Conte

  • La tour de Taclamïn (Perspectives, LXXVIII)

    tower.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Marche de Radûmel, dans lequel, me prenant pour un elfe, je raconte le plaisir que j'ai eu à me promener en marchant sur le sol, plutôt qu’en volant sur mon cheval ailé. J’étais alors dans une merveilleuse vallée du pays des génies, appelée Douralmón.

    Et j'admirais le paysage aux contours nets, fixes et purs, si différent de la forêt de nuages aux formes changeantes, et les pentes herbues et fleuries des montagnes me réjouissaient le cœur, semblant tendre vers moi de longs bras pleins d'amour.

    Soudain, je vis au loin la tour de Taclamïn, à l'étonnante beauté. À son service étaient de puissants mages, et, si pervers fût-il, il disposait, lui-même, d’une science hors du commun, qu’il tenait de ses ancêtres angéliques: car il était de haute lignée, et le père de son père était venu sur Terre depuis la Lune; il avait aimé les couleurs de la Terre, ainsi qu'une nymphe qui les avait dans ses yeux, et il l’avait épousée, pour qu'elle lui donne des enfants. Depuis, il était resté sur la Terre, et y avait fondé une puissante maison. Taclamïn ainsi avait eu longtemps des ailes, à l’image de son grand-père, avant de les perdre à l’âge adulte sous l’influence délétère de l’air terrestre. Mais il avait conservé l’art de faire naître de hautes tours des profondeurs, et de manier la roche comme s’il se fût agi de plantes, de la rendre plastique et imprégnée de vie – et quand son donjon était sorti de terre, il était comme un énorme radis de marbre qui eût poussé à vive allure, ou comme quelque phallus géant, ranimé des temps anciens. Car on sait que les Géants avaient une peau de pierre, quoiqu’elle fût vivante, et plastique – quoiqu'elle fût gonflée d'éthérique. Et l'art des mages a souvent consisté à les ranimer, après leur anéantissement sous les coups d'Alar et de Dordïn son père, ainsi que de toute leur maison.

    Et pour accomplir ce prodige, Taclamïn prononça les formules d’éveil qu’il connaissait de son père qui les connaissait du sien, et sa voix résonnait sur les ondes de la rivière voluptueuse, et elle était soutenue par le chœur des mages de la maison de son père - initiés par le père de son père selon les secrets de l’orbe lunaire.

    Or cette tour qui naquit ainsi était haute, lisse, élancée, fine, et d'étranges veines roses la traversaient en s’enroulant autour d’elle, comme autour d'un membre. Et au sommet une couronne de rubis brillants la ceignait, comme à un front, et encore au-dessus était une coupole d'or, comme un chapeau. Elle était magnifique; on n'eût pas pu en voir de plus belle au monde, en ce temps-là, et toutes les tours des mortels étaient imitées de celle-là, soit que Taclamïn les eût invités à l'admirer, soit qu'ils les eussent vus en rêve, à la faveur d'une sortie de leur corps: leurs âmes étaient venues jusqu'au seuil de Taclamïn qui, grâce à ses puissants dons, les avait bien vues; et il les avait laissées faire, il les avait laissées vaguer autour de sa tour et dans son domaine, afin d'accroître son prestige auprès des hommes, et les fasciner sans qu'ils connussent l'origine du charme qu'il leur jetait. Souvent ainsi les hommes accomplissaient ses volontés sans le savoir, pour leur bien ou pour leur mal, et même quelques-uns, éblouis par cette vision, devenaient fous, perdaient la raison, et devenaient les esclaves de Taclamïn, pour leur bien ou pour leur mal. Car d'aucuns exécutèrent ainsi des ordres maléfiques, qui tendaient à immoler des mortels à Taclamïn (souvent des enfants et des jeunes filles), mais souvent aussi Taclamïn leur dispensait par ce biais des enseignements spéciaux, leur montrant de grands secrets, dont l'humanité ensuite profitait.

    (À suivre.)

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, XIII: la destruction de l'Opaclite

    Anima_Victory_Pose.jpgDans le dernier épisode de cette stupéfiante série, nous avons laissé Solicirn l’Opaclite alors qu’il venait d’avoir l’un de ses tentacules tranché par l’Homme-Corbeau.

    Du bras coupé un flot de sang noir jaillissait, ruisseau dangereux et fumant, brûlant et acide. Les héros restés debout s'écartèrent pour ne pas être touchés par le noir venin. Le monstre poussa un hurlement qui fit trembler de peur toute l'Espagne et la France voisine.

    Certains crurent à une explosion nucléaire; d'autres parlèrent de l'effondrement d'une montagne; d'autres d'un tonnerre sans pluie ni chaleur – ce qui n'était point vraisemblable. Nul ne put finalement expliquer ce son effrayant, qui fit se dresser les cheveux sur la tête à tous – se cacher les enfants sous les tables, les animaux dans leurs terriers, les femmes au fond de leurs lits et les hommes dans leurs caves, pétrifiés.

    Sur un ordre de Sinislën le dragon Saboul fit jaillir du feu de sa bouche, ce qui cautérisa la plaie béante de Solicirn, et empêcha son sang venimeux de couler. Mesure salutaire pour lui, bien sûr, mais aussi pour les êtres présents et pour le château de Sinislën, dont même la pierre était rongée par l'acide que ce sang contenait: on la voyait se creuser, fondre, se fissurer sous son action destructrice, dans une fumée nauséabonde que je ne saurais décrire, tant elle dépasse en horreur tout ce que l'être humain peut imaginer.

    Sinislën elle-même fit jaillir de ses yeux un rayon puissant, bleu et pur; alors Captain Corsica leva son fusil rechargé d'énergie cosmique, et en fit partir son feu habituel; puis l'Homme-Corbeau fit de même avec sa pierre sinslen.jpgd'opale frontale; et, pour finir, le Père Noël les imita de ses mains brandies, y faisant partir un feu scintillant, de couleur claire. Le monstre était attaqué par quatre pourvoyeurs de rayons magiques, et c'était trop pour lui, il se mit à crier.

    Et dans sa langue immonde des mots étaient prononcés, parmi son cri. Et derrière lui un mur s'ouvrit, une porte inconnue se créa que personne n'avait jamais vue, et il la prit, et il s'enfuit. La porte disparut, le mur se referma, et il fut impossible de dire par où Solicirn était parti. Les quatre furent surpris, mais ils se rappelèrent rapidement que, disciple de Mardon, il connaissait sûrement de puissants sortilèges, et les seuils entre les mondes, qu'il avait les moyens de les franchir sans être vu de quiconque. Ils comprirent, aussi, qu'ils avaient vaincu – et qu'ils ne reverraient plus l'immonde Opaclite avant d'innombrables siècles. Ils se regardèrent, et sourirent.

    On s'occupa des blessés, et on se rendit dans le salon de Sinislën, où elle fit servir des rafraîchissements, et de quoi se sustenter.

    Pendant toute cette cérémonie courtoise et gracieuse, son œil souvent s'attardait sur l'Homme-Corbeau, et lui souriait. Cela n'échappa pas au Père Noël et à Captain Corsica, qui proposèrent rapidement de s'en aller. Sinislën accompagna le Père Noël jusqu'à son traîneau attelé des quatre rennes légendaires, et le lui rendit avec joie, et en s'excusant mille fois; et saint Nicolas, patron des enfants, s'en alla en les saluant tous avec chaleur et amour; et dès qu'il furent dans le ciel, ses rennes crièrent de toutes leurs forces leur plaisir.

    À son tour Captain Corsica prit solennellement congé et, regagnant son vaisseau spatial, il repartit vers la Corse par les ondes brillantes de l'air.

    Puis l'Homme-Corbeau et Sinislën rentrèrent pour une dernière tisane, et nul ne sait ce qui s'est passé ensuite. Mais je crois que ces deux se reverront, et qu'ils s'aiment beaucoup.

    Ainsi se termine le conte du Père Noël enlevé ce décembre au Canigou: car ensuite il put sans encombre aucun accomplir sa mission habituelle. Peut-être, l'année prochaine, aurons-nous l'occasion de raconter une de ses nouvelles aventures, de présenter un nouvel obstacle s'opposant à lui et à sa sainte mission. En attendant, je souhaite à tous mes lecteurs une magnifique année – quoiqu'elle soit déjà bien avancée.

