Culture

  • Rudolf Steiner: cultures et Évolution

    Johann-Wolfgang-von-Goethe.jpgJ'ai beau avoir, ailleurs, expliqué que pour Rudolf Steiner, seul l'individu comptait, et non les groupes humains, on a, sans prendre en compte mes arguments, attaqué ma propre position en assurant que les Anthroposophes propageaient son racisme, en même temps qu'ils le niaient! Quelle en est la logique, on ne sait pas: si les Anthroposophes nient le racisme de Steiner, ils ne peuvent pas le propager, quand ils s'expriment eux-mêmes - ils admettent bien, puisqu'ils disent aimer Steiner, que le racisme est mauvais.

    Et le fait est que pour Steiner les hommes étaient égaux devant Dieu, et donc en droit. Il approuvait entièrement à cet égard l'adage révolutionnaire. Il voulait, dans l'Allemagne de son temps, que les Juifs aient les mêmes droits que les autres, et a perdu beaucoup d'abonnés à une revue qu'il dirigeait à Berlin en défendant le capitaine Dreyfus.

    Mais il y en a qui lui en veulent d'avoir donné des réponses claires à des problèmes qu'ils prennent plaisir à agiter à l'infini dans des groupes choisis, des clubs pleins d'agrément qui veulent davantage poser des questions que trouver des réponses - peut-être, parce qu'une fois la réponse trouvée, l'individu est laissé à sa seule responsabilité, et ne peut justement plus s'appuyer sur le groupe et sa confortable chaleur. Ils lui font donc mille reproches – et depuis les horreurs d'Adolf Hitler, on aime bien évoquer le racisme, dès qu'on veut faire des reproches à quelqu'un, même si, dans les faits, Steiner a justement défendu les Juifs contre ceux qui voulaient, individuellement, leur retirer leurs droits, et ont préparé la venue d'Hitler!

    Ce qu'il faut bien admettre, c'est qu'il n'a accordé aucun droit particulier aux groupes en tant que tels, parce qu'il ne pensait pas que les traditions culturelles, prises à un moment donné, étaient dans le même état de perfection. Il pensait que, selon les temps, chaque culture apportait sa spécificité, et enrichissait l'humanité. Au bout du compte – à la fin des temps –, les courants culturels sont donc parfaitement égaux. Mais pris à des moments Wagner_3815.jpgprécis, certains sont plus actifs et riches que d'autres. Par exemple, la culture latine, à l'époque de l'empereur Auguste, était particulièrement riche, et l'humanité gagnait à se laisser pénétrer par elle. À l'époque d'Alexandre, c'était la culture grecque. Pendant longtemps, cela a été la culture française. Et puis, oui, Steiner le pensait, à son époque, c'était la culture allemande, avec Goethe, Novalis, Fichte. Non pas toute la culture telle qu'elle se faisait en Allemagne, mais le classicisme et le romantisme allemands, dont tous les gens sensés admettent qu'ils ont réellement ravivé la culture européenne et même mondiale. Car jusqu'au cinéma américain contemporain émane de Wagner – et de Goethe et Novalis, par-delà.

    Qu'il soit beaucoup attaqué en France se comprend aussi par ceci, que beaucoup de Français n'admettent pas que leur culture classique, jadis si rayonnante, n'ait plus le même rayonnement – que la France, comme agent providentiel de l'évolution humaine, n'ait plus le même rôle qu'autrefois. C'est dur à admettre, mais la défaite de 1940, Pascal Décaillet l'a dit avec raison, a manifesté cette tendance des temps. La culture des pays de langue germanique, avec en son sein l'anglais, tend à s'imposer, et à apporter sa spécificité. C'est ainsi. Tout change.

  • Le théâtre francophone de Karl Müller-Friedberg

    Karl_Mueller_Friedberg.jpgMon ami Jean-Vital de Muralt, grand amateur d'histoire et de littérature suisses, m'a fait découvrir un personnage très intéressant, appelé Karl Müller-Friedberg (1755-1836), homme politique qui fonda le premier théâtre permanent de Saint-Gall, en 1803, et qui, probablement à cette occasion, composa au moins deux pièces que mon ami m'a fait lire, la Fille de seize ans et la Prise de Sainte-Lucie. Elles sont, en effet, en français (je lis bien mal l'allemand), comme c'était souvent encore le cas dans le monde allemand à cette époque. Le style en est celui du drame bourgeois, tel que le concevait Diderot, explicitement cité. Le milieu est bourgeois, mais le ton est sérieux.

    La première de ces deux pièces est compliquée, et fait triompher l'amour au-delà des conventions, représentées par une femme qui ne pense qu'à son statut social, vile intrigante. Les personnages sont moralement polarisés. La seconde pièce est à mes yeux plus amusante et originale, car elle est centrée sur un Suisse qui s'est autrefois marié avec une Française, et lui a fait une fille, mais a dû partir pour rétablir sa situation, après des catastrophes inopinées.

    La Française, le croyant mort, part s'installer sur l'île de la Réunion, et la fille grandit. Soudain, les Anglais arrivent, menaçant d'être odieux. Mais, parmi eux, le Suisse, qui s'est engagé dans l'armée anglaise. Il calme et pacifie tout le monde grâce à son ouverture d'esprit, il est l'instrument de la Providence, le ferment de l'avenir unifié pour l'humanité heureuse. En plus, il reconnaît sa femme et sa fille, et cela se termine idéalement.

    Cela me rappelle les idées de Joseph de Maistre, qui assurait que la France était le peuple élu par excellence, et que la langue française était divine par essence, mais que le monde ne pourrait être sauvé que si les Anglais se convertissaient au catholicisme – et si les Français bien sûr revenaient à cette religion de façon claire et franche. flag.jpgMüller-Friedberg était catholique aussi, et défenseur des droits des moniales, dans la Suisse envahie par la France républicaine.

    Maistre, lui, s'est fait connaître en publiant ses premiers livres depuis la Suisse, car il a fui la Savoie envahie à Genève et à Lausanne, où il a fréquenté notamment Germaine de Staël, s'initiant à la culture allemande. En un sens, c'est vrai que la Suisse a quelque chose de providentiel, qu'elle unit les éléments allemands, gaulois et latins.

    J'ai quand même regretté qu'il n'y eût pas de merveilleux, chez Müller-Friedberg, qu'il restât trop l'élève de Diderot. Il aurait pu faire du Suisse sauveur le fils d'un ange, ou l'ami d'un archange - comme, en Savoie, le poète Jacquemoud l'avait fait pour Amédée VI, le Comte Vert. Pourquoi hésiter? Au moins c'est là parler franchement. Mais la pièce m'a quand même amusé, et je remercie Jean-Vital de me l'avoir fait parvenir.

  • Histoire du débat des Savoyards et des Savoisiens

    pingon.jpgJ'ai déjà mentionné les reproches qu'on m'a faits, lors de ma soutenance de thèse, relativement à la différence entre Savoyard et Savoisien. On fait comme si c'était scientifique, que cette différence, et il y a là quelque chose de radicalement illogique. Car ce débat a été initié par Jean de Pingon – romancier, pamphlétaire, fondateur du mouvement indépendantiste de la Ligue savoisienne. C'est lui, qui a tenu à proscrire le mot Savoyard parce qu'il le jugeait insultant – qu'il renvoyait à ce que les anciens Romains appelaient une plèbe, alors qu'il regardait la Savoie comme ayant été un peuple à part entière, avec son aristocratie et son unité globale, embrassant toutes les classes sociales.

    Je m'en souviens d'autant mieux que, je ne le cacherai pas, je l'ai fréquenté avant qu'il ne lance ce débat dans le public, et qu'il avait déjà cette opinion, qu'il développait volontiers devant moi. Et le fait est qu'au dix-neuvième siècle, le mot savoisien renvoyait bien au sentiment national propre à la Savoie, que les historiens faisaient remonter aux Allobroges ou aux Burgondes.

    Mais on utilisait Savoyard aussi pour l'aristocratie, et le prince Eugène rapporte, dans ses mémoires, qu'on l'avait présenté comme Savoyard. C'est le mot qu'il utilise. Il n'a pas l'air de le trouver insultant.

    L'incohérence des historiens à cet égard est qu'ils ont estimé que Jean de Pingon ne savait pas de quoi il parlait. Oui, mais ensuite, ils veulent que, dans les thèses de doctorat, on évoque le débat qu'il a lancé, en prenant partie contre lui. Si Jean de Pingon ne savait pas de quoi il parlait, pourquoi participer à un débat qu'il a lancé? C'est incompréhensible.

