15/10/2015

Des chefferies à l'État global, le fédéralisme

Jacobs_ladder.jpgPlusieurs Camerounais distingués ont réagi à mes articles sur l'Afrique, qui m'avaient été inspirés par une intervention de mon ami Jean-Martin Tchaptchet. Celui-ci est d'origine camerounaise, et comme le Cameroun est le seul pays d'Afrique où j'aie séjourné, c'est celui que j'aime le mieux citer.

Politiquement, mes solutions tendaient au fédéralisme. Car si je dis qu'entre les grandes vues inspirées par le rationalisme occidental et la conception traditionnelle fondée sur les chefferies, il faut trouver un espace imaginal qui comble le gouffre; si je dis qu'entre le dieu abstrait des Européens et les génies des lieux de l'Afrique, il faut élaborer un monde hiérarchisé d'anges qui fassent la navette pour ainsi dire entre les deux (comme dans le rêve que fit Jacob de l'échelle des anges), sur le plan pratique, cela revient à donner une forme de primauté à l'élément régional, intermédiaire.

Ce n'est pas que je cherche à créer un féodalisme dans lequel les petites contrées s'affronteraient alors qu'elles parlent la même langue, car le système des chefferies est bien fondé sur ce culte excessif du génie local. La primauté que je réclame pour l'élément intermédiaire n'est pas liée à une conception absolue, dans laquelle j'estimerais que l'ange de mon village vaut mieux que celui de la France, ou que l'esprit protecteur de Bangangté (où Jean-Martin Tchaptchet est né) est supérieur à celui du Cameroun tout entier: car ce serait une position indépendantiste de désunion, et cela va à l'encontre du fédéralisme. Mais au sein des pays centralisés, il y a un déséquilibre au profit des grands ensembles, et la réaction ne se fait qu'à un niveau extrêmement local; il faut donc accorder, au moins pour un temps, une primauté à l'élément intermédiaire, régional, afin de rééquilibrer les choses.

Mes amis camerounais m'ont dit que leur pays était calqué, dans son organisation administrative, sur celui de la France: il est très centralisé.m-_Users_davidcadasse_Desktop_SEB___CAM_BLOG_04_CAM_LITTORAL_CAM_LT_DOUALA_0033.jpg Les gens de Douala - les Sawa - se plaignent de la suprématie de Yaoundé. Ils ont le sentiment de n'être pas respectés dans leur spécificité. L'État central se sert du français pour imposer sa volonté à tout le monde, et les langues locales ne sont pas soutenues, et n'ont pas l'occasion d'évoluer pour englober de nouveaux concepts, juridiques ou scientifiques. Une position que la France a connue, et connaît encore.

Jean-Martin Tchaptchet me disait néanmoins que son souci, à lui, était le fédéralisme africain: l'union des pays africains dans un seul grand ensemble. Alors c'est le Cameroun qui devenait non plus un absolu, mais une région. Mais le lien avec la France et sa place dans l'Union européenne apparaît immédiatement. Car elle veut continuer à être un absolu: si elle est un absolu face à ses régions - face au Berry, au Limousin, au Languedoc, au Pays basque -, comment peut-elle ne pas l'être face à des ensembles plus grands, l'Union européenne ou l'Alliance atlantique? Il y a à Paris un verrouillage du débat pour que la France ne cesse pas d'apparaître comme un absolu. Et donc, dans les faits, une opposition frontale entre le local et les grands ensembles qui ne se résout pas. Car la seule manière de le résoudre est déjà de relativiser l'ensemble national, en montrant qu'il se subdivise en régions égales entre elles; et dès lors, tout naturellement, l'ensemble national peut lui-même apparaître comme une partie d'un ensemble plus grand. C'est le sel de l'humanisme: car celui-ci ne doit pas être fondé sur une tradition nationale qui se pose comme universelle, mais sur l'humanité réelle!

Le fédéralisme continental - africain ou européen - passe nécessairement par le fédéralisme national. Aucune conception ne peut admettre que ce qui se fait en grand ne se fasse pas en petit, et inversement. L'organisation du monde ne peut pas être différente selon l'échelle: quelle que soit sa taille, un homme a toujours une forme humaine. Le monde multipolaire rêvé par Jacques Chirac se traduit nécessairement par l'instauration de républiques multipolaires.

Le fédéralisme européen ou africain passe par le régionalisme. C'est ce qu'avait compris Denis de Rougemont.

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13/09/2015

Entre panthéisme et christianisme: Teilhard de Chardin

gal-1219169.jpgDans deux précédents articles, j'ai évoqué l'intervention de mon ami Jean-Martin Tchaptchet lors d'un symposium en mai à Cotonou. Il s'agissait de trouver le moyen de concilier le culte des génies des lieux et les grandes vues abstraites occidentales, fondées sur la conception de Dieu qui s'est développée à Rome dans l'antiquité. Et je disais que je parlerais de Teilhard de Chardin.

Car il affirmait qu'il avait dépassé le débat entre les romantiques et les catholiques en étant à la fois panthéiste et chrétien. Comment cela?

Pour lui, le monde avait une âme, et cette âme était le Christ; mais tous les éléments existants avaient une intériorité à laquelle cette âme cosmique parlait, et c'est ainsi qu'il fallait expliquer l'évolution. En effet, ce psychisme universel n'était pas une simple idée placée dans l'intellect humain, mais une réalité polarisant l'ensemble des éléments sensibles. Même l'atome était doué d'un début de psychisme, disait-il. Sa polarité négative ou positive en était l'expression, et manifestait son rapport intime avec le centre mystique du cosmos.

L'esprit n'était pas dans tel ou tel élément, poursuivait-il, mais dans la force même qui l'avait fait apparaître, élaboré. Ce qui maintenait entre eux les atomes pour former un corps n'était rien d'autre que la force psychique de l'univers particularisée. Et plus l'évolution avançait, plus les corps englobaient Point_Omega_01..jpgle rayonnement spirituel proche du centre mystique cosmique. L'homme y parvenait mieux qu'aucun autre être.

Il s'agit donc, si on veut concilier l'animisme et le christianisme, d'avoir une vision claire de ce tissu psychique de l'univers auquel croyait Teilhard, et qu'il regardait comme polarisé, centré - et, donc, hiérarchisé.

Or, de mon point de vue, cela se montre convenablement si on n'en reste pas aux extrêmes: lorsque Teilhard parlait de l'univers centré vers le point Oméga d'un côté, et du psychisme de l'atome de l'autre, il créait une théorie: il formait une hypothèse, de son propre aveu. La vraie difficulté est de remplir l'abîme qui se trouve entre les deux.

Là est le rôle des poètes: des esprits élémentaires aux anges, des anges à Dieu - eux seuls peuvent, selon leurs capacités, remplir les cases vides.

L'un de ceux qui l'ont le mieux fait est indéniablement Goethe. Dans Faust, il évoque les êtres élémentaires, les divinités terrestres, les saints célestes, les anges, le diable, Dieu. Il fait le tour de la création. Il est vrai qu'il eut du mal à évoquer le Christ, quoique ce fût son dessein: Faust est finalement emmené au Ciel par la sainte Vierge. Mais la poésie romantique par excellence s'efforça de créer ces Melusinediscovered.jpgponts, en particulier celle de l'Allemagne. Elle doit servir de modèle.

D'ailleurs, elle a été approuvée par les Surréalistes, notamment André Breton. Et certes, celui-ci rejetait le christianisme; mais il a chanté Mélusine, les divinités terrestres, et a évoqué les Grands Transparents. Il a montré comment l'esprit féminin pouvait s'opposer à la fois au matérialisme analytique et à la métaphysique abstraite d'un dieu inaccessible à la poésie; et Charles Duits l'a suivi. Robert Desnos, pareillement, créa des figures de femmes célestes, somptueuses et pleines d'éclairs.

Goethe les avait précédés, en invoquant l'éternel féminin.

Tant qu'on en restera au rationalisme, il restera impossible de concilier les esprits des rivières du peuple Sawa, au Cameroun, et le dieu abstrait des Occidentaux.

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03/09/2015

De l'animisme au christianisme: complément de réflexion

musee-national-yaounde-cameroun-jewanda.jpgAvant-hier, j'ai évoqué l'intervention de mon ami Jean-Martin Tchaptchet au symposium de Cotonou, au Bénin, sur le dialogue interreligieux et culturel en Afrique; elle montrait que les trois piliers de l'Afrique, l'Islam, le christianisme et l'animisme, pouvaient vivre ensemble et s'enrichir mutuellement. Et je disais que, étant allé au Cameroun et ayant lu des livres sur ses traditions, la difficulté m'était apparue, de concilier les vues globales, d'inspiration rationaliste et occidentale, et les génies des lieux, le sentiment des sols particuliers, tel qu'il s'était déployé en Afrique lorsque s'étaient créées les différentes chefferies.

