17/03/2017

La vision culturelle d'Emmanuel Macron

macron.jpgMon candidat déclaré aux élections présidentielles, Christian Troadec, faute de signatures, a dû renoncer à se présenter et, comme beaucoup de gens, je suis séduit par Emmanuel Macron. Ce qui me plaît est ce qui a déplu à certains, sa vision culturelle, qui interdit de présupposer une ligne déterminée, émanant de la tradition nationale. Elle me rappelle une conception d'un critique d'art appelé Louis Dimier, d'origine tarine, et qui s'est opposé sur ce point à son camarade Charles Maurras: si, pour Dimier, l'art avait bien une origine spirituelle, l'artiste était individuellement inspiré par le Saint-Esprit, non par le génie national. La nation pour Dimier n'avait aucune importance dans la création. Elle pouvait en bénéficier, si le gouvernement le décidait; mais l'artiste n'était en rien lié à elle.

La culture est libre et individuelle. C'est là que le libéralisme est totalement légitime. L'État n'a pas de légitimité à orienter la vie culturelle, à préférer ceci à cela, à faire des choix subjectifs dans ses dons, ses subventions.

L'individu n'a pas non plus de compte à rendre à la société de ses choix personnels, en matière de philosophie, de religion, ou autre.

J'apprécie qu'Emmanuel Macron parle de liberté de l'individu. Je rejette les candidats qui prétendent orienter la culture dans un sens ou dans l'autre. Imposer ce qui est regardé comme gaulois, catholique ou républicain, me semble aberrant. Même Benoît Hamon, lorsqu'il a annoncé qu'il voulait bâtir un palais de la langue française à Paris, m'a choqué. Pourquoi tous les contribuables devraient financer un tel palais, alors que certains, on le sait, préfèrent parler une langue régionale? Or, à une éventuelle demande d'un palais de la langue bretonne,Frédéric_Mistral_by_Paul_Saïn.jpg le gouvernement renverra à la Région Bretagne. C'est injuste, car les budgets ne sont pas les mêmes.

Peut-être qu'à son tour le régionalisme a tendance à vouloir imposer la culture locale. Certes, il la défend en principe contre l'uniformisation imposée depuis Paris. Mais on sait bien que certains locaux se laissent séduire par la culture de la capitale, même quand elle n'est pas imposée, et sans doute est-ce aussi leur liberté. Emmanuel Macron me plaît donc quand il dit qu'il n'y a pas d'art français, mais seulement un art pratiqué par des individus en France, qu'ils soient français ou non. La poésie de Frédéric Mistral est somme toute aussi française que celle de Victor Hugo, quoiqu'elle soit en provençal. Les préférences sont arbitraires et ne peuvent pas être érigées en principes d'État. Elles ne sont, elles aussi, que purement individuelles.

Pour le reste du programme d'Emmanuel Macron, je dirai qu'il est important qu'on sorte des illusions du marxisme sans renoncer à vouloir protéger les individus et à leur assurer leurs droits. Je suis favorable à une forme d'individualisme éthique, qui fait émaner le sens de la collectivité d'un choix libre, et l'étend à l'humanité entière.

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15/03/2017

Printemps des Poètes de la Cité

268_Printemps__52.JPGComme chaque année depuis quelque temps, les Poètes de la Cité, association que j'ai l'honneur de présider, créent un spectacle de printemps ce dimanche 19 mars, dans les locaux de l'Institut National Genevois (1, promenade du Pin), à 15 h.

Il y aura d'abord une allocution du Président, moi, puis un spectacle d'élèves de l'Ecole de l'Europe (aux Charmilles), dirigé par leur professeur Charlotte Wirz. Ils liront des poèmes qu'ils auront composés!

Ensuite viendra un récital des poèmes des Poètes de la Cité, effectué par Camille Holweger et Adrian Filip, et accompagné à la harpe par Hélène Mogenet, qui a l'honneur et le vague à l'âme d'être ma propre fille. Ce beau monde sera dirigé par Camille Holweger.

On pourra entendre les poèmes du fabuleux Denis Pierre Meyer, de la mystérieuse Emilie Bilman, du pompeux Rémi Mogenet (moi), du délicat Roger Chanez, de l'éthéré Galliano Perut, de l'excellente Brigitte Frank, de l'énigmatique Bluette Staeger, de l'impétueuse Maite Aragones Lumeras, de l'imaginatif Albert Anor, de la grandiose Dominique Vallée, de la secrète Kyong Wha Chon, du séculaire Loris Vincent, de la fougueuse Francette Penaud, de l'intuitif Yann Chérelle, de l'inspirée Catherine Gaillard-Sarron, de l'exquise Linda Stroun et de la subtile Colette Giauque. Tous ces poètes accompliront un Eloge à la vie!

Ensuite: tréteaux libres. Que tous les poètes non membres ou les autres viennent lire à foison leurs œuvres!

Enfin: verrée. Une petite faim? Une petite soif? De la lumière rayonne? N'hésitez pas à entrer.

Une vente avec dons libres sera effectuée au profit de l'Hôpital des Enfants de Genève. On pourra même y trouver les recueils des Poètes de la Cité!

Venez nombreux.

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11/03/2017

L'Évolution est Amour (Pierre Teilhard de Chardin)

16864698_10210546462516445_1100183496924662720_n.jpgPour Pierre Teilhard de Chardin, le ressort de l'univers était l'amour cosmique. L'Évolution même était en réalité une réaction de la Création à cet amour. Il ne parlait pas de dessein, de projet, car l'amour pour lui n'était pas un concept que la divinité appliquait, une ruse pour accomplir des buts cachés, élaborés par l'intelligence, mais une force agissant directement sur le monde - et le traversant -, supérieure même à l'intelligence. Ce n'était pas le cerveau qui initiait l'amour pour se soumettre à la loi de conservation de l'espèce, mais l'amour qui suscitait un cerveau pour créer la conscience dans l'individu. La conscience n'était pas la cause, mais le fruit de l'amour; elle était un don, parce qu'elle était belle en soi, parce qu'il vaut mieux être conscient qu'inconscient.

Cela vaut mieux, non parce qu'on l'a décidé après un long débat, mais parce qu'on le ressent comme tel. On a de la sympathie pour les êtres conscients, de l'antipathie pour les êtres non conscients. On aime la conscience comme on aime un gâteau: d'emblée, instinctivement, par amour pur et sans tache, sans justification particulière.

Teilhard allait jusqu'à dire que les pôles négatif et positif des atomes était une émanation de leur psychisme larvaire: une réaction spontanée à l'amour cosmique. Il niait que même le minéral fût dégagé de la vie psychique cosmique. Il s'avouait panthéiste.

Mais panthéiste centré: centré autour du foyer d'amour divin, le Christ.

Il n'en a pas fait une théologie complexe, évoquant par exemple les êtres divins, inconnus à l'homme, qui seraient plus ou moins près du foyer d'amour. Mais on n'en pourrait pas moins avoir une vision en spirale, de tous les êtres qui, en s'en rapprochant, tournent autour de ce foyer d'amour. Le long de la voie qu'ils suivent, des jets d'énergie s'en détachent, perdus par le refus de recevoir l'amour cosmique.

Teilhard admettait cette possibilité: il n'était pas un optimiste béat. Les branches des espèces qui n'avaient pas survécu ou s'étaient placées dans des impasses en se spécialisant à l'extrême, lui semblaient bien être ces jets perdus, ces branches pour lesquelles un retour vers le tronc central devenait impossible.

Aucun être humain à ses yeux n'était dans ce cas. Non qu'ils restassent tous dans le flux central montant en spirale vers le foyer d'amour, mais qu'ils étaient tous humains justement parce qu'ils ne s'en étaient pas spirale.jpgassez détachés pour ne plus pouvoir le retrouver, s'ils le recherchaient. On pouvait aller au bord, et les peuples avaient tous tendance à le faire: les cultures nationales poussaient toutes les êtres humains vers la frange de la spirale sainte. Mais seuls les animaux en étaient sortis.

Il faut alors admettre ce qu'on lui a reproché: pour lui, les peuples étaient plus ou moins écartés du flux central, quoique tous demeurassent dans l'élan d'Évolution. Il avoua, dans un écrit inédit de son vivant, que des parties de l'humanité risqueraient un jour de ne plus pouvoir suivre le chemin tracé. Il ne le souhaitait pas; mais l'humanité avait en elle assez de liberté pour pouvoir mal faire. Ainsi la morale humaine, qui sépare les justes des méchants, se trouvait justifiée - et tendait à repousser les méchants vers l'animalité, comme dans l'Asie qui les voit réincarnés en bêtes. Mais il n'en a pas parlé explicitement, évitant l'ésotérisme et le merveilleux, même s'il trouvait les spiritualités orientales intellectuellement stimulantes.

