Conte

  • Le don sacré de l'Ornim (Perspectives, LXV)

    ruby.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Résignation d'Othëcal, dans lequel je rapporte un changement d'attitude du roi elfique auquel ma dame protectrice et moi rendions visite: soudain il s'est fait plus doux. Et j'avais l'impression qu'il projetait en moi ses pensées, que je comprenais mieux.

    Mais lui-même, pouvait-il lire dans mon esprit, et ses yeux avaient-ils la faculté de déceler mes pensées, par-delà mon enveloppe corporelle? Je me rendis soudain compte que quand son regard s'était abaissé, c'était aussi mon cœur que, à distance, il avait sondé - y projetant sa conscience, comme il en avait le pouvoir. Le froid que j'avais alors ressenti, l'impression d'être épié, me revint en mémoire, et je sus qu'un lien s'était établi entre Othëcal et moi, qui était de nature occulte, et comportait un danger - mais aussi une chance. Car bien des pans du réel à mon esprit alors s'ouvrirent et, jusqu'à un certain point, Othëcal, plus généreux qu'il n'avait paru au cours de son échange avec Ithälun, m'avait fait son héritier parmi les mortels, me révélant quelques-uns de ses secrets les plus chers, quoique je n'eusse su les exprimer, et qu'ils demeurassent en moi comme d'obscures images. Ils m'avaient effleuré, et j'eusse pu croire à de brèves illusions si mon séjour déjà long dans le pays des génies ne m'en avait appris davantage, et ne m'avait montré comment prendre au sérieux les sentiments étranges que dans la vie ordinaire on étouffe en riant, comme s'ils n'étaient que folie.

    Accompagnant le geste au mystère, il tendit le bras dans ma direction, et je crus un instant qu'il me mettait en accusation; mais, au lieu de cela, sa main s'ouvrit et, sur sa paume longue et blanche, et tournée vers les hauteurs, je vis un singulier joyau, une sorte de pierre rayonnante, qui me parut d'abord être une lampe, mais diffusant une lumière rouge; un regard plus attentif me montra qu'il ne s'agissait que d'une gemme apparentée au rubis, telle que celles qui ornaient autrefois les couronnes des rois, et que son cœur rayonnant ne s'expliquait par aucune forme d'énergie électrique. Il semblait palpiter et luire à la façon d'une étoile, de son propre feu, comme s'il était vivant et que sa vie s'exprimât justement à travers cet éclat. Une sorte de clignement, ou d'alternance de vivacité et de retenue, évoquait la respiration, comme si ce fût de la lumière qu'effectivement cet objet exhalât. Les yeux d'Othëcal reflétaient son éclat d'une façon étrange, comme si un lien secret existât entre lui et la pierre, à la façon du lien qui unit le chien à son maître. Mais qui était le maître, et qui le valet, je n'eusse su le dire. Cette pierre contenait-elle l'esprit d'un dieu, ou d'un elfe serviteur, je ne pouvais en juger avec certitude. En tour cas des étincelles, dans son éclat rouge, couraient, et une force intense s'en dégageait, qui me médusa. L'être qu'elle contenait attendait-il d'être libéré? J'eus le spoupçon qu'il était assez puissant pour ravager la Terre, et que cette sorte de talisman – car je ne doutais pas que ce fût un, tel que les anciens réellement les concevaient, contenant un esprit, un souffle cosmique – devrait être manié avec prudence et dextérité, et que je n'en étais guère digne.

    Comme Othëcal attendait visiblement que je prenne cette pierre dans ma propre main, je la levai et la tendis en tremblant, craignant qu'elle ne fût brûlée, consumée en un instant, ou bien mordue par l'esprit qui était dedans; car, en un étrange éclair, au moment où mes doigts s'apprêtaient à la toucher, j'eus la vision d'un animal aux yeux rouges et aux dents longues et blanches, en son sein; il avait aussi des ailes noires et des griffes acérées, et je me demandai s'il s'agissait d'un dragon, ou d'un démon à tête de chauve-souris, je ne savais pas vraiment.

    (À suivre.)

  • Une nouvelle association d'Occitanie

    NOYAU02.jpgMes voyages réguliers en Occitanie m'ont conduit à fonder, avec mes amis Rachel Salter et Bernard Nouhet, une nouvelle association dans le département de l'Aude, appelée Noyau. Au cœur du conte, et consacrée à la promotion de l'art du conte. J'en aime profondément les statuts, qui donnent aux contes et légendes la vertu de construire la personnalité, le lien social et les échanges intergénérationnels. Ils expliquent: Le conte, qui décrit des expériences de vie à un niveau émotionnel et moral est structurant pour la psyché, la personnalité et la structuration relationnelle de l'individu. Il place l'être, enfant ou adulte, et son imaginaire dans un relationnel à la fois archétypal et ordinaire, mais qui redonne au relationnel son énergie de contraste productif tout en désamorçant l'énergie conflictuelle destructrice. Parce que dans tout être, l'esprit est le moteur du physique, le conte forme la personnalité, harmonise corps et esprit par son aspect chanson de geste. Le conte est un des rares moteurs de transmission culturelle intergénérationnelle, c'est un outil de construction du lien harmonieux à la société et à la nature. C'est beau, je suis entièrement d'accord. J'ai toujours aimé les contes, pour moi un genre essentiel à la littérature, et nécessaire dans l'éducation de l'être humain. Il est formateur pour l'âme, et c'est par lui que naît de façon vivante et donc réelle la conscience morale - c'est par lui que le germe moral de l'être humain fleurit jusque dans sa conscience.

    Jean-Jacques Rousseau n'aimait pas le merveilleux, mais avait conscience que le récit était la voie par laquelle la conscience morale s'éveillait chez l'enfant. Il recommandait donc de raconter l'histoire des grands hommes de la république romaine, dans l'esprit de son cher Plutarque. Il ne voyait pas que cela ne pouvait fonctionner qu'avec des esprits déjà assez âgés, intellectualisés, qui sont dans l'adolescence, parce que les vertus romaines ne sont que dans la société, et non dans la nature. Les contes qui font appel au merveilleux, en effet, attribuent à l'univers même des forces morales - à commencer par l'amour.

    Bien sûr, si elles sont présentes dans l'univers, elles sont présentes dans l'humanité et la société, et les histoires des grands hommes de la république romaine sont racontées à bon droit à l'adolescent qui entre dans le tissu social, qui en devient un acteur. Mais cela ne suffit pas. C'est dans son rapport à l'univers entier que l'humanité doit être bâtie intérieurement dans son jeune âge. La société n'est pas une aberration, au jacques-stella-the-birth-of-the-virgin-with-adoring-angels.jpgregard de cet univers: elle n'est pas une bulle autonome. Qui suivra durablement des principes qui ne seraient pas appliqués par les bêtes, les plantes, les astres, et n'ont cours que dans des pays petits et privilégiés - Genève, ou la France? Même François de Sales, en recommandant de contempler la Nature et d'y déceler la sagesse divine, en savait plus que Rousseau - lui qui appréciait et conseillait les légendes fabuleuses sur les saints, et parlait, au fond, des vérités religieuses comme Charles Perrault parlait de la morale populaire - en utilisant le conte et son merveilleux.

    Comme notre association saisit le rêve dans son rapport avec la réalité et avec les mystérieux archétypes vivants qui peuplent l'invisible, elle allie même, en un sens, le surréalisme et le régionalisme, en s'insérant dans un paysage précis, ouvert aux phénomènes naturels et aux métiers de la terre. Elle est comme un nouveau départ, et je suis fier d'en avoir été élu premier président. Je lui souhaite longue vie. Et je dois annoncer que, pour bien m'occuper d'elle, et pour quelques autres raisons, je projette de déménager en Occitanie dans les mois à venir. Mais je reviendrai régulièrement en Savoie et à Genève: qu'on ne s'inquiète pas - ou qu'on ne se réjouisse pas (trop vite), peut-être!

    L'association a été enregistrée à la sous-préfecture de Limoux le 2 mars 2019. L'adhésion est de 10 €. N'hésitez pas!

  • La résignation d'Othëcal (Perspectives, LXIV)

    Ornim.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Évolution des Ornims, dans lequel je rapporte un échange oral entre un prince parmi des hommes étrangement lumineux, et ma gardienne privée, Ithälun; le premier en était à se plaindre qu'on ne respectât pas les sacrifices passés de son peuple, et se disait insulté.

    - Nulle insulte, répondit Ithälun en s'adoucissant, n'est dans mes paroles, ni dans notre venue, encore moins dans la présence dans ta maison sacrée de Rémi le mortel de la lignée des Mogeonniers. Au contraire, elle t'honore. Tu le méprises, et je te comprends - en un sens; mais c'est aussi que ton regard, braqué sur l'ancienne lumière, a une portée à présent limitée: l'image qui l'arrête, aussi glorieuse soit-elle, t'empêche de voir celle qui naît, malgré sa délicate, malgré son exquise beauté. Abaisse l'œil jusqu'à elle, éveille ton cœur à sa couleur nouvelle, et tu en seras bouleversé - tout du moins ému. Je te le promets: c'est pour ton bien que j'ai entrepris cette visite, et choisi ta maison comme étape de notre voyage saint.»

    À ces mots, Othëcal se figea. Le sourire, sur le visage de ses gens, disparut. Immobiles, ils étaient, à mes yeux, plus semblables à la pierre que jamais. Mais un scintillement étrange et vague estompait les contours de leurs corps, et je m'en étonnais. Ils étaient aussi tels que des fantômes. Pourtant, une intensité d'être était dans l'éclat de leur forme, et je ne pouvais croire qu'ils fussent seulement des spectres. Leurs yeux, en particulier, brillaient comme des astres, et, même fixes, ils jetaient des feux insoutenables. Dans leurs cheveux aussi étaient des éclats purs, comme s'ils fussent faits de flammes lentes, à peine cristallisées. C'était des êtres vraiment étonnants.