J'aimerais évoquer un trait qui m'a été raconté au musée national du Cameroun, à Yaoundé, par le conservateur. Il laissait entendre que le Cameroun n'avait pas reçu une existence claire pour tous les Camerounais: ses institutions, héritées de l'empire colonial allemand, puis français, ne parlaient pas toujours beaucoup aux citoyens. Le président, Paul Biya, pour se rendre présent à tous, avait donc entrepris de rencontrer les différentes tribus, et d'y subir à chaque fois l'initiation spécifique. Par exemple, dans une certaine communauté, il avait dû plonger dans l'eau de la rivière - comme dans les vieux baptêmes chrétiens -, et en ressortir sec - comme dans le principe de l'ordalie. Il n'avait pas pénétré l'eau physique, mais l'eau spirituelle - l'éther de l'eau -, et forcément rencontré ses habitants, divinités terrestres que connaissaient aussi les anciens Grecs et Romains: on peut lire chez Ovide de 8_6i8rq.jpgquelle façon les dieux des fleuves et des rivières sont importants. Paul Biya est président du Cameroun depuis des décennies. Certains l'accusent de trop s'appuyer sur les tribus locales, et de ne pas assez faire prévaloir l'État global; mais il faut regarder aussi de près ce qui touche les Camerounais de l'intérieur.

Est-ce qu'en France on ne fait pas prévaloir le prestige de Paris pour imposer ses coutumes et en faire des lois globales, tout en prétextant leur universalité? Illusion qui fait souvent de Paris une ville universelle, alors qu'elle a son génie propre, son histoire spécifique, et qu'elle se saisit dans un temps et un lieu donnés. Paris n'est pas en Savoie, et Paris n'existait pas - ou quasiment pas - sous l'empereur Auguste: son importance est née sous les rois francs, qui en ont fait une ville puissante. Or les Francs ne sont pas forcément le modèle de l'humanité entière. Et il n'est pas réel que les lois soient votées équitablement par l'ensemble des Français: Paris y a un poids coutumier. Marianne, divinité parisienne, est exportée ailleurs. La république en France a aussi ce sens. Le bleu du drapeau est pour Paris.

La différence avec le Cameroun, et sans doute d'autres pays d'Afrique, apparaît immédiatement: les capitales n'y rayonnent pas forcément, n'y imposent pas leur prestige, leur autorité. On ne peut donc pas donner de leçon de démocratie; l'esprit universaliste, en France, est bien moins répandu qu'on le prétend. Depuis que la France est devenue un pays de second rang, on a vu beaucoup de vieux universalistes devenir nationalistes – quoiqu'ils disent pour s'en défendre: leur nationalisme s'appuyant sur la belle tradition républicaine de Paris, il n'a rien à voir selon eux avec les autres nationalismes!

Mais qui dit que les traditions locales sont forcément laides? Cela ne les rend pas universelles pour autant.

L'Afrique ne peut donc pas imiter la France. Il faut trouver de nouveaux modèles, de nouvelles formes. Et, parmi les écrivains français, quelqu'un qui peut à cet égard être médité, c'est Teilhard de Chardin. Car il voulait concilier le panthéisme et le christianisme, l'esprit global et l'esprit des éléments. J'y reviendrai, à l'occasion; et je montrerai comment les idées de Teilhard de Chardin amènent à concevoir le modèle fédéraliste, lorsqu'il s'agit d'organisation politique.

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01/09/2015

Les trois piliers de l'Afrique selon Jean-Martin Tchaptchet

jean.jpgÀ Cotonou, au Bénin, les 27 et 28 mai 2015, eut lieu un symposium sur le dialogue interreligieux et culturel en Afrique. Mon ami Jean-Martin Tchaptchet y participait. Son intervention s'appuyait sur le père de l'indépendance ghanéenne, Nkwame Krumah, qui pensait que l'Afrique a trois piliers naturels: l'animisme, le christianisme et l'Islam, et qu'ils peuvent vivre ensemble en harmonie.

Je suis allé au Cameroun et ai lu plusieurs ouvrages sur son histoire et ses traditions. Il m'a paru difficile d'établir un lien précis entre l'apport européen, d'inspiration chrétienne et rationaliste, et la tradition animiste. Cela se traduisait politiquement, puisque l'Occident a créé les États africains, délimité leurs frontières, tandis que le peuple africain s'était de lui-même organisé en différentes chefferies aux territoires modestes. Berlin, Paris, Londres avaient imposé de l'extérieur des formes globales, abstraites, et l'Afrique avait créé des formes locales, liées au sol, au terrain. En quelque sorte, le dieu théorique qui est partout s'opposait aux génies des lieux.

Or, de tous les livres que j'ai lus, celui qui l'exprime le mieux a précisément été écrit par Jean-Martin Tchapchet: c'est celui appelé La Marseillaise de mon enfance.

Cet émouvant récit montre de quelle façon, chez le jeune Jean-Martin, la culture du village s'opposait à celle qu'apportait le lycée français de Yaoundé. Dans la première, régnaient rites d'initiation et merveilleux: le roi de Bangangté rendait invisible l'attaquant de l'équipe de football locale pour lui bangangte.jpgpermettre de marquer des buts contre les équipes voisines. Au lycée français, Jean-Martin apprenait un tas de choses qui pour lui ne correspondaient à rien, issues de programmes élaborés à Paris: c'était les fraises, la neige, toutes choses que Jean-Martin n'avait jamais vues. Il s'en est sorti en apprenant par cœur tout ce qu'on lui enseignait, sans chercher à comprendre; il a compris plus tard. On peut apprendre sans comprendre; c'est même indispensable, à un certain âge. Par la suite, on crée des liens entre les différents éléments de sa mémoire, et la lumière se fait. Le préjugé qui dit le contraire méconnaît un aspect fondamental de l'âme humaine.

Pour autant, il ne faut pas dérouter les élèves par un monde qu'ils ne connaissent pas: beaucoup réagissent mal, et développent un sentiment de rejet.

Mais quel lien Jean-Martin pouvait faire entre les deux cultures? Il n'en trouvait pas.

À vrai dire, le problème s'est déjà posé dans l'antiquité. Le poète chrétien Prudence (348-405) reprochait aux païens de croire au génie de Rome; il les accusait de mettre des divinités partout, d'accorder un destin même aux poutres!

Cependant, il avait, pour le soutenir, deux solides cannes. D'abord, son Christ s'appuyait sur un homme qui avait vécu quelques siècles auparavant dans l'Empire romain: il restait relativement concret; ce genii_8.jpgn'était pas encore le dieu abstrait du rationalisme - entité qui n'est plus même une personne, tant elle est intellectualisée. Ensuite, Prudence disait que même si le génie de Rome existait, il s'était rallié au Christ, et était heureux que Rome fût devenue chrétienne! Et c'est là que le génie du christianisme ancien apparaît.

Car au Moyen Âge, les génies des lieux sanctifiés furent assimilés aux anges: désormais, ils servaient le Christ. Les saints à leur tour furent désignés pour protéger les communautés paroissiales. Cela a certainement favorisé le féodalime et explique l'organisation du Saint-Empire romain germanique; mais c'est de là, aussi, qu'est issu le fédéralisme. Les communautés extérieures à l'ancien empire de Rome développèrent sourdement l'idée que leur génie était égal ou équivalent à celui de celle-ci. Et un ensemble cohérent s'est fait jour.

Il est donc possible de lier le génie des lieux à l'organisation globale: d'en faire un tout harmonieux. Il faut que l'ensemble parle, et que la cohérence entre l'être de l'ensemble et l'être des parties apparaisse. Mais il faut à mon sens que l'imagination peuple le fossé qui est entre les deux, par des figures en quelque sorte intermédiaires.

Jean-Martin Tchaptchet est poète: et qui mieux qu'un poète peut créer ce genre de figures? Cela peut être sa mission.

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10/08/2015

Gil Blas de Santillane et la Chartreuse de Parme

histoire-de-gil-blas-de-santillane-89569.jpgPendant mes vacances en Espagne, j'ai lu un roman classique qui s'y déroule: Gil Blas de Santillane, de Lesage. Comme il s'agit d'un des premiers romans d'aventures de la littérature française, j'avais envie de le lire, et comme il imite nombre d'œuvres espagnoles classiques et reprend des épisodes de l'histoire d'Espagne, l'occasion était à saisir.

En général, au dix-huitième siècle, l'imagination est sobre et tout est dans le style. C'est ici le cas. Cela se veut réaliste, en ce que le héros connaît constamment les aléas de la fortune: dès qu'il réussit dans un emploi, il est mis à la porte, mais la chance lui permet d'en retrouver un autre. C'est un réalisme à la mode classique: il ne faut pas croire que le sort l'accable parce qu'il ne réussit pas durablement; il faut le concevoir dans un sens inverse: il a toujours la chance de retrouver un emploi digne de lui. Il n'a pour cela rien à faire: la providence y pourvoit. Le monde lui est favorable.

D'ailleurs, plus l'action avance, plus ses emplois sont glorieux, et durables. Heureux homme! Ses femmes sont dans le même cas. Il finira noble, quoique parti de peu. Une image ravissante qui sans doute a beaucoup marqué les promoteurs de l'ascension sociale à la fin du dix-neuvième siècle: la confiance en un État bon devait être récompensée, et permettre d'atteindre le bonheur terrestre - le seul au fond qu'on puisse connaître avec assurance. Les images du dix-huitième siècle imprégnaient certainement les esprits progressistes à l'origine de la Troisième République.

