Génie doré de Paris

  • La triste pensée de Taclamïn (Perspectives, LXXIX)

    taclam.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Tour de Taclamïn, dans lequel je parle, sous l'identité d'un double démonique, d'une tour fabuleuse bâtie par la science du ciel.

    Face à cette tour splendide (admirable même pour le peuple des génies, qui n'avaient pas tous la science issue du ciel de Taclamïn), je ne doutais pas, dans ma naïveté, que le seigneur n'en fût un homme riche et bon, sage et généreux. Je devinais que les rubis brillants du sommet guidaient les voyageurs la nuit, créant de nouvelles étoiles sur terre, à portée de tous. Certainement, songeais-je, le but d'un tel seigneur était de secourir les gens, de leur rendre service, et, servant d'exemple, de tirer toutes les âmes vers le bien. La beauté de la lumière qu'il créait par ses arts devait, soulevant les cœurs d'enthousiasme, animer en eux le désir de bien faire – condition nécessaire à la fusion de chacun avec la flamme douce qui émanait des rubis. Or elle en suscitait le désir, et ses feux suaves touchaient étonnamment les consciences, faisant naître en elles l'image d'hommes et de femmes dansant dans une atmosphère vermeille, entourés d'éclairs d'or, et vivant dans une coupe. Il n'était pas d'âme qui ne voulût les rejoindre.

    Tel était l'art de Taclamïn qu'il avait, dans ces pierres, sans doute capté la lumière des étoiles, et emprisonné. Vivante et pure elle rayonnait en palpitant, comme un souffle l'animait qui la faisait trembler et clignoter, et on sentait en elle une présence glorieuse, un rayon divin qui s'y reposait.

    Il est peut-être vrai que le grand-père de Taclamïn, l'auguste Anum, n'avait eu aucune intention mauvaise, en enseignant l'art de capter les étoiles à son fils, et à plusieurs mages parmi les génies: il pensait réellement rendre service, et partager ses bienfaits. Il n'était pas venu sur Terre les mains vides et, cherchant à se faire aimer et à se justifier de son mariage impie, de ses noces désapprouvées par les membres de son peuple céleste, il avait déployé des trésors de bonté pour faire le bien autour de lui. Mais déjà son fils avait montré de l'orgueil, se prétendant déçu par le manque de reconnaissance des gens de la Terre, et son petit-fils était pire, car il avait développé, au contact de certains mauvais esprits de l'abîme qu'il croyait seuls dignes de fréquentation, une tendance à la cruauté et à l'arrogance; il était devenu pour une large part un magicien noir, notamment par l'intermédiaire de sa mère, puissante sorcière ayant des démons dans son cousinage.

    Pour autant, sa ruse était suffisamment grande pour n'en rien laisser paraître, et pour faire croire qu'il marchait dans les travées de tous ses aïeux, y compris et surtout de son saint grand-père – qu'il n'avait que le bien du peuple au cœur dans toutes ses entreprises. Ce n'était pourtant pas le cas.

    Il croyait certes faire le bien des gens; mais il savait bien que c'était malgré eux. Il croyait leur faire honneur, pour ainsi dire, en buvant leur sang, et en l'intégrant à son noble organisme: il disait qu'ainsi leur vie se transfigurait en la sienne! C'est pourquoi il pratiquait en toute bonne conscience le sacrifice abject des êtres humains, persuadé que sa folie était de la raison, et que ses rêves étaient des vérités objectives, que ce qui l'arrangeait correspondait à des lois.

    Et vide de piété vraie il insultait souvent les anges, les habitants du ciel dont il sentait qu'ils s'opposaient à lui. Il les prétendait fourbes et hypocrites, et assurait que leurs cousins qui vivaient dans l'abîme leur étaient bien supérieurs; qu'eux avaient pour dessein de libérer la Terre, et, par son intermédiaire, de la changer en étoile. Mais il le concevait comme s'il devait devenir le dieu de cette étoile, et régner sans partage sur tous ses habitants. Il se vantait de ses hautes origines, et affichait son mépris pour tous les autres. En vérité, aucune aspiration n'existait en lui pour faire progresser la liberté, l'égalité et la fraternité – de transformer les êtres terrestres en dieux. Il voulait seulement qu'ils fussent ses esclaves, et que lui soit un dieu absolu, suprême, sublime, fourbe qu'il était lui-même!