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, XII: le combat de l'Opaclite

    cf8d611202563c877076ba58064b29ad.jpgDans le dernier épisode de cette série vraiment étrange, nous avons laissé les sept alliés du bien alors qu'ils s'étaient tournés vers l'Opaclite Solicirn de la maison de Mardon, pour le combattre d'un commun élan.

    La première à donner un coup fut Sinislën. Voulant mesurer la force de ses serpents jaillissant de son épaule gauche à celle des tentacules qui servaient de bras à l'Opaclite, elle leur ordonna, de sa pensée, de s'enrouler autour du bras droit déroulé de Solicirn. Et ils le firent – mais sentirent aussitôt la force terrible du monstre, car le tentacule palpitait sous leur étreinte, et ses mouvements étaient à peine gênés par eux. Finalement d'un coup brusque il leva son tentacule, et les serpents ne purent le retenir, et Sinislën fut tirée brutalement en avant, et tomba.

    Le monstre s'apprêtait à fondre sur elle; mais Captain Corsica sortit, plus vif que l'éclair, son fusil magique, qu'il tenait suspendu à sa ceinture, et envoya une rafale d'énergie cosmique qui bloqua le démon et l'empêcha d'avancer – sans toutefois lui faire plus de mal. Mais ce fut assez pour donner le temps à Sinislën de se relever, aidée par l'Homme-Corbeau.

    Comme les deux chevaliers de la fée étaient honteux, et de n'avoir pas remarqué que leur ami Torcamil avait été remplacé par un monstre horrible de la race des Opaclites, et de n'avoir pas été assez rapides pour secourir leur dame avant que ne le fît l'Homme-Corbeau à l’infinie célérité, ils brandirent leurs épées dégainées et se jetèrent d'un commun élan vers le monstre.

    Celui-ci reçut les pointes blanches sur son pourpoint épais de cuir, qui toutefois s'en trouva percé; mais les lames furent arrêtées par la peau même de Solicirn, et n'y entrèrent pas plus que pour y créer des jrhtyxd5lrwfihdapvru.pngégratignures. Pendant ce temps les tentacules inférieurs du monstre s'enroulèrent autour des pieds des deux hommes, puis d'un coup les soulevèrent pour les envoyer violemment contre le mur du fond de la prison – celui-là même dont avait surgi tout à l’heure l'homme-singe aux dents âpres, et aux bras épais.

    Captain Corsica profita de ce mouvement pour attaquer par la droite; il donna un coup de pied violent au flanc du monstre, qui légèrement en plia; mais aussitôt ensuite il étendit son tentacule brûlant vers le cou du bon génie de la Corse, qui en fut saisi et immobilisé, chauffé même d'une manière extrêmement dangereuse.

    Il faut croire que l'Homme-Corbeau était destiné à ne faire qu'aider ses compagnons sans prendre d'initiative propre, car il se jeta sur le tentacule meurtrier et le coupa d'un violent coup du tranchant de sa main - cela étant rendu possible par l'extrême tension du tentacule étiré par Captain Corsica, qui s'était rejeté en arrière de toute sa vigueur. En quelque sorte, c'était une action conjointe qui leur avait permis de réaliser cet exploit, ils avaient mis leurs forces en commun et étaient parvenus à blesser profondément leur ennemi puissant.

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette sanglante histoire.

     

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, XI: la métamorphose de l'elfe noir

    tumblr_nevn4jplay1s4e1cqo1_400.jpgDans le dernier épisode de cette subtile série, nous avons laissé la fée du Canigou alors qu'elle venait d'accuser son fidèle chevalier Torcamil de l'avoir induite en erreur et qu'il avait soudainement montré d'étranges signes de corruption sur son beau visage.

    Il dit: «Pauvre folle, pauvre folle, Torcamil est mort, et j'ai pris son apparence. Il a osé venir me défier, moi, Solicirn disciple d'excellence du roi Mardon – et son orgueil l'a perdu. Je me suis revêtu de son armure et même de sa peau, et je me suis présenté devant toi. Mais pas dans le but de te nuire, car je n'ai dit que la vérité que tu ne voulais pas entendre, et ce sont eux, tes nouveaux amis, qui sont d'horribles menteurs.

    « Mais maintenant, regarde – regardez tous, et tremblez, car vous ne me faites pas peur, mais vous allez avoir de bonnes raisons d'avoir peur!» Et soudain le corps de Torcamil se fendit, se rompit et explosa, il fut réduit en miettes; et un monstre horrible à la gueule énorme, aux dents immenses, aux yeux sombres, à la taille de géant et aux bras et jambes tentaculaires – un être immonde apparut devant eux, n'ayant rien à voir avec l'apparence jadis douce de Torcamil.

    L'Homme-Corbeau se demanda comment il avait pu tenir dans le corps normal de l'elfe noir; mais il comprit que le monstre s'y était enroulé, et qu'il avait la faculté de se cacher derrière des silhouettes trompeuses – qu'il avait à sa disposition de singuliers sortilèges le lui permettant.

    Tous comprirent cependant qu'il fallait se mettre en garde, les sept êtres qui demeuraient malgré leurs disputes du côté du bien saisirent tous qu'ils avaient un ennemi commun à combattre. Il y avait Sinislën, bien sûr, et puis son dragon, qui avait pour nom Saboul, et ses deux derniers chevaliers fidèles, Taldil et Socamaler; Captain Corsica, fier et mâle, était de la partie, et l'Homme-Corbeau, renommé Nasül à sa résurrection était rempli du désir de combattre; et le Père Noël aussi était prêt, il avait levé ses mains qui envoyaient des rayons.

    Aucun ne serait de trop pour affronter ce monstre de la race évidente des Opaclites, plus ancienne que l'Homme et même que l'Elfe. Car il appartenait à l'espèce inférieure d'anges qui n'avaient pas voulu suivre les leurs 4185334717.jpglorsqu'ils avaient évolué et étaient partis vers Vénus, et sa puissance était terrifiante, et sa laideur épouvantable. Mais il fallait le vaincre, aucun des sept n'en doutait. Le combat donc commença.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant au déroulement de cette bataille furieuse.

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, X: Sinislën apaisée

    sinislen 4.jpgDans le dernier épisode de cette auguste série, nous avons laissé l'Homme-Corbeau, bon génie du Quercorb, alors qu'il venait de proposer ses personnels services à la fée du Canigou furieuse.

    Étonnée par ces paroles inattendues, Sinislën tourna vers lui un regard grand ouvert, et ouvrit légèrement la bouche. Le génie du Quercorb soudain lui parut beau, malgré ses origines mortelles. Elle avait méprisé sa race, mais lui semblait faire curieusement exception. On la vit s’adoucir, et son sein se soulever calmement. Une flamme se dissipa en arrière de son corps, sortant de sa colonne vertébrale.

    La voix tremblant quelque peu, elle dit: «Tu me touches d'une bien étrange manière, mortel divinisé qu'on m'a dit t'appeler Homme-Corbeau et qui protèges le Quercorb, au pied des Pyrénées, de ton aile généreuse. Je ne saurais bien expliquer ce que je ressens, après t'avoir écouté parler. Je pense qu'il n'y a aucun mal à accepter tes offres de service, car tu es preux et valeureux, et noble est ton cœur – je l'ai vu et le vois. Il n'y a pas de mensonge dans tes yeux, et ce n'est pas par hasard que tu fus métamorphosé en changé en bon génie du Quercorb après y avoir séjourné comme simple mortel. Les dieux ne font pas d'erreur, je le conçois bien.

    «Mais écoute – et toi aussi, Captain Corsica, écoute-moi –, une fumée épaisse s'est dissipée de mon sein, et je vois bien que la rage m'a aveuglée. Or, je me souviens qu'elle est née du récit d'un de mes trois chevaliers, qui m'a assurée que le Père Noël conspirait dans mon dos etrigan 2.jpgpour que les mortels me dédaignent et me méprisent et s'emploient à me jeter dans l'abîme de l'oubli. Je ne sais plus s'il a raison, ni même ce qui m'a poussée à le croire. Car après tout, quelle apparence y a-t-il à ce que cela soit vrai?

    «Dis-moi, Torcamil», dit-elle en se tournant vers l'un des trois chevaliers terrassés par Captain Corsica et qui, pendant cet échange de paroles, s'étaient relevés en se caressant et en se massant la mâchoire, et les autres parties du corps que le génie de la Corse avait maltraitées; «dis-moi, toi qui as juré de me servir toujours fidèlement et de ne jamais me mentir, d'où tires-tu les choses que tu m'as révélées? Qui te les a dites? Car soudain je me demande si tu n'as pas tout inventé.»