Il en est né un néoclassicisme romanesque que le surréalisme n'a pas pu empêcher - héritier de Lesage et de ses contemporains. Même la science-fiction prétendait placer dans une conjoncture réaliste des fantasmagories au sein desquelles des héros, malgré quelques avanies et obstacles, allaient de bonheur en bonheur jusqu'à la parousie finale. La technologie y aidait, plus que la Providence et l'État; mais en général, en France, on la concevait comme émanant de l'État-Providence. Il a le monopole des dons faits à la Science: l'enjeu en est pour ainsi dire national.

Ce qui m'a amusé est également l'influence manifeste de Gil Blas sur Stendhal écrivant La Chartreuse st.jpgde Parme: car on y suit les aventures d'un premier ministre du Roi qui se sert avec cynisme et joyeusement de sa position pour s'enrichir, et le comte Mosca, chez Stendhal, tient le même rôle à Modène. L'écrivain dauphinois entendait défier la morale, comme Lesage ne l'avait pas lui-même fait, puisque Gil Blas, aidant ce ministre, finit en prison. Comme Fabrice del Dongo, dira-t-on. Mais ensuite Gil Blas sert son successeur, qui l'a fait sortir de sa tour, et cette fois vertueusement. Le héros de Stendhal préféra, de son côté, se retirer des affaires et mourir rapidement.

J'ai songé que Stendhal n'était pas aussi inventif que je l'avais cru dans ma jeunesse, et qu'il avait juste développé un aspect cynique présent dans un roman antérieur. Peut-être tout de même tient-il plus du romantisme, son roman contenant une espèce de gothisme qui n'était pas présente chez Lesage. On sait qu'il a écrit La Chartreuse de Parme en un peu plus d'un mois: il était inspiré. Il avait ruminé ses souvenirs de lecture, et ils ressortaient sous une forme nouvelle. Gil Blas de Santillane a quelque chose de fondateur, pour le roman français.

Quant à l'Espagne, elle est présente comme l'Italie de Stendhal, à la manière d'un pays où le fantasme peut se réaliser. C'est la base du roman d'aventures, que les Anglais préféreront placer dans des pays plus lointains et moins classiques.

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27/07/2015

Baroque en Espagne: saint François Borgia

St-Francis-Borgia.jpgJe suis allé en Espagne dans la Communuté valencienne, l'ancien royaume de Valence, et il faisait beau et chaud, mais ce qui m'a frappé est l'omniprésence des Jésuites. Je logeais près de Gandía, et c'est le pays des Borgia. Le plus vénéré de tous est le jésuite François, devenu le patron de la ville. Né en 1510, il était duc de Gandie, et proche de Charles-Quint. Il fit bientôt la rencontre de Pierre Favre, et à la mort de sa femme devint jésuite.

Le palais ducal de Gandía lui est consacré, et on y voit, dans une chapelle néogothique, Pierre Favre, représenté parmi d'autres figures qui ont compté pour le saint espagnol (j'en parle parce qu'il était savoyard, originaire du Villaret, près de Thônes.)

Le plus étonnant est peut-être la statue typique de saint François Borgia: on le voit, vêtu de noir, tenant dans sa main un crâne d'homme, et le contemplant. C'est Hamlet. Il médite sur la mort. Cela n'a à ma connaissance que peu à voir avec les statues de saints médiévaux; et le baroque savoyard, plus classique, plus fidèle aux temps anciens, n'a pas ce genre d'images. À ses pieds est un globe terrestre, et de nouveau cette idée d'universalité physique est assez moderne. Le baroque espagnol m'a fait l'effet de vouloir intégrer à la religion catholique la sensibilité de la Renaissance, au lieu qu'en Savoie on a simplement voulu maintenir et poursuivre la tradition médiévale. Cela m'a donné envie de m'intéresser au Siècle d'Or, et aux grands dramaturges d'Espagne, Lope de Vega, Calderon de la Barca; car j'avoue n'avoir lu, de cette époque, que le Convive de Pierre, de Tirso de Molina. La pensée m'en a paru médiévale, mais l'exécution marquée par la redécouverte d'Aristote, et propre à la Renaissance. C'était très intéressant, car il apparaissait un paradoxe, voire une contradiction, entre un Don Juan pécheur, issu des vieux mystères, virgen.jpget un Don Juan héros, issu de la tragédie (j'en ai parlé dans l'article Trahison du Dictionnaire de Don Juan, édité par Pierre Brunel). De même, saint François Borgia serait un mélange de saint médiéval et de Hamlet.

J'ai cherché dans la ville une statuette représentant ce noble personnage, mais je n'ai rien trouvé: l'investissement eût été trop grand, le profit trop petit. J'ai ramené de mon voyage une figure de la sainte Vierge protectrice de Valence, munie d'une longue robe en cône, et toute dorée, couronnée de gloire; dans ses bras, l'enfant royal, à ses pieds, deux enfants dans les langes. Pour celle-ci, on la trouve facilement dans les boutiques de la capitale régionale.

Dans les églises, la robe de la Vierge était constamment renouvelée, toujours neuve, et souvent ses yeux brillaient. J'aime cette ardeur dévote; car les statues dans les églises françaises sont souvent vieilles, et ne servent que de patrimoine, ne sont que l'occasion dob_bac6ae_san-cristobal-copie-ecran.png.jpg'une forme de chauvinisme. La tradition en est regardée avec sympathie, mais elle s'étiole.

On crie au loup, en France, quand une statue religieuse est érigée sur la place publique, mais près de Gandía, à l'entrée du charmant village d'Oliva, une statue de saint Christophe portant le Christ enfant a été placée dans une sorte de monument partiellement en verre, à des temps très récents. Une commune ne peut-elle pas décider souverainement de présenter au public ses figures de prédilection? À l'entrée du vieux bourg, un portail ancien contient la statue de saint Vincent, et même un autel: les saints protecteurs des cités ne sont pas un vain mot.

La ferveur fut d'autant plus grande, dans le royaume de Valence, qu'il fut colonisé par des Catalans et des Aragonais après la Reconquête et le bannissement des musulmans. J'en reparlerai, à l'occasion.

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09/07/2015

Démocratie et nations (Union européenne, Grèce)

jean-pierre-chevnement-annonce-son-ralliement-franois-hollande-big.JPGL'autre soir, à la Télévision, j'ai assisté au morceau d'un débat entre Jean-Pierre Chèvenement, souverainiste social, et François de Rugy, écologiste notoire, et ils m'ont paru aborder un thème central, à propos de la crise grecque. Le premier disait que, quoi qu'on veuille, la démocratie était spontanément assimilée à la nation; et le second rappelait que la démocratie pouvait dépasser les frontières anciennes, et devenir européenne.

On dit que la Grèce a fait un choix démocratique, et cela n'est pas faux; mais la Commission européenne est désignée par le Parlement européen, qui lui-même est élu par les citoyens européens. La procédure est la même que celle qui permet de créer un gouvernement.

Pourtant, beaucoup de gens ressentent cette Commission comme étrangère, abstraite. En particulier, dans les pays du sud, à forte tendance étatique et sociale, on se reconnaît peu dans une oligarchie émanant des partis conservateurs et libéraux, pourtant majoritaires en Europe. Car ce sont les pays du nord et de l'est qui tendent à gouverner, et à être sur cette ligne libérale. Et les pays du sud ne veulent pas se soumettre.

Il en est notamment qui, fiers de leurs origines antiques, pensent avoir été et pouvoir être encore des modèles.

Mais l'Allemagne, le pays le plus peuplé d'Europe, est prépondérante dans l'Union, et la plupart des pays de l'est et du nord la suivent; quant aux pays du sud, ils le font à contrecœur.

D'un point de vue juridique, peu importe ce que dit Jean-Pierre Chevènement: peu importe que la Savoie ou la Corse se sente ou non appartenir à la France; si celle-ci prend une décision, celles-là y sont soumises.

C'est là qu'existe une certaine hypocrisie: les nations aussi peuvent être artificielles et ne pas correspondre à un ressenti profond. À l'inverse, le sentiment européen existe, même si Jean-Pierre Chevènement ne veut pas l'admettre - peut-être par détestation des Allemands.

De quoi ce sentiment est-il fait? Qu'est-ce qui est spécifiquement européen?

Cela apparaît clairement à tout esprit non prévenu: le Romantisme. L'idée que l'individu est libre face au monde, qu'il peut directement explorer les mystères du cosmos, et qu'il peut créer avec un capital. Il HYMNEUROPEEN.jpgn'en a pas moins une responsabilité: il doit aimer son prochain, car les hommes sont égaux. Or, le Romantisme est né en Allemagne, et sa naissance se confond avec le classicisme allemand: Goethe et Schiller. Il était parfaitement justifié de prendre comme hymne, pour l'Union européenne, l'Ode à la Joie de Schiller mise en musique par Beethoven.

Beaucoup de pays ont refusé cet héritage; ils ont continué à être classiques, à se réclamer de l'antiquité. La Grèce a vécu sur sa légende, sur ce qu'elle représentait symboliquement: le tourisme y a eu cette source. Pourtant, elle aussi est liée au Romantisme: son État est né de l'action des puissances occidentales au sein de l'Empire ottoman. Dominée culturellement par le christianisme orthodoxe, elle est issue de l'Empire byzantin, qui avait pour capitale Constantinople, et non Athènes.

