22/09/2017

Une apparition à Tampa (38)

night-lake-moon-sky-star-nature-forest.jpgJe dormais à Tampa, dans une maison entourée de gazon, et faisant partie d'un lotissement dont l'entrée était une grille s'ouvrant à distance, grâce à un signal. Le long de la route était d'abord un petit lac, puis venaient les maisons, les unes après les autres.

Une nuit, je me réveillai. J'étais tendu, comme abritant en moi-même un feu. Avais-je entendu, dehors, quelque chose? Les restes d'un rêve suggéraient un appel. Ne pouvant me rendormir, je décidai de me lever.

La maison était petite. J'eus tôt fait de me retrouver, dans le salon, près de la porte donnant sur le jardin. Je l'ouvris, doucement pour ne pas réveiller les autres, et sortis.

La lune brillait, assez bas dans le ciel. Plus haut, on voyait des étoiles. Un souffle d'air caressait ma joue. Un grand silence régnait.

À ma droite, j'entendis un vague froissement. Je regardai. Une lueur était au loin, sur la route. Était-ce une voiture? Je n'en entendais pas le moteur.

Je me dirigeai lentement vers cette lueur, marchant sur la route, pris d'une inexplicable curiosité. Je songeai que l'appel qu'il me semblait avoir entendu devait venir de cette lueur, mais je n'eusse su dire pourquoi, ni comment j'avais pu établir un tel rapport.

La lueur était blanche, mais du bleu la ceignait, en haut et en bas, et des bandes rouges la traversaient. En me rapprochant, je vis qu'elle avait la taille d'un homme.

Elle en avait aussi la forme, tout en semblant en déborder: les couleurs, comme vivantes, rayonnaient autour de la silhouette.

Et j'eus alors la plus grande surprise de ma vie. Devant moi, en chair et en os, je le reconnus, ne se tenait personne d'autre que le super-héros que l'on appelle Captain America!

On pourra rire, ou se montrer incrédule. Il en est bien ainsi que je l'ai dit. C'est lui qui brillait, comme éclairé de l'intérieur, devant moi.

Et il n'était pas vêtu comme dans les films qui ont été faits sur lui, mais comme dans la bande dessinée, les comics. Les étoiles se reflétaient sur les écailles métalliques de son costume, qui, comme on le sait, sont bleues.

Car de près il m'apparut que son costume était une sorte d'armure étrangement souple. Jamais je n'aurais cru que l'art humain pût créer une cuirasse aussi fine, et je me demandai si ce personnage fantastique ne venait pas du futur, ou ne possédait une technologie inconnue, cachée du grand public, ou d'origine extraterrestre. Son bouclier aussi était invraisemblable, avec en son centre une étoile d'argent qui rayonnait d'une façon fabuleuse, comme si un feu secret s'y fût trouvé, qui en eût fait quasiment une lampe. J'avais peine à croire que j'étais face à un être humain; il me semblait voir un robot de science-fiction, un homme d'une autre planète, que sais-je?

Pourtant son masque, qui laissait voir ses yeux et sa bouche, dévoilait un humain normal. Ses muscles proéminents, cap (2).jpgaux bras, aux jambes, à la poitrine, étaient tels que les montrent les comics.

Mais que faisait-il là, quoi qu'il en soit? Pourquoi me regardait-il? Qu'avais-je de si intéressant, de si spécial? Ou est-ce que je rêvais?

Il ne parlait ni ne bougeait, ne souriait pas ni ne semblait mécontent, mais son regard bleu était profond et grave. Attendait-il?

Hésitant, je finis par lui parler, lui demandant s'il était bien celui que je croyais qu'il était. Il sourit, mais ne répondit rien. Je lui demandai si c'était une blague, ou un bal costumé, mais à ces mots, il tourna les talons, plus vite que je ne pourrais le dire, le faisant d'un coup, instantanément, malgré le poids apparent de son bouclier: il me sembla que je l'avais vu de face et l'instant d'après je le voyais de dos, sans distinguer le moment où il m'avait montré son flanc. Puis il partit, s'éloignant de moi.

Ne sachant que faire, et de nouveau poussé par une curiosité bizarre, ou bien fasciné par l'éclat chatoyant qui se dégageait de sa personne, je me mis à le suivre, en caleçon comme j'étais, et pieds nus. Mais je ne sentais pas spécialement de douleur à la plante, en le suivant. Et lui-même n'allait pas trop vite, quoiqu'il ne semblât guère bouger, mais plutôt s'éloigner en glissant sur le sol, à la façon d'une ombre. Il ne se retournait pas, mais quand je tentais d'accélérer, lui faisait de même, de telle sorte que je ne le rattrapais jamais.