    Torcamil, le troisième chevalier à avoir été abattu par Captain Corsica, avait retiré son heaume, et son beau visage d'elfe se tordait et se disloquait, à ces paroles de sa maîtresse; il grimaçait et devenait hideux – et, lui qui avait eu une belle peau entièrement jaune comme l'or, voici qu'il acquérait d'abominables taches grises sur tout son visage, et que l'or en était délavé, terni, rendu morne et sale.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à l'explication d'une si étrange métamorphose.

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, IX: le dialogue des Génies

    stars.jpegDans le dernier épisode de cette série vraiment très étrange, nous avons laissé Captain Corsica, prince caché de la Corse, alors qu’il venait d’interroger Sinislën, bonne fée du Canigou, sur son étrange manière d’agir.

    Sinislën d'abord ne répondit rien. Mais bientôt, d'une voix qui contenait la rage dans des limites fortes, elle dit: «Captain Corsica, je sais ta valeur, et la haute ascendance de ton père, né comme moi dans les étoiles. Mais as-tu pensé justement à mon rang? Regarde-moi comme ta tante, plutôt que comme ta cousine, et songe aux offenses que me font les mortels qui m’oublient, pour n’offrir leurs pensées qu’au Père Noël dans un élan qui humilie les femmes – et les vieilles déesses des montagnes, d’une façon absolument intolérable. Autrefois soulaient-ils me faire de magnifiques offrandes; où sont-elles, à présent? Je les cherche. Je ne les trouve pas!

    - Sinislën, Sinislën», reprit Captain Corsica, «ne sais-tu pas que le cœur des mortels est volatile, qu’il oublie ce qu’il a aimé bien vite, et s’éprend légèrement de rêves qui devant lui passent? Tu le sais, Sinislën, que la consolation des anciennes fées est dans l’orbe lunaire; tu le sais, que tes sœurs y sont parties il y a vingt siècles. Rejoins-les, ou accepte ton destin – accepte de t’effacer, délègue ta puissance, comme mon père Cyrnos l’a fait avec moi – et passe ton chemin. Accepte de demeurer immobile dans les profondeurs du Canigou, et que l’enfant-dieu brille dans le ciel à ta place, et qu’il ait le Père Noël pour officiel messager. Car il en est ainsi!»

    Pendant ces paroles, les yeux de Sinislën lançaient des éclairs et ses joues s'enflammaient, elle serrait les dents, et l’Homme-Corbeau craignit qu’elle ne bondît et ne s’en prît à Captain Corsica comme elle s’en était prise à lui et à saint Nicolas, le doux patron des enfants. Mais elle n’en fit rien, et il en profita pour énoncer ces paroles: «Durs sinislen 3.jpgsont les mots de Captain Corsica, même s’ils sont justes, belle Sinislën. Mais tu dois savoir que tu as encore des adeptes parmi les hommes, qui sont libres et ont souvent des idoles très diverses. Je le sais, car il y a peu encore, je vivais parmi eux; et même si la mémoire de ce temps est pour moi effacée et m'apparaît dorénavant comme un songe, je me souviens que beaucoup en secret te vénéraient, et tournaient leur cœur et leur œil vers toi. Ne sois pas si âpre. Il n’est pas contre toi de complot d'un Père Noël tout prêt à partager avec toi ses succès. Il me l’a dit, il t’apprécie, et à moi tu sembles belles. Si tu le voulais, et cessais de t’en prendre à saint Nicolas, je te le dis, tu pourrais sans peine me compter parmi les plus fidèles de tes chevaliers servants.»

    Mais il est temps, lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la réponse que donna la fée du Canigou à ce beau discours.

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, VIII: une intervention inattendue

    5ae77273b318edaf3f62fe50_DangerDiabolikArt.jpgDans le dernier épisode de cette série vraiment très étrange, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors qu'il venait de vaincre avec l'aide du Père Noël l'homme-singe des Pyrénées, qui l'avait attaqué dans le couloir où on avait maintenu saint Nicolas prisonnier.

    L'Homme-Corbeau saisit le Père Noël au bras – et l'emmena vers l'escalier qu'il avait descendu, pour qu'ils le remontassent. Mais, devant la file des degrés, ils virent Sinislën et son dragon, avec du feu à la gueule, et trois gardes pareils à des chevaliers armés. Un nouveau combat semblait devoir s'imposer, et cette fois l'Homme-Corbeau ne vit pas qu'il pût avoir l'avantage.

    Il se préparait à donner tout ce qu'il avait sans grand espoir de réussite quand, soudain, un des gardes tomba, frappé par un poing qui jaillit comme la foudre; puis un autre tomba, après s'être tourné – et le troisième enfin subit le même sort, après avoir fait face à son adversaire et brandi son épée et levé son bouclier. Mais cela ne suffit pas, et l'Homme-Corbeau vit un poing le frapper comme une boule de feu, et le garde s'écrouler sans tarder.

    «Qui?», demanda Sinislën – et le dragon leva un œil peureux vers le guerrier qui venait d'agir.

    L'Homme-Corbeau le reconnut sans peine, dès qu'il fut sorti de l'ombre où il s'était tenu après avoir lui aussi descendu les escaliers. C'était Captain Corsica, le bon génie de la Corse – son cousin par alliance!

    Vous savez peut-être que la Corse entretient avec les Pyrénées un lien tout spécial, parce qu'elle en est une partie détachée. Aussi Captain Corsica et son père le vieux Cyrnos ont-ils aisément le regard tourné vers le Canigou, pour eux vrai centre mystique.

    Ils ont vu ce qui s'est passé, et Captain Corsica a sauté dans son vaisseau spatial, qui s'est amarré près du château de Sinislën – là où les bateaux des elfes qui voguent sur les mers de nuages ont l'habitude de sci-fi-kosmicheskiy-korabl.jpgs'amarrer –, puis il est entré dans ce château, et est venu aider l'Homme-Corbeau à régler ce problème.

    Or, dès les coups de poing dévastateurs donnés, il s’est adressé à Sinislën: «Sinislën, Sinislën», dit-il, «fée du Canigou, notre alliée autrefois, que fais-tu aujourd'hui? Comment oses-tu emprisonner le Père Noël juste après qu'il a parcouru la Corse – et que, le long de ses chemins mystiques, il a vogué sur les nuages enroulés autour des Pyrénées? Ne sais-tu pas qu'il est sous ma protection spéciale? As-tu voulu entrer en conflit avec moi, était-ce cela, ton but? Je croyais que nous étions amis, et alliés – alors que fais-tu? Dis-moi!»

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode pour renvoyer au prochain, quant à la suite de ce mystérieux dialogue.

     

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, VII: saint Nicolas retrouvé

    c292b6741d3fb924bdedae59490556f7.jpgDans le dernier épisode de cette série vraiment très étrange, nous avons laissé le génie du Quercorb l'Homme-Corbeau alors qu'il poursuivait la dame Sinislën dans les couloirs de son château en volant et en rasant les murs.

    À la fin, autour de lui, le silence se fit, et il dut s'arrêter.

    Ne sachant où aller, il décida de descendre un escalier qu'il vit au-delà d'un seuil – et bien lui en prit, car il menait à la geôle où le Père Noël était gardé prisonnier. D'abord il trouva un couloir, et des torches l'éclairaient, mais le fond en était obscur, et inquiétant. Une présence sourde semblait le guetter, comme s'il y eût eu un garde qu’il ne voyait pas.

    Il avança avec précaution, et passa le long de portes munies de panneaux coulissants, et il crut entendre une voix qui gémissait. Il fit coulisser le panneau, et vit, assis sur un lit de fer, saint Nicolas qui pleurait - et, tout affaissé, murmurait: «Pauvres, pauvres enfants qui n'auront pas de cadeaux cette année en Occitanie. Que vont-ils devenir? Dieu ait pitié, et les prenne en sa sauvegarde.»

    Alors l'Homme-Corbeau dit: «Père Noël, Père Noël, je suis venu pour vous libérer. Écartez-vous, je vais faire exploser la porte.» Le bon ange des petits enfants fit: «Hein?» en levant la tête – et aussitôt l'Homme-Corbeau fit jaillir un blanc éclair de sa pierre d'opale frontale, et la porte fut fracassée.