Une hiérarchie se dessinait donc bien, du règne minéral à la biosphère, de la biosphère à ce qu'il appelait la noosphère. Et au-delà? Comme chez Victor Hugo, y avait-il des anges tout près du centre rayonnant? Il ne le dit pas. Il ne voulait parler que du monde manifesté, sensible, et l'expliquer par un seul élément spirituel, unitaire et grandiose.

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27/02/2017

Culte de l'ouvrier, fascination des robots

Robots_at_Work_by_Mistress_D.jpgJ'ai écrit l'autre jour que, pour moi, le prolétariat, s'il était remplacé par des machines, pouvait se reconvertir à l'agriculture biologique, qui, dans sa méthode, présuppose la présence de l'humain, et le maintien de la production (le plus possible) dans un cycle organique. Les matérialistes peuvent toujours dire que l'aliment n'en est pas réellement meilleur: le consommateur est convaincu du contraire, et est prêt à payer plus cher les aliments produits de cette façon. Il y a donc de l'emploi, des possibilités.

Or, Benoît Hamon, pendant ce temps, parle de réduction de temps de travail, à cause, dit-il, des robots. Mais ici c'est plutôt absurde, car il est reconnu que l'agriculture biologique demande plus d'heures de travail que ce que je pourrais appeler l'agriculture chimique - même si les matérialistes disent que tout est chimique. Le problème est que l'agriculture biologique relève plutôt de l'alchimie, comme disait Marc Veyrat que relevait aussi la grande cuisine. Cela tombe bien, puisque les meilleurs vins sont biodynamiques. Cela relève d'une alchimie.

Mais celle-ci n'ajoute rien en volume mesurable, et comme l'économie reste dominée par le matérialisme, cela oblige l'agriculteur biologique à travailler davantage. Pourquoi, donc, Benoît Hamon propose-t-il une nouvelle réduction du temps de travail?

Il n'y a pas d'explication logique. Cela émane de son partage inconscient de l'idée matérialiste selon laquelle le vrai travail au fond est mécanique, et chimique, et que le travail biologique et alchimique est de l'ordre de l'illusoire fumée. Cela ressortit à un culte de la machine et de la tradition ouvrière dont témoignait Karl Marx, puisque l'idée que tout est mécanique a plu justement à une classe ouvrière arrachée à la nature végétale et projetée dans des usines exclusivement consacrées au minéral.

Naturellement, si on disait que le coût des machines devant baisser grâce aux robots, on pourra augmenter le prix des denrées alimentaires biologiques, et donc réduire le temps de travail des agriculteurs en b21154.jpgmultipliant l'emploi dans les fermes, on comprendrait son raisonnement; mais on en est loin. On reste dans le dogme qui assure que les aliments doivent rester peu chers, étant de première nécessité, et qu'il est normal que les machines soient chères, puisqu'elles manifestent la grandeur de l'esprit humain. Mais c'est là pur matérialisme - de nouveau. Il s'agit d'opinions subjectives, qui essaient au fond d'imposer des doctrines quasi mystiques au marché.

Mais comment feront les pauvres pour se nourrir? dira-t-on. Se nourrir est pourtant un droit fondamental de l'être humain!

Prétendre résoudre d'un seul coup les problèmes économiques et les droits humains est vide de sens, et c'est l'erreur majeure des socialistes. Des taxes générales sur les produits doivent créer un système de bourses alimentaires pour les nécessiteux. Dans l'antique Rome, on distribuait gratuitement le pain chaque jour. On ne cherchait pas à s'arranger pour que le prix du pain soit bas; il était simplement malséant de se rendre à la distribution gratuite de pain quand on avait de quoi l'acheter. C'est la cité qui l'achetait pour les pauvres.

Dans le Chambéry d'autrefois, les soins des pauvres étaient payés par la commune. Cela n'empêchait pas le médecin du coup de vivre correctement, même quand il soignait ceux qui ne pouvaient pas le payer.

Il faut accepter que la plus-value ne vienne pas seulement des machines, comme on en est persuadé depuis deux siècles, mais aussi des aliments, des produits de l'agriculture. Il faut même partir du principe que l'humain étant plus important que le robot, la plus-value de l'agriculture biologique doit être supérieure à celle de la technologie. C'est le vrai programme écologique d'avenir, et pas celui qui veut désœuvrer l'ouvrier chassé par le robot, ôtant tout sens à sa vie professionnelle – l'humiliant à nouveau, au fond.

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26/01/2017

Robert Heinlein et le militarisme

Robert-A-Heinlein.jpgIl existe un cas étrange, et en même temps typique, manifestant les différences profondes entre l'Amérique et l'Europe, c'est le paradoxe de l'écrivain de science-fiction Robert Heinlein (1907-1988), qui se fit connaître dans le monde par Stranger in a Strange Land (1961), ode à la liberté sexuelle, mais aussi par Starship Troopers (1959), écrit en hommage à l'esprit militaire.

Pour essayer de résoudre la contradiction apparente entre une position de gauche et une position de droite, on a beaucoup glosé - souvent pour minimiser le militarisme, pourtant avéré. On a dit que c'était ironique, comme cela l'était dans l'adaptation cinématographique de Paul Verhœven; ou que Heinlein défendait les simples soldats contre les officiers, en quelque sorte le prolétariat contre l'aristocratie. Mais j'ai écouté le roman en entier dans ma voiture, et cela n'apparaît aucunement. Le héros devient officier après avoir été simple soldat et dès lors son père lui-même lui parle avec respect, lui qui n'est que simple deuxième classe: la hiérarchie militaire prime sur l'ordre familial.

Ce qui est marquant, c'est le matérialisme radical de Heinlein, mais aussi ses attaques répétées contre le marxisme. Il niait que le monde comportât la moindre tendance à l'égalité, à la justice, ou que l'âme humaine tendît naturellement au bien. À cet égard, il était l'ennemi foncier de Rousseau, mais aussi de Marx, car il ne croyait aucunement que le prolétariat eût le moindre lien avec l'esprit d'équilibre social.

Il était totalement darwiniste, et n'avait foi qu'en la loi du plus fort. Pour lui Marx créait des illusions d'origine religieuse, des hallucinations morales. La loi de la matière ne tendait pas du tout à l'effondrement du capitalisme et à l'établissement d'une société juste.

C'est ce qui n'est pas compris en Europe, où l'émancipation sexuelle a été perçue comme une négation de la religion chrétienne au profit d'une utopie purement profane dans laquelle les seules lois de la nature portaient l'être humain à la fraternité, à l'égalité, Starship-2.jpgà la liberté. Or, pour Heinlein, l'homme était un loup pour l'homme, et les animaux n'étaient pas des anges, ils voulaient bien se manger entre eux. Il n'y avait en lui aucun sentimentalisme.

Pour créer un ordre social, il fallait l'inculquer à coups de châtiments, notamment corporels. Les hommes devaient être dressés.

Les habitudes devaient se plier à l'autorité, puisqu'en elles-mêmes elles ne contenaient aucune aspiration au bien. Il fallait donc une armée forte et dévouée.

La loi était obtenue à force de raison et d'expérience, et correspondait à ce qu'il était logique socialement d'instaurer, un équilibre des volontés individuelles pour le bien de tous.

C'est assez typiquement américain, et rappelle Robert E. Howard, également convaincu de l'absence de modèle moral dans l'âme humaine, et en même temps individualiste et militariste, affectionnant la force brutale pour imposer le respect!

Cela mène au libéralisme, y compris sexuel, car les plaisirs consentis par les parties n'ont pas de comptes à rendre à quelque autorité que ce soit, et il est faux qu'il y ait le moindre instinct moral en la matière.

Cela fait un peu penser à Donald Trump, même si on dit que Heinlein a toujours voté démocrate. Cela fait penser à Clint Eastwood, qui a voté Donald Trump.

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14/01/2017

Jean-Paul Sartre et le judaïsme

78e129bfcbb5f110fcb62340983c3dae.jpgJ'ai lu, je ne sais plus où, qu'à la fin de sa vie, Jean-Paul Sartre, peut-être sous l'influence de Benny Lévy, avait trouvé, enfin, dans le monde physique quelque chose qui échappait à la nausée - une force créatrice, la manifestation d'un principe immortel, une puissance ordonnatrice qui ne devait rien à l'illusion et à la pensée magique: le peuple juif.