Je suis allé à Athènes. Une ville essentiellement récente, aux bâtiments peu anciens, et déjà en déliquescence. Elle concentre pourtant le quart de la population grecque. Alors que la Grèce antique était morcelée, la Grèce moderne est concentrée autour de sa capitale, semblant répéter en plus petit l'empire de Constantinople. L'État-Providence peut-être y rappelle le culte de l'empereur d'Orient.

Rousseau a dit que toute portion d'une communauté pouvait s'en détacher et rompre le contrat global. Oui, c'est cela aussi la démocratie: d'anciens peuples ont le droit de prendre leur indépendance de l'Union européenne.

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25/10/2014

La mystérieuse maison de Centcelles

nau_general_carousel.jpgPrès de la petite cité de Constantí, dans la province de Tarragone, en Catalogne espagnole, s’élèvent les ruines d’une villa romaine du quatrième siècle que j’ai visitées l’été dernier. Elle est remarquable car, dans un bâtiment à part qui a servi de mausolée, elle contient une coupole incrustée de mosaïques qui représentent quatre scènes de la Bible: Daniel et les lions, la résurrection de Lazare, l’arche de Noé, le bon Berger - parmi des images de chasse et les allégories des quatre saisons. Or, les représentations de l’Ancien Testament sont rares: on s’est généralement focalisé sur le Nouveau.
 
On pense que l’empereur du quatrième siècle Constant Ier, fils de Constantin, aurait là son sépulcre. Tué à Elne, en Catalogne française, il eût été enseveli dans ce lieu, qui eût pris son nom. Or, à cette époque, l’orthodoxie religieuse n’était pas claire: les empereurs qui défendaient le christianisme nEmperor_Constans_Louvre_Ma1021.jpg’étaient pas baptisés à leur naissance, mais simplement au seuil de la mort. Tel fut le cas de Constantin, le fameux inventeur du catholicisme impérial, mais aussi de Constance II, frère de Constant qui eut lui-même le titre d’empereur; Constant sans doute ne le fut jamais, puisqu’il périt assassiné.
 
Il défendait toutefois l’orthodoxie catholique, face à son frère, qui défendait l’arianisme. Mais jusqu’à quel point? Car il était homosexuel, et restait fidèle à la tradition romaine qui n’interdisait que le rapport passif, d’un homme à un autre: un homme libre ne pouvait être assujetti à cela; et il édicta une loi en ce sens. (On retrouve ce trait dans la légende égyptienne d’Horus que s’apprêtait à violer Seth son oncle et qui pour se sauver dut saisir l’organe de celui-ci dans la main.)
 
Un empereur chrétien mais qui doit encore beaucoup aux valeurs anciennes pouvait naturellement ne pas distinguer très clairement le Nouveau et l’Ancien Testament; bien au contraire, l’Ancien, avec ses faits héroïques, ses livres de chronique nationale, pouvait le séduire davantage ou à près autant que l’histoire de Jésus de Nazareth et les lettres et visions des apôtres. Est-ce que quelques siècles plus tard Charlemagne ne se verra pas plus comme un successeur de David que comme un successeur d’Auguste? On méconnaît le catholicisme romain si on ne sait pas qu’il a existé, dans l’esprit de la noblesse latine, l’idée que Rome réalisait sur terre la cité sainte: qu’elle était le prolongement et la transfiguration de Jérusalem. Certains pères de l’Église se sont érigés contre un tel principe, en particulier saint Augustin, qui, marqué par son origine africaine, ou alors plus imprégné de la divinité pure que les autres, ne voulait pas vouer de culte à Rome; mais il était réellement présent, ainsi que je l’ai découvert en lisant Prudence, le poète. Les empereurs avaient tout intérêt à le répandre!
 
Après la chute de l’Empire romain, il devint possible de se centrer davantage sur Jésus-Christ: dans l’art, le Nouveau Testament devait l’emporter sur l’Ancien. Mais la demeure de Centcelles témoigne d’une époque ambiguë, d’une sensibilité nouvelle devant beaucoup encore à l’ancienne, correspondant à la conversion théorique des empereurs.

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07/10/2014

Statuettes de saints et d’anges: Barcelone, Paris

statue-st-georges-sgeo.JPGL’été dernier, je suis allé en Catalogne espagnole, et j’ai pu une fois de plus être surpris par une différence considérable existant entre la France d’un côté, l’Espagne et l’Italie de l’autre: car j’avais déjà remarqué le fait durant un voyage en Toscane, deux ans auparavant: c’est que dans les pays catholiques normaux on vend beaucoup de statuettes de saints et d’anges, comme en Thaïlande on vend des statuettes du Bouddha ou d’autres déités. Apparemment, la France l’interdit!
 
Pourtant, ces statuettes, j’avoue les aimer infiniment. Elles sont le moyen portatif de donner un contour aux sentiments mystiques, de les fixer, et d’en appréhender les nuances. Car ces images sculptées n’expriment pas toutes exactement la même chose!
 
Évidemment, on dira qu’elles constituent surtout une superstition, renvoyant au besoin de merveilleux qu’a le peuple; mais la question en réalité n’est pas là: parler de cette façon, c’est être dans l’abstrait. L’homme a des organes sensoriels, et il s’en sert; il n’a pas pour cela besoin de le vouloir consciemment. Il a le sens de la vue, et celui des volumes. Or, la religion cherche à répondre à un besoin: établir un pont entre le monde normal et la divinité. Au sein de l’art de la sculpture, cela a consisté à donner au minéral une forme évoquant la transcendance; si on l’interdisait, ce qui lie l’humain aux volumes resterait à jamais condamné au prosaïsme.
 
Il en est tellement ainsi que, aux États-Unis, où le protestantisme domine, on a vu apparaître, peu à peu, des statuettes nées de la science-fiction et de l’univers des super-héros; or elles ont, par delà les aFigurine-Captain-America.jpgpparences, le même but de relier le monde ordinaire à celui des dieux. Les figures en sont nouvelles, émanées de la culture populaire, mais il est évident, à l’œil non prévenu, que le sentiment qui les a fait naître est proche de celui qui, dans les pays catholiques, a fait naître les statuettes de saints et d’anges.
 
Je comprends qu’à Paris, où a triomphé le rationalisme, on ne vende pas trop ce genre d’objets. Mais je suis persuadé que si Paris n’avait pas utilisé l’éducation centralisée pour répandre sa culture propre, ils se vendraient couramment en Savoie, en Bretagne, en Corse: on y trouverait les mêmes statuettes qu’en Italie ou en Espagne. On y avait, autrefois, la même sensibilité, tendant au baroque! 
 
D’ailleurs, en Savoie, les statues de François de Sales, qui sont légion, l’attestent: car son rayonnement fut tel qu’il remplaça bien d’anciens saints thaumaturges. On l’invoquait pour sauver des périls, comme en Amérique on invoque Spider-Man!
 
Au reste, en France aussi, et notamment à Paris, se développe l’amour des statuettes de héros de cinéma et de bande dessinée - remplaçant, pour le meilleur et pour le pire, celles du catholicisme: Superman pour Jésus, Captain America pour l’archange saint Michel, Princess Leia pour la sainte Vierge! On chasse la superstition par la porte, elle revient par la fenêtre. Le peuple a besoin de merveilleux, et il est tyrannique, par conséquent, de vouloir le supprimer. Cela ne marche d’ailleurs pas. En Chine, m’a-t-on raconté, des médailles représentant Mao sont censées porter bonheur: il est devenu à son tour une divinité. En France, peut-être, on aura bientôt des statuettes du général de Gaulle, dans son salon!

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19/09/2014

L’Ogre Cyrnos au Cap Corse

cap-corse038.jpgDans un récent voyage en Corse, j’ai découvert, en visitant un centre culturel, que les caps et promontoires marins étaient, dans l’antiquité, généralement sacrés, que des temples s’y dressaient. C’était le cas à la pointe du Cap Corse, où l’on vénérait un dieu - j’ai oublié lequel. Aujourd’hui le début de la zone réservée aux piétons y est gardé par la patronne spirituelle de l’île, sainte Dévote!
 
Or, passant devant sa statue, lors d’un voyage antérieur, j’ai pensé voir briller son regard, mais quand j’ai tourné la tête, son œil n’était que pierre. Je ne m’en suis pas moins incliné, et ai poursuivi mon chemin. Et j’ai vu un merveilleux paysage, qui me paraissait rempli de force, dont l’âme presque était palpable. La forme des rochers était celle d’un être vivant - et je crus un instant qu’ils dissimulaient l’ogre Cyrnos, l’esprit même de la Corse, le père de Captain Corsica! Les pierres entassées et soudées entre elles, enracinées dans les profondeurs - comme eût dit Ovide -, me regardaient sans yeux d’un air sombre et hautain.
 