    (À suivre.)

  • CXLIV: les desseins secrets de Fantômas

    fantomas 1.jpgDans le dernier épisode de cette série retentissante, nous disions que Fantômas commençait à acquérir de l'autorité parmi le peuple grâce à ses mensonges.

    Pourtant il ne comptait pour rien la vie des mortels ordinaires, qu’il méprisait. Et il en haïssait d’autant plus le Génie d’or qui, lui, aimait les mortels, alors même qu'ils lui étaient inférieurs par nature, et de naissance. Il manifestait ainsi la volonté sainte des êtres célestes qui l'avaient envoyé. Fantômas, de son côté, n'exécutait que celle des esprits de l'abime, auxquels il s'était voué.

    Or, il ne voulait pas croire qu'il y eût de vraies différences entre les entités grandioses d'en haut et les entités profondes d'en bas; il ne les comprenait pas, les niait! À ses yeux, tous les êtres plus anciens que les hommes étaient semblables, et les plus accessibles étaient simplement les meilleurs, les plus intéressés au progrès de l'humanité. Ceux qui s'étaient mêlés à la Terre l'avaient fait, croyait-il, par pure bonté. Il ne voyait pas leurs vices, et qu'ils s'étaient liés à la Terre faute d'avoir pu gagner le Ciel où vivaient leurs frères – faute de pouvoir vivre ailleurs. Car ils se nourrissaient d'elle comme des vampires – comme des sangsues se nourrissent de leurs proies.

    Et s'il frayait avec les démons restés sur Terre, c'est parce qu’ils restaient seuls à sa portée: les autres les avaient laissés en arrière, notamment pour rejoindre l'orbe lunaire – ou bien de Mercure, voire de Vénus!

    Souvent les les hommes leur servaient d'esclaves inconscients, ils les habitaient à la façon de pantins, de coques vides, aspirant leur essence vitale, et régnant sur Terre par leur intermédiaire. Car eux étaient trop évanescents fantomas 2.jpgpour avoir prise directement sur la matière; pour cela, ils devaient se servir des corps humains comme de véhicules. Fantômas l'avait remarqué mais, au lieu de s'en plaindre ou de s'en effrayer, il en avait tiré son parti, persuadé qu'il pourrait contrôler ceux qui s'étaient emparés de lui, en négociant: il jouait le rôle du maréchal Pétain face au chancelier Hitler. Dans les faits, lui jadis noble romain, il était l'esclave particulier de ces êtres, quoiqu'il se crût leur ami, et se gonflait d'orgueil à cette pensée. À ses yeux, il s'agissait d'extraterrestres venus d'une autre galaxie qui s'étaient révélés à lui il y avait de cela de nombreux siècles, et qui cherchaient à aider l'humanité malgré leurs congénères des étoiles qui restaient indifférents au sort des hommes; il ne voyait pas, dans ces pensées, la fourberie et le mensonge.

    Par leur art, quoi qu'il en soit, il s'était créé un corps de brume épaissie qui avait traversé le temps et l'avait rendu immortel. Parce que cet art avait donné de réels fruits, il faisait confiance à ces êtres. Il agissait en égoïste, aveuglé par de profondes illusions.

    Lorsqu'il apparaissait aux autres hommes, ils le haïssaient: il était devenu laid, comme un cadavre animé. La brume dont il était constamment entouré puait affreusement, était grasse et sale. Ses yeux rouges étaient pareils à la braise, et on le disait un démon, quoiqu'il eût encore en lui quelque chose d'humain. Mais c'est par lui, par ce reste de corps vivant que les démons au sens propre s'exprimaient, et agissaient de façon privilégiée. Le trompant, ils lui avaient fait croire que son projet de robots dévastateurs géants était né de lui, mais ils l'avaient instillé dans son esprit, et lui avaient même montré comment s'y prendre.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode. La prochaine fois, nous reprendrons le cours de la bataille menée par le Génie d'or contre les robots énormes de Fantômas, en particulier Aclanïm, autrement appelé le Grand Vert.

