10/07/2018

Les dinosaures dans l'air léger

jurassic-world-2-teaser-promo-image-20001478.pngIl faut bien se divertir en famille, et je suis allé voir le dernier Jurassic World. Les meilleures idées venaient d'Alien: un dinosaure hybride était créé dans un laboratoire pour servir d'arme, et cela le rendait affreux et diabolique - lui donnait un air humain dans son comportement et des intentions destructrices manifestes. Il était intelligent, mais c'était pour mieux anéantir. Une création de l'Enfer, en somme – et passée par de mauvais hommes.

Mais le reste du temps, il y avait simplement des dinosaures habilement animés sur le modèle des éléphants, des taureaux, des fauves de toute sorte. Ils bougeaient beaucoup sur le sol que les hommes foulent ordinairement, et cela donnait du mouvement à l'image.

Toutefois, je me posais sans cesse des questions: on dit que le crocodile est un rescapé de l'époque des dinosaures. Or, il ne se déplace que lentement sur la terre ferme, il s'y traîne, et il lui faut vivre dans des lieux marécageux pour disposer d'une souplesse suffisante. Dans l'eau, il se déplace au contraire avec aisance. Et je me demande si les dinosaures n'étaient pas tous plus ou moins dans ce cas.

Les savants, je crois, le nient, mais pour Louis Rendu, pour Rudolf Steiner, pour Pierre Teilhard de Chardin, la Terre des anciens âges n'était pas comme l'actuelle, en ce qu'elle était bien plus molle, bien plus imprégnée d'eau, et les continents moins durs. L'air était également saturé d'humidité: on vivait dans un monde où l'eau était répandue de façon plus diffuse, moins confinée. Comme j'ai tendance à y croire, j'avais des doutes, pteranodon04.jpgquand je voyais des ptérodactyles voler comme des hirondelles, ou des tyrannosaures courir comme des autruches à l'air libre, voire dans des déserts parfaitement secs. Pourquoi les alligators que j'ai vus en Floride ne couraient pas, eux aussi, comme des léopards?

On s'en est pris à moi, une fois, parce que je rapportais qu'à mes yeux, les ptérodactyles planaient dans un air plus épais. On ne conçoit pas que la Terre ait pu globalement changer. Pourtant, je vais en donner un nouvel argument. On dit que les dinosaures se sont éteints à cause d'une météorite. Mais si les condition terrestres n'avaient pas changé, la Terre, après les effets de la météorite passés, les aurait produits à nouveau.

On ne le mesure pas assez: c'est la Terre qui produit les animaux qui se meuvent dans sa sphère. Tout entiers dans le monde intelligible, nous planons, en quelque sorte, et, projetant l'idée sur le corps, nous nous imaginons que ce dernier peut être envoyé dans les étoiles à volonté, sans voir qu'il n'est somme toute qu'une goutte se déplaçant sur la surface d'une motte de boue, à laquelle il est lié: les corps des animaux earth-angel-valerie-graniou-cook.jpgsont une partie de la Terre, non des morceaux détachés. S'il arrivait, un extraterrestre ne verrait probablement que des morceaux d'argile humide glissant sur d'autres pièces d'argile. Il ne saurait rien de ce que nous appelons le vivant, et qui, en réalité, est de nature purement spirituelle: une projection hallucinatoire, aurait dit Sartre.

Si la Terre, après la météorite, a cessé de produire des dinosaures, mais s'est mise à développer des mammifères devenus dominants, c'est parce qu'elle-même avait changé. Teilhard de Chardin allait jusqu'à dire que les formes extérieures manifestaient un psychisme intérieur; j'irai jusqu'à dire que les mammifères se sont développés à la place des reptiles parce que la Terre elle-même a changé d'humeur. Dans la médecine médiévale, n'est-ce pas, on appelait humeur une disposition des liquides corporels...

Pures fables, si on veut. Mais, non, je ne crois pas que dans l'état actuel de la Terre, des dinosaures pourraient vivre, ou même se déplacer. C'est bien l'eau qui accueille les plus gros animaux, les baleines y vivent. La taille n'a rien d'arbitraire, relativement à l'ensemble des conditions terrestres.

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06/06/2018

David Lynch et les Woodsmen

img_5921.jpgPour finir cette série d'articles inspirés par Twin Peaks: The Return (2017), je voudrais revenir sur les Woodsmen, étranges démons terrestres aidant les mauvais esprits plus puissants venus d'ailleurs. On en avait vu un dans Twin Peaks: Fire Walk With Me (1992): dans un monde parallèle, il levait curieusement le bras, comme s'il faisait signe. Il était habillé en homme des montagnes, mais gardait un visage humain, et était complètement énigmatique. Dans cette nouvelle saison de Twin Peaks, les Woodsmen, maintenant plusieurs, sont devenus des monstres à la peau charbonneuse, et leur présence annonce des crimes horribles, souvent commis par eux-mêmes. Ils préparent la venue du mal cosmique, jetant des sorts hypnotisants sur les hommes par l'intermédiaire de la radio: un être hideux, libéré par une explosion nucléaire, peut ainsi se glisser dans le corps d'une jeune fille pure, et la corrompre en profondeur.

Ces Woodsmen épouvantables sont des agents du mal disséminés dans l'humanité. Mais comment ont-ils acquis leur peau de démons noirs?

Il y avait, dans Mulholland Drive (2001), un être sublime qui vivait dans une arrière-cour comme un clochard. Un homme rêvait de lui, et, voulant vérifier s'il s'agissait d'un rêve prémonitoire, se dirigeait vers cette mulhollanddrive.pngarrière-cour, située derrière un mur, dans un renfoncement. Naturellement, l'être surgit, et l'homme tombe, évanoui, épouvanté.

Cet être de l'arrière-cour réapparaît au moment où il semble avoir inspiré le désir de meurtre de l'héroïne, et ainsi l'avoir conduite à sa perte - à son suicide. Il est passé dans sa vie, et y a semé le crime et le malheur. Cet être hirsute et à la peau peinte en noir est bien de la même espèce que les Woodsmen de Twin Peaks. David Lynch a remodelé son idée, eue auparavant, pour créer une synthèse entre le démon caché de Fire Walk With Me et celui de Mulholland Drive. Pour moi ces êtres démoniaques sont sublimes, et créent une profondeur infinie à la vie terrestre, la mêlant à ce que Rudolf Steiner appelait la conscience de rêve, et par laquelle il interprétait les récits de miracles dans la littérature religieuse.

Il existe un précédent impressionnant, dans un autre film: un être peint en noir, statue animée, descendant de son socle et figurant comme un démon fatal: il est dans Meurtre dans un jardin anglais (The Draughtman's img_9845.jpgContract, 1982), de Peter Greenaway, qui fut un grand cinéaste, mais peu à peu envahi par la complaisance pour le morbide, et ne sachant plus, comme David Lynch, établir un lien entre celui-ci et le monde spirituel. À la fin de ce film qui fit sa gloire, cet être noir, figurant une divinité païenne, crachait de l'orange sur le corps sans vie du dessinateur présomptueux, comme pour achever sur lui une vengeance, et sceller sa trompeuse séduction. Une scène grandiose. Lynchienne. Les couleurs étaient terribles, parce que cauchemardesques. Les Woodsmen sont des divinités païennes devenues mauvaises, sans doute: les esprits de la forêt.

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19/05/2018

David Lynch et la forteresse de la création

Purple_sea.jpgIl est curieux que la nouvelle saison de Twin Peaks (Twin Peaks: The Return) contienne à la fois la suggestion explicite que ce qui a été vu n'était que la projection personnelle et illusoire d'un personnage agonisant, et des évocations mythologiques particulièrement fouillées. En un sens, David Lynch n'est jamais allé aussi loin, à la fois dans les idées et l'imaginaire. Le plus impressionnant est indéniablement, à cet égard, l'étrange forteresse sombre dominant une mer violette, et abritant des êtres manifestement démiurgiques. C'est véritablement lovecraftien. Il est suggéré que depuis cet endroit obscur des messages sont envoyés aux humains, les aidant dans leur destinée, et même parfois des âmes rédemptrices voire directement des messagers. Dale Cooper en revient, pour ainsi dire, et apparaît R'lyeh.jpgcomme un homme-ange – un boddhisattva, ont dit certains commentateurs férus de mystique orientale, comme est en effet Lynch même.

Le paradoxe, typique de ce noble cinéaste, est qu'il s'agit d'un endroit plutôt effrayant, qui n'a rien du mièvre des royaumes angéliques auxquels nous a habitués le catholicisme. Cela ressemble davantage à un cauchemar, et ce n'est qu'à l'expérience qu'on découvre qu'il abrite des êtres bons, de nature angélique. Certains traits fulgurent dans l'obscurité, et une émotion profonde en vient. C'est aussi le lien entretenu avec Lovecraft, qui paraît, extérieurement, épouvantable, mais dont on ne mesure pas assez l'ambiguïté. Il présente ses Grands Anciens comme laids et effrayants, mais leur action est souvent bonne, et répond à une aspiration profonde de l'être humain, en particulier de l'affranchir des lois de l'espace et du temps. Lui aussi fuyait le mièvre, qu'il appelait bland optimism, comme vide de sens, mais au-delà de l'horreur apparente était un vrai merveilleux: il restait l'héritier de Lord Dunsany, comme Lynch fait aussi suite au Magicien d'Oz.

