11/11/2017

Les révélations de Captain America (42)

vengeurs 01.jpg(Dans le précédent volet de ce voyage en Amérique, je raconte que, dans une sorte de temple placé sous une montagne, la statue de Captain America, entourée de celle des autres Vengeurs, s'est mise à me parler, pour me déclarer qu'on se trompait en général sur la véritable nature des super-héros. La suite continue son discours.)

Sache, en effet, que nous ne sommes pas nés, comme l'ont prétendu Stanley Lieber et Jacob Kurtzberg, de la technologie humaine. Si c'était le cas, tel que tu nous vois, nous n'existerions pas, car jamais la technologie n'a eu un tel pouvoir - et jamais elle ne l'aura, non plus. L'humanité n'a, à cet égard, que des illusions.

Pense! Elle donnerait à un homme une source d'énergie inépuisable, elle créerait des êtres vivants synthétiques, elle transformerait tel ou tel en lui donnant des muscles, une taille élevée, une couleur nouvelle? Cela ne tient pas debout. Seul Thor peut-être a, dans les bandes dessinées, une nature qui se rapproche de la vérité, car alors les artistes que j'ai nommés n'ont fait que suivre une sagesse antique bien plus haute que celle de notre temps. Mais c'est encore différent de ce qu'ils ont dit, et la confusion était dans leur esprit pour autant sympathique, et rempli de visions nées de leur bon cœur.

Sache, sache, Rémi, que nous sommes tous plus ou moins de la nature de Thor, que nous sommes des êtres d'un autre monde, que tu pourrais dire parallèle. Thor est l'un des plus nobles d'entre nous, certes, mais nous sommes tous ce que les anciens appelaient des démons, ou des génies, et que nous n'avons agi que dans le monde dit éthérique, combattant les monstres qui menaçaient l'humanité dans l'ombre. Parfois nous nous sommes épaissis suffisamment pour apparaître aux hommes, et aujourd'hui c'est le cas, tu bénéficies de ce privilège, nous t'apparaissons tels que de vivantes statues.

Entendant ces mots, je m'aperçus alors que, très lentement, les statues avaient toutes tournées leur regard vers moi, et que leurs yeux scintillaient comme ceux de Captain America, et qu'un fin sourire se dessinait sur leurs lèvres. Mais je ne dis point un mot. Médusé, j'écoutais toujours le chef de cette équipe; il dit:

Nous agissons depuis un monde où se tiennent de mauvais esprits, qui influencent les hommes en mal, leur font faire d'abominables choses, et provoquent des désastres jusque dans la nature. Nous avons été envoyés par des 22050043_10154996219893870_4232927909610482828_n.jpgêtres célestes, et sommes plus proches qu'eux des hommes; pour autant nous ne sommes pas réellement des hommes. Nous le fûmes, avant que les hommes naquissent; mais nous ne le sommes plus. Nous sommes d'une lignée différente des hommes actuels, bien plus ancienne. Nous étions déjà là avant que la Lune n'apparût. En un sens, nous sommes nés alors que la Terre n'existait pas encore.

Mais tu ne dois pas craindre ce genre d'êtres antérieurs à l'apparition de la Lune, comme l'ont fait tant d'écrivains naïfs et inquiets, notamment sur ce noble sol d'Amérique. Rapporte-toi plutôt, pour comprendre notre nature, à ce que disaient les légendes de ceux qu'on appelle ici les Native Americans - les Indiens. À cet égard Jacob Kurtzberg fut réllement visionnaire, quand il nous assimila à des Éternels se confondant avec les divinités incas. Mais il ne s'agissait pas encore de ce qu'il a dit, car, soit pour nous dessiner plus facilement, soit par mauvaise interprétation de ce dont il avait eu la vision, il nous fit matériels comme les hommes, et nous le sommes pas. Nous avons une substance et une forme, mais nous ne sommes pas matériels à leur degré. Nous agissons, comme je te l'ai dit, depuis une autre dimension, comme l'appelleraient d'autres écrivains un peu fous de ta génération.

(À suivre.)

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28/10/2017

Captain America me parle (41)

avengers.jpg(Dans le dernier volet de ce récit de voyage en Amérique, je prétends avoir vu comme de vivantes statues de super-héros bien connus, dans une salle illuminée. J'en étais à Giant-Man.)

À sa gauche venait sa bien-aimée de toujours, la fine Guêpe, aux ailes bleues et transparentes, petite mais suspendue dans l'air, et je m'aperçus que ce n'était point une statue, car même si ses yeux, ses bras et ses jambes ne bougeaient pas, ses ailes, elles, étaient en mouvement rapide. Cela me fit sursauter. Je vis qu'elle me regardait de ses petits yeux vifs, semblables à de minuscules diamants.

Enfin venait Thor, avec sa cape rouge flamboyante et son luisant heaume muni d'ailes, et la lueur violette que j'avais vue entourait son légendaire marteau, ce qui me surprit, car les comics ne l'ont jamais représentée. En l'observant plus attentivement, je distinguai de fins éclairs qui la traversaient sans cesse, comme si le marteau fût saturé d'électricité, ce qui devait être effectivement le cas. Le célèbre Asgardien avait un regard bleu et des cheveux d'or, et il y avait dans son port et ses yeux comme de la noblesse et de la nostalgie; car lui ne me regardait pas, comme si je fusse indigne de son attention.

Ces sept héros se dressaient devant moi, sur une estrade, chacun au-dessus d'un socle comme s'il se fût agi de statues, bien qu'il n'en fût pas ainsi, à moins que, dans ce temple enchanté et inconnu aux humains, elles se fussent animées, elles eussent pris vie! S'arrachant aux pages des comics, ils s'étaient épaissis, avaient pris du volume, et quelque fée leur avait insufflé une âme, leur avait donné la vie!