J'ai, personnellement, des origines juives, et je ne m'oppose pas, d'un point de vue subjectif, à une telle idée, propre à justifier le sens de l'infini que je m'attribue. Mais sur le plan objectif, j'ai un peu du mal à croire, de façon globale, à l'éternité de tel ou tel peuple. Peut-être parce que la judéité n'est qu'une composante de ma nature physique, puisque j'ai aussi bien des origines gauloises, ou même allemandes au sens large. Mais aussi parce que je crois que l'individu humain est universellement lié à l'infini, d'une part, et, d'autre part, que l'humanité un jour ne fera plus qu'une, et que les peuples s'y dissoudront, après lui avoir apporté leurs richesses, après l'avoir développée selon leurs directions propres.

Peut-on hiérarchiser ces apports? Je sais qu'en principe c'est interdit. Mais les chrétiens anciens - Bossuet, par exemple - admettaient l'apport énorme du judaïsme. À ce titre, Sartre semble leur devoir plus qu'il ne l'imaginait.

Cette image d'un peuple immortel me rappelle deux choses. La première est une idée de Cicéron selon laquelle le peuple romain était immortel, ou les peuples en général étaient immortels: l'individu meurt, disait-il, mais le peuple, ou la cité, lui survit. Mais Polybe, l'historien, disait que la cité de Rome était comme un individu, qu'elle naissait, croissait, mourait, et que le peuple soit immortel par rapport à l'individu n'implique pas qu'il le soit absolument. Cette idée d'un peuple comme un individu plus vaste et vivant plus longtemps michael whelan_isaac asimov_foundation and earth.jpgs'accorde avec l'idée des anges protecteurs des peuples, car ces anges s'incarnent à travers ces peuples, mais ensuite, une fois l'expérience de ces peuples effectuée, une fois que les anges qui les protégeaient ont vécu à travers eux les expériences dont ils avaient besoin, ils s'en détachent, ils s'arrachent à l'atmosphère terrestre.

C'est ainsi que les peuples individuellement sont appelés à disparaître, mais qu'ils le sont aussi tous, qu'un jour l'humanité ne sera plus qu'un seul peuple.

L'autre chose que cela me rappelle est le robot immortel R. Daneel d'Isaac Asimov, sentinelle de l'humanité, gardien de la civilisation dans son cycle de Foundation: il en conserve le patrimoine à travers les millénaires et même les millions d'années, un peu comme dans la Torah est conservée la sagesse première. On pourrait dire que la pensée abstraite de Sartre a trouvé en Asimov à se déployer en figures.

Il reste qu'Asimov lui-même, dans la nouvelle qu'il jugeait la plus importante parmi celles qu'il avait écrites, The Last Question, annonçait la destruction de toute chose particulière, et la renaissance de l'univers quand le dernier élément particularisé se serait dissous dans le grand tout. Il est possible, justement, que quand la pensée se déploie en figures, elle saisisse réellement l'infini, et en livre les mystères.

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04/01/2017

Charles Duits et la souffrance comme enfantement

mila.jpgLe poète savoisien Jean-Pierre Veyrat (1810-1844), pétri d'idées chrétiennes, disait que deux choses initiaient l'homme et le faisaient accéder à la divinité: la religion et la souffrance. Les douleurs du poète romantique mènent ainsi au Ciel, au lieu d'écraser l'individu.

Milarépa (1040-1123), sage bouddhiste tibétain, était encore plus explicite, parce qu'il s'appuyait sur l'ésotérisme: les souffrances, apportées par les démons, sont de tels bienfaits qu'elles font apparaître les démons comme des illusions, et comme étant, en réalité, des protecteurs de la loi sainte, amenant l'âme à connaître l'ultime vérité. C'est à dire qu'ils sont des anges. Il chantait:

Les dieux venimeux et leurs manifestations,
Avant la réalisation, se révèlent démoniaques
En créant interférences et duperies.
Dans la réalisation, ils deviennent des protecteurs de la loi,
Et d'eux surgissent tous les accomplissements.

À l'époque moderne, les Occidentaux se sont détachés de telles conceptions, vénérant d'abord les plaisirs terrestres, et s'efforçant de les éterniser. La science a été sommée d'alléger les souffrances, qui apparaissaient comme dénuées de sens.

On pourrait penser que Charles Duits (1925-1991), étant issu du Surréalisme, n'a pas non plus intégré ces conceptions mystiques, mais, dans son langage fleuri qui mêle ésotérisme et érotisme, il a montré qu'il était dans le cas contraire, regardant les processus liés à la reproduction comme remplis de sens, et le livrant à l'œil attentif:

Pour que la vie ait un sens, il est nécessaire que la maladie, la vieillesse, l'agonie et la mort en aient un également, que les maux qui nous accablent représentent les affres de l'enfantement, que l'univers soit, littéralement,
l'utérus de la Suprême Négresse,
et que nous puissions attribuer une signification positive à tous les phénomènes, y compris les inondations, les tremblements de terre, les éruptions volcaniques, les épidémies et les disettes.
Du moment que nous les attribuons au hasard,
nous les privons de leur dignité, de leur valeur, de leur terrible majesté, transformons la douleur en angoisse et, dès lors, le Pubis étoilé ne nous inspire plus que de l'effroi, ainsi que l'a noté Pascal.
(La Seule Femme vraiment noire, Bastia, Éoliennes, 2016, p. 138.)

Golden-Goddess-Mari-open.jpgLa Suprême Négresse est ici la déesse qui préside à l'ordre du monde.

Charles Duits fait, comme Joseph de Maistre faisait de la Révolution, des maux les nécessaires prémices à l'évolution humaine, à la transfiguration. Rejetant l'idée de l'absurde et du hasard, il se projetait au-delà des limites de la vie terrestre: puisque la mort scellait tout, elle avait aussi un sens, contrairement à ce qu'ont prétendu les philosophes à la mode à son époque.

Il visait l'enfantement de l'androgyne, ou plutôt de la gynandre, qui verrait l'homme et la femme ne faire plus qu'un, et donc être comblé dans leurs aspirations intimes. La volonté d'aimer la Suprême Négresse de toutes ses forces, de se fondre en elle, de s'assimiler à elle, faisant écho au tantrisme, se traduisait par l'apparition, dans le monde spirituel, d'un être nouveau. Mais cela ne se faisait pas sans vives douleurs.

Charles Duits assumait pleinement les siennes, à la manière d'un poète romantique: malade, il refusa de se soigner.

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02/01/2017

Les poésies en patois de Samoëns de Jam

Numérisation_20161225 (3).jpgIl y a déjà plus de vingt ans, j'entreprenais de rassembler les poèmes en langue savoyarde de Jean-Alfred Mogenet (1862-1939), mon arrière-grand-oncle. Il les avait publiés dans L'Echo des paroisses du haut-Giffre, un mensuel, il y en avait environ cinquante. Je comptais les traduire et les publier en un volume. Une universitaire grenobloise originaire de Sixt, Dominique Abry-Deffayet, me permit de photocopier le recueil qu'elle en avait déjà fait, et je me lançai dans la traduction, m'aidant du dictionnaire existant, qui souvent citait mon poète. Je montrai mes essais à la dame, et elle me découragea de continuer. Je cherchai ensuite un traducteur, et trouvai mon collègue Marc Bron.

Les mois ont passé, les années, et le travail a abouti. Le recueil complet des poèmes de Jean-Alfred Mogenet dit Jam vient d'être publié aux éditions Le Tour. Il se nomme Jam. De belles photographies l'illustrent, correspondant aux sujets des poèmes: les vieux objets, utilitaires ou symboliques, les monuments de la nature entourant Samoëns, parfois les saisons et leurs effets sur le paysage. Les pages sont plastifiées, la couverture cartonnée, le résultat est splendide, et pas cher! La Région Auvergne Rhône-Alpes, l'Institut de la Langue savoyarde, l'Association des enseignants de savoyard nous ont aidés.

Pierre Grasset, le président du dit Institut, m'a demandé une préface abondante, et je l'ai fournie: je le remercie, car je doutais de la nécessité d'un gros texte, mais je suis très content du résultat. J'ai fait une étude sérieuse, racontant la vie du poète, présentant ses thèmes de prédilection, son style, sa pensée.

Il était profondément catholique, mais, n'ayant pas bien réussi au séminaire, il avait abandonné son désir de devenir prêtre. Il est demeuré fidèle à sa foi. Il est toutefois mélancolique, est sujet au doute, à la tristesse, ce qui rend ses poèmes poignants. Nostalgique d'une vie paysanne imprégnée de religiosité, qui faisait, des objets ordinaires et religieux, des espèces de fétiches, il a un goût prononcé pour la personnification: sous sa Numérisation_20161225 (2).jpgplume, tout se dote d'âme. Parfois cela va jusqu'au mysticisme, puisque certains objets ont une véritable valeur spirituelle, et cela peut tendre au mythe, les objets s'affrontant, ou étant comparés à des géants, intermédiaires du ciel et de la terre. Mais il reprenait peu le folklore, étant un homme plutôt cultivé et un esprit plutôt réaliste.