Un moment particulièrement intense est celui où les êtres de cette forteresse, filmés en noir et blanc, créent depuis leur bouche un flux doré d'abord informe, et donc toujours inquiétant, mais qui soudain fait naître une boule dorée légère, contenant le visage angélique de Laura Palmer. Une beauté insondable émane du simple contraste. L'angélique giant_orb.pngne se manifeste que parce qu'il sort des ténèbres, pourrait-on dire. Car l'être humain ne voit d'abord, dans les mystères de l'esprit, que ténèbres.

De cette sorte, Lynch est devenu le plus sincèrement mythologique de tous les cinéastes occidentaux, en poussant le rêve jusqu'à la vision. Que la mer entourant la forteresse soit violette montre, aussi, à quel point il a saisi l'essence spirituelle des couleurs, comme le voulait Kandinsky, qu'il admire. Il y a là une profondeur incroyable, un sens artistique authentique, qui devait forcément déboucher sur le mythologique.

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25/04/2018

David Lynch et la providence protectrice

Screen_Shot_2017_05_21_at_7.04.02_PM.0.png.jpgIl y a, dans Twin Peaks: The Return, un motif sublime, au début bizarre, mais qui, finalement, est rempli d'une poésie infinie, et qui est constitué par les protections spéciales dont bénéficie Dale Cooper, quand il revient du monde spirituel sous l'identité d'un certain Dougie Jones. Il est alors comme enfermé au fond de son corps, et sa conscience ne parvient pas à s'éveiller: il est complètement idiot.

Mais il est pur et innocent et une sorte d'ange gardien, à l'allure d'un manchot borgne, depuis le monde des esprits l'aide et le guide. Il lui apparaît, parfois, lui fait signe. Et d'autres fois, ce secours providentiel se manifeste par des flammes, des lumières, et soudain, des points brillants sur des dossiers d'assurance que son patron lui a ordonné de remplir alors qu'il n'y comprend goutte, attirent son attention et le portent à créer des dessins singuliers. Or, ce patron, en les contemplant, découvre des malversations, résout des problèmes, et Dougie Jones devient son employé idéal. Le moment où, sur les feuilles, apparaissent les points lumineux est sublime, et ces points ont réellement quelque chose d'angélique.

Auparavant, Dougie Jones était entré dans une salle de jeu, et de petits êtres de flamme avaient brillé au-dessus des machines à sous prêtes à porter chance: guidé comme un automate doué d'un début de volonté, il mettait des pièces - et gagnait systématiquement le gros lot. Cela permettait à sa femme de payer une dette contractée twin-peaks_Suzanne-Tenner_SHOWTIME-copy-1-900x580.jpgpar le précédent Dougie Jones, et d'échapper aux mafieux qui voulaient se venger sur lui qu'il n'ait pas pu payer les intérêts.

Ainsi, les anges, tels qu'ils apparaissaient dans Twin Peaks: Fire Walk With Me, n'étaient pas présents dans cette troisième saison, mais des signes féeriques les remplaçaient, plus discrets, plus légers, mais pas moins porteurs, peut-être, de force merveilleuse.

Le plus étrange était qu'une fois revenu à lui-même, Dale Cooper devenait le maître des êtres mystérieux qui l'avaient protégé de leur propre initiative, et leur demandait de lui permettre de voyager dans le temps - et de devenir, à son tour, une sorte d'ange énigmatique. Il ne parvient pas exactement, ce faisant, à sauver Laura Palmer, qu'il veut aller chercher avant sa mort: la destinée de celle-ci apparemment ne l'y autorise pas, mais il n'en prend pas moins, brièvement, l'air d'un divin héros. L'action en est relancée, et en même temps on sort de l'illusion, de la mythologie, pour retourner à la question intime, et morale: le problème reste la passion exercée par Laura Palmer, après sa mort, sur Dale Cooper. Il est obsédé par elle. Il doit en quelque sorte s'en libérer. Comme il n'y parvient pas, la dernière image, qui le rend manifeste, a des échos tragiques. Tout se mêle, d'une façon profondément belle.

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05/04/2018

David Lynch et les rêves délirants

twin-peaks-4.jpgLe générique de fin de Twin Peaks: The Return, qui montre Dale Cooper, le héros, de nouveau enfermé dans la Red Room dont on le croyait sorti, écoutant les secrets de Laura Palmer défunte, a quelque chose de triste et de tragique qui suggère qu'il est le véritable auteur de tout ce qui a semblé se produire: il l'a imaginé, fantasmé. Il en est sans doute ainsi depuis qu'on lui a tiré dessus à la fin de la première saison, et sa blessure, provoquée dans l'antichambre du monde divin par son vieil ennemi Windom Earle, est un écho à ce tir. Dans la troisième saison, ce qui confirme cette idée est qu'il a toujours dans sa poche la clef de la chambre du Great Northern Hotel où il a reçu les balles, et que, quand il la perd, il tient absolument à la récupérer.

Il est question, également, d'un rêve à l'intérieur d'un rêve, et de savoir qui est le rêveur.

Certains commentateurs ont fait remarquer que cela ressemble aux rêves mythiques, illusoires et en même temps allégoriques, que, selon la religion tibétaine, on fait après la mort - en attendant de gagner le monde d'en haut, lumineux et infini. Mieux encore, le film Mulholland Drive est tout entier une vision acquise juste après la mort, dans laquelle les souvenirs se mêlent aux fantasmes et aux symboles intimes.

Mais ce qui est étrange, chez David Lynch, et le sauve de la psychologie spéculative, est que, dans ces projections de l'âme qui se détache du corps, une mythologie se dessine, comme si les rêves étaient le reflet symbolique des forces morales existant objectivement dans l'univers. De telle sorte que, dans le monde des vivants même, ces forces agissent, et que ces projections parlent bien de notre réalité - au-delà de ce qu'elles semblent être, et de ce qui les expliquerait selon la psychologie tibétaine (du reste plus mystérieuse, d'emblée, que l'occidentale). Somme toute, il n'est pas important d'expliquer rationnellement les projections de Dale Cooper mort, puisque cela pourrait aussi bien, à un niveau supérieur de conscience, définir la vie menée avant la mort - même à l'état éveillé.

À la fin de ce Return, le visage de Dale Cooper apparaît en surimpression des actions qui voient le double maléfique du héros abattu, et son démon détruit. C'est très beau, énigmatique, poignant, comme s'il y avait une cooper.jpgconscience supérieure de l'homme contemplant les événements qu'il vit - comme si, là encore, l'homme se dédoublant, il devenait en quelque sorte son propre ange - son propre dieu tutélaire.

On pourrait dire que, ne sachant plus s'il rêve ou s'il vit, il est entré dans la démence. Le dernier épisode, dans lequel il est censé avoir remonté le temps et où il ne retrouve pas les choses comme il les a vécues, le suggère. Mais cela n'est pas ce qui prévaut. Les polarités morales demeurent bien, comme étant seules substantielles.

Il est du reste possible que, dans le monde ordinaire, il en soit également ainsi: que nous vivions le rêve d'un géant défunt. C'est suggéré dans l'ancienne mythologie germanique, selon laquelle le monde n'est que le corps mort d'Ymir. C'est l'origine de l'idée de Shakespeare: life is but a dream. Dans un souffle ultime, un dieu crée le monde, qui se dissout - puis cela recommence, peut-être.

Il reste à savoir si réellement le géant a notre visage...

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24/03/2018

David Lynch et la science-fiction

david-lynch-dune-backlot.jpgDavid Lynch, dans sa jeunesse, était, je pense, attiré par la science-fiction, qui créait des univers mentaux à tendance mythologique, manifestant des polarités morales. Elle était un merveilleux occidental qui avait sa valeur propre, et était en quelque sorte la suite, mais imprégnée de machines, de l'ancienne mythologie celtique.

Il semblait, avec Eraserhead, avoir créé un monde de cette nature, à la fois autonome et mêlé de machines, et il accueillait favorablement les propositions de réaliser des films de science-fiction, acceptant de rencontrer George Lucas pour faire Le Retour du Jedi, avant de choisir de porter à l'écran le roman Dune, la raison principale étant celle donnée à l'époque: Frank Herbert le laissait libre de faire ce qu'il voulait de son univers, tandis que George Lucas voulait lui imposer sa ligne.

Mais le tournage de Dune a été un cauchemar, selon ses propres termes, et, malgré Herbert, Lynch n'eut pas lejoud.jpg contrôle du résultat final. Comprenant que les enjeux financiers d'un film aussi cher à produire remettaient forcément en cause la liberté de l'artiste, il ne s'est plus intéressé à la science-fiction, révélant même ce qu'elle avait pour lui de vide, avec ses créatures et ses machines ne renvoyant spirituellement à rien, et lui préférant, somme toute, la démonologie médiévale ou le mysticisme oriental. Dès ce moment, ses mondes fabuleux eurent pour vocation de s'articuler avec le réel, et il fit des chefs-d'œuvre.