Derrière eux, au-dessus et à côté de moi, tant à gauche qu'à droite, se dressaient de belles machines, brillantes et polies, toutes semblables à celles utilisées par les Vengeurs ou les Quatre Fantastiques dans les bandes dessinées, notamment lorsqu'ils veulent se rendre sur d'autres planètes, ou dans d'autres galaxies! Leur technologie est inconnue de l'humanité actuelle, et ces engins sous mes yeux semblaient palpiter, lewis_fischer_03.jpgrespirer, dégager de la chaleur, et les rayons de la lampe s'y miroitaient. J'y contemplai mon visage reflété, rempli néanmoins de la peur et de la surprise que j'éprouvais, face à ces merveilles.

Je crus percevoir un mouvement, et mon regard revint vers Captain America. Il me fixait droit dans les yeux, alors que les autres avaient un regard oblique, ou même dédaignaient de me regarder, comme je l'ai dit. Le gardien de l'Amérique sourit légèrement, et lentement ouvrit la bouche.

Soudain sa voix me parvint. Mais était-ce la sienne? Quoique ses lèvres fussent entrouvertes, elles ne remuaient guère. Et puis j'avais le sentiment que le son m'en parvenait directement de l'intérieur, sans passer par les oreilles.

Les yeux du héros pourtant scintillaient, une clarté semblait même en émaner. Et le sens des mots qui pénétrèrent ma pensée était tel que je m'assurai rapidement que c'était bien lui qui s'adressait à moi. Voici ce qu'il déclara: Quel privilège, Rémi! Quel privilège! Tu nous vois enfin en chair et en os, comme c'est ton désir le plus cher, quoique souvent inavoué, depuis que, enfant, tu lisais nos aventures dans les comics qu'ont faits les hommes. Il nous a semblé que tu le méritais, et que tu méritais, aussi, de connaître notre véritable nature. Nous avons pensé que toi, un petit Français visitant l'Amérique, tu saurais la reconnaître, moins immergé que les gens d'ici dans des idées toutes faites.

(À suivre.)

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18/10/2017

La vision des Vengeurs (40)

avengers.jpg(Dans le dernier volet de ce récit de voyage en Amérique, j'ai assuré avoir été guidé par la forme de Captain America jusqu'à une étrange salle ténébreuse, sous une montagne.)

Mes yeux s'habituèrent à l'obscurité, et je vis que les lueurs étaient les reflets, sur des sortes d'armures, des clartés de la nuit étoilée.

Toutefois il existait plusieurs points brillant d'eux-mêmes. Face à moi, une grosse étoile blanche rayonnait, et me suggérait que Captain America était là, dans le noir, me scrutant. Un peu à gauche, luisait un disque blanc - et trois traits, plus haut, semblant des yeux et une bouche. Plus loin, une sorte de topaze brillante, goutte de cristal jaune, envoyait ses clartés sur une surface rouge et verte. À droite, assez loin de l'étoile blanche centrale, une nuée violette luisante entourait un objet gris rectangulaire.

Derrière moi, la porte qui s'était ouverte se referma. Soudain, juste devant mes yeux, entre moi et l'étoile blanche, une clarté se fit jour, augmentant d'instant en instant: une lampe posée sur une sorte d'autel s'allumait, montrant ce qui se trouvait devant moi. Et, que vous le croyiez ou non, je reconnus les figures de sept des plus fameux Vengeurs, l'équipe de super-héros! Leur costume rutilant scintillait à la lumière de la lampe, et, mieux encore, semblait l'absorber et la renvoyer, et ils paraissaient luire de l'intérieur, comme si la lampe avait allumé en eux une autre lampe, ou comme si toutes s'étaient allumées en même temps. C'était une vision splendide, que je n'oublierai jamais de ma vie, et que les mots peineront à redire. Mais je vais m'y employer.

En face, donc, comme je l'avais deviné, se tenait Captain America, égal à ce que j'avais vu de lui dans le lotissement, dehors. Il me fixait de ses yeux immobiles, clairs et brillants. À sa droite se tenait celui qu'on nomme Iron Man, dans son armure rouge et or, et j'avais bien vu la fente de ses yeux et de sa bouche, et son orbe pectoral. Il était plus mince, plus élancé, plus fin que dans les films qui l'ont mis en scène, mais pas moins luisant, et pas moins beau. Je ne voyais pas du tout ses yeux et sa bouche derrière son heaume.

Plus à gauche était la magnifique Vision, l'un de mes héros préférés. Sa peau était vermeille, comme dans les images dessinées, entre autres, par John Buscema et Neal Adams, et son habit vert et jaune; il avait bien sûr vision.jpgune cape et au front la pierre dorée que j'avais vue, et qui respirait d'une puissance cosmique. Un losange d'or tenait sa cape, et ses yeux profonds avaient en eux une étincelle blanche. Il avait un air sévère et grave, ressemblant à quelque ange.

Plus à gauche encore un géant vert aux muscles saillants et au pantalon violet se révéla naturellement être Hulk. Ses yeux d'émeraude pailletée d'or m'impressionnèrent. Ils étaient animés d'une étrange furie, et en même temps d'une souffrance profonde.

À la gauche de Captain America, et donc à droite pour moi, était d'abord le géant rouge et bleu appelé couramment Giant-Man, et ses yeux étaient protégés par d'étranges lunettes jaunes; ou était-ce ses véritables yeux? En vérité, maintenant que j'avais ces héros sous les yeux, je doutais qu'ils fussent véritablement humains, et me demandais s'ils n'étaient pas tous des sortes d'extraterrestres. Car les lunettes jaunes de Giant-Man ne tenaient à rien, étaient comme des yeux protubérants. Des étincelles y couraient, curieusement, mais aucune prunelle ne s'y décelait.

(À suivre.)

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04/10/2017

Une vision à Tampa, suite (39)

a4879ec31dd8b322beec2122be5ffc7c.jpg(Dans le dernier volet de ce récit de voyage en Amérique, j'ai évoqué la nuit où, marchant comme un automate, j'ai cru voir Captain America à Tampa, et l'ai suivi.)