  • La tour de Taclamïn (Perspectives, LXXVIII)

    tower.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Marche de Radûmel, dans lequel, me prenant pour un elfe, je raconte le plaisir que j'ai eu à me promener en marchant sur le sol, plutôt qu’en volant sur mon cheval ailé. J’étais alors dans une merveilleuse vallée du pays des génies, appelée Douralmón.

    Et j'admirais le paysage aux contours nets, fixes et purs, si différent de la forêt de nuages aux formes changeantes, et les pentes herbues et fleuries des montagnes me réjouissaient le cœur, semblant tendre vers moi de longs bras pleins d'amour.

    Soudain, je vis au loin la tour de Taclamïn, à l'étonnante beauté. À son service étaient de puissants mages, et, si pervers fût-il, il disposait, lui-même, d’une science hors du commun, qu’il tenait de ses ancêtres angéliques: car il était de haute lignée, et le père de son père était venu sur Terre depuis la Lune; il avait aimé les couleurs de la Terre, ainsi qu'une nymphe qui les avait dans ses yeux, et il l’avait épousée, pour qu'elle lui donne des enfants. Depuis, il était resté sur la Terre, et y avait fondé une puissante maison. Taclamïn ainsi avait eu longtemps des ailes, à l’image de son grand-père, avant de les perdre à l’âge adulte sous l’influence délétère de l’air terrestre. Mais il avait conservé l’art de faire naître de hautes tours des profondeurs, et de manier la roche comme s’il se fût agi de plantes, de la rendre plastique et imprégnée de vie – et quand son donjon était sorti de terre, il était comme un énorme radis de marbre qui eût poussé à vive allure, ou comme quelque phallus géant, ranimé des temps anciens. Car on sait que les Géants avaient une peau de pierre, quoiqu’elle fût vivante, et plastique – quoiqu'elle fût gonflée d'éthérique. Et l'art des mages a souvent consisté à les ranimer, après leur anéantissement sous les coups d'Alar et de Dordïn son père, ainsi que de toute leur maison.

    Et pour accomplir ce prodige, Taclamïn prononça les formules d’éveil qu’il connaissait de son père qui les connaissait du sien, et sa voix résonnait sur les ondes de la rivière voluptueuse, et elle était soutenue par le chœur des mages de la maison de son père - initiés par le père de son père selon les secrets de l’orbe lunaire.

    Or cette tour qui naquit ainsi était haute, lisse, élancée, fine, et d'étranges veines roses la traversaient en s’enroulant autour d’elle, comme autour d'un membre. Et au sommet une couronne de rubis brillants la ceignait, comme à un front, et encore au-dessus était une coupole d'or, comme un chapeau. Elle était magnifique; on n'eût pas pu en voir de plus belle au monde, en ce temps-là, et toutes les tours des mortels étaient imitées de celle-là, soit que Taclamïn les eût invités à l'admirer, soit qu'ils les eussent vus en rêve, à la faveur d'une sortie de leur corps: leurs âmes étaient venues jusqu'au seuil de Taclamïn qui, grâce à ses puissants dons, les avait bien vues; et il les avait laissées faire, il les avait laissées vaguer autour de sa tour et dans son domaine, afin d'accroître son prestige auprès des hommes, et les fasciner sans qu'ils connussent l'origine du charme qu'il leur jetait. Souvent ainsi les hommes accomplissaient ses volontés sans le savoir, pour leur bien ou pour leur mal, et même quelques-uns, éblouis par cette vision, devenaient fous, perdaient la raison, et devenaient les esclaves de Taclamïn, pour leur bien ou pour leur mal. Car d'aucuns exécutèrent ainsi des ordres maléfiques, qui tendaient à immoler des mortels à Taclamïn (souvent des enfants et des jeunes filles), mais souvent aussi Taclamïn leur dispensait par ce biais des enseignements spéciaux, leur montrant de grands secrets, dont l'humanité ensuite profitait.

    (À suivre.)