    Cela montre qu'il y a un fond de vérité dans ce qu'il a énoncé, et que les intellectuels d'État sont simplement chargés de le contredire, et de proclamer que le mot de Savoisien est impropre, que seul le mot de Savoyard musee savoisien.jpgl'est. C'est du reste dans ce sens très politique que vont les dictionnaires les plus récents. À croire que leur confection est subventionnée par le gouvernement!

    Eh, c'est le cas. Et moi qui croyais qu'ils émanaient de sages bénévoles...

    Car les plus anciens dictionnaires disent que Savoyard et Savoisien sont simplement synonymes. Mais Jean de Pingon a fait évoluer les choses... On l'a puni en proscrivant le mot de Savoisien, ou en le restreignant aux indépendantistes. Même le Musée savoisien de Chambéry du coup devient suspect...

    Tout cela montre que l'histoire et les sciences humaines en général doivent se dégager de la politique, et ne pas se sentir obligées d'entrer dans des débats sur la forme que doit prendre le corps collectif. Elles doivent avoir un point de vue humain global, et se moquer des nations ou des États, qui n'ont réellement aucune valeur scientifique. Qu'importe à l'historien objectif que la Savoie prenne ou non son indépendance? Cela ne le regarde pas. Moi-même j'y suis relativement indifférent, je ne m'intéresse qu'aux faits, physiques ou psychiques – à l'histoire, et à la poésie.

  • Un soir dans le Quercorb

    moon-setting-over-forest-debbie-homewood.jpgJe promène les chiens de mon amie Rachel dans les prés d'un village du Quercorb, en Occitanie, et il y a peu de lampadaires: j'en ai déjà parlé. Mais il s'ensuit que la lumière est très pure et, l'autre soir, j'étais admiratif du ciel: à ma gauche, vers le nord, la lune gibbeuse brillait au-dessus des arbres noirs et dans un ciel bleuté et métallique. Elle était grosse, et me regardait de son œil attentif, plein d'attentes pour l'avenir. À ma droite, la crête noire des arbres était brandie devant un ciel doré, pur et transparent, s'étendant à l'infini, et semblant contenir des elfes, des fées.

    Rudolf Steiner explique que les êtres lucifériens se distinguent en particulier le soir, dans le rougeoiement du ciel et de l'air, sur les nuages rutilants. Ils offrent à l'œil une beauté infinie, mais l'homme est bloqué sur terre, entre les crêtes des arbres et les collines. Son corps appartient au monde noir, à Ahriman.

    Car pour Steiner deux êtres dangereux pour l'être humain existent, dans le monde spirituel. L'un est celui que les chrétiens connaissent bien, et qui inspire les passions viles, Satan. L'autre appartient à l'air et suscite d'autres genres de tentations, propres au mysticisme, et donnant envie de mépriser la Terre, de s'enorgueillir de voir plus haut et plus loin qu'elle – par exemple par la vision de l'ouest du soir. Là est Lucifer.

    Je me souviens que, vivant à Montpellier, j'y admirais tout particulièrement les couchers de soleil, que peut-être la Savoie, du fond de ses vallées, ne propose pas à l'âme sensitive avec la même splendeur. J'imaginais, dans les americ4.jpgflamboiements, des combats célestes entre le dieu du jour et la déesse de la nuit, des jalousies profondes, des disputes de ce couple cosmique. J'en faisais des poèmes, et certains ont été publiés dans mon recueil de La Nef de la première étoile. À cette époque, eût dit Steiner, j'étais luciférien, je me perdais dans la contemplation des cieux, et refusais plus ou moins de m'atteler à des choses terrestres. On se demandait, autour de moi, si je n'allais pas devenir moine, et je me le demandais aussi. J'étais dans une ville active et populeuse, mais j'y étais comme un ermite. Et je rêvais d'habiter à la campagne, pour composer plus librement mes vers.

    Je me rends compte que, dans le village où je me suis installé, je suis plus ou moins dans cette situation que j'espérais. Je suis dans une nature qui rend visible l'opposition grandiose entre le Ciel et la Terre, quand, le soir, les arbres noirs se dessinent sur le ciel bleu qu'éclaire la Lune, ou le ciel d'or que le Soleil crée. Il ne reste, pour équilibrer cela, que l'être humain, dont l'œil brille quand il fait face aux astres, et dont les jambes sont sombres comme les troncs, quand il marche la nuit. Mais l'opposition n'est plus tout à fait celle que je concevais quand j'habitais Montpellier et que j'avais beaucoup lu Tolkien, mais pas Steiner.

    Ce qui permet aux gnomes de la Terre et aux fées de l'air de s'unir et de servir l'être humain, c'est la figure de l'Homme transfiguré – c'est-à-dire le Christ cosmique, ou éthérique, que l'ésotérisme décrit. C'est aussi pour agir au service de l'être humain, à vrai dire, que je me suis installé en Occitanie, pas pour contempler sans but les beautés du ciel – pas seulement pour cela, du moins!

  • L'Écho de plumes n° 5 des Poètes de la Cité est sorti

    kim.jpgJ'ai la joie de vous annoncer que la société des Poètes de la Cité, que je préside encore pour quelques mois (j'ai annoncé que, ayant déménagé en Occitanie, je préférais laisser cette noble fonction à quelqu'un d'autre), viennent de publier un nouveau numéro de leur magazine en ligne, Écho de plumes: c'est le n° 5. On peut le télécharger depuis notre site, et on y trouve quatre sortes de choses - outre l'excellente introduction du trésorier et principal responsable, délégué à la confection de ce noble magazine, Giovanni Errichelli.

    La première est le magnifique discours d'Agnès Kim, veuve du poète coréen Sang-Tai Kim, donné le 24 mars dans le canton de Genève, lors d'un hommage rendu par notre société au grand homme. Il est retranscrit en entier, et éclaire magnifiquement sur la méthode et les pensées de feu son époux, concentré comme en général les poètes asiatiques sur la qualité spirituelle de l'image, métaphorique ou symbolique.

    La seconde sorte de choses est les poèmes du groupe des mardis, avec des contraintes amusantes et des improvisations de bon goût. On y trouve les excellents Cathy Cohen, Brigitte Frank, Yann Cherelle, Hyacinthe Reisch.

    La troisième sorte de choses mélange les poèmes qui ont été récités le 24 mars (soit dans le corps du spectacle, soit lors des tréteaux libres), les salter.jpgpoèmes composés à l'occasion des réunions à thèmes, et les inédits des poètes, qu'ils ont bien voulu donner. On trouve là les noms glorieux de l'exquise Rachel Salter, de l'élégante Linda Stroun, du subtil Hyacinthe Reisch, du profond Yann Cherelle, de l'ample Dominique Vallée, de l'abondante Aline Dedeyan, du superbe Giovanni Errichelli, du pompeux Rémi Mogenet, du gracieux Galliano Perut, de l'inspirée Émilie Bilman, de la glorieuse Brigitte Frank, de l'ardente Bluette Staeger et de l'inspiré Albert Anor.

    La quatrième et dernière catégorie de choses est constituée par les images offertes par les poètes, sous la forme de dessins, photographies, tableaux, que sais-je? C'est très beau.

    Bref, c'est un numéro particulièrement riche, que je vous recommande infiniment. Hâtez-vous de le télécharger: le succès s'annonce si grand que peut-être au bout du millième téléchargement nous ferons payer!

  • Idées passéistes et tabous légitimes

    dune 1.jpgJ'ai lu par hasard, sur un forum consacré à Frank Herbert et à ses romans, une discussion relative à un article que j'ai publié ici. On m'y accusait de défendre les écrivains qui avaient envie d'avoir des idées passéistes, dans le sens où le leur interdire était limiter leur inspiration. Surtout, j'ai dit que la religiosité était pourchassée en France dans la littérature, et que, dans les faits, elle avait beaucoup nourri la science-fiction, au moins au travers de la théologie classique, et que cette restriction, sous couvert d'empêcher de défendre les idées passéistes, avait eu pour effet de créer un obstacle à la vie culturelle en général et à l'essor de la science-fiction en particulier.

    Les critiques qui m'étaient adressées avaient une forme singulièrement ordinaire: elles contenaient des insultes, et prétendaient que mes idées étaient peu claires, alors qu'il était simple de considérer que les restrictions idéologiques limitaient la liberté de l'artiste et la variété de son inspiration. L'Union soviétique en a donné assez d'exemples pour que cela soit parfaitement clair pour tout le monde.

    Mais il s'agit bien sûr de montrer patte blanche aux gardiens de l'humanisme républicain, quand on ose imaginer quelque chose: pas de marxisme, bien sûr, mais de bienséance humaniste et républicaine!