    Lorsque leur roi reprit la parole, son ton était changé. Il tenait désormais les yeux baissés, et ne portait plus sur son visage l'air d'effronterie, ou d'arrogance, qu'il avait arboré jusque-là. De ses paupières à demi fermées rayonnait un feu doux, rouge mais clair, comme s'il contemplait les choses au-delà de ce qu'il avait jusque-là regardé. Finalement, il ouvrit lentement les yeux, et la tristesse cette fois l'emportait sur la colère, dans leur feu pailleté d'or, que traversaient des ombres vaguement colorées.

    Pourtant, dans sa parole résonnait une paix que je n'avais point encore perçue. Je sentis même poindre une joie subtile, par-delà la mélancolie affichée. Othëcal semblait être heureux d'avoir compris quelque chose de l'évolution du monde, et la place qu'il y tenait. Il avait vu, peut-être, la cité qu'on lui réservait sur la Lune, et il l'avait trouvée belle. Il avait vu, aussi, le destin des hommes, de l'humanité périssable, et il l'avait trouvée grande. Un vague sourire se dessina sur sa bouche, et je le saisis résigné et lucide, apaisé par sa soumission acceptée aux dieux. Son orgueil avait été fait de crainte; et à présent il était tel qu'un enfant rassuré que ses parents l'aimassent toujours, malgré le doute qu'il en avait.

    L'exil des siens, également visible à son œil perçant, exhalait un chagrin qui ne demeurait qu'au second plan, et les larmes nées de l'abandon d'une maison chère n'obscurcissaient pas la lumière venue de l'annonce faite aux Ornims, qu'ils pouvaient se faire une maison nouvelle dans la clarté d'or de l'orbe lunaire, qu'elle les attendait peut-être même déjà.

    Y avait-il, par surcroît, quelque chose me concernant? La révélation que je n'étais pas aussi nul que je n'en avais l'air, et que je croyais, moi-même, l'être? Il me jetait, de temps à autre, des coups d'œil amusés. Et à chaque fois, des images étranges surgissaient en moi, comme s'il projetait ses pensées en moi sous la forme de ces coups d'œil, comme s'ils s'accompagnaient de rayons de lumière dessinant des choses.

    (À suivre.)

  • L'évolution des Ornims (Perspectives, LXIII)

    geminitwins_painted_by_ravenmoondesigns-d9px9bl.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Chef des hommes-lueurs, dans lequel je rapporte un échange oral entre un prince parmi des hommes étrangement lumineux, et ma gardienne privée, Ithälun. Ils en étaient à confronter l'autorité dont émanaient leurs lois et leurs actes. Et ils évoquaient un mystérieux Ornim - tantôt au singulier, tantôt au pluriel.

    - Ah! s'exclama Othëcal, mais de quel Ornim parles-tu, Ithälun? Tu sais qu'ils sont plusieurs, et que ceux qui t'ont parlé ne sont pas ceux dont je tiens, par mon père et le sien, mes instructions à moi, mes commandements à moi! Tu pourras dire, sans doute, qu'ils vivent au même endroit, et que ceux de qui je tiens mes lumières sont partis au loin, laissant à ceux qui s'adressent à toi le soin de diriger l'univers. Mais n'est-ce pas usurpé? Avaient-ils, ces nouveaux Ornims, fils des précédents, la sagesse de leurs pères? Je peux tout contester, si je le veux, en particulier dans mon propre royaume, et ma propre maison; et s'il est vrai que le sceptre de puissance a été donné à Solcum, et que les talismans du pouvoir cosmique résident dans ta ceinture et ton sabre, s'il est vrai que contre eux je ne puis rien, puisque tes Ornims disposent du feu des astres, je n'en suis pas moins libre d'accuser les Dieux, et de me plaindre de l'injustice des Temps! Non, il n'est pas juste que les mortels entrent ici, car ils sont indignes, et leur indignité va dissoudre la grâce de ce lieu comme une eau sale qui pollue, et emporte tout!

    - Allons, Othëcal, répliqua Ithälun, tu sais bien que ce mortel, aussi piètre puisse-t-il paraître, a les moyens, enfouis en lui, de sauver la Terre, et que tu ne les as pas. Tu ne peux pas conserver la puissance d'antan, et tu le sais: elle n'est plus confirmée par les astres, et, de cette sorte, tu ne peux plus empêcher que croissent les forces de l'hiver cosmique, et que les portes ne s'ouvrent sur les hordes de Mardon le Maudit. Le cercle enchanté tracé autour de ta maison ne pourra résister indéfiniment, il devra être brisé, et ton palais s'écrouler, et, si tu veux bénéficier d'une autre maison sur l'orbe lunaire, il te faudra seconder mes efforts et ceux du pauvre Rémi - qui n'en peut mais, et ne comprend rien à ce qui lui arrive, hélas!

    - Ah, pourquoi je n'aurais pas le pouvoir de résister au Malin! s'écria, furieux et triste, Othëcal, qui tout à coup devint flamboyant, comme si la colère et le dépit l'avaient transformé en torche. N'avons-nous pas montré l'excellence de nos coups, jadis, quand ta propre maison était en péril, et que celle d'Othëcal arriva en renfort, par pure bonté, pure charité, et qu'elle chassa, par son art du combat, les dragons les plus puissants, les spectres armés les plus forts? Tu te souviens, oui, tu te souviens de la merveille qu'était notre troupe, quand elle déchaînait le feu du ciel sur les hérauts de la Ténèbre, et qu'elle fendait les géants en deux de ses coups d'épée! Nous riions, en combattant, et personne ne nous résistait. Pourtant nous avons perdu plusieurs des nôtres - au moins douze, comme tu ne l'ignores pas: pris par surprise, ils furent percés au dos, au talon, à l'arrière de la tête, par dessous, par dessus - car nul n'aurait pu abattre un des miens, s'il lui avait fait face. Nous les avons pleurés, mais nous ne vous les avons pas reprochés. Que viens-tu donc, à présent, nous reprocher la superbe affichée depuis l'aube des siècles, et que nous avons méritée d'arborer comme autant de ces joyaux que nous arborons au front, et sur nos vêtements, et à la poitrine, et aux doigts, et au ventre, afin de lier nos ceintures enchantées? C'est donc ainsi que sont remerciés les sacrifices de jadis, et les souffrances de notre peuple, par des insultes?

    (À suivre.)

  • Les héros se disent adieu à Genève (conte mythologique de Noël, fin)

    4248f9a4fcf4d56edee6c3716126dddb.jpgDans le dernier épisode de cette étrange série mythologique de Noël, nous avons laissé les génies protecteurs de Genève et de Savoie, l'Homme-Cygne et Captain Savoy, alors qu'ils venaient d'assommer l'ennemi ravisseur du Père Noël au cœur de la cité de Calvin, Mérérim démon des tempêtes.

    Ils le couvrirent de liens, et le livrèrent à la justice de Nalinë, puisqu'il avait empiété sur son domaine. Elle le mit sous bonne garde, au sein de ses prisons, au fond du lac, d'où il ne pourrait jamais ressortir. Il eut beau hurler, pleurer, supplier, siffler entre ses dents, écumer de rage, cela ne changea rien. On lui ôta les pouvoirs qu'il avait acquis, on le dévêtit du haubert qui le couvrait et, ombre enchaînée au fond du lac, il demeura tel, nu, douloureux sous le Ciel, à la merci des rayons des étoiles qui le tourmentaient comme des épingles, tant ils étaient remplis d'un amour qui le blessait. Car la bonté est pour le méchant un fer rouge, dit le sage.

    Au Père Noël, on rendit son traîneau et ses rennes, toujours entreposés dans la flèche de la cathédrale, et il put repartir faire ses cadeaux aux enfants, ou répandre sur le cœur des adultes les flammes de son amour, afin qu'ils le ressentent, et le partagent.

    Dans le Ciel, sur l'arc d'or de la Lune, là où tout est lumière, saint Salon applaudit et se réjouit de voir le monstre qu'il avait vaincu vaincu à nouveau, et qu'on lui eût trouvé une nouvelle geôle.

    On fit néanmoins une cérémonie grandiose, et pleine d'émotion, pour les quatre elfes tombés au combat, et que rien ne ramènerait jamais sur Terre, puisque leur essence luisante s'en était allée, dans la souffrance, vers les cieux. Captain Savoy, l'Homme-Cygne, la reine du Léman et saint Nicolas y participèrent. Des signes 2fcf486cf1576c0cce32819c49cbac34.jpgfurent gravés sur la flèche de la cathédrale, visibles seulement des initiés, en souvenir de leur mort, et du don de leur personne au bien. L'encre de Lune servit à les inscrire dans l'air qui demeurait sous la flèche, derrière les baies, et ils ne sont visibles, même aux initiés, qu'à certains moments privilégiés de l'année, quand certaines étoiles sont cachées par la Lune; mais nous ne les nommerons pas, afin d'éviter de susciter une curiosité malsaine.

    Puis l'Homme-Cygne et Captain Savoy prirent congé du Père Noël, qui s'en fut de son côté; ils passèrent quelque temps ensemble, discutant des affaires de ce monde, et prenant joie et plaisir à leur douce conversation, d'abord dans le palais de la reine du Léman, ensuite dans la base du Grand Bec, alors couvert d'une belle et pure neige sous laquelle les mystères de la terre renaissante déployaient leur éclat. Finalement ils se séparèrent, se faisant de mutuels cadeaux, et se promettant de se revoir bientôt.

    Telle est l'histoire à la fois belle et douloureuse du Père Noël cette année capturé à Genève, et ligoté dans la flèche de la cathédrale - et, plus brièvement, dans le puits de Mérérim, le démon des tempêtes et de la fureur des hommes, mais heureusement libéré par l'action de Captain Savoy et de l'Homme-Cygne conjuguée.