C'est un fait que, malgré l'apparence de modernité de la machinerie, la science-fiction s'enferme souvent dans des mondes à part, détachés de l'humain.

Cependant, Lynch est resté spontanément attaché à la science moderne. Et, en réalité, de même que, lorsqu'il explique au public l'effet de la méditation transcendantale sur la matière relativement au champ unifié, il s'appuie sur les atomes et les données physiques, de même, dans Twin Peaks: The Return, certains twinpeaks3-1.pngéléments mêlent la mythologie tibétaine à la science conjecturale. L'exemple le plus frappant, à cet égard, est le lien entre le tulpa et le clone: car Dale Cooper, le héros, demandant à une entité spirituelle une copie physique de lui-même, joint à la semence humaine (une bille dorée), une mèche de ses cheveux.

Les perspectives en sont fascinantes et renversantes. D'abord, remarquons que la magie, en Orient ou dans l'Occident médiéval, créait bien un lien entre des éléments physiques détachés d'un homme, et cet homme même: l'expression avoir une dent contre quelqu'un signifiait que possédant la dent d'un homme, on pouvait lui nuire à distance. Ensuite, clones.jpgsortons de nos illusions scientistes, et tentons de mesurer la dimension mythologique du clone. Il s'agit bien d'une de ces copies créées par les dieux pour prendre la place d'un homme. Il s'agit bien d'un tulpa. Lynch a encore eu une intuition géniale.

D'ailleurs, dans le roman Dune, il est question du clone et de son lien spirituel avec l'homme qu'il imite, à travers le personnage de Duncan Idaho, tué puis cloné, donc ressuscité. Or Lynch avait lu attentivement ce livre, pour préparer le film. Cela a pu travailler dans ses profondeurs.

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10/03/2018

David Lynch et les anges

crisvector-twin-peaks-part-8-e1499377260706-779x1024.jpgÀ la fin de Twin Peaks: Fire Walk With Me (1992), le film de David Lynch prolongeant la série, on voyait Laura Palmer dans l'antichambre du monde spirituel, après sa mort, aux côtés de Dale Cooper, qu'elle regardait, avant de distinguer, dans les hauteurs, l'ange qui avait disparu durant sa vie: la souffrance subie, sans doute, lui permettait de le revoir. Puis elle était inondée de lumière.

Mieux encore, dans le monde physique, un ange intervenait pour libérer Ronnette Pulaski de ses liens, alors que, menacée de mort, elle protestait qu'elle était trop impure pour passer de vie à trépas tout de suite.

Or, dans Twin Peaks: The Return, ces anges ont disparu. On ne peut en avoir qu'un reflet dans la lumière qui surgit du visage détaché de Laura Palmer, ou dans le flux doré sortant de la bouche du géant appelé Fireman et créant un globe contenant l'image de la même. Au sens propre, les messagers du monde divin sont justement ce Fireman, grand et chauve, ou le barbu manchot de la Red Room, ou bien l'Évolution du Bras, qui était un nain dans les précédentes saisons et maintenant une sorte d'abuste mort surmonté d'une tête laide et sans yeux, dans le genre des sculptures de Lynch.

Aucun n'a l'allure d'un ange au sens chrétien, aucun ne rayonne de beauté et de jeunesse, aucun ange.jpgn'a d'ailes blanches comme la colombe - et cela amène deux réflexions.

D'abord, David Lynch semble n'avoir plus l'attrait qu'il avait, à un certain moment de sa carrière, pour les images kitsch, pour ainsi dire ressortissant au baroque décadent, et qu'il plaçait (pourtant habilement) à des pivots de ses récits. Il les a utilisées, semble-t-il, à une époque où il voulait manifester le monde spirituel bon, et explicitement tel. Désormais, il veut rester dans son propre imaginaire, sans plus se soucier de savoir si on reconnaît les figures comme bonnes ou mauvaises.

Ensuite, cela crée une incohérence, puisqu'il était logique que, dans cette troisième saison, on en apprît davantage sur ces anges. Or, on ne les revoit pas. Certes, ils pouvaient apparaître comme des projections des jeunes filles, mais quelle raison ont-elles de disparaître? Tout apparaît comme projection fantasmatique laz.jpgtouchant au divin, chez Lynch.

Cette troisième saison a de fait une atmosphère funèbre surprenante, et quand, à la fin, Dale Cooper remonte le temps pour sauver Laura Palmer, il aurait pu être cet ange laissant derrière lui une copie d'elle, et l'emmener, elle, à la rencontre de la lumière divine. Mais il n'y parvient absolument pas, comme si remonter le temps ne menait à rien - comme si on n'avait pas pu aller chercher Lazare avant qu'il ne meure alors qu'il était déjà mort. Sans doute, en rejetant les anges, David Lynch a fait un choix artistique qui a eu des effets philosophiques.

Néanmoins, de même que je comprends le Surréalisme quand il a rejeté les images religieuses éculées, et que je comprends les poètes catholiques (notamment savoisiens) qui ont défendu celles-ci, je ne dirai rien sur ce choix artistique, qui reste incertain.

Fire Walk With Me reste cependant à mes yeux un sommet.

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28/02/2018

Black Panther

Black-Panther-film2.jpgJ'aimais les super-héros quand j'étais petit et les films qui en ont été faits ces dernières années ont un merveilleux chatoyant. Black Panther, la dernière production Marvel, a des qualités, parmi lesquelles l'acteur principal, sympathique et plein d'humanité. Le choix moral n'était pas binaire, pour lui, comme il l'est souvent, mais allait dans trois directions: l'assaut militaire, le splendide isolement, la pure philanthropie. Il ne faut jamais ne rien faire, mais il est difficile d'agir plein de bonté: en général, on est juste poussé par l'instinct égoïste, on cherche juste à s'imposer. Naturellement, il choisit la troisième solution.

Une autre qualité de ce film était de créer un univers autonome, peuplé de demi-dieux et caché au cœur de l'Afrique. Une nation disposait d'une technologie miraculeuse lui permettant de créer des machines incroyables et une médecine qui défiait l'entendement, mais aussi, cerise sur le gâteau, de pénétrer le monde spirituel, et c'est à cause de cela que je me suis assez intéressé à ce film pour en livrer ici un article.

En effet, les pouvoirs de cette tribu qui a vocation à faire de l'humanité une seule tribu, comme le dit le héros, viennent d'une météorite ayant créé, dans des temps fabuleux, une montagne, et livrant un minerai aux vertus merveilleuses. Cela rappelle les épées héroïques forgées dans le fer météorique, dans l'antiquité.

Des fleurs portent la substance de ce minerai et donnent des pouvoirs surhumains à ceux qui boivent son suc, parmi lesquels la capacité à parler aux défunts dans le monde des animaux totémiques aux yeux lumineux. Comme cat.jpgil y avait des panthères noires sur un arbre mort en Afrique, j'ai songé au vieux film de Paul Schrader, Cat People (1982), qui évoquait des dieux comparables. L'atmosphère en était plus saisissante: dans Black Panther, elle manquait de grandeur. Mais l'idée était belle.

Ici, le totem était Bast, la déesse-chat de l'ancienne Égypte, et cela mêlait subtilement la science-fiction à la mythologie africaine. Cela suggérait que l'Occident, pour développer ses machines dans la bonne direction, devait adopter l'animisme africain et pénétrer le monde des esprits, et cela a du sens

De fait, la science-fiction montre des machines fabuleuses, semblant vivantes par elles-mêmes, fluides, colorées, palpitantes, et Jack Kirby, le créateur du personnage de la Panthère noire, le faisait consciemment, évoquant des machines radicalement 11227507_894028817359799_6169050016831894314_n.jpgdifférentes des nôtres, d'une nature supérieure parce qu'émanant d'êtres supérieurs, liés à la divinité comme l'étaient ses Nouveaux Dieux se référant à la Source. Prolongement du monde spirituel, les machines, presque douées d'une volonté propre, y cristallisent le rêve. Tout se passe comme si la Force divine inventée par George Lucas dans Star Wars était maîtrisée et irriguait désormais les outils, en même temps qu'elle manifeste les ancêtres. J'ai seulement regretté qu'on n'en sût pas plus sur les êtres qui y vivent - qu'on ne rencontrât pas la vivante Bast, entité qui n'a jamais été incarnée. Si les images montrent du merveilleux, les discours des personnages restent d'un technicisme frustrant. Il faudrait se référer à David Lynch, qui à cet égard a montré le chemin.

Le comic book de Black Panther, que je connais bien, était âpre et violent, quoiqu'il contînt moins de merveilleux. Il était bon. Le film manque de réalisme, et les hommes ne saignent pas beaucoup, même quand ils souffrent ce n'est pas longtemps. Parfois cela ressemble last of the mohicans tomahawk.jpgau Dernier des Mohicans, le film de Michael Mann: certains moments dramatiques le rappellent. Mais le sang coule moins, et cela ôte de sa substance au récit.