La suite de ce récit étonnant devra attendre une fois prochaine.

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29/12/2016

Le Père Noël prisonnier de la tour Eiffel (conte du 25 décembre, épisode III)

12687780_10201298354496995_5930964790228778625_n.jpg(Suite de l'épisode précédent. Le démon Abbedon de la tour Eiffel parle.)

Il dit: « Cessons de nous envoyer des rayons de feu à la figure, ange de la liberté. Ta prétention doit être matée par un combat rapproché, aux poings. » L'Homme-Météore répondit: « Ton orgueil, et ton excessive foi en ta force, sont si manifestes que c'est bien eux que les dieux voudront châtier, tandis que moi, je ne fais qu'accomplir la mission qu'ils m'ont confiée, et défendre la liberté du Père Noël, de saint Nicolas, de se rendre sur tous les toits de Paris où il est le bienvenu.

- Pauvre fat! » s'écria Abbedon, et il se jeta sur l'Homme-Météore, qui s'était approché, et posé sur la même poutrelle que lui.

Le combat fut terrible. Les coups de poing et de pied s'échangèrent à la vitesse de l'éclair, et la tour tremblait, sous le choc terrible de leur rencontre. Pressés l'un contre l'autre, semblables à de farouches boxeurs, ils s'envoyaient des coups à fendre les montagnes, des directs, des crochets et des uppercuts à briser la mâchoire d'un gnou. Prenant du recul, ils se tapèrent de leurs pieds rendus pareils à des marteaux, et de face ou de côté, chassés ou fouettés, ces pieds virevoltaient, de telle sorte que l'on ne sait pas si les héros n'étaient pas suspendus dans l'air, tant ils semblaient n'avoir nul besoin de se poser sur l'élément solide.

Le corps d'acier de l'un, l'armure d'or et de titane de l'autre étaient meurtris, fendus, enfoncés par la violence de ces coups. Si rudes étaient ceux-ci qu'ils furent envoyés à plusieurs reprises au-delà de la tour par leur adversaire; mais inlassablement, comme ils pouvaient voler, ils revenaient, et la bataille recommençait, sous le chapeau de la tour. Celle-ci tremblait, on aurait cru qu'elle allait s'effondrer. Des éclairs jaillissaient, car les mains et les pieds des deux héros étaient remplis d'énergie, et elle en jaillissait comme malgré eux, décuplant leur force.

Du sang coula du nez d'Abbedon et de la bouche de l'Homme-Météore. Leurs bras étaient endoloris, leurs membres devinrent lourds. Mais ils n'arrêtèrent point ce combat.

À ce jeu, à vrai dire, Abbedon se montra rapidement plus fort que Robert Tardivel. Il possédait la puissance même des flots de la Seine, coulant entre ses deux rives. Elle lui avait été donnée par le géant son maître. Mais l'Homme-Météore était plus vif, et, plus souvent que son adversaire, il évitait ou Iron-man-vs.-super-skrull.jpgparait les coups, qui lui semblaient assez lents, tandis qu'Abbedon avait à peine le temps de voir les siens, et était plus souvent touché. L'Homme-Météore se baissait, bondissait de côté ou sautait en l'air, et, pareil à une étincelle virevoltante, il tournait autour du démon, de ses poings l'accablant au flanc, au dos, à la tête. Mais l'autre à un certain moment l'attrapa au pied avec sa queue, et lui asséna des coups terribles, une fois qu'il fut immobilisé et mis à portée par cette ruse. Cependant d'une frappe de son sceptre cosmique (qu'il avait rangé à sa ceinture pour mieux se battre aux poings, mais repris lorsque le démon l'avait saisi ainsi), il se dégagea, et put reprendre sa stratégie, d'être comme une vive guêpe autour de son ennemi.