  • CXLIII: Fantômas et l'esprit de l'abîme

    Ahmet_Abdol_(Earth-616)_from_Uncanny_X-Men_Vol_1_376.pngDans le dernier épisode de cette série retentissante, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il sauvait les Parisiens travaillant dans la tour Montparnasse de la destruction provoquée par un vert robot géant aux mille lueurs colorées, en les arrachant au désastre.

    Il faisait des allers et retours en volant, toujours tiré et soulevé par son sceptre étincelant, et portait dans ses bras les mortels apeurés après être allé les chercher dans les étages supérieurs qui s’effondraient et avant de les déposer à terre. Cela allait si vite que les hommes et les femmes qu’il sauvait de la mort ne se rendaient pas compte de ce qui leur arrivait. Ils se croyaient victimes d’hallucinations, voyaient de brèves images impossibles, et tout leur arrivait comme en rêve. Plus tard, ils devaient avouer ne rien comprendre à ce qui était advenu, et parler d’un miracle, évoquer tantôt des anges, tantôt des extraterrestres, tantôt Dieu lui-même, auteur d’un vent qui les aurait soutenus dans l’air. Mais rien de tout cela n’était vrai, puisque c’était le Génie d’or, le gardien secret de Paris, qui les avait sauvés de leur mort certaine.

    Cependant, il y eut un être qui vit ce qui se passait parfaitement, ayant reçu le pouvoir de sonder les ombres de son maître: et c’est le vert robot géant Aclanïm – puisque tel était son nom. Lorsqu’il aperçut le Génie d’or et comprit qu’il sauvait malgré lui les Parisiens qu’il destinait à la mort, il entra dans une fureur qui n’eut que rarement sa pareille. Elle lui venait en réalité de Fantômas son créateur, qui habitait à distance cette grande machine humanoïde, et lui donnait vie. Toutefois la machine était-elle dotée d’un semblant de conscience, relevant du monde élémentaire, et ressentait-il la colère de son maître de façon autonome, quoiqu’il n’eût pas le pouvoir de penser, ou de juger par lui-même: il était très savant, mais ce qu’il savait, il le tenait de Fantômas, en recevant directement le flot de ses pensées subtiles, en faisant baigner son âme de la noosphère qu'il dirigeait.

    Cela se déroulait devant lui comme un riche tableau, et il en était subtilement intelligent, car la SENTINEL.jpgscience de Fantômas, qu'il tenait d'êtres obscurs et profonds que nous ne saurions nommer, était sans limites. Depuis son château des brumes, projetant son esprit dans ses machines comme dans des organes, il distinguait tout à distance, et le flot de ses sentiments les emplissait à son tour, elles devenaient comme ses membres.

    Et il était furieux parce qu’il avait voulu faire périr un grand nombre d’innocents, se nourrissant de la peur des êtres, et cherchant à leur apparaître comme le maître de leur vie et de leur mort. Il affirmait, ce faisant, qu’il n’accomplissait ce dessein que pour libérer le peuple! Il avait ce degré de fourberie, rarement atteint par les hommes ordinaires, qui peuplent de leurs noms l’histoire officielle. Il faisait passer, par ses robots à taille humaine, des messages lénifiants sur sa volonté d’émanciper l’humanité des traditions sclérosantes et avilissantes, et certains le croyaient, et on commençait à préférer ses envoyés à tout autre homme public, lorsqu’il s’agissait de diriger les affaires du pays.

    Mais il est temps, nobles lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, en ce qui concerne l’histoire et la mentalité affreuses de l’infâme Fantômas.

  • La marche de Radûmel (Perspectives, LXXVII)

    bellerophon-mark-stockseth.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Seigneur des rançons, dans lequel je raconte qu'un méchant seigneur appelé Taclamïn tourmentait et attaquait les plus nobles chevaliers, lorsqu'ils passaient sur le chemin étroit qui longe d'un côté sa forteresse maudite, de l'autre la rivière Oshicald, et que justement, un jour, je m'engageai, sous les traits de l'elfe Radûmel, sur ce chemin étroit.