    C'est assez typique. Pour s'excuser de m'avoir cité, l'initiateur de la discussion évoquait l'idée de l'Homme Oméga (que j'ai bien sûr prise chez Pierre Teilhard de Chardin), en la disant intéressante mais certainement pas de moi. Oui, mais je l'ai adoptée, et illustrée, et j'en ai fait le fondement du motif du super-héros, et même, dans un livre collectif récent, j'ai donné ma version de la chose à travers le personnage de Captain Corsica.

    Cette idée, je l'ai développée en la liant à Frank Herbert, où d'ailleurs elle n'est pas très solidement illustrée, parce que Herbert, sceptique, dénonçait en réalité le mythe de l'empereur surhumain, issu de l'ancienne Rome. Du moins restait-il ambigu, parce que justement, américain, il avait le sens du mythe et du récit épique, et ne voulait pas détruire la possibilité que l'Homme Oméga fût une réalité.

    Or, mon article visait à démontrer que la science-fiction française n'avait pas la même vitalité que l'américaine parce qu'elle affiche son rationalisme pour montrer patte blanche aux autorités humanistes et républicaines, et s'empêche donc de proposer à la foi du lecteur la possibilité d'un surhomme impérial. Avec ses lourds sabots, elle dune 2.jpgcondamne, anéantissant toute perspective de développement dans l'imaginaire – ou privant de substance morale cet imaginaire, le laissant à la rêverie évanescente.

    Il y a des exceptions, bien sûr. Beaucoup d'écrivains français sont quand même parvenus à cristalliser quelque chose à cet égard, soit qu'ils aient trouvé dans le classicisme républicain assez de motifs de foi pour construire une épopée (cas rare mais avéré), soit qu'ils se soient, à l'exemple des Américains, affranchis de tout dogme, même progressiste: Charles Duits en est l'idéal modèle (il était d'ailleurs de nationalité américaine, quoique francophone).

    Bref, les barrières restent fortes, dans les milieux littéraires, excessivement tournés vers Paris et sa vie culturelle subventionnée par la France entière.

  • Savoyard et savoisien à l'Université

    remi 01.jpgJe me souviens encore que, durant ma soutenance de thèse – plutôt à la fin, comme pour conclure sur le fond du problème que posait mon travail –, on m'a reproché de ne pas poser la question politique impliquée par l'emploi du mot savoisien. Il semblait presque qu'on m'avait inventé des défauts pour justifier qu'on s'en prît à moi à cause de mon indifférence à cette question. Ce n'est pas qu'on m'accusait d'être indépendantiste, on me reprochait de ne pas avoir parlé contre les indépendantistes. Cela démontrait que j'étais de leur côté. Si je les laissais naturellement croître sans m'opposer à eux, si je laissais la nature séparatiste du peuple se déployer librement, c'est que je n'étais pas républicain.

    La République, c'est d'imposer la nation rationaliste, peut-être!

    Je répondais que j'avais utilisé les deux mots, savoyard et savoisien, sans connotation, sans implication particulière, simplement pour éviter les répétitions, ou alors pour me replacer dans le contexte de l'ancienne Savoie – où, dans l'aristocratie, qui effectivement croyait à la nationalité savoisienne, on utilisait le mot savoisien. Le fond du problème était que, aux yeux des universitaires, ce mot était dangereux et fallacieux, puisque le peuple se sentait français avant tout. Il fallait donc utiliser le mot savoyard. Mais le peuple ne se sentait pas forcément français avant tout, ce n'est pas vrai, on ne peut pas l'affirmer.

    Cela rappelle le jour où le footballeur Zinédine Zidane a accepté l'hommage officiel de l'État algérien. Mais vous, en tant que Kabyle, vous n'avez pas de rapport avec cet État, vous préférez la France qui a libéré la Kabylie, lui disait-on. Il répondait qu'il recevait cet hommage avec bienveillance, que l'État algérien représentait aussi les Kabyles. Le colonialisme français avait toujours le même argumentaire. L'État turinois représentait bien les Savoyards avant 1860, cela ne fait aucun doute, les rois de Sardaigne étaient bien les rois des Savoyards.

    Pour me défendre, encore, je disais avoir utilisé savoisien comme Paul Guichonnet avait utilisé Hexagone pour France, pour varier les mots. Bruno Berthier me dit que ça n'a rien à voir, que Hexagone ne porte pas en lui de connotation politique. Bien sûr que si, je réplique, il renvoie à la perfection mathématique dont les historiens remi 01.jpgpatriotes veulent nimber la République française, il désigne une forme idéale qu'il est interdit de changer. Chez Paul Guichonnet, grand patriote hexagonal, c'était patent, c'était évident.

    Bruno Berthier a bien été obligé d'en convenir.

    Mais cette forme de la France républicaine, justement, est le prétexte pour me faire des reproches vides de sens. Il y a une sorte d'idolâtrie, à son endroit, qui empêche simplement d'avoir des vues lucides sur la question – calmes et intelligentes, sages et pures. On en revient toujours à la politique, au lieu de regarder les faits.

  • Monstres pétrifiés à Cabrespine

    20190709_170238.jpgJ’ai évoqué les formes étranges du Gouffre de Cabrespine dans la région de Carcassonne, ressemblant à des méduses ou des pieuvres de pierre – mais géantes. Le fait est qu’il existe toute une tradition de monstres pétrifiés, dans les légendes et la mythologie. En Tarentaise, un rocher était appelé le Sarrasin, comme un homme changé en pierre. Dans la haute vallée de l’Arve, un autre était réputé un château pétrifié par un ange parce que son propriétaire se comportait mal. Et dans l’ésotérisme juif, Salomon était censé avoir enfermé des monstres dans des pierres, des démons dans des rochers. Ensuite ils prennent leurs formes!

    Cette tradition se retrouvait au fond chez Lovecraft, mais inversée, car l’écrivain américain montrait comment la magie noire alliée avec la technologie sauvage réveillait, libérait ces entités des éléments où elles étaient enfermées. Le Nécronomicon qu’il avait inventé n’avait pas d’autre objet, et Cthulhu attendait en rêvant dans sa cité de R’lyeh, où il était tenu enfermé, où il était toujours endormi, au fond de la mer, et passait d’une certaine façon pour mort; or, il était aussi la personnification des forces primitives de la mer, enfermées dans le minéral, bloquées par la protection que constitue l’élément terrestre.

    L’ésotériste Louis-Claude de Saint-Martin a eu une réflexion rappelant cela: le monde physique a été construit pour protéger l’homme de l’emprise des mauvais esprits, des démons. En un sens, la Terre leur sert de prison, salutaire pour l’homme. Car sans elle, il serait l’esclave de ces entités plus puissantes, plus hautes. C’est aussi un thème lovecraftien, car Lovecraft lisait de l’ésotérisme, quoiqu’il n’en aimât pas le ton mystique, religieux.

    Il racontait que les scientifiques, en prétendant trouver les secrets de la matière, étaient contraints de la détruire, de la diviser, et que, ce faisant, ils libéraient les puissances qui y étaient encloses, si dangereuses pour l’être humain. Son âme n’étant pas prête à vivre avec elles, il a besoin de se protéger par le monde physique et la rationalité, ce qu’il contrôle par son esprit. La curiosité stérile de la science l’expose à un péril mortel. Cela 20190709_170315.jpgrappelle encore la libération des forces de l’atome, dans l’industrie et l’armement nucléaires, plaisamment représentées par des monstres dans la culture populaire japonaise, ou même dans un récit que j’ai constitué ici-même avec l’infographiste Régis Brindeau, qui a fait les images. J’opposais un monstre né de la catastrophe de Fukushima à Captain Corsica.

    Lovecraft ne voyait pas d’issue: il ne distinguait pas quelles forces l’homme pourrait développer pour contrer cette invasion horrible. Steiner disait qu’il devrait, pour compenser ce surgissement, développer significativement ses forces morales – ne serait-ce que pour maîtriser l’énergie nucléaire dont il avait prévu l’apparition prochaine –, et que, pour cela, il devait appréhender le monde spirituel, mettre sa pensée claire au sein du divin, et ne plus l'en dégager comme il le faisait depuis plusieurs siècles – ne plus reculer face à lui de crainte d’être emporté. Il rejetait l’idée que pénétrer le monde des esprits de sa pleine conscience fût sacrilège ou diabolique – comme même Lovecraft l’admettait implicitement.