Quelques paroles solennelles de Mohawks peuvent peser plus que mille machines. Mais j'avoue avoir trouvé cette superproduction Marvel plaisante, les images belles, les personnages agréables, les thèmes intéressants.

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22/02/2018

David Lynch et les visages détachables

light.pngL'un des plus incroyables motifs créés par David Lynch dans Twin Peaks: The Return est celui des visages détachables. Il apparaît deux fois, comme en équilibre, la première pour Laura Palmer dans la Red Room - qui est comme une salle d'attente du monde spirituel -, la seconde pour Sarah Palmer sa mère, dans une sorte de taverne.

Le personnage place sa main ouverte sur le visage, et il vient avec les doigts, montrant, de l'autre côté, le monde des esprits. Pour Laura, c'est une lumière dorée d'une immense beauté, pour Sarah, un monstre épouvantable, et qu'on pense ne voir qu'en partie, puisqu'il n'y a que sa bouche avec de grosses dents, et nul œil, nul nez, nul trait distinct, sinon. C'est impressionnant.

On avait déjà vu des visages détachables, dans des films de science-fiction: de l'autre côté, ils montraient des mécanismes. Mais David Lynch, qui, je pense, a ce matérialisme en horreur, montre le monde des esprits - des anges ou des démons selon les cas.

judy.jpgRemarquablement, le monde des anges ne peut être distingué que dans le monde intermédiaire qu'est la Red Room; et de surcroît, on n'y distingue guère que de la lumière. Le monde des démons non seulement peut être montré depuis le monde physique, humain, mais on en distingue des fragments. Le pays infernal est plus proche que le royaume angélique du monde des hommes. Cela explique qu'il soit bien plus présent au cinéma; même David Lynch l'a plus souvent représenté. Son génie est quand même d'être parvenu à montrer l'autre aussi.

Ce motif du visage détachable rappelle un élément récurrent des contes de H. P. Lovecraft, déployé par exemple dans The Whisperer in Darkness: un homme qu'a connu le personnage principal lui parle en chuchotant dans les ténèbres, depuis son lit, dans sa chambre non éclairée. Il lui révèle l'existence des Grands Anciens, et décrit le bien qu'ils peuvent faire aux hommes, par exemple en insérant leurs cerveaux dans des machines réparables à l'infini, et pouvant voyager à travers l'espace facilement: l'immortalité cat_and_the_moon_by_checanty-d8rcwlo.jpgpeut ainsi leur être donnée.

Or, un peu plus tard, le personnage retourne dans cette maison, et il distingue un masque de cire représentant le visage de son ami: il lui avait bien semblé, dans l'obscurité, qu'il était figé. Son ami n'avait plus de visage depuis longtemps. Sa voix était venue d'un cylindre bizarre dans lequel, sans doute, son cerveau avait été placé. Le récit présente cela comme abominable, démoniaque, infernal, et c'est sans doute le reflet d'un cauchemar effectué par Lovecraft même.

Il faisait également de beaux rêves et les chats parlants de la Lune, notamment, incarnaient des forces angéliques. Derrière leur masque de chats, eût-on vu une lumière pleine d'étoiles? Cela rappelle, cette fois, un poème de Baudelaire: les yeux des chats contiennent des étincelles mystiques, ou quelque chose approchant.

Chez David Lynch, le spiritualisme est plus explicite et plus assumé que chez Lovecraft. Son symbole est grandiose, unique, d'une importance majeure. Il méduse le spectateur. Il ne l'a conçue que dans un état supérieur. Le génie a alors pu descendre sur lui. Cela lui arrive souvent, il faut l'avouer.

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14/02/2018

Le journal secret de Laura Palmer

diary.jpgJe possédais depuis longtemps un exemplaire de The Secret Diary of Laura Palmer, de Jennifer Lynch, acheté à l'époque où j'étais fasciné par les mystères de Twin Peaks, la série et le film de David Lynch son père. En regardant la troisième saison, j'ai eu envie de le lire, mais à vrai dire, ce n'est pas les mêmes secrets qui y sont révélés, que ceux qui avaient suscité mon désir. Je me passionnais pour les fragments du monde spirituel que les images montraient, et je ne crois pas qu'ils soient présents dans ce livre. La partie cachée qui y est mise à jour est plutôt la vie sexuelle débridée de l'héroïne, de façon assez typique.

J'ai un jour parlé des Contes drolatiques de Balzac dans ce sens: l'occulte y était en réalité occupé, au-delà des apparences parfois fantastiques, par la vie sexuelle des princes. La bestialité, par-delà le masque d'humanité de la vie publique, est bien sûr fascinant, et François de Sales disait que les yeux curieux, à cet égard, voyaient, après la mort, des monstres: le voyeurisme, pour l'Église catholique, était un péché.

À vrai dire, dans la série Twin Peaks, c'était drôle: on apprenait qu'une jeune fille que tout le monde prenait pour une sainte était une débauchée affreuse. Et puis, dans le film Fire Walk With Me, David Lynch a essayé de montrer qu'elle s'était comportée de cette façon à cause de la fatalité: le viol par son père avait placé en elle un mauvais esprit, qui l'y avait conduite. Sa possession était visible, et les derniers jours avant sa mort portaient en eux une tension terrible, parce qu'elle semblait poussée malgré elle à la débauche, alors qu'elle aspirait à la pureté. C'était impressionnant. Et pour le justifier, les êtres du monde spirituel intervenaient, pareils aux dieux infernaux antiques - et puis, finalement, des anges survenaient pour libérer l'âme de Laura, comme dans les légendes médiévales où l'âme des pécheurs, rachetée par les souffrances, est arrachée aux twin_peaks_fire_walk_with_me (2).jpgdémons. J'ai toujours profondément aimé ce film, qui m'a révélé le génie de David Lynch: avant de l'avoir vu, je l'aimais bien, sans plus.

Qu'il ait mis en relation des obsessions personnelles - telles que la vie sexuelle cachée des femmes - avec le monde des esprits ne m'a pas gêné, car celui-ci ne doit justement pas apparaître comme une abstraction: il doit se lier au mal tel qu'il se déploie dans le monde ordinaire. Le plus beau, chez lui, c'est qu'au-delà de ce mal, il pouvait y avoir un bien - des êtres angéliques. C'est assez rare. D'habitude, le cinéma se contente de montrer des monstres.

Le livre de Jennifer Lynch pose en théorie la fatalité qui conduit Laura à la débauche, mais il est moins convaincant que le film, notamment parce que le monde spirituel n'apparaît pas réellement. Jusqu'au démon appelé BOB semble n'y être que la création d'une jeune fille qui cherche à se cacher à elle-même la réalité - les viols de son père. C'est freudien. Elle aspire au bien, sans doute, dans sa vie perdue, mais, de nouveau, c'est sans représentations symboliques distinctes; seules quelques scènes où elle échappe par son ingéniosité à des hommes affreux apportent une bouffée d'air. C'est un livre agréable à lire, sans doute, car sa vie reste romanesque; mais elle l'est aussi trop pour qu'on y croie - le romanesque ne pouvant somme toute exister qu'en s'appuyant sur le merveilleux.

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06/02/2018

David Lynch et le Super-Héros

Bob Goo.pngIl y a, dans Twin Peaks: The Return, un super-héros extrêmement plaisant, qui est à la fois une parodie et une transfiguration. Un Anglais de Londres au fort accent populaire reçoit une mission céleste du Fireman, le géant chauve qui sert de bon ange, d'intermédiaire de la divinité dans la série: en rêve, il lui ordonne d'acheter un gant de jardinage en caoutchouc, se trouvant dans une boîte dont l'autre a été volé. Lorsqu'il s'exécute, le vendeur refuse de le lui vendre, et il doit insister. Puis il reçoit le message, donné comme à travers un vortex, de se rendre à Twin Peaks dans l'État de Washington, en Amérique.

Il s'avère que, une fois qu'il a glissé le gant à sa main, il ne peut plus le retirer sans s'arracher la peau: il fait désormais partie de lui. Mais il lui donne, aussi, une force herculéenne. Finalement, c'est avec ce don cosmique qu'il abattra le démon BOB, placé dans une boule volante.

Il n'a pas de costume, encore moins de technologie, et c'est là le beau de l'affaire: il est pareil aux vieux héros recevant des épées des dieux, mais s'insère complètement dans la vie ordinaire, qui n'a pas en réalité de machines futuristes et merveilleuses, mais seulement banales et prosaïques. David Lynch retrouve là l'essence éternelle du vrai héros, investi par des puissances supérieures d'un pouvoir qui n'a nul besoin d'être spectaculaire, sinon quand il est exercé.

Somme toute, la technologie n'est qu'ornementale. En science-fiction, les machines sont elles aussi des symboles: elles servent à faire joli, et, en même temps, expriment visuellement la beauté de tout don divin.

À vrai dire, le futurisme n'est pas indispensable. L'épée Excalibur, dans le film mythique de John Boorman, n'était pas technologiquement supérieure à n'importe quelle épée; mais elle était jolie aussi, brillante et Excalibur-03.pngdorée, et le réalisateur parvenait à montrer sa divinité en la baignant d'une étrange lumière verte: trait magnifique. Même si le paysage, le film ayant été tourné en Irlande, était beau, on n'était pas dans un monde de machines idéales.