    Il entra joyeusement, et s'apprêtait à se diriger vers saint Nicolas pour le réconforter, et l'emmener avec lui, quand soudain il sentit dans son dos lui une vive douleur, et entendit derrière lui un rugissement formidable. Il venait d'être assailli par une autre bête de garde de Sinislën, le sinistre homme-singe des Pyrénées – aux lFemcMwo.jpglongues griffes et au museau massif, comme en ont les gorilles. Mais il avait le poil blanc, et ses yeux jaunes avaient en eux une malignité tout humaine. Il se tenait d'ailleurs sur ses deux jambes de derrière, et c'est en faisant aller sa main griffue de gauche à droite qu'il avait lacéré le dos de l'Homme-Corbeau.

    Celui-ci se rendit compte de tout cela en se retournant malgré sa sanglante blessure, et il bondit et donna un coup de pied latéral à ce monstre, qui en plia sous le choc. Mais brièvement, car il était fort et musclé. Déjà il s'apprêtait à se jeter sur l'Homme-Corbeau et à le mettre en pièces.

    Un rayon sortit alors des mains levées de saint Nicolas, et le monstre en fut projeté en arrière, et son poil enflammé. Alors l'Homme-Corbeau fit partir un second coup de pied, cette fois fouetté, qui frappa le monstre en pleine face, ce qui projeta sa tête en arrière et manqua de le renverser. Un second coup de poing suivi d'un autre coup de pied latéral le terrassa, et le sang coula de ses blessures, notamment de sa gueule et de ses oreilles. Ses yeux fermés signèrent à l’œil de l’Homme-Corbeau sa victoire. Faiblement, on l'entendait gémir.

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, VI: la réplique de l'Homme-Corbeau

    Avengers-Endgame-Adam-Warlock-Theory (2).jpgDans le dernier épisode de cette étrange mini-série, nous avons laissé l'Homme-Corbeau, libérateur du Père Noël, alors que Sinislën, la fée du Canigou, venait de l'enserrer dans des serpents étrangement attachés à son épaule.

    Mais l'Homme-Corbeau ne fut pas démuni pour autant. Depuis la pierre d'opale qui était à son front, alors que ses bras étaient plaqués contre son corps comme par des lassos serrés, il tira de petits jets de feu blanc et vif qui touchèrent les serpents qui l'entouraient et les transpercèrent. Pareils à des aiguilles, ils étaient aussi purs comme de la glace, et les serpents en furent affaiblis, notamment par la douleur.

    Alors ils relâchèrent leur étreinte, et de ses bras puissants l'Homme-Corbeau put se libérer, et de ses jambes souples il put se jeter vers Sinislën.

    Mais elle était plus forte qu'il n'y paraissait, car si son corps était mince et flexible, elle n'en reçut pas moins sa venue d'un coup de poing gauche au menton qui le mit aussitôt à terre. Ce n'est pas qu'il fût assommé, mais que la violence du coup l'avait déséquilibré, alors qu'il thu,dra.jpgallait mi-planant, mi-bondissant vers son ennemie. Il fut à terre, mais la surprise ne le pétrifia pas, il y roula et se releva, en caressant à peine son menton endolori. Puis il se mit en garde, et évita un second coup de poing en se baissant, et asséna à la belle un coup direct au ventre, afin de l'essouffler, puis un crochet au visage, afin de l'étourdir.

    Elle était plus résistante qu'il ne le croyait et, en réponse, elle lui donna un coup de pied à la poitrine qui le fit reculer et comme engloutir par sa propre cape, soudain projetée devant lui, alors que son corps était projeté en arrière sous la violence du coup. Et il tomba à nouveau, alors que Sinislën n'avait fait que se courber un peu, lorsqu'elle avait reçu le coup à l'estomac, sans se plaindre ni gémir, sans faire entendre aucune marque de faiblesse. L'Homme-Corbeau comprit qu'il avait à faire à un être surpuissant, et que son apparence de femme belle et mince ne devait en aucun cas à cet égard l'induire en erreur. Il utilisa une arme secrète: alors qu'il était toujours à terre, un rayon jaillit de son rubis suspendu à la gorge, qui toucha de plein fouet la belle Sinislën.

    Cette fois, elle accusa le coup, posant un genou à terre et poussant un cri. Et elle décida de s'enfuir, comprenant qu'elle ne serait pas la plus forte. L'Homme-Corbeau se releva et commença à la poursuivre. Mais dès qu'elle eut franchi la porte qui menait à l'intérieur du château, elle disparut dans son dédale – et lui la perdit, malgré sa rapidité, et qu'il eût déployé ses ailes, volant dans les couloirs en rasant les murs.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

     

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, V: l'intrusion de l'Homme-Corbeau

    dragon 01.jpgDans le dernier épisode de cette série de Noël, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors qu'il venait de se tourner de manière à empêcher un nouveau jet de feu de dragon de le toucher.

    Ayant ainsi évité le second trait, il crut pouvoir foncer vers la source de cette attaque, et s'il évita bien un troisième feu en tournant sur lui-même – s'il fut bien sur le point d'atteindre le dragon et de lui tordre le cou en le saisissant dans son vol –, il ne put éviter un coup tiré à bout portant – et, croyez-le si vous voulez, son corps fut aussitôt dissous en une nuée de corbeaux, comme si une enveloppe avait été rompue, laissant libres ces oiseaux enfermés.

    Car il faut savoir que l'Homme-Corbeau est comme l'âme collective des corbeaux du Quercorb, et que son corps humain en un sens est illusoire. (En un autre, cependant, ce sont les corbeaux du Quercorb qui sont illusoires, et qui ne font que manifester l'Homme-Corbeau, pour ainsi dire l'ange des corbeaux du Quercorb!)

    Et tous ces corbeaux se jetèrent comme un seul homme sur le dragon – le piquèrent de leurs becs, le griffèrent de leurs pattes, le giflèrent de leurs ailes –, jusqu'à ce que, ensanglanté, épuisé, épouvanté, il s'enfuît pour se terrer dans les profondeurs du château, à la grande surprise de Sinislën, qui pensait en avoir fini avec cet intrus, et pouvoir féliciter son dragon, et se réjouir avec lui de cette facile victoire.

    Puis (car elle regardait cette bataille depuis la promenade de guet), elle vit les corbeaux apparus soudainement se diriger vers un point unique, noir et sombre, brumeux ou fumeux, et y disparaître comme s'ils se fondaient dans la nuit étoilée. Mais l'instant d'après, lorsque cette brume se fut dissipée, elle vit l'Homme-Corbeau reconstitué, plus beau et noble que jamais, plus majestueux et fier. Il se tenait immobile devant elle, ses yeux noirs tournés vers les siens; mais ils restaient impénétrables.

    Elle lui dit alors: Étranger, espèce d'homme-corbeau, tu as plus d'un tour dans ton sac. Mais je n'ai pas qu'un dragon à ma disposition, j'ai aussi quelques tours pleins de ruse aussi! sinislen.jpgEt ce disant, elle leva son bras droit, et l'Homme-Corbeau put voir qu'à la place d'un bras, il y avait un groupe de serpents fixés à son épaule, sifflants et dansants – ainsi que d'odieux tentacules doués de gueules et d'yeux. Et d'un coup, à la vitesse de la lumière, ils bondirent vers lui et l'enserrèrent. Fixant sur lui sa propre enveloppe, ils ne pouvaient lui laisser le loisir de se changer en nuée de corbeaux, pensait avec raison Sinislën la belle!

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, et de renvoyer au prochain, pour la suite de ce mémorable combat.

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, IV: l'attaque du château de Sinislën

    neuschwanstein-castle-bavaria-germany-wallpaper-preview.jpgDans le dernier épisode de cette étrange minisérie, l'Homme-Corbeau a été décrit, alors qu'il s'élançait vers la forteresse de Sinislën pour en libérer le Père Noël capturé.

    Or, les ailes déployées, sa cape grande ouverte, il passait devant les étoiles, en se dirigeant vers les hautes Pyrénées – et les hommes frissonnaient quand il les survolait. Apeurés ils levaient les yeux, mais déjà l'Homme-Corbeau était loin, si rapide était son vol! Ils ne savaient à quoi attribuer ce sentiment diffus, et se pensaient victimes d'une attaque occulte, d'un mauvais sort; mais il s'agissait seulement de l'Homme-Corbeau, accouru au secours du Père Noël capturé.