  • Captain Savoy a combattu une araignée à Genève (conte mythologique de Noël, 10)

    10371455_741599559269393_6821098895952526979_n.jpgDans le dernier épisode de cette étrange série de Noël, nous avons laissé Captain Savoy alors qu'il venait de pénétrer de force dans l'antre de l'araignée géante de Genève, Ataliudh, et qu'il s'apprêtait à la combattre. Elle s'apprêtait, de son côté, à dévorer celui qu'à Genève on appelle le Père Chalande, en personne!

    Déjà elle l'avait léché de sa bave verte, l'avait comme baisé du bout des lèvres qu'elle n'avait pas, et saint Nicolas avait senti une atroce douleur envahir son pied, et une fumée acide s'en était élevée. Mais la pierre fendue par Captain Savoy arrêta ce festin, et la clarté se dégageant du gardien de la Savoie secrète emplit le puits, à la façon d'un soleil se levant dans l'obscurité. L'araignée rugit. Son cri était sourd et en même temps aigu, faisant froid dans le dos. Les Genevois qui l'entendirent crurent à la chute d'une grue, à de la ferraille déchirée.

    Captain Savoy avança dans le puits, lentement et comme s'il flottait, et le rubis de sa lance, l'émeraude de sa bague, le saphir de son front et le diamant de sa ceinture brillaient, éclairant les ténèbres de leur éclat stellaire.

    Que pourrons-nous dire? Un grand combat eut lieu entre le héros de la Savoie immortelle et l'amie de l'ignoble Mérérim. Des éclairs jaillirent, des foudres s'élevèrent, mais à la fin le monstre fut vaincu, transpercé par la lance de Captain Savoy - qui était aussi celle de saint Maurice et qui, avant de lui venir entre les mains, avait appartenu aux comtes de Savoie.

    Il n'en mourut pas; mais sa blessure était profonde, et son ennemi trop puissant. Elle s'enfuit dans les profondeurs du puits, à travers une fissure que les coups donnés par Mérérim dans le but de se libérer avaient créée; Captain Savoy ne put pas la suivre. Il la regarda s'éloigner, se glissant dans l'interstice en laissant traîner deux pattes postérieures et couler le sang de sa plaie, qui puait et était noir. Puis il délivra de leurs liens saint Nicolas et l'Homme-Cygne, et ils résolurent d'aller tous trois rendre visite à Mérérim le maudit!

    Celui-ci ne les avait point attendus. D'en haut, il avait vu Captain Savoy pénétrer le puits terrifiant, et n'avait pas osé intervenir, connaissant ce guerrier de réputation; l'éclat qui se dégageait de lui, aussi, l'avait surpris. Il pensait de toute façon que soit Ataliudh serait assez forte pour l'en débarrasser, soit que si lui le débarrassait d'elle, peut-être n'était-ce pas plus mal: oui, il eut ce genre de pensées étranges, quoiqu'il ne se l'avouât pas; car les chassant aussitôt de son esprit, il s'apprêta même à descendre aider 18097_1586924098258403_8055176817938626104_n.jpgson amie araignée, mais quand il parvint à son tour au bord du puits, tout était fini. Il s'enfuit donc.

    Les trois elfes qui restaient le guettaient, et de loin le suivirent. Dimmir, demeuré en arrière, vit venir à leur rencontre, sur un pont de cristal vert, Captain Savoy et saint Nicolas, aux couleurs si semblables, et, au-dessus, l'Homme-Cygne porté par ses ailes argentées. Il leur indiqua où s'était enfui Mérérim: en direction du lac. Il espérait, sans doute, y créer une tempête en invoquant les ondines et les sylphes et en les contraignant, malgré la puissance de Nalinë, à lui obéir. Les génies du lac et de l'air qui le baigne commençaient à se rallier à son appel, malgré les injonctions contraires de la reine du Léman, quand Captain Savoy et l'Homme-Cygne jusqu'à lui arrivèrent. Il n'eut pas le temps d'éviter leurs coups. L'un de son aile, l'autre de sa lance le frappèrent, et l'assommèrent.

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, qui terminera cette saga par les adieux des héros, adressés les uns aux autres.

  • Captain Savoy est venu à Genève (conte mythologique de Noël, 9)

    13516615_10153911111252408_3304185305178877430_n.jpgDans le dernier épisode de cette série spéciale, nous avons laissé l'Homme-Cygne, gardien secret de Genève, alors qu'il venait d'être capturé par le démon des tempêtes, qui lui a annoncé qu'il allait l'emmener dans le nid d'une araignée géante pour qu'elle le dévore.

    Et ainsi fit-il: il emmena le Père Noël et le divin protecteur de Genève vers le puits qui servait de nid à son amie, ce qui conduisit celle-ci, affamée, à les suivre, et à accepter de s'y replacer. D'ailleurs, elle craignait le jour plus encore que Mérérim, et, dans sa conscience obscure, elle prévoyait qu'il aurait besoin d'elle, qu'il la ressortirait de ce puits dès qu'elle aurait disposé de ces deux proies. D'ailleurs leur digestion pouvait être longue, et elle promettait de si grandes joies, de si profondes voluptés, qu'au grand jamais l'araignée n'y aurait résisté. Les vagues raisons qu'elle se donnait pour se convaincre de se laisser enfermer étaient peu de chose, face à son désir!

    Lorsque le couvercle du puits fut sur eux refermé, l'Homme-Cygne sombra dans le désespoir. Jamais plus il ne reverrait sa mère, ni la lumière du jour. Devant luisaient les quatre yeux du monstre qui le fixaient, et de sa bouche dégoulinait une bave verdâtre, car elle salivait, en préparant en pensée un festin que longuement elle comptait savourer.

    Et ce fut son erreur. Car le dégoût qu'elle inspira à l'Homme-Cygne redonna à celui-ci des onces de force, et il put, en traversant psychiquement le couvercle de granit, projeter ses pensées non seulement vers sa mère (qu'il épouvanta, en lui montrant son sort horrible), mais aussi vers un ami qui lui était cher, et qui était le seul être d'origine humaine avec lequel il eût quelque intime contact direct: Captain Savoy.

    Dès qu'ils le voulaient, ces deux amis se parlaient à distance, télépathiquement, comme chacun de son côté ils pouvaient le faire qui avec sa mère dans le palais du Léman, qui avec sa femme dans le château de la Lune. Leur lien était si profond qu'il en était bien ainsi.

    Et, dans sa base du Grand Bec, en Tarentaise, ayant entendu cet appel, Captain Savoy, qui méditait les yeux fermés sur son fauteuil divin, ouvrit les yeux, et ils étaient éclatants, lumineux, et ils portaient en eux les c4bf58ec8978a83c613bf89600faf524.jpgpensées de l'Homme-Cygne, ils portaient en eux son appel. Il se leva, vêtit son armure (qui était en même temps son costume), et se saisit de sa lance.

    Puis il s'éleva dans les airs par la trappe soudain ouverte dans le flanc du Grand Bec, et, volant par dessus les monts enneigés, s'élançant sur le pont d'émeraude que son anneau forgeait dans l'air à mesure qu'il le lui ordonnait en pensée, il se dirigea flamboyant vers le nord, vers le lac Léman. Telle une comète rouge croisée de blanc aux curieux feux verts, ou bien telle une étoile filante munie de bras, de jambes et d'un visage, en quelques minutes il parcourut la distance qui le séparait de la noble cité de Calvin, puis fondit sur le puits qui servait de nid à l'atroce Ataliuth. Ne pouvant en briser le couvercle protégé d'un sort majeur même pour lui, il se glissa dans la crypte qui s'étend sous la cathédrale en ouvrant une brèche dimensionnelle entre les roches - ce qui se fit par un mouvement arrondi de sa lance et par un cercle tracé dans l'air de sa pointe d'or -, puis parvint face au mur du puits, moins protégé par le flanc, ainsi que sa vue perçante et pouvant traverser les pierres le lui avait montré. D'un coup de lance il le fendit. Le sol trembla. L'on crut, à Genève, à un séisme. Ataliuth leva la tête au moment où elle s'apprêtait à attraper dans sa bouche le pied gauche du Père Noël, afin de le sucer et de l'y faire fondre par son suc venimeux.

    Mais il est temps, lecteur, de renvoyer à une autre fois la suite de ce récit, et le combat de Captain Savoy contre l'araignée séculaire de Genève: cet épisode fut déjà bien assez long.

  • Le gardien secret de Genève à son tour capturé (conte mythologique de Noël, 8)

    angel.jpgDans le dernier épisode de cette étrange petite série, nous avons laissé le gardien secret de Genève alors qu'il venait de détourner un tir de feu du démon Mérérim, qui l'attaquait depuis la flèche de la cathédrale.

    Sans attendre de nouvelle attaque, l'Homme-Cygne se jeta en avant, et, tournant autour de l'octogone de cuivre, pensa prendre de vitesse son ennemi en entrant dans le clocher par le côté droit, après avoir effectué presque un cercle complet. Mais son vol, si vif fût-il, fut arrêté net: il fut pris dans un étrange filet, puant et collant, et dont le trait le plus remarquable était qu'il semblait se reformer, et même s'épaissir à mesure qu'il se débattait. De fait, Mérérim avait arraché son amie, la terrible Ataliuth, de son puits, et l'avait pressée de l'aider, lui promettant des proies; et l'araignée géante avait tendu ce piège, que l'Homme-Cygne n'avait point vu.

    Dans le temps qui lui avait été laissé avant l'assaut de l'Homme-Cygne, elle avait pu ligoter plus avant saint Nicolas, le bâillonnant et le préparant à sa dévoration. Elle se réjouissait déjà de manger cet être lumineux, au sang pur, au corps glorieux, qui lui donnerait de la force, la ferait croître, la rendrait plus grosse encore - car elle était la faim incarnée, et cherchait essentiellement à grandir en mangeant, et en absorbant non seulement des choses, mais aussi la lumière, la chaleur, et ce qui donnait à tout être la vie! Son ambition secrète était de se répandre sur toute la Terre puis, s'en servant comme tremplin, de dévorer la lumière des étoiles - et rien ne semblait pouvoir la faire douter de la réussite de son projet. Aussi Mérérim même la craignait-il, car il prévoyait qu'elle finirait par le dévorer aussi, ne serait-ce qu'en faisant de lui un spectre sans épaisseur, après avoir aspiré sa vie. Il avait néanmoins besoin d'elle, et il comptait sur sa ruse pour se débarrasser de ce monstre, une fois qu'il en aurait fini avec lui, car elle en manquait: elle n'était que rage et cupidité, désir sombre, et soif pure.