David Lynch, avec sans doute beaucoup d'ironie, choisit, lui, de ne créer aucun effet lumineux, et de donner à un gant en caoutchouc plutôt laid, le pouvoir offert par les dieux. Il se dresse en quelque sorte contre les super-héros tels qu'ils sont montrés, alourdis de technologie. Il prend le parti du kitsch. En un sens c'est sublime. Cela prouve que quand les cinéastes européens, et en particulier français, disent qu'ils ne peuvent pas créer de films de super-héros faute de moyens, cela n'a aucun sens: cela trahit en réalité leur manque de foi. Ne croyant qu'en les forces mécaniques collectives, ils haïssent les héros, et leur matérialisme les empêche de voir, même, le lien du super-héros avec la divinité. On peut créer des super-héros sans effets spéciaux spectaculaires.

Cependant, David Lynch a fait des films à effets spéciaux, en particulier Dune, qui avait aussi des super-héros, ou tout comme, mais soutenus par une technologie futuriste - qu'il s'efforçait de rendre belle. Pour lui, un mauvais souvenir: la réalisation de ce film a été, selon ses propres dires, un cauchemar.

Toutefois, la femme céleste de Wild at Heart, imitée de la Good Witch du Magicien d'Oz, avait encore, au-delà de son kitsch, sa pure beauté, le globe violet et transparent qui l'entourait. Cette fois, il a été extrême. Peut-être trop, on ne sait pas. Mais son idée est si grandiose qu'on ne peut pas le lui reprocher. Cela contient aussi son burlesque immense, et en même temps n'esquive pas l'épique. C'est donc parfait.

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27/01/2018

David Lynch et la figure du méchant brigand

dale.pngCertains commentateurs ont comparé le mauvais Dale Cooper de Twin Peaks: The Return à ces hommes sans foi ni loi, parfaitement égoïstes, qui n'usent de la force que pour assouvir leurs instincts, et sont dénués de sens moral, tels qu'ils apparaissent dans les séries policières américaines contemporaines. Mais il m'a surtout fait penser au méchant, et personnage central, de No Country For Old Men, des frères Coen. Cet être effrayant est une matérialisation manifeste du Mal, et rien ne l'arrête, il est tout-puissant. Ce n'est d'ailleurs pas le cas du mauvais Dale Cooper, finalement vaincu par l'intermédiaire des forces célestes.

C'est quand même un magnifique personnage, très bien joué, et dont le concept respecte parfaitement la mythologie antique. En effet, lorsqu'un dieu ou un démon habitait un être humain, dans les vieux textes, il était doué d'une force surnaturelle, et était évidemment dénué des scrupules ordinaires. De nouveau, cela apparaît dans l'Amphitryon de Molière, Mercure, qui a pris l'apparence de Sosie, étant clairement plus fort que lui, et n'éprouvant aucun remords à le battre quand il ose lui contester le droit de prendre son apparence: soit parce que même les anciens doutaient de la bonté des dieux, soit parce que Molière était, inconsciemment, influencé par la tradition chrétienne qui faisait des dieux des démons, il a restitué l'effroi qu'incarne cet être égoïste et surhumain - répercuté aussi chez Jupiter prenant l'apparence d'Amphitryon.

Celui-ci en effet découvre le dieu sortant de sa chambre, et venant de passer la nuit avec Alcmène. Sacrifice nécessaire, peut-être, pour les anciens, puisqu'il en naît Hercule; mais, chez Molière, ce providentialisme est jupiter.jpgeffacé: Jupiter abuse simplement de son pouvoir pour assouvir ses désirs. Un personnage a beau dire que quand les dieux et les rois veulent coucher avec la femme d'un simple mortel, celui-ci est bien obligé de s'y soumettre, la morale est amère, et le contemporain de Louis XIV, qui a envoyé plusieurs maris dans leurs châteaux en province pour s'emparer de leurs femmes, connaissait la portée de l'allusion. Les maris n'étaient en effet pas tous d'accord, comme on pourrait croire: certains sont allés dans leurs châteaux volontairement, écœurés.

Or, le mauvais Dale Cooper, apprend-on, viole volontiers des femmes en se faisant passer pour le bon, il a bien l'allure de ces mauvais dieux que le christianisme assimilait aux démons.

On aperçoit même, à la fin, l'entité qui l'habite, un visage dans une boule, combattue par un jeune homme doté d'un gant magique dont je reparlerai. J'ajouterai simplement que ce qui était implicite dans le film des Coen devient explicite chez Lynch: la dimension mythologique. Pour la première fois, le méchant brigand est l'incarnation d'un mauvais esprit, et le genre policier est dépassé vers le genre épique. Il le fallait, car le réalisme des films policiers est souvent éprouvant, et, paradoxalement, irréaliste d'un point de vue moral. J'ai toujours reproché aux histoires policières leur naturalisme, et espéré en rencontrer qui débouchent sur le mythe, en intégrant, par le fantastique, le monde spirituel. Jusqu'à un certain point, il y avait eu Harry Dickson, de cette veine; à présent, comme série télévisée, il y a Twin Peaks. David Lynch aura été un pionnier.

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15/01/2018

David Lynch et le tulpa

moliere.jpgLe tulpa désigne, en tibétain, une projection psychique prenant corps, permettant à un esprit d'agir à distance et de voyager sans effort dans l'espace physique. Je l'ai appris en regardant la troisième saison de Twin Peaks, David Lynch son auteur étant adepte des spiritualités orientales. Je connaissais le concept, car H. P. Blavatsky en parle, dans Isis Unveiled, attribuant ce pouvoir aux mages tibétains. Mais si elle cite le mot, je l'ai oublié.

Je rencontre l'idée plus souvent dans la littérature latine antique, puisque les dieux y créent la copie des hommes dont ils veulent prendre la place, et l'apparence. Cela n'a pas de nom particulier, pour les poètes antiques, c'est une pratique courante pouvant être confondue avec la possession, par un mortel, d'un dieu, et agissant comme à sa place. Mais les textes n'en disent pas moins que le vrai mortel se trouve alors ailleurs, transporté par le dieu. C'est subtil et ne se réduit pas à des idées préétablies, parce que la poésie antique a ceci de beau que, dans son expression, elle ne distingue pas rigoureusement le matériel du spirituel.

Le concept se retrouve chez Tolkien. Dans Le Silmarillion, les dieux y sont dits de purs esprits, mais pouvant se créer un corps à partir de leur volonté consciente, et certains le font; on peut en inférer que Gandalf est dans ce cas, dans Le Seigneur des anneaux, et c'est pourquoi il revient après avoir été tué par un Balrog. Les Nazgûls ont le même genre de nature, qui rappelle aussi le père de Merlin tel que les textes médiévaux en parlent: démon, il se faisait un corps à volonté pour s'unir à sa mère.

Dans la littérature française, on en trouve un bel exemple dans l'Amphitryon de Molière: le dénommé Sosie est effaré en se découvrant un double, en réalité Mercure ayant pris son apparence. Comme il veut protester, le dieu le bat, donnant l'occasion du comique de gestes préféré de Molière. La pièce était simplement reprise twin-peaks-bob-bad-dale.jpgdu Romain Plaute. Mais j'ai toujours adoré ce passage, réellement effrayant, au-delà du rire. Un mystère profond s'y trouve, et le succès du nom du pauvre valet d'Amphitryon n'est pas un hasard.

Dans la série Twin Peaks, il y a à la fois la possession et le tulpa, soigneusement distingués. Si Sosie, peut-être, pouvait voir à l'extérieur de lui-même son propre corps dans une sorte de vision hallucinatoire, et vivre ses coups de bâton sur le plan spirituel, dans la série de Lynch, le corps de Dale Cooper est habité par une entité maléfique, d'un côté, et celle-ci a créé des tulpas, de l'autre - soit pour se donner la possibilité de s'y placer en cas de besoin, soit pour espionner à distance le F.B.I. Finalement, Dale Cooper lui-même se crée une copie pour faire plaisir à une famille qui avait appris à l'aimer. Il n'y a pas de caractérisation morale dans la fabrication des tulpas: comme les machines, cela peut servir au bien ou au mal.

On s'en doute, le christianisme a assimilé cette technique au diable, saint Augustin ne parlant, à cet égard, que de possession et d'illusion. Il est vrai que ce n'est pas aussi simple. David Lynch, en plaçant les concepts tibétains dans l'Amérique contemporaine, recrée une mythologie, forge une fantasy fascinante - réenchante le monde. Néanmoins, on peut se demander, parfois, s'il ne superpose pas des idées chrétiennes, issues d'une éducation puritaine, et des idées orientales. Peut-être qu'en repassant par la tradition antique, l'articulation eût été plus claire.

