29/08/2017

La science-fiction face au penchant national américain (32)

2001-stanley-kubrick-014.jpgSi la science-fiction a connu en Amérique l'essor que l'on connaît, c'est parce qu'elle assimilait les mythes anciens à des réalités calculables, les anges à des habitants d'autres planètes, les miracles à des lois pouvant être mises en équations. Cela correspondait au mathématisme américain - au génie, ou à la manie, de la comptabilité.

Pourtant, en son sein, les meilleurs artistes ont fréquemment dépassé cette orientation pour tenter de retrouver une part d'humanité, de personnalisation, de mysticisme.

On a reproché à Stanley Kubrick, qui était anglais, de mêler les machines aux entités mystérieuses de l'univers, dans son film 2001: l'Odyssée de l'espace, et de faire basculer presque d'un coup le voyage mécanique dans le ciel et les visions abstraites manifestant l'au-delà de l'infini. Le lien était l'ordinateur du vaisseau, qui prenait conscience de lui-même et devenait humain, tandis que les cosmonautes se comportaient impersonnellement, comme des robots, n'accomplissant que des protocoles désincarnés. Cet ordinateur pressentait le divin, et voulait se débarrasser d'hommes trop mécaniques. Le paradoxe obiwan02.jpgétait remarquable, et posait un problème.

Un autre grand film de science-fiction est La Guerre des étoiles de George Lucas, qui a donné naissance à toute une mythologie. Au-delà des bijoux technologiques fantasmés, régnait dans l'univers une mystérieuse Force, habitée par des êtres humains ressuscités et peut-être d'autres entités inconnues, de nature angélique. Par-delà les machines s'affirmait encore l'humain et ce qui le relie à l'âme du cosmos, et l'action des suites montrait la conscience qu'avait Lucas que s'opposaient l'impersonnalité mécanique et la personnalisation cosmique, lesquels il assimilait au mal et au bien. Au fond les machines n'étaient rien, même grandies par l'avenir, face à la divinité et à la façon dont par son cœur l'homme se liait à elle.

Il était mis fin au culte des machines par Ridley Scott créant son Alien, tableau d'une entité surgie de l'inconnu infini, mise à jour par les manipulations des robots et de leurs maîtres secrets, désireux de maitriser l'entité puissante en sacrifiant au besoin l'humain. Le monstre était impersonnel, hideux, sans cœur, matérialisant les lois mécaniques projetées dans l'univers par le matérialisme, et les êtres humains l'affrontaient, pour Blade-Runner-Rutger-Hauer-as-Roy-Batty.jpgfinalement s'arracher in extremis à sa puissance. Dans Blade Runner, l'humanité des hommes artificiels triomphait des programmes qui les avaient forgés.

Le souci des artistes restait, dans un monde dominé par les principes mathématiques et mécaniques, de sauver l'humain. Les artistes sont des individus, ils s'arrachent aux tendances générales. Il a constamment existé en Amérique une volonté individuelle de défier la tendance du lieu pour se lier au culte de la personne qui est plutôt propre à l'Europe. Les œuvres qui en sortent sont intéressantes, parce qu'elles mettent en relation ces polarités: cela crée une dynamique. En un sens, c'est plus attirant qu'une poésie purement subjective qui refuse de se lier à des principes objectifs - regardés comme étrangers à elle-même, ou platement religieux. À la limite, le rejet par un auteur tel que René Char des figures bibliques le rend moins intéressant que les cinéastes américains qui font surgir l'humain au milieu des machines.

Naturellement, la science-fiction écrite tend à la même chose, chez Isaac Asimov c'est très net. The End of Eternity, par exemple, est fondé sur le refus de rogner les ailes de l'humanité, et de l'asservir à une mesure qui l'empêche en réalité d'évoluer: ce qu'elle fait par ses rêves, ses désirs - ce qui échappe à la loi mathématique. Et Foundation s'appuie tout entier sur le mystère de l'individu libre, qui demeure au sein des lois globales et statistiques qui fondent la science moderne. L'artiste affranchit l'humain du mathématisme, ou il n'est pas; et même en Amérique, il en est ainsi, surtout quand, justement, il manifeste clairement ce goût du statistisme. Car quand il le cache, il lui soumet bien l'individu, de façon triste, par une mécanique littéraire qui paradoxalement plaît souvent plus aux Européens que la science-fiction elle-même.

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04/07/2017

De Dashiell Hammet à David Lynch (17)

david_lynch1-620x446.pngÉvoquant The Glass Key, de Dashiell Hammett, j'ai raconté avoir été frappé par l'intrusion, dans un récit au point de vue purement externe, de récits de rêve qui soudain ouvraient un gouffre et dévoilaient un pan d'un monde caché, fondamental, ayant la force morale de la Bible, comme le noyau absolu du réel.

Or, le lien avec les films de David Lynch peut paraître assez évident. Ils se situent, certes, dans le monde sinistre de The Glass Key, avec ses meurtriers, ses malfrats, ses coups de poing, ses déviations sexuelles. À cet égard, ils ont un rapport avec les films de gangsters de Martin Scorsese. Mais, à la différence de ceux-ci, et conformément à une tendance existant chez Hammett, ils débouchent constamment sur un monde autre, entrevu par des visions et des songes. On se souvient des rêves des personnages de la série Twin Peaks. Il semble que, comme Ned Beaumont, David Lynch, sans être particulièrement religieux, soit too much of a gambler not to be affected by a lot of things!

Ce qui lui vient de l'intérieur est accueilli par lui comme ce qui vient de l'extérieur, avec la même impartialité. Au réel extérieur se superposent, dans ses films, des fantasmes organisés, qui volontiers se confondent avec les expériences physiques, mais se soumettent en réalité aux mêmes lois fatales. Que ce soit dans leur vie éveillée ou dans leurs rêves, le héros de Lost Highway et l'héroïne de Mulholland Drive sont rattrapés par la puissance maxresdefault.jpginéluctable des entités morales en présence. Ils ont beau se créer une seconde vie plus heureuse que l'autre, la première s'impose à eux selon une loi venue d'en haut, émanant d'un noyau rayonnant, d'une strate du réel tissée de fils indestructibles.

Lynch retrouve ainsi l'essence de la tragédie. D'ailleurs, dans le second monde fantasmé, ce que Lynch appelle des abstractions manifeste clairement des êtres spirituels, qui traversent la vie des personnages, et révèlent les puissances qui les ont étreints même dans le réel ordinaire. Le monde se fait mythologique. Il accomplit la Destinée, néanmoins issue des dettes des êtres humains à leurs semblables. La philosophie, surtout dans les derniers films, est marquée par le bouddhisme ou l'hindouisme.

D'ailleurs, à la différence de Ned Beaumont, David Lynch avoue ne pas être totalement agnostique. Il ne dit pas ne croire en rien. Peut-être l'a-t-il fait dans sa jeunesse, mais lui aussi, comme S.R. Donaldson, vient après Dashiell Hammett - et confesse le mythologique.

Il confesse même, peut-être, ce que j'appellerai le biblisme. Dans son livre Catching the Bigh Fish, qui est assez beau, il avoue avoir un jour cat.jpgsuivi une inspiration après avoir ouvert la Bible au hasard, comme on le faisait dans l'Amérique protestante ancienne. Mieux encore, il dit qu'à ses yeux les religions sont respectables parce qu'elles tentent de saisir la vérité de l'âme et du monde, quoiqu'elles en aient perdu la clef. Enfin il a défini l'idée géniale comme le fragment d'un monde autre, enfoui, insaisissable, et qui ne vient justement que par morceaux, et qui pour cette raison fait peur, l'ensemble étant lumineux, doux, chaud, plein d'amour...

Il s'agit d'approches plus intimes que lorsque l'intellect aborde froidement la Bible. Mais la chose remarquable est que Lynch ait pu, à travers l'image, purement extérieure, peindre le monde intérieur, représenter de façon indirecte la sphère de l'âme, des sentiments et des dieux, comme Ned Beaumont le faisait en racontant son rêve, aussi réel pour le lecteur que le récit de ses actions par le narrateur: il s'agit toujours de mots. De même, Lynch filme les fantasmes. De cette manière, la sphère émotionnelle devient objective, suite d'images - et un autre monde se dévoile.

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14/06/2017

Le style de Dashiell Hammett (12)

34384996z.jpgAyant acheté mon billet d'avion pour l'Amérique, je me dis que je devais regarder dans ma bibliothèque, y prendre mes romans américains que je n'avais toujours pas lus, et les lire.

L'un me fit particulièrement envie, nommé The Glass Key, de Dashiell Hammett, et datant de 1930. On me l'avait donné. J'avais le pressentiment d'une écriture typiquement américaine.

On a peu le temps de lire quand on visite, et je ne l'ai fini qu'après être rentré en France.

En un sens, il est exemplaire. Tout ce qu'on reconnaît comme étant spontanément américain s'y manifeste. Le style affecte de ne parler que des actions extérieures: aucune pensée de personnage n'est donnée, ni aucun sentiment. On doit les déduire de ce qu'ils font. C'est le paroxysme de ce qu'en rhétorique on nomme le point de vue externe.