    Sachant qu'il ne pouvait rivaliser avec la puissance de ceux qui lui seraient envoyés, si les elfes trouvaient des alliés, il l'avait délivrée de sa geôle, dont lui-même était sorti. Il lui avait tendu la main, et elle l'avait enserrée de ses fils, et s'était hissée jusqu'à lui: car les parois du puits où elle était enfermée, bénies jadis par saint Salon, ne permettaient pas qu'elle les gravît; elles étaient enduites d'un baume qui repoussait les crochets de ses pattes, et la faisait inéluctablement glisser, quand elle s'y essayait! La force de la pesanteur était trop grande pour elle, en ce trou maudit.

    Si les hommes maudissent souvent cette force de pesanteur, apprenez son utilité, lorsqu'il s'agit de faire plonger vers l'abîme les êtres impurs, et poser sur leur geôle des couvercles invincibles. Sans red eyes.jpgelle, l'horizon humain serait bouché, infesté d'ombres. Seule elle permet à l'air de rester libre et à la lumière de l'irriguer, bénie soit-elle.

    L'Homme-Cygne, prisonnier de sa toile, ne pouvait plus bouger. Il avait été vite vaincu. Mérérim s'avança vers lui, souriant, et l'Homme-Cygne put voir que ses yeux étaient plus rouges que des braises. Sans doute il avait trouvé le moyen d'encore accroître ses pouvoirs, depuis son combat avec saint Nicolas, par exemple en lui volant le sien: car c'était manifestement de ces yeux que les jets de feu vermeils étaient partis, et les avaient atteints lui et Fagir.

    Mérérim se mit à rire, le narguant. Il jouissait de sa victoire - se sentait plus fort que jamais. Il annonça qu'il allait reconduire l'amie Ataliuth dans son puits qui était désormais son nid, et qu'il ferait l'honneur à l'Homme-Cygne et à saint Nicolas de les y placer avec elle, pour qu'elle pût se rassasier de leur vue, et même davantage! dit-il en éructant de plaisir, démoniaque et immonde. Quant à lui, il demeurerait ici, quelque temps, afin de préparer sa conquête de la cité, avec les pouvoirs acquis nouvellement par la capture du Père Noël: et il montra la crosse, qui avait perdu tout son éclat, et affirma qu'il en avait pris le feu et l'avait intégré à sa nature propre, et que c'est ainsi que l'Homme-Cygne lui-même avait senti sa nouvelle puissance!

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser la suite au prochain: nous lirons alors l'intervention heureuse de Captain Savoy.

  • Le gardien secret de Genève a volé au secours du Père Chalande (conte mythologique de Noël, 7)

    43787621_2144011565928224_7781500607340216320_n.jpgDans le dernier épisode de cette série spéciale de Noël, nous avons laissé le démon Mérérim alors que, venant de capturer le Père Noël, il s'attendait à une tentative de le libérer par le secours espéré par les elfes de saint Nicolas, partis au moment de la capture.

    Or, les quatre elfes se dirigèrent aussitôt vers le royaume caché du Léman immortel, où ils avaient séjourné trois ans auparavant: alors saint Nicolas, leur maître, y était invité par la noble et célèbre reine Nalinë, et elle l'avait fêté, l'avait honoré abondamment. Tout de suite avaient-ils eu cette idée, sachant qu'elle avait à sa suite de nobles chevaliers, parmi lesquels son propre fils, le fameux Homme-Cygne, protecteur occulte de la cité genevoise.

    Passant le rocher du Niton, ils entrèrent dans le domaine de cette reine immortelle, et adressèrent leurs requêtes aux deux gardes qui veillaient aux portes, et qui les saluèrent avec joie, les reconnaissant. On ne tarda pas à les faire entrer, et ils purent expliquer ce qui s'était passé.

    La reine, en entendant ce récit, entra en grande fureur. Son fils, l'Homme-Cygne, se tenait à ses côtés. Or, lui seul pouvait intervenir. En effet, lui seul avait du sang de mortel dans les veines, étant né d'un homme aimé de sa mère immortelle, jadis. Les autres chevaliers étaient interdits d'intervention dans la cité de Genève, n'appartenant pas au peuple humain. Tel avait été l'ordre donné à eux par les dieux après leur intervention à Annecy, lorsqu'ils avaient sauvé Captain Savoy du Fils de la Pieuvre. C'était la dernière fois qu'ils avaient pu le faire car cette intervention, quoique bonne en apparence, avait modifié le cours des destinées, dans le monde périssable, et la loi divine le proscrivait. En revanche, maintenant que l'Homme-Cygne était né, il faisait aussi partie du destin de Genève et de la race humaine, et avait le droit d'intervenir. Mais seul, comme nous l'avons dit.

    Or, versant d'amères larmes en entendant le récit des quatre elfes, il supplia sa mère de bien vouloir le Elven Art 75.jpglaisser secourir saint Nicolas, et, quoique son cœur en conçût une peine peu dicible, elle accepta. Il s'arma, vêtit son haubert aux mailles éclatantes, déploya ses ailes argentées, puis repartit avec les elfes, lesquels se nommaient Toëglir, Dimmir, Balënos et Fagir.

    Sans tarder ils arrivèrent devant la flèche de la cathédrale où, de loin, les elfes fuyards avaient vu Mérérim emmener le Père Noël. L'Homme-Cygne, Ëtelder, s'adressa au démon, pensant bien qu'ils l'entendrait: il lui ordonna de relâcher immédiatement saint Nicolas - et il aurait la vie sauve, pourrait même rester libre, ce geste étant dès lors interprété comme une initiation à son rachat. Mais s'il refusait, il fallait qu'il tremblât, car il ne laisserait pas, lui, l'Homme-Cygne, gardien secret de Genève, ce crime impuni!

    Il n'obtint d'abord pas de réponse. À travers les baies, l'obscurité fut soudain transpercée de deux flammes rouges. Deux flèches rouges, purs rayons de feu cristallisé, s'élancèrent, dont l'un toucha l'elfe Fagir en peine poitrine, le tuant aussitôt, et dont l'autre fut arrêté dans sa course par l'aile droite de l'Homme-Cygne, soudain levée devant lui comme un bouclier: car il était destiné au fils de Nalinë! Le trait rouge fut détourné, et se dissolva dans le ciel blanc de l'aube.

    On entendit, derrière les baies à meneaux, un rire sardonique retentir.

    Mais il est temps, aimables lecteurs, de laisser là cet épisode, et de renvoyer au prochain, pour le terrible récit de la défaite de l'Homme-Cygne!

  • On a capturé le Père Chalande à Genève (conte mythologique de Noël, 6)

    spider.jpgDans le dernier épisode de cette étrange petite série, nous avons laissé le Père Noël alors qu'il venait, d'un rayon de feu de sa crosse divine, de trancher la jambe droite du démon Mérérim qui l'attaquait - et, ainsi, de le rendre boiteux.

    Mais, quoiqu'il sentît une vive douleur, il avait trop de rage et de courage pour renoncer, saint Nicolas avait d'ailleurs jeté toutes ses forces dans ce violent coup. Volant de côté, Mérérim s'élança, et, abattant sa main droite en faisant faire à son bras un cercle flamboyant, frappa le Père Noël en plein visage, maudit soit cet infâme!

    Il s'empressa de ligoter l'assommé, tombé sur le traîneau laqué, d'étranges liens qu'il faisait sortir de sa bouche, à la façon d'une araignée, et, sifflant mille injures entre ses dents, les yeux rouges de colère, de l'emporter d'un coup de ses ailes noires, pour l'emmener triomphant jusqu'à la flèche de la cathédrale, son repaire. Sans doute, il rêvait mieux: le palais du gouvernement brillait dans son esprit comme une cible. Car tel était son ardent désir: devenir le maître incontesté, quoique caché, de la république de Genève, son potentat, aspirant à souffler dans l'ombre ses ordres aux hommes devenus ses pantins, après avoir été portés au pouvoir par le peuple. Il y était parvenu, jadis, avant que l'évêque Salon ne le chassât, libérant les gens de sa présence perverse. Le maudit prélat l'avait précipité dans un puits infect, l'humiliant, lui, le prince des démons, le né du ciel, le fils des esprits d'en haut! Comment avait-il osé, ce minable?

    Le souvenir l'en cuisait, il en bavait, il en écumait d'amertume. Pendant plus de seize siècles, il s'était efforcé de briser sa prison bien close, d'entamer les parois, de percer le couvercle, en vain. Demeurant dans l'ombre parmi les monstres qu'il apprivoisait, ne pouvant pas mourir, ni réellement vivre, il était devenu hideux de haine et de vengeance projetée. Le jour de la revanche était venu, que les mortels tremblassent, dans leur sûreté apparente, et leur paix illusoire!

    En lui se développa la forme d'une araignée, sous l'effet d'un monstre plus ancien que lui, vivant dans des profondeurs par lui découvertes, car le bas était la seule voie qui dans sa prison fût molle, et qu'il pût creuser; et dans une âpre grotte, il avait trouvé ce monstre, et s'était mêlé à lui, en le fréquentant nuit et jour. Il avait acquis plusieurs de ses vertus, après lui avoir voué allégeance, il avait pris de lui des pouvoirs, et juré de lui sacrifier mille hommes et mille femmes dès qu'il serait libéré de sa prison. Ainsi renforcé, et profitant d'une occasion malheureuse, il s'était arraché à sa geôle infâme; désormais, il exultait!