On n'eût su dire qui allait l'emporter. Le Père Noël, navré de ce déchaînement de violence, espérait tout de même que le génie de la liberté vainquît le démon de la tour Eiffel; mais il n'osait rien dire. Il craignait, surtout, l'effondrement de la tour sous le poids des coups portés, et plaignait les hommes qui, ayant voulu la visiter en ce soir de Noël, étaient terrorisés par les tremblements de la tour oscillante, et se croyaient déjà morts. Ils ne savaient trop à quoi attribuer ces mouvement erratiques de la tour; au téléphone, ils hurlaient, gémissaient, pleuraient, évoquaient des vents d'altitude, une bombe d'un terroriste, peut-être, et annonçaient qu'ils ne seraient jamais revus de leurs proches. Certains enjoignaient à leurs interlocuteurs de rester calmes, mais eux-mêmes avaient l'air effarés, et leurs yeux anges-armee_article.jpgécarquillés étaient injectés de sang.

La tour se fût effondrée, sans doute, si sainte Geneviève, dépêchant son héraut, n'avait pas mis fin au pugilat atroce. À son appel, l'ombre lumineuse de saint Germain vint, suivi d'une troupe de guerriers célestes.

Ils approchaient sur un nuage luisant, et il sauta à son tour dans l'espace du combat, brandissant sa crosse, jetant une vive clarté de son bout gemmé. Les deux combattants furent un instant éblouis, et saint Germain en profita pour dire: « Arrêtez! Cela suffit! »

Aussitôt, trois anges vêtus d'armures dorées vinrent saisir le démon Abbedon aux bras et au cou, tandis qu'un quatrième prenait à l'épaule le génie de la liberté.

La suite n'est pas difficile à deviner. Abbedon fut sommé de relâcher immédiatement le Père Noël s'il ne voulait pas se voir à nouveau enchaîné à un édifice sacré, ou mis en cage au fond de la Seine, comme sainte Geneviève l'avait déjà fait originellement, pour l'empêcher de nuire. Il devait aussi promettre de ne plus jamais refaire un tel acte ni un autre semblable, vu que sa présence n'était que tolérée, parce que les Parisiens l'avaient, lui, en affection, qu'ils en fussent fous ou sages. (Eux aussi n'étaient-ils pas libres, et le génie de la liberté n'était-il pas là pour y veiller, et les défendre jusque dans leurs choix ambigus?)

Le démon commença par chercher à discuter, mais aux éclairs qui jaillirent des sourcils du saint protecteur de la France immortelle, il comprit que l'heure n'était pas à la plaisanterie. Il dut promettre, et agir en conséquence, relâchant saint Nicolas, qui, appelant à distance ses rennes, reprit aussitôt sa noble tâche en remerciant, pour leur secours, l'Homme-Météore et saint Germain, ainsi que sainte Geneviève, qui veillait - et en leur souhaitant bien du plaisir pour dompter et apprivoiser ce prince des gargouilles, ce démon insigne nourri de l'égoïsme humain, et des illusions de vieImage (12).jpg terrestre immortelle! Ses mots mordirent quelque peu la fierté d'Abbedon, mais il dut avaler cette couleuvre. N'était-elle pas, du reste, méritée?

En guise de bonne volonté, le démon de la tour Eiffel dut confier son fils en otage à saint Germain. On pensait qu'on pourrait l'élever dans la foi juste, et le tourner vers le bien, et lui faire trouver le secret de la technicité alliée à la beauté, des forces terrestres articulées avec les forces célestes! On le confia à l'Homme-Météore, qui en fit son second, et il devint un héros sous le nom curieux d'Ombre catholique. Il maniait les objets religieux comme si ce fût des armes, et dans ses mains les crucifix jetaient la foudre - surtout contre les vampires qui infestaient les égouts de Paris, en ce temps-là.

Quant à Abbedon, il parut se tenir tranquille mais, en secret, il préparait sa vengeance. À cette fin, il ravit une fée de la Bièvre, dont il comptait engendrer un héros qui se mettrait à son service, et cela créa beaucoup de conflits avec le dieu de la rivière, père de la fée. Mais il n'est pas temps d'en parler: ce sera pour une autre fois. Il suffit de dire que, une fois libre, le Père Noël put distribuer les cadeaux qu'espéraient les enfants qui croyaient à son existence et l'aimaient de tout leur cœur, béni soit-il!

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27/12/2016

Le Père Noël prisonnier de la tour Eiffel (conte du 25 Décembre, épisode II)

13133086_10201617262029484_9002527736360846094_n.jpg(Suite de l'épisode précédent.)

Comme il était le génie de la liberté, il n'acceptait pas un tel coup de force. Il se détacha de sa statue et, sous les traits dorés et vermeils de l'Homme-Météore, alias Robert Tardivel, il s'élança vers la tour Eiffel, bien décidé à délivrer saint Nicolas et à faire plier le méchant Abbedon.