Nous arrivâmes bientôt en vue de la grille d'entrée du lotissement et, à ma plus grande surprise, sans que Captain America parût rien faire, ni déclencher aucun signal, elle s'ouvrit, comme si elle avait obéi à son seul regard. Elle le fit silencieusement, comme dans un rêve, et je la passai. Derrière moi elle se referma, comme mue de son propre chef.

En suivant mon guide luisant, je devais aller vite, quoique je ne fisse que marcher, car la forêt, des deux côtés de la route, n'était guère distincte à mes yeux, et je ne voyais clairement que l'être qui marchait devant moi, et peut-être traçait à mes pas une voie magique qui m'emportait à toute allure à travers l'air. Le sol même était indistinct, et je ne voyais que des lignes, comme quand, en voiture, on se met à regarder la route en bas, en se penchant par la fenêtre.

J'apprendrais incessamment que Captain America avait des pouvoirs différents, et plus grands, que ceux dont parlent les comics, et qu'une certaine puissance sur les éléments notamment était son lot, l'air en particulier lui obéissant. Cela peut expliquer sa vigueur exceptionnelle, car qui peut croire à l'élixir du professeur Reinstein dont Stan Lee et Jack Kirby ont parlé? Je devais bientôt apprendre que l'origine de sa force était tout autre.

Derrière lui, au sol, une traînée lumineuse allait jusqu'à mes pieds, et semblait me porter, me soulever même de terre, jusqu'à me faire passer tout près des astres!

Je vis peu de chose de ce qui suivit, et en compris moins, mais surtout, je serais bien incapable de le redire clairement, les mots ne pouvant rendre que bien mal un moment confus mais sublime, dans lequel des feux tournaient autour de moi, semblant courir dans les airs en troupeaux, tandis que des voitures passaient à droite et à gauche, et dessous, et dessus, aussi étrange que cela paraisse.

Mais il ne s'agissait peut-être pas de voitures, car elles étaient pareilles à de petits avions brillants, glissant silencieusement au vent, comme dans les comics, de nouveau, en ont les équipes de super-héros telles que eternals#7celestialonchairvehicle.jpgles Quatre Fantastiques. Quant à moi, les voyant passer aussi dessous, je ne doutais plus que je volais dans les airs.

Soudain, mon guide bleu s'arrêta, devant un grand mur blanc orné étrangement, et s'inclinant sur une montagne boisée. Je le rejoignis mais, au moment où je pensai pouvoir le toucher à l'épaule, il s'esquiva, et entra dans le mur. Je ne vis pas par où il était passé. Il avait dû se glisser par une ouverture quelconque. Il avait en tout cas disparu.

Je cherchai une porte, mais ne la trouvai pas. Le mur était comme ces monuments tout en pierre muni d'enfoncements simulant des portes impossibles à ouvrir. Alors je soupirai, et laissai échapper de ma bouche un mot de dépit.

Je sentis soudain, sous mes pieds, un grondement. Devant moi, dans le mur, deux grands battants s'ouvrirent, me laissant plus de place qu'il ne m'en fallait pour entrer.

L'intérieur était sombre, mais de fines lueurs dansaient lentement tout au fond. Je me demandai de quoi il s'agissait, mais, à nouveau poussé la curiosité, j'entrai.

(La suite bientôt.)

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22/09/2017

Une apparition à Tampa (38)

night-lake-moon-sky-star-nature-forest.jpgJe dormais à Tampa, dans une maison entourée de gazon, et faisant partie d'un lotissement dont l'entrée était une grille s'ouvrant à distance, grâce à un signal. Le long de la route était d'abord un petit lac, puis venaient les maisons, les unes après les autres.

Une nuit, je me réveillai. J'étais tendu, comme abritant en moi-même un feu. Avais-je entendu, dehors, quelque chose? Les restes d'un rêve suggéraient un appel. Ne pouvant me rendormir, je décidai de me lever.

La maison était petite. J'eus tôt fait de me retrouver, dans le salon, près de la porte donnant sur le jardin. Je l'ouvris, doucement pour ne pas réveiller les autres, et sortis.

La lune brillait, assez bas dans le ciel. Plus haut, on voyait des étoiles. Un souffle d'air caressait ma joue. Un grand silence régnait.

À ma droite, j'entendis un vague froissement. Je regardai. Une lueur était au loin, sur la route. Était-ce une voiture? Je n'en entendais pas le moteur.

Je me dirigeai lentement vers cette lueur, marchant sur la route, pris d'une inexplicable curiosité. Je songeai que l'appel qu'il me semblait avoir entendu devait venir de cette lueur, mais je n'eusse su dire pourquoi, ni comment j'avais pu établir un tel rapport.

La lueur était blanche, mais du bleu la ceignait, en haut et en bas, et des bandes rouges la traversaient. En me rapprochant, je vis qu'elle avait la taille d'un homme.

Elle en avait aussi la forme, tout en semblant en déborder: les couleurs, comme vivantes, rayonnaient autour de la silhouette.

Et j'eus alors la plus grande surprise de ma vie. Devant moi, en chair et en os, je le reconnus, ne se tenait personne d'autre que le super-héros que l'on appelle Captain America!

On pourra rire, ou se montrer incrédule. Il en est bien ainsi que je l'ai dit. C'est lui qui brillait, comme éclairé de l'intérieur, devant moi.

Et il n'était pas vêtu comme dans les films qui ont été faits sur lui, mais comme dans la bande dessinée, les comics. Les étoiles se reflétaient sur les écailles métalliques de son costume, qui, comme on le sait, sont bleues.

Car de près il m'apparut que son costume était une sorte d'armure étrangement souple. Jamais je n'aurais cru que l'art humain pût créer une cuirasse aussi fine, et je me demandai si ce personnage fantastique ne venait pas du futur, ou ne possédait une technologie inconnue, cachée du grand public, ou d'origine extraterrestre. Son bouclier aussi était invraisemblable, avec en son centre une étoile d'argent qui rayonnait d'une façon fabuleuse, comme si un feu secret s'y fût trouvé, qui en eût fait quasiment une lampe. J'avais peine à croire que j'étais face à un être humain; il me semblait voir un robot de science-fiction, un homme d'une autre planète, que sais-je?

