Culture

  • Nostalgie du monde divin, suite

    tseringma.jpgJ'ai déjà évoqué un article de Michael Kohlhauer, spécialiste chambérien de Joseph et Xavier de Maistre, qui assurait, dans cet article qu'il m'avait envoyé, que ces deux frères prenaient pour une forme de nostalgie du ciel, du monde divin, ce qui n'était qu'un regret de la patrie, du pays natal - la Savoie, dont ils se sentaient exilés à cause de la Révolution, qui les avait envoyés en Suisse et en Russie. J'aurais dû prendre ce texte pour un avertissement majeur, car pour moi je laissais aux auteurs savoyards le droit d'avoir la nostalgie qu'ils disaient avoir, et le fait est que c'était celle du Ciel, non celle de la Savoie.

    Dans son rapport de soutenance, mon directeur de recherche m'a reproché d'avoir parlé de la montagne évoquée par Xavier de Maistre comme d'un signe, un symbole. Signe de quoi? Symbole de quoi? demandait-il. Dans mon développement, comme chez Xavier de Maistre, c'était tout à fait clair: en regardant, à l'ouest, la montagne baignée de la lumière du soleil couchant, le lépreux d'Aoste auquel il prête sa plume dit pressentir le monde divin. Je dis donc que dans ce texte la montagne est un objet mythologique, parce que je prends mythologie dans le sens d'images renvoyant au monde divin. Mais il fallait, pour mon aimable maître, que cela renvoyât à une nostalgie purement physique – la mère, la ville, que sais-je? Peu importe que les auteurs n'en parlassent pas: c'est ce qu'il lui semblait légitime de dire.

    Mais comment pouvais-je le dire? Le principal poète lyrique de la Savoie d'alors, Jean-Pierre Veyrat, a été clair, sur ce sujet: dans La Coupe de l'exil, il raconte qu'il revient en Savoie après avoir séjourné à Paris, et qu'il pensait retrouver les joies de l'enfance et le berceau de ses pères; or, il assure qu'il n'a pas été comblé, parce que la seule patrie véritable de l'homme est celle du ciel – le pays des anges et des harmonies cosmiques!

    Il fallait, peut-être, avoir plus d'esprit critique – affirmer que Veyrat regrettait sa sœur, sa mère ou la laine des moutons, je ne sais pas. Mais Veyrat était un disciple fidèle de Joseph et Xavier de Maistre: il disait ouvertement ce que ceux-ci pensaient. Et cela se recoupait avec ce que les textes chrétiens médiévaux disaient aussi, que la véritable patrie était celle du ciel.

    Illusion, peut-être. Mais qui peut en juger? Michael Kohlhauer m'a dit, dans son bureau, une fois, qu'il était athée, et qu'il regardait les personnifications des montagnes comme de simples projections du psychisme. J'ai été pris d'un doute. Moi qui pensais, comme au Tibet, qu'elles étaient le corps d'êtres spirituels invisibles, ne devais-je pas renoncer à mon projet de thèse? Puisqu'il était sorti de la neutralité, ne devais-je pas comprendre que l'Université le faisait globalement dans le sens du matérialisme, et qu'il n'y avait pas de place pour des polythéistes comme moi? Je lui ai répondu que seule m'intéressait la dimension mythologique de la littérature, la Novalis-1.jpgfaçon dont l'art représentait le monde de l'esprit - suivant en cela Tolkien, Novalis ou Steiner. Je le lui ai dit explicitement, et il a semblé hésiter. Et comme il comprenait que j'allais abandonner la thèse s'il ne l'acceptait pas, il a déclaré que cela l'intéressait aussi. Mais c'était pour que le jour de la soutenance il me déclarât que le concept de mythologie n'avait aucun sens, parce qu'en réalité Barthes avait affirmé que tout était mythologique et qu'il avait raison, que depuis qu'il l'avait dit, tous les gens intelligents le savaient!

    Mais non: le langage peut être spirituellement vide, et ne représenter aucunement l'esprit - être rivé à la matière. On peut toujours dire qu'il est mythologique que Joseph de Maistre ait regretté la Savoie: mais c'est cela qui ne veut rien dire si, dans la Savoie, il n'y a pas d'êtres mythologiques, c'est-à-dire des dieux, ou des anges, des entités spirituelles – et si on dit qu'il n'y en a pas.

    Si j'avais abandonné ma thèse, je ne serais pas docteur. Je ne pourrais pas écrire d'articles sur mon aventure de doctorant. Je ne regrette rien. Mais en quoi Michael Kohlhauer aurait été gêné que je l'abandonne, puisque mon point de vue l'a mis en colère, je ne sais pas.

  • De l'origine secrète des Mutants

    SentinelMkIIUXM59p19.PNG.pngJe me suis longtemps demandé si les mutants des comics Marvel pouvaient avoir une origine mystique - si leurs mutations, présentées comme liées à l'Évolution, pouvaient être dites d'origine divine, et si la Providence, pour les auteurs de ces illustrés (comme disait ma grand-mère), avait un rôle dans leur apparition. Ce n'était pas clair car, en général, pour Stan Lee et Jack Kirby, inventeurs de la série des X-Men, ces évolutions, ou mutations, étaient issues d'accidents, de hasards, et on ne pouvait pas affirmer que ces accidents, ces hasards, eussent un sens mystique - rien ne le laissait supposer.

    Or, cette série a, elle-même, évolué - notamment sous la plume de Roy Thomas, au mysticisme souvent explicite, et qui était un grand lecteur de fantasy - de Tolkien, Dunsany, Eddison, Morris. Dans les impressionnants épisodes dessinés par Neal Adams, on trouve justement une étrange révélation: c'est le cœur du soleil qui est la source des mutations créant les super-héros - mais aussi des évolutions qui ont tiré les êtres vivants vers l'humanité. Cela se présente ainsi: obsédés par leurs désirs de tuer les Mutants, les robots appelés Sentinelles sont amenés à chercher la source des mutations, pour enfin la supprimer. Ils s'élèvent dans le ciel et, sentant cette source instinctivement, se précipitent dans le cœur de l'astre solaire!

    Le scénariste voulait-il plaisanter, ou était-il nourri d'occultisme? Car selon celui-ci, le Christ est un être solaire, et provoque l'évolution de l'humanité vers la surhumanité, à travers l'acquisition d'un corps glorieux. Et qu'ont les super-héros, sinon ces corps glorieux? À quoi renvoient leurs costumes colorés, sinon à ces corps de cristal ou d'arc-en-ciel aussi évoqués par l'ésotérisme tibétain? Leurs facultés extraordinaires, leurs liens avec les forces élémentaires, leur maîtrise des flux psychiques, y renvoient encore.

    J'ai déjà évoqué l'excellent Roy Thomas qui, dans la série Adam Warlock, avait créé des figures explicitement christiques - avait fait appel clairement à la mythologie chrétienne. Il raconte que Stan Lee en a été gêné, mais AngelNealAdams.jpgqu'il ne l'a pas empêché de faire ce qu'il voulait - favorisant la création de ses artistes affidés, quoi qu'on dise. Il raconte aussi que certains critiques se sont plaint, alors même que, pour lui, ce n'était là que fantaisies librement inspirées de motifs mythologiques, qu'il n'y avait pas de volonté de propagande religieuse, mais seulement de s'inspirer sans frein des figures portées par les textes sacrés. Et il avait raison, se restreindre à ce sujet est absurde.

    Mais cette idée des mutations dont l'origine serait le cœur du soleil est entrée profondément en moi, je la médite comme malgré moi, elle a pénétré dans les profondeurs de mon cerveau, est allée jusqu'à l'arrière de la tête dont je n'ai pas conscience - et nourrit mes rêves, et mes rêveries. En fait je la crois juste, je ne crois pas du tout que les forces terrestres soient l'origine d'une évolution qualitative, ou de mutations de l'homme vers le surhomme. Toute philosophie qui prétend créer des surhommes à partir des forces terrestres (comme est le fameux transhumanisme) me paraît fallacieuse, et propre seulement à créer des parodies de ce qu'elle prétend créer. Je suis d'accord avec Roy Thomas, et crois qu'il a transcendé le genre au départ douteux du super-héros, tel que des accidents radioactifs ont pu le créer - au lieu de le faire mourir, créant en l'homme une involution, comme ils le font en réalité!

  • Conférence pédagogique à l'école Steiner

    ecole.jpgLe mercredi 10 avril prochain (à 20 h), j'aurai l'honneur de présenter une conférence à l'école Steiner de Genève (à Confignon), sur le thème de la pédagogie anthroposophique appliquée dans les institutions éducatives publiques: dans quelle mesure cela est-il possible? Jusqu'à quel point les convictions pédagogiques d'un enseignant peuvent-elles librement s'exprimer dans le cadre étatique?

    Le fait est que, quand j'ai commencé à enseigner, j'étais dans une sorte de désarroi. Je voulais travailler, gagner ma vie, fonder une famille - et je savais que la poésie, à laquelle je m'étais voué, ne me le permettrait pas. J'avais fait des études de Lettres pour mieux connaître la poésie médiévale et antique dont je voulais m'inspirer, et l'emploi naturel qui m'était réservé était celui de professeur - mais l'enseignement officiel ne m'enthousiasmait pas.

    J'ai déjà souvent dit, ici, que, pour moi, l'art et l'imagination, au sein de l'éducation, étaient fondamentaux, étaient le socle incontournable de l'évolution de chaque être humain. Par eux on accédait au monde des idées d'une façon libre et responsable, et on devenait un citoyen à part entière; par eux aussi on restait inventif dans la vie économique, en même temps que fraternel. Et par eux, enfin, l'éducation était une joie, non une corvée.

    Ma conviction était fondée sur mon expérience, et ce qui m'avait le plus nourri dans mon enfance: ce qu'André Breton appelait le Merveilleux, et que je trouvais chez Lovecraft et Tolkien, Virgile et Ovide, et les mythologies en général. L'étude approfondie de l'œuvre de Tolkien m'a amené, cependant, à harwood.jpgdécouvrir celle d'Owen Barfield, qui justifiait ontologiquement sa philosophie esthétique, en fondant tout le langage sur l'image – la métaphore. Il était proche d'un grand ami de Tolkien aussi amateur de merveilleux, C. S. Lewis, qui avait aussi pour mentor intime un certain Cecil Harwood. Or, Harwood et Barfield étaient tous les deux anthroposophes, disciples de Rudolf Steiner. Je me suis bientôt intéressé à ce dernier, qui fondait rationnellement (à mes yeux) l'éducation sur la faculté imaginative, ce qu'il appelait l'imagination disciplinée - et qui faisait écho aux pensées de Tolkien sur la nécessité d'allier la clarté au merveilleux.

    Bientôt je devais découvrir le francophone Charles Duits, qui à son tour assurait que l'imagination, dans l'éducation, était absolument nécessaire. J'avais trouvé mes guides intimes, et des solutions pour me motiver dans mon métier – pour concilier l'aspiration artistique et les nécessités professionnelles.

    J'avais déjà lu le grand traité pédagogique de Jean-Jacques Rousseau, et il m'avait inspiré jusqu'à un certain point. J'avais été élève de l'école Decroly, dans la région parisienne, également adonnée à l'art – quoique l'imagination y soit limitée, un fond de matérialisme l'empêchant de prendre son envol: Ovide Decroly était disciple de Rousseau, qui détestait le merveilleux, quoiqu'il admît que les images héroïques devaient éveiller la conscience morale.

    Bref, je voulais me lancer dans un enseignement fondé sur l'art, et en même temps fidèle aux directives de mes employeurs - et bien sûr, parfois, j'étais face à des dilemmes cornéliens, car les deux semblaient s'opposer. Il a fallu agir avec tact, ou souffrir quelques avanies. Globalement, tout de même, on m'a reconnu un sens pédagogique si, aux yeux des inspecteurs, je n'intellectualisais pas assez mon enseignement. Mais ce qui est intellectuel et abstrait touche peu les élèves, notamment les plus jeunes. L'important était de continuer à œuvrer, selon ce que je croyais, et ce qu'on me demandait. Souvent les élèves m'ont marqué de la gratitude, et je n'ai pas trop eu à me plaindre. C'est ce dont je parlerai le 10 avril, en donnant des exemples d'application de mes principes, dans le cadre des programmes officiels.

  • Contes & légendes en Quercorb

    quercorb 02.jpgL'idée première de l'association Noyau. Au cœur du conte - dont la direction artistique et rédactionnelle est assurée par la conteuse Rachel Salter, le secrétariat par le musicien Bernard Nouhet et la présidence par moi -, remonte à une époque où je n'allais pas encore régulièrement en Occitanie - temps fabuleux qui, par notre rédactrice, a été exprimé comme suit: Il était une fois, à Puivert, un festival Troubadours qui a semé une graine. Et cette graine a été caressée par le vent, chauffée par le soleil et aimée par la terre. Elle est devenue un arbre qui a porté un fruit. Au cœur de ce fruit, un noyau. Puivert est un village élégant du sud-ouest du département de l'Aude, comprise autrefois dans la seigneurie du Quercorb.

    Le premier projet de l'association, Contes et légendes en Quercorb, a justement pour but une collecte d'histoires dans le Quercorb, petite région historique de l’Aude limitée par trois rivières qui sont le Blau, l’Hers et la Sour. Le chef-lieu, Chalabre, centralise une petite vingtaine de communes, allant de Puivert au sud jusqu’à Seignalens au nord.

    L’objectif de ce projet est d'initier un fond commun de patrimoine immatériel en recueillant des témoignages personnels de la vie sociale locale.

    Contes, légendes, mais aussi les aspirations et rêves, événements insolites et phénomènes mystérieux, sont une façon de se connaître et de reconnaître en l’autre une humanité rachel.jpgqui n’apparaît souvent qu’au bout de nombreuses années de côtoiement.

    Rêves et légendes en Quercorb est un projet qui promet d’être convivial, avec des rencontres entre personnes de tous âges et de toutes origines.

    Le projet (qui se fera en partenariat avec diverses instances et personnes du Quercorb) aboutira à une restitution sous forme de soirées contées, une édition papier, et nous prévoyons de collaborer avec un réalisateur local pour une restitution filmée.

    J'ajouterai, féru d'événements antiques, que le Quercorb est apparu trois fois dans l'histoire. La première, lorsqu'il a servi de frontière entre l'extension franque (du temps de Clovis) et ce qui restait de la Septimanie, ou royaume des Wisigoths. La seconde, lorsqu'il a servi de tampon à l'avancée des croisés du nord contre les Cathares réfugiés au château de Montségur. La troisième, lorsqu'il a reçu des privilèges du roi de France en échange d'une protection assurée par ses habitants contre l'Espagne.

    C'est un pays dit de moyenne montagne, au pied des Pyrénées, et lié au comté de Foix. Il a été relativement autonome, dans sa cité étrange de Chalabre, grosse mais silencieuse et peu habitée, témoin d'une ancienne activité noble et belle. C'est en tout cas une région frontalière - entre le monde français et le monde espagnol, quercorb 01.jpgentre le monde catholique et le monde cathare, entre le monde languedocien et le monde catalan.

    Entre le réel et le rêve, peut-être aussi! Dans le tremblement propre aux frontières, souvent apparaissent les fées, gardiennes des bornes. Nous avons bon espoir que ce pays vert et mystérieux, comme conservé du passé - que son massif paisible et romantique ait gardé la trace du passage des êtres de songe qui, paraît-il, peuplaient autrefois le monde. Les personnes qui, d'une façon ou d'une autre, y ont senti la présence de vivants souffles - y ont perçu des voix chuchotantes, entre les arbres ou sur la surface des lacs -, sont invitées à se manifester auprès de l'association (par exemple en passant par ce blog, ou mon adresse électronique). À bientôt!

  • Une nouvelle association d'Occitanie

    NOYAU02.jpgMes voyages réguliers en Occitanie m'ont conduit à fonder, avec mes amis Rachel Salter et Bernard Nouhet, une nouvelle association dans le département de l'Aude, appelée Noyau. Au cœur du conte, et consacrée à la promotion de l'art du conte. J'en aime profondément les statuts, qui donnent aux contes et légendes la vertu de construire la personnalité, le lien social et les échanges intergénérationnels. Ils expliquent: Le conte, qui décrit des expériences de vie à un niveau émotionnel et moral est structurant pour la psyché, la personnalité et la structuration relationnelle de l'individu. Il place l'être, enfant ou adulte, et son imaginaire dans un relationnel à la fois archétypal et ordinaire, mais qui redonne au relationnel son énergie de contraste productif tout en désamorçant l'énergie conflictuelle destructrice. Parce que dans tout être, l'esprit est le moteur du physique, le conte forme la personnalité, harmonise corps et esprit par son aspect chanson de geste. Le conte est un des rares moteurs de transmission culturelle intergénérationnelle, c'est un outil de construction du lien harmonieux à la société et à la nature. C'est beau, je suis entièrement d'accord. J'ai toujours aimé les contes, pour moi un genre essentiel à la littérature, et nécessaire dans l'éducation de l'être humain. Il est formateur pour l'âme, et c'est par lui que naît de façon vivante et donc réelle la conscience morale - c'est par lui que le germe moral de l'être humain fleurit jusque dans sa conscience.

    Jean-Jacques Rousseau n'aimait pas le merveilleux, mais avait conscience que le récit était la voie par laquelle la conscience morale s'éveillait chez l'enfant. Il recommandait donc de raconter l'histoire des grands hommes de la république romaine, dans l'esprit de son cher Plutarque. Il ne voyait pas que cela ne pouvait fonctionner qu'avec des esprits déjà assez âgés, intellectualisés, qui sont dans l'adolescence, parce que les vertus romaines ne sont que dans la société, et non dans la nature. Les contes qui font appel au merveilleux, en effet, attribuent à l'univers même des forces morales - à commencer par l'amour.

    Bien sûr, si elles sont présentes dans l'univers, elles sont présentes dans l'humanité et la société, et les histoires des grands hommes de la république romaine sont racontées à bon droit à l'adolescent qui entre dans le tissu social, qui en devient un acteur. Mais cela ne suffit pas. C'est dans son rapport à l'univers entier que l'humanité doit être bâtie intérieurement dans son jeune âge. La société n'est pas une aberration, au jacques-stella-the-birth-of-the-virgin-with-adoring-angels.jpgregard de cet univers: elle n'est pas une bulle autonome. Qui suivra durablement des principes qui ne seraient pas appliqués par les bêtes, les plantes, les astres, et n'ont cours que dans des pays petits et privilégiés - Genève, ou la France? Même François de Sales, en recommandant de contempler la Nature et d'y déceler la sagesse divine, en savait plus que Rousseau - lui qui appréciait et conseillait les légendes fabuleuses sur les saints, et parlait, au fond, des vérités religieuses comme Charles Perrault parlait de la morale populaire - en utilisant le conte et son merveilleux.

    Comme notre association saisit le rêve dans son rapport avec la réalité et avec les mystérieux archétypes vivants qui peuplent l'invisible, elle allie même, en un sens, le surréalisme et le régionalisme, en s'insérant dans un paysage précis, ouvert aux phénomènes naturels et aux métiers de la terre. Elle est comme un nouveau départ, et je suis fier d'en avoir été élu premier président. Je lui souhaite longue vie. Et je dois annoncer que, pour bien m'occuper d'elle, et pour quelques autres raisons, je projette de déménager en Occitanie dans les mois à venir. Mais je reviendrai régulièrement en Savoie et à Genève: qu'on ne s'inquiète pas - ou qu'on ne se réjouisse pas (trop vite), peut-être!

    L'association a été enregistrée à la sous-préfecture de Limoux le 2 mars 2019. L'adhésion est de 10 €. N'hésitez pas!

  • Récital-hommage des Poètes de la Cité à Sang-Tai KIM

    salledelicessalle_1_pageSimpleTop.jpgDimanche 24 mars prochain, les Poètes de la Cité, que je préside, participeront à la Journée Mondiale de la Poésie par un récital effectué à la (petite) salle des Délices du Grand-Sacconnex (rue de Colovrex, 20, à 14 h 30). Leurs poèmes seront lus par Camille Holweger et Charlotte Chabbey, et mis en musique par Vincent Bossy, dans une mise en scène de Camille Holweger. On trouvera ainsi des poèmes de l'excellent Denis Pierre Meyer, de la prodigieuse Emilie Bilman, de l'étonnante Dominique Vallée, de l'élégante Brigitte Frank, de la subtile Linda Stroun, de l'ardente Bluette Staeger, de la noble Francette Penaud, du sage Galliano Perut, du mystérieux Yann Chérelle, du président Rémi Mogenet, du galant Bakary Bamba Junior, du flamboyant Albert Anor, de la passionnée Colette Giauque, sang.jpgdu sensible à l'extrême Roger Chanez et du somptueux Giovanni Errichelli. Rendez-vous compte de la variété de nationalité de ces poètes tous francophones! Car on y trouve des Suisses, bien sûr, mais aussi des Français, des Italiens, des Ivoiriens, des Egyptiens, des Catalans, et j'en oublie certainement.

    Et cela tombe bien, car ce récital participe aussi au Mois de la Francophonie, l'Organisation Internationale de la Francophonie le soutenant généreusement, tout comme la Loterie Romande. Et il le fait surtout par un hommage rendu au poète coréen Sang-Tai KIM, malheureusement décédé en novembre dernier. Il publiait ses poèmes conjointement en français et en coréen, et habitait le Beaufortain, en Savoie, auquel son principal recueil fut consacré. Une allocution de son épouse présentera sa carrière et son évolution intérieure, et ses poèmes seront lus en coréen par son fils Byeul-A, en français s'il vous plaît (pour reprendre la devise de l'O.I.F.) par son beau-frère Jean-Pierre Prunayre, qui partageait avec lui tant de choses intimes.

    Pour finir il y aura les tréteaux libres, avec de magnifiques poètes encore à découvrir - et puis bien sûr une verrée, comme on dit par chez nous.

    Venez donc très nombreux, vous ferez tout sauf le regretter!

  • Titre de docteur

    Tyche.jpgJ'y ai déjà fait allusion plusieurs fois: j'ai été reçu Docteur ès Lettres à l'université Savoie Mont-Blanc le 20 décembre dernier. J'en ai ressenti du plaisir. Je n'avais pas reçu de nouveau titre depuis longtemps.

    Mais la soutenance ne fut pas facile. J'avais préparé un texte consacré aux fondements mythologiques de l'identité collective en Savoie, pour essayer de montrer qu'on ne peut pas démontrer que le génie d'un groupe est une fiction vide - et qu'il s'articule avec le sentiment de l'humanité entière, d'une part, et donne une expression au moi insaisissable, d'autre part. Cela a d'emblée choqué.

    Je devais le sentir venir, car, m'appuyant sur une communication que j'avais déjà faite à l'université de Chambéry un mois avant, je n'avais établi ce texte que la veille, sans me soucier de savoir s'il durerait exactement vingt minutes, comme il devait le faire: à aucun moment je n'ai répété, préférant me consacrer à d'autres choses - peut-être prendre un billet de train pour le pays cathare, je ne me souviens plus très bien. La nuit suivante, j'ai dormi comme un loir.

    Mais le lendemain, d'excellents amis genevois qui, voulant assister à cette soutenance, m'avaient invité à déjeuner dans un restaurant chambérien, se sont montrés inquiets de ma légèreté, et comme j'ai dit que je saurais bien allonger ou raccourcir mon discours selon le temps que j'avais, ils m'ont prêté une montre - car je pensais m'appuyer sur mon téléphone, mais il s'éteint tout le temps.

    Le fait est que j'ai assez l'habitude de discourir en public pour maîtriser mon temps, et assez l'habitude de lire des textes à haute voix pour ne pas m'inquiéter de la chose. Si je m'étais préparé, j'aurais pu croire que cela suffisait à ma gloire, et j'aurais pu aussi vexer le jury par mes talents d'orateur - le rendre jaloux. Je ne immaculee.jpgsais pas du reste si ce n'a pas été le cas, car, regardant la montre dorée de mon ami François Gautier, j'ai fait comme prévu, j'ai tenu exactement vingt minutes.

    Je sentais venir le problème car j'avais reçu les rapports des deux rapporteurs, Sabine Lardon et Christian Sorrel, et le second, que j'avais abondamment cité dans ma thèse même, avait annoncé de vifs débats sur la nature du catholicisme savoisien, autrefois. J'avais compris qu'il pensait pouvoir le rattacher au gallicanisme, alors que je l'en avais sorti, et il a abordé la question au cours de la soutenance: j'ai évoqué le cas d'Alexis Billiet, archevêque de Chambéry incontournable en son temps, qui regrettait que Rome eût érigé en dogme l'Immaculée Conception de la Vierge Marie, alors qu'il en trouvait l'opinion convenable et séante, parce que cela risquait de créer des divisions avec les protestants et les gallicans. Lui-même ne s'assimilait pas aux seconds, s'il les respectait. Christian Sorrel n'a pu qu'acquiescer.

    Il m'a reproché de couper aussi la Savoie, d'un point de vue religieux, du Piémont, et je n'ai pas eu le temps d'évoquer le refus de Billiet de signer la pétition de l'archevêque de Turin contre la reconnaissance de droits égaux pour les juifs et les protestants - encore.

    Oui, la spécificité de l'Église de Savoie est à son honneur, car elle a mêlé la tolérance, la compréhension de l'évolution des temps et le respect du merveilleux chrétien, qui était le fond du christianisme réel.

    Or, derrière le problème apparent, il y avait bien cette question du merveilleux et du christianisme réel. Les Savoyards étaient-ils nourris de représentations du monde des anges, comme je le prétendais? Cela leur laissait-il une forme d'initiative personnelle, puisque chacun se représente les anges comme il peut, comme je le disais aussi? Christian Sorrel le contestait. Mais j'ai cité François de Sales, autorité indéniable. Il a fallu accepter mes arguments.

    D'autres problèmes néanmoins ont encore été évoqués, au cours de cette soutenance.

  • Lignées des académies provinciales

    Académie_de_Savoie_(Chambéry).JPGLors de ma soutenance de thèse, un membre du jury m'a fait remarquer que, pour alimenter ma réflexion sur l'Académie de Savoie (créée en 1820) et mesurer ses liens possibles avec le Romantisme, j'aurais dû la comparer avec les académies provinciales qui en France avaient aussi vu le jour alors. Cela m'a un peu étonné, car, dans ma thèse, j'ai établi des rapports qui m'ont semblé plus légitimes, avec d'autres institutions.

    L'Académie de Savoie n'a pas, organiquement, de relation particulière avec la France, car elle émane de l'Académie de Turin, dont était membre un des fondateurs, le comte Mouxy de Loche. Ontologiquement, elle se réclamait de l'Académie florimontane, créée en Savoie (à Annecy) au début du dix-septième siècle - avant même l'Académie française. Et j'ai étudié la relation au Romantisme à travers la fondation, à la même période, de l'Université de Bavière, bien sûr d'une plus grande ampleur, mais dont le caractère romantique est avéré et qui, sous cet aspect, a été étudiée par Georges Gusdorf, spécialiste de la question.

    Quoique créée sous des auspices catholiques par le roi de Bavière, cette université a accueilli des Philosophes de la Nature qui pouvaient être protestants voire panthéistes, comme Schelling, et, en tout cas, s'efforçaient de mettre dynamiquement en relation les principes religieux et les phénomènes naturels. Georges Gusdorf ne parle aucunement de cette manière de l'université française dans les temp,s qui ont suivi la chute de Napoléon - ni, bien sûr, des académies provinciales, dont le caractère romantique n'est pas avéré.

    Sans doute, Gusdorf prend trop comme s'il allait de soi que le Romantisme, en France, s'était fait d'abord à Paris parce que la culture était centralisée, aussi regrettable cela fût-il à ses yeux. Il méconnaît les efforts romantiques des régions francophones non françaises, comme le Québec, la Belgique, la Suisse et la Savoie - Frederic_Mistral.jpgnégligeant d'évoquer bien des auteurs qui y ont vécu, se contentant de parler des seuls Joseph de Maistre et Amiel. Mais il évoque encore moins les auteurs régionaux de France même - l'essor du Félibrige, les Francs-Comtois, les Bretons...

    Cependant, je ne pense pas que les académies provinciales de France aient eu la moindre influence sur l'Académie de Savoie, et il n'était, certes, pas de mon sujet d'aborder la question du romantisme régional en général.

    Il est vrai que j'ai comparé, notamment dans le chapitre politique, la littérature savoisienne à la littérature provençale - emblématique: j'ai souvent nommé Frédéric Mistral, parfois cité Paul Mariéton. Mais plusieurs auteurs dont je m'occupais avaient aussi écrit en dialecte - et puis la comparaison avec ces auteurs était légitime, parce que, dans les deux cas (provençal et savoyard), la prégnance du merveilleux populaire était patente.

    Je ne pense pas que j'avais réellement à citer et étudier les académies provinciales de France, lorsqu'il s'agissait de la Savoie. D'un point de vue scientifique, il était, à la rigueur, plus légitime d'étudier l'Académie de Turin, ou d'autres académies italiennes. J'ai l'impression que la science est souvent brouillée par la question nationale, dans l'université française. Peut-être ailleurs aussi.

  • Jean-Jacques Rousseau Savoyard?

    rousseau.jpgLa première question qui me fut posée lors de ma soutenance de thèse, après mon petit discours, vint, préalablement à tout commentaire, de Michael Kohlhauer, mon directeur de recherche, qui me demanda si selon moi Jean-Jacques Rousseau était savoyard. Je ne l'avais pas présenté comme tel dans ma thèse. Je répondis non. Mais le premier il a parlé des Alpes, me répliqua-t-on. Outre, reprends-je, qu'il a surtout parlé des Alpes valaisannes, il a constamment adopté le point de vue d'un Genevois, en parlant des Savoyards comme d'un peuple qu'il aimait, certes, mais auquel il n'appartenait pas. Dans La Nouvelle Héloïse, il marque même ce qui le sépare de la tradition savoyarde: lui est du côté de la liberté, du protestantisme et de la république, les Savoyards sont catholiques et soumis à leur roi.

    Il y a plus, cependant. Jusque dans son style, il était surtout genevois. Son rejet des figures du merveilleux chrétien est caractéristique, et impensable en Savoie, où ce merveilleux chrétien s'est bientôt prolongé vers le merveilleux païen, avec l'intrusion des fées et dieux celtiques chez Replat ou Arnollet, ou des dieux antiques chez Dantand. Même chez Jacquemoud, le lien entre les anges et les dieux païens est patent. Rousseau avait horreur de cela. Son style est tout autre.

    En un sens, il écrit mieux que la plupart des Savoyards, et c'est le cas des écrivains genevois en général, plus souples, plus naturels, plus distingués en français, leur langue première et spontanée. Les Savoyards parlaient entre eux patois et leur français manque globalement d'élégance. Je veux bien l'avouer. Il a un caractère légèrement empesé. À l'inverse, leur distanciation de cette noble langue leur a permis d'introduire le merveilleux populaire d'une belle et libérale façon, que ne connaissaient guère les Genevois, plutôt abstraits. À chacun ses qualités, pour ainsi dire. Le problème des universitaires est que, dirigés depuis Paris, ils ne peuvent s'empêcher de trouver que les facultés d'élocution et de composition, c'est à dire la capacité à parler facilement la langue officielle et d'organiser le discours, sont supérieures à l'invention ou à l'imagination. Or, c'est faux. Et le fait est qu'en termes d'invention et d'imagination, les Savoyards sont souvent admirables. Tpffer_886.jpegJusque dans leur style, comme Joseph de Maistre l'a constamment montré, ils savent être inventifs.

    Rousseau a un dynamisme et une fluidité que même Joseph de Maistre n'a pas. D'autres Genevois ont un style raffiné et pur, comme Töpffer ou Amiel. Ce n'est pas que je n'aime pas ce style, j'adore les écrivains que j'ai cités. Mais il y a une différence, qui n'est pas annulée par la célébration de Rousseau par les Chambériens.

    Je sais bien que Louis Terreaux a mis Rousseau parmi les auteurs savoyards. Il n'a pas mis Lamartine. Pourquoi? Celui-ci a bien dit: On est toujours, crois-moi, du pays que l'on aime - à propos de la Savoie. Mais si j'aime, aussi, Lamartine, lui non plus n'a pas en réalité un style typiquement savoyard. Son éloquence est toute française. Ses images abstraites n'ont rien qui le renvoient à la Savoie, à l'inspiration en fait plus populaire des Savoyards. Louis Terreaux a simplement voulu rendre hommage aux Chambériens qui ont mis une statue de Rousseau dans leur ville. Cela ne s'appuie pas sur les faits.

  • Joseph de Maistre et la réunification des églises

    52360947_2356771887891702_8795018545944592384_n.jpgIl existe un curieux chemin réalisé par Joseph de Maistre au cours de sa vie, sur un point qui l'a tant occupé: la religion. On sait que, disciple de François de Sales et des Jésuites, il a généralement défendu le catholicisme, quoiqu'il ait aussi eu en affection certains penseurs peu canoniques, en particulier Origène – et Louis-Claude de Saint-Martin. À cet égard, par le biais de l'illuminisme lyonnais, il a découvert une tradition qu'on pourrait dire plus ou moins gnostique. Après son éducation catholique, il a découvert la tradition maçonnique mystique de Jean-Baptiste Willermoz, qu'il a beaucoup aimée, avant de prendre quelque distance avec elle.

    Mais la révolution française a fait davantage, car elle l'a d'abord poussé en pays protestant, à Genève et à Lausanne, et on sait qu'à cette période de sa vie, il a fréquenté des protestants effectifs, et a appris à les apprécier, notamment madame de Staël, à laquelle il reprochait son féminisme exacerbé, paraît-il, mais qu'il aimait.

    Et puis, ambassadeur du roi de Sardaigne en Russie, il a fréquenté des orthodoxes, à commencer par l'empereur Alexandre lui-même.

    Bien sûr, dans ses ouvrages, il s'en est pris aux protestants et aux orthodoxes, défendant le catholicisme d'une façon souvent outrancière. Mais il est remarquable qu'il ait cheminé à travers l'Europe pour rencontrer les trois grandes branches du christianisme, comme s'il y avait là un souffle de lui inconnu - un enjeu karmique.

    Rudolf Steiner disait curieusement, mais avec beaucoup de profondeur (comme toujours avec lui), que ces trois branches renvoyaient aux trois expressions, aux trois personnes de la divinité. L'orthodoxie, comme d'ailleurs l'Islam, renvoie avant tout au Père, au dieu créateur et plongé dans les profondeurs de l'univers, rayonnant du passé et du premier jour des mondes. Mais l'Église catholique, on le méconnaît grandement, est liée au Fils, à l'insertion de la divinité sur le plan terrestre, à la manière dont elle y crée des choses, y modèle le monde – et souvent s'y perd, en demeurant trop proche dès l'origine du pouvoir romain, de l'Empereur. Saint Augustin, qu'aimaient si peu les théologiens grecs, disait ainsi que c'est par le Fils, le dieu incarné sur Terre, que l'homme peut obtenir son salut.

    Quant au protestantisme, dit encore Steiner, il est émané du Saint-Esprit. Il se projette vers l'avenir en admettant à l'individu la faculté de juger par lui-même, à partir de l'intelligence – de la force de penser qui est la sienne. Certes, dans un premier temps, il ne l'a fait qu'en s'attelant aux apparences sensibles, à la raison extérieure, demeurant à la surface des choses; mais il préparait le temps où la pensée entrerait dans les profondeurs des mystères en se détachant des apparences extérieures, et permettrait à chaque homme de recevoir consciemment en lui l'effusion de l'Esprit-Saint – et donc de voir clair dans l'obscurité de la vie. Cela Annonciation-miniature-Jami-Tawarikh-Rashid-Din-1314_0_730_529.jpgétait nécessité par la liberté de l'individu, qui seule pouvait rénover la vie spirituelle.

    Or, si Joseph de Maistre vouait un culte à l'institution catholique, dans les faits, il a constamment défendu son droit individuel de philosophe à percer les secrets du monde divin, notamment par le biais de l'analogie entre le Ciel et la Terre, et la création d'images, de symboles. Il a constamment, aussi, annoncé une grande effusion de l'Esprit-Saint. Et, à l'inverse, il a rendu hommage aux religions païennes, à leur merveilleux spécifique, et même à l'Islam, en citant le Coran, à propos de la sainte Vierge. Il vouait un culte à la tradition, mais attendait beaucoup de l'avenir. En un sens, et jusqu'à un certain point, il a uni les branches du christianisme dans son âme, vivant en acte la trinité dépeinte par Steiner – qui, d'ailleurs, lui rendit hommage.

  • La voie professionnelle dans l'Éducation nationale

    bac-pro-obm1-1024x681.jpgLe discours convenu du gouvernement français est d'affirmer que les Lycées professionnels offrent une formation idoine et reconnue, égale à celle des autres Lycées, et que l'élève qui les choisit n'est en rien en échec, qu'il s'agit là d'un beau choix. Hélas, on n'en sait vraiment rien, car dans les faits, voici ce qui se passe: dès la classe de Quatrième, on demande aux élèves qui n'obtiennent pas de bons résultats dans les disciplines enseignées de réfléchir à leur orientation - c'est à dire de prévoir l'intégration à des filières professionnelles. Mais on ne sait pas réellement si ces élèves réussiront dans ces filières, puisque le travail manuel n'est absolument pas enseigné au Collège!

    Beaucoup d'élèves rechignent - ils veulent aller en Seconde générale, et les enseignants du Collège leur disent qu'ils sont fous, ils se plaignent, ils affirment que c'est inadmissible! Mais peuvent-ils apporter la preuve que l'élève qui échoue au Collège peut réussir au Lycée professionnel et même que l'élève qui échouera au Lycée polyvalent y fera pire que dans un Lycée professionnel? Si ça se trouve, ceux qui sont mauvais dans les disciplines intellectuelles le seront encore plus dans les disciplines manuelles!

    Mais il existe bien le préjugé que le travail manuel est tellement plus facile que le travail intellectuel, qu'il est à la portée de tout le monde! On proclame qu'il est noble, mais tout de même, il est fait pour ceux qui ont échoué dans les matières intellectuelles. On affirme qu'il est digne, mais on pense que n'importe quel plomberie.jpgmaladroit en français ou en mathématiques peut avoir une adresse suffisante comme plombier ou charpentier.

    La réalité d'une telle situation, au-delà des discours convenus, a généralement amené les filières techniques sélectives à choisir de préférence les bacheliers ès sciences, qui avaient simplement prouvé leur capacité à travailler. Les patrons se plaignent assez de bacheliers de lycées professionnels qui ont reçu une formation avec laquelle leur syndicat était théoriquement d'accord - pour laquelle ils ont souvent participé financièrement -, mais qui ne savent pas travailler, ni même n'en ont l'envie. Car le fait est là: beaucoup d'élèves mauvais dans les disciplines intellectuelles le sont aussi dans les disciplines manuelles. Ne pas vouloir l'admettre en feignant de louer les filières professionnelles revient souvent à se débarrasser, en accord avec les professeurs de lycées polyvalents, des élèves globalement faibles, dont l'institution, figée et dénuée d'inventivité, ne parvient pas à résoudre le problème.

    Je sais bien que les professeurs n'aiment pas toujours qu'on leur dise la vérité, qu'ils préfèrent souvent vivre dans les fictions d'État. Mais à cet égard, l'instruction publique, en France, est profondément défaillante. Déjà, on peut se demander pourquoi il n'y a pas de disciplines manuelles au Collège, si elles sont tellement dignes et nobles. Mais comme je l'ai dit, beaucoup d'élèves ne pourraient pas même résoudre de cette façon leur problème. Ils ne sont ni manuels, ni intellectuels, mais émotionnels, et ils ont besoin d'apprendre par le moyen de l'art, qui relie la science et la technique. La sculpture est manuelle, la poésie intellectuelle, mais l'intellectuel et le manuel ne sont dans l'art que des moyens, non des fins en soi. C'est heureux. L'Éducation nationale est défaillante parce qu'elle n'est pas artistique au premier chef. C'est ce que je pense.

  • L'Histoire et les Cathares

    cathares.jpgLes historiens officiels tendent à nier l'importance des Cathares, en Occitanie, autant que les occultistes comme Déodat Roché ont tendu à en faire le cœur du génie occitan - son étincelant noyau -, mais caché sous les couches de rationalisme à la française, ou à la romaine. Les historiens officiels sont rationalistes par principe et, en un sens, cela les rend toujours favorables à Paris, et donc au centralisme, même quand ils disent et pensent aimer l'histoire locale: leur pensée est spontanément française, bien qu'ils ne s'en aperçoivent pas, persuadés qu'ils sont que cette pensée française est universelle et aurait pu naître n'importe où dans le monde - avec suffisamment d'Évolution. Ce n'est pas propre à l'Occitanie, j'ai rencontré beaucoup de régionalistes agnostiques aussi en Corse et en Savoie, où la culture, avant d'être assumée par la France, était essentiellement catholique. La méconnaissance des autres pays du monde fait qu'il est même difficile de se rendre compte que c'est un trait parisien, et que le particularisme savoyard, par exemple, était nourri de liens avec l'Italie baroque - telle que Stendhal l'aimait et la chantait, et telle que Dante l'a formalisée dans le merveilleux chrétien de son chef-d'œuvre.

    Comme toujours, l'argument des historiens matérialistes est d'affirmer que ceux qui ont parlé des hérésies, des conceptions merveilleuses des uns et des autres, l'ont fait parce qu'ils étaient animés par de la politique - par leur désir de pouvoir. Si Stendhal disait ce qu'il disait de la Savoie, c'était d'abord pour s'opposer, par principe, au régime français. Si tel théologien médiéval évoquait les croyances cathares, c'était pour répandre le centralisme papal, et ses dires n'étaient que prétextes.

    On m'a opposé Stendhal, lors de ma soutenance de thèse: je veux dire, on m'a affirmé qu'il ne parlait que par politique. J'ai dû répondre que ses motivations politiques n'empêchaient pas forcément la vérité de ses dires. D'ailleurs, Pierre Leroux les a confirmés, alors même que, contrairement à Stendhal, il désapprouvait ce qu'il voyait. L'un disait du bien des Chambériens, l'autre du mal, mais pour les mêmes choses constatées. Rien ne prouve que les discours des évêques sur les Cathares, qu'ils aient été ou non animés d'intentions politiques, ne se soient pas appuyés sur des faits. Il ne suffit pas de démontrer l'intention politique pour démontrer la fausseté d'observations factuelles.

    Mais le plus singulier, dans la méthode ordinaire des historiens officiels, est que l'intention politique n'est jamais démontrée. Elle est constamment supputée, et ressortit au préjugé matérialiste, que tout le monde partage. On croit qu'elle va de soi, alors qu'aucun document ne la confirme, on s'appuie sur un dogme qui aux esprits petits relève de l'évidence.

    Au bout du compte, c'est un postulat matérialiste qui pousse à nier le catharisme. Les faits disent qu'il y a bien eu une hérésie importante, nourrie de manichéisme, et que la culture occitane s'est liée en profondeur à elle. Ce n'était d'ailleurs pas nouveau: avant les Cathares, en Occitanie, il y avait eu les Ariens, avant encore, priscillien.jpgles Priscilianistes, il est constant que cette région a différé du catholicisme classique, il est véritable que cela émane de son caractère profond. Le refus de détacher le christianisme de la Nature, notamment, en est un signe clair. Il souffle des Pyrénées un air de féerie qui fait reculer le rationalisme catholique, et qui s'est aussi manifesté dans l'attaque de Charlemagne et de son arrière-garde, à Roncevaux, par les Basques. C'est indéniable, même si les historiens rationalistes tributaires de la pensée française essaient de prouver autre chose.

  • De Jeanne d'Arc à Limoux, ou les qualités provinciales

    joan-of-arc-e1479837656914.jpgJ'ai déjà évoqué le cas de Joseph Delteil, auteur d'un Jeanne d'Arc qui, en 1925, à sa parution, obtint un prix national, à Paris. Mais il composa également, en hommage à la ville qui l'a vu grandir, une Ode à Limoux, dans laquelle il attribuait, à la noble cité de la blanquette, à peu près les mêmes qualités que celles qu'il attribua aussi à Jeanne – la solidité paysanne, ou régionale, à même, dit-il, d'accueillir en son sein la divinité, loin des artifices de la cour et de Paris. Idée qu'on trouvait aussi chez Mistral, et qui le justifiait d'utiliser le provençal dans sa poésie. L'authenticité populaire et paysanne, ou celle des petites villes marchandes, était propice à l'épopée, au mythe. Jeanne d'Arc était faite pour devenir une héroïne. Dans sa pureté de paysanne lorraine, elle pouvait accueillir Dieu. Limoux aussi, puisque, dans sa netteté, dans la géométrie de ses lignes, elle était en phase avec les lois fondamentales de l'univers. C'est du moins ce que dit Delteil.

    Il affirme que Limoux n'aime pas l'imagination factice - effectivement condamnée par l'Église catholique et qui lui a fait dire, ainsi qu'à ses adeptes, que Victor Hugo, par exemple, était tombé dans la fantasmagorie illusoire, avait sorti de sa seule subjectivité des mythes absurdes. Delteil ne serait jamais allé jusque-là, sans doute, mais son refus d'accorder aux rêves une importance majeure, manifestée lors d'une enquête surréaliste (il affirma qu'il ne rêvait jamais), fait écho à ce rejet de l'imagination subjective et purement personnelle, émanant du désir, de Lucifer. Il y a là certainement un trait catholique, en profondeur, mais aussi latin, et provençal, ou occitan. Cela rappelle éminemment l'entomologiste Jean-Henri Fabre refusant de se soumettre aux théories hardies de Charles Darwin, pourtant son ami, et croyant voir, dans le réel observable, mille faits les rendant factices - ou du moins relatives. Et lorsqu'on lui demandait de créer, à la place, ses théories propres, il refusait encore, affirmant que le réel ne se résume à aucune théorie, et que l'imagination était trompeuse. Pareillement Frédéric Mistral s'était gardé de rien imaginer en dehors de la tradition.

    On comprend qu'André Breton ait été irrité par une telle position, qui cependant ne manque pas de santé, a l'avantage de s'appuyer sur des structures et des principes clairs, au sein de l'imaginaire, et d'éviter les inventions chaotiques ne se déployant pas en mythologie nette. Cela a au moins permis de créer tout un Limoux-Pont_neuf1.jpglivre, de cent cinquante pages environ, sur une femme en lien avec le monde spirituel, tandis que Breton ne créait que des bribes de mythologie, cherchant tellement l'originalité qu'il reculait, quand ce qu'il songeait ressemblait à ses yeux à du merveilleux éculé.

    Mais il y a, dans la position de Delteil, une forme de réaction face à Paris et à ses artifices qui tient de la pétition de principe - assez typique de ce qui oppose, en France, la capitale et la province, la première s'imposant par la force, la seconde réagissant violemment. À l'intellectualisme parisien, Delteil opposait le culte de l'instinct, qui était une antienne de Charles Maurras, lui aussi disciple de Mistral. Seul l'instinct était lié à la divinité, disait-il. Voire. Peut-être que le cœur, entre l'intelligence et l'instinct, et accordant les deux, doit seul être préféré. L'amour.

    À Limoux, il y a une fontaine de Vénus, sur la place de la République, et Delteil disait Limoux tellement sans artifices qu'elle était sans fontaine sculptée. Curieux. Il faudra que je regarde à quelle date et dans quelles circonstances cet édifice a été créé.

    Mais en disant vouloir s'assimiler intimement à Jeanne d'Arc, ce noble auteur a aussi marqué, au premier chef, sa volonté d'aimer. Ou de rêver.

  • Conférence sur le poète Antoine Jacquemoud

    ange.jpgMercredi 13 février prochain, chers amis, je ferai une conférence à l'Académie de la Val d'Isère, cette noble association tarine créée en 1865 par Antoine Martinet et André Charvaz, et qui avait pour devise Deus et Patria, et pour saint patron François de Sales. Elle est sise à Moûtiers en Savoie, dans l'ancien évêché, et la conférence aura lieu à 18 h 30. Elle portera sur le poète Antoine Jacquemoud (1806-1887), surtout connu pour sa carrière politique après ses années de poésie: il a été député libéral à Turin et conseiller général de la Savoie à Chambéry, et il a défendu l'intégration de la Savoie à la France en chantant que le cœur des gens allait là où coulait l'Isère (et non nos rivières, comme cela a été déformé par la suite).

    Mais ce n'est pas l'homme politique que j'étudierai: c'est le poète deux fois lauréat de l'Académie de Savoie, avec un poème en douze chants d'alexandrins sur le Comte Vert de Savoie (1844), et des Harmonies du progrès (1840), essai lyrique sur les réussites techniques de la Savoie du temps. C'est, je pense, une gageure, car cette poésie n'a pas été saluée bruyamment par la postérité, elle a même été un point d'achoppement entre le professeur Michael Kohlhauer et moi lors de ma soutenance de thèse. Lui disait que ses vers ne valaient pas grand-chose, qu'ils étaient convenus. C'était déjà le sentiment de Louis Terreaux, qui approuvait ses idées libérales et sa facilité de versification, mais condamnait ses allégories comme artificielles et factices. Le second n'est plus de ce monde, mais lorsqu'il m'avait demandé de présenter les poètes romantiques savoisiens pour une publication dans son gros livre sur la littérature de la Savoie, il m'avait précisé que je devais démontrer globalement leur médiocrité.

    Quant à Michael Kohlhauer, j'ai pu lui répondre en disant que j'avais simplement ouvert, un beau jour, Le Comte Vert de Savoie en ne prévoyant aucunement d'y prendre plaisir, juste par curiosité, et que je m'étais laissé capter - que j'avais été charmé, au fil des pages, par l'agréable éclat des figures et des images, tendant à la mythologie. Que si je reconnaissais que le récit d'ensemble était statique, puisqu'il ajoutait les conte-verde.jpgépisodes de la vie d'Amédée VI les uns aux autres, j'avais été ému par la richesse de l'imagination de Jacquemoud, qui avait mêlé le comte savoisien aux anges, aux esprits de la nature, qui avait aussi personnifié ses armes, et ainsi de suite. La morale même en était belle, parce que fondée sur le libre choix d'un individu, c'est l'idée qu'il poursuivait qui le mettait en relation avec la divinité, plus que son lignage grandiose.

    J'essaierai, mercredi, d'illustrer mon sentiment en citant des passages significatifs, qui attribuent notamment une âme aux montagnes, les dit à l'écoute de Dieu - ou un sens providentiel aux orages, ou un sens de la justice illimité chez le Comte Vert, ou des esprits, mêmes, aux machines nouvelles, et de la féerie aux ouvrages d'art du Roi. Jacquemoud était un homme remarquable, comparable à James Fazy, lui aussi auteur d'œuvres romantiques et pleines d'imagination, dans sa jeunesse. C'est ce que j'ai dit quand j'ai présenté, récemment, la poésie de Jacquemoud devant les Poètes de la Cité, à Genève. Je fais régulièrement sur ce poète des conférences, depuis un certain temps: à Moûtiers, déjà, au sein d'un salon du livre, puis à Albertville, dans le festival de l'Imaginaire de l'excellent Jacques Chevallier (il m'a filmé), et, enfin, à Genève. C'est qu'un éditeur avait prévu de rééditer son poème héroïque. À sa demande, j'avais établi le texte et écrit une préface, et je comptais présenter l'ouvrage dans ces diverses interventions. Normalement il devrait être paru depuis presque un an, je ne sais pas ce qui se passe...

    Au moins cela m'aura amené à faire ces conférences. La Providence a dû vouloir m'y pousser.

  • Joseph de Maistre, Français inconscient?

    Louis_XVIII_of_France.jpgDurant ma soutenance de thèse, le 20 décembre, j'ai été interpellé par Bruno Berthier, grand connaisseur de Joseph de Maistre, qui me demandait si selon moi celui-ci était un Français inconscient.

    En fait, il aurait aimé être français: il se réclamait de Jean Racine, du style de Bossuet, du siècle de Louis XIV, et on a intercepté une lettre adressée par lui à Louis XVIII lui déclarant son désir de devenir son sujet. Dans ses œuvres, il ne se référait pas aux comtes de Savoie, mais aux Francs et à Charlemagne, le seul prince temporel qu'il eût jamais chanté et dont il eût fait un héros.

    Il regardait la langue française comme quasi divine, portant les vérités saintes de la religion chrétienne - et le peuple gaulois, fait de Celtes latinisés, comme supérieur à tous les autres. Venaient ensuite les Anglais - proches au fond des Français, parce que Bretons à l'origine, puis latinisés, avant de devenir saxons.

    Cela n'avait rien d'inconscient. C'est cruel à dire pour les régionalistes, mais Joseph de Maistre jurait surtout par la France. C'est ce que j'ai dit à Bruno Berthier, qui n'a pas nié.

    Mais il y a bien quelque chose d'inconscient chez Joseph de Maistre: c'est son caractère savoyard. S'il croyait que le procédé de l'analogie pouvait exprimer, par voie d'images, le monde spirituel, c'est parce qu'il dépendait, psychologiquement, de François de Sales. Cette idée était peu répandue en France, notamment chez les catholiques. Elle l'était davantage dans le calvinisme anglais, avec John Bunyan. La Savoie était francophone, mais ouverte sur le monde germanique, Angleterre comprise. Elle était sensible aux mystères des phénomènes, et cherchait dans la nature les signes de l'action divine. C'est en tout cas ce que recommande François de Sales, affirmant la puissance de l'imagination, lorsqu'elle est mue par l'amour! Jusqu'à un certain point, c'est ce qu'accomplit Jean-Jacques Rousseau dans la Profession de foi du vicaire savoyard: inconsciemment inspiré par des prêtres nourris de pensée salésienne, il fonde sa preuve de l'existence de Dieu non sur le raisonnement abstrait, comme l'avait fait Descartes, mais sur l'analogie entre louis-de-bonald.pngl'homme et l'univers: quelque chose qu'on sent - qui apparaît comme vérité à la conscience morale -, pas quelque chose qu'on prouve par la logique extérieure.

    Maistre, en cela, appartenait au Saint-Empire romain germanique, sans même s'en rendre compte. Il aurait voulu être français, tiré par son admiration pour le siècle de Louis XIV; mais il ne le pouvait pas: sa tournure d'esprit était spécifiquement savoisienne, et lui et Louis de Bonald (son équivalent français, l'autre grand philosophe contre-révolutionnaire du temps) ne se comprenaient pas, lorsque le Savoyard fondait sa logique sur le sentiment d'un soi divin liant le monde d'en bas à celui d'en haut - l'intérieur à l'extérieur.

    Chez Joseph de Maistre, la tradition française était un choix, la tradition savoisienne un réflexe.

  • La grande erreur d'André Breton

    delteil-joseph-jeanne-darc-1925-1-1417020721.JPGÉtudiant, avec mon amie Rachel Salter, la tradition littéraire de Limoux, en Occitanie, je tombe sur le nom de Joseph Delteil (1894-1978), qui ne m'est en rien inconnu. Élevé à Pieusse, près de la ville à la célèbre blanquette, il a donné son nom au collège local: la première fois que je suis passé dans la ville, je l'ai perçu comme un signe que celle-ci deviendrait importante pour moi - ou que, si elle devenait importante pour moi, il le rendrait intellectuellement légitime. Il me trottait dans l'esprit depuis plusieurs années, parce que je savais qu'il renvoyait à un homme qu'André Breton avait chassé du Surréalisme parce qu'il avait consacré un livre pourtant plein de fantaisie à Jeanne d'Arc, canonisée quelques années plus tôt par l'Église catholique. Le sectarisme de Breton allait jusque-là: il voulait tellement renouveler les figures mythiques qu'il devenait l'esclave du parti rationaliste, rejetant le merveilleux chrétien.

    Je pensais que les paroles théoriques du maître étaient belles, mais que ses réalisations n'étaient pas à la hauteur. À force de vouloir faire du nouveau et de rejeter l'ancien, au fond, il ne savait plus dans quelle direction aller. Ce n'est pas, comme on l'a prétendu, que toutes les figures mythiques ou symboliques aient déjà été ressassées, qu'on ne puisse pas en faire de nouvelles; mais que l'espace laissé à l'innovation n'est dans les faits jamais assez grand pour que, à lui seul, il puisse bâtir une œuvre importante. On est toujours amené à s'appuyer sur des figures antérieures un tant soit peu. Et s'il faut bien rejeter l'intellectualisme et le dogmatisme de l'Église romaine, il est stérile de s'en prendre en bloc, sans discernement, à son merveilleux, à ses figures. D'ailleurs, Delteil rejetait bien le dogmatisme catholique - et la critique qui lui était liée l'a combattu. Seuls Paul Claudel et Jacques Maritain, défendant l'imagination libre dans le catholicisme, l'ont soutenu.

    Les Cinq Grandes Odes du premier valent peut-être, en invention fabuleuse, les plus audacieux poèmes d'André Breton. Et j'ai déjà dit ma déception après la lecture du conventionnel Nadja. Le style était beau, mais l'invention pas si riche qu'il l'avait annoncé dans ses discours. Cela relevait pour ainsi dire d'un avant-gardisme néoclassique...

    Pourquoi le cacher? Breton était sans doute jaloux de Delteil, qui avait créé une épopée avec du jos.jpgmerveilleux populaire, avec de l'audace et de l'inventivité, mais sans s'opposer frontalement à la tradition religieuse locale. Il minait ses présupposés politiques, par lesquels en réalité il s'efforçait d'asseoir son pouvoir, son autorité. Il l'a exclu définitivement du mouvement surréaliste, comme il devait bientôt le faire avec un Robert Desnos avide de créer des figures mythologiques en vers classiques - ou d'autres artistes réalisant ses desseins affichés sans pour autant reprendre ses obsessions de table rase.

    Delteil s'est moqué des artifices de Paris: bientôt, il devait rentrer en Occitanie. Je reparlerai de lui, à l'occasion.

  • De Limoux à la Savoie

    limoux.jpgEffectuant des recherches avec mon amie Rachel Salter sur les traditions historiques et légendaires de Limoux, dans la vallée de l'Aude (Occitanie), pour préparer une promenade contée, je tombe sur la révélation qu'Alexandre Guiraud (1788-1847) est natif de la cité: il m'est connu pour avoir composé des Élégies savoyardes. Ce n'est pas qu'alors je les aie déjà lues, mais qu'elles m'ont été envoyées par une camarade engagée dans la culture du vieux duché du mont-Blanc. J'en ai le fichier téléchargé, je l'ouvre, je lis.

    Les vers sont bien frappés, et le texte n'est pas long. C'est l'histoire d'un petit Savoyard que sa mère envoie à Paris pour y gagner son pain, et qui n'y trouve pas d'espoir de survie. Cependant une voix retentit dans les ténèbres: ce sont de nobles nonnes qui, recueillant le pauvre petit, le renvoient en Savoie chez sa mère. Celle-ci a, dans sa modeste demeure, un crucifix qu'elle vénère: la Providence s'explique.

    C'est un conte catholique, qui suggère que le Christ agit dans la vie; mais qu'il le fait par l'intermédiaire de ses symboles reconnus, et des religieux approuvés. Guiraud était royaliste: le conte a sans doute une portée politique. On pourrait croire que c'est du coup conforme à l'esprit savoyard. Mais il faut voir. Que la Providence s'incarne dans des objets ou des femmes officiellement consacrés renvoie davantage au formalisme et au fétichisme typiques du gallicanisme - ou classicisme catholique de Paris. En Savoie, on pratique un art baroque qui décale le symbole officiel vers le merveilleux - les anges. Ceux-ci peuvent toujours s'incarner dans des objets et ordres religieux consacrés; mais plus souvent ils se manifestent par des êtres et des choses qui n'ont pas consciemment agi dans un sens chrétien.

    Joseph de Maistre allait ainsi jusqu'à affirmer que la Révolution avait accompli les desseins de la Providence sans que ses acteurs l'aient jamais su. Antoine Jacquemoud attribuait aux tempêtes, comme dans les Alexandre_Guiraud.jpgmythologies antiques, une signification morale. Alfred Puget faisait de même pour les éboulements et les avalanches. Les Savoyards étaient moins rivés à la forme religieuse que les Français - à la structure externe.

    Cela explique à la fois le rejet par les Français d'esprit libre de la tradition catholique, et les accommodements que les Savoyards opéraient avec leur catholicisme propre, salésien et maistrien. Certains parlent franchement, pour la Providence, d'apparitions, de fantômes, de saints célestes. C'était la méthode médiévale, néopaïenne si on veut, en réalité moins politisée, moins liée aux institutions, moins dépendantes de l'ancienne tradition romaine, qui est à la véritable origine de cet état d'esprit: ce n'est pas spécifiquement chrétien, contrairement à ce qu'on a souvent dit.

    Mais Alexandre Guiraud n'en a pas moins fait des vers sympathiques, qui montrent sa conviction que les Savoyards étaient un peuple pauvre et pieux, qui disent son admiration pour eux. Et puis il concède à la nature une forme de sainteté qu'aurait mille fois approuvée François de Sales: c'est l'amour de la mère qui est à la source du salut de l'enfant. C'est elle qui prie, quel que soit le dieu qu'elle prie. Même dans le respect des formes extérieures, le catholicisme classique est contraint d'admettre la divinité de la mère naturelle: par la vierge Marie, il se lie à la Lune, comme disait l'auteur du Traité de l'amour de Dieu. C'est touchant.

  • Noël Communod n'est plus

    noel 220x330.jpgJ'avais ouvert sur le site de la Tribune de Genève un blog pour mon ami Noël Communod qui a été quelque temps actif, notamment lorsque lui était Conseiller régional à Lyon; il m'envoyait ses articles, et je les publiais. Car même s'il avait travaillé comme cadre dans des entreprises importantes, il n'était pas spécialement doué en informatique.

    Ses sujets tournaient principalement autour des grands projets inutiles, une tradition française - l'entreprenariat d'État censé doper une économie sinon dormante, chez un peuple latin davantage porté à attendre les bienfaits de la Providence qu'à devancer sa bonté en allant de l'avant. En particulier, il dénonçait la ligne de chemin de fer Lyon-Turin, qui allait détruire la montagne savoyarde sans réellement dynamiser un commerce très mou entre l'Italie et la France. Les autres élus régionaux s'efforçaient de l'intimider, pour lui faire abandonner ses protestations.

    Il était atteint depuis plusieurs années de la maladie de Parkinson, et il vient de succomber. Je l'aimais, il était bon et sympathique, et m'a beaucoup soutenu lorsque j'ai réclamé la régionalisation des programmes d'enseignement, y compris à l'Université quand on passe les concours de recrutement d'État. Encore une spécificité française: l'État contraint les gens à se croire unifiés, car d'eux-mêmes ils n'en ont pas du tout le sentiment! Je supposais quand même vrai le discours qui assurait qu'il y avait le pressentiment d'un destin commun, en disant que justement la régionalisation de l'enseignement le confirmerait...

    Noël Communod était intelligent et intellectuellement courageux. Physiquement, il était assez fluet, et la dureté des politiques parfois l'atteignait psychiquement. C'est un monde cruel. Le cynisme y est grand, Communod-05-1024x683.jpgnotamment lorsqu'il est question de culture: les politiques croient toujours qu'elle est d'abord à leur service, que sa vocation est de nourrir leurs discours si souvent creux... Finalement, j'ai délaissé le Mouvement Région Savoie, qu'il avait présidé, car il n'était pas prêt à défendre la liberté culturelle quand la propagande d'État assimilait tel ou tel élément culturel au Mal. Ce n'était pourtant pas que je voulusse défendre un discours haineux: seulement le choix des communes d'ériger une statue à Marie de Bethléem - dont le véritable tort, aux yeux des philosophes, est sans doute de n'avoir pas fait de politique...

    Noël Communod n'a rien pu faire, contre les voix hostiles à la défense des droits des communes en matière de culture. Il s'était déjà retiré.

    Il a beaucoup fait néanmoins quand j'ai décidé de me rendre au congrès de Régions et Peuples solidaires, le groupement de partis régionalistes auquel appartenait le Mouvement Région Savoie. C'était en Corse, près ncommunod-1024x803.jpgde Bastia, et j'ai pu me baigner, et rencontrer plusieurs membres de la famille Simeoni: Gilles était déjà maire de la seconde ville de Corse. Noël Communod, que j'accompagnais avec Claude Barbier, s'est montré très gentil, prévenant, et m'a ôté tout souci matériel. Ma vie politique devait néanmoins bientôt s'arrêter, je ne m'y sentais pas très à l'aise, j'aime mieux la poésie et les contes. Je défends surtout le droit d'en faire, face ou à côté des romans réalistes d'un Michel Houellebecq, nourris de satire et d'inutiles plaintes amères. Le régionalisme a quelque chose de romantique qui offre un lien avec le lyrisme enthousiaste; il défend les mythologies régionales, Frédéric Mistral et les autres. Mais s'il n'assume pas assez cet aspect, je m'en désintéresse spontanément.

    Noël Communod portera comme une ombre douce et claire l'élan vers la liberté culturelle des régions de France, j'en suis sûr.

  • Jeux d’ombre: François de Sales et Théodore de Bèze

    bezz.JPGIl y a comme une image luisante, dans l'ombre profonde du temps, qui montre François de Sales rendant visite, à Genève, à Théodore de Bèze: elle dure, éternelle, comme fixée dans la lumière dont l'air s'imprègne.

    Je ne sais ce que le successeur de Calvin a dit après cette rencontre, seulement ce que l'évêque de Genève a rapporté: Théodore de Bèze aurait eu des mots peu philosophiques...

    Je me dis, parfois, que je devrais en apprendre davantage sur la pensée et les paroles des grands réformés francophones, mais leur rejet du merveilleux me rebute. J'ai aimé les écrits latins de Sébastien Castellion - le Savoyard réformé du Bugey, rival malheureux de Calvin dans l'éclairement des consciences de Genève -, car ils mêlaient les faits évangéliques au merveilleux de Virgile, et le fait est que, en Allemagne, ses églogues chrétiennes ont eu beaucoup de succès. Mais le rationalisme français a déteint, de mon point de vue, sur le protestantisme de Calvin, qui s'est contenté de célébrer les vertus bibliques. Je suis plus attiré par les protestants anglais - qui, depuis John Bunyan, osent créer des figures fabuleuses en s'appuyant sur l'allégorie et le principe de similitude (entre le monde physique et le monde moral) - en fait, comme François de Sales. L'aboutissement en est George MacDonald et C. S. Lewis - voire H. P. Lovecraft. Mais j'y reviendrai un autre jour.

    Il y a, dans l'acceptation du mystère insondable, chez François de Sales, sans recherche d'explications intelligentes, quelque chose de touchant, qui rappelle la foi naïve des Savoyards autrefois, leur culte des anges qui était si profondément lié à leur attrait pour les fées, les lutins des eaux et les esprits du foyer - les sarvants -, bien qu'il fût aussi combattu par les prêtres. Il ne faut pas regarder les choses de façon abstraite, depuis les hauteurs de la théologie: François de Sales, en exorcisant les maisons de leurs génies hostiles, de leurs esprits frappeurs sources de désordres, admettait leur existence; et le fait est qu'un génie mal honoré, dans le paganisme, créait bien du désordre aussi, et que les vertus chrétiennes, pour François de Sales, étaient bien le meilleur moyen de placer les anges, les bons esprits du ciel divin, dans les maisons John_Bunyan_by_Thomas_Sadler_1684.jpget les familles. Or, même si les Savoyards sacrifiaient à l'antique à ces génies, leur donnaient du lait et des grains, c'était aussi une façon de leur marquer de la bonne volonté, et de veiller, le reste du temps, à ce que les actions fussent conformes aux principes sacrés de la famille et du foyer. Le sarvant pouvait prendre l'apparence d'un ange plus souplement qu'on le croyait, et le rationalisme qui refusait aux anges la possibilité de vivre parmi les familles, dans la campagne ordinaire, s'opposait davantage, évidemment, au culte des sarvants - assimilés aux illusions du diable.

    La contemplation naïve du mystère insondable serait plus sympathique encore si elle n'avait pas mené à une étrange bizarrerie, l'agnosticisme dogmatique qui refuse à la raison de pouvoir pénétrer les mystères quels qu'ils soient, et qui bloque jusqu'à l'élan protestant qui le pensait vaguement possible. Il y avait une hésitation, et l'esprit catholique appliqué au rationalisme a tranché – mais dans le mauvais sens. On peut, certes, accepter des incapacités particulières répandues; mais pas d'affirmation péremptoire qui interdirait à tout le monde d'essayer...

    C'est pour cette raison, en vérité, que la rencontre de François de Sales et de Théodore de Bèze luit toujours dans la brume des songes: on pressent que leur rencontre aurait dû faire naître un être nouveau, comme la rencontre du Mystère et de la Pensée, ainsi que même Joseph de Maistre plus tard l'a tentée - ou, dans le monde calviniste, John Bunyan.

  • La flèche du Scythe de Sébastien Morgan

    fleche-du-scythe-c1-6x9.jpgJ'ai lu un roman de fantasy en français qui m'avait été envoyé par son auteur, appelé La Flèche du Scythe, et ce qui y est remarquable, c'est la profusion du merveilleux, mêlé libéralement à l'histoire romaine. J'ai lu quelque part que la fantasy à la française consisterait à ne mettre, dans une histoire intelligemment écrite, du merveilleux que par touches, ce qui n'a rien de révolutionnaire, puisque le roman historique du dix-neuvième siècle procédait déjà ainsi, intégrant le merveilleux aux vieilles croyances: les meilleurs auteurs laissaient même le doute sur leur réalité possible. C'était Gustave Flaubert, Victor Hugo, Alfred de Vigny, Jacques Replat, François Arnollet - c'était en fait très courant. Quelques-uns même affirmaient le merveilleux, tels Antoine Jacquemoud, Maurice Dantand, Louis Jousserandot, Charles de Coster: tous auteurs dits régionaux. Or, l'auteur de La Flèche du Scythe, Sébastien Morgan, est belge, c'est peut-être pour cela qu'il ne suit pas la règle française, et qu'il se permet de placer beaucoup de fantastique dans son roman. Il pourrait être, en un sens, l'héritier des Jean Ray, des J. H. Rosny aîné - des Belges qui, nourris de culture et d'imagination populaires, voulaient éviter le classicisme parisien - ou l'évitaient spontanément.

    Sa fantaisie est chatoyante, agréable, puisant aux mythes, colorée, expressive, visuelle, inspirée par le cinéma américain le plus débridé, avec de beaux elfes maléfiques qui se matérialisent et se dématérialisent à volonté, une sorcière qui jette des boules de feu, des ondines qui vivent dans un superbe monde à part où s'initie le héros, des griffons servant de montures, et ainsi de suite. On se dit: enfin quelqu'un qui ose.

    Trop? Il n'y a jamais rien de trop, si la structure qui soutient les éléments est suffisamment solide, afin que l'ensemble soit équilibré. On a reproché à Sébastien Morgan des erreurs d'expression: il semble, enthousiasmé par sa propre inventivité, avoir été pressé de publier. Peut-être que son style prosaïque et familier convient modérément aux figures mythologiques dont il use, et dont l'essence, de mon point de vue, est poétique.

    L'intrigue est également bizarre: je ne suis pas parvenu à en saisir le sens. Quelle providence a pu se tenir derrière? Aucune, peut-on penser. Les choses arrivent peut-être au hasard, d'une manière absurde. Mais si sur terre il y a des elfes, pourquoi n'y en a-t-il pas aussi dans la destinée? C'est à dire dans le ciel, parmi les astres? Car c'est bien les astres qui dirigent la vie terrestre: quoique disent (sans réfléchir) les sceptiques, c'est bien le jour et la nuit, la succession des saisons, des mois, des années, qui organisent le temps qui sebastien-morgan-2.jpgpasse. Or, nous le devons aux astres, aux mouvements que la Terre effectue relativement au Soleil, ou que la Lune effectue relativement à la Terre (pour les mois). Curieusement, le temps qui passe ne semble pas, chez Sébastien Morgan, avoir aussi son merveilleux...

    Ce n'est pas qu'on attende forcément une fin heureuse: la tragédie avait aussi ses dieux vengeurs. Mais on n'attend pas une fin absurde, soumise à la mécanique des caprices humains. Au moins qu'on montre, derrière ces caprices, des dieux qui s'amusent!

    Mais que je n'aie pas compris le déroulement des événements n'implique pas l'absence de sens. Peut-être que tout s'éclairera dans les tomes suivants, annoncés!

    Le livre vaut en tout cas pour son fantastique chatoyant, et frappant.