Elles étaient sans doute la partie supérieure de gigantesques tours encastrées dans le sol, autour desquelles s’étaient amoncelées les sédiments, la terre, le sable, formant à la fin cette montagne qui à la pointe du Cap domine la mer de si haut! Lovecraft avait raconté plaisamment l’histoire d’une momie enfermée au fond d’une tour, et vivante, quoique née plusieurs millénaires auparavant: elle monte au head_03.pngsommet, ouvre une porte, et voici! elle se retrouve au niveau du sol. Là où Lovecraft était fantaisiste était qu’il feignait que cette momie, qui assumait la narration, ignorait son propre sort: je ne crois pas que ce soit le cas de Cyrnos ou de ceux qui gardent en son nom cette obscure forteresse!
 
Depuis le sentier, le regard plongeait vers la mer, loin en contrebas; ses plis, en se pressant autour de ce point de l’île, lui donnaient également un air vivant. De haut, on comprenait soudain pourquoi les Capcorsins passaient pour connaître mieux que quiconque les courants cachés de l’étendue amère: ils étaient visibles, depuis ce poste d’observation; on pouvait les sentir, les percevoir, tels des forces ayant une logique et une volonté propre. Ils venaient en quelque sorte baiser les pieds de Cyrnos, ils lui étaient soumis!
 
De surcroît le paysage de la pointe du Cap Corse était verdoyant et fleuri, comme imprégné d’une vie exceptionnelle: point de convergence des puissances élémentaires, il vibrait d’un feu caché qui explique à soi seul que les anciens y aient bâti un temple: nul raisonnement n’a pr188748676.jpgésidé à leur action; il n’y eut qu’un sentiment profond de la terre, une forme de clairvoyance.
 
Et de fait, il n’est pas besoin de se retrancher dans de vieux livres pour saisir l’infini, disait Victor Hugo: nul besoin de s’enfermer dans un monastère! On peut, en observant la nature, sentir monter en soi l’image de ce qui l’habite dans l’invisible, et qui se relie à la divinité, au Ciel. Car l’éclat qui luit à tel ou tel endroit sur terre ne vient pas d’ailleurs: il est le reflet de la clarté des astres. Cyrnos vit sur terre, mais il est né dans les étoiles.

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16/08/2014

L’art préclassique en Grèce

ocres_Pinax_fragment_Hades_et_persephone_Terre_cuite_H-_0-255_m.jpgQuand je suis allé en Grèce, j’ai pu découvrir, au musée d’Athènes, quelque chose qui m’a stupéfié et que je ne connaissais pas du tout: ce qu’on nomme l’art préclassique. J’ai trouvé ce qu’il en restait d’une profonde beauté, parce que cela tendait moins au réalisme et au rationalisme que l’art classique; il y avait encore, dans cet art ancien, plus hiératique, aux formes plus généreuses, une qualité orientale qui évoquait la puissance et la grandeur des mystères de l’ancienne Grèce avant qu’ils ne deviennent des événements mondains, avant qu’ils ne se galvaudent. Beaucoup de Romains de l’aristocratie, de fait, allaient se faire initier aux mystères d’Éleusis pour montrer qu’ils appartenaient à la fleur de l’humanité.
 
Cela rappelle la manière dont se sont moralement vidés les jeux d’Olympie, le comble étant la participation de Caligula aux épreuves, et l’obligation qu’il avait mise de le laisser gagner.
La mythologie grecque, dans cet art préclassique, tel qu’on peut le discerner par exemple dans les anciens frontons du Parthénon, était déjà présente - mais avec une expressivité qu’on ne reverrait Vieillard-fronton-est-temple-Zeus-Olympie-vers-460.jpgplus, une force, une pureté, le sentiment d’une cohérence extrême traduisant une piété réelle, face aux figures héroïques, moins mêlée au plaisir sensuel des formes équilibrées et mathématiques que l’art classique.
 
Je me souviens en particulier d’une sculpture d’Hercule luttant contre un serpent géant, et cela m’a paru être d’une puissance incroyable. Or, il ne faut pas croire que les Grecs aient renoncé volontairement à ces sculptures anciennes: en réalité, à cause des tremblements de terre, il fallait périodiquement refaire les sculptures, les frontons. On changeait de style de façon naturelle, sans le vouloir: on n’aurait pas abattu de vieilles idoles pour en bâtir de nouvelles. L’Asie fonctionne de la même manière: on y remplace périodiquement les œuvres de l’art religieux, qui ne sont, précisément, bonnes qu’au culte, et qui doivent, pour cela, être neuves et adaptées à la sensibilité des fidèles.
 
En littérature, on peut comparer Eschyle à Euripide pour se donner une idée de la différence entre les deux périodes artistiques d’Athènes que j’ai mentionnées. Une génération les séparait, mais si le 14613_Eschyle.gifsecond est raffiné, subtil, et encore puissant dans son art, le premier, plus pur, plus sincèrement religieux, moins talentueux et fin mais plus inspiré et imposant, suscitait à cause de cela l’admiration de Victor Hugo. Jean Racine, lui, préférait Euripide… 
 
Quand un dieu apparaît sur scène, chez Eschyle, il est effrayant, majestueux, splendide; chez Euripide, il est surtout gracieux: on sent déjà poindre le jeu poétique d’un Ovide, qui, malgré tout son génie, regardait les dieux davantage de l’extérieur que les tragiques grecs, les ressentait moins intérieurement: les mystères étaient plus éloignés des profondeurs de son âme.
 
Il en va ainsi: les civilisations s’élèvent, et quand elles arrivent au sommet, elles retombent; après sa période classique, la Grèce a surtout imité extérieurement les formes anciennes, percevant moins les dieux qu’elles recouvraient, et, en passant par les poètes d’Alexandrie, on est ainsi parvenu à Ovide - qui reste quand même, je dois le dire, un de mes poètes préférés. 
 
Ce n’est qu’après la conversion générale au christianisme qu’on a cessé de ressentir tout à fait les dieux de l’Olympe.
 
Ou alors s’est-on converti précisément parce qu’on ne les ressentait plus?

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14/08/2014

Gaudí contre le fonctionnalisme

Capricho_gaudi_201108.jpgOn se souvient que dans La Carte et le territoire Michel Houellebecq s’en prenait aux jurys de concours d’architecture en France, dominés à l’excès, de façon dogmatique, par le fonctionnalisme. Le père du héros Jed Martin a été lui-même architecte admirateur de William Morris, et a conçu des œuvres fondées sur la libre rêverie des formes, qu’il n’a jamais pu réaliser parce que les responsables n’en voulaient pas. Jed Martin, en les découvrant après sa mort, reconnaît toutefois qu’elles sont objectivement irréalisables, et j’ai, dans un article antérieur, reproché à Houellebecq de finalement donner raison aux fonctionnalistes - ou, du moins, de se résigner à leur omnipotence.
 
À Barcelone, j’ai pu voir qu’Antoni Gaudí évidemment n’était pas dans ce cas, puisque lui aussi concevait des formes étranges et a priori irréalisables. La basilique de la Sainte-Famille à cet égard est particulièrement frappante. Car il savait lui-même qu’elle ne pourrait jamais être achevée avant sa mort. On ne l’a d’ailleurs pas encore finie, plus d’un siècle après. Mieux encore, Gaudí concevait l’œuvre réalisée, matérialisée, comme ne montrant jamais qu’une partie de ce que l’artiste avait pu concevoir. L’œuvre, s’étirant vers l’infini, restait à jamais inachevée. Selon Georges Gusdorf, c’est l’essence du romantisme.
 
On saisit alors ce que n’ont pas pu comprendre les fonctionnalistes: administrateurs plus qu’artistes, ils obligeaient à ne projeter que des œuvres pouvant être physiquement terminées dans un délai raisonnable. L’idée de l’œuvre close est une marque éminente de classicisme; l’adaptation du discours au scientisme ne fait que le dissimuler superficiellement.
 
Rien n’empêchait, de fait, de bâtir au moins des fragments de ce qu’avait fantastiquement imaginé le père de Jed Martin. Mais la réalité est autre que celle qu’a dite Houellebecq: la question n’est pas celle de l’irréalisable, mais de la haine de l’imagination qui dépasse les limites du sensible.
 
C’est pour cette raison qu’on peut dire que Paris reste une ville fondamentalement classique, et que Barcelone est romantique. Peu importe qu’on s’y embrasse moins sur la bouche, qu’on y vive palau-guell-gaudi-barcelone_11.jpgmoins d’histoires d’amour: Paris est depuis longtemps une cité galante; cela n’a que peu à voir avec le romantisme véritable.
 
Le lien entre le modernisme de Gaudí et le mouvement Arts & Crafts de William Morris a du reste été établi clairement. L’idée de l’artisan transcendé par son feu spirituel par opposition au technicien maître de toutes les lois de la matière, tel qu’il fut glorifié par Eiffel, est présente chez les deux artistes. Le pendant littéraire existe également: Morris a écrit des poèmes et des romans nourris de littérature arthurienne, de mythologie germanique et celtique, et l’ami de Gaudí Jacint Verdaguer, qui à Barcelone a une place et un monument, a célébré en catalan l’Atlantide à l’origine de l’Espagne et la Catalogne médiévale, avec ses fées et ses chevaliers.
 