    Nous allions au pas, prenant plaisir à marcher sur la terre et à longer la rivière aux gerbes neigeuses, au chant mélodieux, riche et pareil à un chœur d'anges. J'aimais cette allure et ce contact avec le sol – que maintiennent de leurs bras levés les êtres puissants qu’on appelle gnomes, et qui souvent ont la forme de géants. Sous le cristal des pierres, comme à travers une vitre je les voyais grâce à ma seconde vue, reçue en don comme tous les génies. Et marchant sur ces dalles forgées par la terre, sentant pleinement mes pieds et le poids de mes jambes, j’avais le sentiment d'être plus moi-même, de m'appartenir complètement. Alors que j'étais ainsi traversé par les forces d’en bas – qui prolongeaient en rayons les mains fortes des gnomes –, cette marche sur le sol me donnait une conscience claire, aussi curieux que cela paraisse. Et j’en prenais du plaisir – car l’air m'habitait plus nettement, plus purement. J’en remplissais plus aisément mes poumons, et le vent pétillait autour de mon visage, et à mes yeux plus clairs les montagnes scintillaient plus doucement, comme si l’air devant moi eût été transformé, et comme si le souffle rejeté de mes poumons était plus fin, plus subtil. Des bouffées de silice lumineuses sortaient de mes yeux, et ma joie sans mélange me faisait rire sans cause.

    Des pensées plus colorées, plus claires et mieux dessinées emplissaient mon crâne en roulant par vagues légères – et portant mon âme vers les lointains, elles la rendaient plus heureuse.

    Or, lorsque je volais sur le dos d’Isniecsil, mes pensées éblouies se dissolvaient dans les hauteurs, au lieu de garder leurs contours purs; et sans doute j’aimais aussi cela. Mais je ressentais de l'étouffement, si cela durait trop longtemps, comme si mon âme était emportée par des démons vivant et riant dans l’air, heureux de voir que je devenais leur esclave sans rémission possible, sans pouvoir rien refuser de ce qu’ils voulaient. Car, pourquoi le cacher? quoique né génie, j’étais la proie d’esprits plus élevés, quand je m’efforçais de m’élever et le faisais trop vite. Quoique né sur l’orbe lunaire, je me perdais dans les nuées où vivent les esprits puissants et lumineux de Lucifer, quand je m'envolais sur des ailes trop généreuses, porté sans en être digne vers le soleil. Non préparé, je sentais alors fondre mon âme, s'échapper de mon corps et de ma conscience, et devenir la proie d'êtres que je ne saurais nommer, mais qui avaient leur côté terrifiant. Je n'étais plus moi-même, ne contrôlais plus rien, et la peur m'étreignait, comme si j'eusse été avalé par un monstre plus ancien que la Terre, peut-être même que la Lune, et qui me broyait sans pitié. L'image de la mort surgissait en moi, au lieu que je me sente libéré de la Terre, et alors je ressentais le besoin de revenir sur le sol, et de le fouler de mes pieds agiles.

    Marchant ainsi sur le gazon bordant la rivière Oshicald, je comprenais mieux le choix des anciens hommes, de laisser leurs ailes et de conserver leur pensée claire, pendant que leurs frères oiseaux renonçaient à cette dernière pour conserver ces ailes, ainsi que le raconte le célèbre conte de l'Origine des Hommes-Oiseaux, fait à nous par Dame Ithälun quand les nuits s'allongent, et que les étoiles font dans leur ciel une apparition plus précoce. Car par elle, qui se souvenait du grand séjour lunaire, et avait vécu sur l'orbe d'argent de l'astre des nuits, om se rendent les dieux et où vivent ceux que les mortels nomment les anges, connaissions-nous les profonds mystères de l'histoire des génies, qui est aussi celle des hommes mortels; car la seconde n'a jamais fait que refléter la première, comme un principe se déployant en matière.

    (À suivre.)

  • CXLII: la chute de la tour Montparnasse

    Paris-fireworks-14-july-2005.jpgDans le dernier épisode de cette intense saga, nous avons laissé le Génie d'or alors que, venant de se débarrasser de plusieurs Gobelins qui s'étaient accrochés à lui, il se précipitait vers les géants de fer qui détruisaient Paris et tuaient ses habitants.