    Dans le Gouffre de Cabrespine, les explorateurs peut-être libèrent les monstres enclos. Ils nous montrent des choses frappantes par leur proximité avec le monde spirituel. Pour éviter la confusion intérieure, sans doute il est nécessaire d’explorer intérieurement ce monde des formes pures, des idées vivantes, qui donne naissance aux corps sensibles. Sinon, comme Lovecraft, on n’aura que la sensation d’un immonde chaos – ou, comme Sartre, d’un univers totalement absurde. Du coup, tout deviendra permis, sous prétexte de liberté, puisque tout est dénué de sens. On pourra libérer les forces des profondeurs pour son propre intérêt, de façon égoïste, sans en rendre compte à qui que ce soit.

  • C. S. Lewis proche de H. P. Lovecraft

    lewis.jpgLes spécialistes pourraient penser que l'athée H. P. Lovecraft et le croyant C. S. Lewis ont peu en commun, mais ce serait rester à la surface des choses, que de juger d'auteurs selon leur philosophie affichée. D'un point de vue esthétique ou ésotérique fondamental, ils sont remarquablement proches, comme l'atteste ce passage de Perelandra de Lewis, qui est fascinant: We tend to think about non-human intelligences in two distinct categories which we label 'scientific' and 'supernatural' respectively. We think, in one mood, of Mr. Well's Martians (very unlike the real Malacandrians, by the bye), or his Selenites. In quite a different mood we let our minds loose on the possibility of angels, ghosts, fairies, and the like. But the very moment we are compelled to recognise a creature in either class as real the distinction begins to get blurred: and whien it is a creature like an eldil the distinction vanishes altogether. These things were not animals-to that extent one had to classify them with the second group; but they had some kind of material vehicle whose presence could (in principle) be scientifically verified. To that extent they belonged to the first group. The distinction between natural and supernatural, in fact, broke down; and when it had done so, one realised how great a comfort it had been-how it had eased the burden of intolerable strangeness which this universe imposes on us by dividing it into two halves and encouraging the mind never to think of both in the same context. (C. S. Lewis, Voyage to Venus, London, Pan Books, 1953, p. 6-7.)

    Lovecraft a eu de telles pensées: ses Grands Anciens sont de nature mythologique, mais ils intègrent les données scientifiques, et ne tombent pas dans les lieux communs du merveilleux ordinaire: ils ont aussi quelque chose de naturel. Le vrai merveilleux n'est ni dans les figures abstraites, ni dans les spéculations sur le monde physique, mais dans un entre-deux où le physique et le spirituel sont mêlés – ont fusionné, dans un équilibre parfait. Il est fait de ce qu'on appelle l'éthérique et l'astral, à mi-chemin entre le physique et le spirituel purs – et de ce que ne veulent pas, comme le dit Lewis, regarder ni les savants matérialistes, ni les théologiens. lewis 02.jpgIls ne le veulent pas, parce que c'est l'accès à une vision suprasensible, même sous le voile de la fable, et qu'elle leur fait peur.

    Cependant, Lewis lui aussi avait un peu peur de ce regard plongé dans le mystère, et il se rassurait en se disant que les imaginations avaient une valeur allégorique, intellectuelle. À l'époque de l'écriture de Perelandra, il était sous l'influence de J. R. R. Tolkien, qui croyait à ce monde intermédiaire des anges et des elfes, qui le pensait substantiel. Car Lewis était terriblement influençable, et ce fut à la fois sa chance et son infortune. Sous le rayonnement d'esprits comme Owen Barfield ou Tolkien, il devenait génial; par lui-même, il tendait à se parodier, à parodier le génie.

    Lovecraft était génial par lui-même. Sa supériorité par rapport à Lewis vient de ce qu'il ne voilait pas ses visions sous un discours moral fait au fond pour rassurer, justifier, expliquer; il mettait son lecteur d'emblée face aux monstres. Son athéisme était justement ce qui le lui permettait: rejetant les discours lénifiants des religions, il était pur dans son invention fantastique, montrait nus les mystères.

    Mais le passage que j'ai cité manifeste aussi que Lewis put être génial, à l'occasion.

  • Le merveilleux de Jean-François Deffayet

    sixt 01.jpgJ'ai dit, récemment, que je présenterais les Contes et légendes de Sixt-Fer-à-Cheval et de la vallée du Giffre de Jean-François Deffayet, conteur giffriote (ils ont été publiés chez mon père, la maison Le Tour Livres). Il est de la famille de Dominique Deffayet, spécialiste du parler local que j'ai rencontrée il y a plus de vingt ans pour évoquer la mémoire de mon arrière-grand-oncle Jean-Alfred Mogenet et qui m'a donné la photocopie de presque tous ses poèmes, composés en patois savoyard: c'est ainsi que le projet de les éditer en volume avec une traduction a commencé.

    Les contes de Jean-François Deffayet viennent, dit-il, de sa grand-mère, ils ont un caractère d'authenticité. On y trouve abondance de merveilleux - et l'idée que les fées du Fer-à-Cheval ont enseigné aux mortels l'art de la tomme, le fromage local. Le fromage est généralement regardé comme d'origine céleste; en Corse, la recette du brocciu a été enseignée aux bergers par les ogres...

    Il y a aussi, chez Jean-François Deffayet, le Sarvant, que lui appelle Charvan, les Giffriotes ayant tendance à chuinter; mais dans son conte, il n'habite pas une maison, il est l'esprit protecteur d'un lac. Il n'en a pas moins du pouvoir sur les étables.

    On trouve également, dans le recueil, des fantômes, des sorcières, le diable – ce qu'on trouve habituellement dans les contes. On ne rencontre pas beaucoup de merveilleux chrétien, mais une place forcément est faite au Sixt_fer_à_cheval_4.JPGfondateur de l'abbaye de Sixt et donc de son village (il a fait coloniser la vallée par des Alamans au douzième siècle), Ponce de Faucigny, portant le titre de bienheureux – parce qu'il vit dans la lumière céleste, bien sûr. Il a créé une vallée adjacente, en jetant sur une falaise une perle de son chapelet – si grand était son pouvoir!

    Car ce qui m'a le plus frappé, chez Jean-François Deffayet, c'est qu'il ne lésine pas sur le fabuleux – et, de surcroît, sait parfaitement le mettre en place, l'introduire dans ses récits, notamment en le ponctuant de phénomènes lumineux étonnants. Il est excellent lorsqu'il s'agit en particulier de faire apparaître le merveilleux dans la pénombre. Une pierre soulevée jette des rayons étincelants depuis des joyaux habités par un serpent magique, lui-même fait d'or et d'émeraudes, et les maisons laissent voir, aux portes, des clartés dont sortent des formes étranges, comme dans un cauchemar: En fin de journée, il grimpe le pas du Boret. La nuit tombe. Lorsqu'il arrive en vue du fameux chalet [de la sorcière], il fait sombre, juste un rayon de lumière bleue, d'un bleu étrange, envoûtant et mystérieux qui sort comme un jet sous la porte et par chaque jointure du mantelage […]. Avec la sensation d'avoir une carline […] dans la gorge, il dirige sa main vers la poignée en fer rouillé, tourne sans frapper. La porte s'ouvre, la source lumineuse l'aveugle. Mais il distingue malgré tout une forme dans le fond. [Il s'agit d'une sorcière, qui sort progressivement de la lumière, et que l'homme qui est entré doit vaincre; pour cela, il sort de son sac un chat noir et le met sous son nez.] Elle recule sans s'en apercevoir dans son propre piège. Quand elle n'est plus qu'à un mètre de la lumière, d'un geste brusque, il lui jette l'animal dans les bras. Surprise, elle recule d'un pas dans la lumière. Soudain, le plancher s'ouvre, il y a un courant d'air énorme qui passe et la vilaine bascule à l'intérieur d'un immense trou béant (in « Le Chat noir », op. cit., p. 43-44).

    Jean-François Deffayet a un art certain pour donner corps et substance au monde magique. C'est ce que j'aime chez lui. Cette clarté d'un bleu bizarre est sublime, car elle est comme une faille dans le voile de la matière, elle fait entrevoir un monde autre, elle est comme l'entrée d'un gouffre. En arrière-plan, l'enjeu du récit est moral, et la lumière lui donne une substance; mais on ne sait laquelle précisément, rien n'est donné à l'avance, car la chose est vécue intérieurement, et imaginativement.

    Bref, Jean-François Deffayet est un maître conteur.