Il demeura, flottant dans l'air comme un nuage, suspendu devant la tour, et se demanda où se cachait le démon, mais, sûr qu'il l'entendait, il le somma, à haute voix, et au nom du saint principe qu'il incarnait et de sainte Geneviève même, de libérer immédiatement le Père Noël, indûment mis aux fers par lui.

Aucune réponse d'abord ne lui parvint. Puis, soudain, un éclair rouge jaillit de la tour, et le frappa en pleine poitrine. Des étincelles jaillirent, mais son haubert doré tint bon: les écailles dont il était tissé ne se rompirent pas, sous la poussée du trait de feu. Le héros en fut seulement repoussé de quelques dizaines d'empans - soit une douzaine de mètres selon le système en cours.

Il resta quelques instants dans les airs, incertain, et Abbedon le démon, incontestablement l'auteur de cette attaque, pensa ne pas laisser l'Homme-Météore respirer, car un nouveau trait vermeil sortit d'entre les lames de fer croisées de l'édifice.

Cependant, le génie de la liberté, ramené à lui-même après un bref moment d'étourdissement, put l'éviter: il fit un saut de côté, maniant l'énergie dont était gonflée la pierre en forme de triangle qui ornait sa poitrine. Elle luisait, quand il volait, et obéissait à la moindre de ses injonctions; par elle pouvait-il vaincre la pesanteur, et dominer les vents.

Deux autres traits vermeils encore jaillirent du treillis de fer, mais ils ne l'atteignirent pas davantage.

Du court bâton d'or qu'il tenait à la main, et qu'emplissait une autre forme d'énergie cosmique, l'Homme-Météore fit à son tour partir un jet de feu concentré, teinté d'or, qui pénétra dans la tour par un interstice où le héros avait cru voir une ombre passer. Il entendit crier, et le démon se montra, car le voile d'invisibilité qu'il avait revêtu s'était déchiré: le trait l'avait atteint à l'épaule; le voile s'était dégrafé.

Son visage apparaissait, entre les tiges de fer, et on reconnaissait ses traits; car ils étaient ceux des gargouilles sculptées sur la cathédrale Notre-Dame. gargoyles_genesis__thales_3_by_benco42-d8vrpwk.jpgAvec ses cornes et sa queue luisantes, ses yeux globuleux et rouges, ses mains longues et crochues, ses ailes épaisses et noires, aisément était-il identifiable.

Qu'on ne s'y trompe pas. Son apparence n'était point gracieuse, mais il était doué d'une puissance qui le rendait presque beau: il se mouvait ainsi qu'une vivante machine, déroulant ses muscles comme des rouages, et sa peau, luisante, était dure comme du fer. Si on avait imaginé un robot qui eût pris vie et par surcroît fût doué d'une prodigieuse intelligente, il eût été pareil à lui, Abbedon!

Le génie de la liberté savait pourquoi il ressemblait tant à une des gargouilles de Notre-Dame: il en était une! Il était même le chef de toutes.

Jadis, on s'en souvient, sainte Geneviève les avait exorcisées, parce qu'elles avalaient, depuis l'eau de la Seine, des navires, des mortels. Elles y créaient des tourbillons - ou y étaient les tourbillons, leur âme. La gardienne de Paris les avait expulsées, lançant ses traits pour eux brûlants d'amour pur, et ils avaient dû sortir du flot d'émeraude; aussitôt, elle les avait enchaînées, et on les avait liées à la façade de Notre-Dame, afin qu'elles en constituent le ferment. Elles étaient condamnées à soutenir le saint édifice!

Néanmoins, la négligence des hommes avait laissé libres ces êtres, et de leurs formes il ne restait plus que l'ombre, la poussière qui s'était déposée sur leurs corps au cours des siècles: la dissolution de la foi, en l'être humain, avait fait cet office. Désormais les statues étaient pareilles à des coques vides, et les gargouilles elles-mêmes, comme êtres vivants, s'en étaient arrachées, et s'étaient répandues dans Paris.

D'abord faibles, elles prirent force et assurance grâce aux hommes qui leur vouaient un culte et leur faisaient des offrandes, souvent sans le savoir. Car elles détenaient des connaissances prodigieuses, que les êtres humains brûlaient de posséder. Elles connaissaient les matériaux de l'intérieur, savaient leurs degrés de résistance, d'instinct pouvaient les assembler pour édifier des tours énormes.