Cela a existé aussi en France, si l’on veut; mais cela n’a pas fleuri comme en Catalogne. Cela y est resté anecdotique. À la rigueur, et toute proportion gardée, il y a davantage de rapports avec ce qui s’est passé en Savoie - l’abbaye d’Hautecombe, le pont Charles-Albert aux gorges de la Caille, les romans gothiques de Jacques Replat, la poésie dialectale d’Amélie Gex… On y a plus regardé le rêve à réaliser que la réalisation à effectuer.

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08/08/2014

Le rêve médical d'Apollon

684d3a-Epidaure--temple-d-Asklepios--380-370-avt-JC-.JPGÀ Épidaure, en Grèce, on se rendait pour être soigné, dans les temps antiques. Or, la guérison, pensait-on, venait essentiellement au cours du sommeil: c’est alors qu’on recevait la visite du guérisseur divin, sans qui rien n’était possible.
 
Au préalable, on avait subi l’épreuve propre à la partie basse, inférieure du temple: là, un espace obscur, plein de fumées odorantes, s’étendait; le malade y avait des hallucinations: il s’agissait de ses mauvais démons, les êtres infernaux dont venaient ses maladies. On sait que, chez les anciens Grecs, ces êtres émanaient du monde moral: ils punissaient de fautes qu’on avait commises. Précisément, la maladie était perçue comme l’effet d’une perversion intérieure; il fallait donc s’en purifier. L’épreuve initiale permettait de sortir de soi les esprits maléfiques.
 
Epidauros_Asclepios.jpgMais cela ne suffisait pas. Ils seraient revenus si, la nuit suivante, le dieu des guérisons, Asclépios ou Apollon, n’était venu remplir l’âme. On dormait alors à même le sol, et on rêvait de l’être supérieur; il semblait donner quelque chose, une bénédiction. Les historiens actuels disent que l’état hypnotique, provoqué par les fumigations de l’épreuve antérieure, facilitait l’assimilation du prêtre-médecin au dieu: en réalité, dans une forme de semi-conscience, le malade voyait un homme lui donner une potion, un élixir, et il le prenait pour un être venu des cieux. Il s’agissait, dit-on, de renforcer la conviction du malade. Mais je crois, personnellement, que le prêtre-médecin considérait que, réellement, il incarnait le dieu, que celui-ci agissait à travers lui et ce qu’il donnait, et qui était justement propre à le faire agir: les substances n’étaient pas choisies au hasard, ni selon, simplement, l’expérience accumulée, ni, bien sûr, selon leur composition chimique, mais selon ce que les initiés avaient cru voir dans l’ingrédient utilisé: la force de telle ou telle divinité, qu’Asclépios ensuite transmettrait. C’est de cette façon que les métaux par exemple étaient liés à telle ou telle planète, ou les plantes, et aussi les fameuses humeurs, lesquelles se concentraient de préférence dans telle ou telle partie du corps humain. Ces forces avaient un lien aussi avec l’état moral, puisque les humeurs renvoyaient à la fois aux quatre éléments et aux tendances de l’âme humaine. L’ensemble se coordonnait.
 
Ce qui a fait rejeter cette médecine, c’est, je crois, avant tout l’étonnement des chrétiens, pour qui la sphère morale était en réalité détachée de la sphère physique; ils reprochaient aux païens de mêler les deux de façon indistincte et, ainsi, de dissoudre l’esprit dans la chair. Ils réclamaient, plus ou moins consciemment, davantage de clarté, et c’est, à mes yeux, ce qui a fait naître la science moderne, plus spirituelle dans son origine qu’on ne pense. Le besoin de précision, notamment, répond à des forces de l’esprit accrues.

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06/08/2014

Diversité culturelle en Catalogne

29_1barcelona_13.jpgJe suis allé récemment en Espagne et un soir que je trouvais le vol des moustiques un peu bas et que la terre gardait un souvenir vivace de l’amour que lui avait donné le soleil avant son coucher - je veux dire qu’elle était encore bien chaude, si on me pardonne le mot -, j’ai allumé la télévision, et suis tombé sur la chaîne nationale qui m’a paru consacrée à l’Islam. Un cours d’arabe s’y donnait, et deux charmantes femmes voilées et un homme glabre y assistaient joyeusement et avec enthousiasme, pour les besoins du spectacle. Je me suis demandé si à la télévision française on pourrait voir une telle chose - et me suis dit que non. Et c’est dommage, car au moins à Barcelone - que j’ai visitée deux fois, durant ce séjour -, j’ai eu le sentiment d’une grande liberté, assumée dans une humeur assez bonne, et qui tranchait singulièrement avec l’esprit plutôt lourd qui règne à Paris. Il y avait des femmes voilées, et d’autres qui portaient des shorts très courts, et je n’ai ressenti aucune forme de tension, on s’y mêlait sans problème particulier.
 
Il faut dire que Barcelone est avant tout portée par l’enracinement dans la tradition catalane, qui exerce une poussée à laquelle le reste se soumet peu ou prou: le dynamisme local est assez grand pour entraîner à sa suite tout ce qui pourrait spontanément s’en écarter; ce n’est pas comme en France, où, faute de dynamisme réel, le courant républicain tend à s’en prendre à ce qui n’est pas lui, afin d’empêcher la concurrence.
 
Le patrimoine catalan suscite l’enthousiasme parce qu’il est républicain, certes, mais aussi parce qu’il plonge ses racines dans l’époque gothique - le catholicisme médiéval -, et se lie explicitement à la 1188845-l-univers-architectural-de-gaudi.jpgnature, le paysage. Gaudí, on le sait, s’appuyait sur ce qu’on appelle en architecture l’arc catalan, mais imitait également, dans leurs formes, les particularités du delta de l’Èbre ou du massif de Montsant. Le grand poète catalan Jacint Verdaguer, son ami, était prêtre, mais il chantait les Pyrénées, y situant des fées, et reliait toute l’Espagne à l’Atlantide: au fond du monde sensible, il y avait la mythologie.
 
L’architecture moderniste de Barcelone, d’un autre côté, était principalement financée par de riches industriels, eux aussi portés par l’enthousiasme, par le romantisme qui faisait renouer avec la Catalogne immortelle après un siècle de silence et la répression, au dix-huitième siècle, du roi de Castille. Cet enthousiasme proprement local dynamisait non seulement la culture, mais aussi l’économie, car les deux vont bien plus de pair qu’on ne l’imagine. Et aujourd’hui, la Catalogne est une des plus riches régions d’Europe, ce qui n’empêche pas sa capitale de comporter d’énormes voies piétonnes, ou d’interdire aux voitures ses vieux quartiers, ce que Paris ne fait pas, semblant comme enlisé dans ses habitudes, ses préjugés, ses certitudes, et ne connaître d’aucune façon l’enthousiasme barcelonais. Loin de placer les formes du paysage gaulois en son sein, il prétend lui imposer ses inventions propres - par exemple par le remembrement, ou les grandes régions qui viennent d'être votées. Loin de laisser libre cours à une fantaisie gaudienne, il s’assujettit lui-même à un fonctionnalisme que même Houellebecq a dénoncé.
 
Les classements internationaux font de l’Espagne un pays plus libre, plus démocratique, que la France; on a du mal à voir que ce soit faux, quand on s’y rend.

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20/01/2014

Pèlerinage de sainte Julie à Nonza

Nonza-village-1.jpgDurant mon voyage en Corse, je suis allé à Nonza, sur la côte occidentale du Cap. Un village légendaire pour ses galets noirs - et aussi parce qu’il abrite le souvenir de sainte Julie, une des patronnes de l’île, avec sainte Réparate et sainte Dévote.
 
J’aime Julie parce qu’elle est accompagnée d’une légende: comme elle ne voulait pas sacrifier aux dieux de Rome, le gouverneur lui fit trancher les seins, qui furent jetés par-dessus la falaise - et, à l’endroit même où ils tombèrent, naquit une source miraculeuse, à même de guérir maintes maladies, de rendre jeunesse et vigueur aux vieux corps, et qui toujours ruisselle.
 
Le culte rendu à sainte Julie s’accomplit dans une église baroque de style génois, colorée à souhait; sa statue est vermeille et dorée, et lui donne l’air d’une fée. Une autre sainte porte sur un plateau ses yeux, comme si elle pouvait les détacher et les plonger dans le mystère pour y distinguer les formes grandioses de la divinité.
 
On peut également se rendre à la fontaine magique, abritée aujourd'hui d'un édifice assez récent, en descendant quelques marches en contrebas de la route, sur le chemin de la plage. Je m’y suis rendu, et ai bu de son eau en rendant grâces à la sainte qui brille dans le ciel, parmi les astres! Je lui ai demandé de m’aider à régler quelques soucis de santé: puisse-t-elle m’avoir entendu! 
 
69562_10202214305453517_1743151749_n.jpgNaturellement, sa vie enseigne surtout le courage: il est un moment où à la pureté de ses pensées il faut être prêt à sacrifier beaucoup.
 
J’ai ressenti la même chose qu’en Asie: dans tout voyage il est une part de pèlerinage; on découvre les portes du monde divin que chaque pays a su se forger dans la nature par l’art. Le culte de saint Julie était simple et populaire, vif, émouvant. Je voulais, en Corse, m’initier aux mystères immortels de l’île!
 