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05/01/2018

Twin Peaks: le return

twin.jpgJ'ai regardé la troisième saison de Twin Peaks (The Return), de David Lynch et Mark Frost en mettant des disques dans mon ordinateur, et l'ai trouvée amusante et prenante, parfois obsédante. Lynch a pour la première fois de sa carrière choisi de faire dévoiler par ses personnages qu'il filmait un rêve. D'ordinaire c'était implicite. L'intérêt du rêve est de contenir des symboles: les images peuvent renvoyer au monde spirituel. De cela, Lynch semble bien conscient, puisque l'extension des symboles qu'il crée dépasse les limites d'un seul homme, fût-il son reflet. Il qualifie en effet spirituellement les essais atomiques, les remplissant d'entités maléfiques, et en même temps montre une entité apparemment bonne créant une sorte de compensation par l'envoi sur terre de Laura Palmer, l'immortelle! Car non seulement Lynch révèle pour la première fois qu'il filme un rêve, mais il parle, pour la première fois aussi, explicitement de l'Histoire en lui donnant un sens spirituel.

On ne peut pas croire qu'il ne s'agirait que d'une plaisanterie, car, dans les Special Features, on le voit converser avec quelqu'un sur les arrière-plans mystérieux du fameux discours de Martin Luther King, il évoque une personne inconnue, providentielle, qui le poussait juste derrière lui, l'encourageait, en la rattachant à une forme de spiritualité cosmique.

Pour la bombe atomique, la résonance spirituelle est claire, dans la série. Twin Peaks donnait déjà une âme aux forêts, aux hiboux, aux bûches, à l'électricité, à d'autres éléments terrestres encore, mais à présent le feu de l'explosion a aussi ses démons. (Il raconte qu'ils ont, par la suite, envahi l'Amérique: il le montre.)

Le rêve est celui, visiblement, de Dale Cooper, et il s'y joue un affrontement entre la bonne et la mauvaise partie de lui-même, qui ont pris toutes deux un corps distinct. Je ne sais pas s'il était nécessaire de le justifier par des rêves car, dans la mythologie antique, les dieux prenaient la place des hommes jusque dans la vie éveillée, et c'est l'origine du mot sosie: Sosie était un homme imité dans sa forme terrestre par Mercure, qui accompagnait Jupiter voulant enfanter Hercule en Alcmène, lui sous la forme d'Amphitryon (retenu au loin par une nuit prolongée). Les anciens étaient persuadés que les dieux agissaient de cette façon dans la vie même, et Lynch en a repris la figure, mais en l'expliquant peut-être trop simplement, en étant d'un symbolisme trop explicite. C'est curieux, pour quelqu'un qui a constamment dit ne rien vouloir expliquer. Mais peut-être qu'il faut comprendre que la vie même est un rêve, comme dans Shakespeare. Cependant, je doute qu'on fasse le rêve de soi-même, comme dans le mysticisme d'inspiration orientale. À moins bien sûr qu'on crée plusieurs échelons de soi-même, comme chez Milarépa, et qu'on postule un soi à la mesure de la divinité. Mais alors il faut soigneusement distinguer ces échelons.

Sinon, en effet, on court le risque de mélanger les figures symboliques venues des profondeurs et les désirs illusoires, tournés à l'obsession, vivant plus en surface. Il faut admettre que malgré l'originalité et la grandeur twin p.jpgdes symboles créés par Lynch, la dimension obsessionnelle, dans cette série, existe aussi.

La trame narrative en est forcément difficile à suivre, et on peut songer à ce que disait saint Paul des prophètes qui s'exprimaient de façon incompréhensible: qu'ils se fassent accompagner de quelqu'un qui explique. Certes, il existe des livres qui donnent des pistes, et on peut trouver de bons articles; mais, comme d'habitude chez Lynch, beaucoup d'indices créent une atmosphère de mystère sans déboucher sur une intelligence claire des faits.

On ne peut pas énumérer toutes les figures symboliques impressionnantes de cette série, trop nombreuses. J'y reviendrai, à l'occasion. La Red Room a déjà été vue dans les saisons antérieures, et elle revient de façon un peu mécanique: qu'elle soit encore ressassée peut lasser. Mais il y a de nouveaux espaces, profondément mythologiques, abritant de véritables démiurges, et leur beauté est indéniable, même s'ils inspirent aussi de l'effroi: le monde spirituel semble devoir être appréhendé surtout par la peur, à peu près comme chez Lovecraft. Jusque dans les moments où il agit apparemment bien, créant par exemple une magnifique boule dorée abritant l'âme de Laura Palmer (de nouveau), il a ses bizarreries typiquement lynchiennes.

Le bien et le mal sont si mêlés qu'on se demande parfois si le rêve de Dale Cooper dans lequel on se trouve n'est pas aussi celui d'un fou - s'il ne s'est pas mêlé, à ses révélations spirituelles, des fantasmes personnels que l'artiste restitue avec le reste. Le doute est laissé, je pense délibérément. Cela rappelle beaucoup le Voyage to Arcturus de David Lindsay, à la fois gnostique et ténébreux, onirique et hallucinatoire.

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30/10/2017

Blade Runner deux mille quarante-douze

Blade_Runner_2049_One_Sheet.jpgJe suis allé voir le Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve, et j'ai été admiratif des images, des décors, et de quelques bonnes idées, comme l'hologramme qui, à l'image des robots, a aussi une âme. En revanche, l'histoire m'a paru d'une banalité achevée: on était loin de l'original, avec son policier qui n'avait ni la force ni la légitimité morale d'accomplir sa mission, et qui était finalement sauvé par la compassion d'un homme-machine.

Peu importe, de mon point de vue, qu'une machine puisse avoir des sentiments ou non: l'histoire était belle parce que, soudain, le réplicant était frappé comme d'un miracle intérieur, et épargnait sa victime avant de narrer ses visions fabuleuses, qui lui donnaient comme une idée de Dieu. Puis il mourait et une colombe s'envolait vers le ciel. C'était beau, hiératique, magique, et les décors, beaux aussi, matérialisaient ce merveilleux intérieur – miracle intime.

Dans cette suite, la triste tarte à la crème des robots qui veulent vivre leur vie et des méchants humains qui veulent les en empêcher, un peu comme l'Espagne la Catalogne, gâche pas mal de choses, et empêche, malgré la belle mise en scène, de faire figurer le film parmi les vrais chefs-d'œuvre du cinéma.

On pourrait gloser sur la déperdition progressive du génie de Ridley Scott, qui l'a produit, depuis qu'il est passé de Blade Runner à Legend, mais je préfère m'appesantir sur la prétention du film à embrasser la réflexion métaphysique surfaite qui s'est développée depuis la sortie de l'original.

En effet, la question de savoir si, dans le futur, on pourra fabriquer des êtres qui ont une âme est relativement grotesque, et ne demande pas tant de développements. Comme disait Louis Rendu, ni dans le passé ni dans le futur les choses ne peuvent être différentes de ce qu'elles sont en plus bref dans le présent, et, si une automobile n'a pas plus d'âme qu'un caillou, c'est qu'aucun robot n'en aura jamais. Seul un miracle pourrait changer à cet égard les lois physiques - et, même s'il n'était qu'intérieur, c'était l'intérêt du film original d'en montrer un.

Le côté grotesque de la science-fiction reste les dates. On avait 2001: l'Odyssée de l'espace, établie selon les projections du gouvernement américain, et 0013.jpgNew York 1997, qui spéculait à partir des statistiques criminelles: il suffisait de prolonger la courbe, et on arrivait au résultat montré dans le film. Oui, mais un maire a réagi, et la courbe s'est dissoute. Cela va, cela vient, les projections mathématiques sont globalement vides de sens.

L'avantage des super-héros est qu'ils ont placé les machines merveilleuses dans le présent par goût du merveilleux, et sans prétendre à aucun discours prospectif. George Lucas a eu aussi cette qualité, dans Star Wars: il ne donne pas de dates. C'était le plus intelligent, contrairement à ce qu'ont dit certains. La multiplication des années n'a jamais créé de miracle. On pouvait aussi bien placer le fabuleux dans le présent, ou n'importe quand. Qui du reste croit vraisemblable la date de 2049 du nouveau Blade Runner? Les illusions progressistes des années 1960 ont fait long feu. Même l'émancipation sexuelle montre son revers ténébreux, soudain.

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29/08/2017

La science-fiction face au penchant national américain (32)

2001-stanley-kubrick-014.jpgSi la science-fiction a connu en Amérique l'essor que l'on connaît, c'est parce qu'elle assimilait les mythes anciens à des réalités calculables, les anges à des habitants d'autres planètes, les miracles à des lois pouvant être mises en équations. Cela correspondait au mathématisme américain - au génie, ou à la manie, de la comptabilité.

Pourtant, en son sein, les meilleurs artistes ont fréquemment dépassé cette orientation pour tenter de retrouver une part d'humanité, de personnalisation, de mysticisme.

On a reproché à Stanley Kubrick, qui était anglais, de mêler les machines aux entités mystérieuses de l'univers, dans son film 2001: l'Odyssée de l'espace, et de faire basculer presque d'un coup le voyage mécanique dans le ciel et les visions abstraites manifestant l'au-delà de l'infini. Le lien était l'ordinateur du vaisseau, qui prenait conscience de lui-même et devenait humain, tandis que les cosmonautes se comportaient impersonnellement, comme des robots, n'accomplissant que des protocoles désincarnés. Cet ordinateur pressentait le divin, et voulait se débarrasser d'hommes trop mécaniques. Le paradoxe obiwan02.jpgétait remarquable, et posait un problème.