    Or donc, il s'élança vers le premier grand robot, qui était vert, et luisait à plusieurs endroits de son corps, portant des clartés électriques et du feu en gestation: plein d’énergie, il était prêt à jeter des rafales de rayons concentrés autour de lui, et des éclairs sillonnaient ses bras, ses mains et sa tête. Il était par là-même menaçant plus qu’aucun ennemi que le Génie d’or eût rencontré.

    Et il était en train de détruire la tour Montparnasse, au sud de Paris, et ceux qui à ce moment s’y trouvaient (soit qu’ils y travaillassent, soit que, simples touristes, ils la visitassent) s'enfuyaient par les portes d'entrée, ou tombaient des fenêtres après avoir sauté dans le vide, ne voyant plus d'autre moyen d'échapper aux flammes ou à l'écrasement sous des tonnes de gravats. Car le robot mettait tout en pièces, et incendiait la tour par des rayons de feu sortant de ses yeux ou jaillissant de ses doigts, traits fatidiques et meurtriers, et ceux qui restaient dans la tour (car il y en avait) mouraient ainsi écrabouillés ou carbonisés, le corps brisé par le béton fracassé, ou consumé par le feu.

    C'était horrible à voir, et les survivants rares évoquèrent ensuite une ambiance d’apocalypse. Ils se pensaient à la fin du monde, ou qu’une bombe nucléaire avait été jetée sur eux par quelque ennemi, l’Union soviétique ou d'aucuns terroristes affidés: car, sachez-le, ces événements se déroulaient le 17 février 1974, vingt-trois ans après la première apparition du Génie d'or sur la Terre, et en ce temps-là la Russie se disait communiste, et l’ennemie de la France, et de ses alliés d’Occident. (Le temps dans les mondes parallèles passe en effet bien plus lentement que pour les hommes mortels, et en particulier le séjour du Génie d'or chez le Nain Alastor avait été très long, au regard de ce qu'il pourrait paraître; Jean Levau désormais atteignait l'âge de quarante-cinq ans.) 

    Et voici! dans le tonnerre de la  destruction et de l'incendie conjugués, on entendait des cris, des hurlements, des gémissements – et des hommes et des femmes appelaient pitoyablement au secours, disant des mots désespérés 12106956_857810737648274_4188358083186168327_n.jpgqui fendaient le cœur, et étaient atroces à entendre. Car qui, en toute raison, eût pu venir les aider, dans ces extrémités où ils se trouvaient? Y avait-il un seul être qui pût les défendre, et empêcher la mort d’abattre sur eux son terrible couperet?

    Oui. Il y en avait un. C’était le Génie d'or, gardien secret de Paris.

    Lui pouvait leur venir en aide, car, être lunaire ayant pris corps sur la Terre grâce au don et au sacrifice d’un mortel, le noble Jean Levau, à l’âme pure et à l’esprit clair, il disposait de fabuleux pouvoirs, quoiqu'il eût l'apparence d'un homme: car de Jean Levau il était le double secret, et il avait sa silhouette, même s'il était plus musclé, plus épais de poitrine et de bras, comme s'il eût été Jean Levau transformé par quelque grâce extraterrestre.

    Et la première chose que fit don Solcum (car tel était son vrai nom, celui qu'il portait dans l'orbe lunaire) ne fut pas de se jeter sur le monstre de fer, mais de pénétrer les étages intacts et de prendre dans ses bras les survivants, afin de les sauver du péril mortel où ils se trouvaient: béni soit-il!

    Mais il est temps, divin lecteur, de laisser là cet épisode, et de renvoyer au prochain, quant à ce qui concerne le combat du Génie d'or contre le géant de fer vert de Fantômas.

  • Le seigneur des rançons (Perspectives, LXXVI)

    58e1b4e6eae0bb1fd279925b6a599bda.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Destin du cheval volant, dans lequel je raconte que mon cheval ailé Isniecsil m'avait transporté partout dans le monde, m'exposant à des épreuves dont je m'étais toujours sorti.