D'un point de vue technique, cela permet d'enchaîner les actions avec une force implacable, et de créer un tableau dramatique s'imposant absolument. On retrouve, dans un monde moderne, la crudité antique, y compris dans les passages violents: les coups de poing, les meurtres sont peints avec la puissance habituelle du cinéma américain, issu de cette littérature, et qui en a bénéficié. La vigueur avec laquelle les actions se succèdent impressionne et est pour beaucoup dans le succès de l'industrie hollywoodienne. Elle est d'ailleurs parfaitement adaptée à cet art de l'image, puisqu'une image ne montre pas directement, en principe, le monde de l'âme, mais seulement ses effets extérieurs. Le comic book a aussi bénéficié de cet état d'esprit. Le cinéma français à cet égard erre en restant trop littéraire: l'image, immobile, sans vie, est censée communiquer des sentiments et des pensées; mais elle ne le fait pas. C'est la principale raison pour laquelle il a besoin de subventions: accuser d'agressivité les marchands américains est un peu facile.

Les mots ont la faculté de nommer directement les sentiments: la honte, la peur, la joie désignent d'abord des expériences intérieures. Les matérialistes peuvent bien le nier, ou rappeler de façon obsessionnelle que ces sentiments se manifestent sur le visage, ou même qu'ils seraient les effets de mécanismes corporels, la réalité est que le langage nomme directement des faits de l'âme, et que vouloir supprimer ces mots de la Theglasskey1942.jpglangue, ou les réduire à des faits physiques, est une des principales sources de la décadence de l'enseignement du français, de la déréliction de la pédagogie en France.

Mais c'est aussi la source de la confusion entre la littérature et le cinéma, qui n'est pas appréhendé dans sa spécificité.

On pourrait reprocher, donc, à Hammett d'avoir supprimé de son vocabulaire les mots désignant les faits de l'âme. On pourrait le reprocher à l'Amérique en général. C'est un signe de matérialisme spontané. Mais critiquer ne sert à rien. Car d'un autre côté, comme je l'ai dit, la force d'un récit présentant seulement des faits physiques est indéniable. Et qu'on ne retrouve pas la même force dans les romans français - qui intègrent les pensées, les sentiments et les désirs des personnages - pose un problème d'ordre esthétique mais aussi sociologique. D'où vient qu'on plonge désormais dans le monde de l'âme de façon aussi volatile? Cela ne pousse-t-il pas à s'américaniser toujours davantage – ou, dans certains cas, à rejeter l'américanisme de façon maniaque, et à plonger dans ce mysticisme vague jusqu'à s'enfermer dans les religions périmées? En un certain sens, Hammett est représentatif d'un défi majeur posé à la culture française - et plus généralement européenne.

Cependant, il ne pourra être relevé que si on commence par s'imprégner totalement de la méthode de Hammett, à en prendre la mesure complète, et à en tirer le bien qui peut en être tiré. Car son roman est bon, il a de la puissance, mais aussi de la suggestivité. Je montrerai pourquoi une prochaine fois.

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07/03/2017

Le silence du soleil (Martin Scorsese)

Silence-Martin-Scorsese.jpegJe suis allé voir le film Silence de Martin Scorsese, consacré aux échecs des missionnaires jésuites au Japon: ils sont morts ou ont été contraints d'apostasier pour faire cesser les massacres de Japonais convertis. Le film donne raison à ceux qui ont apostasié en reniant les images du Christ, car Jésus parle à la fin au personnage principal, semblant lui donner raison d'avoir piétiné son image pour sauver de pauvres paysans séduits par les perspectives de paradis. Il brise le silence, et les films s'appuyant sur un fantastique chrétien ne sont pas si courants.

À vrai dire le merveilleux chrétien est surtout beau dans les récits médiévaux. Les récits de missions en Asie, en Afrique ou en Amérique, postérieurs, sont souvent ennuyeux, car on n'y décèle pas de miracles bien colorés. Mais dans le film de Scorsese il y avait de beaux paysages, et, même s'il ne se passait rien, on ne s'ennuyait pas. Les exécutions capitales, notamment, tenaient éveillée l'attention, étant variées. Les anges ne venaient pas chercher les âmes martyrisées, mais on découvrait les différentes façons de mourir des chrétiens japonais: le cinéma participe aussi des jeux du cirque. L'important est qu'il emmène plus loin, élève plus haut. L'image de Jésus, quoique simple souvenir d'un tableau surgissant dans l'esprit du héros, traversait l'écran avec agrément.

Un débat m'a interpellé, dans le film. Un prêtre apostat disait que pour les Japonais le fils de Dieu était le soleil. L'on voyait alors le soleil doré en gros plan, assez longtemps: il remplissait tout l'écran. C'était impressionnant. On n'était pas ébloui, car c'était comme une belle peinture. Le prêtre voulait dire que pour les Japonais la divinité n'était pas séparée de la nature, et que le dogme chrétien ne pouvait pas s'y implanter.

Je suis sceptique, car François de Sales liait bien le fils de Dieu au soleil aussi, et cela ne l'a pas empêché d'être déclaré docteur de l'Église catholique. La tendance à abstraire complètement le dogme de la nature est plus récente qu'on croit, et n'est pas forcément si chrétienne qu'on croit. On pourrait dire qu'elle vient plutôt de l'esprit romain antique, et participe de l'arrachement de la ville même de Rome à la nature, aux forces cosmiques: seule la loi humaine devait la diriger, et l'empereur à cet égard avait une volonté sacrée, silence-martin-scorsese-andrew-garfield-adam-driver-liam-neeson-e1483557717215.jpgégale, voire supérieure à celle des dieux célestes. Si on ne le disait pas clairement, pour ne pas choquer les prêtres, on le pensait, c'était en germe.

Un débat entre les Latins et les Irlandais sur la date de Pâques, et que rapporte le Vénérable Bède, implique justement que le Christ soit lié au soleil et la nature terrestre soit liée à la Lune - et en même temps, en réalité, à la sainte Vierge. Mais elle n'est virginale que si elle est postérieure au soleil, et c'est pourquoi la date de Pâques devait s'appuyer sur la lunaison postérieure à l'équinoxe.

Donc Martin Scorsese est trop proche du christianisme moderne, peut-être lié aux Jésuites, et pas assez du christianisme médiéval, qui avait avec la doctrine japonaise plus de liens.

En cela il donne raison aux Japonais qui disaient que les dieux étaient purement nationaux: le fils du soleil, dans leur mythologie, c'est Hachiman, qui s'est incarné dans leur premier empereur. Le soleil est pourtant bien le même pour tous les hommes. Mais l'abstraction, elle, est purement latine, émane de l'ancien esprit romain. C'est un fait.

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09/06/2016

Ma Loute et les bourgeois flamands

112228.jpgPoussé par la bonne critique de Pascal Gavillet, digne journaliste de la Tribune de Genève, je suis allé voir Ma Loute, de Bruno Dumont. D'habitude je ne vais pas voir les films français, que je trouve mauvais, ou qui du moins ne sont pas susceptibles de m'intéresser, parce qu'ils ne matérialisent pas avec sérieux, dans leurs images, le monde de l'esprit. Soit ils sont réalistes, soit ils font dans la bouffonnerie lorsqu'ils sortent des limites du réalisme. Ma Loute appartient à la seconde catégorie.

De fait j'ai été poussé par l'idée que Bruno Dumont était attiré par le mysticisme, d'une part, et que, d'autre part, son film contenait des lévitations. Je me suis demandé si son film pouvait appartenir à la catégorie des films sérieux et intellectuels qui osent toucher au merveilleux - tel L'Étreinte du serpent, dont j'ai parlé récemment.

La réponse est négative, et confirme les habitudes françaises: la nervosité est telle, dès qu'on sort des limites du réalisme, qu'on ne peut s'empêcher de bouffonner et de ricaner. Le passage où une dame fait un tour dans les airs alors qu'elle est sur une falaise face à la mort est assez beau, et n'est pas sans rapport avec la splendeur du paysage, l'immensité de la mer; mais cela tourne à la bouffonnerie lorsqu'elle est imitée par un gros policier qui ne revient jamais sur terre sauf quand on lui tire dessus pour le dégonfler.

On peut songer au Théâtre de l'Absurde, mais à la fin c'est simplement ennuyeux.

Quant au mysticisme, il est typiquement gaulois aussi; c'est même une caricature: une musique grandiose accompagne de jolies jeunes fesses qui entrent dans l'eau de la mer. On a vu cela un million de fois dans le cinéma français, dont les auteurs n'évoluent pas, toujours fascinés, pour ne pas dire plus, par leurs pulsions animales intimes. Comment se fait-il que l'homme ait beaucoup en lui de l'animal? semblent-ils se demander dérisoirement. Ou alors ils pensent sérieusement que l'amour charnel est proprement humain, et ma-loute-de-bruno-dumont-11539697yuigm_1713.jpgadmirent les animaux d'y être sensibles aussi. Du moins c'est une possibilité; mais dissimulée par l'esprit de galanterie.