Un autre grand film de science-fiction est La Guerre des étoiles de George Lucas, qui a donné naissance à toute une mythologie. Au-delà des bijoux technologiques fantasmés, régnait dans l'univers une mystérieuse Force, habitée par des êtres humains ressuscités et peut-être d'autres entités inconnues, de nature angélique. Par-delà les machines s'affirmait encore l'humain et ce qui le relie à l'âme du cosmos, et l'action des suites montrait la conscience qu'avait Lucas que s'opposaient l'impersonnalité mécanique et la personnalisation cosmique, lesquels il assimilait au mal et au bien. Au fond les machines n'étaient rien, même grandies par l'avenir, face à la divinité et à la façon dont par son cœur l'homme se liait à elle.

Il était mis fin au culte des machines par Ridley Scott créant son Alien, tableau d'une entité surgie de l'inconnu infini, mise à jour par les manipulations des robots et de leurs maîtres secrets, désireux de maitriser l'entité puissante en sacrifiant au besoin l'humain. Le monstre était impersonnel, hideux, sans cœur, matérialisant les lois mécaniques projetées dans l'univers par le matérialisme, et les êtres humains l'affrontaient, pour Blade-Runner-Rutger-Hauer-as-Roy-Batty.jpgfinalement s'arracher in extremis à sa puissance. Dans Blade Runner, l'humanité des hommes artificiels triomphait des programmes qui les avaient forgés.

Le souci des artistes restait, dans un monde dominé par les principes mathématiques et mécaniques, de sauver l'humain. Les artistes sont des individus, ils s'arrachent aux tendances générales. Il a constamment existé en Amérique une volonté individuelle de défier la tendance du lieu pour se lier au culte de la personne qui est plutôt propre à l'Europe. Les œuvres qui en sortent sont intéressantes, parce qu'elles mettent en relation ces polarités: cela crée une dynamique. En un sens, c'est plus attirant qu'une poésie purement subjective qui refuse de se lier à des principes objectifs - regardés comme étrangers à elle-même, ou platement religieux. À la limite, le rejet par un auteur tel que René Char des figures bibliques le rend moins intéressant que les cinéastes américains qui font surgir l'humain au milieu des machines.

Naturellement, la science-fiction écrite tend à la même chose, chez Isaac Asimov c'est très net. The End of Eternity, par exemple, est fondé sur le refus de rogner les ailes de l'humanité, et de l'asservir à une mesure qui l'empêche en réalité d'évoluer: ce qu'elle fait par ses rêves, ses désirs - ce qui échappe à la loi mathématique. Et Foundation s'appuie tout entier sur le mystère de l'individu libre, qui demeure au sein des lois globales et statistiques qui fondent la science moderne. L'artiste affranchit l'humain du mathématisme, ou il n'est pas; et même en Amérique, il en est ainsi, surtout quand, justement, il manifeste clairement ce goût du statistisme. Car quand il le cache, il lui soumet bien l'individu, de façon triste, par une mécanique littéraire qui paradoxalement plaît souvent plus aux Européens que la science-fiction elle-même.

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04/07/2017

De Dashiell Hammet à David Lynch (17)

david_lynch1-620x446.pngÉvoquant The Glass Key, de Dashiell Hammett, j'ai raconté avoir été frappé par l'intrusion, dans un récit au point de vue purement externe, de récits de rêve qui soudain ouvraient un gouffre et dévoilaient un pan d'un monde caché, fondamental, ayant la force morale de la Bible, comme le noyau absolu du réel.

Or, le lien avec les films de David Lynch peut paraître assez évident. Ils se situent, certes, dans le monde sinistre de The Glass Key, avec ses meurtriers, ses malfrats, ses coups de poing, ses déviations sexuelles. À cet égard, ils ont un rapport avec les films de gangsters de Martin Scorsese. Mais, à la différence de ceux-ci, et conformément à une tendance existant chez Hammett, ils débouchent constamment sur un monde autre, entrevu par des visions et des songes. On se souvient des rêves des personnages de la série Twin Peaks. Il semble que, comme Ned Beaumont, David Lynch, sans être particulièrement religieux, soit too much of a gambler not to be affected by a lot of things!

Ce qui lui vient de l'intérieur est accueilli par lui comme ce qui vient de l'extérieur, avec la même impartialité. Au réel extérieur se superposent, dans ses films, des fantasmes organisés, qui volontiers se confondent avec les expériences physiques, mais se soumettent en réalité aux mêmes lois fatales. Que ce soit dans leur vie éveillée ou dans leurs rêves, le héros de Lost Highway et l'héroïne de Mulholland Drive sont rattrapés par la puissance maxresdefault.jpginéluctable des entités morales en présence. Ils ont beau se créer une seconde vie plus heureuse que l'autre, la première s'impose à eux selon une loi venue d'en haut, émanant d'un noyau rayonnant, d'une strate du réel tissée de fils indestructibles.

Lynch retrouve ainsi l'essence de la tragédie. D'ailleurs, dans le second monde fantasmé, ce que Lynch appelle des abstractions manifeste clairement des êtres spirituels, qui traversent la vie des personnages, et révèlent les puissances qui les ont étreints même dans le réel ordinaire. Le monde se fait mythologique. Il accomplit la Destinée, néanmoins issue des dettes des êtres humains à leurs semblables. La philosophie, surtout dans les derniers films, est marquée par le bouddhisme ou l'hindouisme.

D'ailleurs, à la différence de Ned Beaumont, David Lynch avoue ne pas être totalement agnostique. Il ne dit pas ne croire en rien. Peut-être l'a-t-il fait dans sa jeunesse, mais lui aussi, comme S.R. Donaldson, vient après Dashiell Hammett - et confesse le mythologique.

Il confesse même, peut-être, ce que j'appellerai le biblisme. Dans son livre Catching the Bigh Fish, qui est assez beau, il avoue avoir un jour cat.jpgsuivi une inspiration après avoir ouvert la Bible au hasard, comme on le faisait dans l'Amérique protestante ancienne. Mieux encore, il dit qu'à ses yeux les religions sont respectables parce qu'elles tentent de saisir la vérité de l'âme et du monde, quoiqu'elles en aient perdu la clef. Enfin il a défini l'idée géniale comme le fragment d'un monde autre, enfoui, insaisissable, et qui ne vient justement que par morceaux, et qui pour cette raison fait peur, l'ensemble étant lumineux, doux, chaud, plein d'amour...

Il s'agit d'approches plus intimes que lorsque l'intellect aborde froidement la Bible. Mais la chose remarquable est que Lynch ait pu, à travers l'image, purement extérieure, peindre le monde intérieur, représenter de façon indirecte la sphère de l'âme, des sentiments et des dieux, comme Ned Beaumont le faisait en racontant son rêve, aussi réel pour le lecteur que le récit de ses actions par le narrateur: il s'agit toujours de mots. De même, Lynch filme les fantasmes. De cette manière, la sphère émotionnelle devient objective, suite d'images - et un autre monde se dévoile.

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14/06/2017

Le style de Dashiell Hammett (12)

34384996z.jpgAyant acheté mon billet d'avion pour l'Amérique, je me dis que je devais regarder dans ma bibliothèque, y prendre mes romans américains que je n'avais toujours pas lus, et les lire.

L'un me fit particulièrement envie, nommé The Glass Key, de Dashiell Hammett, et datant de 1930. On me l'avait donné. J'avais le pressentiment d'une écriture typiquement américaine.

On a peu le temps de lire quand on visite, et je ne l'ai fini qu'après être rentré en France.

En un sens, il est exemplaire. Tout ce qu'on reconnaît comme étant spontanément américain s'y manifeste. Le style affecte de ne parler que des actions extérieures: aucune pensée de personnage n'est donnée, ni aucun sentiment. On doit les déduire de ce qu'ils font. C'est le paroxysme de ce qu'en rhétorique on nomme le point de vue externe.

D'un point de vue technique, cela permet d'enchaîner les actions avec une force implacable, et de créer un tableau dramatique s'imposant absolument. On retrouve, dans un monde moderne, la crudité antique, y compris dans les passages violents: les coups de poing, les meurtres sont peints avec la puissance habituelle du cinéma américain, issu de cette littérature, et qui en a bénéficié. La vigueur avec laquelle les actions se succèdent impressionne et est pour beaucoup dans le succès de l'industrie hollywoodienne. Elle est d'ailleurs parfaitement adaptée à cet art de l'image, puisqu'une image ne montre pas directement, en principe, le monde de l'âme, mais seulement ses effets extérieurs. Le comic book a aussi bénéficié de cet état d'esprit. Le cinéma français à cet égard erre en restant trop littéraire: l'image, immobile, sans vie, est censée communiquer des sentiments et des pensées; mais elle ne le fait pas. C'est la principale raison pour laquelle il a besoin de subventions: accuser d'agressivité les marchands américains est un peu facile.