  • Homéopathie et démocratie

    weledahippo editorialmedium.jpgL’homéopathie n’est pas utilisée seulement pour les êtres humains mais aussi pour les animaux et les plantes et parler d’effet placebo est ridicule. Qu’il existe souvent n’est pas à mettre en doute, mais en réalité il existe aussi pour les médicaments chimiques à l’effet prétendument avéré, la crédulité des gens à l’égard des machines et des méthodes matérialistes étant patente. Dès qu’un antibiotique ne marche plus parce que son effet placebo est passé, on invente des théories sur des virus mutants, sans saisir que l’organisme aime aussi être pris par surprise, que l’antibiotique a la valeur pour lui d’un coup de fouet, et que les statistiques peuvent le manifester tant qu’il n’est pas utilisé en masse, parce qu’alors, comme les coups de fouet qui se répètent, il perd son efficacité: tel Mithridate invulnérable aux poisons parce qu’il en avait pris à petites doses tout au long de sa vie, l’antibiotique cesse de faire réagir le corps lorsque son ingestion est régulière, et la cause n’en est pas forcément les fantasmes des biologistes.

    Les vins biodynamiques remportent des prix connus d’œnologie, et la biodynamie est fondée sur l’homéopathie. Mais déjà Georges Gusdorf avait montré la cécité de l’Académie de Médecine de Paris, qui, comme l’Église catholique (dont au fond toutes les institutions françaises sont spirituellement issues), tient superstitieusement à ses dogmes. L’homéopathie est d’origine allemande, et prend sa source dans la Philosophie biodynamie-12-624x413.jpgde la Nature qui voulait regarder les forces que portent les éléments, au-delà de leur enveloppe physique. C’est une démarche complètement juste et sensée, car ce qui compte dans l’action d’un homme, c’est l’âme qui utilise le corps, et il en va de même du reste de l’univers, dont l’homme est un rejeton.

    Rudolf Steiner, sans doute, a indiqué des limites à l’homéopathie: les dilutions excessives ne portent plus la force en question; l’excès de spiritualisme nuit à la médecine, c’est entendu. Mais l’excès de matérialisme aussi.

    Ce qui est néanmoins consternant, c’est la conception dogmatique et élitiste de la médecine officielle, de la médecine d’État, qui se comporte, à nouveau, comme les évêques catholiques médiévaux, en imposant au peuple des vérités prétendument prouvées par des institutions subventionnées. Où est la démocratie? On sait bien qu’en Suisse, le remboursement des médecines alternatives a été soumis à un vote populaire, qui a marqué le souhait qu’il soit effectif. En France, les divins prophètes de la sainte République règlent le problème à la place des gens, comme le roi autrefois guérissait des écrouelles. Peu importent leurs choix: le Ministre décide de tout. L’Académie de Médecine est réputée infaillible, comme pape.jpgle Pape. Y a-t-il quelque chose qu’on appelle la liberté, au pays des Droits de l’Homme? On peut en douter.

    Les choix médicaux ont un fondement culturel, et dépendent de la liberté de conscience. Les gens sont quand même aptes à juger: ils n’ont pas à subir des diktats inspirés par une Science sacralisée. Que veut dire la laïcité si les institutions d'État sont regardées comme la bouche de la vérité ultime, on ne sait pas.

  • Jean du Pré face aux femmes-biches

    20190628_215033.jpgComme prévu, je suis allé au spectacle de Rachel Salter à Villelongue-d'Aude, et elle a ému son public par trois contes et deux chansons, dont un des aspects remarquables est que l'une d'elles était en occitan: il s'agit d'une création originale d'artistes de ses amis, évoquant le mystère d'une rivière à passer. Ce qui est remarquable est que Rachel Salter est écossaise et qu'on aurait pu penser absurde de parler occitan avec l'accent anglais, mais en réalité, elle le prononce mieux que la plupart des francophones, étant douée en langues et parlant aussi très bien espagnol - et comprenant mieux, comme souvent les étrangers, la variété linguistique des régions que les Français eux-mêmes, qui s'imaginent bizarrement qu'il existe une fusion totale du territoire français et de la langue de Paris.

    Rachel Salter a aussi conté un conte traditionnel du Quercorb, la seigneurie verdoyante qu'elle habite au pied des Pyrénées, et la fin était émouvante: une fée a quitté son mari mortel qui l'avait traitée de folle et de dame d'eau, mais elle revient voir ses enfants; or quand ceux-ci l'annoncent au père, il n'y croit pas, il dit qu'elle est morte. Ils lui tendent un piège en l'attachant et en la recouvrant de tissus, mais quand on les ouvre, il n'y a plus rien - qu'une larme. C'est triste et tragique, la fuite des fées. Le monde doit survivre sans elles. Mais peut-être que les mortels peuvent devenir des hommes-fées, des elfes, comme les super-héros dont je me plais à raconter les histoires ici-même?

    Rachel Salter m'a surtout impressionné par le conte qu'elle a créé, écrit de sa propre plume - ou élaboré de sa propre imagination. Il s'agit de l'histoire d'un certain Jean du Pré qui tombe amoureux d'une femme aux yeux étranges et profonds, et qui lui rétorque qu'il doit la laisser fuir et disparaître un jour par semaine s'il veut l'épouser. Il donne son accord mais dès que le moment vient de la laisser, il est torturé de jalousie et d'inquiétude, il a des sueurs froides, il a des sueurs chaudes, se retourne sans fin sur son lit. La seconde fois qu'elle disparaît, il n'en peut plus, il se lève, et voit le vieux fusil que son père lui a légué; et l'arme lui parle, l'invitant à la saisir pour aller tuer dans la forêt.

    Il le fait, et s'enfonce dans les ténèbres. Il voit les habits de sa femme accrochés à une branche et son sang ne fait qu'un tour, qu'est-ce que cela? Mille pensées horribles le traversent. 

    Soudain, il voit une biche exquise au pelage argenté. Il épaule son fusil, vise, mais la bête se retourne et le regarde. Et au-delà de sa fureur, il distingue les doux yeux de sa femme, qu'il aime toujours. Elle lui parle et cernunnos.jpgl'invite à la suivre. Il s'exécute et, d'expérience en expérience intime, il se change lui-même en cerf aux bois dorés, disparaissant avec elle dans le bleu - comme disent les Américains.

    Ce qui est beau, dans ce conte, c'est la fusion entre les motifs symboliques et la psychologie: non la réduction des premiers à la seconde, mais leur alimentation par elle, leur revitalisation. Les figures traditionnelles parlaient directement aux peuples anciens, sans passer par l'exploration intérieure, parce qu'elles étaient ressenties d'emblée comme intérieures autant qu'extérieures. Mais pour l'auditeur moderne, il est nécessaire de les relier à la vie intime telle qu'il la reconnaît, par exemple par l'appréhension de la jalousie, ou du goût du meurtre - mais aussi, dans un sens plus mystique, par le sentiment d'unité entre l'homme et la nature: car le jeune chasseur se sent dilaté, dans son âme, jusqu'à ne plus reconnaître la frontière entre sa peau et la forêt - juste avant de se métamorphoser. Or, cela passe par le féminin en lui-même, l'intuition, l'oubli du masculin conquérant et rationaliste, qui ne fantasme que des choses physiques et donc négatives, au lieu d'imaginer, lorsqu'il est ignorant, un miracle, un épanouissement spirituel - une union entre l'homme et les animaux.

    Un jour, peut-être, Rachel Salter publiera ses contes en volume et, à la manière de William Beckford et de Charles Duits, eux aussi anglophones, elle apportera à la littérature française ce qui lui manque de profondeur et de mystère, de merveilleux. Les étrangers le font souvent, le français tendant à se scléroser. La Renaissance venait des Italiens, le Romantisme des Allemands et des Anglais, le Surréalisme de l'Europe entière...

  • Le mythe du réalisme primordial

    Renan.jpgJ'ai évoqué la tendance des contes, en France, d'avoir été, dans leur diffusion par écrit, vidés en partie de leur merveilleux, dans le même mouvement qu'Homère amendé par le classicisme de Victor Bérard, ou de l'Évangile réécrit par Ernest Renan. Cela a son pendant en anthropologie, et on a vu Max Weber et d'autres savants célèbres postuler un stade réaliste de l'humanité qui n'a jamais existé – un stade au sein duquel les hommes eussent nommé simplement les objets physiques, sans métaphores. Owen Barfield a réglé son compte à cette théorie que démentent les faits, les textes les plus anciens témoignant au contraire de l'éternelle mythologie, et les peuples vivant à l'état de nature s'exprimant continuellement par métaphores et symboles.

    Même Jean-Jacques Rousseau, avec son calvinisme spontané, représentait le bon sauvage comme profondément réaliste, et il critiquait (stupidement) le merveilleux, rejetant même La Fontaine parce qu'il faisait parler les animaux.