    Il parcourut les espaces, et s'éleva vers le Canigou aux reflets blancs – et vit, comme tout le monde pourrait le voir s'il était à sa place, le château blanc de Sinislën, aux fenêtres éclairées et à la tour que des diamants cerclent. Il plana en direction de sa porte, gardée par deux guerriers étincelants aux longues hallebardes, et s'apprêtait à se poser sur la plateforme qui s'étend dragon.jpgdevant eux, quand un rayon de feu sortit des hauteurs des remparts crénelés, lancé par un dragon à la gueule grande ouverte – jadis recueilli par Sinislën, et depuis ce jour à son exclusif service!

    Il lançait depuis sa gueule rougeoyante des jets de feu pareils à des flèches – voire pareils à des lances, car ils pouvaient être longs. L'Homme-Corbeau évita le premier, qui était mal ajusté, et passa entre sa cape et son corps: le dragon avait été trompé par sa masse noire et ses ailes rapides. Le second trait, mieux ajusté, n'atteignit pas davantage sa cible, car l'agilité et la vitesse de l'Homme-Corbeau lui permirent de l'éviter par un mouvement qui le plaça de profil: le tir passa juste sous ses yeux, rasant sa poitrine – et, vous me croirez si vous voulez, mais dans ce jet de feu pourtant si fin, notre héros vit de petits serpents s'agiter et ouvrir leurs gueules rougeoyantes et battre leurs yeux noirs. Ces jets de feu étaient vivants – et cela surprit fort l'Homme-Corbeau qui, encore muni de sa science d'homme mortel, ne connaissait pas tous les secrets des Génies.

    Cela ne l'inquiéta pas outre mesure pour autant, car si son entrée dans le monde enchanté ne lui avait pas permis de tout connaître de celui-ci, au moins avait-il appris à ne pas s'effrayer des merveilles qu'il y découvrait et à rester calme et posé, serein et libre quand il en découvrait de nouvelles.

    Mais il est temps de renvoyer à la fois prochaine, pour la suite de ce conte étrange.

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, III: le portrait de l'Homme-Corbeau

    crow.jpgDans le dernier épisode de cette minisérie, nous nous sommes arrêtés au moment où nous décrivions le bon génie d'Occitanie appelé à la rescousse pour sauver le Père Noël.

    Son masque est noir et lui recouvre entièrement le visage. À la place des yeux, deux joyaux noirs reflètent la clarté des étoiles même en plein jour, et on ne voit rien de leur prunelle. Tout autour de ces joyaux néanmoins est un cercle d'or, qui permet de distinguer les yeux de loin. Et à son front est une pierre d'opale ayant la forme d'un œil mais renversé, comme s'il voyait par elle des choses inconnues. Il scintille fréquemment d'une lumière bleue, comme si une flamme était en elle, qui à la moindre de ses colères pouvait sortir de ses limites. (C'est ce que nous vérifierons lorsque cet homme-corbeau sera en situation de combat.)

    Son corps est revêtu d'une combinaison apparentée aux cottes de mailles des vieux chevaliers, mais très fine et subtile, faite d'un métal inconnu – paraissant vivre de lui-même, et réputé issu d'une météorite. Elle épouse parfaitement les formes musclées et galbées de l'Homme-Corbeau, qui a le corps fin, mais puissant.

    Ses gants également noirs sont limités par un autre cercle d'or, ainsi que ses bottes à rabats. Un autre cercle encore est à sa gorge, suspendant un rubis rutilant. Une ceinture noire a une agrafe d'or, autour de sa taille, mais est difficile à distinguer du reste de son costume. On distingue mieux, en vérité, sa sorte de haubert, notamment quand il ouvre sa cape, plus noire que l'ombre la plus profonde; car des reflets lunaires s'y voient – de fines flammes courent le long des mailles de façon rythmée, comme si un être lunaire y respirait, lentement mais régulièrement.

    Car tel est l'Homme-Corbeau, qu'il s'est uni avec un être invisible au corps d'argent fin, qui lui a rendu son corps vivant, au lendemain de son accident mortel. Et parfois cet être se voit en lui, ou à côté de lui, crow-fr.jpgà la façon d'un double.

    Lui, Homme-Corbeau, a un port majestueux, et reste généralement silencieux; et quand son regard se fixe sur quelque chose ou quelqu'un, il semble se changer en statue, comme s'il scrutait les âmes par-delà le Temps. Au-dessus de sa tête casquée de noir est un panache noir, qui semble agiter l'ombre. Il est le protecteur du Quercorb, et bien souvent opère par-delà les limites de son territoire de prédilection, car l'humanité tout entière a besoin de lui!

    Pourtant, il impressionne assez ceux qui le voient pour que, quand il marche dans les bois ou vole dans les airs, volontiers ils le prennent pour un démon, ou un vampire. Sa nature véritable le ramène plutôt à l'ange, mais les hommes craintifs préfèrent parler d'ange déchu, ayant volontiers peur de ce qu'ils ne connaissent pas.

    Mais il est temps d'en finir avec cet épisode, et nous verrons dans le prochain comment l'Homme-Corbeau a attaqué la forteresse de Sinislën, la fée du Canigou.

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, II: la création du bon génie occitan

    elf woman.jpg La dernière fois, nous avons commencé à évoquer les raisons pour lesquelles la fée du Canigou Sinislën a enfermé le Père Noël et son attelage dans sa forteresse massive de haute montagne.

    Il faut savoir qu'elle est une des dernières fées présentes sur Terre – après le grand départ de ses congénères vers la Lune, il y a de cela plusieurs siècles. Isolée, esseulée, délaissée, elle a développé une forme de rancœur, et a tenu saint Nicolas pour responsable du mépris affiché des hommes pour les déesses vénérées naguère. Elle a affirmé qu'il participait d'un culte exclusif des dieux mâles, orientés soit vers l'intelligence froide des hauteurs, soit vers la chaleur obscure des profondeurs, mais rejetant la chaleur rayonnante du monde intermédiaire, où les anges autrefois s'unissaient tendrement aux elfes!

    Saint Nicolas avait beau lui rappeler qu'il était l'envoyé de la Vierge cosmique, elle ne voulut rien savoir, et le priva de la possibilité de partir, attendant que les hommes tournent leur regard vers elle, puisque celui qu'ils attendaient ne venait pas!

    Or, les choses ne se passent pas ainsi. Les hommes sentirent simplement un grand vide, et de l'angoisse monta en eux. L'elfe Ödulas le perçut, et ne put que tâcher de libérer par la force le Père Noël son maître, en se rendant auprès de ce protecteur occulte d'Occitanie qu'on appelle le Génie du Quercorb – ou Homme-Corbeau.

    Il avait été, dans une autre vie, un simple homme mortel, mais un jour il était mort, et le lendemain il avait été ressuscité sous la forme d'un génie chargé de veiller sur la contrée qu'il avait habitée. La manière dont il est mort et la nature de ceux qui l'ont ressuscité ne peuvent pas être révélées aujourd'hui.

    Toujours est-il qu'il logeait dans la forêt de Nébias; il y avait sa demeure. Et il y méditait puissamment, pareil à une statue séculaire, quand Ödulas vint le voir, et lui narra ce qu'il était advenu. L'Homme-Corbeau, encore appelé crpow.jpgNasül de son nom de génie, l'écouta attentivement, et sentit qu'il était de son devoir d'intervenir. Il se revêtit de sa cape enchantée, et celle-ci forma deux ailes noires qui l'emmenèrent rapidement au sommet du Canigou.

    Mais comment était cet Homme-Corbeau, à quoi le reconnaissait-on?

    Sachez qu'il portait continuellement un masque, en tout cas personne ne l'a jamais vu sans. On murmure que son visage, affreusement mutilé lors d'un accident mortel, est épouvantable, et ressemble à celui d'un cadavre décomposé, ou d'un squelette. D'autres disent, au contraire, qu'il est d'une radieuse beauté, parce que, depuis sa mort, le mortel qu'il avait été a acquis la nature d'un elfe. Les derniers disent que ni l'une ni l'autre de ces choses ne sont vraies, et qu'en réalité, sous le masque il n'y a qu'une vaste lumière, à peine habitée par deux points plus lumineux que le reste, et qui sont les yeux. Il n'est pas en mon pouvoir, je n'ai pas le droit de révéler ce qu'il en est réellement. Chacun en sera juge comme il pourra.