Les mots ont la faculté de nommer directement les sentiments: la honte, la peur, la joie désignent d'abord des expériences intérieures. Les matérialistes peuvent bien le nier, ou rappeler de façon obsessionnelle que ces sentiments se manifestent sur le visage, ou même qu'ils seraient les effets de mécanismes corporels, la réalité est que le langage nomme directement des faits de l'âme, et que vouloir supprimer ces mots de la Theglasskey1942.jpglangue, ou les réduire à des faits physiques, est une des principales sources de la décadence de l'enseignement du français, de la déréliction de la pédagogie en France.

Mais c'est aussi la source de la confusion entre la littérature et le cinéma, qui n'est pas appréhendé dans sa spécificité.

On pourrait reprocher, donc, à Hammett d'avoir supprimé de son vocabulaire les mots désignant les faits de l'âme. On pourrait le reprocher à l'Amérique en général. C'est un signe de matérialisme spontané. Mais critiquer ne sert à rien. Car d'un autre côté, comme je l'ai dit, la force d'un récit présentant seulement des faits physiques est indéniable. Et qu'on ne retrouve pas la même force dans les romans français - qui intègrent les pensées, les sentiments et les désirs des personnages - pose un problème d'ordre esthétique mais aussi sociologique. D'où vient qu'on plonge désormais dans le monde de l'âme de façon aussi volatile? Cela ne pousse-t-il pas à s'américaniser toujours davantage – ou, dans certains cas, à rejeter l'américanisme de façon maniaque, et à plonger dans ce mysticisme vague jusqu'à s'enfermer dans les religions périmées? En un certain sens, Hammett est représentatif d'un défi majeur posé à la culture française - et plus généralement européenne.

Cependant, il ne pourra être relevé que si on commence par s'imprégner totalement de la méthode de Hammett, à en prendre la mesure complète, et à en tirer le bien qui peut en être tiré. Car son roman est bon, il a de la puissance, mais aussi de la suggestivité. Je montrerai pourquoi une prochaine fois.

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07/03/2017

Le silence du soleil (Martin Scorsese)

Silence-Martin-Scorsese.jpegJe suis allé voir le film Silence de Martin Scorsese, consacré aux échecs des missionnaires jésuites au Japon: ils sont morts ou ont été contraints d'apostasier pour faire cesser les massacres de Japonais convertis. Le film donne raison à ceux qui ont apostasié en reniant les images du Christ, car Jésus parle à la fin au personnage principal, semblant lui donner raison d'avoir piétiné son image pour sauver de pauvres paysans séduits par les perspectives de paradis. Il brise le silence, et les films s'appuyant sur un fantastique chrétien ne sont pas si courants.

À vrai dire le merveilleux chrétien est surtout beau dans les récits médiévaux. Les récits de missions en Asie, en Afrique ou en Amérique, postérieurs, sont souvent ennuyeux, car on n'y décèle pas de miracles bien colorés. Mais dans le film de Scorsese il y avait de beaux paysages, et, même s'il ne se passait rien, on ne s'ennuyait pas. Les exécutions capitales, notamment, tenaient éveillée l'attention, étant variées. Les anges ne venaient pas chercher les âmes martyrisées, mais on découvrait les différentes façons de mourir des chrétiens japonais: le cinéma participe aussi des jeux du cirque. L'important est qu'il emmène plus loin, élève plus haut. L'image de Jésus, quoique simple souvenir d'un tableau surgissant dans l'esprit du héros, traversait l'écran avec agrément.

Un débat m'a interpellé, dans le film. Un prêtre apostat disait que pour les Japonais le fils de Dieu était le soleil. L'on voyait alors le soleil doré en gros plan, assez longtemps: il remplissait tout l'écran. C'était impressionnant. On n'était pas ébloui, car c'était comme une belle peinture. Le prêtre voulait dire que pour les Japonais la divinité n'était pas séparée de la nature, et que le dogme chrétien ne pouvait pas s'y implanter.

Je suis sceptique, car François de Sales liait bien le fils de Dieu au soleil aussi, et cela ne l'a pas empêché d'être déclaré docteur de l'Église catholique. La tendance à abstraire complètement le dogme de la nature est plus récente qu'on croit, et n'est pas forcément si chrétienne qu'on croit. On pourrait dire qu'elle vient plutôt de l'esprit romain antique, et participe de l'arrachement de la ville même de Rome à la nature, aux forces cosmiques: seule la loi humaine devait la diriger, et l'empereur à cet égard avait une volonté sacrée, silence-martin-scorsese-andrew-garfield-adam-driver-liam-neeson-e1483557717215.jpgégale, voire supérieure à celle des dieux célestes. Si on ne le disait pas clairement, pour ne pas choquer les prêtres, on le pensait, c'était en germe.

Un débat entre les Latins et les Irlandais sur la date de Pâques, et que rapporte le Vénérable Bède, implique justement que le Christ soit lié au soleil et la nature terrestre soit liée à la Lune - et en même temps, en réalité, à la sainte Vierge. Mais elle n'est virginale que si elle est postérieure au soleil, et c'est pourquoi la date de Pâques devait s'appuyer sur la lunaison postérieure à l'équinoxe.

Donc Martin Scorsese est trop proche du christianisme moderne, peut-être lié aux Jésuites, et pas assez du christianisme médiéval, qui avait avec la doctrine japonaise plus de liens.

En cela il donne raison aux Japonais qui disaient que les dieux étaient purement nationaux: le fils du soleil, dans leur mythologie, c'est Hachiman, qui s'est incarné dans leur premier empereur. Le soleil est pourtant bien le même pour tous les hommes. Mais l'abstraction, elle, est purement latine, émane de l'ancien esprit romain. C'est un fait.

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09/06/2016

Ma Loute et les bourgeois flamands

112228.jpgPoussé par la bonne critique de Pascal Gavillet, digne journaliste de la Tribune de Genève, je suis allé voir Ma Loute, de Bruno Dumont. D'habitude je ne vais pas voir les films français, que je trouve mauvais, ou qui du moins ne sont pas susceptibles de m'intéresser, parce qu'ils ne matérialisent pas avec sérieux, dans leurs images, le monde de l'esprit. Soit ils sont réalistes, soit ils font dans la bouffonnerie lorsqu'ils sortent des limites du réalisme. Ma Loute appartient à la seconde catégorie.

De fait j'ai été poussé par l'idée que Bruno Dumont était attiré par le mysticisme, d'une part, et que, d'autre part, son film contenait des lévitations. Je me suis demandé si son film pouvait appartenir à la catégorie des films sérieux et intellectuels qui osent toucher au merveilleux - tel L'Étreinte du serpent, dont j'ai parlé récemment.

La réponse est négative, et confirme les habitudes françaises: la nervosité est telle, dès qu'on sort des limites du réalisme, qu'on ne peut s'empêcher de bouffonner et de ricaner. Le passage où une dame fait un tour dans les airs alors qu'elle est sur une falaise face à la mort est assez beau, et n'est pas sans rapport avec la splendeur du paysage, l'immensité de la mer; mais cela tourne à la bouffonnerie lorsqu'elle est imitée par un gros policier qui ne revient jamais sur terre sauf quand on lui tire dessus pour le dégonfler.

On peut songer au Théâtre de l'Absurde, mais à la fin c'est simplement ennuyeux.

Quant au mysticisme, il est typiquement gaulois aussi; c'est même une caricature: une musique grandiose accompagne de jolies jeunes fesses qui entrent dans l'eau de la mer. On a vu cela un million de fois dans le cinéma français, dont les auteurs n'évoluent pas, toujours fascinés, pour ne pas dire plus, par leurs pulsions animales intimes. Comment se fait-il que l'homme ait beaucoup en lui de l'animal? semblent-ils se demander dérisoirement. Ou alors ils pensent sérieusement que l'amour charnel est proprement humain, et ma-loute-de-bruno-dumont-11539697yuigm_1713.jpgadmirent les animaux d'y être sensibles aussi. Du moins c'est une possibilité; mais dissimulée par l'esprit de galanterie.

Typiquement gauloise encore est la satire de la bourgeoisie, et l'ancienneté des costumes aide à saisir la référence désormais vieillotte aux romanciers naturalistes, constamment imités, apparemment indépassables puisque leurs figures comiques sont devenues des banalités, des stéréotypes. On les voit dans les films tournés pour la télévision, on les évoque avec complaisance au lycée, mais aux intellectuels de Paris, dans leur ensemble, cela apparaît comme toujours aussi original, génial: la caricature de la bourgeoisie de province plaît à l'aristocratie de la capitale. On est content peut-être de retrouver dans ce film l'ambiance surannée de Maupassant, de Balzac. Mais où est le Horla? Où est Séraphîta? Des vieux auteurs on a gardé le plus banal, le plus répétitif, le plus simpliste.

L'idée du cannibalisme de la plèbe, sans doute, est plus nouvelle. Les marins mangent les bourgeois crus. Cela ne les empêche pas d'être sensibles au bien. Pourquoi pas? Mais en ce cas ils auraient dû léviter aussi. Sinon, c'est un simple fait social, qui ne débouche en fait sur rien.

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