Des mamelles de Julie coule, dit-on, le lait de la Voie Lactée, et il irrigue le pays, lui donnant force et courage, vitalité, aidant à former les montagnes, à faire fleurir les prés, à faire fructifier les arbres; les bouquetins en bondissent plus joyeusement, les oiseaux en chantent plus gaiement et les vaches en paissent plus paisiblement. Le cœur des hommes en est assaini, l’air en est rendu plus léger!
 
- Et puis, pour en revenir à ma marotte, l’anneau que porte Captain Córsica au doigt annulaire a la forme des deux seins de Julie, et il en sort des rayons fabuleux, qui consument les ombres maléfiques, guérissent les malades, rendent l’espoir aux déprimés! De couleur bleue, comme si la Lune y avait concentré son feu, il dissipe les sombres créatures des nuits impures - et dans son éclat se voit parfois Julie même, pareille au cristal, ou à l’éclair.

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31/12/2013

Le vaisseau spatial de Captain Córsica

Desert Agriates 41 - Plage de Saleccia.jpgEn Corse, l’été dernier, j’ai marché dans le désert des Agriates, qui bénéficie de plages fantastiques - à l’eau sublime, pareille à de la gemme fondue. Le chemin de sable où je cheminais était splendide; le paysage de collines sèches, magnifique.
 
Mais, dans le ciel, des nuages m’intriguèrent, que je n’avais pas vus auparavant. Ils avaient une curieuse forme circulaire, cylindrique, comme si les forces présentes dans le vent n’avaient rien d'hasardeux - ainsi qu'on s’imagine -, comme si elles obéissaient à la pensée géométrique. Comment l’expliquer? J’eus alors une révélation: ces nuages cachaient un vaisseau spatial - celui de Captain Córsica!
 
Car il en possède un, qui lui permet de se déplacer plus rapidement qu’on ne saurait le dire d’un endroit à l’autre de la Terre - mais qui lui permet, également, de rejoindre sans peine les étoiles où
vivent les génies dont il descend, dont son père est issu: car il n’est pas né sur Terre, le brave Cyrnos! Il est né sur une autre planète, pour ainsi dire dans un autre monde, situé dans le Ciel, mais on ne sait exactement où. D'ailleurs nommer un astre spécifique pourrait induire en erreur sur sa véritable nature, qui n'était pas celle d'un être physique. Pour autant, bien sûr, il ne remplissait pasdsc03610.jpg tout l’univers, il était bien lié à un astre particulier! Cyrano de Bergerac disait les génies, ou démons, originaires du Soleil et vivant sur la Lune; Cyrnos était certainement dans ce cas.
 
En tout cas, Captain Córsica se sert de son vaisseau spatial pour visiter l’espace intersidéral et rencontrer ceux qui y vivent. Il acquiert d’eux un surcroît de science, et y entretient des relations avec des représentants de son peuple; car sur Terre, il est comme en exil. Or, il faut le dire, son vaisseau spatial n’a rien de lourdement matériel: il n’est pas en fer comme ceux des mortels, mais tissé de clarté - pareil à de la lumière solidifiée. Sa substance éthérique peut avoir l'aspect extérieur du métal sans doute ; mais qui luit alors comme de l'or, quoiqu'il n'en soit pas. Il est tissé de ces rayons venus des astres qui pour les génies sont des fils de soie ou d'or et dont ils font des vêtements, des armes, des lampes, des véhicules - et ceux-ci sont bien différents des nôtres: vivants, ils ne polluent pas, ne font aucun bruit, laissent le silence régner ; à peine sent-on à leur passage un léger souffler d'air. Volontiers on les confond avec les comètes, parmi les mortels, et les anciens ont souvent peint ces nefs comme des étoiles que les modernes prennent pour des engins faits de métal physique - alors qu'il n'en est rien.
 
Serties de pierres précieuses qui flamboient, qui brillent jusque dans la nuit, elles sont d'abord des œuvres d’art! Et pvaisseaux-spatiaux-Mass-Effect-2-science-fiction-485x728.jpgourtant elles font tout ce que font les machines terrestres - et même davantage. Comment en serait-il autrement, puisque, en vérité, c'est sur leur modèle que nous avons inventés nos propres engins? C’est un grand secret du monde céleste.
 
Bientôt cependant le cylindre de nuages blancs s’étira vers les hauteurs: je sus que Captain Córsica s’en allait pour une visite au cœur des astres! Il rejoignait les siens. Je le perdis de vue. Et continuai mon chemin, songeant à ce que j'avais perçu des mystères du cosmos.
 
(En cette période de fêtes, je tiens à dire que quand Captain Córsica croise dans le ciel saint Nicolas qui descend sur terre dans son traîneau magique, il le salue joyeusement - ce que l'ange de Noël lui rend volontiers. On m’a même dit qu’il l’aidait et le relayait pour la Corse, ou qu’il transportait la fée qui le représente fréquemment en terres italiques, la soutenait dans ses efforts de tous les moyens qu’il possède: chose véridique.)

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24/11/2013

Une vision de Captain Córsica

876107.jpgDurant mon séjour en Corse, je suis allé à Corte et ai prolongé ma visite vers la vallée de la Restónica, dont la route est étroite et surplombe des gouffres, de telle sorte que croiser des voitures est toujours un moment intense. Mais le lieu, humide, constamment arrosé, est splendide, et, en plus exigu, en plus petit - mais en plus élancé, plus âpre, plus acéré -, rappelle les hautes vallées alpines. J’ai voulu me rendre à pied jusqu’à un lac accessible facilement, mais cet été, les orages étaient continuels, sur les sommets corses, le printemps ayant été extrêmement pluvieux: la chaleur y créait des nuées épaisses chaque jour, et les éclairs fusaient. Aux rivages, le ciel restait bleu. Des touristes qui descendaient de ce lac ont déclaré qu’il ne fallait pas monter jusqu’en haut, qu’une dame avait eu un bras brûlé par la foudre, et qu’un hélicoptère était en route pour l’emmener. Au reste, il tombait des cordes.
 
Mais les torrents qui descendaient de pics rocheux aigus et sombres donnaient l’impression de bondir, comme le sang enflammé d’une montagne fiévreuse, et les entassements de rochers me paraissaient eux-mêmes doués de volonté propre - pleins d’une âme, farouche et noire. Je pensais déceler, derrière leurs abruptes parois, l’ombre de ces ogres que les légendes corses placent au cœur de l’île!
 
Alors, j’eus une sorte de vision; car, au-dessus de la couronne que faisaient les montagnes, deux nuées distinctes formèrent à mes yeux deux êtres qui s’affrontaient. Elles les cachaient comme un voile, mais ils m’apparurent, dans leurs costumes éclatants! Car, qui l’eût cru? l’une des deux formes - lumineuse, claire - me parut figurer l’auguste, le célèbre, divin Captain Córsica!
 
Les éclairs jaillissaient de son fusil magique. Et face à lui, répliquant à ses assauts,rainbowindra.jpg un monstre avec des ailes, une sorte de grand démon qui avait aussi une face de singe, lui jetait des balles de feu.
 
Une nuée était blanche, l’autre était noire. Et je compris soudain pourquoi le tonnerre m’avait semblé pleins de mots inconnus - et les éclairs, ressemblé à des plumes traçant dans l’air des lettres de feu!
 
Quand avait eu lieu une ou deux joutes, soit la nuée de gauche reculait, dévoilant à mes yeux éblouis du ciel bleu, tandis que la nuée de droite se chargeait d’or; soit cette dernière se laissait envahir par la noirceur, et alors, d’autres éclairs rageurs fusaient!
 
Cette lutte entre l’ange de la Corse et son mauvais esprit était incessante, semblait ne jamais devoir finir; mais un jour elle s’achèvera, et il faudra que ce soit par la victoire du bien, puisque depuis les étoiles des grâces toujours nouvelles sont déposées sur le front du héros défaillant! De fait, si les monstres d’en bas sont apparemment plus forts, leur puissance est limitée, comme la Terre même.
 
Par réfraction, l’image de Captain Córsica renvoie à une idée vraie, comme le disait François de Sales de Jésus-Christ scrutant l’être humain comme à travers un treillis. On peut percevoir, en Corse, le héros dans le vent qui souffle, le tonnerre qui gronde, les éclairs qui jaillissent! Chaque lieu a son génie.

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29/09/2013

Une anthologie bilingue corse

antulugia.jpegPendant mon dernier voyage en Corse, j’ai lu une Antulugia bislingua di a literatura corsa, par Jean-Guy Talamoni, afin de connaître un peu la langue corse, me familiariser avec elle, et aussi saisir de quoi parlent les écrivains dans cette langue.
 
Il y avait beaucoup de poètes, signe que le parler qui émane naturellement d’un pays, qui sort pour ainsi dire de sa lumière, est toujours plus propice à l’expression des sentiments intimes que la langue imposée par l’administration, qui paraît toujours rester plus ou moins à la surface.
 