Pourtant son masque, qui laissait voir ses yeux et sa bouche, dévoilait un humain normal. Ses muscles proéminents, cap (2).jpgaux bras, aux jambes, à la poitrine, étaient tels que les montrent les comics.

Mais que faisait-il là, quoi qu'il en soit? Pourquoi me regardait-il? Qu'avais-je de si intéressant, de si spécial? Ou est-ce que je rêvais?

Il ne parlait ni ne bougeait, ne souriait pas ni ne semblait mécontent, mais son regard bleu était profond et grave. Attendait-il?

Hésitant, je finis par lui parler, lui demandant s'il était bien celui que je croyais qu'il était. Il sourit, mais ne répondit rien. Je lui demandai si c'était une blague, ou un bal costumé, mais à ces mots, il tourna les talons, plus vite que je ne pourrais le dire, le faisant d'un coup, instantanément, malgré le poids apparent de son bouclier: il me sembla que je l'avais vu de face et l'instant d'après je le voyais de dos, sans distinguer le moment où il m'avait montré son flanc. Puis il partit, s'éloignant de moi.

Ne sachant que faire, et de nouveau poussé par une curiosité bizarre, ou bien fasciné par l'éclat chatoyant qui se dégageait de sa personne, je me mis à le suivre, en caleçon comme j'étais, et pieds nus. Mais je ne sentais pas spécialement de douleur à la plante, en le suivant. Et lui-même n'allait pas trop vite, quoiqu'il ne semblât guère bouger, mais plutôt s'éloigner en glissant sur le sol, à la façon d'une ombre. Il ne se retournait pas, mais quand je tentais d'accélérer, lui faisait de même, de telle sorte que je ne le rattrapais jamais.

La suite de ce récit étonnant devra attendre une fois prochaine.

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29/12/2016

Le Père Noël prisonnier de la tour Eiffel (conte du 25 décembre, épisode III)

12687780_10201298354496995_5930964790228778625_n.jpg(Suite de l'épisode précédent. Le démon Abbedon de la tour Eiffel parle.)

Il dit: « Cessons de nous envoyer des rayons de feu à la figure, ange de la liberté. Ta prétention doit être matée par un combat rapproché, aux poings. » L'Homme-Météore répondit: « Ton orgueil, et ton excessive foi en ta force, sont si manifestes que c'est bien eux que les dieux voudront châtier, tandis que moi, je ne fais qu'accomplir la mission qu'ils m'ont confiée, et défendre la liberté du Père Noël, de saint Nicolas, de se rendre sur tous les toits de Paris où il est le bienvenu.

- Pauvre fat! » s'écria Abbedon, et il se jeta sur l'Homme-Météore, qui s'était approché, et posé sur la même poutrelle que lui.

Le combat fut terrible. Les coups de poing et de pied s'échangèrent à la vitesse de l'éclair, et la tour tremblait, sous le choc terrible de leur rencontre. Pressés l'un contre l'autre, semblables à de farouches boxeurs, ils s'envoyaient des coups à fendre les montagnes, des directs, des crochets et des uppercuts à briser la mâchoire d'un gnou. Prenant du recul, ils se tapèrent de leurs pieds rendus pareils à des marteaux, et de face ou de côté, chassés ou fouettés, ces pieds virevoltaient, de telle sorte que l'on ne sait pas si les héros n'étaient pas suspendus dans l'air, tant ils semblaient n'avoir nul besoin de se poser sur l'élément solide.

Le corps d'acier de l'un, l'armure d'or et de titane de l'autre étaient meurtris, fendus, enfoncés par la violence de ces coups. Si rudes étaient ceux-ci qu'ils furent envoyés à plusieurs reprises au-delà de la tour par leur adversaire; mais inlassablement, comme ils pouvaient voler, ils revenaient, et la bataille recommençait, sous le chapeau de la tour. Celle-ci tremblait, on aurait cru qu'elle allait s'effondrer. Des éclairs jaillissaient, car les mains et les pieds des deux héros étaient remplis d'énergie, et elle en jaillissait comme malgré eux, décuplant leur force.

Du sang coula du nez d'Abbedon et de la bouche de l'Homme-Météore. Leurs bras étaient endoloris, leurs membres devinrent lourds. Mais ils n'arrêtèrent point ce combat.

À ce jeu, à vrai dire, Abbedon se montra rapidement plus fort que Robert Tardivel. Il possédait la puissance même des flots de la Seine, coulant entre ses deux rives. Elle lui avait été donnée par le géant son maître. Mais l'Homme-Météore était plus vif, et, plus souvent que son adversaire, il évitait ou Iron-man-vs.-super-skrull.jpgparait les coups, qui lui semblaient assez lents, tandis qu'Abbedon avait à peine le temps de voir les siens, et était plus souvent touché. L'Homme-Météore se baissait, bondissait de côté ou sautait en l'air, et, pareil à une étincelle virevoltante, il tournait autour du démon, de ses poings l'accablant au flanc, au dos, à la tête. Mais l'autre à un certain moment l'attrapa au pied avec sa queue, et lui asséna des coups terribles, une fois qu'il fut immobilisé et mis à portée par cette ruse. Cependant d'une frappe de son sceptre cosmique (qu'il avait rangé à sa ceinture pour mieux se battre aux poings, mais repris lorsque le démon l'avait saisi ainsi), il se dégagea, et put reprendre sa stratégie, d'être comme une vive guêpe autour de son ennemi.

On n'eût su dire qui allait l'emporter. Le Père Noël, navré de ce déchaînement de violence, espérait tout de même que le génie de la liberté vainquît le démon de la tour Eiffel; mais il n'osait rien dire. Il craignait, surtout, l'effondrement de la tour sous le poids des coups portés, et plaignait les hommes qui, ayant voulu la visiter en ce soir de Noël, étaient terrorisés par les tremblements de la tour oscillante, et se croyaient déjà morts. Ils ne savaient trop à quoi attribuer ces mouvement erratiques de la tour; au téléphone, ils hurlaient, gémissaient, pleuraient, évoquaient des vents d'altitude, une bombe d'un terroriste, peut-être, et annonçaient qu'ils ne seraient jamais revus de leurs proches. Certains enjoignaient à leurs interlocuteurs de rester calmes, mais eux-mêmes avaient l'air effarés, et leurs yeux anges-armee_article.jpgécarquillés étaient injectés de sang.