    Mais je dois laisser cet épisode pour le moment. À mercredi!

  • Le Père Noël enlevé au Canigou

    santa.jpgHier matin, j'ai reçu une étrange nouvelle: un elfe est venu me l'annoncer, marchant sur les ondes de l'air depuis le Pôle Nord, où il habite avec le Père Noël: lui-même a pu s'échapper, mais alors qu'il accompagnait saint Nicolas dans sa mission à travers le monde – et que, dans un éclair de temps humain qui pour lui était immense, il l'aidait à distribuer des cadeaux aux enfants méritants –, l'ensemble du convoi sacré a été attaqué par une fée de la Terre – terrible dame du mont Canigou, en Catalogne.

    Soudain les rennes ont été saisis par un vivant lasso, qui les a enserrés aux membres. Et mon ami elfe, qu'on appelle Ödulas, a pu aussitôt voir qu'il s'agissait d'un long et grand serpent, et qu'il avait enroulé ses anneaux nombreux autour d'eux.

    Il a pu distinguer, l'instant d'après, un autre serpent s'élançant depuis le Canigou couvert de neige, et qu'il a ligoté le Père Noël lui-même.

    Puis un troisième serpent à la longueur incroyable a surgi, qui a saisi aux patins le traîneau enchanté, et a commencé à l'attirer vers le sol.

    Sans tarder, Ödulas et les trois autres elfes qui escortaient le Père Noël ont tâché de réagir, mais, de la forteresse de la fée, trois jets de feu ont bondi, qui les ont tués ou blessés, et à grand-peine lui seul a pu s'enfuir, et est passé me laisser un message pour que j'annonce au monde ce qui s'est produit il y a deux jours.

    Il m'a dit aussi que cette fée, appelée Sinislën, maniait étrangement ces serpents qui avaient des yeux de rubis et une bouche éclatante. medusa.jpgCar une seule main les tenait depuis le sommet du Canigou, mais ils étaient comme issus de l'épaule; et cela ferait d'elle une sorte de monstre antique, bien qu'elle soit très belle.

    Certes, ses yeux entièrement rouges n'ont guère qu'une étincelle, en chacun d'eux, en guise de prunelle, et cela la rend bien inquiétante; mais elle a de magnifiques cheveux, dont l'effilée longueur se mêle aux gerbes de neige et y place des reflets dorés, tandis que leurs bouts semblent toucher aux étoiles, comme s'ils se prolongeaient à l'infini.

    Pourquoi avait-elle commis cet étrange acte? Car dès qu'elle eut ainsi capturé le Père Noël et son attelage, elle les attira et les enferma dans sa forteresse massive, refermant la porte sur eux, les empêchant désormais d'accomplir leur mission sacrée.

    Ödulas a sa petite idée sur la question; elle lui a d'ailleurs été à demi confirmée par saint Nicolas même, depuis qu'il a été libéré après une grande bataille que je vais vous raconter. Des allusions de Sinislën, dans ses discours au Père Noël chargés de reproches, peuvent laisser penser la chose suivante: la fée du Canigou s'est sentie méprisée par les hommes, depuis que le culte du saint patron des enfants s'est répandu.

    Mais la suite de cette histoire étrange doit être laissée à une autre fois.

  • Contes de Savoie et d'Écosse à Habère-Poche

    touanen.jpgEntre ses deux dates au château de Ripaille, Rachel Salter se produira à la salle communale d’Habère-Poche, le jeudi 26 décembre à 18 h 30, événement organisé par la Bibliothèque. Elle orientera cette fois sa prestation vers les Contes de montagne de Savoie et d’Écosse, établissant des rapports notamment entre deux formidables conteurs: Duncan Williamson pour son pays d’origine, Freddy Touanen pour le Chablais. Le second est en effet l’auteur de magnifiques contes, rassemblés dans le volume appelé Mystères de la montagne. Il s’est inspiré des contes de sa mère originaire du haut Chablais, et dans son style cristallin et pur, il les a narrés à son tour, avec leurs mystères et leurs images fabuleuses - en fait très proches de l’univers celtique (il est d’ailleurs breton par son père).

    D’étranges liens existent, entre les contes de Savoie et d’Écosse. Souvent, dans un paysage enneigé et montagneux, brumeux ou nocturne, de fidèles animaux morts viennent sauver leurs anciens maîtres de la perdition. Je n’en dis pas plus: il faut laisser l’occasion de découvrir par soi-même ces récits étranges.

    Je dirai seulement qu’Habère-Poche est située dans la Vallée Verte, où j’ai travaillé quinze ans, et est dirigée par mon ancien collègue et ami Marc Bron, qui a favorisé la création de ce spectacle – qu’il en soit remercié. Marc Bron, professeur de langue savoyarde, traducteur, musicien accordéoniste, chanteur, danseur, est une figure majeure de la région, de la Savoie entière, et je suis fier d’avoir édité avec lui le volume de poèmes de mon arrière-grand-oncle, Jean-Alfred Mogenet (dont j’ai déjà parlé). Ce fut une belle entreprise, couronnant des années de travail et de recherche. Et voici que maintenant, il accueille dans sa commune une manifestation qui m’est chère, prolongeant une ligne jadis tracée!

    Le spectacle de Rachel Salter comportera des évocations mystérieuses des montagnes, qu'en Savoie on personnifiait. Or, lorsqu’on développe la personnification en récit, on crée de la mythologie, comme au Tibet. Jam Affiche Habère-Poche-page-001.jpgfaisait du Criou, montagne tutélaire de Samoëns, une personne glorieuse, empanachée de joyaux. À Habère-Poche, il y a sûrement l’équivalent. En Écosse, de même. Ce sont des géants gracieux – souvent des dames.

    Le lien entre la Savoie et l’Écosse existe certainement, en dehors de cela, puisque, comme me l’a dit le propriétaire du château d’Avully Michel Guyon, le comte Pierre II, avant de régner en Savoie, était grand seigneur à Londres (y fondant le Savoy Hotel – d’où la chaîne prestigieuse) et architecte en Écosse de châteaux nouveaux. Arrivé en Savoie, celui qu’on nommait le petit Charlemagne a à son tour profité de l’initiation reçue en Grande-Bretagne pour conquérir bien des territoires (dont le Pays de Vaud). Grâce à lui, la Savoie unit longtemps les deux rives du Léman.

    Un jour, chez le coiffeur, à Annecy, j’ai entendu un client, approuvé par l’officiant des chevelures, assurer qu’entre l’Écosse, dont il revenait, et la Savoie, il y avait de forts liens. Les peuples étaient semblables, disait-il! Je pensais que cela devait être vrai: le premier voyage que j’aie fait seul, à dix-huit ans, je l’ai fait en Écosse, après être parti d’Annecy.

    Ces beaux liens seront manifestés à Habère-Poche le 26 décembre!

  • La marche de Radûmel (Perspectives, LXXVII)

    bellerophon-mark-stockseth.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Seigneur des rançons, dans lequel je raconte qu'un méchant seigneur appelé Taclamïn tourmentait et attaquait les plus nobles chevaliers, lorsqu'ils passaient sur le chemin étroit qui longe d'un côté sa forteresse maudite, de l'autre la rivière Oshicald, et que justement, un jour, je m'engageai, sous les traits de l'elfe Radûmel, sur ce chemin étroit.

    Nous allions au pas, prenant plaisir à marcher sur la terre et à longer la rivière aux gerbes neigeuses, au chant mélodieux, riche et pareil à un chœur d'anges. J'aimais cette allure et ce contact avec le sol – que maintiennent de leurs bras levés les êtres puissants qu’on appelle gnomes, et qui souvent ont la forme de géants. Sous le cristal des pierres, comme à travers une vitre je les voyais grâce à ma seconde vue, reçue en don comme tous les génies. Et marchant sur ces dalles forgées par la terre, sentant pleinement mes pieds et le poids de mes jambes, j’avais le sentiment d'être plus moi-même, de m'appartenir complètement. Alors que j'étais ainsi traversé par les forces d’en bas – qui prolongeaient en rayons les mains fortes des gnomes –, cette marche sur le sol me donnait une conscience claire, aussi curieux que cela paraisse. Et j’en prenais du plaisir – car l’air m'habitait plus nettement, plus purement. J’en remplissais plus aisément mes poumons, et le vent pétillait autour de mon visage, et à mes yeux plus clairs les montagnes scintillaient plus doucement, comme si l’air devant moi eût été transformé, et comme si le souffle rejeté de mes poumons était plus fin, plus subtil. Des bouffées de silice lumineuses sortaient de mes yeux, et ma joie sans mélange me faisait rire sans cause.