    La science-fiction est née, au fond, de cela, du désir de réécrire les mythes en les expliquant par des théories scientifiques. Pour moi, le résultat artistique est ce qui compte, et je crois que, en tant qu'œuvres d'art, les romans de science-fiction restent mus, en profondeur, par le désir de poésie et de mythologie, et que les théories scientifiques ne servent que d'alibi, d'excuse. Mais je dois reconnaître que j'ai rencontré plusieurs auteurs de science-fiction, et que, dans leur vie, dans leurs discours ordinaires, s'ils avouaient aimer la littérature, la poésie, ils avaient bien une philosophie dominée par le matérialisme et l'athéisme, ou au moins le rationalisme.

    C'était d'ailleurs le cas de H. P. Lovecraft, que j'admire, mais qui distinguait soigneusement les paroles internes à la fiction poétique, et les idées qu'on devait avoir, selon lui, sur le monde. C'était aussi le cas de Gérard Klein, dont j'ai déjà parlé: il citait souvent Jean Racine comme une référence absolue en matière d'art littéraire, et créait de merveilleuses histoires pleines d'imagination, mais il leur préférait somme toute les machines qui s'élançaient à la conquête de l'espace. C'était encore le cas – plus proche, dans l'espace, de Genève – de Jean de Pingon, l'auteur des Mémoires du roi Bérold et du Peintre et l'alchimiste, nourris d'ésotérisme, mais aussi de science-fiction. Nous avons souvent parlé ensemble et, au clarke-820x510.jpgfond, nous n'étions pas très d'accord. Je me sentais proche du spiritualisme de Tolkien, qui croyait au monde des esprits, aux elfes et aux anges, et pas lui.

    J'ai pas mal écouté les nouvelles d'Arthur C. Clarke, dans ma voiture, lues par divers comédiens anglophones, et j'ai remarqué la même tendance: dans sa jeunesse, il aimait l'imaginaire, et l'exploitait, nourri de la lecture d'Olaf Stapledon, de Lord Dunsany, de C. S. Lewis, mais il avait déjà tendance à le ramener à des spéculations rationalistes sur les extraterrestres, et, à mesure qu'il a avancé en âge, il s'est de plus en plus contenté de parler d'inventions singulières de savants cachés, ne débouchant sur rien de fabuleux. Je reviendrai sur les nouvelles de qualité qu'il a écrites, tout de même. Une en particulier (The Parasite) m'a semblé grandiose, dans la masse qu'il a composée. Mais son évolution personnelle tend à montrer que le réalisme sec n'est pas franchement dans l'enfance de l'humanité, mais bien dans sa vieillesse.

  • Horace et les dieux

    apollo1.jpgJ'ai relu un choix d'Odes d'Horace contenant aussi l'Ode séculaire composée à l'occasion d'un événement religieux initié par l'empereur Auguste, et j'ai encore été frappé par la beauté des vers du poète, mais aussi par la façon vivante et colorée dont il représente les dieux – et je suis resté songeur au souvenir de l'arc éclatant d'Apollon, patron des poètes et des médecins.

    Je connais bien la littérature chrétienne, et souvent elle a tendu à s'exprimer d'une façon comparable pour les anges, mais d'une manière plus figée, hiératique, abstraite. La nécessité morale a absorbé les êtres divins du christianisme dans la lumière divine, et les saints hommes défunts ont paru plus accessibles, puisqu'au ciel ils conservaient une figure terrestre. Mais, à l'inverse, leur réalisme a moins de poésie que les dieux de l'Olympe.

    Tiré d'un côté par le réalisme de la légende dorée, de l'autre par l'abstraction des anges trop moraux pour avoir un corps complet – pour être même sexués –, le christianisme est l'inventeur à la fois du naturalisme littéraire et de l'abstraction philosophique dont l'époque présente souffre tant. Car si cette double tendance a pu paraître bonne en ouvrant l'esprit, elle a aussi eu ses effets négatifs en le dissolvant, en le polarisant, en l'emmenant soit dans le néant des concepts, soit dans l'obscurité de la matière. La mythologie antique était par essence intermédiaire, et même si, peut-être, elle embrassait trop peu, à la fois dans le ciel philosophique ou théologique et dans les sciences naturelles et physiques, elle avait cet insigne avantage, cet avantage touchant et immense de créer pour l'âme cet intermonde cher à Henry Corbin, par lequel l'âme justement peut toucher au spirituel vivant, aux dieux. Si elle ne passe pas par cette étape, elle se perd ou reste à terre.

    Plusieurs chrétiens en ont été conscients, et c'était l'objet de ma thèse de doctorat, de montrer que les Savoyards ont été globalement de ceux-là, et qu'ils se sont efforcés de ramener les anges à Terre, et de leur donner des attributs clairement accessibles – des épées, des archer.jpgboucliers, des armures, des visages. François de Sales et Joseph de Maistre étaient de grands défenseurs du merveilleux chrétien, et l'accusation, lancée contre le premier, d'avoir trop concédé à l'amour humain pour représenter l'amour divin est absurde et témoigne d'une incompréhension profonde de la véritable vie de l'âme, au-delà des injonctions morales toutes faites. Quant au second, on lui a reproché d'avoir représenté la divinité agissant dans l'histoire, et cela participe de la même incompréhension, du même attachement à la théologie abstraite et figée qu'affectionnait la Sorbonne quand elle était catholique, et qu'elle affectionne en fait toujours, maintenant qu'elle ne l'est plus.

    De nos jours, pour représenter les surhommes de façon vivante, on a les super-héros, avec l'appui de la science-fiction – des illusions du scientisme.

    Mais il faudra trouver un jour le moyen de représenter de façon vivante (et comme le faisait Horace pour les Olympiens) les anges, de perfectionner à cet égard la tendance médiévale qu'avaient tenté de conserver les Savoyards, de la renouveler. Les poèmes mystiques de Rudolf Steiner sur l'archange Michael peuvent servir d'exemples, je pense. Mais J. R. R. Tolkien a aussi œuvré en ce sens, et même H. P. Lovecraft, à sa manière. Sans parler de Jack Kirby, et d'autres, inutiles à nommer. (En France, peut-être Nathalie Henneberg, qui a tenté de fusionner les anges et les extraterrestres.)

  • Jean-François Deffayet et les mystères de Sixt

    deffayet.jpgMon père, quand il faisait encore de l’édition, a publié le recueil de contes d’un conteur de sa vallée, Jean-François Deffayet, de Sixt, qui a hérité de ses grands-parents une tradition d’histoires fabuleuses ou cocasses. J’ai été frappé, en le lisant, par sa faculté à mettre en scène le merveilleux, le surnaturel.

    J’ai souvent eu l’impression que beaucoup de conteurs en minimisent la portée, évitent de s’appesantir dessus, comme s’ils avaient un peu honte. Mais peut-être que cela change, ou que je ne suis pas tombé sur les bons. Au dix-neuvième siècle, à l’époque romantique, même en France, il n’en était pas ainsi: en tout cas dans les régions, le merveilleux était vivace. Mais par la suite, les contes rapportés ont acquis une sécheresse curieuse, qui, curieusement aussi, s’est fait souvent passer pour une marque d’authenticité.

    Arnold Van Gennep prétendait que le merveilleux était souvent ajouté par des écrivains de seconde zone qui voulaient faire chic et, en réalité, c’était la même tendance qui faisait dire à Victor Bérard que le merveilleux chez Homère avait été globalement ajouté par d’autres que lui, qu’il n’en avait pas eu plus que Jean Racine, ce qui est absurde. L’aberration était telle qu’il reprochait aux Romains d’avoir alimenté ce merveilleux artificiel, sans doute parce qu’Ovide et Virgile faisaient abonder le merveilleux dans leurs vers.

    C’était complètement aberrant, car, spontanément, les anciens Romains étaient en fait moins portés au merveilleux que les anciens Grecs. Mais évidemment, on ne pouvait pas prétendre que le merveilleux de la poésie latine avait été ajouté aux textes primitifs, puisque les conditions d’écriture de ceux-ci étaient parfaitement connues. La même logique encore a tenté de ramener les deffayet.jpganciennes mythologies, le vieux merveilleux, à du merveilleux scientifique – à de la science-fiction. En réalité, tout cela n’émane que du classicisme traditionnel, n’a pas d’autre valeur que la peur des intellectuels face aux mystères de la vie. Ils se réfugient dans des concepts tout faits, rassurants et raisonnables.

    Mais depuis quelques années, je trouve que, peut-être sous l’influence de la culture anglophone, le merveilleux est mieux assumé, et que justement mon ami Jean-François Deffayet en donne un inattendu exemple. Inattendu, parce que, dans sa vie, Jean-François évite de théoriser quoi que ce soit, et n’essaie pas de parler des fées en général, de les définir, il se contente de les mettre en scène dans des contes conformes à la tradition. Je dirai une autre fois de quelle manière.