    Or, je dois dire que, la plupart du temps, c'est grâce à ce cheval, Isniecsil, que j'avais passé victorieusement ces épreuves. Car il me lançait vers l'ennemi, et me donnait mystérieusement une énergie qui me semblait venue de nulle part – dont je ne comprenais pas la source énigmatique, mais qui me revigorait périodiquement. Car, lorsque je le montais, dès que sonnait l'heure de midi une force nouvelle entraient dans tous mes membres, et mes bras se mettaient en feu, et mes jambes, et ma poitrine, et mes yeux – et leur éclat terrorisait mes adversaires, qui ne savaient, non plus, d'où me venait cette puissance inattendue, par laquelle je dominais soudainement un ennemi sûr de m'écraser. Ah! quelles grâces me sont venues d'Isniecsil! Quelles bontés eut-il pour moi! Je me devais de lui être infiniment reconnaissant.

    Je me souviens d'un jour en particulier où, à l'entrée d'une vallée – de cette vallée appelée Douralmón, où coule la rivière dite Oshicald, et qu'ornent des pentes pleines de fleurs blanches aux vertus merveilleuses, que les gens du lieu nomment Silupar –, nous dûmes affronter un seigneur hostile, qui entendait asservir ou tuer les voyageurs qui passaient le long de sa tour, entrant dans la terre d'Oxud par un étroit défilé – longeant la rivière abondante, pareille à un torrent, et qu'à cet endroit on ne pouvait traverser.

    Ce seigneur, répondant au nom de Taclamïn, croyait de son devoir de veiller au seuil de Douralmón, et de réduire à l'esclavage tous les chevaliers qui voulaient y entrer. Or, il y avait, un peu plus loin, la noble cité d’Oxud, favorable aux chevaliers, et remplie d'un trésor admirable, dont la seule vision ennoblissait le cœur d'une fabuleuse façon. Mais lui, Taclamïn, se disait le gardien de cette cité d’Oxud, quoique ses habitants ne l'agréassent nullement, ne lui eussent nullement donné ce titre; et il profitait de l'attrait d’Oxud pour asservir et rançonner les voyageurs, fussent-ils des plus nobles et des plus dignes.

    Il avait avec lui une armée d'hommes grands, enfants dégénérés des géants de jadis, et deux dragons servaient de monture à son fidèle lieutenant Tocúl le Borgne ainsi qu’à lui-même, lorsqu’ils poursuivaient dans les airs les chevaliers bénéficiant, de leur côté, de la vitesse de chevaux rapides – ou bien, comme moi, de chevaux si rapides qu’ils en étaient ailés, que des ailes de flamme leur poussaient aux épaules! Et immanquablement, ces dragons – venus de siècles enfouis, antérieurs à l'apparition des hommes mortels sur la Terre – les rattrapaient et les mettaient en pièces, ou au moins les contraignaient à se rendre. Car non seulement ils volaient à la vitesse de l'éclair, mais de leurs yeux, pareils à des gemmes, jaillissaient des rayons de feu rouges qui assommaient tous les ennemis qu'ils voulaient. Et Taclamïn et Tocul leur commandaient, dès que l'envie leur en prenait, de les utiliser, et ils le faisaient, et ils vainquaient ainsi leurs adversaires les plus fiers – maudits soient-ils!

    Or, nous voulûmes un jour entrer dans cette vallée, Isniecsil et moi. Nous le fîmes sans crainte, car Taclamïn était parvenu à garder le plus grand secret sur ses criminelles activités, et nous ne savions point que Douralmón était ainsi gardée par ce qu'on appelle un seigneur brigand – voué au Malin, allié objectif de Mardon. Qui sait d'ailleurs si celui-ci ne lui avait pas directement fourni les deux dragons dont il usait, en les arrachant au gouffre où les avait jetés le héros Dal, au temps où il avait constaté qu'ils exécutaient les basses œuvres des mauvais esprits, et qu’ils le faisaient avec plaisir? Temps terribles, funestes et grandioses à la fois, où l’on vit des montagnes s’écrouler, et d’autres naître ailleurs. Je m’en souviens, car si j’étais alors tout jeune, j’étais déjà né, bien que cela remonte à six millénaires et demi. Si longue est la vie des génies, sur la Terre!