    Il projetait de livrer saint Nicolas à ce monstre en guise de premier présent, comptant se concilier par là définitivement ses bonnes grâces. Car, plus encore que lui, il était un vampire atroce, dévoreur d'hommes que giants.jpgnul mortel ne saurait vaincre, et qui un jour pourrait défier jusqu'aux dieux, s'il était assez nourri de vie noble, sur terre. Il aspirait à conquérir le cercle des anges de la Lune, et, de là, attaquer l'orbe solaire. Mérérim l'accompagnerait, et deviendrait sur la Lune son homme-lige, son représentant, vicaire!

    En attendant d'offrir le Père Noël à l'araignée géante dont il avait fait son affreuse amie, il le plaça dans la flèche de la cathédrale, an fin de se servir de lui comme otage, lorsque surviendrait la réaction à laquelle il s'attendait. Car il se doutait que les quatre elfes partis chercher du secours reviendraient, seuls ou avec effectivement du secours, qu'il ne devinait cependant pas. La porte du Ciel en tout cas ne leur serait pas ouverte, il ne le croyait pas. Quels êtres sur Terre pourraient l'attaquer, lui, Mérérim le tout-puissant? Il n'en connaissait aucun. Il se voyait déjà le maître de toute chose.

    Mais il est temps, lecteurs dignes, de laisser là cet épisode sixième, pour renvoyer au prochain, qui verra l'Homme-Cygne, gardien secret de Genève, tenter de libérer le Père Noël.

  • On a vu combattre le Père Noël à Genève (conte mythologique de Noël, 5)

    13466475_10208718421829522_2595428585895190099_n.jpgDans le dernier épisode de cette série spéciale, nous avons laissé les elfes du Père Noël alors qu'ils venaient de blesser le démon Mérérim qui attaquait leur maître, mais qu'il n'était que ralenti dans son action mauvaise, non arrêté.

    Trois des elfes, s'élançant sur les chemins de l'air, sortirent leurs épées et l'assaillirent, après s'être portés à sa rencontre. Malgré leur vitesse incroyable, le monstre para leurs coups de sa queue virevoltante, ainsi que de ses bracelets: car il en portait, qui était d'argent pur, et brillaient comme si leur créateur fût parvenu à saisir assez de rayonnement lunaire pour en forger des anneaux compacts. C'était le cas.

    Des étincelles jaillissaient quand une lame rencontrait sa queue ou ses bracelets, et plus d'un homme crut à une pluie d'étoiles filantes, en les voyant. Quand une épée parvenait jusqu'au corps de Mérérim, elle ne rompait aucunement ses mailles, mais rebondissaient dessus en créant de nouvelles gerbes d'étincelles. Les elfes voyaient bien qu'ils ne pourraient venir à bout de lui, qu'il était trop fort pour eux.

    Jusque-là, ils ne lui avaient pas laissé le temps de riposter; mais ils savaient qu'il disposait de pouvoirs fulgurants, et que, dès qu'il aurait un moment, il en userait. Or, ils commençaient à fatiguer. Et leurs coups pareils à des éclairs devenaient plus lents.

    Soudain, sa queue s'élança vers l'un des trois elfes, et le frappa à la poitrine. Celle-ci fut aussitôt ouverte. La cuirasse qui la recouvrait avait été rompue sans effort apparent, et le sang jaillissait de la plaie, et l'elfe glissait vers le sol, quasi inconscient. L'instant d'après, parant encore deux coups, le monstre leva sa main droite et un éclair blanc en jaillit, rafale d'énergie pure qui atteignit un autre elfe au front; et celui-ci tomba, à son tour, le heaume brisé, le sang s'écoulant sur ses joues. Le troisième n'attendit point son heure dernière; Satana.jpgcomprenant qu'il n'avait aucune chance, il courut vers le traîneau, qui s'élançait au loin. Mais le démon, qui volait dans les airs plus vite que ne le fait un faucon, le rattrapa, l'abattit d'un coup de sa main destructrice, après avoir brisé son épée, qui se levait, d'un coup de queue des plus violents. La lame brandie se brisa lorsque cette queue l'atteignit, et le démon n'eut qu'à asséner un coup de poing à l'elfe, qui s'écroula. Car au moment où le poing l'avait touché, il était flamboyant d'énergie blanche, et la force du coup en avait été décuplée, et des foudres avaient jailli, qui avaient anéanti l'elfe sans retour.

    Exalté par cette victoire, exultant de la souffrance qu'il avait causée, le démon se précipita plus vite que jamais vers sa proie, et saint Nicolas, le voyant arriver, commanda aux quatre elfes restants de fuir et de partir chercher du secours, puisqu'ils ne pouvaient rien contre le monstre infâme.

    Puis il se retourna, et prépara la plus grande force qu'eût jamais contenue sa crosse transfigurée. Elle vibra, étincela, ses extrémités s'entourèrent de globes de feu. Le corps même de saint Nicolas devint luisant, rayonnant, et plus d'un mortel, en le voyant, crut à un météore. La force du trait de feu qui jaillit du bâton sacré eût suffi à précipiter le dragon de saint Michel dans l'abîme, et Mérérim le prit à la jambe droite, ayant bondi dans les airs au dernier moment dans le but de l'éviter, mais ne le pouvant.

    Oyez! cette jambe fut tranchée net au-dessus du genou, et soudain Mérérim devint boiteux.

    Il est cependant temps, lecteurs, de laisser là cet épisode, pour annoncer que dans le prochain seulement nous assisterons à la capture effective du Père Chalande.

  • On a assailli le Père Noël à Genève (conte mythologique de Noël, 4)

    shamans_journey_74_by_love1008.jpgDans le dernier épisode de cette étrange série spéciale, nous avons laissé le démon Mérérim alors que, pressentant la venue dans l'atmosphère terrestre de saint Nicolas, il préparait son piège, rêvant de devenir maître du monde grâce aux dons de ce Père Chalande et de ses troupes d'elfes, volés, arrachés par lui aux hommes auxquels ils étaient destinés.

    Il attendit patiemment que le Père Noël se montre, et, lorsqu'il apparut, il le reconnut aussitôt. Il n'avait pas changé. À son époque, il existait déjà, quoiqu'il eût un autre vêtement. Oui, dans l'antiquité, un être semblable au Père Noël, peut-être le Père Noël lui-même sous une autre forme, vivait déjà: cela a été souvent dit. Mais il avait une allure un peu différente, et jusqu'à son âme était dissemblable, vingt siècles de méditation l'ayant changé - et surtout, la rencontre avec Jésus-Christ, sous la forme de l'Enfant Divin, dont justement on fête la naissance à Noël! C'est là un grand mystère, que l'on ne dévoilera pas aujourd'hui.

    Mais quoique Mérérim trouvât qu'il avait effectivement un peu changé, il le reconnut, et se souvint des petites guerres qu'il lui avait menées. Il fut ravi de le santa-claus-and-reindeer-georgi-dimitrov.jpgretrouver, pour se venger de lui et de celui qui l'avait enfermé dans le puits, saint Salon - car il est allié et ami de saint Nicolas, personne ne l'ignore.

    Il s'élança, porté sur l'air par ses pouvoirs, et surgit devant lui. Sa queue battait l'air, ses yeux flamboyaient. Le reconnaissant, saint Nicolas ne s'empêcher d'avoir le sein glacé. Ses cheveux se hérissèrent. Sachez que si un mortel avait vu ce démon dans sa laideur nue, il en eût été si épouvanté qu'il en eût aussitôt perdu la raison; or, à l'œil exercé et spirituel de saint Nicolas, la véritable forme du monstre n'échappait pas. Pourtant, sa foi en Jésus-Christ et sa vie au-delà des apparences du monde, qu'il avait vécue de nombreux siècles, lui permirent, malgré son effroi, de conserver son esprit intact.

    Il éprouvait surtout de la peine pour les hommes, de voir revenu d'entre les ombres cet être maudit, qu'il reconnaissait bien, pour avoir eu autrefois avec lui quelques escarmouches. D'instinct, il savait ce qu'il voulait. Il leva sa crosse (métamorphosée depuis son ascension au ciel en sceptre cosmique, arme redoutable pour les démons), et elf.jpgen fit jaillir un trait de lumière cristallisée; sans peine le monstre l'évita: il était lent, s'il était pur. Saint Nicolas ne se découragea pas, mais en fit jaillir un autre, puis un autre - et finit par le toucher. Mais l'armure du monstre était bien forgée, et ses mailles détournèrent le trait flamboyant, sans dommage pour lui. Mérérim éclata de rire...

    Saint Nicolas comprit qu'il ne lui restait plus que la fuite. Il s'adressa à ses rennes, et voici! ils bondirent en avant. Pendant ce temps, les sept elfes qui accompagnaient le Père Noël, et se tenaient derrière lui sur son traîneau, jetèrent ensemble et d'un coup des javelines dorées qu'ils gardaient en attente, afin de retarder le démon et l'empêcher d'assaillir leur maître, quand il passerait près de lui.

    Quatre l'atteignirent et l'une d'elles put enfin percer et briser le réseau de mailles d'argent qui recouvrait le monstre. Mais cela ne fut pas suffisant. Car même si du sang noir s'échappa de la plaie et forma comme une volute épaisse devant Mérérim, il n'était pas blessé assez profondément pour être empêché d'agir comme il le projetait. Tout au plus cela pouvait-il, à terme, l'affaiblir, et, sur le moment, ajouter à sa rage.

    Il est cependant temps, lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette bataille que le Père Noël, il faut qu'on le sache, perdra.

  • On a guetté le Père Noël à Genève (conte mythologique de Noël, 3)

    26805173_378425989284464_8806306983786289850_n.jpgDans le dernier épisode de cette série spéciale, nous avons laissé le démon Mérérim alors qu'il prenait force en s'emparant de l'énergie vitale des Genevois. Ceux-ci l'attribuaient à autre chose, naïvement. Ils préféraient croire à des phénomènes observables au microscope...