La tour se fût effondrée, sans doute, si sainte Geneviève, dépêchant son héraut, n'avait pas mis fin au pugilat atroce. À son appel, l'ombre lumineuse de saint Germain vint, suivi d'une troupe de guerriers célestes.

Ils approchaient sur un nuage luisant, et il sauta à son tour dans l'espace du combat, brandissant sa crosse, jetant une vive clarté de son bout gemmé. Les deux combattants furent un instant éblouis, et saint Germain en profita pour dire: « Arrêtez! Cela suffit! »

Aussitôt, trois anges vêtus d'armures dorées vinrent saisir le démon Abbedon aux bras et au cou, tandis qu'un quatrième prenait à l'épaule le génie de la liberté.

La suite n'est pas difficile à deviner. Abbedon fut sommé de relâcher immédiatement le Père Noël s'il ne voulait pas se voir à nouveau enchaîné à un édifice sacré, ou mis en cage au fond de la Seine, comme sainte Geneviève l'avait déjà fait originellement, pour l'empêcher de nuire. Il devait aussi promettre de ne plus jamais refaire un tel acte ni un autre semblable, vu que sa présence n'était que tolérée, parce que les Parisiens l'avaient, lui, en affection, qu'ils en fussent fous ou sages. (Eux aussi n'étaient-ils pas libres, et le génie de la liberté n'était-il pas là pour y veiller, et les défendre jusque dans leurs choix ambigus?)

Le démon commença par chercher à discuter, mais aux éclairs qui jaillirent des sourcils du saint protecteur de la France immortelle, il comprit que l'heure n'était pas à la plaisanterie. Il dut promettre, et agir en conséquence, relâchant saint Nicolas, qui, appelant à distance ses rennes, reprit aussitôt sa noble tâche en remerciant, pour leur secours, l'Homme-Météore et saint Germain, ainsi que sainte Geneviève, qui veillait - et en leur souhaitant bien du plaisir pour dompter et apprivoiser ce prince des gargouilles, ce démon insigne nourri de l'égoïsme humain, et des illusions de vieImage (12).jpg terrestre immortelle! Ses mots mordirent quelque peu la fierté d'Abbedon, mais il dut avaler cette couleuvre. N'était-elle pas, du reste, méritée?

En guise de bonne volonté, le démon de la tour Eiffel dut confier son fils en otage à saint Germain. On pensait qu'on pourrait l'élever dans la foi juste, et le tourner vers le bien, et lui faire trouver le secret de la technicité alliée à la beauté, des forces terrestres articulées avec les forces célestes! On le confia à l'Homme-Météore, qui en fit son second, et il devint un héros sous le nom curieux d'Ombre catholique. Il maniait les objets religieux comme si ce fût des armes, et dans ses mains les crucifix jetaient la foudre - surtout contre les vampires qui infestaient les égouts de Paris, en ce temps-là.

Quant à Abbedon, il parut se tenir tranquille mais, en secret, il préparait sa vengeance. À cette fin, il ravit une fée de la Bièvre, dont il comptait engendrer un héros qui se mettrait à son service, et cela créa beaucoup de conflits avec le dieu de la rivière, père de la fée. Mais il n'est pas temps d'en parler: ce sera pour une autre fois. Il suffit de dire que, une fois libre, le Père Noël put distribuer les cadeaux qu'espéraient les enfants qui croyaient à son existence et l'aimaient de tout leur cœur, béni soit-il!

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27/12/2016

Le Père Noël prisonnier de la tour Eiffel (conte du 25 Décembre, épisode II)

13133086_10201617262029484_9002527736360846094_n.jpg(Suite de l'épisode précédent.)

Comme il était le génie de la liberté, il n'acceptait pas un tel coup de force. Il se détacha de sa statue et, sous les traits dorés et vermeils de l'Homme-Météore, alias Robert Tardivel, il s'élança vers la tour Eiffel, bien décidé à délivrer saint Nicolas et à faire plier le méchant Abbedon.

Il demeura, flottant dans l'air comme un nuage, suspendu devant la tour, et se demanda où se cachait le démon, mais, sûr qu'il l'entendait, il le somma, à haute voix, et au nom du saint principe qu'il incarnait et de sainte Geneviève même, de libérer immédiatement le Père Noël, indûment mis aux fers par lui.

Aucune réponse d'abord ne lui parvint. Puis, soudain, un éclair rouge jaillit de la tour, et le frappa en pleine poitrine. Des étincelles jaillirent, mais son haubert doré tint bon: les écailles dont il était tissé ne se rompirent pas, sous la poussée du trait de feu. Le héros en fut seulement repoussé de quelques dizaines d'empans - soit une douzaine de mètres selon le système en cours.

Il resta quelques instants dans les airs, incertain, et Abbedon le démon, incontestablement l'auteur de cette attaque, pensa ne pas laisser l'Homme-Météore respirer, car un nouveau trait vermeil sortit d'entre les lames de fer croisées de l'édifice.

Cependant, le génie de la liberté, ramené à lui-même après un bref moment d'étourdissement, put l'éviter: il fit un saut de côté, maniant l'énergie dont était gonflée la pierre en forme de triangle qui ornait sa poitrine. Elle luisait, quand il volait, et obéissait à la moindre de ses injonctions; par elle pouvait-il vaincre la pesanteur, et dominer les vents.

Deux autres traits vermeils encore jaillirent du treillis de fer, mais ils ne l'atteignirent pas davantage.