Sa prosodie imite celle de la poésie française, et est faite de vers réguliers dont la rime est généralement croisée.

C'est un beau recueil, un monde étrange et attirant, que celui que ses poèmes créent!

Et c'est un hommage, bien sûr, à un parent illustre, écrivain reconnu de Samoëns, qui a aussi écrit en français une relation de voyage au Congo. Si Samoëns avait une université, Jean-Alfred Mogenet y aurait sa statue!

Marc Bron a livré, de surcroît, une introduction explicative sur les spécificités du patois de Samoëns et des graphies de Jam, et elle réjouira tous les spécialistes.

Je recommande donc vivement l'achat de ce formidable livre!

Jean-Alfred Mogenet, poète de Samoëns
Jam. Poésies en langue savoyarde.
Le Tour
170 pages.
12 €.

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21/12/2016

Le sens des Remparts

romulus_cesari.jpgLa Genève protestante avait quelque chose de l'ancienne Rome. On se souvient, peut-être, que celle-ci fut créée à partir d'un cercle magique tracé rituellement par son fondateur, Romulus. La cité était ainsi protégée des mauvais esprits qui infestaient la Nature et gardée par les dieux du Ciel, seuls à même d'imposer une règle juste à la Terre.

Le Romain Boèce l'exprima bien plus tard: le but secret des lois était de cristalliser, parmi les hommes, l'harmonie idéale des astres. Ainsi, depuis le Ciel, Jupiter, trônant au Capitole, privait de force Saturne, lié à la Terre. Celle-ci se soumettait à la Ville, et la raison urbaine, émanée des dieux, dirigeait la campagne environnante. L'agriculture romaine était réputée: elle était rigoureuse et rationnelle.

Jean Calvin était un grand admirateur de l'ancienne latinité. Il avait étudié Sénèque. Genève aspirait à la rigueur latine, et à l'indépendance face aux seigneurs féodaux, qui représentaient au fond la Nature, étaient pour ainsi dire du côté de Saturne. Les remparts genevois furent donc élevés. Au-delà, le chaos des croyances vieilles continuait, les superstitions. Si en deçà on croyait encore aux anges, c'était de façon très pure et rationnelle, conformément à ce qu'indiquait la Bible: l'ange était l'envoyé de Dieu, et n'avait que peu d'existence propre, de personnalité distincte. Il n'était pas comme ceux que peignait l'art baroque, mais une idée, un type.

On pourrait dire, néanmoins, que l'équilibre médiéval en fut rompu. Le principe rationnel, en se dégageant de la croyance, a fait déchoir celle-ci. Il ne faut que comparer, à cet égard, l'art religieux médiéval et l'art baroque. Ce n'est pas que je n'aime pas le second; il est fleuri. Mais il faut avouer qu'il n'a pas la noblesse des tableaux de Fra Angelico, ou d'autres Italiens anciens.

Cela n'a pas eu seulement de mauvais effets. Le principe rationnel se sentait oppressé dans les limites fixées par l'Église: pour se développer à son aise, il a dû s'en dégager et se protéger de remparts, afin que, y fermentant, il se purifie. De l'autre côté, si les lignes pures étaient abandonnées, l'imagination pouvait se donner libre cours, et connaître davantage de variété. C'est ainsi qu'on a reproché à François de Sales de 01-7.jpgcommuniquer au public profane les pratiques de visualisation des religieux, et de donner à tous la possibilité de créer l'image intérieure des anges. À terme, cela autorise à les concevoir en fées, en extraterrestres, en super-héros, en ce qu'on veut. Or, cela pose de nouveaux défis à l'intelligence - les anges étant connus.

Le romantisme fut le moment où les deux tendances tentèrent de se réunir. On voit ainsi Amiel développer, à partir de la pensée protestante, des imaginations magnifiques; et, de l'autre coté des remparts, le Thononais Maurice Dantand créer une conception grandiose unifiant les dieux de l'Olympe et les anges, regardant les premiers comme étant ceux qui, parmi les seconds, ont épousé les filles des hommes, et que mentionne la Bible. L'Annécien Jacques Replat établissait, lui, un rapport entre les anges et les fées. Et la Chambérienne Amélie Gex replaçait en patois du merveilleux dans l'histoire sainte.

Un rempart est parfois nécessaire; quand ce qui devait être développé sous sa protection l'a été pleinement, le moment est venu de l'abattre, comme, instinctivement, le comprit le romantique James Fazy, auteur d'un roman légendaire, et rempli de merveilleux local: il y avait parlé de saint Niton, protecteur du Léman et fondateur mythique du château d'Yvoire.

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19/12/2016

Yves & Ada Remy: Maison du Cygne

La-Maison-du-Cygne.jpgYves & Ada Remy sont un auteur connu surtout pour avoir produit un chef-d'œuvre de la fantasy francophone, Les Soldats de la mer (1968). Un monde parallèle, inspiré par la période napoléonienne, voit des hussards pénétrer des zones mystérieuses, pleines de brumes et de fantômes, et même les nymphes de la mer sont des réalités dans cet univers. Dommage que celui-ci soit fictif - qu'il le soit explicitement: cela le vide de sa substance. En soi, il est magnifique. Que l'action y soit lente, sans relief, est compensé par la brièveté des récits composant une mosaïque et dessinant ce monde peu à peu, en une belle chronique de l'Ailleurs.

J'avais depuis longtemps pour projet de lire les autres livres de cet auteur à deux têtes, et le second plus célèbre, La Maison du Cygne (1978), m'est tombé entre les mains. Je l'ai lu, et la conception en est grandiose, typique des années 1970, et comme un aboutissement: la science-fiction s'y fait mythologique, car il y est raconté que des entités extraterrestres, non pourvues de corps, contrôlent l'humanité et influencent son destin de façon cachée, en agissant dans le secret du corps astral - par le biais de l'inconscient. Ils prennent aussi un corps humain pour habiter la Terre et y guider des humains choisis, élus pour réformer l'humanité.

Ce tableau un peu paranoïaque fait appel à l'ésotérisme, et quand, l'autre jour, je me demandais si des liens avaient pu être établis entre l'évolutionnisme chrétien de Teilhard de Chardin et le surréalisme d'André Breton, je ne savais pas encore que cette Maison du Cygne apportait un début de réponse. Les extraterrestres y sont bien des Grands Transparents agissant au-dessous de la conscience pour favoriser l'Évolution sur Terre.

Le titre renvoie à une constellation présentée comme plutôt bonne, qui cherche à faire fraterniser les hommes, à faire triompher parmi eux l'idée collective. On reconnaît encore la tendance globalisante de Teilhard de Chardin, et même le communisme d'André Breton. Face au Cygne est la maison de l'Aigle, qui, championne du libéralisme, promeut l'individu avant tout. Mais, comme chez Teilhard, encore, cette opposition auteur09.jpgn'en est pas une, ultimement: car le gouvernement du monde alterne entre les deux Maisons, qui sont en fait d'accord, pour ainsi dire de mèche. C'est peut-être un peu trop calqué sur le système démocratique. Et les machines prennent peut-être un peu trop de place, même si elles apparaissent comme symboliques avant tout.

En outre, l'intrigue est plutôt pauvre, car elle est fondée sur la découverte progressive de ces mystères occultes, et on n'avance que lentement: le style un peu vague et abstrait peine à cristalliser les concepts. Il s'agit surtout de présenter un tableau fantasmatique et mythologique, et l'ensemble apparaît comme très intellectuel. Mais c'est quand même un grand livre, fascinant, et débouchant sur de vraies grandioses visions.

Yves et Ada Remy resteront comme les pionniers d'un genre.

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09/12/2016

Jean-Pierre Dionnet & le dix-septième exterminateur

Couv_292073.jpgJean-Pierre Dionnet, le célèbre fondateur de Métal Hurlant, l'auteur de plusieurs bandes dessinées marquantes, vient de rééditer, en un volume (chez Casterman), les histoires jadis parues en plusieurs d'Exterminateur 17, dessinées par Bilal et Baranko. L'idée de départ m'a beaucoup plu. Il s'agit d'un androïde dans lequel l'esprit de son créateur se réfugie quand, ayant atteint le seuil ultime de la vieillesse, il meurt. Ainsi cet androïde figure-t-il le corps glorieux de la religion chrétienne. C'est le corps sublime, immortel, que l'homme est censé se créer par sa science.