  • Le sourire d'Addis et autres textes

    LeSouriredAddis-300.jpgLe 15 mai dernier, est sorti, aux éditions Livres du Monde, un ouvrage collectif auquel j'ai participé, et dont je ne voulais parler qu'après avoir lu tous les textes: Le Sourire d'Addis. Mais le temps passe, et on est très occupé, j'en reparlerai quand j'aurai tout lu, mais je veux dès aujourd'hui annoncer cette sortie. J'y ai mis, pour ma part, des textes sur la Corse et la mythologie que j'ai cru y voir quand j'y suis allé – non pas tirée des livres, mais de l'air même – et des images qui en moi ont surgi quand, effaçant en mon âme les sens, j'ai laissé parler le sentiment de ce que j'avais vu, et l'ai déployé en images.

    C'est surtout l'étrange personnalité de Captain Corsica, qui est montée des profondeurs quand j'ai parcouru cette noble île, ainsi que de son père Cyrnos dont le visage se distingue dans les roches – tandis que le fils se distingue plutôt dans les nuages. Tout est parti cependant d'excursions à pied, et de la contemplation du paysage. Tout à coup un noir se fait, et à la place du sensible surgit l'image pour ainsi dire archétypale, mais vivante.

    Je dois le dire, les noms m'ont été suggérés par un écrivain corse appelé Sylvestre Rossi, qui avait pensé créer un pendant au personnage de Captain Savoy que j'avais moi-même créé. J'espérais qu'il raconterait les aventures de ce gardien secret de la Corse, mais il n'en a rien fait, cela n'avait été pour lui qu'une plaisanterie, ou un songe bref. Je lui suis tout de même reconnaissant d'avoir suggéré en moi des choses infinies.

    J'ai bien lu, par ailleurs, plusieurs textes du livre, et ils sont tous intéressants, choisis avec soin par l'éditeur Lionel Bedin. Celui-ci, à cause de la lettre initiale de son nom, ouvre le recueil, et il rend compte agréablement d'ouvrages d'écrivains importants du genre du récit de voyage. Puis il y a mon vieil ami Georges Bogey, qui évoque, en une dissertation magistrale, l'essence du vrai voyage. Enfin Yanna Byls, qui fait part de ses émotions grandioses lors d'un voyage au Maroc, qui l'a amenée près des dieux. Je poursuivrai ma lecture bientôt, et reviendrai sur les autres auteurs. Merci à Lionel Bedin de cette belle initiative.

    Je lui suis également reconnaissant d'avoir inséré un texte de Jacques Replat (1807-1866) sur Jean-Jacques Rousseau et son séjour à Annecy (assez mal connu). Le style de Replat est inimitable, et je l'adore. Il parvient toujours à impliquer le sentiment le plus poignant, dans ce qu'il dit. J'ai constamment cherché à le faire connaître et à le réhabiliter, et je suis heureux que Lionel soit tombé sous le charme de ce grand auteur.

    Un livre à lire, donc!

    Le Sourire d'Addis... et autres étapes sur les routes du monde,
    Éditions Livres du Monde,
    228 p.,
    18 €.

  • Nuit blanche au pays des fées à Villelongue-d'Aude

    64315861_10219072430063647_629164411956756480_n.jpgL'association Noyau. Au cœur du conte, que je préside, est co-organisatrice, avec Le Petit Théâtre de contes de fées, d'un spectacle de contes avec musique appelé Nuit blanche au pays des fées. Trois contes splendides et mystérieux seront dits au Verre à Soif, café de Villelongue-d'Aude, en Occitanie, le vendredi 28 juin à 20 h. Je sais bien que c'est loin de Genève. Mais de nos jours, il suffit de prendre l'avion: il y a une très bonne ligne Genève-Toulouse - je l'ai utilisée, une fois, pour assister au spectacle de Renata la renne et la nuit de Noël, à Narbonne. Vous aurez peut-être compris qu'il s'agit de la même belle artiste Rachel Salter. Cette fois elle sera seule, et il n'y aura pas de marionnettes; mais il y aura la musique de sa légendaire tempura, instrument indien superbement décoré par John Slavin, et ses beaux chants.

    Et je vous conseille vivement d'y aller, car je connais les contes qu'elle dira, et ils sont sublimes. Mêlant son génie propre à des contes traditionnels occitans, indiens ou écossais, Rachel Salter répondra aux questions fatidiques que se posent réellement les gens au fond d'eux-mêmes - par-delà les problèmes ordinaires auxquels ils feignent de s'intéresser: pourquoi les fées lavandières lavent et sèchent-elles leurs vêtements la nuit? pourquoi n'entend-on jamais d'histoires d'homme-sirènes? pourquoi le trésor des fées devient-il poussière dans les mains de certains, et fait la fortune d'autres? Oui, ces énigmes brûlantes et passionnantes - et d'autres encore! - seront abordées dans cette soirée envoûtante de Villelongue (près de Limoux, dans le département de l'Aude, bien sûr). Les grands-mères peuvent venir, les enfants ne doivent pas être oubliés.Venez nombreux!

    (Merci à l'artiste Anna Steane de Anna Steane Art pour l'affiche si poignante ci-dessus.)

  • Joseph de Maistre et l'arrachement à la matière chambérienne

    saint_petersburg_visa-free_travel_to_russia.jpgJ'ai contesté récemment la validité de la thèse de Michael Kohlhauer selon laquelle, si j'ai bien compris, Joseph de Maistre avait créé des figures de la Providence parce que, se sentant en exil loin de la Savoie, il avait tendu à s'inventer un monde pour compenser, en quelque sorte, son manque affectif. Je l'ai contesté parce que Joseph de Maistre ne s'étant jamais avoué en sentiment d'exil vis à vis de la Savoie et se disant plutôt citoyen d'un ciel inaccessible, cette thèse ne s'appuyait que sur des présupposés rationalistes dans la lignée de Sigmund Freud, que les faits ne confirmaient pas.

    Mais tout de même, il est indéniable que le style prophétique est venu à Joseph de Maistre lorsqu'il a eu quitté Chambéry pour Lausanne puis, plus encore, Saint-Pétersbourg, et même Rudolf Steiner considérait que c'est seulement en s'arrachant au royaume de Piémont-Sardaigne, auquel il avait d'abord été lié, et en entrant dans la sphère culturelle russe, que le prophète savoisien avait trouvé son style, s'était pleinement épanoui, et avait commencé à percer les véritables secrets du monde.

    Xavier de Maistre à son tour est devenu prodigieusement imaginatif en allant à Turin. On n peut pas dire néanmoins que son déménagement à Saint-Pétersbourg l'ait affranchi complètement du classicisme. Il y est piazza-San-Carlo-Turin.jpgrentré, après avoir été rabroué par son frère, qui ne goûtait pas la fantaisie grandiose de l'Expédition nocturne autour de ma chambre, la suite du Voyage. Même en Russie, Joseph représentait pour Xavier l'autorité paternelle, et celle du roi de Sardaigne, aussi celle des Jésuites.

    Mais peu importe. La carrière de Joseph de Maistre montre bien que le départ de Chambéry a déployé ses dons prophétiques, ou son style prophétique tout au moins. Qu'est-ce à dire? La réponse ne se trouve pas dans Freud ou des théories générales démenties par l'intéressé même. Il a clairement énoncé qu'à Chambéry, il était comme une huître sur son rocher: il s'ennuyait. Même l'ésotérisme, il allait le chercher à Lyon, avant 1792. Il était bloqué, en Savoie, par le milieu social, le paysage familier, l'autorité légale, qui le contraignaient à n'avoir que des pensées conventionnelles. Une fois la révolution déclenchée, dégagé de cet environnement chaleureux mais contraignant, il a libéré ses pensées. La révolution a eu en fait un bon effet sur lui, elle l'a émancipé, indirectement: c'est tout le paradoxe de ce philosophe hostile à une révolution qui l'a engendré comme prophète. C'est pourquoi, somme toute, il l'a dite providentielle: pour lui, elle l'a été; elle l'a réellement régénéré, a ramené le fond du christianisme en son âme, et il s'attendait à ce que toute la France suive son exemple.