Du court bâton d'or qu'il tenait à la main, et qu'emplissait une autre forme d'énergie cosmique, l'Homme-Météore fit à son tour partir un jet de feu concentré, teinté d'or, qui pénétra dans la tour par un interstice où le héros avait cru voir une ombre passer. Il entendit crier, et le démon se montra, car le voile d'invisibilité qu'il avait revêtu s'était déchiré: le trait l'avait atteint à l'épaule; le voile s'était dégrafé.

Son visage apparaissait, entre les tiges de fer, et on reconnaissait ses traits; car ils étaient ceux des gargouilles sculptées sur la cathédrale Notre-Dame. gargoyles_genesis__thales_3_by_benco42-d8vrpwk.jpgAvec ses cornes et sa queue luisantes, ses yeux globuleux et rouges, ses mains longues et crochues, ses ailes épaisses et noires, aisément était-il identifiable.

Qu'on ne s'y trompe pas. Son apparence n'était point gracieuse, mais il était doué d'une puissance qui le rendait presque beau: il se mouvait ainsi qu'une vivante machine, déroulant ses muscles comme des rouages, et sa peau, luisante, était dure comme du fer. Si on avait imaginé un robot qui eût pris vie et par surcroît fût doué d'une prodigieuse intelligente, il eût été pareil à lui, Abbedon!

Le génie de la liberté savait pourquoi il ressemblait tant à une des gargouilles de Notre-Dame: il en était une! Il était même le chef de toutes.

Jadis, on s'en souvient, sainte Geneviève les avait exorcisées, parce qu'elles avalaient, depuis l'eau de la Seine, des navires, des mortels. Elles y créaient des tourbillons - ou y étaient les tourbillons, leur âme. La gardienne de Paris les avait expulsées, lançant ses traits pour eux brûlants d'amour pur, et ils avaient dû sortir du flot d'émeraude; aussitôt, elle les avait enchaînées, et on les avait liées à la façade de Notre-Dame, afin qu'elles en constituent le ferment. Elles étaient condamnées à soutenir le saint édifice!

Néanmoins, la négligence des hommes avait laissé libres ces êtres, et de leurs formes il ne restait plus que l'ombre, la poussière qui s'était déposée sur leurs corps au cours des siècles: la dissolution de la foi, en l'être humain, avait fait cet office. Désormais les statues étaient pareilles à des coques vides, et les gargouilles elles-mêmes, comme êtres vivants, s'en étaient arrachées, et s'étaient répandues dans Paris.

D'abord faibles, elles prirent force et assurance grâce aux hommes qui leur vouaient un culte et leur faisaient des offrandes, souvent sans le savoir. Car elles détenaient des connaissances prodigieuses, que les êtres humains brûlaient de posséder. Elles connaissaient les matériaux de l'intérieur, savaient leurs degrés de résistance, d'instinct pouvaient les assembler pour édifier des tours énormes.

Elles se nourrirent des vœux des hommes, de leur énergie morale, de leurs idées - parfois de leur sang, quand des ouvriers mouraient pour que fussent bâties leurs constructions rêvées. Et ainsi Abbedon leur prince retrouva sa force antique, et inspira à Gustave Eiffel l'érection de la tour qui porte son nom.

Elle lui servirait de château, le protégeant contre les rayons du soleil et de la lune - pour lui autant de flèches: le treillis de fer tamisait leur lumière.

Dans cette sorte de gant énorme, la main qu'il était pouvait se glisser, et œuvrer.

La main de quel être? demandera-t-on. Cela restera un mystère. Mais Abbedon n'était bien qu'une main - que la main d'un géant.

Main consciente d'elle-même, mais main. Et la tour la revêtait, comme une résille élégante et fine. Le th.jpggéant inconnu pouvait par elle agir, libre des résistances venues d'en haut. Abbedon était son héraut. Il était sa main droite.

Sainte Geneviève n'avait pas rejeté Abbedon ni assiégé son château, parce que les Parisiens l'aimaient, et avaient besoin de lui. Il leur livrait des secrets pour rendre plus douce leur existence; c'était un don appréciable. Mais le génie de la liberté avait été chargé d'empêcher ce démon d'outrepasser ses droits, et le moment était venu d'accomplir cette mission: car si Abbedon était libre, lui-même, il n'avait aucunement le droit de priver le Père Noël de ses mouvements, ou d'empêcher les Parisiens qui le voulaient de lui rendre hommage.

La bataille devenait légitime. Peut-être que sainte Geneviève savait qu'il aurait lieu, et n'en attendait que l'occasion, persuadée qu'elle était que le démon ne saurait jamais rester à sa place, que sa nature était fondamentalement la présomption, l'orgueil! Mais peut-être exagérait-elle; on ne sait pas.

Le génie de la liberté, vêtu de son armure rouge et or, se jeta vers la tour Eiffel, et passa entre quatre lames de fer, au-dessus de la seconde plateforme; et il vit distinctement le Père Noël, ligoté à des tiges de fer par des liens de fer, tandis que le démon était debout sur une poutrelle. Il tenait en équilibre au-dessus du vide, mais cela ne lui posait aucun problème. Avec ses ailes, de toute façon, il pouvait voler.

(À suivre.)

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25/12/2016

Le Père Noël prisonnier de la tour Eiffel (conte du 25 Décembre, I)

Eiffel tower in Christmas.jpgOn m'a raconté que la nuit dernière, le Père Noël fut capturé par le démon de la tour Eiffel. En effet, il s'était approché d'un peu trop près, séduit par les lumières qui ornaient la fameuse tour de fer, ou alors ému parce qu'on l'avait éteinte pendant le siège meurtrier de la cité d'Alep, en Syrie: il pensait à tous les enfants qui souffraient, et surtout à ceux qui mouraient, et auxquels il ne pourrait pas apporter les cadeaux prévus.