À vrai dire, il était surtout censé le créer par sa vertu, qui devait mettre en œuvre les processus alchimiques par lesquels la chose se réaliserait d'elle-même. Comme les chrétiens traditionnels voulaient surtout qu'on pratiquât cette vertu, ils finirent par qualifier ce corps de pure grâce, livrée inexplicablement par la divinité. Les alchimistes voulurent en percer le secret, et, peut-être, le bâtir sans avoir à se fatiguer, sans avoir à exercer des vertus difficiles à atteindre.

Chez les alchimistes, ce n'était pas net, car les vertus morales chez eux étaient une réalité qu'on retrouvait dans les éléments, et il s'agissait, dans leur esprit, d'unir les deux. Mais chez les chimistes, pour ainsi dire, il est net que la vertu fut réduite à la science abstraite, à la connaissance théorique. Ainsi est née la science-fiction. Elle prévoyait de conquérir les merveilles promises par la religion au moyen de la seule science, regardée comme vertueuse en soi. Isaac Asimov, par exemple, estimait que les scientifiques étaient des hommes vertueux par excellence, et que leur méthode les empêchait d'être malhonnêtes.

Personnellement, j'ai des doutes, mais j'apprécie la nudité de la figure chez Jean-Pierre Dionnet, et, surtout, que la migration de l'âme d'un mort rappelle le mythe chrétien. Souvent, la science-fiction fait transporter cette âme par des fils électrifiés, ou n'explique pas comment est apparue l'âme du robot. Mais Dionnet a voulu conserver une part de mythe. À cet égard, il rappelle les scénaristes de la compagnie Marvel, en particulier Roy Thomas lorsqu'il créa le personnage de la Vision: cet androïde aux fabuleux pouvoirs et au costume hiératique abritait l'âme d'un super-héros mort.

Il restait ensuite, à Dionnet, à montrer comment cet être a des pouvoirs fabuleux et exerce la justice. C'est assez réussi, et les scènes d'action sont belles, Enki Bilal - E 17 Foto 1.jpgfaisant sortir des rayons de feu des yeux, des mains, de la bouche de l'Exterminateur 17, et le faisant se battre avec grâce, donnant des coups de pied et de poing comme un artiste martial peut le faire. Le hiératisme est symbolisé par une bure de moine. Les couleurs et les symboles ne sont pas pratiqués comme dans les comics, mais l'androïde céleste vit quand même dans une sorte de temple.

J'ai beaucoup aimé cet album, même si les méchants m'ont paru avoir des idées compliquées, un peu comme chez Alan Moore. L'atmosphère française, portée à l'intellectualisme, donne de la noblesse à l'ensemble. Elle lui donne aussi une forme d'évanescence.

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05/12/2016

Libre concurrence des symboles

Fidel_Castro_operer_237035a.jpgUn jour, j'ai entendu une femme politique énoncer que pour faire parler la République française au cœur de la jeunesse, il fallait déjà que les hommes politiques qui l'incarnent soient des exemples, puissent faire rêver. Ce culte de la personnalité m'a rappelé ce que la France doit encore à la royauté, ou ce que la République française doit aux républiques démocratiques telles que Cuba. Attendre que l'homme politique fasse converger sur lui les aspirations au merveilleux a quelque chose de comique, de mon point de vue. Car je n'admire que les poètes, et ne me voue qu'aux anges.

Sans doute, quand Victor Hugo brandissait le poète-mage, il ne comprenait pas pourquoi le peuple se soumettait à Napoléon III, qui n'aurait dû faire rêver personne. Ce qui fait rêver le peuple, dans la politique, ce n'est pas l'exemplarité, c'est la puissance, l'autorité. Or, il ne va pas de soi que la puissance aille de pair avec la moralité. Le prétendre ressortit à la croyance magique, au culte des empereurs romains, mis à bas par le christianisme et son culte des saints sans pouvoir terrestre.

On peut me faire remarquer que la jeunesse, faute d'idoles dans la sphère politique, se tourne vers des figures religieuses charismatiques, qui elles aussi allient l'apparence de sainteté à la puissance terrestre. Mais au fond on est prompt à attribuer des prérogatives magiques à ceux qui ont une vraie autorité. Charles de Gaulle, dans Le Fil de l'épée, disait que l'autorité s'obtenait par le mystère qu'on créait sur soi: il fallait être hiératique, et ne pas trop parler, laisser planer l'incertitude; apparaître comme une énigme.

Néanmoins, plus l'humanité grandira, mûrira, plus elle s'apercevra que la politique ne crée qu'un mystère illusoire, et que sa puissance l'est aussi. La crise politique en France vient-elle de cette prise de conscience? On veut accuser les personnes; mais l'athéisme intégral dit bien que même l'aura de l'homme politique auquel on voue un culte est un mensonge. L'athéisme intégral a fait preuve de cynisme contre Fidel Castro, contre Staline, contre Mao, contre les grands chefs athées qui voulaient qu'on n'adorât qu'eux.

Pourtant, le culte sourd de l'État existe encore, dans les sphères intellectuelles; mais il n'a plus la même ferveur. Et s'il se traduit dans les classes populaires par l'attente du Chef qui incarnera la force divine de cet 11062257_668283196642376_2543648997004242103_n.jpgÉtat, une sorte de langueur s'est emparée de tous, qui fait douter que ce merveilleux puisse même se cristalliser dans l'État, ou son Chef.

Pour moi, il est évident que, au-delà des formes extérieures, il faut rebâtir une mythologie, faire de Marianne une vraie entité cosmique, et assimiler la Liberté, l'Égalité et la Fraternité aux fées qui parlent en silence au cœur de l'homme. Le matérialisme intégral a cet avantage de mettre à nu les hommes-dieux, et de les montrer seulement hommes; mais l'âme en attente de merveilleux doit se réorienter vers le seul espace où elle puisse trouver une butée: celui de l'Invisible, tel qu'il agit dans les âmes, au-dessous de la conscience. Les valeurs de la République y trouvent une solidité, une substance.

Et dès lors, la mythologie républicaine pourra rivaliser avec celles des vieilles religions, mais en portant d'autres valeurs, plus modernes, plus émancipatrices. Sinon, le cœur humain reviendra mécaniquement aux vieilles religions, une fois les politiques dévêtus de leur aura sacrée. Il a une nature qui l'empêche d'agir autrement, qu'on le veuille ou le regrette.

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03/12/2016

Le présent et les dieux

AINUR__part__by_masiani.jpgIl est difficile de parler du présent et d'y mêler les dieux. Quand je lisais J. R. R. Tolkien (1892-1973), qui évoquait les dieux qui avaient donné sa forme au monde et veillaient sur lui, j'avais le sentiment que son monde appartenait à un autre temps et était clos sur lui-même - bien que, comme il le disait, il fût censé être le passé du nôtre. Les liens avec notre époque n'étaient pas explicites, et, au bout du Temps, une frontière existait, entre ce qu'il évoquait et l'histoire telle que nous la connaissons.

Cela me faisait songer à Jean Racine. Il évoquait des dieux dans une ancienne Grèce qui n'existait plus. Il n'avait même jamais visité la Grèce, telle qu'elle était devenue. Mais cela eût changé peu de chose, car le christianisme y avait déjà remplacé l'ancienne religion, et le pays avait changé de visage. De même, Tolkien semble créer des récits à l'intérieur de mythologies anciennes et caduques. Je dirai, moins que Racine, à vrai dire, mais l'esprit n'est pas très différent: il s'agit de mondes passés.

À cet égard, on peut même déceler un lien avec Ramuz (1878-1947), qui faisait baigner ses récits dans une mythologie paysanne catholique qui pour lui, né vaudois et protestant, appartenait à un temps révolu.

J'aimais H. P. Lovecraft (1890-1937) parce que sa mythologie était actuelle. Mais elle avait un défaut: elle était pessimiste, négative; elle constituait une démonologie. Or, il est assez facile d'évoquer les méchants esprits de notre époque, car nous aimons nous plaindre et voir tout en noir. Néanmoins rejeter les dieux bons dans un passé révolu participe du même rejet du présent.

Dans l'antiquité, comme Tolkien et Racine, Virgile rejetait les temps glorieux dans un passé immémorial. Mais le lien avec l'histoire contemporaine était plus net, et Ovide l'établissait. Il racontait comment César et Auguste avaient gagné le Ciel. Plus tard, Lucain le disait, à peu près, de Pompée.

Il est difficile de déceler les auteurs qui évoquent des divinités positives dans le présent. Charles Duits (1925-1991)sisters-katya-and-lena-popovy.jpg a, comme Tolkien, créé un monde parallèle, ou révolu, dans lequel les dieux étaient proches, intervenaient sur Terre, avec Ptah Hotep et Nefer. Mais son écrit posthume La Seule Femme vraiment noire va plus loin: l'auteur y entretient une relation avec l'immortelle Isis, et établit des rapports entre elle et les dieux, d'une part, l'époque moderne, d'autre part. Il donne sa valeur spirituelle à la contraception, par exemple.