    L'esprit se libère si le corps est déplacé, arraché au lieu où il s'est engoncé dans la matière: pourquoi le cacher? Les nomades sont réputés avoir une perception spéciale des esprits de l'air; les prophètes allaient de ville en ville pour ne pas avoir l'esprit obscurci par une situation trop stable; les troubadours, de même. Les médecins alchimistes de la Renaissance à leur tour se déplaçaient pour ne pas être piégés par les pensées ordinaires. Joseph de Maistre, par son départ de Chambéry, appartenait à cette lignée: le monde ordinaire se dissolvant, il voyait, derrière les apparences pour lui changeantes, se dessiner les principes spirituels généraux. Cela n'a rien à voir avec un sentiment d'exil. Tout avec l'affranchissement du sentiment local.

  • La fée de la raison contre la reine Mab

    mab 02.jpgDans un commentaire à un de mes précédents articles, je disais que l'intelligence dans l'antiquité était représentée et inspirée par la déesse Minerve – ou Pallas Athéna, patronne d'Athènes –, et que, en un sens, celle-ci est la même déesse de la Raison que les révolutionnaires français se sont efforcés de faire adorer en 1789, lui faisant des processions, lui bâtissant des temples.

    En un sens aussi, cette figure se retrouve dans celle de Marianne, la patronne de la république française, car celle-ci a pour objet la diffusion du rationalisme, regardé au fond comme un nouveau dogme. Elle le dit moins clairement que les révolutionnaires français pour ne pas paraître religieuse – et sembler se confondre avec la laïcité, la neutralité, comme si le rationalisme seul était neutre, impartial, et donc supérieur à toutes les religions déclarées.

    Mais c'est contre le rationalisme, l'assimilation de la déesse Raison à l'Être suprême, que le Romantisme a parlé et agi, et même le républicain Victor Hugo affirmait que la raison devait améliorer les religions, non les supprimer. À l'opposé, on a vu des romantiques défendre les libertés complètes de l'imagination contre le rationalisme, préfigurant le Surréalisme. Celui-ci se réclamait du romantisme allemand (qui était sans limites et ne pratiquait pas le rationalisme mais affranchissait l'imagination), ainsi que de Gérard de Nerval et des poèmes visionnaires de Hugo. Du vrai Romantisme, si l'on peut dire.

    J'aime évoquer, de mon côté, le Savoyard Jacques Replat, qui rejetait le rationalisme et prônait la dévotion à la reine Mab – la fée de l'Imagination, disait-il. On sait qu'elle est apparue dans la littérature moderne avec Shakespeare, plus imaginatif assurément que les dramaturges français classiques: elle est présente dans une chanson de Roméo et Juliette. Prise au folklore celtique, elle est issue de la Reine Maeve, déesse irlandaise rationalisée dans les récits qui sont restés d'elle, incarnation de l'autorité royale. Par cette fée le roi était inspiré et pouvait gouverner, elle était l'esprit du pouvoir. Littéralement, son nom signifiait ivresse.

    Certes, Minerve et Athéna inspiraient aussi les princes, dans leurs décisions. Elle était leur sagesse. Ulysse, roi d'Ithaque, l'avait pour mentor, parce qu'elle avait pris l'apparence de son conseiller Mentor – et, sous cette forme, le guidait. Mais Replat se réclamait d'une sagesse nourrie d'imagination, d'ivresse intime, de visions, de révélations acquises en l'état de rêve, et non d'une raison raisonnante, d'un rationalisme qui fondait l'exercice du pouvoir sur la science positive, la tradition cartésienne. Le fait est que les rois de Sardaigne, dont il était le sujet, se réclamaient de l'inspiration prophétique, issue de la tradition chrétienne et des anges intimes, tels que Joseph de Maistre et François de Sales les avaient peints.

    La déesse de la Raison, elle-même, avait acquis un peu de tendresse, de douceur, d'esprit chrétien avec Marianne, que créa Lamartine quand il se convertit à son tour au républicanisme. Il était de tendance rationaliste, maedb.jpgmais était, comme Hugo, un vrai romantique, qui voulait améliorer la vie mystique par l'exercice de la raison, non la supprimer. Il aimait le merveilleux chrétien d'un Frédéric Mistral, pourtant catholique traditionaliste, et la fantaisie de Xavier de Maistre, également nourrie de conservatisme chrétien.

    Bref, le rationalisme, c'est bien joli, mais c'est vide, et Replat a raison, la fée de l'Imagination est plus belle. Mais il admettait que la raison devait l'éclairer, l'assainir, la diriger, la discipliner, il ne s'agissait pas de devenir fou. Selon les temps, il semble plus judicieux de développer la raison, ou l'imagination; je pense, personnellement, que le temps d'aujourd'hui est celui où il faut développer l'imagination (sans perdre le lien avec la raison). Je pense donc le rationalisme mauvais, comme André Breton le faisait – et même si le Surréalisme, lui, a bien rompu inutilement avec la raison, fréquemment.

  • Origines du plaisir de manger

    fruit.jpgJ'ai, il y a quelque temps, contesté la valeur scientifique des intentions prêtées à la nature dans le goût que les êtres vivants avaient de manger, appelé communément instinct de survie – et, comme je m'y attendais, cela a créé du débat. Voire de la polémique. Regarder l'âme des bêtes de façon extérieure ou intellectualisée est très facile, mais rien ne prouve que le plaisir de manger ait la cause qu'on croit.

    Mais alors, quelle serait-elle? Car rien n'arrive sans cause. Si la nature ou un dieu n'a pas créé cette ruse pour permettre aux espèces de survivre, si les animaux eux-mêmes n'ont pas conscience que c'est pour que leur espèce survive qu'ils ont faim et ont par conséquent du plaisir à l'assouvir, d'où cela vient-il?

    On a tort de réduire des mouvements de l'âme, fût-elle animale, à des idées préétablies et simplistes, ou à des causes physiques. C'est en explorant l'âme même qu'on parvient à dégager des vérités sur l'âme, ou du moins à distinguer des pistes.

    Et disons tout de suite une chose, une chose qui surgit spontanément et vigoureusement si justement on reste dans le monde de l'âme: la cause d'un sentiment ne peut pas être une idée développée par le sujet lui-même. Constamment, en effet, le sentiment précède l'idée!

    Veut-on parler d'idée inconsciente, en allant dans les profondeurs de l'âme? Cela ferait dire que les pulsions volontaires de l'animal ont une fonction providentielle, et peu importe que cela vienne d'une nature soudain rendue intelligente, ou d'un dieu – car qu'est-ce qu'une intelligence de la nature, sinon un esprit divin? C'est bien sa définition.

    N'allons pas aussi loin: n'extrapolons pas. Regardons déjà ce qui donne faim. Car la faim n'est pas aveugle: le plaisir diffère en nature et en intensité selon les aliments. Il apparaît clairement, dès lors, qu'on mange ce qu'on aime, au sens littéral: on veut se l'assimiler à soi. L'objet ou l'être mangé a une qualité qu'on voudrait acquérir. Et cette qualité, c'est l'animation.

    Si un chat mange une souris après l'avoir animée, ce n'est pas par un dessein secret, parce que la souris échauffée lui donne des toxines utiles; c'est simplement que quand elle s'anime, elle lui donne très faim, et au moment où elle est le plus animée par la peur, sa faim le porte à la manger. Il aime en fait les souris, c'est pour cette raison qu'il joue avec elles.

    On ne me croira pas. Mais qui ignore que, chez les adolescents, l'amour s'exprime de cette façon, par des agacements? Et même dans l'amour mûr, les caresses ont ce but, de rendre le corps plus désirable. Jusque dans l'amour intellectuel, le débat rapproche, et suscite le désir – donne du plaisir –, crée les conditions de l'union CupidPsyche_KinukoCraft_8.JPGintime.

    La relation avec un dieu est de même nature. Par le péché qui éloigne de la divinité, par la sainteté qui en rapproche, l'homme vit avec les astres, pour ainsi dire, une histoire d'amour. Il anime les anges par sa bonté, ses méditations, ses chants! Et même ses disputes avec Dieu - ses luttes avec l'Ange - préludent à son retour au Ciel.

    Le légume bon à manger se présente aussi à l'œil comme beau, rond, brillant, plein, attirant – et que dire du fruit? La salade épanouie appelle l'homme à la manger, pour s'unir à lui, après qu'il l'a bien mêlée à l'huile et au vinaigre. Acte d'amour, encore. Et la cuisson en est un autre.

    Ce qui vit appelle ce qui veut vivre, c'est vrai, mais cela prend directement l'allure de l'animation, de la plénitude, de qualités morales qu'on cherche à faire entrer en soi. Or, manger les fait réellement acquérir, et c'est bien celles qui permettent de continuer à vivre. Le moral n'est pas coupé du physique, le corporel n'est pas coupé du spirituel, en un sens tout est religieux, même manger. Mais pas pour obéir à un dessein utile de la nature – seulement pour aimer le monde et ses êtres.