    Quoi qu'il en soit, le 24 décembre arrivait. Et le démon regardait le ciel. Une étrange atmosphère y régnait. Il sentit qu'il se préparait quelque chose. Des formes lumineuses à peine visibles, précédant le chemin céleste de saint Nicolas, annonciatrices de son passage glorieux, traversèrent l'air dans la ville de Genève, réjouissant les cœurs qu'ils effleuraient, répandant même quelques éclats fins semblables à des flocons de neige. L'existence de ces êtres explique la ravissement des mortels lorsqu'il neige à Noël: elle leur rappelle les étincelles invisibles qu'ils laissent tomber de leurs mains sur eux, pour les bénir.

    Mais on sait que saint Nicolas, maître de ces anges, aime donner en particulier des cadeaux substantiels aux enfants, afin de leur signaler sa présence et celle de ses anges (que certains nomment simplement des elfes, et ils n'ont pas tort, car ils appartiennent à la classe dite des génies).

    Je sais que certains ne veulent pas croire à celui qu'on nomme le Père Noël. Mais qu'ils se disent, au moins, qu'il est celui qui souffle, sur le cœur des adultes, une joie lumineuse, et le désir, semblable à un joyau, de faire des cadeaux aux enfants, qu'ils vont ensuite acheter au magasin, loués soient les marchands qui les leur vendent!

    Et le démon Mérérim pressentait la venue de cet être polaire.jpgpuissant, désireux de rendre service aux mortels, de dispenser sur eux des grâces semblables à des étoiles tombant doucement dans leur cœur. Et il le détestait, parce qu'il pensait que ces grâces devaient lui revenir.

    D'un autre côté, s'il les touchait, il se brûlait, et elles lui faisaient plus mal que si cela avait été du poison. Il était assez inconséquent. Les démons sont de cette nature. À ses yeux, les étoiles tombant des mains des génies et des anges étaient comme des joyaux purs, qui déclenchaient en lui un désir ardent, mais qui le meurtrissaient dès qu'il les touchait. Cela le mettait en colère, il trouvait cela injuste, il se pensait la victime innocente d'une malédiction divine. Il était persuadé que s'il trouvait le moyen de s'emparer de ces joyaux, de ces cristaux qui étaient des étoiles durcies, il pourrait continuer sa métamorphose, et devenir le maître ultime des éléments, et le roi du monde. Il libérerait alors les hordes enchaînées de mauvais génies ses amis, et partirait avec eux à la conquête du ciel, pour en déloger les anges voire les dieux, affirmant sa légitimité et sa supériorité, acquérant un trône d'or qui le rendrait prince absolu, au sein de l'univers.

    Mais il est temps, lecteurs, de laisser là cet épisode pour renvoyer au prochain, pour ce qui est relatif à la capture du Père Noël par le démon Mérérim.

  • Magie de Noël à Narbonne

    39154844_10216609084801555_7016068337759158272_n.jpgÀ Narbonne, en Occitanie, j'assistais à un spectacle de contes et de marionnettes destiné aux enfants, appelé Renata la Renne et la Magie de Noël, écrit par mon amie Rachel Salter secondée par Johan Brauns, et un élément m'a frappé par sa beauté. Car les personnages joués par des acteurs étaient soudain placés sur une petite scène au pied d'un rideau vert, sous la forme de marionnettes. Un autre espace s'ouvrait - plus intime, plus mystérieux, plus hiératique.

    Or, en son sein, une discussion s'élevait entre Renata la femme-renne et un certain Jean Gingembre, garde-forestier farouche et sans pitié, sur la Magie de Noël: le second affirmait qu'elle n'existait pas, et que l'important était de piéger les loups - pas de les apprivoiser. Le problème de Renata était en effet que le grand Caribou lui avait demandé d'inviter Louis le Loup au banquet de Noël, et qu'elle craignait de se faire dévorer...

    Jean Gingembre, tout à son matérialisme froid, essayait même de capturer le Père Noël. Finalement, des hauteurs de cette fenêtre du monde des marionnettes une poudre dorée tombait, recueillie par la belle Renata: elle matérialisait la magie de Noël, et j'adore, justement, qu'une force spirituelle soit manifestée - rendue visible par un objet devenu dès lors talisman, grigri.

    Or, dans la scène suivante, Renata, jouée par Rachel Salter, apparaissait en chair et en os devant le décor, et elle avait un sac rouge contenant la poudre jaune. À son appel, les enfants, levés de leurs 48383392_263330030983931_2639078509414187008_n.jpgchaises, venaient la chercher, et elle la leur versait dans les mains, afin qu'ils l'aident à résoudre son problème.

    Soudain, noir, grand, marchant sur deux jambes, vêtu d'une salopette bleue et joué par Johan Brauns, Louis le Loup apparaît, et s'en prend à Renata, affirmant adorer la chair de renne. À son cri, les enfants accourent pour jeter la poudre: le loup s'écroule, abattu par leur pouvoir d'anges.

    Le passage entre le monde secret, ou semi-secret des marionnettes, et les acteurs humains qui à leur tour se liaient aux enfants du public, avait quelque chose de magique en soi, qui aussi était la féerie de Noël. Comme si le monde avait plusieurs plans, et que, de plan en plan, on pouvait matérialiser la magie jusqu'à la faire venir dans le monde ordinaire. D'ailleurs, d'où tombait cette poudre d'or? Le plan, cette fois, était trop intime pour être montré. On ne pouvait que l'imaginer, ou le pressentir.

    Le loup finalement se relève et, converti au Bien, devient le bon ami de la Renne - dansant avec elle. Le retournement était sympathique, amusant. La magie ne doit pas seulement matérialiser des pouvoirs extraordinaires, comme dans la science-fiction américaine, mais aussi, et surtout, des puissances morales cachées. Ce qui agit dans le monde, et qui émane de l'amour. Cela existe plus qu'on ne croit.

  • On aurait vu Dracula à Genève (conte mythologique de Noël, 2)

    nosferatu.jpgDans le dernier épisode de cet étrange conte mythologique de Noël, nous nous sommes arrêtés durant l'évocation d'un démon resurgi des ténèbres à la faveur des recherches archéologiques récemment réalisées près de la cathédrale de Genève. Nous disions que les rayons de la Lune, qui baignaient son corps, lui donnaient une enveloppe argentée, à la façon d'une cotte de mailles.

    Plus la Lune, notamment lorsqu'elle était pleine, lui tissait ce second corps, plus il acquérait de la force, et une stabilité dans sa forme. Il prit peu à peu la semblance d'un homme, parce que c'est la semblance par laquelle peuvent se manifester sur la Terre à la fois l'intelligence et la coordination des membres. En effet, contrairement à ce que beaucoup croient, du point de vue de la nature psychique, les formes terrestres n'ont rien d'arbitraire; jusqu'à la taille importe - quoiqu'il ne soit pas possible de dire ici pourquoi.

    Mais c'était un homme paraissant retardé dans son évolution: il ressemblait aussi à un singe, quoiqu'il se tînt constamment sur ses deux jambes, et se mût avec l'intelligence propre aux hommes. Sa tête était assez grosse, et ses bras plutôt longs.

    Ses yeux étaient le seul endroit visible de son corps proprement dit, au-delà de son espèce de haubert d'argent. Ils brillaient comme deux petites flammes, parfois peu visibles, parfois davantage, et tournaient à la semblance d'une diffuse spirale, au fond de ses orbites creuses.

    Il avait des membres puissants, noueux et musclés, et sa grande différence avec le singe ou l'homme était les deux cornes luisantes qui ornaient son front. Un fouet semblait luire dans sa main, mais on ne savait point s'il ne s'agissait point de sa queue, car elle était mouvante et vive, comme un serpent, et tantôt paraissait attachée à sa main, tantôt à son échine: elle ne paraissait que par éclairs, à l'œil mortel.

    Derrière lui, y avait-il des ailes? En tout cas elles n'étaient revêtues d'aucune maille argentée, comme le reste du corps. Pareilles à sa queue, elles n'étaient que des lueurs vives, apparaissant par éclairs. Mais il volait dans les airs: de cela on était sûr. Certains, le voyant, le prenaient pour une machine inconnue, venue d'une knight_of_crows_by_jameszapata-d71qp5z.jpgautre planète; mais il s'agissait du démon Mérérim, qui volait au feu de la Lune.

    Derrière lui, quand aucun reflet d'argent ne s'y voyait, quand aucun diamant ne semblait y jeter son éclat, on croyait voir deux grandes ailes d'ombre, battant l'air. Sans épaisseur sensible, il était difficile de les distinguer; mais derrière ce démon les étoiles disparaissaient - ou bien les lumières de la ville, s'il volait bas -, comme si un manteau buvait leur clarté, ou que ses ailes fussent des failles dévorantes, pour la lumière qui luisait.

    Certains, qui l'aperçurent, pensèrent que le célèbre comte Dracula s'était installé à Genève; on ne fit que rire. En un sens, à raison; mais en un autre, à tort. S'il ne s'agissait pas de Dracula, il s'agissait bien d'un être équivalent, à l'essence similaire, et aux agissements semblables. Car dès qu'il eut assez de force pour se mouvoir et sortir, ne serait-ce que quelques instants, hors de la flèche protectrice, il prononça un sortilège par lequel il put aspirer le souffle intime des êtres humains passant à proximité - et aussitôt l'on voyait ces hommes et ces femmes subir un malaise, avoir les genoux qui tremblaient, et ils portaient la main à leur cœur comme s'ils étaient frappés d'un trait soudain, victimes de ce qu'on appelle le mauvais œil, celui du démon Mérérim! Ils vacillaient, chancelaient, certains, les plus faibles, s'évanouissaient. Il s'agissait, en vérité, d'une attaque occulte, mais les médecins (évidemment) ne le démêlèrent jamais. L'un d'eux parla un instant d'un air mauvais, de miasmes morbides; mais même lui fut rabroué avec vigueur, et on affirma que ce n'était là que l'effet d'un microbe, se transmettant d'un homme ou d'une femme à un ou une autre, par le moyen d'une toux, d'un éternuement, voire de touchers plus intimes. On évoqua une sorte de grippe. On s'aveuglait, comme toujours. D'un autre côté, face au mystère, on demeurait prudent: on savait que beaucoup auraient pu inventer mille choses fausses. Du coup, on interdisait aussi l'énoncé public de vérités profondes. Tel est le lot de l'être humain, qui ne se fie qu'à son faible entendement!