Typiquement gauloise encore est la satire de la bourgeoisie, et l'ancienneté des costumes aide à saisir la référence désormais vieillotte aux romanciers naturalistes, constamment imités, apparemment indépassables puisque leurs figures comiques sont devenues des banalités, des stéréotypes. On les voit dans les films tournés pour la télévision, on les évoque avec complaisance au lycée, mais aux intellectuels de Paris, dans leur ensemble, cela apparaît comme toujours aussi original, génial: la caricature de la bourgeoisie de province plaît à l'aristocratie de la capitale. On est content peut-être de retrouver dans ce film l'ambiance surannée de Maupassant, de Balzac. Mais où est le Horla? Où est Séraphîta? Des vieux auteurs on a gardé le plus banal, le plus répétitif, le plus simpliste.

L'idée du cannibalisme de la plèbe, sans doute, est plus nouvelle. Les marins mangent les bourgeois crus. Cela ne les empêche pas d'être sensibles au bien. Pourquoi pas? Mais en ce cas ils auraient dû léviter aussi. Sinon, c'est un simple fait social, qui ne débouche en fait sur rien.

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04/05/2016

Le tout seul est lumière: David Lynch, Rudolf Steiner

DL_400x400.jpgDavid Lynch, dans Catching the Big Fish et diverses interviews, a souvent dit que la peur venait de ce qu'on ne percevait qu'une partie des choses, et que, si on avait une vue d'ensemble, elle cessait. Rudolf Steiner, dans son drame-mystère Le Gardien du Seuil, confirme par deux vers:

Das Ganze ist voll Licht, wenn auch der Teil,
Für sich allein gesehn, oft dunkel ist.

(Le tout est lumière, quand la partie,
Si elle est vue seule, souvent est obscure.)

Le problème de la mort, en particulier, ouvre à des ténèbres angoissantes. Symboliquement, le monstre, l'esprit mauvais, dans les films de Lynch, sont des êtres terrifiants, qui rendent l'univers incompréhensible. Pourquoi le mal existe-t-il? C'est d'ailleurs aussi la question de H. P. Lovecraft, mais, curieusement, celui-ci disait au contraire que c'est la vue de l'ensemble qui crée l'épouvante: car si l'homme ne jette son regard que sur un fragment, il peut être rassuré; mais le vrai fond de l'univers est inhumain. L'image du confort rationnel et bourgeois peut être détruite par une vision d'ensemble qui entoure de chaos la cité humaine.

Lovecraft, à cet égard, nous rappelle Sartre qui, dans La Nausée, fait l'expérience d'un au-delà de la matière organisée: il pose comme étant l'ensemble le fragment qu'il perçoit soudain par une faille dans le voile des apparences. L'image de la masse informe, ou du vide, renvoie à tout l'univers.

L'idée de la mort est de fait d'emblée présente pour remplir d'inanité le rêve bourgeois d'une vie pérenne et réglée, et le monde physique régi par des lois connues dans lequel l'humanité s'efforce de vivre. Mais prétendre qu'on est conscient du monde parce qu'on sait que l'on va mourir ne relève-t-il pas d'un abus? Au-delà de cette vérité fragmentaire, Lynch et Steiner proposent une vision du monde dans laquelle le mal et la mort, eux-mêmes, ont un sens.

Derrière le monstre, ou le démon, est un ange, un dieu qui se cache. Derrière la Révolution, disait Joseph de Maistre, était la Providence: au-delà du mal qu'elle représentait indéniablement, il fallait voir l'intention mystérieuse de la divinité. Pareillement, derrière Méphistophélès répondant à l'appel de Faust, chez Goethe, il faut voir les nécessités de l'évolution humaine: Faust est finalement arraché aux ténèbres pour réaliser une Fire-walk-with-me-02.jpgascension par l'éternel féminin. C'est la fin du Second Faust: le héros est emmené au Ciel par les anges de la sainte Vierge.

Chez Lynch, le plan divin est caché: suggéré plus que dit. Non seulement il en est ainsi dans ses films, mais dans ses écrits et paroles il n'en a guère dit plus. Il a évoqué l'image du jeu fantastique qu'était en réalité la vie, voire l'idée du retour de l'être humain à travers plusieurs vies, son germe ne mourant pas. Pour Steiner, on le sait sans doute, il en va de même: l'homme évolue en s'incarnant successivement, et en tirant profit de ses expériences. À cet égard, comme dans le christianisme, la souffrance et la mort purifient, et chez Lynch aussi, puisqu'on ne peut pas comprendre autrement que Laura Palmer, à la fin de Fire Walk With Me, revoie son ange après avoir été abominablement tuée.

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26/04/2016

Cédric Klapisch et les femmes de l'air

ob_618d53_16171800800.jpgJ'ai vu l'autre jour un vieux film de Cédric Klapisch appelé Chacun Cherche son Chat. Klapisch appartient pour moi à cette classe d'artistes parisiens qui feignent de faire dans le réalisme, mais qui, en réalité, matérialisent des fantasmes, font dans un idéalisme naïf et sentimental. Ils correspondent aux poètes tels que les voyait Platon: ils entretiennent des illusions. Et le font avec plus d'acuité que les artistes qui créent des mondes fantastiques - dont on sait qu'ils sont différents du monde dans lequel on vit, sauf cas extrêmes de maladie mentale. Cependant, par la ruse du réalisme enjolivateur, ces artistes entretiennent - ou exploitent, du moins - la légère fièvre mentale qui étreint le public lorsqu'il rêve d'un monde plus beau, qui serait en même temps le monde réel.

Le film que j'ai vu présente une jeune et jolie femme innocente et candide dont personne ne veut. Un portrait galant, flatteur, assez difficile à rencontrer dans la vraie vie, mais qu'on peut promener dans les rues de Paris en faisant ainsi croire que celles-ci sont des lieux magiques, enchantés.

Il y avait de cela dans l'art, artificiel à mes yeux, de Paul Éluard, qui racontait qu'il avait rencontré des femmes magiques, volantes, féeriques dans des quartiers de Paris, prétextant le surréalisme pour inventer des fantasmes et asseoir ses visions.

À vrai dire, Brantôme disait que les belles femmes avaient des privilèges, et elles ont assurément celui d'entretenir des espoirs fous; lorsqu'on les voit, elles font rêver: on s'imagine, malgré soi, que le paradis sur terre est possible. Mais je dois faire un aveu: j'admire les artistes qui sont capables d'aller au-delà de cette illusion. Artistes qu'on trouve peu en France, pays tendre et galant. Je crois que c'est un des points qui opposaient le plus fondamentalement les Savoyards aux Français, dans les temps anciens: les premiers, peu nourris par la mystique des troubadours, ne chantaient guère l'amour terrestre. François de Sales ne peignait avec feu que la divinité, ou la sainte Vierge, et il était le penseur le plus lu et respecté du Duché. Il a explicitement dit que l'amour qu'on voue à la créature devait se reporter sur le seul objet légitime de l'amour: le créateur.

Mais ce n'est pas si facile. La divinité est une chose abstraite. Et c'est ainsi qu'il me semble qu'il faut assumer l'essence féerique de la poésie amoureuse d'un Éluard qui parle d'une fille qu'il a rencontrée à Montmartre comme d'une femme volante: au lieu de laisser la figure dans la rhétorique, il faut évoquer les fées, qui, à la NEDmeYFq40s3GF_2_b.jpgfois de ce monde et de l'autre - comme eût dit Tolkien - matérialisent sur Terre la divinité, placent dans le Ciel la forme pure.

Quels films le font? me dira-t-on. Puisque nous parlons de cinéma. C'est assez simple: les super-héroïnes du cinéma américain, d'abord: Wonder Woman en est le type le plus célèbre. Et, ensuite, les esprits féminins du cinéma asiatique, notamment chinois, qui volent dans les airs: je les adore. À cet égard, Zu, de Tsui Hark, est un emblème.

Ces femmes, bien sûr, ne sont pas des mortelles: elles viennent d'un autre monde, et si une ville est embellie par leur présence, cela ne la rend pas divine par essence.

Le cinéma français devrait essayer de faire pareil. Ses illusions réalistes ont quelque chose de vide.

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08/04/2016

El abrazo de la serpiente

El-Abrazo-de-la-Serpiente01.jpgJ'ai vu au cinéma du Grütli, il y a déjà quelque temps, El Abrazo de la Serpiente (L'Étreinte du serpent), un film sud-américain de Ciro Guerra qui raconte comment deux hommes, ou un homme incarné deux fois, rencontrent dans l'Amazonie le même sage indien, qui les guide vers une plante sacrée et le monde spirituel. C'était beau, et la nature imposait sa force, l'Indien sa grâce et sa personnalité. La deuxième fois, il est vieux, mais l'Européen qu'il conduit sur la rivière parvient à entrer dans le pays des esprits, contrairement à la première.