Or, dans la tour Eiffel – on le sait peu, mais c'est vrai – vit depuis l'origine un démon, qui n'est pas forcément aussi mauvais qu'on pourrait croire, mais qui est quand même un démon. Il n'est pas aussi mauvais qu'on pourrait croire parce qu'il est le génie de la tour Eiffel: c'est lui qui a inspiré à Gustave le treillis de fer que constitue la tour, qui lui a confié les formules pour l'ériger. Il lui parlait à l'oreille, pendant qu'il regardait les yeux vides l'horizon de Paris depuis la colline de Chaillot. Plus tard, même, il rêva de lui. À son réveil, il fut émerveillé de sentir naître en lui les formules nécessaires à l'établissement de la structure.

Ayant passé un pacte inconscient avec lui, il put construire l'édifice fascinant, que peignirent les plus grands artistes, que visitèrent les touristes du monde entier, et qui reste le symbole d'une époque et d'un pays qui a fait triompher la science des matériaux.

La France aime les ouvrages d'art, elle a de grands ingénieurs, et le génie de la tour Eiffel a été inconsciemment regardé par un dieu par la plupart des Français - et même beaucoup d'étrangers -, et on lui a voué un culte, quoique sans le savoir: beaucoup d'offrandes lui ont été faites; on lui a beaucoup sacrifié.

Il est, assurément, l'ami des Parisiens, dont il a accru le bien-être - tant en faisant venir des touristes qu'en prêtant sa tour à la radiodiffusion; mais il n'est pas l'ami de tous Cosy-Santa-Claus-Christmas-Art-Desktop-Wallpaper.jpgles protecteurs secrets de Paris, et sainte Geneviève, dit-on, l'aime peu. Or, à son tour, ce démon ou génie de la tour Eiffel a une acrimonie particulière contre le Père Noël, dont il voudrait bien qu'il n'existât pas. Il en répand le bruit, à l'occasion.

Et lorsqu'il a vu saint Nicolas s'approcher d'un peu trop près de son exclusif domaine, nonobstant les motifs du patron des enfants - à la fois admiratif des ornements du démon, et touché par sa compassion à l'égard des enfants d'Alep -, il a jeté un filet de fer sur cet homme fait ange, puis l'a arraché à son traîneau, désormais sans direction. Les rennes se sont contentés de rentrer dans la base terrestre du Saint, au Pôle Nord. (Ne sentant plus l'être qui les dirigeait, ils n'avaient plus d'autre option.)

Le démon de la tour Eiffel, que l'on nomme Abbedon, entraîna son prisonnier dans le treillis de la tour même, et l'y enferma, tissant un sort qui l'empêchait de sortir. Il voulait, ainsi, convaincre les êtres humains qu'il n'existait pas, et qu'ils ne devaient se fier qu'à lui, lui offrir tous leurs prémices, lui vouer 12991013_1108568732547365_2813193460117243678_n.jpgtoutes leurs pensées, lui adresser toutes leurs prières, lui sacrifier toute la partie d'eux-mêmes réservée jadis au Père Noël. Peu lui importait qu'on fût sage et aimant durant l'année, qu'on respectât son père et sa mère, qu'on chérît ses enfants; il voulait avant tout que les hommes recherchassent l'efficacité pratique, et transformassent la tour Eiffel en vaisseau spatial propre à conquérir les cieux et à coloniser la planète Mars, afin que lui-même en devînt le maître secret! Que les enfants même ne rêvent que de machines sublimes, dirigées par le génie de l'avenir radieux! Qu'ils ne songent aucunement à toutes ces fumées, d'amour et de respect, et qu'ils chassent de leur esprit les fantaisies dangereuses par lesquelles les hommes, au lieu de s'unir pour le bien commun et la construction de machines utilisables par tous, se divisent sans fin en sectes sanguinaires! Oui, qu'ils percent le fantôme du Père Noël, et ne croient plus qu'en lui, Abbedon, seigneur secret de la tour Eiffel!

Espérant qu'on oublierait saint Nicolas et qu'il pourrait le laisser dépérir dans sa prison, il n'osait cependant le mettre à mort, craignant la réaction de sainte Geneviève, toujours officiellement patronne de Paris et amie personnelle du saint patron des enfants. Pour mieux faire oublier l'homme au capuchon pourpre, il se promit de multiplier les ornements dont son corps à la vue de tous se revêtait, et de manifester sa compassion à l'égard des malheureux, mais aussi de déployer sur ses membres les instruments d'une puissance nouvelle, rêvée jadis par les hommes, réalisée par lui. Il se mit au travail, et, pour atteindre son but, vola bien des c7ce8a2965e23d4a3d12726ecf45138c.jpgsecrets au Père Noël, obtenus sous la torture. Il lui subtilisa son art de se faire aimer des enfants, et aussi de nombreux cadeaux qu'il cachait sous sa robe, et qu'il distribua en son nom propre, à lui, Abbedon. Mais c'était pour mieux préparer l'avènement de son règne, plus fait de puissance brutale et de lourdeur physique que de beauté et d'amour.

Malheureusement, il y eut un autre génie qui ne l'entendit pas de cette oreille. Il épousa la cause de sainte Geneviève, dont les plaintes, lorsqu'elle avait vu ce qu'avait fait le démon de la tour Eiffel, lui étaient parvenues. Le génie de la liberté, car c'était lui, voyait pareillement saint Nicolas enfermé dans le treillis de la tour, étoile saisie dans un filet, clarté ternie par le fer terrestre. Il l'apercevait depuis sa colonne de Juillet, puisque sa demeure sur Terre est la statue dorée qui y est dressée. Ses yeux s'allumèrent, signe qu'il habitait pleinement cette noble effigie, et il fut mécontent de voir que le Père Noël était indûment empêché de remplir son office auprès des enfants de Paris, qui l'aimaient.

(À suivre.)

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25/12/2015

Conte de Noël

095a7ba21944ea6063c175e8ee5c49ca.jpgLa nuit dernière, m'a-t-on raconté ce matin, il s'est produit quelque chose de fâcheux. Le Père Noël a été bloqué sur le mont-Blanc.