La plupart des sujets étaient liés à la vie au village autrefois: on assimile la Corse aux aïeux, au foyer ancestral, et c’est un trait qui existe aussi en Savoie - et, je pense, dans toutes les régions de France. Plus propres à la Corse étaient les évocations historiques, à demi épiques, concernant Sampiero Corso, et, surtout, Pascal Paoli. Le premier était un fier et farouche soldat qui luttait contre la république de Gênes, et le second est le grand républicain qui pensa pouvoir créer une Corse indépendante et libre et qui fut ensuite floué par la France. Une certaine nostalgie habite ces poèmes à leur gloire, un regret de ce qui aurait pu être et n’a pas été.
 
Cela constitue, cette fois, une différence avec la Savoie, car, en langue locale, les poètes n’y ont pas tellement évoqué l’histoire, qui se faisait et se chantait plutôt en français, et essentiellement pour des seigneurs du Moyen Âge - le Comte Vert Amédée VI, le Comte Rouge Amédée VII, le premier duc Amédée VIII… Il y a dans les vers des Savoisiens le ton nostalgique du romantisme allemand, avec ses cours féodales, ses chevaliers courtois, ses troubadours, ses dames et leurs mystères. Car même les romantiques français ont peu chanté saint Louis et Philippe-Auguste; ils se focalisaient sur le règne de Louis XIII.
 
À cet égard, la Corse a quelque chose qui rappelle les Genevois, plutôt les chantres de grands républicains postérieurs au Moyen Âge.
 
Je n’ai Corte-75.jpgpas vu beaucoup de textes retenus par Jean-Guy Talamoni évoquant les croyances populaires, alors qu’en savoyard Amélie Gex en a beaucoup fait; cependant, il y en a.
 
Pour ce qui est de la langue, j’ai évidemment trouvé que le corse était proche du toscan, même si les voyelles sont souvent plus fermées et les consonnes des articles définis presque toujours absentes. Comme je connais bien l’italien, le corse m’a paru presque plus facile que le savoyard!
 
Cette lecture fut pour moi des plus enrichissantes, et m’a permis de mieux pénétrer l’âme des lieux - ou simplement de saisir les panneaux et affiches écrits en langue locale.

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13/09/2013

Légendes de la Corse

saturne devorant2.jpgJ’ai fait allusion, précédemment, à la mythologie populaire corse qui plaçait, dans les montagnes, des ogres magiques - non pas seulement mangeurs d’hommes, mais aussi instructeurs de l’humanité primitive. Je les ai assimilés à Saturne, pareillement instructeur des premiers Latins - celui qui, selon les poètes, leur avait enseigné l’agriculture et était en même temps Kronos, dévorateur de ses propres enfants. Il était regardé comme le père de la nation: on établissait des généalogies pour le prouver; on l’entendait au sens propre.
 
En Corse, j’ai trouvé ce que je cherchais depuis longtemps: une mythologie populaire dans une langue apparentée à l’italien, et héritée de façon assez claire, selon moi, de la mythologie latine primitive, effacée plus tard par l’influence grecque. Car on prétend souvent, pour excuser le rejet de l’imagination qui a cours à Paris, que l’esprit latin lui est hostile; mais à l’origine, j’en ai toujours été convaincu, il n’en était pas ainsi: si on approfondit l’âme latine, on trouve la strate mythologique que je crois exister partout, étant universelle.
 
Naturellement, on peut prétendre que la Corse a déployé solitairement son imagination, indépendamment de ses origines latines, mue par une autre forme d’esprit; mais je ne le crois pas, car sa mythologie a des rapports avec l’Orlando Furioso, de l’Arioste; on retrouve souvent les mêmes vocables.
 
En ce cas, dira-t-on, comme Arioste s’inspirait de la littérature d’inspiration franque et bretonne, la Corse a aussi une imagination nourrie de celtisme et de germanisme; mais je n’en crois rien, car la mythologie originelle des Latins, telle qu’on peut la percevoir chez Virgile ou les documents issus de la religion spécifique de l’ancienne Rome, a des formes correspondant plus directement à celles du folklore corse. L’insularité implique constamment le conservatisme des figures: et la Corse n’atteste d’aucune pénétration importante, en son sein, de peuples du nord. L’influence d’Arioste n’est pas suffisante, non plus, pour expliquer cette mythologie populaire, car celle-ci ne contient pas ce qui chez le poète de Ferrare ressortit à la littérature de cour: en réalité, ses mots n’ont servi qu’à nommer les êtres mystérieux qu’on concevait; ils ne les ont pas créés.
 
Ogre, en corse, se dit Orcu; or, en latin, le mot désigne l’abîme où vivent les démons - les êtres infernaux, divins ou non. Mais le sens n’est en paGiovanni_Lanfranco_Norandino_and_Lucina_Discovered_by_the_Ogre.jpgs nécessairement négatif: ces êtres ont été diabolisés par le christianisme, qui les regardait soit comme illusoires, soit comme émanés des forces terrestres, élémentaires, comme non susceptibles de sauver l’humanité, et impropres à l’adoration. Dans les légendes locales, la recette du célèbre brocciu a été enseignée aux bergers par un de ces ogres. Leurs services étaient d’ordre technique, ou même artistique. Mais, dénués de dimension morale authentique, avides de posséder les filles des hommes, ils sont aussi les anges non chrétiens dont parlait saint Augustin, les esprits angéliques flottant dans l’atmosphère terrestre et inspirant les magiciens.
 
En Corse, on les dit en général liés aux mégalithes; les dolmens sont souvent vus comme étant leur maison, les menhirs volontiers confondus avec eux. Ils sont aussi, par conséquent, les divinités adorées par les païens.
 
La sagesse populaire est toujours très profonde.

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14/08/2013

Églises successives en Corse

corse.jpgDurant mon voyage en Corse, j’ai visité d’anciennes églises de style pisan, qui dataient du temps où l’île appartenait à la cité de Pise. On les reconnaît aisément, et qui est allé à Pise et plus généralement en Toscane mesure les liens forts et profonds de la Corse médiévale avec cette partie de l’Italie. Au demeurant, la langue corse, elle-même, est proche du toscan. Pour moi, cela en fait une des langues régionales de France les plus faciles à lire; le savoyard même est plus éloigné du français. J'ai pu le vérifier en pratiquant l'Antulugia bislingua di a literatura corsa, de Jean-Guy Talamoni - dont je reparlerai, si je puis.
 
Mais ces églises pisanes ont été abandonnées au fil des siècles; beaucoup tombent en ruines et elles sont fréquemment en dehors des villages. Ce qui les a remplacées, ce sont des églises baroques dont l’inspiration était génoise - après que la Corse a été intégrée à la république de Gênes.
 
Or, aujourd’hui, ces églises baroques tendent à leur tour à se défraîchir. Le rationalisme moderne, propre à la France, les rejette peu à peu dans le passé. Prosper Mérimée, lors de son voyage en Corse, a marqué clairement le mépris que lui inspirait le baroque, assimilé par lui à la crédulité populaire et à la superstition.
 
Ce qui est neuf, à présent, en Corse, ce sont les musées, justement hérités de l’encyclopédisme parisien.
 
J’ai vu celui de Bastia, créé récemment sous les auspices du Ministère de la Culture français à l’initiative d’un maire qui je crois est radical-socialiste - ainsi que celui de Corte, qui se flatte d’être erasme.jpgle plus ancien musée régional de France, mais qui est tout à fait moderne et poli, brillant, neuf. On y présente la Corse des bergers, du tourisme, des manufactures: c’est l’angle pratique, matériel, profane.
 
Dans les églises baroques, on trouve les figures de saints importants: Julie à Nonza, Érasme - patron des marins - sur la côte, Dévote - patronne de toute la Corse - un peu partout, et bien sûr la sainte Vierge, à qui est voué l’hymne corse. Ils sont entourés d'anges. Certaines statues, remises à neuf récemment, m'ont bouleversé: celle d'Érasme dans une église de Calvi, avec son rouge éclatant, a ramené en moi mille souvenirs enfouis, et indéfinissables, qui me parurent remonter à des temps situés par-delà ma naissance - quoique, peut-être, certaines teintes m'ayant frappé dans la prime enfance les aient relayés.
 
À Aléria, on trouve, dans un joli musée, des restes de mobilier sacré de temples païens, la ville ayant été fondée par des Grecs de la secte pythagoricienne. Des femmes ailées semblent encore emporter des âmes dans un monde plus beau.
 
Et dans les montagnes, on peut admirer des menhirs, des dolmens, des forts préhistoriques: les bergers les attribuaient aux Sarrasins et à leurs cultes, et les mêlaient au souvenir fabuleux des Ogres, maîtres des éléments, initiateurs des premiers hommes, cousins du Saturne des Latins, qui selon la légende leur apprit à cultiver la terre.
 
Toutes les couches de l’histoire dans l'île sont visibles. Cela a quelque chose de beau et d’émouvant. Le temps y est comme cristallisé.
 
Le baroque conserve la particularité d’être pleine de figures belles et colorées encore en bon état. Ce qui est plus ancien apparaît comme parcellaire, ce qui est plus moderne reste à mon goût trop prosaïque. Le jour où on érigera une statue à Captain Corsica dans un beau musée, cela changera peut-être!

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