    Des pensées plus colorées, plus claires et mieux dessinées emplissaient mon crâne en roulant par vagues légères – et portant mon âme vers les lointains, elles la rendaient plus heureuse.

    Or, lorsque je volais sur le dos d’Isniecsil, mes pensées éblouies se dissolvaient dans les hauteurs, au lieu de garder leurs contours purs; et sans doute j’aimais aussi cela. Mais je ressentais de l'étouffement, si cela durait trop longtemps, comme si mon âme était emportée par des démons vivant et riant dans l’air, heureux de voir que je devenais leur esclave sans rémission possible, sans pouvoir rien refuser de ce qu’ils voulaient. Car, pourquoi le cacher? quoique né génie, j’étais la proie d’esprits plus élevés, quand je m’efforçais de m’élever et le faisais trop vite. Quoique né sur l’orbe lunaire, je me perdais dans les nuées où vivent les esprits puissants et lumineux de Lucifer, quand je m'envolais sur des ailes trop généreuses, porté sans en être digne vers le soleil. Non préparé, je sentais alors fondre mon âme, s'échapper de mon corps et de ma conscience, et devenir la proie d'êtres que je ne saurais nommer, mais qui avaient leur côté terrifiant. Je n'étais plus moi-même, ne contrôlais plus rien, et la peur m'étreignait, comme si j'eusse été avalé par un monstre plus ancien que la Terre, peut-être même que la Lune, et qui me broyait sans pitié. L'image de la mort surgissait en moi, au lieu que je me sente libéré de la Terre, et alors je ressentais le besoin de revenir sur le sol, et de le fouler de mes pieds agiles.

    Marchant ainsi sur le gazon bordant la rivière Oshicald, je comprenais mieux le choix des anciens hommes, de laisser leurs ailes et de conserver leur pensée claire, pendant que leurs frères oiseaux renonçaient à cette dernière pour conserver ces ailes, ainsi que le raconte le célèbre conte de l'Origine des Hommes-Oiseaux, fait à nous par Dame Ithälun quand les nuits s'allongent, et que les étoiles font dans leur ciel une apparition plus précoce. Car par elle, qui se souvenait du grand séjour lunaire, et avait vécu sur l'orbe d'argent de l'astre des nuits, om se rendent les dieux et où vivent ceux que les mortels nomment les anges, connaissions-nous les profonds mystères de l'histoire des génies, qui est aussi celle des hommes mortels; car la seconde n'a jamais fait que refléter la première, comme un principe se déployant en matière.

    (À suivre.)

  • Contes de Dame Hiver au château de Ripaille

    Spectacle de contes de Savoie et d'ailleurs au château de Ripaille.jpg

    Après Avully et Confignon, Rachel Salter produira un spectacle au château de Ripaille (à Thonon) pour deux dates. Il sera différent des précédents. Elle s’intéressera cette fois aux traditions de ce château, évoquant les Amédée – le Comte Vert et ses chasses, le Comte Rouge et sa mort, Bonne de Berry et ses grâces, Amédée VIII et ses prières, et les époux Engel-Gros qui ont racheté l’édifice à la Belle Époque, et y ont mis de l’art renaissant, ou de l’Art Nouveau - mais aussi des motifs Art & Crafts de William Morris.

    Comme cela tombe bien! Car, fille d’un professeur de littérature à l’université de Glasgow – spécialiste notamment de Thomas Hardy –, Rachel Salter a grandi parmi les motifs de William Morris, installés par son père dans sa sorte de manoir. On sait que, imités des tapis persans, réguliers comme les figures qu'on y tisse, quoique pas abstraits comme elles, ces motifs suggèrent beaucoup, donnent profondément à songer sur les mystères du monde végétal - qui est aussi le monde éthérique où les fées prennent forme. Rachel Salter a mesuré cette suggestivité - et que toute contemplation appuyée des fleurs placées sur un mur ou des rideaux par l’illustre décorateur – toute méditation sur ces figures fraîches, fait apparaître, dans la conscience, des visages étranges, détachés soudain de la tenture ou du papier-peint. Et leurs yeux s’allument - et voici qu’ils sourient puis parlent, rappelant l’histoire du lieu où ils se trouvent, faisant surgir dans l’âme l’image des gens qui ont vécu dans la demeure. Ils la font même bouger, la rendant sonore comme une hallucination complète, ou un film!

    Périlleuse vision! Mais chatoyante et belle.

    Les contes de Rachel Salter, cristallisant les couleurs de l’âme, emmèneront ainsi vers des passés qui débouchent sur des infinis mystérieux, donnant voix à l’esprit du lieu. S’organisant selon des pensées claires, ils rappelleront les histoires que chuchotent ceux qui savent, et mêleront au passé les symboles vrais par lesquels cOMTE ROUGE.jpgl’histoire prend sens.

    Car la forme de son spectacle sera cette fois une visite contée, emmenant le public par étapes dans les énigmes du Temps, et l’initiant aux secrets des nuits hivernales!

    Belle occasion de se réjouir tout en s’instruisant! La lumière de Noël ramènera les couleurs de la Savoie ancienne, et, dans l’esprit de Jacques Replat et de son Sanglier de la forêt de Lonnes (qui, publié en 1840, se déroule essentiellement à Ripaille au temps du Comte Rouge), cela débouchera sur le merveilleux – et l’appréhension des profondeurs du monde et de l’âme.

    Rendez-vous, donc, les mardi 24 vendredi 27 décembre prochains à 15 h, à l’entrée du Château.

     

  • Contes des mystères d'hiver à la Communauté des Chrétiens

    rachel 1.jpgAprès les Contes de Dame Hiver au château d'Avully, Rachel Salter se produira à Confignon, dans le canton de Genève, à la chapelle de la Communauté des Chrétiens (Chemin de Sur-Beauvent, 4). Ce sera le dimanche 22 décembre, à 17 h.

    La Communauté des Chrétiens a été fondée en 1922 par des pasteurs protestants qui voulaient rénover leur culte selon les indications de Rudolf Steiner. Or, les Contes de Dame Hiver de Rachel Salter sont parfaitement adaptés aux choses inattendues que Rudolf Steiner disait de l’hiver – que c’était en cette saison que la terre se réveillait, que les forces de cristallisation étaient les plus fortes! Alors, disait-il, la terre ne reçoit plus du cosmos que des reflets affaiblis de ce qu’elle reçoit en été, et elle s’éveille pleinement. Dans ses profondeurs pures, la lumière déposée en été agit, se déploie, et un germe apparaît à la surface – isolé, mais réel. D’un point de vue théologique, c’est l’apparition justifiée de l’enfant-esprit, d’un corps terrestre encore en croissance manifestant les forces divines dans l’obscurité générale.

    L’originalité de cette pensée est dans le rythme entre les forces d’en bas et les forces d’en haut: elles ne sont pas simultanées, comme on se l’imagine généralement dans un élan moniste – de telle sorte qu’on croit qu’en hiver il n’y a rien, en été il y a tout. Ce n’est pas le cas! dit Rudolf Steiner, car entre la terre et le cosmos a lieu un échange – et il faut qu’il ait lieu, non seulement pour la vie de la terre – et donc de l’être humain –, mais aussi pour son âme, sa vie spirituelle, intérieure. Des profondeurs du globe comme du sein de la vierge, du ventre de la terre glacée et neigeuse comme de celui de la femme sans tache surgit la lumière, et dans cette lumière déjà le conte apparaît, parce qu’il est la cristallisation, dans les mots terrestres, du souffle céleste, qui s’exprime justement en bouffées lumineuses.

    La dame de l’hiver est donc la reine des contes, et en même temps la protectrice de l’enfant-esprit – ses anges chantent sa naissance, ou ses elfes, et c’est en son sein que la graine des temps futurs commence à luire.