Elles se nourrirent des vœux des hommes, de leur énergie morale, de leurs idées - parfois de leur sang, quand des ouvriers mouraient pour que fussent bâties leurs constructions rêvées. Et ainsi Abbedon leur prince retrouva sa force antique, et inspira à Gustave Eiffel l'érection de la tour qui porte son nom.

Elle lui servirait de château, le protégeant contre les rayons du soleil et de la lune - pour lui autant de flèches: le treillis de fer tamisait leur lumière.

Dans cette sorte de gant énorme, la main qu'il était pouvait se glisser, et œuvrer.

La main de quel être? demandera-t-on. Cela restera un mystère. Mais Abbedon n'était bien qu'une main - que la main d'un géant.

Main consciente d'elle-même, mais main. Et la tour la revêtait, comme une résille élégante et fine. Le th.jpggéant inconnu pouvait par elle agir, libre des résistances venues d'en haut. Abbedon était son héraut. Il était sa main droite.

Sainte Geneviève n'avait pas rejeté Abbedon ni assiégé son château, parce que les Parisiens l'aimaient, et avaient besoin de lui. Il leur livrait des secrets pour rendre plus douce leur existence; c'était un don appréciable. Mais le génie de la liberté avait été chargé d'empêcher ce démon d'outrepasser ses droits, et le moment était venu d'accomplir cette mission: car si Abbedon était libre, lui-même, il n'avait aucunement le droit de priver le Père Noël de ses mouvements, ou d'empêcher les Parisiens qui le voulaient de lui rendre hommage.

La bataille devenait légitime. Peut-être que sainte Geneviève savait qu'il aurait lieu, et n'en attendait que l'occasion, persuadée qu'elle était que le démon ne saurait jamais rester à sa place, que sa nature était fondamentalement la présomption, l'orgueil! Mais peut-être exagérait-elle; on ne sait pas.

Le génie de la liberté, vêtu de son armure rouge et or, se jeta vers la tour Eiffel, et passa entre quatre lames de fer, au-dessus de la seconde plateforme; et il vit distinctement le Père Noël, ligoté à des tiges de fer par des liens de fer, tandis que le démon était debout sur une poutrelle. Il tenait en équilibre au-dessus du vide, mais cela ne lui posait aucun problème. Avec ses ailes, de toute façon, il pouvait voler.

(À suivre.)

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25/12/2016

Le Père Noël prisonnier de la tour Eiffel (conte du 25 Décembre, I)

Eiffel tower in Christmas.jpgOn m'a raconté que la nuit dernière, le Père Noël fut capturé par le démon de la tour Eiffel. En effet, il s'était approché d'un peu trop près, séduit par les lumières qui ornaient la fameuse tour de fer, ou alors ému parce qu'on l'avait éteinte pendant le siège meurtrier de la cité d'Alep, en Syrie: il pensait à tous les enfants qui souffraient, et surtout à ceux qui mouraient, et auxquels il ne pourrait pas apporter les cadeaux prévus.

Or, dans la tour Eiffel – on le sait peu, mais c'est vrai – vit depuis l'origine un démon, qui n'est pas forcément aussi mauvais qu'on pourrait croire, mais qui est quand même un démon. Il n'est pas aussi mauvais qu'on pourrait croire parce qu'il est le génie de la tour Eiffel: c'est lui qui a inspiré à Gustave le treillis de fer que constitue la tour, qui lui a confié les formules pour l'ériger. Il lui parlait à l'oreille, pendant qu'il regardait les yeux vides l'horizon de Paris depuis la colline de Chaillot. Plus tard, même, il rêva de lui. À son réveil, il fut émerveillé de sentir naître en lui les formules nécessaires à l'établissement de la structure.

Ayant passé un pacte inconscient avec lui, il put construire l'édifice fascinant, que peignirent les plus grands artistes, que visitèrent les touristes du monde entier, et qui reste le symbole d'une époque et d'un pays qui a fait triompher la science des matériaux.

La France aime les ouvrages d'art, elle a de grands ingénieurs, et le génie de la tour Eiffel a été inconsciemment regardé par un dieu par la plupart des Français - et même beaucoup d'étrangers -, et on lui a voué un culte, quoique sans le savoir: beaucoup d'offrandes lui ont été faites; on lui a beaucoup sacrifié.