Cela confine à l'ésotérisme. Rudolf Steiner (1870-1925) aussi expliquait comment les esprits intervenaient dans le présent. Il avait évoqué les temps anciens, dans différents ouvrages. Les dieux, ou anges, y prenaient une place majeure. Mais dans ses conférences, il évoquait comment ils agissaient à notre époque. Dans d'autres ouvrages encore, leurs liens avec l'âme humaine.

Joseph de Maistre (1753-1821) avait également suggéré ces interventions, pour l'histoire contemporaine, ainsi que Victor Hugo (1802-1885) et Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955).

La difficulté est toujours de saisir comment le monde divin peut intervenir dans un présent qui, tout physique, semble constamment démentir son existence. Le projeter dans d'autres mondes - parallèles, passés ou à venir - apparaît comme plus aisé.

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25/11/2016

Michel Houellebecq et le Jugement dernier

31c93b35b4d58f65e47cd07bc83b4ca8.jpgDepuis que j'ai publié mes sentiments plutôt favorables à la poésie de Michel Houellebecq, j'ai beaucoup entendu s'exprimer le mépris que cette poésie inspire. Chacun a sa conception de la poésie. Chacun, quoi qu'il dise, pense que sa conception est la meilleure; sinon, il en changerait.

Personnellement, j'ai été surtout marqué par la poésie de H. P. Lovecraft, qui plaçait en vers classiques et clairs des monstres sortis de l'abîme intime du poète et placés dans la lumière de la Lune. Son style est rigoureux. Mais la poésie raffinée qui demeure dans les abstractions me touche peu.

Or, dans sa poésie, Houellebecq trahit, plus encore que dans ses romans, son enracinement culturel chez Lovecraft et la science-fiction. Il m'est donc d'emblée sympathique, et, quoique d'une façon plutôt évanescente, il a repris des mythes tirés de cette littérature que j'ai pratiquée et pratique moi-même.

Cette évanescence est loin, ici, de gêner, car elle épure l'imagerie de la science-fiction pour y supprimer les développements relevant du scientisme conjectural, et n'en laisser que la substance morale. À partir de cette imagerie, il retrouve la force des anciens mythes, et notamment ceux de la Bible - le merveilleux chrétien.

Peu m'importe que ses vers ne manifestent pas une capacité extrême de manier les mots musicalement, une technicité admirable. En réalité cet art est pour moi plutôt vain. L'art qui parvient à tenir une image suspendue dans l'air intérieur, pour ainsi dire, me paraît suffisant.

Je ne sais pas si la poésie de Houellebecq est grandiose. Mais le grandiose des poètes plus célèbres me laisse froid. Il faudrait trouver un poète formellement grandiose qui parvienne aussi à créer des images fabuleuses. Mais, curieusement, les poètes qui n'aiment pas Houellebecq ne veulent pas non plus qu'on crée des images fabuleuses: ils disent que c'est mauvais, et que la voyance réclamée par Rimbaud est dépassée, qu'à présent seule la matière est admise comme existant, qu'il n'y a pas d'extraterrestres cosmiques exprimant le jugement des dieux et venant demander des comptes aux hommes.

Ils n'en savent pourtant rien, et moi, j'en aime l'image, je la trouve belle:

Maintenant, ils sont là, réunis à mi-pente;
Leurs doigts vibrent et s'effleurent dans une douce ellipse.

Un peu partout grandit une atmosphère d'attente;
Ils sont venus de loin, c'est le jour de l'éclipse.

Ils sont venus de loin et n'ont presque plus peur;
La forêt était froide et pratiquement déserte.

Ils se sont reconnus aux signes de couleur;
Presque tous sont blessés, leur regard est inerte.

Il règne sur ces monts un calme de sanctuaire;
L'azur s'immobilise et tout se met en place.

Le premier s'agenouille, son regard est sévère;
Il sont venus de loin pour juger notre race.

C'est un poème, donc, de Houellebecq. Je le trouve beau, à la fois fabuleux et mystérieux. L'azur qui movieengineer.jpgs'immobilise et les êtres au regard sévère qui sont venus de loin pour juger notre race, dont les doigts s'effleurent dans une douce ellipse, c'est un rêve puissant, un tableau magnifique que Houellebecq a mis calmement et harmonieusement en scène. Par ses vers qui se recoupent avec la régularité grammaticale, il a renoué avec l'art médiéval, et a cristallisé un sentiment profond, présent dans l'inconscient humain partout sur terre, et ceux qui le nient par principe ne me paraissent pas crédibles. Un jugement intellectuel sur une telle image intérieure n'a aucune justification. Le poème est excellent, et, personnellement, j'eusse aimé que Houellebecq fasse tout un cycle de poèmes sur ces êtres venus de loin et leurs actions, fasse tout un cycle de poèmes de science-fiction biblique!

Je lirais, moi-même, plus de poésie, s'il l'avait fait.

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09/11/2016

Lovecraft et les chats enchantés

tumblr_m00pknlXbC1qaxz29o1_500.jpgH. P. Lovecraft (1890-1937) mêlait des conceptions extravagantes à un fond matérialiste, et c'est ce qui a provoqué beaucoup de débats. Car comme il évoquait des êtres qui vainquaient le temps et l'espace et les lois de la nature en faisant passer leur conscience à travers les corps et en leur donnant une forme sans revêtement physique, on a pu dire qu'il avait créé une mythologie, et cela, d'autant plus, que ces êtres étaient selon lui à l'origine des cultes anciens. D'un autre côté, ces êtres n'ont pas d'intention bienveillante vis à vis des êtres humains, et ne manifestent aucunement un quelconque amour cosmique. S'ils sont positifs, c'est en créant une civilisation de type romain, fondée sur la raison, mais ils le font égoïstement, pour vivre mieux.

La seule exception est sans doute les chats d'Ulthar que Lovecraft imagine sur la Lune: ils sont reconnaissants à son héros d'aimer les chats, de les aider dans leurs malheurs, et ils l'aident à leur tour. Or, même si ce n'est pas une initiative venue des profondeurs de l'univers, un amour totalement gratuit, la reconnaissance est une vraie vertu, car les chats ne perdaient rien à ne pas aider cet homme: la gratitude, même si elle semble n'être pas une action première, manifeste bien l'amour cosmique. L'Évangile ne dit-il pas que la porte ne s'ouvre que si on frappe? Que l'homme doive prendre l'initiative ne renvoie pas à l'absence d'amour de l'univers, mais à la liberté de l'homme même.

Or, étrangement, Lovecraft ne mettait rien au-dessus de la liberté de l'artiste, et le fantastique était pour lui la manifestation de cette liberté. Dans son monde, comme l'univers n'est pas prédestiné au bien, l'homme est libre. Mais là où il s'écartait du christianisme est qu'il ne semblait pas toujours convaincu que de frapper permettait d'ouvrir une porte. La gratitude des chats d'Ulthar apparaît comme un cas plutôt isolé, dans sa mythologie, et renvoie à son amour illimité de la gent miaulante: celle-ci, dans ses lettres, est faite d'êtres mystérieux et beaux, en quelque sorte d'anges déguisés, et en lien avec l'invisible.

Dans le récit évoquant ceux d'Ulthar, ils apparaissent comme de bons démons, des anges autonomes, mais bastet-360.jpganimés par l'amour. Cependant, eux-mêmes paraissent isolés: quoiqu'ils soient issus de Bubastis, déesse égyptienne, ils n'entretiennent pas une forme de vassalité avec des entités plus hautes, au contraire des méchants chats de la face cachée de la Lune, suppôts de méchantes entités de Saturne.

Souci d'équité morale? De réalisme? Lovecraft n'a pas pu s'empêcher de noircir jusqu'à son amour des chats. Il affectait d'être pessimiste et, en réalité, c'est totalement lié à son matérialisme: la matière ne laisse pas d'espoir; il en était conscient. Le matérialisme historique menant à la justice est une illusion: il écrase les pauvres aussi bien que les riches.

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03/11/2016

French genius, Northern mind (Lovecraft)

supernathorrorinlithpl.jpgH. P. Lovecraft (1890-1937), bien que matérialiste, restait, en littérature, l'héritier du romantisme, et notamment allemand. Il était persuadé que l'aspiration à sortir du réel sensible et à gagner des mondes supérieurs inconnus était liée au tempérament germanique, et expliquait ainsi que la littérature française la manifestât peu: As a matter of fact, the French genius is more naturally suited to this dark realism than to the suggestion of the unseen, since the latter process requires, for its best and most sympathetic development on a large scale, the inherent mysticism of the Northern mind. (H. P. Lovecraft, « Surpernatural Horror in Literature », in Omnibus 2. Dagon and Other Macabre Tales, London, 1987, Grafton, p. 459.) L'esprit latin peut assombrir le réel sensible, lui donner des ténèbres ou de la lumière, mais il ne peut pas y ajouter d'images venues d'ailleurs.