    C’est dans cet esprit que Rachel Salter narrera plusieurs contes inspirés de Duncan Williamson, conteur écossais de la communauté des gens du voyage, et comme tel soumis aux cycles des saisons: en leur âme, les nomades rachel 2.jpgtrouvaient l’espoir, quand autour d’eux tout était mort, blanc, gelé. Ils étaient d’ailleurs chrétiens, et à Noël la Providence leur fournissait des moyens de subsistance inattendus!

    Duncan Williamson a vu ses contes purement oraux être enregistrés, transcrits et publiés dans des livres par sa veuve Linda, et la maison d’édition anthroposophique britannique Floris en a publié un recueil. Steiner était particulièrement attaché aux contes, soit dans leur dimension artistique, pour remplir de joie les âmes enfantines, soit dans leur dimension philosophique, pour orienter moralement les cœurs, soit dans leur dimension symbolique, pour éclairer en profondeur, éveiller en l’âme des forces inconnues. Il en a parlé dans son petit livre l'Éducation de l’enfant à la lumière de la science spirituelle.

    Mais tout cela ne se réalisait bien, disait-il, que si le conte était fait oralement, et incarné pleinement par le conteur, qui devait adhérer et même participer à son récit, vivre pleinement sa joie, ses couleurs, ses idées, ses figures – être au fond un officiant passant par le conte pour élever, édifier intérieurement. Ce sera donc très approprié, que Rachel Salter vienne à la Communauté des Chrétiens narrer ses légendaires histoires!

  • Contes d'hiver au château d'Avully

    3-5754856.jpgDu 21 au 27 décembre prochains, l'association Noyau. Au cœur du conte, que je préside, organisera, en Haute-Savoie et à Genève, une tournée de l'artiste Rachel Salter, conteuse écossaise de langue française dont j'ai déjà parlé. La première étape publique sera le château d'Avully, à Brenthonne, au pied des Voirons, en face du lac Léman, le samedi 21 décembre à 20 h 30. (L'entrée sera de 10 €.) Vous savez que ce château a été magnifiquement restauré par un amoureux de la tradition savoisienne, et qu'il y a fait illustrer les hauts faits de la Savoie et des anciens Bourguignons (entendez: les Burgondes installés en Gaule, dans l'ancien royaume de Bourgogne). Des peintures jolies ont été placées en fresques sur les murs des salles, représentant les comtes et ducs de Savoie ou l'épopée de Girart de Vienne, et des écussons partout, les armoiries de toutes les familles importantes de Savoie.

    Le propriétaire de ce château, passionné et fils d'un passionné qui le racheta pour s'y livrer à sa passion, y effectue nombre de manifestations culturelles généreuses et réussies, et j'ai pu y réciter des poèmes avec affiche avully.jpgmes amis poètes savoisiens, notamment Marcel Maillet et Michel Dunand.

    Nous avons eu l'idée de proposer, pour Noël prochain, des Contes de Dame Hiver, communiqués à Rachel Salter et prononcés par elle par la voie d'une forme de théurgie: l'esprit de l'hiver parle par sa bouche!

    Elle mêlera des contes savoyards, allemands et écossais, puisque la thématique émane des frères Grimm et de leur Frau Holle. On y verra passer de vaillants chevaliers, de nobles petites filles, des chiens enchantés – et Dame Hiver fera pleuvoir de douces paroles pareilles à des flocons de neige, non pas en parlant mais en balançant mollement ses ailes lunaires sur les spectateurs.

    Il y aura aussi de la musique et des chants, et le moment sera magique, j'en suis persuadé. L'esprit de la Savoie le portera, car s'il y a bien une région en France qui ressemble à Noël aux pensées de Dame Hiver, c'est celle-ci – la neige y tombe réellement à Noël. La Savoie pour ainsi dire offre une transparence, pour les rayons de Dame Hiver, et semble plus près de leur source que toute autre contrée de la vieille Gaule. Je suis donc heureux que ce spectacle y ait lieu, et j'espère que le public sera nombreux. N'hésitez pas à venir, chers amis!

  • Le seigneur des rançons (Perspectives, LXXVI)

    58e1b4e6eae0bb1fd279925b6a599bda.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Destin du cheval volant, dans lequel je raconte que mon cheval ailé Isniecsil m'avait transporté partout dans le monde, m'exposant à des épreuves dont je m'étais toujours sorti.

    Or, je dois dire que, la plupart du temps, c'est grâce à ce cheval, Isniecsil, que j'avais passé victorieusement ces épreuves. Car il me lançait vers l'ennemi, et me donnait mystérieusement une énergie qui me semblait venue de nulle part – dont je ne comprenais pas la source énigmatique, mais qui me revigorait périodiquement. Car, lorsque je le montais, dès que sonnait l'heure de midi une force nouvelle entraient dans tous mes membres, et mes bras se mettaient en feu, et mes jambes, et ma poitrine, et mes yeux – et leur éclat terrorisait mes adversaires, qui ne savaient, non plus, d'où me venait cette puissance inattendue, par laquelle je dominais soudainement un ennemi sûr de m'écraser. Ah! quelles grâces me sont venues d'Isniecsil! Quelles bontés eut-il pour moi! Je me devais de lui être infiniment reconnaissant.

    Je me souviens d'un jour en particulier où, à l'entrée d'une vallée – de cette vallée appelée Douralmón, où coule la rivière dite Oshicald, et qu'ornent des pentes pleines de fleurs blanches aux vertus merveilleuses, que les gens du lieu nomment Silupar –, nous dûmes affronter un seigneur hostile, qui entendait asservir ou tuer les voyageurs qui passaient le long de sa tour, entrant dans la terre d'Oxud par un étroit défilé – longeant la rivière abondante, pareille à un torrent, et qu'à cet endroit on ne pouvait traverser.

    Ce seigneur, répondant au nom de Taclamïn, croyait de son devoir de veiller au seuil de Douralmón, et de réduire à l'esclavage tous les chevaliers qui voulaient y entrer. Or, il y avait, un peu plus loin, la noble cité d’Oxud, favorable aux chevaliers, et remplie d'un trésor admirable, dont la seule vision ennoblissait le cœur d'une fabuleuse façon. Mais lui, Taclamïn, se disait le gardien de cette cité d’Oxud, quoique ses habitants ne l'agréassent nullement, ne lui eussent nullement donné ce titre; et il profitait de l'attrait d’Oxud pour asservir et rançonner les voyageurs, fussent-ils des plus nobles et des plus dignes.

    Il avait avec lui une armée d'hommes grands, enfants dégénérés des géants de jadis, et deux dragons servaient de monture à son fidèle lieutenant Tocúl le Borgne ainsi qu’à lui-même, lorsqu’ils poursuivaient dans les airs les chevaliers bénéficiant, de leur côté, de la vitesse de chevaux rapides – ou bien, comme moi, de chevaux si rapides qu’ils en étaient ailés, que des ailes de flamme leur poussaient aux épaules! Et immanquablement, ces dragons – venus de siècles enfouis, antérieurs à l'apparition des hommes mortels sur la Terre – les rattrapaient et les mettaient en pièces, ou au moins les contraignaient à se rendre. Car non seulement ils volaient à la vitesse de l'éclair, mais de leurs yeux, pareils à des gemmes, jaillissaient des rayons de feu rouges qui assommaient tous les ennemis qu'ils voulaient. Et Taclamïn et Tocul leur commandaient, dès que l'envie leur en prenait, de les utiliser, et ils le faisaient, et ils vainquaient ainsi leurs adversaires les plus fiers – maudits soient-ils!

    Or, nous voulûmes un jour entrer dans cette vallée, Isniecsil et moi. Nous le fîmes sans crainte, car Taclamïn était parvenu à garder le plus grand secret sur ses criminelles activités, et nous ne savions point que Douralmón était ainsi gardée par ce qu'on appelle un seigneur brigand – voué au Malin, allié objectif de Mardon. Qui sait d'ailleurs si celui-ci ne lui avait pas directement fourni les deux dragons dont il usait, en les arrachant au gouffre où les avait jetés le héros Dal, au temps où il avait constaté qu'ils exécutaient les basses œuvres des mauvais esprits, et qu’ils le faisaient avec plaisir? Temps terribles, funestes et grandioses à la fois, où l’on vit des montagnes s’écrouler, et d’autres naître ailleurs. Je m’en souviens, car si j’étais alors tout jeune, j’étais déjà né, bien que cela remonte à six millénaires et demi. Si longue est la vie des génies, sur la Terre!

    (À suivre.)