Il est, assurément, l'ami des Parisiens, dont il a accru le bien-être - tant en faisant venir des touristes qu'en prêtant sa tour à la radiodiffusion; mais il n'est pas l'ami de tous Cosy-Santa-Claus-Christmas-Art-Desktop-Wallpaper.jpgles protecteurs secrets de Paris, et sainte Geneviève, dit-on, l'aime peu. Or, à son tour, ce démon ou génie de la tour Eiffel a une acrimonie particulière contre le Père Noël, dont il voudrait bien qu'il n'existât pas. Il en répand le bruit, à l'occasion.

Et lorsqu'il a vu saint Nicolas s'approcher d'un peu trop près de son exclusif domaine, nonobstant les motifs du patron des enfants - à la fois admiratif des ornements du démon, et touché par sa compassion à l'égard des enfants d'Alep -, il a jeté un filet de fer sur cet homme fait ange, puis l'a arraché à son traîneau, désormais sans direction. Les rennes se sont contentés de rentrer dans la base terrestre du Saint, au Pôle Nord. (Ne sentant plus l'être qui les dirigeait, ils n'avaient plus d'autre option.)

Le démon de la tour Eiffel, que l'on nomme Abbedon, entraîna son prisonnier dans le treillis de la tour même, et l'y enferma, tissant un sort qui l'empêchait de sortir. Il voulait, ainsi, convaincre les êtres humains qu'il n'existait pas, et qu'ils ne devaient se fier qu'à lui, lui offrir tous leurs prémices, lui vouer 12991013_1108568732547365_2813193460117243678_n.jpgtoutes leurs pensées, lui adresser toutes leurs prières, lui sacrifier toute la partie d'eux-mêmes réservée jadis au Père Noël. Peu lui importait qu'on fût sage et aimant durant l'année, qu'on respectât son père et sa mère, qu'on chérît ses enfants; il voulait avant tout que les hommes recherchassent l'efficacité pratique, et transformassent la tour Eiffel en vaisseau spatial propre à conquérir les cieux et à coloniser la planète Mars, afin que lui-même en devînt le maître secret! Que les enfants même ne rêvent que de machines sublimes, dirigées par le génie de l'avenir radieux! Qu'ils ne songent aucunement à toutes ces fumées, d'amour et de respect, et qu'ils chassent de leur esprit les fantaisies dangereuses par lesquelles les hommes, au lieu de s'unir pour le bien commun et la construction de machines utilisables par tous, se divisent sans fin en sectes sanguinaires! Oui, qu'ils percent le fantôme du Père Noël, et ne croient plus qu'en lui, Abbedon, seigneur secret de la tour Eiffel!

Espérant qu'on oublierait saint Nicolas et qu'il pourrait le laisser dépérir dans sa prison, il n'osait cependant le mettre à mort, craignant la réaction de sainte Geneviève, toujours officiellement patronne de Paris et amie personnelle du saint patron des enfants. Pour mieux faire oublier l'homme au capuchon pourpre, il se promit de multiplier les ornements dont son corps à la vue de tous se revêtait, et de manifester sa compassion à l'égard des malheureux, mais aussi de déployer sur ses membres les instruments d'une puissance nouvelle, rêvée jadis par les hommes, réalisée par lui. Il se mit au travail, et, pour atteindre son but, vola bien des c7ce8a2965e23d4a3d12726ecf45138c.jpgsecrets au Père Noël, obtenus sous la torture. Il lui subtilisa son art de se faire aimer des enfants, et aussi de nombreux cadeaux qu'il cachait sous sa robe, et qu'il distribua en son nom propre, à lui, Abbedon. Mais c'était pour mieux préparer l'avènement de son règne, plus fait de puissance brutale et de lourdeur physique que de beauté et d'amour.

Malheureusement, il y eut un autre génie qui ne l'entendit pas de cette oreille. Il épousa la cause de sainte Geneviève, dont les plaintes, lorsqu'elle avait vu ce qu'avait fait le démon de la tour Eiffel, lui étaient parvenues. Le génie de la liberté, car c'était lui, voyait pareillement saint Nicolas enfermé dans le treillis de la tour, étoile saisie dans un filet, clarté ternie par le fer terrestre. Il l'apercevait depuis sa colonne de Juillet, puisque sa demeure sur Terre est la statue dorée qui y est dressée. Ses yeux s'allumèrent, signe qu'il habitait pleinement cette noble effigie, et il fut mécontent de voir que le Père Noël était indûment empêché de remplir son office auprès des enfants de Paris, qui l'aimaient.

(À suivre.)

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