On pourrait se poser la question en scrutant la littérature de l'ancienne Rome. Et il faut avouer que, lorsqu'elle a été imaginative, elle s'est beaucoup inspirée de traditions étrangères: d'abord, de la mythologie grecque, avec les poètes classiques; ensuite, de ce qu'on pourrait appeler le merveilleux chrétien - et qui, dans les faits, était d'origine juive -, avec la littérature latine chrétienne. Car saint Augustin, par exemple, parle des anges et des démons, ou des anges déchus, et ils sont présents dans le Nouveau Testament. À l'inverse, des philosophes païens tardifs tels que Symmaque tendaient manifestement à l'agnosticisme, affirmant qu'on ne pouvait rien savoir de la divinité ou du monde divin - les chrétiens en disant de nombreuses choses, quoique leur mythologie ne fût pas colorée comme celle des Grecs.

Les Juifs étaient sans doute plus proches des Romains que les Grecs. Cela peut expliquer le succès des successeurs de saint Pierre à Rome.

Les Surréalistes, que ne connaissait pas Lovecraft, voulaient affranchir l'imagination; mais, significativement, André Breton se réclamait lui aussi du romantisme allemand, du Second Faust de Goethe, de Novalis - contre la tradition française. Plus tard, la science-fiction a aussi favorisé la liberté imaginative; mais elle fut mort-de-roland-enluminure-extraite-de-la-chronique-du-monde-de-rudolf-von-ems.pnglargement sous influence anglo-américaine.

L'un de ceux qui sont allés le plus loin dans la création de mondes imaginés, c'est Charles Duits. Or, son père était hollandais, et sa mère américaine.

Au Moyen-Âge, la littérature française imaginative était sous influence bretonne. Les chansons de geste, pleines de merveilleux chrétien, recevaient encore la fougue des Francs fraîchement convertis au christianisme.

L'évangélisateur de la Gaule, saint Martin, était un grand visionnaire; mais il était d'origine pannonienne, et, en Gaule, ses visions ne convainquaient pas tout le monde.

Au dix-huitième siècle, il était admis que les Français n'étaient pas les plus imaginatifs des peuples, mais qu'ils avaient l'art d'accueillir l'imagination des autres et de lui donner une forme apaisée et harmonieuse.

On pourrait dire que quand ils renoncent à cet accueil, ils n'ont plus beaucoup de ressort. Lovecraft n'a pas tort. Même Hugo, dans ses imaginations, fut sous influence allemande puis anglaise.

Henry Corbin a beaucoup accueilli les imaginations islamiques perses et chiites. Les rejeter serait une erreur. Les mettre dans une forme accessible est une mission plus appropriée. Charles Duits était un disciple de Corbin.

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30/10/2016

Les animaux de justice de Michel Jeury

LesAnimauxDeJustice.jpgSous le pseudonyme d'Albert Higon, Michel Jeury (1934-2015), célèbre auteur de science-fiction, a publié en 1976 un roman assez peu loué par la critique mais que j'ai beaucoup aimé, Les Animaux de justice. Je l'ai lu récemment: alors que la Terre est assujettie à une guerre nucléaire, des hommes et des femmes se trouvent projetés dans un monde parallèle mystérieux, dont les événements ne s'expliquent pas tous clairement, mais où ils ont une autre identité, réputée tantôt plus vraie que la première, tantôt plus fausse: ils se dédoublent sous une nouvelle forme, ou leurs doubles leur apparaissent.

L'autre monde est plus merveilleux, contenant d'étranges entités, mais on ne sait dans quelle mesure il s'agit d'espèces d'autres planètes ayant évolué, ou d'états futurs de la Terre même, ou bien simplement la création mentale d'une femme douée de pouvoirs parapsychiques. Si cet univers est désordonné, c'est parce qu'on est dans le rêve de celle-ci; mais il est précisé que ce rêve pourrait ne pas en être un, et refléter des réalités venues à elle à travers l'espace et le temps.

Bref, aucune solution, même pas matérialiste et scientiste, n'est privilégiée, et le roman baigne dans un flou qui rappelle un certain genre né avec le romantisme allemand, celui des récits énigmatiques, traversés de symboles, qu'au cinéma on a également vus, et qui appartiennent au moins au fantastique, sinon à la science-fiction et à la fantasy. Il y en avait dans les pays anglophones, avec David Lindsay ou William H. Hodgson, dans les pays germanophones, avec Gustav Meyrink ou E. T. A. Hoffmann, mais, à ma connaissance, dans les pays francophones, il n'y a que Michel Jeury.

Son style serré et condensé crée un monde poétique fascinant, rempli d'effets de lumière, de rayons, de lueurs miraculeuses. Plusieurs scènes sont inoubliables. Elles font résonner des cordes profondes, dans l'âme humaine.

Le titre renvoie à un thème pareillement fascinant: des extraterrestres enlèvent des hommes pour régler leurs conflits parce qu'eux-mêmes, s'étant rationalisés à l'extrême, ont perdu le sens du bien et du mal. Tout se passe comme s'il existait des êtres lucifériens, mille fois plus évolués que les hommes, mais ayant trop évolué dans un certain sens, et ayant omis de faire progresser leur âme, leur sens moral. Et ils se servent des hommes pour y remédier, faisant d'eux leurs esclaves.

Un Sabaudo-Suisse de ma connaissance, Jean de Pingon, a mis en scène, dans 1112526714.jpgLe Peintre et l'Alchimiste (2013), des extraterrestres similaires: ayant découvert le secret de l'immortalité, ils ont perdu celui de l'amour, et utilisent les humains pour leurs intérêts égoïstes bien compris. Les hommes, après les avoir invoqués, préfèrent renoncer à leur présence. Comme le roman se passe essentiellement dans notre monde, la différence de traitement du thème, avec Michel Jeury, est grande; mais la morale est proche. Et certains effets de lumière, liés à la science magique des êtres célestes, rappellent ceux de Jeury.

Celui-ci est un immense auteur, trop méconnu, sans doute le meilleur romancier français du vingtième siècle. Il vivait loin de Paris, dans des villages, et détestait la technomanie. Pour lui l'obsession technique était faite pour détruire la civilisation et l'être humain.

Un grand homme!

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26/10/2016

Charles Duits et l'image mythique

fb179648d90f1ca4de4c8549ad283c6e.jpgDans La Seule Femme vraiment noire (2016), génial ouvrage posthume, Charles Duits (1925-1991) renouait avec la conception mystique de la figure intérieure: pour lui, une image spirituelle cachait un esprit, une intelligence: La lectrice comprend à présent pourquoi j'ai permis à Isis de diriger ma plume. Je l'ai fait justement parce que personne, jamais, ne l'a autorisée à se dire et à se décrire. Parce que le silence est le lot de l'esclave. André Breton l'a entrevue. Sa beauté l'a ébloui. Seulement, il n'a pas songé qu'une intelligence A(N)IME le corps parfait-et-merveilleux (op. cit., p. 54), affirme-t-il. Il ne s'agit pas seulement d'un corps extérieur, de quelque chose qui s'imprime dans le cerveau, mais d'un vêtement pour une divinité.

Charles Duits a-t-il l'impression que l'on a constamment réduit l'image à son extérieur, qu'on n'a pas voulu voir l'être spirituel qu'elle revêt? Il en accuse en tout cas la tradition occidentale depuis les anciens Grecs: C'est pourquoi l'on peut et l'on doit dire que l'Âge des Ténèbres a commencé lorsque les Grecs ont oublié le sens (la fonction) de leur propre Fable, pris leurs ancêtres pour des idiots triplement cubiques, et attribué à l'Esprit de Prose le pouvoir proprement magique de deviner les intentions de la Famille Royale. Ce pouvoir, seul le possède le Génie shiva-poster-dm92_l.jpgde la Langue, car il se sert de son imagination (p. 246). Il faut comprendre, par la Famille Royale, le peuple ordonné des dieux ou des anges. Le Génie de la Langue fut incarné en particulier par Victor Hugo. Seule l'imagination permet de se représenter l'action des êtres supérieurs, et ceux qui ont cru le faire par l'intelligence diurne ou rationnelle (l'Esprit de Prose) se sont lourdement trompés.