    Mais il est temps, lecteurs, de laisser là ce conte; la prochaine fois, nous saurons comment Mérérim captura effectivement le bienfaiteur bien connu des enfants de Noël.

  • Le Père Noël attaqué à Genève (conte mythologique de Noël, 1)

    fleche.jpgLa nuit dernière, m'a-t-on raconté, un événement douloureux est advenu à Genève: le Père Noël a été capturé par un spectre qui le guettait depuis la flèche de la cathédrale, où il s'était dissimulé. Il y était arrivé au mois de mai, quand les fouilles archéologiques dirigées par Charles Bonnet l'avaient libéré de son antique prison - dans laquelle l'avait jadis jeté saint Salon, de par la puissance de sa Crosse. Le monstre avait pris possession de plusieurs habitants de Genève, et il avait des sbires qui déclenchaient des tempêtes sur le lac, et répandaient des maladies.

    Son nom avait été révélé par l'un de ceux dont il avait pris possession: Mérérim; et il avait annoncé que les démons déclenchant les tempêtes et provoquant les maladies agissaient sous ses ordres.

    Or, saint Salon avait jeté un puissant sortilège, et des témoins avaient vu des rayons sortir de sa Crosse, et enserrer, ainsi que des cordes d'or, un monstre à la forme hideuse. Puis, le digne évêque, par le pouvoir de sa main levée et de son regard luisant, l'avait projeté dans un puits infecté qui se trouvait près de la cathédrale, et, sur son indication, on avait surmonté le puits d'un épais couvercle. Une bénédiction, sortant de la bouche étincelante du Saint, avait été placée sur ce couvercle, et le monstre avait été maintenu dans cette geôle durant de nombreux siècles.

    Les fouilles archéologiques, sans doute, sont indispensables à la science des temps anciens; mais elles ne sont pas sans danger. Si elles sont réalisées sans connaissance approfondie des secrets d'antan, elles peuvent mettre à jour des mystères proscrits par les sages, et jeter l'humanité dans un grand désarroi. Durant plus d'un millénaire, les autorités religieuses avisées avaient interdit toute recherche, pour ne pas déterrer le monstre. Mais on oublia finalement le sens de l'interdit, et on crut qu'il s'agissait seulement de combattre la science. Les prêtres, devenus eux-mêmes ignorants, ne surent point justifier leurs paroles, et tumblr_nqeeu2ySos1rcp7bmo1_500.jpgl'interdit sacré fut rompu, au sein des consciences. La proscription s'évanouit, et la soif de connaissance fit le reste.

    Le 13 mai dernier, à quatre heures vingt-trois de l'après-midi, le couvercle qui avait scellé la malédiction fut soulevé, le puits redécouvert, et l'entité hideuse qui y avait séjourné plus de quinze siècles sans périr fut libérée. Lorsqu'elle s'échappa, les étudiants attelés à leur tâche sentirent comme un souffle froid, et une jeune fille, à la sensibilité bien développée, perçut alors comme une ombre en elle-même; elle crut entendre un cri de joie étouffé, puis un éclat de rire. Un vertige la saisit. Une de ses amies, qui l'accompagnait dans sa tâche, la prit par l'épaule, et lui demanda si cela allait. Elle retrouva ses esprits, et chassa le souvenir de cette hallucination sonore. Mais elle me l'a racontée, depuis: il lui était revenu, un matin, après avoir fait un rêve étrange que nous ne dirons pas ici. Le nom de cette étudiante devra aussi rester secret: il ne saurait être question de donner prise à la curiosité malsaine! Elle me l'a fait promettre, et il n'en était pas besoin: je suis convaincu que c'est ce qu'il faut faire.

    Depuis cette date, le démon s'est réfugié, ai-je appris, dans la flèche de la cathédrale, et si, le jour, il se cachait soigneusement, la nuit, dès que la Lune paraissait, il se laissait baigner par sa lumière. Car, fait extraordinaire, elle le revêtait d'une sorte de corps, tissait autour de lui comme une armure, un haubert d'argent. De loin il ressemblait à un chevalier de petite taille, mais derrière les mailles luisantes n'apparaissait nulle chair, seulement de l'obscurité, le vide de la nuit.

    La suite de ce récit étrange sera donnée une fois prochaine.

  • Le chef des hommes-lueurs (Perspectives, LXII)

    eb190ef768e10bacc6700d995677a680.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Hostilité aux mortels, dans lequel je rapporte être entré dans une salle étrange qui, semblant d'abord pleine de lueurs animées, s'était avérée peuplée d'êtres légers portant, sur différentes parties de leurs corps, des joyaux lumineux.

    Devant nous, un homme avait une couronne sertie de plusieurs de ces pierres, ainsi qu'une sorte de barbe, ou était-ce un collier de lumière? et il nous regardait, attendant. Vaguement souriant, il gardait les sourcils froncés, et cette opposition était (pour le moins) curieuse. Les autres êtres présents souriaient aussi, demeurant immobiles. Comme aucun d'entre eux ne bougeait, seuls leurs yeux semblant jeter des lueurs changeantes, je me demandai s'il ne s'agissait pas de statues artificiellement éclairées, et créant l'illusion de la vie.

    Mais Ithälun prit la parole, et dit: «Othëcal, comment vas-tu? Pourquoi Ocalön au noble port a-t-il rechigné à ouvrir la porte à mon invité? Dis-moi.» D'abord le dénommé Othëcal ne répondit rien. Puis sa voix retentit, mélodieuse et douce, étrangement irréelle, belle mais nuancée d'une subtile ironie, que je n'eusse su définir ni justifier, ou expliquer. Remuant à peine les lèvres, bien que ses paroles fussent clairement articulées, il dit: «Sur mes indications, digne Ithälun, Ocälon au noble port a agi de cette façon. Ce n'est pas qu'il ait reçu des ordres précis sur ton ami, qui t'accompagne, et dont le corps bancal signale à l'initié la mortalité dérisoire; mais qu'il a été décrété, voici bien des lunes, qu'aucun mortel n'entrerait jamais en ces lieux augustes, car ils sont indignes, ils ne méritent pas d'y entrer, et tu as commis un sacrilège, en permettant à celui-ci de nous voir, tels que nous sommes, s'il en est capable! Car je crains que tu n'aies à cet égard échoué, et qu'il ne voie rien, ici, qui n'émane de lui-même, et de sa propre fantaisie, étant incapable de voir la vérité en face. De ton corps, je vois des effluves de couleurs scintillantes jaillir, qui nous voilent à sa vue: aurais-tu peur que notre véritable apparence l'effraie, dis-moi, Ithälun? Est-ce là une illustration de ta duplicité méconnue, puisque tu passes pour être la plus probe des femmes du royaume des génies? Que veux-tu, avec ce mortel? De quel droit as-tu forcé ma porte, si je n'ai pas le pouvoir de t'en empêcher? Le seigneur Solcum est-il au courant? Cela est-il approuvé de l'auguste Sëchuän? Je t'en prie, parle-moi, réponds à mes questions!»

    Ithälun eut l'air d'hésiter. Durant un petit temps, elle ne dit rien. Elle soupesait, manifestement, les paroles d'Othëcal, et ce qu'il contenait de menaçant. Ses yeux lancèrent un éclair. Elle dit: «Othëcal, Othëcal, auras-tu toujours, dis-moi, le même orgueil? Depuis combien de temps nous connaissons-nous? Suivant le calendrier des mortels, cela fait bien sept mille ans, au moins. Crois-tu que sans raison j'aie enfreint la loi dont tu parles? Ne sais-tu pas que, par l'intermédiaire de Solcum et Sëgwän, c'est des Ornims mêmes que je reçois mes instructions? Je sais que tu ne l'ignores pas. Pourtant tu feins, impie, de ne pas le savoir, et tu te réfères à une loi que tu feins, aussi, de croire supérieure aux commandements de l'Ornim, parce qu'ils émanent de commandements plus anciens, mais également de l'Ornim!»

    (À suivre.)

  • L'hostilité aux mortels (Perspectives, LXI)

    60272946db5c060a79a60ba338f3df2e.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Demeure illuminée, dans lequel je rapporte avoir rencontré un étrange garde d'une étrange demeure, en compagnie de ma dame conductrice. Ils se sont mis à discuter, et le premier utilisait une langue que je ne connaissais pas, la seconde un français archaïque.

    D'après ce que me dit plus tard Ithälun, donc, voici quelle fut la teneur de leurs propos échangés: «Salut à toi, noble garde, sage Ocalön! commença par dire la reine des fées.

    - Halte! répondit abruptement cet Ocalön.

    - Ne me reconnais-tu pas? repartit la plus belle des dames.

    - Si fait, rétorqua Ocalön.

    - Eh bien, ne puis-je passer?

    - Toi, oui, lui, non, dit-il en me montrant d'un signe.

    - Pourquoi? Ne sais-tu pas qui il est?

    - Si fait.

    - Alors?

    - Il n'entrera pas.

    - Ton seigneur, est-il d'accord?

    - Je pense.

    - Mais tu n'es pas sûr?

    - Non.

    - Pourquoi alors cette décision, de ta part?

    - Parce que nul mortel n'est jamais entré ici, et qu'il ne le faut pas.

    - Pour quelle raison, je te prie?»

    Ocalön ne répondit pas. De son œil entièrement rouge, il me lança un rayon, qui m'atteignit à l'estomac: je le sentis le traverser, et une douleur y vint. Puis il regarda à nouveau la belle immortelle, et resta coi. Ithälun reprit: «Laisse-moi passer, ou il t'en cuira, car son ton seigneur est mon vassal.»

    Ocalön serra les dents, et un feu diffus rayonna de son œil. Sa main se ferma plus étroitement sur son arme. Pendant un certain temps, il ne bougea pas. Ithälun le fixait, le visage flamboyant, sans bouger non plus. Soudain, Ocalön baissa le front, et recula. Il me laissait passer. Ithälun avança le pied, et je lui emboîtai le pas.

    Nous parvînmes devant la porte close; Ithälun tourna la tête vers Ocalön, qui, sans lever la tête, prononça une sourde parole que je ne compris pas, et qu'Ithälun ne voulut jamais me traduire. Aussitôt, les lourds battants s'ouvrirent, découvrant une salle rayonnante de différentes couleurs: c'était comme si une obscurité était remplie de feux légers, volant, flottant, et flamboyant de toutes les teintes de l'arc-en-ciel. J'étais interloqué. Je m'attendais à trouver des hommes, ou des meubles; mais derrière cette porte qu'un mot d'Ocalön avait ouverte, ne se trouvait qu'une obscurité traversée de ces feux de couleurs, qui semblaient se mouvoir selon une volonté variée - mais dont je n'eusse su dire si elle était douée d'intelligence, ou non. Elle aurait pu aussi bien être celle de lucioles.

    «Viens», me dit cependant celle qui me guidait. Et elle s'avança vers ces lueurs flottantes et volantes, colorées et douces. Or, au moment où je crus entrer dans leur troupe étrange, je vis des ombres se créer, des formes s'épanouir, et que ces feux étaient des pierres précieuses qui luisaient sur des fronts et des pourpoints, des bustes et des broches, des agrafes et des doigts. À vrai dire, je sursautai, car les êtres qui portaient ces gemmes semblaient être apparus d'un coup - et d'abord leur forme me parut imprécise, mais à mesure que je regardais, elle prit l'apparence d'êtres humains - quoique très beaux et légers, rayonnants, sveltes et souples sur leurs pieds touchant à peine le sol, et laissant derrière eux des traînées vagues de clarté.

    (À suivre.)

  • Les motivations de Borolg (Perspectives pour la République, LIX)

    gemini.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Portrait de la Déesse, dans lequel je raconte que, de l'autre côté des astres, selon la princesse Ithälun, on peut distinguer les êtres qui vivent dans l'espace céleste.

    De l'autre côté? Je n'osai confesser mon ignorance en demandant ce que cela voulait dire. Les champs étoilés ne s'étendent-ils pas à l'infini? Prudemment, je m'enquis de ce que, du coup, elle voyait. Et elle me parla en me disant ces mots: «Rémi, il y a là ce que tu appelles la constellation des Gémeaux, où toujours deux êtres divins, armés comme des guerriers d'antan, accomplissent les exploits par lesquels le monde s'est formé. Ils courent le long du Zodiaque, poursuivant, ensemble, un monstre fait de ténèbres qui menace le Soleil et la Lune, et le piquent et le harcèlent, pour ne pas lui laisser le temps de nuire, bénis soient-ils! Oh, comme je les aime, ces deux!»

    Ce disant, ses yeux brillaient d'un éclat particulièrement vif, et son sourire s'accentuait. Savait-elle que j'étais moi-même du signe des Gémeaux? Cela avait-il pour elle la moindre importance?

    Mes pensées passèrent d'un point à l'autre et, revenant en arrière, elles rebondirent sur une curiosité qui me vint soudain: «Ithälun», fis-je, «je voudrais savoir. Je voudrais savoir pourquoi Borolg m'a attaqué, ou s'il l'a fait par hasard. Qu'en est-il? Cela m'intrigue.»

    Ithälun laissa son regard fixé quelques instants dans le ciel, comme suivant quelque aventure fabuleuse qui s'y déroulait, comme assistant à quelque récit en images visible d'elle seule, puis, baissant les yeux, recommença à effleurer les gemmes du tableau de bord. Alors la voiture, dont la course devenue flottante s'étiolait, vibra, et se relança. Puis elle leva les yeux, fixant une pensée, et me dit: «Tu fais bien, Rémi, de poser la question. Car c'est lié à ta mission! Oui, il y a des forces maléfiques qui veulent t'empêcher de la mener à bien. Oui, l'Homme Divisé est gardé tel quel par un abominable dragon, lui-même allié d'un être abominable, que je te nommerai dès que je le pourrai: car son nom est maudit, et le prononcer attire le mal, aussi faut-il d'abord se protéger par un rituel, créer une sphère protectrice par des gestes et des formules appropriés, que je n'ai pas le temps de faire. C'est tout un travail, il n'est pas facile.

    «Sache que nous sommes toujours dans les terres de Tornither, qui ne sont pas loin du royaume de l'Ennemi. Aussi faut-il rester prudent.

    «Mardon l'Adversaire a passé un pacte avec Ardul, dont les besoins dépendent en partie de lui: il en a profité. Il a exigé qu'ils envoient contre toi un de leurs meilleurs guerriers, et je fus plus que folle, lorsque je te laissai à sa merci, avec pour t'aider le seul vaillant, mais insuffisant Ornuln.

    «Il y a chez Ardul un certain plaisir de la tuerie, de la mise en pièces des Humains, qui s'accorde de toute façon avec l'Innommable, dont Mardon est un lieutenant. Il était prédisposé, pour ainsi dire, à se mettre à son service. Mais il pourra être sauvé, peut-être, si la puissance mardonienne se réduit, et si l'Homme Divisé de nouveau est complété. Je ne le sais. Je ne peux, à ce sujet, que m'en remettre à la sagesse de nos guides occultes. Car nous en avons, qui sont pour moi ce que je suis pour toi, et que tu ne vois pas. C'est pour consulter l'un d'eux que j'ai accepté l'invitation de Tornither à venir prendre le thé chez lui.

    «Car il est dans son palais un temple, et dans ce temple une porte menant à la loge d'un de ces êtres grandioses. Cela peut t'expliquer le rôle et la destinée de Tornither, si tu réfléchis bien. Mais tu les méditeras plus tard. Car, vois! nous arrivons où je voulais t'emmener cette nuit, pour y attendre le matin!»

    Alors la voiture dépassa un rocher, et, derrière, un lac s'étendait, avec, à son bord, une demeure illuminée!

    (À suivre.)

  • Croagh Patrick

    Croagh-Patrick.jpgIl existe en Irlande une montagne sainte, vouée à saint Patrice, et qui conserve son esprit - ou son reflet, son corps éthérique, et lui permet d'être présent sur Terre, parmi les hommes. On l'appelle Croagh Patrick, et les dévots en font l'ascension recueillie, comme une pénitence, une voie de purification. Elle est assez raide, et son chemin est parsemé de cailloux coupants. En haut est une église - et un lit de saint Patrice, recevant les offrandes, et de la taille d'un homme.

    Je l'ai gravie. Il y avait de la pluie, du vent, de la brume, et je transpirais à grosses gouttes. Les jambes faisaient mal, mais j'ai créé un rythme, et j'ai fini par y arriver. Or, au sommet, une surprise m'attendait.

    Plus aucun bruit ne se faisait entendre. Je ne voyais plus aucun être humain. Les brumes, baignées de lumière, tournaient silencieusement devant, et autour de moi.

    Elles prirent bientôt les couleurs de l'arc-en-ciel. Mais, fait surprenant, deux couleurs s'imposèrent aux autres: le vert et le blanc. Elles prirent un éclat scintillant, et je crus déceler, dans leur assemblage, une forme humaine, dont les yeux eussent été deux fines étoiles.

    Une vague ressemblance avec les images de saint Patrice, dans les églises, me frappa. La projetais-je, impressionné par l'endroit, le culte qu'on y rendait collectivement - avais-je une hallucination? La figure ne bougeait guère: elle semblait être un fétiche figé - une extériorisation de mes propres fantasmes.

    Mais soudain, je crus voir une bouche s'ouvrir, dans cette forme, et que, silencieusement, elle prononçait des mots. J'avais beau tendre l'oreille, je ne les entendais pas; ne me parvenait que le son vague et boueux de paroles incompréhensibles - si c'était même des paroles.

    L'être leva la main droite et la tendit vers moi, puis se remit à faire des sons bizarres, semblant sortir de la tête - d'un trou situé sous les yeux d'étoiles. Je n'y comprenais vraiment rien.

    Je commençais à m'inquiéter de ma raison, quand un son assourdissant vint à mes oreilles, tel un coup de tonnerre ne s'arrêtant jamais. Je me jetai au sol, les mains plaquées sur les tempes, et je sentis sur mon dos patrick.jpgun poids énorme, comme si un géant y posait son pied! Je manquai de perdre conscience. La souffrance était considérable. Mais, au moment où je crus que j'allais mourir, la douleur s'allégea, et le bruit s'arrêta.

    Je relevai la tête, et vis plus distinctement saint Patrice: c'était lui, à n'en pas douter... Il ressemblait très exactement aux figures des églises, mais il souriait et hochait la tête, en pointant le doigt vers moi. Il ne disait rien, mais paraissait content, je ne sais pas pourquoi: j'avais fait bien peu pour le mériter... Mû par on ne sait quel désir, je tendis aussi la main, pour prendre la sienne, mais au moment où elle eût dû la toucher, l'ombre chatoyante du saint apôtre disparut - s'évanouit dans la brume.

    L'instant d'après, le son du vent emportant les volutes, le froid piquant des gouttelettes et la présence des autres pèlerins humains revinrent à mes sens étonnés. J'étais retourné à la vie ordinaire. Saint Patrice était parti, et avec lui la bouffée d'étoiles qu'il soufflait de sa bouche transfigurée!

    Étrange expérience. Mais en fait-on d'un autre type, dans les lieux sacrés d'Irlande? J'encourage mes lecteurs à gravir aussi le Croagh du Saint au Trèfle.