En effet, c'est un secret qu'il faut maintenant révéler, qu'il s'y arrête aux alentours de minuit, pour se reposer quelques instants. Ce qui représente quelques instants pour les mortels peut être assez long chez les êtres enchantés, car le temps n'est pas le même pour eux. Dès qu'ils le désirent, ils le remontent, s'arrachant à l'emprise de la Terre. Et puis ils le descendent, quand ils s'y placent. C'est de cette façon que le Père Noël - saint Nicolas - a tout le loisir d'honorer l'ensemble de ses commandes. Il a d'ailleurs aussi des elfes qui le dédoublent. Il est le maître d'un grand nombre d'êtres élémentaires.

Chaque année, donc, il séjourne dans le royaume caché de la fée du mont-Blanc; il lui rend visite, l'assure des bonnes intentions à son égard de l'assemblée du Ciel, et c'est un rite qu'apprécie la reine secrète de notre montagne sainte.

Mais cette année, des brigands du monde immortel étaient passés par une brèche qu'ils avaient pratiquée dans le mur qui entoure la cité de la fée, et celle-ci, avec ses chevaliers et ses nymphes, avait dû fuir, prise par surprise. Ils s'étaient réfugiés dans une partie de leur cité qui est excentrée, et les brigands purent occuper le palais royal (évidemment fait de diamants), et leur chef s'asseoir sur le trône de la fée.

Ces brigands du monde immortel ont une apparence hideuse; ils sont ce que nous nommons des démons, et peuvent être monstrueux. Certains ont les bras doublés par des tentacules, parfois aussi les jambes, d'autres ont des cornes, d'autres encore des griffes, ou des défenses, comme les sangliers. Dans le septentrion on les appelle des trolls, et ils vivent dans les glaciers du massif du mont-Blanc - en particulier celui des Bossons.

Lorsque saint Nicolas, descendant de la Voie Lactée, est arrivé dans le royaume de la fée, il fut très surpris de n'être pas accueilli comme d'habitude; tout était désert. Le garde ordinaire - fameux fils de Heimdall - n'était point présent, avec son épée flamboyante. Il est quand même entré, circonspect, faisant glisser son traîneau sur le pavé de cristal.

Soudain, trois des monstres ci-dessus décrits fondirent sur lui et le ligotèrent, puis l'emmenèrent auprès de leur chef. Celui-ci se réjouit de le voir à sa merci, et pensa qu'il pourrait en tirer une grande rançon, et aussi qu'il pourrait s'emparer de ses pouvoirs et accroître les siens: car saint Nicolas peut matérialiser les rêves des enfants, mais c'est pour mieux les leur rendre; tandis que ce monstre voulait les leur voler, et donc les vampiriser, les assécher complètement de l'intérieur à son profit. Il exigeait en quelque sorte un sacrifice de ces innocents.

Par bonheur, un homme appartenant à la fée du mont-Blanc les vit enlever le Père Noël et le tourmenter, et il courut prévenir sa dame, passant par un souterrain secret que ne connaissaient pas les méchants. Celle-ci eut alors l'idée de faire prévenir Captain Savoy par sa sœur, la propre épouse de ce héros. Elle envoya vers la Lune une de ses nymphes armées, qui put échapper à quelques brigands du monde occulte en donnant des coups d'épée à droite et à gauche, et ainsi la belle épouse de Captain Savoy fut prévenue.

Or, on sait qu'elle entretient à distance une relation privilégiée avec son époux, qu'elle lui parle au sein de son âme. Celui-ci donc s'éveilla de son sommeil, et s'arracha à sa base secrète du Grand Bec, en Tarentaise, et accourut vers la première montagne de Savoie, pour y délivrer à la fois le Père Noël et la fée du mont-Blanc.

Muni de la lance et de l'anneau de saint Maurice - lequel les remplit à nouveau de puissance depuis le ciel où il réside -, Captain Savoy attaqua furieusement les démons, qui tentèrent quelques instants de résister, mais 988418_717006645055264_4058087367881277633_n.jpgrapidement n'en purent mais. Il leur envoyait la foudre, depuis sa lance éclatante; et eux en étaient transpercés, ou réduits en miettes. Une fois, l'un d'eux, propre frère du chef, parvint jusqu'à lui en se protégeant de son bouclier; et il tenta de lui infliger un coup de son épée noire, mais Captain Savoy para de sa lance, et de son poing muni de son anneau il l'abattit, par un crochet rudement asséné. Il allait l'achever de la pointe de sa lance, pointe qui brillait comme une étoile, mais le monstre demanda grâce, et le héros eut pitié.

Les ennemis crurent pouvoir se réfugier dans le palais de la fée, mais c'est alors que celle-ci, suivie de ses guerriers, effectua une sortie, au moment où sa nymphe préférée, entrant directement dans le palais par un passage secret, leur ouvrit la porte, ainsi qu'à Captain Savoy. Dès lors les démons se rendirent.

On délivra le Père Noël, et il put continuer sa mission; une petite fête fut donnée en l'honneur de Captain Savoy, mais il ne put pas y rester longtemps, car d'autres missions l'appelaient, et il demeurait mélancolique, car cette fête lui faisait penser à celle de ses noces, et il se languissait de sa femme. Les nymphes eurent beau s'efforcer de le dérider, il ne voulut point se laisser aller; il ne le pouvait.

Et c'est ainsi que cette nuit les enfants eurent leurs cadeaux. Car même s'il était vrai que le Père Noël n'existe pas, comme certains le prétendent, il faudrait bien savoir que c'est lui, saint Nicolas, qui inspire aux femmes et aux hommes le désir de faire des cadeaux aux enfants. Il agit invisiblement dans leur cœur. En quelque sorte il prend leur place, habitant à leur insu leur corps. C'est ce que voient les enfants en vision. Et en ce cas il faut dire que cette affaire du Père Noël kidnappé n'a pas eu lieu seulement cette nuit, mais durant plusieurs jours de la fin de l'automne. À présent l'hiver commence, et naturellement les dons célestes grandissent obscurément en chacun de nous, cherchant à honorer l'enfant spirituel qui est en nous. À cela toujours Captain Savoy aidera!

09:54 Publié dans Captain Savoy, Conte, Fiction, Savoie | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook