Génie doré de Paris

  • CXXXVIII: la défaite des cauchemars

    remi 01.jpgDans le dernier épisode de cette série d'horreur, nous avons laissé le Génie d'or à sa bataille contre les trois cauchemars qui hantaient son âme, pendant son évanouissement, et alors qu'il subissait d'importantes opérations chirurgicales; il venait de mettre à terre le démon jaune, et l'avait laissé tranquille, sans se douter qu'il préparait sa revanche et exagérait sa blessure, pour se faire plaindre et mieux tromper l'ennemi.

    Le spectre rougeâtre de toute façon avançait vers le Génie d'or pour le frapper de sa lance, et même si don Solcum s'était douté de la rouerie du monstre jaune, il n'eût pas agi autrement qu'il ne le fit pour se préparer à ce nouvel assaut – si ce n'est qu'il eût montré plus de vigilance. Car le spectre avançait à grande allure, et le génie doré de Paris, en voyant sa rapidité, savait qu'il aurait fort à faire pour parer ses coups. Et, de fait, quand il leva son arme, il fut vif comme l'éclair, et atteignit le Génie d'or au bras, sans qu'il pût rien faire contre, si ce n'est bouger légèrement à gauche, pour que le coup ne touchât point son cœur.

    Il sentit la pointe entrer dans son bras, donc, et la douleur en fut vive; il se comprit tout de suite paralysé de ce bras, car la lance contenait un poison qui avait cet effet – et le spectre, en le regardant, avait l'œil vitreux enflammé, comme traversé d'une joie mauvaise, et semblait se réjouir infiniment du mal qu'il lui faisait. Le Génie hésita un instant, fut même plongé dans le doute, le coup lui faisant presque moins mal que ce regard horrible, et cette hésitation lui fut fatale, car elle l'empêcha de percevoir le démon jaune, qui rampait derrière lui, et lui asséna un coup atroce de sa hache sur la jambe. Et, croyez-le si vous voulez, elle fut tranchée.

    Le Génie d'or tomba, et il se sut à la merci de ses ennemis. Le monstre bleu même se releva, et les trois l'entourèrent, ricanant, exultant, bavant déjà de joie cruelle. Car ils entendaient le découper, et le manger. Le démon bleu voulait les membres, le jaune le cœur, le rouge la tête avec sa cervelle, et Solcum fut sur le point de connaître le sort le plus épouvantable qu'un homme puisse connaître.

    Mais il se passa alors quelque chose d'extraordinaire. Car le génie doré de Paris prit son épée de sa main gauche, s'appuya dessus et, en un éclair, se plaça debout sur la jambe qui lui restait entière, la droite. Et, se tenant en équilibre sur ce seul pied qui lui restait, il donna trois coups à ses ennemis – inattendus, profonds, nets –, et voici! remi 01.jpgils s'écroulèrent à terre. Car le monstre bleu avait eu les hanches tranchées, et n'avait plus aucune jambe pour se mouvoir, mais n'était plus qu'un tronc; le gnome jaunâtre avait eu le cœur transpercé, et ne respirait plus; et le spectre rouge, sachez-le, avait eu sa tête tranchée d'un coup.

    Comment le Génie d'or avait-il trouvé en lui de telles ressources, qu'il pût vaincre si rapidement des ennemis apparemment invincibles, c'est ce qu'on ne saura jamais. Mais l'œil exercé de l'initié aguerri eût pu peut-être voir, alors qu'il était à terre, un rayon de lumière en forme de fée lui déposer un baiser au front, ou lui placer une main au cœur!

    Et il advint que, lui vainqueur, chose incroyable à dire, son bras fut instantanément délivré du sortilège qui le maintenait paralysé, et que sa jambe gauche lui fut instantanément restituée, elle réapparut – ou repoussa à une vitesse impossible à estimer, Dieu sait ce qu'il en est.

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, qui relatera le nouveau départ du Génie d'or vers la forteresse de Fantômas.

  • Le péril des chauves-souris géantes (Perspectives, LXXI)

    Camazotz_Gargoyle_Card.pngCe texte fait suite à celui appelé Le Nouveau Bond de Pégase, dans lequel j'évoque le caractère indicible des souvenirs de mon double divin, auquel je me suis intimement mêlé au cours de mon voyage au pays des génies. Dès que j'en parle, c'est par métaphores, je ne désigne pas de réalité physique, comme j'en ai pourtant l'air.

    Mais je ne mens pas, quand je dis que, monté sur un cheval volant, je foulais une route de lumière colorée comme un arc-en-ciel et, passant par-dessus la terre, m’élançais sans retenue vers la montagne de ma destinée, où je devais trouver le secret de l’Homme Divisé – et de le réunir.

    Du moins croyais-je – grisé par ma nouvelle nature et ma nouvelle personne, le nouveau corps, le nouveau masque que j’arborais – que ce serait une voie rapide et sans obstacle. Mais à tout état il est un danger, à toute métamorphose il est une réponse du Malin, de Mardon – et des ennemis nouveaux, d’une essence adaptée et plus haute, d'une certaine manière elle aussi métamorphosée! Et j’avais beau être désormais du même peuple qu’Ithälun et le Génie d’or, je n’étais pas forcément mieux armé pour affronter les terribles chauves-souris à corps d’hommes et à crocs de lion, portant des lances parcourues d’éclairs, qui se dressèrent bientôt devant moi, après avoir surgi du détour d’un sommet, d’une montagne que je m’apprêtais à longer et à dépasser.

    Sans doute étaient-ils sortis d’une grotte. Car le jour déclinait rapidement, à mes yeux devenus scintillants, pour qui le temps n’était point le même, et se confondait aisément avec la nuit – et je voyais souvent le soleil, la lune et les étoiles ensemble, dans ce monde nouveau, plus différent encore de la terre périssable qu’il ne l’avait été jusque-là, alors que je n’étais encore que le modeste poète nommé Rémi Mogenet que personne ne connaît ni n’admire, à raison. Et, sentant les premiers souffles de la nuit, percevant ses ombres, ces êtres s'étaient, comme leurs cousines mortelles, arrachés à leur abri souterrain, et s'étaient mus vers l'air libre en troupe.

    Ou avaient-ils, de toute façon, obéi à un signal? Car ils avaient un air menaçant, et étaient comme une armée en marche. Sans attendre ils se précipitaient sur moi et mes compagnons, Ithälun et Othëcal que suivaient ses meilleurs guerriers – hommes ou femmes, tous montés sur des chevaux ailés de feu.

    En hurlant les monstres volèrent, portés par leurs ailes énormes, et leurs visages, mélanges d'hommes et de bêtes, étaient terrifiants, et sans ambages le combat s'engagea, car nous brandissions des boucliers pour parer leurs coups, et nous leur en donnâmes à notre tour, perçant les cœurs et tranchant les membres, ou simplement ruinant les ailes et les forçant à se poser à terre. Certains s'y écrasèrent, leurs ailes ne les portant plus...

    Plusieurs d'entre nous reçurent des blessures, et même deux chevaliers d'Othëcal périrent, un homme et une femme, et mon cœur fut brisé quand je vis la femme s'écrouler, car elle était plus belle qu'on ne saurait dire. Et même Othëcal cria, et se précipita furieux vers le monstre qui l'avait tuée, et lui trancha la tête de haut en bas, en mettant en pièces la protection de métal qu'il avait placée sur son crâne dans l'espoir d'éviter les coups meurtriers. Mais quel heaume aurait pu résister à la fureur flamboyante d'Othëcal, et à son épée rutilante, qui s'enfonça jusqu'au cou de l'être horrible, lui rompant les dents, faisant sortir ses yeux de la tête, et laissant les deux pans de sa tête coupée tomber sur ses épaules, affreusement?

    (À suivre.)

  • CXXXVII: le combat des cauchemars

    Monster-water-tentacles-claws-art-picture_m.jpgDans le dernier épisode de cette psychédélique série, nous avons laissé le Génie d'or alors que, sous sa forme astrale, il affrontait des cauchemars vivants, des matérialisations de ses élans de peur, de doute, de honte. Il venait de briser de son épée divine celle d'un monstre bleu aux membres étonnamment maigres.

    Cependant, il en fallait davantage pour décontenancer le monstre affreux, qui allongea démesurément ses deux bras, jusqu'à les transformer en tentacules. Et, sous cette forme, ils s'enroulèrent autour du corps et du cou du Génie d'or, qui ne put éviter cette attaque. Immobilisé, il vit arriver le second monstre avec sa hache de bronze – riant du mal qu'il allait faire, s'apprêtant à l'abattre, profitant de sa soumission aux tentacules de pieuvre de l'être bleu!

    Le Génie d'or, néanmoins, n'eut pas assez peur pour ne pas réagir. Usant de sa puissance de détente musculaire, et rassemblant toute sa volonté, il s'élança vers les hauteurs, étirant encore les bras du monstre bleu, mais échappant à la course horizontale du monstre jaune: il lui passa par-dessus, sautant vers l'avant tout en tournant sur lui-même, afin de dérouler de son corps les bras du bleu. Et lorsque celui-ci, étiré à l'excès et surpris de cette initiative, eut relâché son étreinte, le Génie d'or leva son épée et coupa en deux les deux bras, qui laissèrent s'échapper des gerbes de brume grasse et noire, tandis que leur propriétaire poussait un horrible cri Goetheanum (2).pngaigu. Puis, le Génie d'or se retourna vers son second assaillant, qui l'avait suivi dans sa course nouvelle, afin de lui faire face.

    Il ne le laissa pas porter le premier coup mais, avec courage, le devança, lançant la pointe de son épée vers lui. Cette fois, pourtant, ce fut l'ennemi qui para. Il leva sa hache et détourna le coup d'épée. Puis, avec beaucoup de ruse, il lança son gros pied jaune à trois orteils vers la poitrine de Don Solcum, et l'atteignit d'une façon retentissante, avec un gros bruit qui résonna dans tout l'espace, et dans un énorme rire, qui fit se dresser les cheveux sur la tête au Génie d'or.

    Plus encore, le coup lui coupa le souffle, et il fut rejeté loin en arrière, manquant même de lâcher son épée. S'il n'avait pas été protégé par son brillant haubert, il eût eu les côtes brisées, à coup sûr, ou les poumons perforés. Tant était grande l'étonnante force de ce gnome perpétuellement grimaçant!

    Mais le Génie d'or justement était protégé de son armure forgée des anges, et il n'eut rien de rompu, il put revenir aussitôt à l'attaque. Il le fit en feintant de son épée, faisant lever au gnome sa hache, et lui donnant, à son tour, un magistral coup de pied, mais au visage, ce qui mit fin au rire hideux de cette bête, et l'envoya au sol.

    Il n'était pas assommé, mais au moins gémissant, et il rampait pour échapper au Génie d'or, qui pourtant le laissa tranquille, ne se doutant pas de son âme rusée et menteuse, et qu'il préparait une nouvelle attaque, n'étant pas si blessé qu'il voulait le faire croire; cela se mêlait aussi du plaisir qu'il avait à se faire plaindre. Tel était le caractère de cet être visqueux, répugnant.

    Mais il est temps, lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser au suivant la fin de cette intense bataille.

  • Le nouveau bond de Pégase (Perspectives, LXX)

    moi.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Métamorphose de moi, dans lequel je raconte m'être transformé en un génie que connaissaient bien les autres génies, et qui me semblait être plus moi que moi-même, si une telle chose est possible. Et sous cette forme on m'invita à m'envoler vers la destinée.

    Ithälun et moi saisîmes des chevaux piaffant que nous tendait Othëcal et, délaissant la voiture volante qui nous avait jusque-là servi de véhicule, nous montâmes dessus, et nous élançâmes vers l'ouest – bondissant par dessus les rivières, traversant les prés à la façon de foudres! Et soudain, nous frappâmes l'air lui-même des sabots de nos montures, et je ne fus pas surpris de les voir fouler les vents, et d'apercevoir, à leurs flancs, des ailes de lumière. Ils étaient pareils à Pégase, et nous emportaient vers l'ouest rutilant. Mais tout se passait comme si j'avais déjà monté de tels chevaux, et que j'eusse appris à les maîtriser parfaitement. Car le mien m'obéissait bien.

    J’étais autre que je ne suis, mais je n’étais pas différent de moi, je me sentais complètement l'autre, et mes souvenirs étaient les siens, je les avais moi, ils étaient aussi miens. Mais comment pourrais-je vous les dire? Ils étaient fabuleux, dépassant tout ce que vous pouvez imaginer. Les mots peinent à les dire, car ils sont faits pour la réalité mortelle, et ces souvenirs appartenaient à un monde immortel.

    Radumel était en somme mon double divin, tel qu’en parlent les traditions ésotériques les plus séculaires et les plus consacrées. Conscient du monde des anges et de l’éclat des dieux, il regardait leur visage en face, et n’était point anéanti.

    En même temps, le croirez-vous? il avait en lui l’expérience de la mortalité, il se souvenait d’avoir été moi, l’humble Rémi Mogenet. Il tirait de cette mémoire du monde ordinaire, physique, une étonnante capacité à voir clair en ce qui l’entourait, à penser les choses par lui-même, à ne pas être le simple réceptacle des pensées qui tombaient des étoiles comme des flocons de neige, ainsi que, à présent, je pouvais m’en apercevoir, quand, par ses yeux, je regardais les autres êtres de ce monde des génies...

    Il ne sert à rien d’essayer de décrire en détails les souvenirs de cet être appelé Radumel, qui étaient comme une nébuleuse d'astres révélés – et ressemblaient de toute façon à ce que j’ai déjà décrit, à ce que j’avais entrevu juste avant ma métamorphose. Ils étaient encore plus indicibles, néanmoins, si cela est possible. Si la conscience élargie de Radumel ne les avait pas adoucis et ordonnés en un tout cohérent, familier et clair, je serais certainement devenu fou, ou stupide, car leurs éclats fusaient comme des hallucinations terrifiantes, et étaient autant de monstres abominables au regard des mortels. Le vrai visage des anges, ou même des génies, a de quoi épouvanter, car il défie toute raison, il se forge au mépris de toute géométrie que l’entendement puisse saisir, et la vision imparfaite et non préparée de ces êtres a depuis toujours fait surgir en l’âme l’image des démons et des monstres les plus insupportables, les plus affreux. Le cœur se brise, l’âme se morcelle à leur vue, et bien des siècles s'écouleront, bien des millénaires, avant que l’homme ait appris à les voir. Quand je restitue ce que m'ont montré ses yeux, je le fais en grande partie par métaphores, par symboles, utilisant les mots pour saisir ce qu’ils peuvent saisir de leur nature – de la nature de ces gens –, et la rapporter à ce qui a un lien avec elle dans le monde terrestre - qu'ordinairement ces mots désignent. Il ne faut pas, certes, me prendre dans un sens littéral, dans ce que j’énonce. Ce serait une erreur.

    (À suivre.)

  • CXXXVI: les cauchemars de l'Intermonde

    cauhemar.jpgDans le dernier épisode de cette saga du Génie d'or, gardien secret de Paris, nous avons laissé notre héros alors que, détaché de son corps mais retenu dans le Dévachan inférieur, il était en butte à des assauts de monstres vulgairement appelés cauchemars. Toutefois n'avait-il pas son apparence habituelle, déjà souvent décrite – mais une autre.

    Voici quelle elle était. Débarrassé de son haubert, il avait un corps beau et transparent, à peine visible entre les étoiles, immense selon les critères illusoires de l'être humain – mais petit selon ceux, plus réels, des peuples qui habitent les étoiles. En un sens, il avait simplement une taille humaine, quoiqu'il eût paru très grand aux mortels, s'ils avaient pu le voir; il leur eût paru un géant – mais demeurant à l'échelle humaine, pareil seulement à deux ou trois fois la taille d'un homme ordinaire. Et, face à lui, les cauchemars étaient à peine plus vastes – pareils à des monstres, à des fauves, à des bêtes de la jungle ou de la savane.

    Il y en avait trois, suivis de leurs troupes – constituées d'êtres plus petits, tournant autour d'eux comme des guêpes. Le premier était bleu, hâve, tordu et pareil à un cadavre, long et maigre, muni d'ailes de peau trouées, avec des yeux globuleux pâles, des bras interminables et une figure hideuse, décharnée et horrible.

    Le second avait un visage ricanant et une peau jaunâtre parcheminée, des yeux étroits et rouges, des bras épais et des jambes naines, des ailes d'oiseau aux plumes sales et ébouriffées.

    Le troisième était rougeâtre, et ses ailes de flammes tremblotantes crachotaient et menaçaient constament de s'éteindre, ainsi qu'une vieille machine. Ses yeux étaient vitreux et ternes, ses mains larges, et ses jambes STARMAN.jpgétroites se terminaient en pointes, sans pieds.

    Ils étaient tous les trois armés: le premier d'une épée noire et courbe aux reflets d'acier bleu; le second d'une hache fine de bronze verdie par les siècles; le troisième d'une lance noircie par le sang, irrégulière dans sa forme, affreuse à voir.

    Ils l'attaquèrent l'un après l'autre. Et le Génie d'or au début n'était pas armé. Il parut devoir être tué par ces êtres.

    Mais il joignit les mains, ferma les yeux, et voici! un rayon jaillit du fond de l'espace. L'instant d'après, sa main droite tenait une épée brillante, et son corps était revêtu d'un haubert azuré. Il attendit, en garde, le premier des trois monstres.

    Celui-ci, ouvrant hideusement la bouche, montrant le fond noir dans lequel sa langue sèche s'agitait, et roulant devant lui ses yeux verdâtres, tâcha de toucher le Génie d'or de son épée en se fendant, vif comme une guêpe, rapide comme une étincelle qui bondit d'un brasier, et pouvant, de manière inattendue, allonger démesurément et instantanément son bras – comme s'il n'eût été fait que d'un liquide durci, élastique et mou, ou même d'une brume pouvant se densifier, ou s'alléger à volonté. Le Génie d'or toutefois était prêt. Il para le coup d'un geste également vif, abattant la lame de son épée sur l'épée ennemie – et la brisant de sa puissance, tant était grande celle des êtres qui l'avaient forgée, et la lui avaient donnée. Et au moment où il l'avait brisée, une gerbe d'étincelles avait bondi, puis un liquide noirâtre avait coulé, dégoulinant de la lame brisée comme d'une plaie. Les gouttes longues et visqueuses s'en perdirent dans l'abîme dans lequel les quatre combattants étaient suspendus, parmi les étoiles lointaines et au-dessus d'une vague brume violette traversée d'éclairs jaunes.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain. Nous verrons la prochaine fois comment le Génie d'or vint à bout d'au moins deux de ces monstres.

  • La métamorphose de moi (Perspectives, LXIX)

    merkaba new copy.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Vision des éons, dans lequel je rapporte que des visions m'ont amené à perdre le sens, et à ne plus voir autour de moi qu'un monde noir, épais, sourd et oppressant.

    J'entendis alors un son de vague. Il venait de ma droite. Je me tournai, et vis une lueur violette dans l'obscurité. Elle ondoyait comme de l'eau. Elle disparut, puis reparut, fit cela plusieurs fois. À la fin elle s'en alla complètement. Mais une lueur plus claire surgit à sa place. Elle était comme la lumière signalant un bateau – et je me souvins de la première fois où m'était apparue la nef d'Ithälun, et de l'embouteillage où je m'étais trouvé, juste avant, dans la cité de Genève, alors que j'écoutais, à la radio, les nouvelles de l'attentat terroriste de Paris, dans la salle du Bataclan. J'avais oublié ce monde, qui avait pourtant été le mien depuis ma naissance – du moins le croyais-je.

    La clarté se rapprocha, et elle prit une teinte rougeoyante, et elle avait la forme de la pierre qu'Othëcal m'avait donnée. J'ouvris la main, elle n'y était plus. Mais comme elle rayonnait, éclairant l'air autour d'elle, je vis qu'elle était au front d'un homme beau et jeune, et qui avait des ailes de feu aux épaules, aussi curieux cela puisse-t-il paraître. Était-ce vraiment des ailes? De chaque épaule jaillissait un jet de flamme, ayant vaguement la forme d'ailes, et au pourtour doré, traversées d'éclairs, également d'or: de cela seul j'étais sûr. L'être avait des yeux profonds, qui me fixaient, et ce regard m'inquiéta, mais je n'eusse su dire pourquoi.

    Il leva le bras vers moi, et sa bouche s'ouvrit. Mais je n'entendis qu'un son indistinct, comme un vent qui se levait. Il eut l'air mécontent. Un éclair traversa l'air, et un coup de tonnerre retentit. Je me revis au volant de ma voiture. La voiture de devant continuait de faire clignoter son feu orange. J'étais de nouveau à Genève. Je fermai les yeux, les rouvris, mais j'étais toujours au volant de ma voiture.

    Puis il fondit dans mes mains, comme changé en liquide chaud, et mes mains fondirent aussi. Je sentis mes cheveux se dresser sur ma tête – avant qu'eux aussi ne fondissent, comme tout mon corps. Puis tout fut dissous comme dans un nuage de fines gouttelettes, et l'obscurité revint, et je revis le visage de l'ange portant sur son front ma pierre magique.

    Je levai le bras, et marchai vers lui. Il me toucha, me prit par les épaules, et je sentis un feu m'entourer, et me crus mort, consumé. Mais l'instant d'après, j'étais de nouveau, un genou à terre, à côté d'Ithälun. Or, cette fois, mon corps était revêtu d'un haubert éclatant, je tenais en main une épée scintillante, et ma poitrine brillait de la pierre magique qu'Othëcal m'avait donnée, inscrustée dans une cuirasse dorée. J'eusse pu m'étonner, mais je regardai l'épée que je tenais, et dont la lame brillait, et je ne l'étais pas; j'avais la sensation de savoir comment m'en servir, comme si les souvenirs d'une autre vie surgissaient en trombe. Je scrutai mes amis immortels, pensant qu'ils seraient peut-être étonnés par ma métamorphose. Mais ils n'en donnèrent aucun signe.

    Et ils me dirent: Es-tu prêt, désormais, Radumel le Preux, toi qu'on fit venir d'un pays lointain, où les temps sont différents? Ils m'avaient appelé d'un nom que je croyais n'être pas le mien, mais je m'entendis répondre, spontanément: Oui, prêt, je le suis! Allons, mes amis, marchons, dirigeons-nous vers la destinée. Car cette dame auguste nous attend! Ils acquiescèrent, et, comme devenu quelqu'un d'autre, je partis avec eux – l'égal de ces êtres, et leur frère, ou cousin, et non plus un mortel venu d'un autre monde, inférieur au leur. J'étais comme possédé, mais possédé par un autre moi-même, dont je n'eusse su dire s'il appartenait au passé, au futur ou à un autre monde, mais que je sentais être plus moi que moi-même, si une telle chose est possible!

    Me croirez-vous? Je n'en sais rien. Mais il en était bien ainsi. Je pourrais le jurer.

    (À suivre.)

  • CXXXV: l'opération du Génie d'or

    amongst_the_creation_by_hellsescapeartist-d4y50yg.jpgDans le dernier épisode de cette étonnante série consacrée au gardien secret de Paris, le Génie d'or, nous l'avons laissé alors qu'il venait de demander au roi des Nains Astalor de l'accompagner dans sa quête contre Fantômas – notamment parce que, blessé, il sentait ne pas pouvoir venir à bout seul de son ennemi.

    Alors Astalor le roi des Nains répondit: Seigneur Solcum, seigneur Solcum, même avec mon armée, si tu es ainsi blessé, tu ne pourras pas franchir les portes de Fantômas. Ton corps sera vaincu, déjà, avant que nous ne les atteignions. Tu dois venir dans ma cité, afin que mes médecins t'auscultent. Sache que de la part de sa demoiselle Inëlïn, Ithälun m'a fait dire que tu étais blessé, et a communiqué à mes mires les secrets d'un remède, tel qu'ils pouvaient le saisir dans leur science profonde mais limitée. Car si elle étonnerait les mortels par son étendue, elle ne peut tout faire, et plus d'un mort a échappé à leur étreinte, lorsqu'ils ont voulu le ressusciter. Mais viens, car tu n'en es pas encore là, et ils pourront faire merveille, sur toi, grâce à l'enseignement et aux indications qu'a livrés Inëlïn.

    Entendant ces paroles, le Génie d'or acquiesça, malgré qu'il allât perdre du temps, au cours de l'opération. Mais que pouvait-il faire? Car sa blessure le rongeait, et il fallait qu'il fût libéré du parasite, de l'instrus à l'âme sombre qui s'était mêlé à lui. Ensuite il reviendrait, et vaincrait.

    Longue fut la route jusqu'à la cité d'Astalor, pour lui; car il s'affaiblissait d'heure en heure, et bientôt les Nains durent le soutenir, lui bâtir un brancard, et, inquiet, Astalor le regardait dépérir, et craignait qu'on ne pût le récupérer, et que l'âme du Génie d'or s'envolât, partît loin de la Terre pour ne plus jamais revenir – sinon en de lointains éons –, et que, en son absence, Fantômas ne répandît partout un règne définitif, que nul ne pourrait plus combattre. La Terre serait alors saisie dans ses griffes, et le Chaos seul serait prince, en réalité, car Fantômas n'était que son agent, quoi qu'il crût, lui-même. Et la haine entre les hommes serait profonde, le meurtre et la trahison répandraient leurs souffles, les passions immondes justifieraient les pires exactions aux yeux de leurs auteurs, et tout cela aurait lieu sous le voile artificiellement doré du progrès indéfini et de l'émulation collective, 23031501_347179849075745_429127023592021686_n.jpget Fantômas rirait, et avec lui Mardon, seigneur du Chaos qui l'habite, et lui inspire presque tous ses sentiments. Le Génie d'or seul pouvait faire échapper l'humanité à ce fatal destin. Lui seul avait le pouvoir d'arrêter Fantômas, que toutes les forces de la Terre ne pouvaient arrêter, et c'est pourquoi il avait reçu du Ciel tant de dons. S'il ne pouvait pas les utiliser, l'humanité était perdue.

    On l'emmena, désormais plus mort que vif, jusqu'à la salle d'opération, où les chirurgiens agirent avec art, accompagnant leurs gestes sacrés de formules sacramentelles, évacuant l'esprit obscur du loup maudit, en même temps que ses restes infects.

    Trois lunes dura l'opération complexe, et mille fois les gestes sanglants des mires entrèrent dans le corps meurtri de Don Solcum. Et voici! ils y plaçaient du feu, et de l'eau, afin de le purifier, et de le nettoyer.

    Pendant ce temps, plongé dans l'inconscience, le seigneur Solcum voguait, en esprit, dans des limbes constellées de feux obscurs. Sur Terre, il respirait lentement, mais irrégulièrement, comme s'il souffrait, et dans les eaux éthériques où il nageait – tel un naufragé dans une mer infinie –, des cauchemars l'assaillirent, pleins de griffes et de dents longues, d'yeux de braise et de membres sombres. Il dut les combattre, mais sous une autre forme que celle qu'il avait habituellement, sur Terre.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, et de renvoyer au prochain, pour la peinture des combats violents du Génie d'or contre les cauchemars de l'Intermonde.

  • La vision des éons (Perspectives, LXVIII)

    ainur.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Pierre de ma mission, dans lequel je rapporte un discours que m'a tenu sur la ruine du royaume dont on m'avait confié le cœur sous la forme d'une pierre magique.

    Cet étrange discours me jeta dans de nouvelles affres. Je regardai Ithälun, étonné. Et, tout en l'écoutant, son visage me paraissait se détacher de son corps, de tout, et entrer en moi, dans mon cerveau, comme si plus rien au monde n'existait qu'elle – comme si elle me parlait du fond des mondes, et que je fusse ailleurs que sur Terre, et qu'elle m'eût entraîné dans les plus curieux lointains. Or, dans ses yeux devenus rayonnants, rendus pareils à des soleils, je vis soudain un monde que je n'avais jamais vu auparavant. D'abord perdu dans la lumière, inaccessible à mon éblouissement, il dessina peu à peu ses formes, ses teintes et ses êtres.

    Et j'y vis des âges, j'y vis se dérouler des éons – ils passaient comme des êtres vivants dans l'air, et sous leurs pas le monde se transformait. Dans une succession d'éclairs il se modifiait, et j'apercevais, dans le cycle des âges, des évolutions cosmiques, et des étoiles passaient en tournant, et elles étaient pareilles à des hommes et à des femmes, aussi étrange cela puisse-t-il paraître. Elles glissaient dans l'azur infini comme sur un sol de cristal – semblant danser –, et je savais que depuis la Terre elles prenaient la forme de ce qu'on nomme les étoiles filantes.

    Puis j'y vis des batailles entre les êtres planétaires – et elles étaient furieuses, et les guerres humaines les plus meurtrières et les plus destructrices m'apparurent comme peu de chose, à comparer de celles-là, dont l'univers tremblait jusque dans ses bases. Car d'un geste, d'un coup d'épée, d'une flèche lancée, des mondes disparaissaient, des races étaient anéanties, des planètes étaient supprimées, des époques ruinées parsemaient l'espace de leurs sinistres fragments, et l'homme n'était qu'un fétu de paille, entre les mains des Puissances.

    Les armées s'affrontaient parmi des nébuleuses luisantes, et surgissaient éclatantes de l'épaule d'Orion ou de la queue du Dragon, des ailes de Pégase ou des pinces du Crabe, des yeux de Méduse et de la voile d'Argo – et traversaient les astres, et des feux jaillissaient de leurs vaisseaux, et se croisant par milliers coloraient l'air de leurs teintes rouges, bleues, jaunes, vertes, mauves. J'en étais étourdi, ne comprenant rien, ne distinguant rien de connu, étonné que ce ciel que j'avais cru mort, ou mû par de simples mécanismes, s'animât de toutes parts de lui-même, et que ces batailles que j'y voyais fussent aussi des ballets rituels d'anges immenses, comme si la guerre parmi eux n'était qu'un jeu, ou qu'un art. Une harmonie se dégageait de ces visions dramatiques, et elle me parvenait comme depuis le fond d'un rêve, et parfois il me semblait n'entendre que le frou-frou d'un rideau, et des échos de rires et de cliquetis guerriers résonnaient comme dans des coulisses où l'on eût préparé un étonnant spectacle. Mais parfois je voyais des anges tomber vers la Terre, sous la forme de boules de feu, et je savais que ces êtres vivaient aussi d'affreux malheurs!

    Il y avait aussi des châteaux, des palais, des brumes vermeilles constellées de lampions énormes, et des fêtes se déroulaient, noces immenses – et je crus devenir fou, car cela dépassait l'entendement. Un vertige me saisit, et je mis un genou à terre, tandis qu'une nappe noire recouvrait mes sens et pénétrait mon esprit.

    Soudain, je ne vis plus Ithälun, ni Othëcal, ni rien du monde des génies. De toutes parts un épais mur noir m'entourait, bloquant ma vue. Je ne voyais plus mon corps, qui se perdait dans les ténèbres, et me sentais assiégé par des brumes lourdes, oppressantes, épaisses, et grand était mon tourment. J'entendais de vagues chuchotements qui m'inquiétèrent, une sourde rumeur monta ensuite, et, me tournant vers la droite, puis vers la gauche, levant les yeux, les abaissant, regardant devant, derrière, je n'aperçus plus rien – sinon de grosses bouffées plus noires encore que le reste, si une telle chose est possible.

    (À suivre.)

  • CXXXIV: le miracle d'Ithälun

    83be762699b0fd45b00fa434ef392950 (2).jpgDans le dernier épisode, chers lecteurs, de cette saga grandiose, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'il venait d'être sauvé par un peuple elfique de Nains qui l'aimaient, et le respectaient.

    Car il était d'un peuple proche du leur, quoique d'un rang plus élevé, plus proche des anges du ciel, comme on appelle souvent les esprits des étoiles. Et ils avaient entendu son appel. Mais voyez! cela ne se déroula pas comme vous pourriez le croire. Car plusieurs heures avant que le Génie d'or eût énoncé sa prière, ils virent arriver, dans leur cité rutilante aux tours ornées de pierres précieuses, une demoiselle étincelante, diaphane et pure, nimbée de lumière, et qui les éblouit: pour venir, elle avait chevauché un rayon de lune, car elle appartenait à la maison d'Ithälun, la pure épouse de Solcum. Par elle, elle avait été envoyée. Car Ithälun avait entendu la prière de Solcum avant même qu'il ne l'énonce ou, pour mieux dire, elle avait fait remonter le temps à sa demoiselle, pour que les Nains sussent ce qu'on attendait d'eux, et agissent au bon moment.

    Ceux-ci avec bonté l'avaient accueillie, et s'étaient enquis de la raison de sa venue; et elle leur avait tout expliqué, et ils avaient obéi – ils l'avaient fait avec joie, car trop peu souvent à leurs yeux avaient-ils des nouvelles de la reine de la Lune, et ils adoraient en avoir, et être ses obligés, la servir ou l'honorer, ou recevoir d'elle des présents. Après avoir béni de la part de sa maîtresse le peuple de la chaux, après avoir jeté sur leur front une poudre d'or que sa dame lui avait confiée, qui devait leur donner longue vie, sagesse et intime lumière, elle repartit sur un autre rayon de lune, traversant étrangement les murs du palais du roi, où elle s'était tenue, s'exprimant devant tous. Et les Nains s'étaient armés, le peuple d'Opaldur s'était muni de ses lances et de ses épées, et étaient venus jusqu'au Génie d'or par les voies connues d'eux seuls. Ainsi dirent-ils; ainsi s'expliquèrent-ils auprès du Génie d'or lui-même, qui en fut étonné et charmé, qui s'en réjouit infiniment, qui en fut même ému; et, des fentes de saphir de son heaume noir, une goutte d'or jaillit, et coula le long du jais, qui était une larme, une larme de reconnaissance et de gratitude, et aussi d'amour. Car il avait craint pour sa vie, et il voyait que sur lui veillait sa bien-aimée reine de la Lune.

    Les Nains sourirent, se regardèrent en se faisant des clins d'œil, et feignirent de ne rien voir en ne faisant aucune remarque au Génie d'or, et en se consacrant, dans leurs conversations, à leurs tâches nécessaires, aux soins à dwarf.jpgapporter aux blessés, et au nombre total des troupes debout, et par bonheur, ils n'eurent dans leurs rangs pas un seul tué.

    Mais le Génie d'or, se reprenant et songeant à sa mission, s'adressa bientôt au roi d'Opaldur, qu'on nommait Astalor: Roi, lui dit-il, tu es arrivé à point nommé. Le mystère de ta venue, tu viens de me le révéler, et il me bouleverse. Je ne cacherai pas le tressaillement de mon cœur, en apprenant le don d'Ithälun ma femme. Car je l'aime infiniment. Et qu'elle vous aime et vous ai envoyé une de ses divines demoiselles ne me laisse pas d'autre choix que de vous aimer tendrement aussi. Vous le savez, on pourrait croire à un miracle, puisque vous êtes arrivés juste au bon moment; mais il n'en est rien, car à travers les portes des mondes, les demoiselles d'Ithälun peuvent remonter ce que les mortels nomment le temps. Et moi-même je l'ai fait, déjà, entrant dans ce temps par une porte, alors que j'avais écouté, durant plusieurs siècles, les récits fabuleux de la maison de Cyrnos. Il m'a fallu revenir en arrière, franchissant, par la substance de la pensée, les éons, et entrant, depuis les hauteurs de l'éternité, dans le puits qui m'a ramené dans ce siècle pernicieux, où Fantômas répand ses hordes. Mais la question désormais est autre, il s'agit de savoir si vous allez continuer à m'aider, et m'accompagner jusqu'aux murs du palais maudit de Fantômas, pour l'assaillir et l'abattre. Vous savez, car vous le voyez, que je suis blessé: la chair d'un loup s'est mêlée à la mienne, et me ronge, tend à dissoudre mon corps. Seul, je ne parviendrai pas à vaincre l'adversaire.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode déjà long, pour renvoyer au prochain, quant à la réponse du roi des Nains Astalor.

  • La pierre de ma mission (Perspectives, LXVII)

    Red_Blood_Gem.pngCe texte fait suite à celui appelé Le Mystère de la pierre magique, dans lequel je rapporte avoir pris le joyau lumineux qu'on me tendait, et y avoir vu des visages étranges, qui me laissèrent stupéfait.

    J'entendis alors soupirer à côté de moi, et c'était Ithälun – et lorsque je la regardai, je vis qu'elle avait, sur le front, un nuage de tristesse et que, apparemment compatissante, elle jetait les yeux tantôt sur moi, tantôt sur la pierre que je tenais, tantôt sur Othëcal, tantôt sur ses gens, passant lentement des uns aux autres, bougeant imperceptiblement la tête, comme si le temps s'était arrêté, ou n'était plus fait que d'une succession d'images fixes. Un silence intense, semblant peser sur les mondes, s'était installé dans la salle, et les gemmes des habits des elfes luisaient sans qu'un bruit se fît entendre, comme les étoiles lors des nuits cosmiques – au-delà des oiseaux, des feuillages, des renards glapissants, ou des automobiles qui vrombissent dans les lointains de la Terre. Ce silence aussi était stupéfiant, et ma gemme sembla briller moins fortement, sous son poids. C'était comme un endormissement complet, et comme si les lumières de la salle et des parures se changeaient en veilleuses – comme on appelle les lampes qu'on laisse pour les dormeurs, notamment les enfants.

    Je vis soudain, tel un diamant, une larme surgir de l'œil d'Ithälun. Elle aussi était émue par ce fatidique moment, bien que je n'en devinasse en rien la cause. Pourquoi était-elle si mélancolique? Ce qui arrivait n'était-il pas ce qu'elle avait attendu, en se rendant avec moi en ces lieux? Je ne comprenais pas vraiment ce que tout cela signifiait, et me demandai si je n'avais pas commis une grave faute, en m'emparant de la pierre qu'on m'avait offerte. Je fis un mouvement traduisant mon désir de la lui donner à mon tour, mais elle m'arrêta, posant son bras sur le mien, et dit: «Non, Rémi, non. Tu dois la garder. C'est maintenant la tienne. Maintenant et à jamais. Ne t'inquiète pas. Il te la fallait, pour accomplir ta mission. Tu as bien fait, de la prendre. Car je vois que ton cœur est troublé, mais il ne doit pas l'être. Sache que si tu nous vois un regard triste, ce n'est pas pour cette raison, que tu eusses dû agir autrement que tu ne l'as fait. Non. Il n'en est rien. Tu as agi conformément à nos vœux. Mais vois-tu, même quand on sait qu'un ami doit mourir, et que, en mourant, il ira rejoindre les dieux – entrera dans le pays des étoiles et sera accueilli avec joie par ceux qui gardent ces joyaux du ciel au front –, et que ses bonnes actions mêmes accourront à lui en dansant, comme des vierges, et l'entoureront de leurs bras tendres et frais, même quand cela arrive, tu le sais, nous sommes tristes, parce que nous aurions voulu garder avec nous cet ami, et, malgré ce que dit la raison, la passion fait surgir des larmes, car la séparation est un déchirement; et un vide se crée, au sein de l'âme, dès que l'ami s'éloigne.

    «Or, cette pierre était le secret de la royauté d'Othëcal sur la Terre, et le moyen qu'il avait, avec son peuple, pour y vivre, s'y maintenir, et créer le cercle enchanté qui y maintenait, aussi, les splendeurs des temps anciens – justement celles des étoiles. Oui, par cette pierre, sache-le, Othëcal conservait sur la Terre où vivent les mortels la gloire du Ciel où sont nés les génies, elle était le secret de leurs enchantements les plus nobles, les plus purs. Et qu'Othëcal te l'ait donnée veut dire une chose claire: pour toi, pour le salut de l'homme, pour le salut, aussi, de la Terre, il a accepté de renoncer à son royaume, de laisser dépérir ce qu'il a bâti sur la Terre. C'est donc avec peine que nous entrevoyons la déperdition du pays où il veut – de ce royaume qu'il gouverne, de la fin de ses enchantements qui étaient parmi les plus purs de la Terre, et qui étaient parmi ceux qui y conservaient le mieux les splendeurs astrales. Comprends-tu? Nous savons qu'en partant sur l'orbe lunaire, Othëcal et les siens gagneront un royaume plus pur, plus noble; mais celui-ci, où ils vivaient, étaient leur patrie, leur maison, et, même si, en haut, ou au fond du Ciel, ils retrouveront bien des amis, des cousins, des congénères – même si, avec le temps, ils s'y referont volontiers une patrie, ils avaient assimilé ce royaume, ici-bas, à eux, y avaient versé leur sang, y avaient sacrifié leur sueur, leur vie, leur âme, et s'en séparer leur brise le cœur, le leur crève. Ils savent que certains d'entre eux ne le supporteront pas, ne le souffriront pas, et qu'ils erreront parmi les ombres, sans pouvoir monter dans le vaisseau spatial qui emmènera la plupart d'entre eux dans leur nouvelle maison; ils savent que ce sera pour eux une épreuve, et que tous ne la surmonteront pas – et que, attachés à ce sol, ils s'y mêleront aux plantes, aux rochers, aux bêtes: triste sera leur destin! Mais ils ne peuvent pas faire autrement, ils le savent aussi, et maintenant qu'ils te connaissent, ils comprennent qu'il le faut, que c'est fatal. C'est ainsi, et tu dois respecter leur peine.»

    (À suivre.)

  • CXXXIII: l'ouverture de la porte rocheuse

    dwarves_by_jubjubjedi-d7jggk0.jpgDans le dernier épisode de cette série étrange, nous avons laissé le Génie d'or alors que, de son bâton magique, il envoyait des feux dévastateurs contre des zombies qui l'attaquaient, sans pouvoir pour autant empêcher leur inexorable avance.

    Il arrêta brusquement de faire tourner sa baguette cosmique d'or, et se figea. Surpris, jusqu'aux morts-vivants s'arrêtèrent aussi. Le Génie d'or ferma les yeux, ainsi que l'assombrissement de la fente bleue de son heaume le montrait. Il priait. Il appelait à l'aide ses amis lunaires. Ou d'autres êtres inconnus.

    Or, il se passa alors quelque chose d'extraordinaire. Lentement, étrangement, silencieusement, une porte s'ouvrit dans la paroi rocheuse de la grotte, à droite du Génie d'or. Elle glissa en biais dans la pierre même, et personne ne l'avait jamais vue, sans doute, car les démons de Fantômas tournèrent vers elle leurs yeux, et s'étonnèrent. Si les zombies ne détournèrent pas leur regard vide et aveugle du Génie d'or - qu'ils ne fixaient d'ailleurs pas réellement, seul leur corps étant tourné vers lui -, ils n'en demeurèrent pas moins figés dans leur marche, comme si l'esprit qui les animait, lui-même étonné, pouvait, à distance, distinguer ce prodige. Des hommes armés, revêtus de hauberts étincelants, et avec à la main des épées et des boucliers brillants, apparurent à la porte et, au cri de Dorlad!, se jetèrent sur l'ennemi, qui sur les monstres en retrait, qui sur les zombies en pointe dans l'attaque contre le Génie d'or.

    Qui étaient-ils? Ils étaient les elfes de la Seine, ou de la terre dont elle a fait son lit, et leur petite taille indiquait qu'ils étaient liés au règne minéral, même s'ils n'avaient rien de minuscules; ils étaient juste semblables à des hommes petits. Ce peuple, dans la langue des génies, se nommait Opaldur, ce qui signifie souffles de la chaux, si orc_king_by_manzanedo-dax4vgc.jpgon peut traduire un tel mot, issu d'une langue d'immortels. Communément, les hommes les appellent aussi des Nains.

    Leur âpreté était grande et, parmi eux, on voyait un guerrier couronné, ayant au front un cercle d'or, qui se dépensait plus que les autres, luttait avec acharnement. Ce peuple était connu pour détester les êtres sortis au jour par Fantômas, et issus de races démoniaques diverses, toutes maudites, à des degrés différents, toutes corrompues, quoique leur mauvaiseté eût des caractères dissemblables selon les cas.

    Avec leurs armes fulgurantes, ils découpaient les zombies plus vite que ceux-ci ne pouvaient s'en rendre compte - et rares sont les Opaldurs qu'ils purent saisir et tuer, en les déchirant de leur force terrible. Même ceux qu'ils saisissaient étaient rapidement défendus par leurs frères, et la bourrasque de leur venue eut tôt fait de réduire les zombies et de les changer en un tas de boue immonde, puante et sanglante, et de faire fuir les monstres qui avaient auparavant attaqué le Génie d'or, et se tenaient en retrait.

    Ils les poursuivirent quelque temps dans leurs souterrains, mais n'osèrent pas aller très loin, car la forteresse de Fantômas était proche, et ils savaient qu'il avait des armes redoutables, qu'ils ne pouvaient dominer qu'en menant un assaut ordonné et ensemble, peut-être soutenus par la puissance du Génie d'or, qu'ils aimaient et respectaient.

    Mais il est temps, chers lecteurs, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, pour ce qui est d'expliquer la venue inattendue de ces valeureux Nains.

  • Le mystère de la pierre magique (Perspectives, LXVI)

    Satana.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Don sacré de l'Ornim, dans lequel je rapporte m'être apprêté à prendre un joyau lumineux qu'on me tendait, et qui semblait contenir une bête dangereuse, tant la vie en elle était grande.

    Pour autant, Othëcal ne me le confiait pas comme s'il se fût agi d'un être mauvais, et Ithälun, que je regardai à ce moment, ne cilla pas, ne dit rien, ne bougea pas, ne m'empêchant aucunement de le saisir – mais, au contraire, par son inaction, semblait simplement attendre que je m'emparasse du joyau. J'en fus surpris, mais, dans ce monde, à vrai dire, les choses n'étaient pas toujours ce qu'elles paraissaient, n'étaient pas toujours ce que les hommes croient qu'elles sont, et les symboles que je pensais y reconnaître n'y étaient en rien des idées prédéfinies (évidemment), mais des choses vivantes et mouvantes, des esprits, des souffles rendus visibles par le don que m'avait fait Solcum (le Génie d'or), et qu'avait prolongé en moi la noble Ithälun son épouse. Le bien et le mal n'y étaient ainsi pas aussi simples que dans les représentations humaines, et on me confiait une gemme habitée par un démon qui peut-être était favorable à ma quête: je n'eusse su le dire. L'attitude d'Ithälun, toutefois, le laissait penser, et je n'avais aucune raison de douter d'elle.

    Je pris donc la pierre entre mes doigts, et faillis aussitôt la lâcher – non qu'elle fût brûlante comme une flamme, mais que, au contraire, un étrange mélange de chaleur et de fraîcheur la rendait comme vivante, comme semblable à la peau d'un animal – une fois de plus. Mais quel animal pouvait bien se trouver dans cette petite prison, c'était impossible à dire. Je crus d'autant plus fortement qu'il allait me mordre, ou me faire du mal, enrouler une queue serpentine autour de mon poignet, et qu'on m'avait trompé, mais rien n'advint, sinon ceci: soudain, sur la facette du rubis taillé, mais à l'intérieur, apparut un visage qui riait, et qui l'instant d'après disparut!

    Je criai, et lâchai la pierre de surprise, mais j'ai toujours été assez adroit avec les objets que mes mains lançaient, et, déjà convaincu que cette gemme était précieuse, et qu'il fallait la traiter avec le plus grand respect – déjà saisi d'amour pour elle, je la rattrapai de l'autre main, plus rapide, plus vif, dans mes réflexes, que je ne m'en serais pourtant cru capable. Elle brillait entre mes doigts, chatoyante, douce, plus belle qu'aucun joyau que j'eusse vu de ma vie, et mon désir s'enflamma, de la porter sur moi, de l'absorber – ou d'être absorbé par elle –, et, lors, une chose des plus incroyables survint, car, à l'intérieur de la pierre, je ne vis plus un visage bestial ricanant, comme j'avais cru l'apercevoir un bref instant, mais le visage d'une femme souriante et belle, aux cheveux purs et blonds, et dont les mèches dorées se fondaient dans l'air vermeil qui la nimbait. Je fus, à nouveau, stupéfait, et, comme je craignais d'être le jouet d'une illusion, je levai le regard vers Ithälun, et celle-ci ne m'aida pas beaucoup: car elle me continuait de me regarder sans rien dire, et sans faire montre d'aucune émotion distincte. Je regardai alors Othëcal, et lui avait un étrange sourire en coin, mais très léger; et ses yeux brillaient, comme si des paillettes d'or s'y étaient agitées, sous l'effet du plaisir, ou d'une quelconque malice difficile à définir.

    «Qu'est ceci?» murmurai-je alors. Je tournai la tête autour de moi, attendant que quelqu'un me répondît. Mais les sujets d'Othëcal gardaient l'œil baissé, comme s'ils s'étaient changés en pierre – et seules des larmes luisantes coulant sur leurs joues, reflétant, même, la lumière de ma gemme, attestaient que ce n'était pas le cas.

    (À suivre.)

  • CXXXII: la bataille des zombies de Paris

    Amazing-Zombie-Art-520x623.jpgDans le dernier épisode de cette insigne saga, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors que, blessé, il combattait les monstres de Fantômas et que, soudain, d'un trou qui menait au château de celui-ci, il avait vu quelque chose qui l'avait terrorisé, lui, l'elfe cosmique des temps!

    Il s'agissait d'hommes morts qui bougeaient encore, ou qu'animait un esprit mystérieux, quelque sortilège abject. Leur corruption était visible, car leurs yeux étaient blancs, retournés ou vitreux, et leur bouche ouverte laissait souvent couler du sang, mais un sang épais et noir, ou bien était remplie de vermine grouillante; et souvent aussi leurs membres étaient brisés, et ils boitaient - voire, pour certains, rampaient. Mais ils avançaient, inexorables, se mouvant d'un même rythme comme si un seul esprit les dirigeait à distance, et, sortis de sombres tombes, ne semblaient point pouvoir être arrêtés.

    Le Génie d'or y songeait: quelle blessure pouvait empêcher de tels êtres d'avancer? Puisque (la couleur de leur peau pâle le montrait) ils n'étaient point vivants, quelle mort eût pu freiner leur pas, anéantir leur action? Il avait ouï parler de ces êtres abjects, corps sans vie que mouvait un sorcier, ou bien un démon, et qui ravageaient toutes les terres qu'ils traversaient. Comment les vaincre, si ce n'est par une destruction totale - par le feu ou l'eau? Car leurs membres n'étaient pas si solides, ni si bien liés entre eux, qu'un torrent n'eût pu les dissoudre, ou les émietter.

    Mais, en attendant, ils ne connaissaient nulle peur, car ils n'avaient nulle conscience, ils n'étaient poussés que par le désir de tuer. Car la Mort les habitait, et même seul son esprit les animait, en plus de celui du mage qui les avait éveillés, ou libérés de leurs tombes. Car ainsi la magie procédait-elle: elle passait un pacte avec la Mort!

    Quoi qu'il en fût, il n'y avait d'autre choix que de combattre cette nouvelle arme, et le Génie d'or, vaillant Solcum des ères, entreprit de jeter ses traits de feu, qui fulguraient de son rutilant sceptre d'or, sur ces êtres que la langue populaire appelle zombies. Et, certes, ils les perçaient de part en part, entraient dans leur ventre et ressortaient dans leur dos, traversaient leurs crânes sans effort, et en expulsaient des yeux, des dents, des wei-feng-001q7wp3gy6ut4qu2aq4e.jpgoreilles, ou ils achevaient de briser leurs bras, de trancher leurs jambes, les contraignant à ramper davantage, ou à marcher sur leurs genoux, ou leurs moignons. Car ces traits de feu doré s'abattaient sur eux comme une pluie, et jamais peut-être le Génie d'or n'avait déployé une telle puissance. Dans sa main droite son bâton tournait comme une hélice, ou une toupie, et les traits qui en jaillissaient étaient innombrables et indistincts, de telle sorte qu'une mortel eût pu, ne voyant plus tourner cette baguette, croire être en face d'une étoile. Dons de la lune d'argent, ces flèches de lumière concentrée manifestaient la volonté de la dame céleste d'abattre ces êtres immondes en venant en aide à son protégé le Génie d'or.

    Las, la masse de ces hommes et de ces femmes qu'un mage avait arrachés au sépulcre n'en était point arrêtée pour autant: car si les premiers tombaient, les suivants montaient sur ce qu'il restait d'eux sans se soucier de rien, et ils continuaient d'avancer, tendant leurs mains noires et décharnées vers le Génie d'or, s'apprêtant à le saisir et, peut-être, dans leur sauvagerie spontanée, à le détruire, à l'anéantir, à le mettre en pièces!

    Le génie lunaire n'en avait pas peur: il s'inquiétait seulement de la réussite ou non de sa mission. Et, s'il était brisé dans son corps terrestre par ces horreurs marchantes, il ne pourrait plus la mener à bien, il le savait. Peu importait sa douleur, puisqu'il habitait ce corps de toute son âme, et que sa vie l'irriguait: il n'en avait cure. Seule la tâche divine, confiée à lui par sa mère céleste, le préoccupait.

    Mais, précisément, il ressentit une douleur pénible, à l'idée qu'elle pourrait ne pas être menée à bien, être accomplie. Et il voyait avec inquiétude les mains décharnées et crispées, imprégnées de boue et de sang, qui se tendaient vers lui, et les regards vides, vitreux, hideux, de ceux qui les avaient. Il continuait à jeter sur eux son feu, mais cela ne suffisait pas, ils poursuivaient leur avance inexorable, comme au sein d'un cauchemar.

    Mais il est temps, lecteur digne, de laisser là cet épisode, pour laisser au prochain l'issue de cette terrible bataille.

  • Le don sacré de l'Ornim (Perspectives, LXV)

    ruby.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Résignation d'Othëcal, dans lequel je rapporte un changement d'attitude du roi elfique auquel ma dame protectrice et moi rendions visite: soudain il s'est fait plus doux. Et j'avais l'impression qu'il projetait en moi ses pensées, que je comprenais mieux.

    Mais lui-même, pouvait-il lire dans mon esprit, et ses yeux avaient-ils la faculté de déceler mes pensées, par-delà mon enveloppe corporelle? Je me rendis soudain compte que quand son regard s'était abaissé, c'était aussi mon cœur que, à distance, il avait sondé - y projetant sa conscience, comme il en avait le pouvoir. Le froid que j'avais alors ressenti, l'impression d'être épié, me revint en mémoire, et je sus qu'un lien s'était établi entre Othëcal et moi, qui était de nature occulte, et comportait un danger - mais aussi une chance. Car bien des pans du réel à mon esprit alors s'ouvrirent et, jusqu'à un certain point, Othëcal, plus généreux qu'il n'avait paru au cours de son échange avec Ithälun, m'avait fait son héritier parmi les mortels, me révélant quelques-uns de ses secrets les plus chers, quoique je n'eusse su les exprimer, et qu'ils demeurassent en moi comme d'obscures images. Ils m'avaient effleuré, et j'eusse pu croire à de brèves illusions si mon séjour déjà long dans le pays des génies ne m'en avait appris davantage, et ne m'avait montré comment prendre au sérieux les sentiments étranges que dans la vie ordinaire on étouffe en riant, comme s'ils n'étaient que folie.

    Accompagnant le geste au mystère, il tendit le bras dans ma direction, et je crus un instant qu'il me mettait en accusation; mais, au lieu de cela, sa main s'ouvrit et, sur sa paume longue et blanche, et tournée vers les hauteurs, je vis un singulier joyau, une sorte de pierre rayonnante, qui me parut d'abord être une lampe, mais diffusant une lumière rouge; un regard plus attentif me montra qu'il ne s'agissait que d'une gemme apparentée au rubis, telle que celles qui ornaient autrefois les couronnes des rois, et que son cœur rayonnant ne s'expliquait par aucune forme d'énergie électrique. Il semblait palpiter et luire à la façon d'une étoile, de son propre feu, comme s'il était vivant et que sa vie s'exprimât justement à travers cet éclat. Une sorte de clignement, ou d'alternance de vivacité et de retenue, évoquait la respiration, comme si ce fût de la lumière qu'effectivement cet objet exhalât. Les yeux d'Othëcal reflétaient son éclat d'une façon étrange, comme si un lien secret existât entre lui et la pierre, à la façon du lien qui unit le chien à son maître. Mais qui était le maître, et qui le valet, je n'eusse su le dire. Cette pierre contenait-elle l'esprit d'un dieu, ou d'un elfe serviteur, je ne pouvais en juger avec certitude. En tour cas des étincelles, dans son éclat rouge, couraient, et une force intense s'en dégageait, qui me médusa. L'être qu'elle contenait attendait-il d'être libéré? J'eus le spoupçon qu'il était assez puissant pour ravager la Terre, et que cette sorte de talisman – car je ne doutais pas que ce fût un, tel que les anciens réellement les concevaient, contenant un esprit, un souffle cosmique – devrait être manié avec prudence et dextérité, et que je n'en étais guère digne.

    Comme Othëcal attendait visiblement que je prenne cette pierre dans ma propre main, je la levai et la tendis en tremblant, craignant qu'elle ne fût brûlée, consumée en un instant, ou bien mordue par l'esprit qui était dedans; car, en un étrange éclair, au moment où mes doigts s'apprêtaient à la toucher, j'eus la vision d'un animal aux yeux rouges et aux dents longues et blanches, en son sein; il avait aussi des ailes noires et des griffes acérées, et je me demandai s'il s'agissait d'un dragon, ou d'un démon à tête de chauve-souris, je ne savais pas vraiment.

    (À suivre.)

  • CXXXI: venimeuse blessure pour le Génie d'or

    2ca6c27f2cea629f09a3bac0609e7ca5.jpgDans le dernier épisode de cette geste incroyable, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors que, pénétrant le chemin sous la Seine qui mène à la maudite forteresse de Fantômas, il venait de devoir se débarrasser de sa cape, clouée à la paroi rocheuse par un trait soudain.

    Un homme à tête de loup et à la gueule énorme se jeta sur lui et lui saisit le bras gauche, mais il lui asséna un coup de son sceptre d'or, et son ennemi eut le crâne brisé dans de flamboyantes étincelles: il dessera son étreinte mais, toujours vivant, aussi curieux que cela paraisse, il tenta de compenser son manque de force en embrassant le Génie d'or au corps; et ses pieds vibraient, lui déchirant les cuisses. Quelques mailles de son haubert se rompirent, et la chair de l'elfe fut entamée - et son sang bleu coula, tel l'eau d'un saphir fondu, le long de ses jambes.

    Mais il leva plus haut son sceptre cosmique, puis l'abattit plus fortement sur le monstre, qui en eut, cette fois, la tête volatilisée. Pourtant, ses membres restaient agrippés à son corps, et il aurait dû les briser un à un, s'il avait tenu à se libérer; mais il n'en avait point le temps, car un être bizarre, à tête de sanglier, se ruait sur lui, et il dut aussi se défendre contre cette attaque.

    Il le fit en s'effaçant dans son habituelle brume bleue, et le sanglier à corps d'homme ne rencontra que le vide, chutant par-delà le monticule formé par les êtres tombés sous les coups de son ennemi. Hélas, lorsque le Génie d'or se rematérialisa dans l'air, au-dessus des combattants, il prit conscience de son imprudence; car, au lieu de rester derrière, les membres inertes mais figés de l'homme-loup mort, armés d'un sortilège puissant qui les collait à lui, le suivirent en pénétrant dans sa chair, comme s'ils eussent voulu constituer avec lui un seul corps, et prendre possession de son être. Il entendit, obscurément, le chuchotement de ces bras morts, qui ne l'étaient donc pas tout à fait. L'effet en est qu'il était désormais paralysé de tout son flanc gauche, et que ses mouvements se firent lents, heurtés, dénués de la souplesse et de l'agilité qu'ils avaient eues. Les monstres qui l'entouraient, th.jpgl'observant, s'en aperçurent, en rirent, et pensèrent pouvoir en profiter.

    Mal leur en prit. Malgré cette gêne insigne, l'elfe protecteur de Paris continua à faire merveille. Bougeant peu des jambes, tenant de sa main gauche les membres incrustés dans son armure et sa chair, surmontant sa douleur, il faisait tourner devant lui son sceptre d'or de sa main droite, et à chaque tour il lançait une volée de rayons meurtriers sur l'ennemi. Il en atteignit plusieurs, qui en furent percés de part en part, et tombèrent sur le sol.

    Voyant cela, les autres hésitèrent. S'arrêtant au-dessous du gardien secret de Paris, ils ne savaient plus comment le vaincre, puisque même leurs sortilèges ne l'empêchaient pas de combattre et de demeurer victorieux, face à eux.

    Soudain, de derrière eux, du fond du trou noir dont ils avaient eux-mêmes surgi, vint un murmure étrange, mêlé de gémissements, et, voici! les attaquants en tremblant s'écartèrent. Le Génie d'or, les traits crispés, son sang d'azur coulant de ses plaies, mais tenant en main son sceptre étincelant, attendit en flottant dans l'air enfumé. Sous l'arche rocheuse, une forme se mouvait, et bientôt parvint dans l'obscur champ de lueurs où le combat se déroulait. Ce qu'il vit alors le glaça d'horreur.

    Mais cet épisode long doit s'arrêter, pour laisser place à l'annonce d'une bataille contre les zombies de Paris, la prochaine fois!

  • La résignation d'Othëcal (Perspectives, LXIV)

    Ornim.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Évolution des Ornims, dans lequel je rapporte un échange oral entre un prince parmi des hommes étrangement lumineux, et ma gardienne privée, Ithälun; le premier en était à se plaindre qu'on ne respectât pas les sacrifices passés de son peuple, et se disait insulté.

    - Nulle insulte, répondit Ithälun en s'adoucissant, n'est dans mes paroles, ni dans notre venue, encore moins dans la présence dans ta maison sacrée de Rémi le mortel de la lignée des Mogeonniers. Au contraire, elle t'honore. Tu le méprises, et je te comprends - en un sens; mais c'est aussi que ton regard, braqué sur l'ancienne lumière, a une portée à présent limitée: l'image qui l'arrête, aussi glorieuse soit-elle, t'empêche de voir celle qui naît, malgré sa délicate, malgré son exquise beauté. Abaisse l'œil jusqu'à elle, éveille ton cœur à sa couleur nouvelle, et tu en seras bouleversé - tout du moins ému. Je te le promets: c'est pour ton bien que j'ai entrepris cette visite, et choisi ta maison comme étape de notre voyage saint.»

    À ces mots, Othëcal se figea. Le sourire, sur le visage de ses gens, disparut. Immobiles, ils étaient, à mes yeux, plus semblables à la pierre que jamais. Mais un scintillement étrange et vague estompait les contours de leurs corps, et je m'en étonnais. Ils étaient aussi tels que des fantômes. Pourtant, une intensité d'être était dans l'éclat de leur forme, et je ne pouvais croire qu'ils fussent seulement des spectres. Leurs yeux, en particulier, brillaient comme des astres, et, même fixes, ils jetaient des feux insoutenables. Dans leurs cheveux aussi étaient des éclats purs, comme s'ils fussent faits de flammes lentes, à peine cristallisées. C'était des êtres vraiment étonnants.

    Lorsque leur roi reprit la parole, son ton était changé. Il tenait désormais les yeux baissés, et ne portait plus sur son visage l'air d'effronterie, ou d'arrogance, qu'il avait arboré jusque-là. De ses paupières à demi fermées rayonnait un feu doux, rouge mais clair, comme s'il contemplait les choses au-delà de ce qu'il avait jusque-là regardé. Finalement, il ouvrit lentement les yeux, et la tristesse cette fois l'emportait sur la colère, dans leur feu pailleté d'or, que traversaient des ombres vaguement colorées.

    Pourtant, dans sa parole résonnait une paix que je n'avais point encore perçue. Je sentis même poindre une joie subtile, par-delà la mélancolie affichée. Othëcal semblait être heureux d'avoir compris quelque chose de l'évolution du monde, et la place qu'il y tenait. Il avait vu, peut-être, la cité qu'on lui réservait sur la Lune, et il l'avait trouvée belle. Il avait vu, aussi, le destin des hommes, de l'humanité périssable, et il l'avait trouvée grande. Un vague sourire se dessina sur sa bouche, et je le saisis résigné et lucide, apaisé par sa soumission acceptée aux dieux. Son orgueil avait été fait de crainte; et à présent il était tel qu'un enfant rassuré que ses parents l'aimassent toujours, malgré le doute qu'il en avait.

    L'exil des siens, également visible à son œil perçant, exhalait un chagrin qui ne demeurait qu'au second plan, et les larmes nées de l'abandon d'une maison chère n'obscurcissaient pas la lumière venue de l'annonce faite aux Ornims, qu'ils pouvaient se faire une maison nouvelle dans la clarté d'or de l'orbe lunaire, qu'elle les attendait peut-être même déjà.

    Y avait-il, par surcroît, quelque chose me concernant? La révélation que je n'étais pas aussi nul que je n'en avais l'air, et que je croyais, moi-même, l'être? Il me jetait, de temps à autre, des coups d'œil amusés. Et à chaque fois, des images étranges surgissaient en moi, comme s'il projetait ses pensées en moi sous la forme de ces coups d'œil, comme s'ils s'accompagnaient de rayons de lumière dessinant des choses.

    (À suivre.)

  • CXXX: le combat de Légion

    Nyarlathotep-02 (2).jpgDans le dernier épisode de cette geste fracassante, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'il faisait face à une troupe maléfique accourant d'un souterrain obscur.

    Le premier ennemi surgit du trou noir; il avait l'air d'un gnome hideux, porteur d'une hache trois fois plus grosse que lui, et qu'il portait de ses quatre bras énormes. Il tenta de trancher les jambes du Génie d'or, mais celui-ci bondit par-dessus, et lança un rayon de son sceptre sur le petit être, qui en fut terrassé; car le trait de feu concentré l'avait transpercé par le sein gauche, et était ressorti dans son dos.

    Le second à s'attaquer au Génie d'or était longiligne et ailé, pareil à un spectre bleuâtre aux longues griffes, et le gardien secret de Paris l'abattit avant même de retoucher le sol, après son saut dans les airs, lançant un rayon de feu de son œil bleu qui atteignit le monstre à la tête, qui aussitôt se volatilisa dans un éclair d'azur.

    Puis ce fut la ruée. Une horde d'êtres difformes, ténébreux et noirs, se jeta sur lui, cherchant à le submerger. Pareil à une étoile qu'eussent assaillie des nuées d'obscurité, il brillait par les interstices de leur masse, et ses rayons semblaient repousser leurs assauts, malgré leurs cris et leurs grognements atroces. Sa clarté seule avait apparemment le pouvoir de repousser leur noirceur, et ils n'osaient le toucher, car chacun des reflets d'or de son haubert était pour eux tel qu'un mortel trait de foudre. Toutefois jetaient-ils devant eux leurs armes et leurs traits, la haine étant plus forte que la douleur, et il devait parer leurs coups et riposter sans relâche.

    Sans tarder un monceau de cadavres entoura le cercle de ses coups flamboyants, qu'aucun ennemi ne semblait pouvoir percer, si rapides étaient-ils. Il montait sur ce tas sans âme au fur et à mesure des assauts, et se tenait au-dessus de l'ennemi comme au sommet d'une montagne. Les créatures infernales rugissaient, gémissaient, beuglaient, hurlaient, mais sans parvenir à entamer le Génie d'or, dont la cape emplissait l'espace, et y ondoyait à la façon d'une nuée scintillante.

    Les étoiles s'y voyaient (était-ce en reflet ou réellement, on n'eût su dire), comme si elle eût été une porte vers le ciel, et les monstres en gémissaient derechef, leurs rayons les blessant: car ils s'étaient installés dans les profondeurs pour ne pas les voir - et n'être pas touchés de leurs traits de feu, jaillissant, à leur regard, 600_450557967.jpegd'yeux divins. Bref, leur nombre ne semblait pas devoir suffire à l'abattre quand soudain, malgré sa vivacité incroyable, il sentit cette même cape accrochée, et lui retenu par elle. Une flèche brune, tirée depuis le trou noir qui vomissait les combattants infâmes, l'avait clouée à la paroi rocheuse, derrière lui.

    Le vêtement ondoyant frémit, comme s'il fût doué de sens et possédât des nerfs, et le Génie d'or comprit qu'il fallait pour le moment le sacrifier, puisqu'il était devenu pour ses bras une gêne. Il dégrafa, d'un geste vif, ce manteau qui ondulait en plis soyeux, et son haubert doré éclata dans la pénombre, le rubis à forme de flamme qui ornait son buste jeta un rayon fin, et le tireur, embusqué et à peine visible - sa main griffue seule se voyant sur l'arc -, s'écroula mort, touché au cœur.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser la suite au prochain, qui verra un monstre innommable surgir des ténèbres, après que le Génie d'or aura reçu une blessure qui douloureusement crispera ses traits.

  • L'évolution des Ornims (Perspectives, LXIII)

    geminitwins_painted_by_ravenmoondesigns-d9px9bl.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Chef des hommes-lueurs, dans lequel je rapporte un échange oral entre un prince parmi des hommes étrangement lumineux, et ma gardienne privée, Ithälun. Ils en étaient à confronter l'autorité dont émanaient leurs lois et leurs actes. Et ils évoquaient un mystérieux Ornim - tantôt au singulier, tantôt au pluriel.

    - Ah! s'exclama Othëcal, mais de quel Ornim parles-tu, Ithälun? Tu sais qu'ils sont plusieurs, et que ceux qui t'ont parlé ne sont pas ceux dont je tiens, par mon père et le sien, mes instructions à moi, mes commandements à moi! Tu pourras dire, sans doute, qu'ils vivent au même endroit, et que ceux de qui je tiens mes lumières sont partis au loin, laissant à ceux qui s'adressent à toi le soin de diriger l'univers. Mais n'est-ce pas usurpé? Avaient-ils, ces nouveaux Ornims, fils des précédents, la sagesse de leurs pères? Je peux tout contester, si je le veux, en particulier dans mon propre royaume, et ma propre maison; et s'il est vrai que le sceptre de puissance a été donné à Solcum, et que les talismans du pouvoir cosmique résident dans ta ceinture et ton sabre, s'il est vrai que contre eux je ne puis rien, puisque tes Ornims disposent du feu des astres, je n'en suis pas moins libre d'accuser les Dieux, et de me plaindre de l'injustice des Temps! Non, il n'est pas juste que les mortels entrent ici, car ils sont indignes, et leur indignité va dissoudre la grâce de ce lieu comme une eau sale qui pollue, et emporte tout!

    - Allons, Othëcal, répliqua Ithälun, tu sais bien que ce mortel, aussi piètre puisse-t-il paraître, a les moyens, enfouis en lui, de sauver la Terre, et que tu ne les as pas. Tu ne peux pas conserver la puissance d'antan, et tu le sais: elle n'est plus confirmée par les astres, et, de cette sorte, tu ne peux plus empêcher que croissent les forces de l'hiver cosmique, et que les portes ne s'ouvrent sur les hordes de Mardon le Maudit. Le cercle enchanté tracé autour de ta maison ne pourra résister indéfiniment, il devra être brisé, et ton palais s'écrouler, et, si tu veux bénéficier d'une autre maison sur l'orbe lunaire, il te faudra seconder mes efforts et ceux du pauvre Rémi - qui n'en peut mais, et ne comprend rien à ce qui lui arrive, hélas!

    - Ah, pourquoi je n'aurais pas le pouvoir de résister au Malin! s'écria, furieux et triste, Othëcal, qui tout à coup devint flamboyant, comme si la colère et le dépit l'avaient transformé en torche. N'avons-nous pas montré l'excellence de nos coups, jadis, quand ta propre maison était en péril, et que celle d'Othëcal arriva en renfort, par pure bonté, pure charité, et qu'elle chassa, par son art du combat, les dragons les plus puissants, les spectres armés les plus forts? Tu te souviens, oui, tu te souviens de la merveille qu'était notre troupe, quand elle déchaînait le feu du ciel sur les hérauts de la Ténèbre, et qu'elle fendait les géants en deux de ses coups d'épée! Nous riions, en combattant, et personne ne nous résistait. Pourtant nous avons perdu plusieurs des nôtres - au moins douze, comme tu ne l'ignores pas: pris par surprise, ils furent percés au dos, au talon, à l'arrière de la tête, par dessous, par dessus - car nul n'aurait pu abattre un des miens, s'il lui avait fait face. Nous les avons pleurés, mais nous ne vous les avons pas reprochés. Que viens-tu donc, à présent, nous reprocher la superbe affichée depuis l'aube des siècles, et que nous avons méritée d'arborer comme autant de ces joyaux que nous arborons au front, et sur nos vêtements, et à la poitrine, et aux doigts, et au ventre, afin de lier nos ceintures enchantées? C'est donc ainsi que sont remerciés les sacrifices de jadis, et les souffrances de notre peuple, par des insultes?

    (À suivre.)

  • CXXIX: l'arrivée de Légion

    28168111_296168310911779_3364888176681287680_n.jpgDans le dernier épisode de cette série fabuleuse, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'il venait de blesser son ennemi le dragon flamboyant, et qu'il le voyait arriver vers lui, ondoyant comme un serpent prudent, quoique déterminé.

    Don Solcum se mit en garde, tenant son bâton cosmique devant lui, tige de clarté dorée dans l'obscurité du souterrain maudit. Au fond de cette caverne, seuil de l'abîme, l'émeraude de son pommeau brillait comme l'étoile de Vénus, repoussant les souffles sombres. Ses yeux de saphir aussi luisaient, morceaux de Jupiter. Et sa cape ondoyait sur ses épaules, semblant mue par sa volonté propre, palpitante et nerveuse; car il n'y avait dans ce lieu maudit aucun vent: ses mouvements rythmés répondaient, apparemment, au battement de son cœur, aux flux de son sang, et son ondoiement suggérait une mélodie, reflet de celle des étoiles. Quand le dragon l'aperçut, il tendit l'oreille, et eut, effrayé, un mouvement de recul, comme s'il avait entendu le chant d'un ange, qui l'avertissait. À ses propres ondulations serpentines faisaient miroir celles de la cape du génie, et leur puissance menaçante surplombait la sienne comme venant de plus haut, comme obéissant à un souffle plus profond. Il ouvrit les yeux, et hésita.

    Le génie parisien en profita pour lancer une attaque inattendue: sa cape s'élança vers le monstre, enserra ses pattes, puis son corps, et voici! le gardien de France se jeta en avant, le sceptre brandi devant lui, et, sans autre, l'enfonça dans le ventre de la bête immonde. Aidé par sa pointe effilée à la volonté du Génie d'or, il ressortit par le dos, et le monstre hurla, ou plutôt rugit. Solcum ferma les yeux, affermit sa pensée - et le long de son sceptre des éclairs en fusèrent, qui se répandirent dans les membres du monstre, et le firent rugir de plus belle. Puis, le génie arracha son sceptre dans une gerbe de sang noir, le leva au-dessus de sa tête, et l'abattit d'une force inouïe sur le crâne allongé du dragon, le réduisant en bouillie, répandant sa cervelle, dispersant les morceaux d'os. Un cri affreux se fit entendre dans tout le souterrain, qui en trembla.

    Le Génie d'or reconnut la voix de Fantômas. Il savait ce qui l'attendait. Il se tourna vers le trou noir qui prolongeait son chemin vers la forteresse perverse, et attendit.

    Un bruit sourd et lourd ne tarda pas à se faire entendre. Un piétinement multiplié emplissait le puits sans fond - et des cris, et un cliquetis d'armes. La menace arrivait, et voici! elle s'appelait Légion.

    Le Génie d'or tint fermement ses pieds au sol, serra dans son poing son sceptre d'or - dont la gemme s'alluma, luisant d'un éclat jusque-là inouï, et jetant son feu vert dans toute la salle, où s'était tapi le dragon. Les restes sanglants du monstre tressautèrent, lorsque les rayons en parvinrent jusqu'à eux.

    Le Génie d'or, dans les ténèbres, scintillait. Son armure rutilante éloignait l'esprit obscur, ses yeux flamboyants faisaient reculer les souffles du mal, et le rubis de sa poitrine, aussi, en s'allumant, repoussait ces maufaés! Quant à sa cape, elle lançait ses reflets d'or ordinaires en ondoyant autour de ses épaules 2c001789bdd5358c40a7d3ba1297e4d5--saint-michael-michael-okeefe.jpgcomme la raie ondoie sur le sable, au fond de l'eau. Jamais on n'avait vu génie si beau, faisant face aux hordes de Mardon et de ses sbires. La bataille allait être terrible. Les dieux, les anges regardaient Don Solcum, depuis leurs planètes et leurs étoiles, et, pour la plupart, le remplissaient de leurs encouragements scintillants. Les démons des profondeurs, au contraire, scrutaient de leurs yeux de braise l'armée qui allait s'opposer à lui, espérant son anéantissement, et soutenant ses ennemis de leurs flammes. Parmi les anges, quelques orgueilleux, à vrai dire, trahissant les autres, appuyaient cette armée maudite en secret, regrettant l'évolution des siècles, et la prise de pouvoir des hommes voulue et illustrée par le Génie d'or, et Ithälun. Car en Solcum, toujours, l'esprit de Jean Levau demeurait, acquérant l'expérience du monde des génies, et s'assimilant peu à peu à Solcum même, se confondant avec lui, et ne vivant plus ce qu'il vivait dans un rêve obscur, mais comme en pleine clarté d'éveil - tel un songe se déployant en réalité nouvelle, ou quelque dimension parallèle où sa vraie vie, il le comprenait à présent, se déroulait!

    Mais il est temps, digne lecteur, de laisser là cet épisode, et de laisser, pour le prochain, le récit du combat contre les hordes noires sorties du trou de ténèbres.

  • Le chef des hommes-lueurs (Perspectives, LXII)

    eb190ef768e10bacc6700d995677a680.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Hostilité aux mortels, dans lequel je rapporte être entré dans une salle étrange qui, semblant d'abord pleine de lueurs animées, s'était avérée peuplée d'êtres légers portant, sur différentes parties de leurs corps, des joyaux lumineux.

    Devant nous, un homme avait une couronne sertie de plusieurs de ces pierres, ainsi qu'une sorte de barbe, ou était-ce un collier de lumière? et il nous regardait, attendant. Vaguement souriant, il gardait les sourcils froncés, et cette opposition était (pour le moins) curieuse. Les autres êtres présents souriaient aussi, demeurant immobiles. Comme aucun d'entre eux ne bougeait, seuls leurs yeux semblant jeter des lueurs changeantes, je me demandai s'il ne s'agissait pas de statues artificiellement éclairées, et créant l'illusion de la vie.

    Mais Ithälun prit la parole, et dit: «Othëcal, comment vas-tu? Pourquoi Ocalön au noble port a-t-il rechigné à ouvrir la porte à mon invité? Dis-moi.» D'abord le dénommé Othëcal ne répondit rien. Puis sa voix retentit, mélodieuse et douce, étrangement irréelle, belle mais nuancée d'une subtile ironie, que je n'eusse su définir ni justifier, ou expliquer. Remuant à peine les lèvres, bien que ses paroles fussent clairement articulées, il dit: «Sur mes indications, digne Ithälun, Ocälon au noble port a agi de cette façon. Ce n'est pas qu'il ait reçu des ordres précis sur ton ami, qui t'accompagne, et dont le corps bancal signale à l'initié la mortalité dérisoire; mais qu'il a été décrété, voici bien des lunes, qu'aucun mortel n'entrerait jamais en ces lieux augustes, car ils sont indignes, ils ne méritent pas d'y entrer, et tu as commis un sacrilège, en permettant à celui-ci de nous voir, tels que nous sommes, s'il en est capable! Car je crains que tu n'aies à cet égard échoué, et qu'il ne voie rien, ici, qui n'émane de lui-même, et de sa propre fantaisie, étant incapable de voir la vérité en face. De ton corps, je vois des effluves de couleurs scintillantes jaillir, qui nous voilent à sa vue: aurais-tu peur que notre véritable apparence l'effraie, dis-moi, Ithälun? Est-ce là une illustration de ta duplicité méconnue, puisque tu passes pour être la plus probe des femmes du royaume des génies? Que veux-tu, avec ce mortel? De quel droit as-tu forcé ma porte, si je n'ai pas le pouvoir de t'en empêcher? Le seigneur Solcum est-il au courant? Cela est-il approuvé de l'auguste Sëchuän? Je t'en prie, parle-moi, réponds à mes questions!»

    Ithälun eut l'air d'hésiter. Durant un petit temps, elle ne dit rien. Elle soupesait, manifestement, les paroles d'Othëcal, et ce qu'il contenait de menaçant. Ses yeux lancèrent un éclair. Elle dit: «Othëcal, Othëcal, auras-tu toujours, dis-moi, le même orgueil? Depuis combien de temps nous connaissons-nous? Suivant le calendrier des mortels, cela fait bien sept mille ans, au moins. Crois-tu que sans raison j'aie enfreint la loi dont tu parles? Ne sais-tu pas que, par l'intermédiaire de Solcum et Sëgwän, c'est des Ornims mêmes que je reçois mes instructions? Je sais que tu ne l'ignores pas. Pourtant tu feins, impie, de ne pas le savoir, et tu te réfères à une loi que tu feins, aussi, de croire supérieure aux commandements de l'Ornim, parce qu'ils émanent de commandements plus anciens, mais également de l'Ornim!»

    (À suivre.)