez belle, assez pure, pour s'élever jusqu'à eux. Il en résultait que beaucoup de saints vivants étaient en réalité au-dessus de beaucoup d'anges, dans l'échelle de l'Esprit. La chair ne l'interdisait pas: elle n'avait rien de rédhibitoire. Comment les paroles les plus pures des saints eussent-elles pu devoir être anéanties face aux anges, qu'au contraire elles émerveillaient? La conception des poètes qu'admiraient les dieux, dans l'Antiquité, était de même nature. La parole humaine peut réellement charmer les esprits. Est-ce que, dans la légende, le roi Salomon n'en a pas enchaîné nombre qui planaient trop près de la Terre, sa parole magique puisant sa force dans le Ciel?

    N'y a-t-il pas une forme d'orgueil à prétendre que dès qu'on entre dans le monde de l'Esprit, le silence doit s'imposer? Car François de Sales ne l'admettait que quand on avait franchi le seuil des anges pour se placer en présence du Fils divin - la pensée se dissolvant, quant à elle, face au Père éternel: alors, l'émotion était trop forte. Mais la Divinité se reflète dans ses anges, sur CalypsoBrueghelElder.jpglesquels il est faux de prétendre qu'on ne peut rien dire. Il peut réellement exister une forme de mysticisme qui n'est ébahi que par des fées, pour ainsi dire: des cristallisations terrestres des rayons célestes! La poésie a précisément pour mission de les évoquer. Hugo ainsi créa une déesse marine sublime, dans Les Travailleurs de la mer, la disant faite de la belle lumière d'une caverne au sol immergé dans l'eau de mer. Ces images, en réalité, guident vers leur source secrète comme un souffle indique la sortie d'un souterrain. Hugo s'est également exprimé de cette manière. Si l'on reste silencieux, on ne crée pas d'éclat particularisé de lumière, dans son esprit, et on peut aussi bien se trouver au bord d'un gouffre: on ne distingue rien. De même, l'ange indique le chemin: qui l'ignore? Tous les chemins ne mènent pas à l'endroit qu'on désire: il est illusoire de le croire. Perceval péchait, en restant silencieux face au Graal: il s'agit d'interroger, pour qu'un sens apparaisse, pour que le mystère se dévoile. Sinon, il pouvait errer sans but dans la forêt.