Ainsi, la science permettant de discerner l'inconnu et ce qui s'y trame, et de répondre aux questions lancinantes que l'homme se pose, ou de saisir les valeurs morales à appliquer dans sa vie - cette science s'obtient par l'apprentissage de l'imagination: L'abondance spirituelle ne passe de l'inistence à l'existence que dans une société qui regarde l'imagination comme l'essence de l'intelligence
et le développement de cette faculté
comme l'un des buts principaux de l'éducation
(p. 246).

Toute spiritualité prétendant se passer de l'imagination, ou même toute spiritualité ne mettant pas l'imagination au cœur, au centre de sa démarche intellectuelle, erre dans les ténèbres.

C'est en cela que Duits se dresse contre le principe masculin, qu'il dit lié à la rationalité, et entend épouser le principe féminin, fondé sur l'imagination; c'est pourquoi la divinité devra avoir un visage de femme, et même de femme nue: Quand Isis occupe la seconde place, toute espèce de souveraineté devient aussitôt suspecte, frauduleuse et frileuse,
et doit, par conséquent, se maintenir au moyen de la violence et du mensonge.
L'autorité du Roi existe uniquement par la grâce de la Reine: elle ne possède pas l'inistence. Et, comme le Roi le sent,
il a recours à la menace et au châtiment,
lesquels ont pour objet, par la dramatisation hallucinatoire de l'existence,
de dissimuler le vide de l'inistence.
(p. 189.)

En d'autres termes, la loi ne peut être suivie que si l'amour l'imprègne, et même la précède. Le devoir est d'abord un sentiment de ce qui bon, et qui est d'un ordre esthétique. La raison seule est forcément despotique. Les valeurs de la République ne sont démocratiques que si elles s'ouvrent à une mythologie.

Le livre de Duits n'est donc pas simplement un pamphlet mystique, s'adressant aux religieux; il a aussi une portée sociale et politique. Duits croyait, pour cette raison, qu'il était révolutionnaire et changerait le regard humain.

Et pourquoi pas? Il m'a fait beaucoup d'effet.

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10/10/2016

Les machines, l'intelligence et la vie

MACHINE_MAN__05___00FC.jpgUne des dernières productions du créateur de comics Jack Kirby fut Machine Man, en 1978; il s'agissait d'un robot qui avait l'âme d'un être humain, et que tout le monde, craignant sa révolte, voulait tuer. Mais il rendait d'inestimables services à l'humanité en combattant d'autres êtres mécaniques doués d'intelligence, venant d'une autre galaxie et voulant envahir la Terre. Les images étaient belles, avec de splendides couleurs, et des postures corporelles impressionnantes, une succession d'actions bien rythmée et vraisemblable.

L'idée de départ était pourtant absurde, car les machines ne sont pas vivantes, et ne font qu'entretenir l'illusion de l'être. Du coup, elles ne peuvent pas avoir d'âme intellective, laquelle pour Aristote ne se plaçait que sur l'âme sensitive, laquelle ne se plaçait que sur l'âme végétative. Spirituellement, les machines sont vides, et n'ont en elles que les mécanismes par lesquels les éléments sont enchaînés.

Or, l'être humain est tellement amoureux de ce qu'elles lui permettent qu'il aimerait bien pouvoir dire autre chose. Il ne peut pas croire que le vide soit au service du plein, que le mort puisse servir le vivant, que l'inerte puisse renforcer l'animé sans immoralité, et, du coup, il rectifie cette bizarrerie par une fiction.

Quoi qu'on pense du génie de Jack Kirby, quoi qu'on concède au mythe du Golem par lui renouvelé, il faut avouer que, au moins inconsciemment, l'art populaire relève en partie de la propagande, parce que, comme le disait Platon de la poésie, il s'agit de plaire au public en lui disant ce qui va dans le sens de sa bonne conscience, en lui mentant.

Teilhard de Chardin partageait jusqu'à un certain point l'optimisme ordinaire; il déclara un jour que la machine n'asservirait pas l'homme parce qu'à tout moment celui-ci pouvait s'en débarrasser et vivre sans elle. Mais ce n'est pas le cas. Il viendra un temps où les éléments mécaniques pourront si intimement être mêlés à l'organisme qu'il sera impossible de les ôter sans encourir de graves dangers; et le temps est déjà venu où, sans machine, on ne trouve pas de travail et donc de quoi survivre.

Teilhard s'exprimait d'une façon collective; mais cela signifie-t-il quelque chose? Individuellement, il est devenu impossible de se passer de machines, et l'homme est leur prisonnier. Sa vision du monde en est subtilement modifiée, et c'est parce qu'il est entouré de machines et se sent tout de même plein d'idéalisme qu'il a jadis inventé la bizarrerie que constitue le marxisme, qui mêle le matérialisme historique à l'idée saugrenue que celui-ci mène au progrès humain et à la fraternité sociale. C'est aussi de cette façon qu'il Robocop-La-première-bande-annonce-du-remake-de-lhomme-machine-en-VO-et-VOST.jpginvente un monde futuriste dans lequel les machines sont douces et bonnes et remplies de bienveillance divine, comme dans Machine Man, sans qu'aucun miracle explicite vienne justifier une telle merveille: sans qu'aucun esprit céleste se soit glissé dans cette machine, comme cela arrive toutefois dans certains contes au fond plus réalistes.

Car un tel miracle demeure improbable, si on regarde la vision d'Aristote comme exacte, et la vie même comme étant de nature spirituelle, et comme précédant forcément l'intelligence autonome. Ce qui meut la pensée, c'est la volonté propre.

Le mystère n'est donc pas tant de donner l'apparence d'un homme à une machine, mais de lui donner l'autonomie du vivant - de lui donner les moyens de croître, de se transformer, à la façon d'une plante, ou d'avoir des sentiments, à la manière d'un animal.

Le secret n'en est pas percé, et la souplesse des machines qu'on imagine, ou l'éclat de la peinture ou des vernis sur les machines neuves, n'en donne qu'un aperçu illusoire. Si l'art ne pénètre pas la science, s'il ne fait que décorer la machine, l'âme n'est pas donnée à celle-ci.

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04/10/2016

La poésie de Michel Houellebecq

39950778z.jpgJ'ai lu le gros volume de poésie de Michel Houellebecq paru aux éditions J'ai lu en 2015, et il m'a bien amusé. Je ferai un aveu: j'ai un léger mépris pour la poésie française du vingtième siècle, que je trouve pompeuse. Elle affecte des expressions grandioses, imitées de la poésie mystique, mais il n'y a aucun dieu derrière. Or, chez Houellebecq, cette absence de Dieu se traduit logiquement par de l'ironie, du burlesque. Ceux qui disent qu'il est un poète nul oublient qu'il a existé une poésie comique et satirique, et que la poésie devenue pompeuse à l'extrême gagnera à être ramenée à cet aspect d'elle-même. Il faut retomber sur terre.

Houellebecq peine à croire à ses aspirations amoureuses, puisque le vide lui paraît universel. Comment ne pénétrerait-il pas la sphère galante? Les poètes qui ont proclamé leur athéisme et leur matérialisme et en même temps ont assuré croire à l'amour humain avaient-ils le moindre sens? Étaient-ils sots, ou faux? C'est une question. Lovecraft, qu'admire Houellebecq, et qui était matérialiste, méprisait le sentimentalisme et la croyance en l'amour, pour lui pure illusion. N'était-il pas parfaitement logique?

Houellebecq n'a pas tout à fait ce courage. Parfois il semble croire à l'amour. Mais, en réalité, comme il est plus logique que la plupart des poètes de son temps, il ne semble pas s'arrêter là: il ose, lui, créer des images mythologiques. Ou en reprendre à son compte. Il évoque des plans mystérieux, des êtres grandioses. L'amour même ne s'appuie pas seulement sur le désir personnel, mais se projette en image, en cristallisation au sein du monde. Son poème le plus connu est celui qui se termine par le vers: La possibilité d'une île. Il s'agit d'une île possible au milieu du temps. Là encore, songeons à Lovecraft, qui, en privé, disait que ses inventions renvoyaient à l'aspiration humaine à s'arracher au joug du temps et de l'espace, et que ces illusions, paradoxalement, se traduisaient en hypothèses plausibles...

Il est paradoxal, oui, que la moquerie contre le faux mysticisme débouche sur des images fabuleuses consistantes. Chez Houellebecq, elles restent minoritaires, marginales: l'esprit qui détruit les illusions et se moque des idées toutes faites est plus présent. Mais comme il est mû par une sorte de logique implacable, qui, sans colère, fait fi des fantasmes d'une époque, il en vient, parfois, avec la même force intérieure, à créer des images étranges, qui pour moi sont de plus de poids que celles de nombreux poètes plus distingués, plus prisés des critiques. J'en donnerai des exemples un autre jour.

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