L'ensemble du film est en noir et blanc, sauf pour la séquence, assez courte, montrant cet autre monde. Elle s'appuie sur des visions d'un grand esthétisme, montrant énigmatiquement des formes ou des entités indistinctes dans des cercles colorés. Après ce passage dans le Mystère, l'Indien disparaît, apparemment remplacé par un essaim de papillons blancs.

Le Serpent, faut-il sans doute comprendre, est l'esprit du cosmos qui happe les âmes et leur montre le chemin. Il leur inspire des rêves - qu'on doit suivre, entend-on énoncer. Il se mêle aux astres.

J'aime ces films un peu abstraits qui osent montrer quelque chose du monde divin, comme 2001: l'Odyssée de l'espace, ou Au-delà du Réel. Cela passe souvent par la machine qui emmène au bout de l'univers, ou alors par des plantes: c'est un débat. Parfois c'est les deux, car au fond la machine sert aussi de drogue.

Je les aime, mais je suis quand même perplexe, lorsque je suis exigeant avec la logique, et délaisse le sentimentalisme qui entoure les Indiens, ou qui entourait les fusées à l'époque où Kubrick a réalisé son film: l'heure est plus à l'écologie, dit-on. Mais Matrix montre un monde fantasmatique qui se pose comme plus vrai que le nôtre et dans lequel on entre grâce à un téléphone; il faudrait voir. Je suis perplexe, car je me El-abarazo-de-la-serpiente-02.jpgdemande si le réalisateur du film a vraiment suivi le conseil de l'Indien qu'il présente comme un Guide, s'il a vraiment suivi ses rêves. En effet, la séquence onirique est courte, et on ne la comprend pas. Or, si on suit ses rêves, c'est pour y voir clair dans le monde de l'âme. On comprend, certes, qu'on entre dans le pays des esprits; mais on ne saisit pas de quoi il est fait. Et l'homme moderne a besoin de savoir où il va. Il ne suivra pas des formes incertaines simplement parce qu'elles sont belles: il faut que sa pensée en confirme la substance. On peut dire qu'il a tort; cela n'importe pas: d'instinct il agit ainsi.

Donc si on veut faire suivre leurs rêves aux gens, il faut les éclairer. Comment? Il faut y créer des pôles de moralité, eût peut-être dit, s'il avait vécu de nos jours, François de Sales. Le monde des esprits est hiérarchisé: les esprits sont plus ou moins élevés, plus ou moins purs.

Bien sûr, dira-t-on, si on fait cela, on retombera dans les religions anciennes. Les poètes surréalistes en général s'y refusaient. Mais comment dès lors les suivre?

Encore une fois, il s'agit de créer de nouveaux pôles de moralité: Victor Hugo ne donnait pas le même sens au bien et au mal qui polarisaient l'infini du dedans, que le catholicisme. Mais il faut bien les montrer.

Le dessinateur Philippe Druillet ne désapprouvait pas George Lucas d'avoir créé des pôles de moralité clairs au sein d'une sorte de psychisme cosmique, dans sa série Star Wars; et Druillet est celui qui en France a été le plus mythologique en dessinant, le plus imaginatif tout en donnant des directions, des pistes.

Il faut prendre garde à ne pas être trop abstrait, à ce que le pays des esprits ne ressortisse pas simplement au sentimentalisme.

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14/01/2016

Ziggy Stardust

tumblr_n1u1brLndS1qlcugro1_1280.jpgDavid Bowie a fait intervenir la science-fiction dans ses chansons, notamment à l'époque où, impressionné par Stranger in a Strange Land, de Robert Heinlein, il a inventé une mythologie interstellaire et le personnage de Ziggy Stardust. Il présentait celui-ci comme envoyé par des êtres sublimes d'une autre planète pour lutter contre des monstres obscurs et changer la face du monde. Dans le roman de Heinlein, c'est un homme élevé par des Martiens qui arrive sur Terre; il est en communion avec les esprits des ancêtres des Martiens, qui sont vivants et conscients, quoique sans enveloppe corporelle. Il enseigne que la morale traditionnelle humaine est dénuée de sens, que chacun est Dieu, et que le plaisir sexuel notamment doit être partagé avec tous sans esprit de possession. Il est faux que la révolution sexuelle et le mouvement hippie aient été sans mythologie: chez Heinlein, les valeurs nouvelles sont bien inspirées par des esprits vivant dans les étoiles. Finalement, l'homme de Mars est martyrisé par les sectateurs des religions traditionnelles. Ziggy Stardust lui aussi meurt, impropre à la vie terrestre.

David Bowie se lassait vite des formes fictives qu'il affectionnait, mais il est resté assez fidèle à la science-fiction. On se souvient qu'un rôle proche de celui du roman de Heinlein lui fut donné dans un film étrange, The Man Who Fell to Earth (1976). Je l'ai vu mais il ne m'a pas laissé de souvenir précis, sinon que, comme souvent dans les films de cette époque, il y avait un fantastique bizarre et FTO-cover-small.jpgdu sexe, comme si les deux étaient mêlés, comme si le fantastique réalisait les fantasmes.

J'ai commencé à écouter David Bowie vers l'âge de douze ans, alors qu'il venait de sortir son album Scary Monsters (1980) et que, l'ayant chez moi, je l'écoutais en boucle en lisant le cycle épique de Philip José Farmer sur Opar: il y était raconté l'histoire grandiose d'une cité perdue d'Afrique, colonie de l'Atlantide inventée par Edgar Rice Burroughs et brièvement évoquée dans son cycle de Tarzan. Je trouvais que la musique correspondait merveilleusement bien à ce roman, parce qu'elle contenait une forme d'étrangeté qui avait trouvé, par une forme pleine, entière, massive, un vêtement idoine. Je pense encore que cet album est le meilleur de David Bowie; il est dynamique, cohérent, unitaire, et en même temps le sentiment de l'ailleurs y demeure. Notre chanteur savait donner ce sentiment, sous la forme d'une nostalgie, peut-être assez anglaise, pour un monde existant mais inaccessible, et d'une rage de ne pouvoir l'imposer à la Terre - un sentiment d'injustice, de colère. Les albums antérieurs avaient de l'énergie, mais ils mêlaient des chansons aux styles très différents, et, surtout, des chansons fascinantes à d'autres ennuyeuses.

Il en avait, du reste, dans The Man Who Sold the World (1970), écrit une sur les surhommes qui étaient censés vivre dans les temps anciens, et qu'évoquait justement Philip José Farmer dans ses livres. C'est celle qui se nommait The Supermen et avait ces vers rappelant Robert E. Howard et Clark Ashton Smith, autres auteurs que je lisais alors abondamment:
When all the world was very young
And mountain magic heavy hung
The supermen would walk in file
Guardians of a loveless isle
And gloomy browed with superfear their tragic endless lives
Clark Ashton Smith en particulier a composé un magnifique poème sur les surhommes de Mû ou d'Atlantis, puissants mais orgueilleux, s'adonnant à des rites abominables. (Plus tard, j'ai découvert que Lamartine, dans La Chute d'un ange, avait évoqué des êtres proches.) Cette mythologie était assez répandue, peut-être par l'entremise de H. P. Blavatsky, et je l'aimais.

Heathen.jpgMais, après Scary Monsters, ses albums ont cessé de porter en eux cette étrangeté des débuts, et Let's Dance (1983) en a marqué le deuil; que cela ait été son plus grand succès montre assez que le public, s'il est attiré d'instinct par le mystère, n'adhère à ceux qui le portent que lorsqu'ils l'ont délaissé, lorsqu'ils s'en sont édulcorés.

Puis, un jour, j'ai vu la pochette de son nouveau disque, Heathen (2002), et une impression d'énigme fantastique y était empreinte. On le voyait avec les yeux blancs - non pas seulement païen, mais aussi prophète d'une force lumineuse et spectrale. Et j'ai recommencé à m'intéresser à l'artiste. Lui-même était conscient d'avoir retrouvé un fil. Les chansons de l'album étaient souvent poignantes, comme saisissant un flux profond.

Finalement, il se pose en étoile noire, comme un être d'un autre monde, mais bizarre, ambigu; comme dans le surréalisme, l'au-delà ne touche que s'il est inattendu, inquiétant. C'était un bon chanteur.

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23/12/2015

Le Genevois pluriel de Philippe Souaille

7640126563862.jpgEn novembre, à Ripaille, j'ai eu le plaisir de rencontrer physiquement Philippe Souaille, célèbre blogueur de la Tribune de Genève. Il m'a gentiment offert son livre et son film, et j'ai pu voir le second, Genevois pluriels, documentaire de cinquante-deux minutes sur Genève et sa région. J'ai eu le plaisir insigne de voir mon nom figurer deux fois au générique - une pour avoir été l'auteur d'un spectacle (avec Jean-Pierre Anchisi) dont il été a emprunté un extrait, une dans la liste des conseillers historiques (dont l'avis a été pris mais pas toujours suivi, dit le texte).

Le noble cinéaste s'est efforcé de montrer que Genève s'est construite dans sa relation avec ses voisins, et, parmi ceux-ci, il a accordé aux Savoyards une large place. Il a évoqué François de Sales. Il m'a aussi appris quelques détails de l'histoire genevoise que j'ignorais, notamment pour le dix-huitième siècle.

Il a bien observé que les relations économiques avaient récemment fluidifié la frontière entre Genève et la France voisine, mais que l'obstacle politique demeurait. Il a déclaré que l'enjeu des prochaines années serait de parvenir à mieux accorder le politique et l'économique. Mais il n'a pas donné de perspectives précises: il n'a pas donné son avis personnel. Le documentaire ressortit un peu à la commande.

Je donnerai donc mon sentiment. Je crois que le visionnaire, en la matière, c'était Denis de Rougemont. Pour lui, un bassin économique constituait une région naturelle, et c'est à partir de cette réalité naturelle qu'il fallait bâtir la forme politique. C'est indéniable. Les villes depuis l'antiquité constituent des pôles, et les régions sont la portion de la Terre qui subissent ces pôles; les frontières entre les régions dépendent du poids de ces pôles. Si un village se rend à Annecy pour vendre ses denrées, il dépend d'Annecy; s'il se rend à Chambéry, il dépend de Chambéry.

Mais je peins un tableau médiéval. Il faut voir à présent de quelles villes une commune dépend principalement pour ses revenus. Est-ce que la vallée de l'Arve par exemple gagne de l'argent surtout par les Parisiens qui viennent faire du ski, ou par la vente des produits du décolletage aux usines françaises, ou actu-soutien-grandgeneve_03mars2015_0.jpgalors par les travailleurs frontaliers qui se rendent à Genève? C'est toujours la question.

La diversité des sources de revenus oblige à une fraternité globale, à ce que les frontières soient relativisées.

Actuellement, si je répète ce que j'entends dire, le décolletage vend surtout à l'industrie française, qui dépend de Paris, et de l'État français actionnaire. Le tourisme s'enrichit grâce aux Russes, qui arrivent de l'aéroport de Genève. Mais il vient toujours des touristes de Lyon, de Paris. Quant à l'agriculture, elle produit des fromages qui s'exportent, et dont le succès, notamment grâce à la tartiflette, est surtout français.

On pourrait, sans doute, chiffrer tout cela. Et regarder les résultats. On évacuerait les tristesses et les rêves des uns et des autres, les préférences ou les dégoûts personnels.

Que verrait-on? Je ne veux pas en préjuger. Mais je ne crois pas que des considérations nationalistes ou régionalistes doivent prévaloir sur le fait économique. Chacun est libre de développer la culture qu'il souhaite. De pratiquer essentiellement Voltaire, Geneve01.JPGFrançois de Sales ou Jean Calvin. Cela ne change rien à la réalité économique.

J'ai l'impression, à vue de pays (ce serait à vérifier), que la Savoie du nord et le Pays de Gex sont plus ou moins passés dans l'orbite de Genève, que le poids même de Paris et de Lyon y sont moins forts, qu'en tout cas le poids de Chambéry est faible, et que celui d'Annecy n'est pas immense. Je dis peut-être cela parce que cela me fait plaisir, parce que je suis président des Poètes de la Cité et que je tiens un blog sur la Tribune de Genève. Mes revenus viennent de Paris, pourtant (en transitant par Grenoble). Mais ils ne sont pas très élevés.

Je dois reconnaître (peut-être à cause de cette source de revenus) que Paris exerce encore une certaine autorité sur la Haute-Savoie, qu'on le veuille ou qu'on le regrette. Cela me rappelle la politique en Savoie au dix-neuvième siècle: malgré un certain rayonnement du roi de Sardaigne, le débat est vite devenu de savoir si on était pour ou contre les effets de la Révolution de 1789.

Mais il est indéniable que la fluidité de la frontière doit être prise en compte dans la vie politique – et (cela va de soi) sous la forme d'une adaptation, plus que d'une réaction.

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30/04/2015

De Villiers de L'Isle-Adam aux comics, l'automate céleste

url.jpgJe me suis souvent demandé pourquoi on ne voyait pas davantage exploitée la géniale idée de Villiers de l'Isle-Adam (1838-1889) dans son roman l'Ève future (1886). Il y raconte qu'Edison, le célèbre électricien, a créé une femme mécanique, artificiellement animée; mais qu'en aucun cas cela ne lui eût donné une âme: il fallait encore qu'un esprit céleste s'y plaçât. Et effectivement, un être immatériel venu de l'espace situé entre les planètes s'insère dans ce corps et lui donne une humanité pleine et entière. Les cinéastes et écrivains qui ont repris l'idée d'un robot androïde se sont en général contentés de prétendre que l'âme y naissait spontanément! Villiers de l'Isle-Adam savait que cela n'avait pas de vraisemblance.

Or, dans le second volet filmé des Avengers, j'ai vu explicitement repris son idée. Car le personnage de paul-bettany-vision-avengers-age-of-ultron-trailer-marvel.jpgla Vision est un être synthétique obtenu par des forces terrestres, mais il est habité par un esprit de l'infini: une pierre magique, enchantée, venue du ciel, est placée sur son front et lui donne une âme grandiose. Né à l'instant, il n'en a pas moins la conscience d'un être angélique, et l'action du film l'assume: il se comporte comme tel. Il est hiératique, énonce des vérités mystérieuses, vole, et lance un feu doré depuis son joyau. De surcroît, son beau costume, sans se référer clairement à une mythologie connue, lui donne l'air d'un dieu, d'un être supérieur. Sa cape jaune, son visage rouge, ses insignes bizarres, disent son origine dans le monde du rêve.

Ce personnage a été créé il y a plusieurs décennies par Roy Thomas et John Buscema, célèbres auteurs de comics: à cette époque, il n'abritait pas l'esprit de l'infini, mais celui d'un url.jpg1.jpgsuper-héros défunt, qui s'était sacrifié pour que d'autres super-héros survivent, en affrontant des méchants qui seuls pouvaient le guérir de son mal incurable. La Vision en était comme la résurrection, et il était déjà un personnage marquant. Il avait senti en lui s'éveiller la conscience du bien et du mal, et il portait au front une sorte de goutte d'or, à la poitrine un losange jaune. De ce dernier, Roy Thomas assumait le symbolisme mystérieux.

Ce mélange entre science-fiction et mythologie est le biais par lequel la science-fiction est intéressante. Le thème de l'automate qui est une coque vide à remplir et que va remplir un esprit détaché de la Terre, venu du fond de l'Infini, exerce une sorte de pression sur la conscience, comme si elle percevait là une grande énigme. La religion de l'ancienne Grèce suppose que les statues se remplissaient de l'esprit des dieux qu'on adorait. Les poètes chrétiens (saint Avit, par exemple) racontaient que l'homme avait été d'abord sculpté dans l'argile, et qu'ensuite Dieu avait soufflé dans la forme créée pour y projeter une parcelle de son esprit. Et l'Edda affirmait que l'homme et la femme avaient été faits de morceaux de bois, dans lesquels Odin avait placé une âme.

La figure en est troublante. Le personnage des Marvel Comics est archétypal. Il est comme un pont avec l'au-delà.

Certes, la science-fiction, en la réduisant à des mécanismes physiques, manque de saisir la vie; mais elle fait fréquemment ressortir de vieux mythes d'une façon fascinante.

Le reste du film Avengers 2 était plutôt sympathique, et les critiques distingués qui ont regretté l'humour du premier montrent qu'ils aiment surtout voir bouffonner sur la mythologie, ce qui n'est pas mon cas. Les flammes de la Sorcière Rouge étaient très belles, vermeilles et transparentes; les sentiments d'amour de la Veuve Noire, touchants; les visions célestes de Thor, intrigantes; les hallucinations des héros, déroutantes; on ne s'ennuyait pas.

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20/03/2015

Birdman

Birdman-Poster.pngJ'ai vu le film Birdman, d'Alejandro González Iñárritu, car j'aime que le fantastique soit relié aux profondeurs de l'âme. D'un autre côté je n'aime pas qu'il y reste. La science-fiction matérialise les fantasmes - et leur donne, par conséquent, une objectivité que je trouve appréciable. Il y a quelques années, je participai à un débat sur la science-fiction, publiquement méprisée par un critique du Figaro appelé Angelo Rinaldi: j'écrivis un article défendant la tendance à matérialiser, à objectiver les fantasmes, que lui voulait limiter à l'étude du cerveau. André Breton avait dit aussi que la vraie poésie consistait à objectiver le subjectif.

Naturellement, j'admets que la science-fiction le fait mal. Elle est vraiment de la poésie en ce qu'elle pénètre en toute conscience dans l'intériorité humaine et en tire un univers cohérent; mais généralement elle fait perdre, par sa prétention à la conjecture rationnelle, son mystère au monde de l'âme, de telle sorte que techniquement il s'agit de poésie - mais que l'essence s'en est perdue.

J'aborde cette question parce qu'Alejandro González Iñárritu a proclamé publiquement, un peu comme Angelo Rinaldi, son mépris pour les super-héros. Et je comprends ce mépris, dans la mesure où les super-pouvoirs sont assimilés à de la technique futuriste, ce qui les rend finalement anecdotiques, leur large_phantom_of_the_paradise_05_blu-ray_.jpgôte leur résonance intérieure.

Le réalisateur de Birdman choisit donc d'adopter une idée plus intelligente: le super-héros est une sorte de double fantasmé de soi-même, un sur-moi. Et c'est là, tout de même, qu'un semblant de poésie survient, dans son film, puisque réellement, visuellement, l'homme-oiseau apparaît, parlant à l'oreille du héros - tel un démon, ou un ange. L'être occulte ressemble à la fois à Batman et au Phantom of the Paradise – et la référence à ce dernier est explicite, à travers des affiches du décor.

Néanmoins qu'il ne s'agisse que de fantasmes qu'expliquent les théories de la psychologie est trop clairement manifesté: le mystère est détruit, contrairement par exemple à ce qui se passe dans Lost Highway, de David Lynch, où un homme-mystère existant objectivement souffle au héros ce qu'il doit faire. Il pourrait n'être qu'un rêve, ou un cauchemar: on n'en sait rien; dans Birdman, on le sait, Birdman.jpegc'est explicitement révélé par des images objectives se superposant aux visions subjectives du héros. Le spectateur ordinaire n'est pas dérouté: on demeure dans les limites de la science officielle. Mais c'est excessivement intellectuel. Et réaliste. Le mystère est démonté en même temps qu'il est cristallisé: il renvoie à des problèmes personnels. Ceux qui devraient être présents dans les films de super-héros, et qu'on trouvait dans le premier Batman de Tim Burton: l'homme chauve-souris y était un double réel, né de tourments intérieurs. Le meilleur film du genre à ce jour. Mais Birdman reste frais parce qu'il va plus loin dans le psychisme: si son super-héros avait réellement agi dans un monde parallèle, n'avait pas été une simple illusion, il eût été le premier film de super-héros à mystère.

Il reste difficile de concilier la foi naïve en l'homme du futur et l'intellectualisme psychologique...

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02/12/2014

Hommes du futur et anges du présent

11175_1047087.jpegJ’ai déjà évoqué le film Interstellar, de Christopher Nolan, qui présente les hommes du futur comme étant parvenus à remonter le temps à volonté, et comme ayant pu ainsi devenir en quelque sorte les bons anges des hommes d’aujourd’hui. Naturellement cela ne fonctionne qu’à travers des apparitions spectrales, même si les théories physiques du film tendent à le masquer. Mais des auteurs de science-fiction sont allés plus loin, tombant dans une fantaisie souvent pleine de charme, quoique peu crédible. L’excellent Gérard Klein a par exemple publié un roman entièrement fondé sur une telle idée, Les Seigneurs de la guerre - qui est bien écrit, dans un style racinien et abstrait. Une femme du futur y joue le rôle d’une bonne fée: elle sait tout du héros, et l’aime alors qu’il ne la connaît pas du tout. Le ressort en est mythologique, et au fond, a-t-on l’impression, les théories qui justifient une telle situation ne sont là que pour créer une situation où enfin le spirituel se confond avec le matériel: car comme disait saint Augustin, le futur n’existe pas: il n’est que le présent de l’attente; son existence est purement intérieure; seul le présent existe!
 
Il devait sembler fort de café à Lovecraft qu’un corps de chair et d’os s’affranchît des lois du temps qui précisément s’appliquent aux corps physiques, car lorsqu’il a évoqué le voyage temporel, dans The Shadow out of Time, il a présenté des Grands Anciens ayant acquis le pouvoir de transporter leur conscience dans différents corps, par delà le temps et l’espace: ils peuvent parler depuis le passé aux consciences st.jpgcérébrales insérées dans le présent sous forme de rêves, de chuchotements…
 
Olaf Stapledon, dans Last and First Men, choisit une image intermédiaire: les messages des êtres supérieurs viennent des hommes du futur, qui ont aussi appris à faire voyager leur pensée dans le temps; mais pas leur corps: il s’agit encore de force spirituelle.
 
Il y a là certainement un motif puissant, qui parle en profondeur à l’être humain. Selon Rudolf Steiner, après la mort, l’âme remonte le temps et rencontre les actions effectuées pendant la vie, mais, cette fois, elle n’est plus leur auteur, mais leur objet: elle les subit. Elle souffre quand des fautes ont été commises: elle en ressent les effets nocifs. Cela se retrouve dans le film de Christopher Nolan: quand le héros se voit agir de travers, il en est profondément meurtri; son nihilisme ancien a consisté à nier ce qu’il est à présent sous une forme autre, impalpable - et il en est désespéré, il se fait d’amers reproches! Hélas, il est trop tard.
 
François de Sales eût dit que le bon ange, qui voit l’avenir, assurément répercute ces reproches: chacun est face à lui-même. Pour l’évoquer, pas besoin de trou noir, sans doute: c’est surtout une béquille narrative pour faire vivre cette expérience à un spectateur davantage nourri de théories quantiques que de concepts mystiques.

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24/11/2014

Interstellar et les hommes du futur

interstellar-christopher-nolan-poster.jpgJ’ai vu Interstellar, le film de science-fiction de Christopher Nolan, et l’histoire en est apparemment mue par le désir de l’humanité de coloniser d’autres planètes parce que la Terre se meurt, mais le fil le plus intéressant est de savoir qui sont les êtres mystérieux secondant les hommes dans ce projet, qui placent un trou noir près de Saturne et leur envoient divers signes. Ceux qui n’ont pas vu le film et voudraient conserver le mystère doivent s’arrêter de lire ce billet, car je vais révéler ce qu’il en est: il s’agit d’hommes du futur qui ont acquis le moyen de revenir dans le passé.

Lorsqu’on suit le cheminement du héros qui y parvient, la musique est intense, et tous les mystères antérieurs trouvent leur solution; comme c’est redoublé par une émotion personnelle, le souvenir d’une fille qu’on a abandonnée, c’est poignant. Le personnage principal se voit tel qu’il était dans le passé, et devient le fantôme qu’il percevait alors confusément, ou que ses proches du moins percevaient autour d’eux. Figure qui saisit étrangement, comme parlant à l’inconscient le plus profond, et qu’on a vue dans des films de David Lynch, en particulier l’éblouissant Inland Empire, et qu’on a lue dans Voyage to Arcturus, de David Lindsay, paru il y a bientôt un siècle. Cependant, Lynch et Lindsay sont ésotériques, et font voyager les âmes à travers le temps sans rien expliquer; Nolan a choisi de justifier de tels miracles par une théorie sur les trous noirs disant qu’en y pénétrant on pourrait remonter le temps - ce qu’on a lu dans Une Brève Histoire du temps de Stephen Hawking, paru en 1988. À l’époque de cette lecture, il y a vingt ans, je me suis dit que cela ne tenait pas debout, parce que le corps humain étant lui-même soumis à l’espace et au temps, il faudrait d’abord le quitter; d’ailleurs comment peut-il résister à ce traitement? Hawking reconnaissait que la difficulté était grande.

On peut concevoir des défunts qui remontent le temps et parlent dans les rêves; ou des anges, de purs esprits; mais des hommes de chair et de sang, je crois que cela relève de la faribole. En repensant à Lynch et à Lindsay, je me dis qu’ils sont d’accord avec moi, qu’en réalité c’était spirituellement que leurs personnages voyageaient dans le temps: si les films de Lynch sont difficiles à saisir, c’est parce que la frontière entre le physique et le psychique n’y est pas clairement donnée. Il en va de même chez Lindsay.

Alors on comprend ce que la situation garde de si troublant: cela dépasse les limites de l’espace, du temps, mais aussi du sensible, de ce que le corps perçoit; cela entre dans le royaume de la mort. Les explications semblent n’être données que pour en atténuer la portée angoissante, terrifiante, pour le faire passer auprès d’un large public. Comme à travers un filtre, un mystère moral est développé; on suit avec passion - même si, après-coup, on se dit que c’est un peu absurde.

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23/06/2014

Le fantôme de l’amour (Amol Palekar)

affiche-Paheli-le-fantome-de-l-amour-Paheli-2005-1.jpgJ’ai vu un certain jour récent un film indien surprenant; il se nommait, en français, le Fantôme de l’amour, et avait été réalisé par Amol Palekar, qu’en dehors de cela je ne connaissais pas du tout. Je ne suis pas spécialiste des films indiens, mais je crois que beaucoup, comme celui-ci, placent des chants et des danses dans l’action dramatique, donnant à l’ensemble une atmosphère festive rappelant assez Walt Disney.
 
Ce qui m’a néanmoins surpris est l’histoire qu’il racontait: celle d’un esprit amoureux d’une jeune femme mariée, délaissée par son époux, marchand qui le soir même du mariage est parti en voyage d’affaires. Elle est jeune, elle aime l’amour, et l’esprit a pris l’apparence du mari, qui devient rapidement cocu.
 
Type d’histoires qu’on racontait volontiers dans l’Occident ancien: il ne faut que se souvenir de Jupiter prenant l’apparence d’Amphitryon et se glissant dans ses draps pour s’unir à sa femme Alcmène: il en naîtra Hercule, sauveur des peuples; les dieux ont de ces desseins cachés!
 
Mais au lieu que le conte soit moral parce que la ruse de l’être spirituel dissimulait une intention située au-delà de l’entendement humain, dans le film d’Amol Palekar, il s’agit plutôt d’honorer l’amour même - le dieu Kâma -, et de satisfaire les aspirations légitimes des jeunes femmes à son endroit. Le cinéma indien s’appuie sur la mythologie mais il n’a pas de sens religieux clair - en tout cas ce film n’en a pas: on est plutôt dans le romanesque profane.
 
Cela aurait fait hurler saint Augustin, qui reprochait justement au théâtre romain de représenter les amours des immortels dans cet esprit - dans l’esprit de justifier l’adultère! On se demande parfois quel genre de pièces il pouvait bien désigner, car celles qui nous sont restées sont animées d’une moralité
photo-Paheli-le-fantome-de-l-amour-Paheli-2005-9.jpgplus élevée, et même les Métamorphoses d’Ovide, qui narrent ce type de mythes, sont dans ce cas. Or, il semble qu’avec ce film indien, le Fantôme de l’amour, on ait un début de réponse!
 
La fin surtout est significative: l’esprit est pourchassé par un magicien, après que le mari s’est plaint; on pense que le sorcier a mis ce génie dans une gourde ensuite enterrée dans le sable, mais il s’avère que le rusé y a placé le mari! Cela s’achève par le baiser donné à la belle, qui s’aperçoit alors qu’elle peut être heureuse pour toujours. Et tant pis pour l’autre, qui a mérité son crime: n’avoir pas honoré la nuit de noces!
 
Cela a quelque chose de sinistre, même si le peuple peut approuver, notamment les femmes. Qui ne rêve d’un mari galant, incarnant l’amour? On ne défie pas Vénus impunément.

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25/04/2014

L'Homme qui rit, Elephant Man

9782253160823-T.jpgL’Homme qui Rit était le dernier grand roman de Victor Hugo que je n’avais pas lu, et les intellectuels distingués de Paris disent souvent que c’est le meilleur, peut-être parce que c’est le seul qui n’ait pas eu de succès à sa sortie. Hugo l’expliquait en disant qu’il avait trop cherché l’épopée, que le public avait décroché. Mon impression est plutôt qu’il a trop discouru, qu’il n’a pas assez raconté. Le point culminant du récit est en soi un discours, celui de Gwynplaine à la Chambre des Lords: de façon un peu inattendue, aucune de ses pensées allant dans ce sens n’ayant été réellement présente jusque-là dans le roman, il s’en prend aux riches et défend les pauvres, et les nobles y répondent par un immense éclat de rire. Or, la vérité est que Victor Hugo déclenchait les mêmes réactions à la Chambre des Pairs quand il y évoquait l’enfer social dans lequel les pauvres étaient jetés, et au bout du compte ce roman semble être une allégorie renvoyant à lui-même.
 
Cela se mêle toutefois à une histoire intéressante, celle d’un théâtre ambulant dans l’Angleterre du dix-septième siècle, comportant une aveugle à l’âme pure et un homme au visage difforme, transformé par l’art diabolique de sortes de jésuites quand il était petit: c’est l’origine du Joker, le célèbre méchant de Batman! Car sa bouche a été ouverte jusqu’aux oreilles. Le petit théâtre raconte des histoires cosmiques et mythologiques qui font plaisir à voir. Cela rappelle Milton, annonce Blake.
 
Mais ce qui m’a toujours troublé est la série de liens que j’ai cru voir entre Hugo et le cinéaste David Lynch et ce roman n’y fait pas exception: un rapprochement avec Elephant Man pourrait facilement être effectué. Le théâtre ambulant montrant des monstres et comportant de la mythologie créée par le directeur est bien un trait commun, puisque le maître de John Merrick évoque les éléphants qui auraient piétiné sa mère alors qu’elle était enceinte et l’auraient ainsi, lui, déformé. La différence est bien sûr que cette fable est prise en mauvaise part par Lynch, comme uThe Elephant Man 3.jpgne tromperie, une diffamation qui pèse sur la conscience de l’homme-éléphant. Mais il y a aussi le spectacle plein de merveilleux auquel ce dernier assiste, à la fin du film. Peut-être au reste qu’Hugo avait plus qu’il ne le disait de la réticence face au fabuleux, notamment s’il était de cette nature, lié aux métamorphoses, comme dans l’antiquité grecque. Il aimait plus sincèrement les anges, et à la fin de ce roman, comme à celle des Misérables, un de ces êtres célestes apparaît dans le ciel pour accueillir Gwynplaine qui se suicide; or, l’homme-éléphant pareillement se tue et rejoint selon David Lynch sa mère devenue une sorte d’ange, une dame du ciel. Et le héros de Hugo voulait en réalité suivre dans la mort sa bien-aimée.
 
Le regret de l’enfance pure, non difforme, est présent dans les deux cas. Mais la rencontre avec la femme séductrice, noble et gracieuse, également. De nouveau une différence existe: la dame chez Hugo est mauvaise, chez Lynch elle est bonne et compatissante.
 
Les points de convergence sont quand même étonnants.

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22/11/2013

Thor 2

funeral.jpgJ’ai vu le second volet filmé de la série Thor, inspiré par un comic book de Stan Lee et Jack Kirby; je l’ai plutôt bien aimé, grâce à des scènes que j’ai trouvées très belles, en particulier celle des funérailles de la reine d’Asgard, reprise des rites scandinaves anciens mais sublimée par la mythologie, ici mêlée à la science-fiction. Le bateau transportant le corps sans vie de la dame, enflammé par des flèches, s’apprête à tomber dans la grande cascade cosmique; Odin alors frappe le sol de sa lance puissante: un bruit sourd retentit dans l’univers, et l’esquif est suspendu; un petit groupe d’étoiles s’en élève et monte vers une nébuleuse grandiose, apparemment le centre de la galaxie, qui est tout proche. Je ne sais où le réalisateur a eu l’idée d’un tel déroulement, mais je l’ai trouvé excellent. Les boules de lumière qui s’élèvent des mains des Asgardiens, alors, achève de faire penser aux plus belles scènes du cinéma asiatique à vocation mythologique.
 
Évidemment, certains passages étaient au contraire ridicules, faute de pouvoir être drôles comme ils l’auraient voulu, et d’avoir mêlé de façon répétitive la mythologie à la physique quantique a donné lieu à des enchaînements d’un burlesque excessif. Mais l’intensité dramatique, dans l’ensemble, était assez forte, et Thor lui-même très crédible: quand la foudre jaillit de son marteau, c’est sa volonté qu’on voit se manifester et qu’on ressent alors en soi; cela fonctionne bien.
 
Plusieurs fois j’ai pensé à Star Wars, comme si somme toute George Lucas avait créé des aventures contemporaines situées plus près du centre de la galaxie, et que Thor établissait un lien explicite entre les peuples semi-divins qui y résident et notre pauvre petite planète excentrée. Les Asgardiens ne sont pas des dieux, dit Odin, mais ils vivent quand même plusieurs milliers d’années, et le drame de Thor amoureux d’une mortelle dont la vie est éphémère fait écho à ce qu’on trouve chez Tolkien; l’élégie en toile de fond de l’amour est toujours émouvant.
 
L’humour du reste fonctionnait parfois bien, et n’empêchait pourtant pas l’existence de scènes épiques et prenantes, dans lesquelles le visage du héros, sur un fond rouge, faisait se détacher sa puissante loki-05.jpgvolonté tendue vers son but. Il arrive souvent, notamment en France, que l’humour autorise à ne pas prendre le mythologique au sérieux; ici, rien de tel: les deux coexistent.
 
Or, c’était déjà le cas dans la production dessinée de l’excellent Kirby, dans son genre un génie. Le film n’est pas indigne de lui.
 
Comme il s’enracine dans la mythologie scandinave, il m’a donné envie d’apprendre l’islandais. Jadis déjà après avoir vu le beau Kagemusha de Kurosawa j’avais voulu apprendre le japonais! Mais je ne l’avais pas fait…

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09/04/2013

Cloud Atlas

cloud2.jpgJ’ai vu Cloud Atlas, des Wachowsky, lesquels j’aime assez. Ils ont traité un sujet difficile et nouveau, et je pense qu’ils l’ont fait avec talent. Les liens entre les vies successives sont de nature morale ou symbolique et cela change des films où l’enchaînement des scènes est purement mécanique et s’appuie sur une conception lourde de la relation de cause à effet - fondée sur le seul matérialisme.
 
Autant que je puisse en juger, la doctrine de la réincarnation telle qu’elle est présente en Orient est restituée, sauf pour les délais entre deux vies: en principe, ils sont longs, et le séjour dans le monde inconnu dure bien plus longtemps que l’autre. On ne va pas directement d’une mort à une naissance comme le fait le personnage principal (joué par Tom Hanks). Il s’ensuit que les films asiatiques traitant de la question se contentent de montrer une seule vie antérieure, située dans des temps bien anciens. Et cela est mêlé à des liens avec de purs esprits - comme dans l’excellent Gingko Bed, qui est coréen.
 
Dans Cloud Atlas, un esprit apparaît dans la dernière époque évoquée, située dans un lointain futur: un cloud.jpgméchant homme, qui a commis bien des crimes, n’apparaît plus que sous la forme d’un démon tentateur. On peut supposer que la femme-clone de la Séoul futuriste devient elle aussi une forme d’esprit, d’ange, puisqu’elle fait l’objet d’un culte: on en voit la figure sublime, gravée dans une sorte de temple, levant un bras vers le ciel, abaissant l’autre vers la terre, et on entend sa voix, comme si désormais elle guidait le personnage principal depuis l’Invisible. En cette individualité, les deux esprits s’affrontent: il doit choisir. J’ai d’ailleurs regretté que cela ne fût pas plus clair, que le clone n’apparût pas à l’écran sous la forme d’une fée ravissante, et qu’elle ne combattît pas directement, à coups d’éclairs d’or, le démon - comme l’ange de la Liberté combat le spectre de la Servitude dans La Fin de Satan de Victor Hugo, le dissipant et l’anéantissant de son éblouissante lumière! Je ne sais pas pourquoi les films américains montrent soit des démons, soit des êtres spirituels bienveillants, mais jamais les deux en même temps, comme si on était obligé d’appartenir à un camp ou à un autre; dans Gingko Bed, la fée et le démon apparaissent bien tous deux: les Asiatiques sont plus logiques.
 
La femme-clone est changée en déesse parce qu’elle a subi le martyre alors qu’elle luttait pour la liberté: cela m’a plu. Ses larmes, au moment de son exécution, m’ont ému. Comme disaient les poètes cloud5.jpgromantiques savoyards, les larmes versées par les héros sont des perles au Ciel!
 
La destinée du personnage principal est quand même un peu chaotique: il s’en sort facilement, après avoir fait des choses terribles. Les Wachowski me paraissent souvent d’un optimisme excessif; comme Voltaire, ils croient à un dieu qui récompense beaucoup et punit peu…
 
Sur le plan cinématographique, il est magique et fascinant que chaque existence ait son genre propre. Tous doivent être pleinement vécus, si on veut évoluer! L’amour de la vie sous toutes ses formes à la fois crée les couleurs distinctes des récits et représente le salut: l’idée est belle.

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16/02/2013

Jacques Audiard et le culte de la femme éternelle

de-rouille-et-d-os-marion-cotillard.jpgIl existe en France une tradition qu’on connaît bien, et qui est probablement d’origine gauloise: le culte de la femme, reflet de la sagesse céleste. Chateaubriand l’a utilisée dans ses Martyrs en créant la figure de Velléda, prêtresse bretonne et magicienne, guérisseuse, inspirée par une femme qui avait dans l’antiquité soulevé les Bretons contre les Romains.
 
Je me souviens de ce film de Jacques Audiard si apprécié du public, De Rouille et d’os, et il m’apparaît qu’il reprend en fait ce mythe, mais en l’insérant dans un monde assez ordinaire pour qu’on croie qu’il s’agit d’une réalité: car le héros de l’histoire était au départ une sorte d’animal humain, certes innocent et sans malice, mais qui, grâce à sa relation avec une dame amputée des deux jambes jouée par Marion Cotillard - elle-même une icône -, devient un être humain à part entière.
 
Est-ce crédible? On attribue à cette femme le rôle d’un ange. Il suffit qu’elle dise qu’elle n’est pas satisfaite, personnellement, de la situation, pour que son ami comprenne ce qui lui reste à faire, devienne celui qu’elle veut - et qui est justement un homme véritable.
 
Je dois dire que rien dans mon expérience ne me paraît correspondre à ce qui se passe dans le film. Je suis certain naturellement qu’on s’humanise en se mariant, mais d’abord, les paroles des dames sont souvent peu éclairantes, à cet égard, car elles ne sont pas si à même de pouvoir exprimer clairement leurs attentes. Dans mon souvenir, que celles-ci ne soient pas comblées s’accompagne plus souvent de l’expression d’un certain mépris dont les causes restent mystérieuses, non dites de façon claire. C’est plutôt à l’homme de les deviner. Car même quand des paroles nettes sont prononcées, elles ne sont pas d’une lumière très sûre, et l’observation des recommandations explicites ne répond pas souvent aux attentes les plus profondes, situées au-delà des mots qu’on peut prononcer.
 
FéeBleue.pngAu bout du compte, seule une grâce déposée sur le front, pour ainsi dire, peut permettre de saisir, intuitivement, les attentes du conjoint - que combler effectivement humanise. C’est le génie tel que le voyaient les anciens: il venait des astres. Or, pour les hommes, il avait justement la figure d’une femme - la forme féminine étant pensée d’origine céleste. Elle était la bonne fée qui éclairait l’âme et y faisait naître des idées nouvelles. Là est la source du mythe.
 
Mais insérer ces miracles de l’existence dans un discours rationnel, ou dans des événements dont la logique n’est que matérielle, me paraît déboucher simplement sur de l’invraisemblable. À mes yeux, cela idéalise la vie d’une façon illusoire. Comme je l’ai déjà dit, j’aime encore mieux, à cet égard, le réalisme pessimiste d’un Flaubert.

08:41 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

21/01/2013

Le Hobbit de Peter Jackson

1804545_3_7413_bilbo-le-hobbit-martin-freeman-face-a-gandalf_e5aad3cd1e162256ce89ce1920487cc1.jpgÉtant un grand admirateur de J. R. R. Tolkien - sur lequel j'ai travaillé à la Sorbonne -, je suis allé voir le Hobbit de Peter Jackson - et l’ai trouvé plutôt grotesque. Il a ajouté au livre des scènes profondément ridicules, dans la lignée du cinéma américain à grand spectacle, lequel en réalité tient du cirque. La manie de faire suspendre dans le vide des personnages vient de la Mort aux trousses de Hitchcock; le film du Retour du roi avait ajouté au livre la suspension dans le vide de Frodo au-dessus du feu du Mont du Destin, et c’était déjà bien absurde; le Hobbit filmé récidive, non pas une, mais deux fois! C’est abuser. Ce n’est pas du tout dans l’esprit de Tolkien.
 
A l’inverse, les scènes qui dans le livre ressortissent au cauchemar éveillé sont privées de leur aspect onirique, en particulier le séjour dans le monde caché des Gobelins. Dès le départ, c’est gâché, car dans le livre, Bilbo ne sait pas s’il rêve ou non, lorsqu’il voit un mur s’ouvrir au fond de la grotte; ici, on a une simple trappe à la mode des Aventuriers de l’arche perdue. Le roi des Gobelins lui-même n’a rien d’effrayant, il fait penser aux monstres en carton-pâte de l’Opéra de Paris dont Rousseau se moquait.
 
Jackson a réussi quand même quelques petites choses. Les Elfes, en particulier Galadriel, se mêlent bien à la lumière du soleil couchant, comme s’ils en émanaient: cela leur donne l’aspect poétique et divin dont les films du Seigneur des anneaux les avaient globalement privés. L’apparition du Nécromancien n’est pas mauvaise non plus. Le tableau des guerres des Nains est frappant et rappelle Robert E. Howard. Mais ce sont, en général, des scènes rajoutées - quoiqu’inspirées par des notes de Tolkien. Le charme propre au livre est absent.
 
Et on peut en saisir la raison dès les premières images: Tolkien accordait aux couleurs une importance fondamentale; il a pris soin de définir celles des capuchons des Nains dès que Bilbo les voit franchir son seuil. Or, dans le film, elles sont complètement indistinctes. Le Seigneur des anneaux filmé avait lotrbakshijpg-5403e84f30236de8.jpgdéjà ce rédhibitoire défaut. Les couleurs délavées ne correspondent absolument pas à l’esprit du livre, qui créait un rêve éveillé par le biais, précisément, des couleurs. Il était en cela l’héritier de l’art médiéval ou baroque. C’était d’ailleurs bien rendu dans le dessin animé de Ralph Bakshi, dont on s’apercevra dans quelques années que malgré ses défauts techniques, il valait mieux que la version de Peter Jackson. Celui-ci reste à la surface. Il est plus technicien qu’artiste. S’il a pu faire illusion, c’est parce que le livre qu’il adaptait est de toute façon un grand livre: il en reste forcément quelque chose.

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