    (À suivre.)

  • CXLI: l'attaque des Gobelins

    28066.jpgDans le dernier épisode de cette série indescriptible, nous avons laissé les robots géants de Fantômas alors qu'il s'apprêtait, par eux, à détruire Paris pour y régner sans partage.

    Mais le Génie d'or entendait bien, de son côté, l'en empêcher. Et pendant que les Gobelins, armés de leurs fusils de lumière cristallisée, tiraient sur son dos luisant et voyaient leurs traits rebondir sur sa cuirasse ou disparaître dans les plis de sa cape d'ombre, le fils du ciel lunaire s'en allait, insouciant des blessures ainsi infligées à sa chair meurtrie, volant derrière son sceptre que soulevait un feu d'argent.

    Car c'est de cette façon, en vérité, qu'il vainquait la pesanteur: le sceptre volait et de sa main puissante il se suspendait à lui.

    Puis une traînée d'étincelles flamboyait, que créait ce bâton.

    Et le Génie d'or s'élançait, tâchant de rejoindre les géants qui mettaient les immeubles à bas, et tuaient les Parisiens sans vergogne. Et sa mission, à nouveau, semblait désespérée, et on avait peine à croire qu'Alastor l'eût arraché aux ténèbres pour qu'il fût aussitôt replongé dans les affres d'un combat perdu d'avance.

    D'ailleurs, des Gobelins à l'affût l'attendaient en avant, prévenus par leurs frères de l'arrière (car ils pouvaient communiquer par la pensée, de loin, à distance). Ils jetèrent sur lui un filet d'acier, pour l'empêcher d'avancer, mettre fin à son vol triomphant. Il fut effectivement arrêté, et cela laissa à ceux qui le poursuivaient le temps de le rejoindre.

    Il dut riposter, et son sceptre s'alluma, et d'une lame de feu vert sortant de son pommeau doré, il coupa le filet d'acier. Mais les Gobelins, maintenant tout proches, l'accablaient de leurs traits de feu à eux, brandissant leurs fusils, qui ressemblaient à d'autres bâtons enchantés. Et il tourna sur lui-même, pour faire rebondir 68eb730ffc6792d54a8f11338ec4e0fe.jpgleurs traits sur son armure invincible, et en même temps frapper à vive allure, de son sceptre, de son poing gauche, de son coude, de ses pieds, de ses genoux, les Gobelins qui s'amassaient autour de lui, et tentaient de lui rendre ses coups – mais n'y parvenaient pas, car il était trop rapide, et trop fort.

    Il en abattit plusieurs, et finalement les autres s'enfuirent, comprenant qu'ils ne pourraient l'empêcher, malgré leur nombre, d'aller affronter les géants de fer – qu'en leur langue ils nommaient Hostrocón, comme voulant dire Spectres métallisés. Quand en effet ils s'étaient collés à lui, l'entourant de leurs bras, il avait levé son sceptre, qui avait éclaté de lumière, et deux Gobelins, qui se trouvaient proches de ce sceptre, étaient morts, et les autres avaient été entraînés avec lui dans sa course, qu'il avait reprise malgré leur nombre amassé. Les derniers Gobelins, craignant sa fureur, s'étaient détachés de lui, et à présent, le Génie d'or fonçait vers les géants, entrant parmi le bois des immeubles parisiens, et survolant les rues. Et ceux qui le voyaient le prirent pour un missile envoyé par je ne sais quelle machine placée au loin – mais il était un missile vivant, et il n'avait pas été propulsé par une machine, mais par sa propre volonté, et il ne venait pas d'un endroit de la Terre, mais du château de la Lune, et seul l'âme d'un mortel lui avait donné son enveloppe sensible: celui qu'on nommait Jean Levau, journaliste de son état. C'est un profond mystère, que peu de gens comprendront.

    Mais il est temps, lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, seul à même de narrer la suite du combat du Génie d'or contre les géants de fer.

  • Le destin du cheval volant (Perspectives, LXXV)

    pegase.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Fin de la bataille séculaire, dans lequel j'explique que les hommes ailés de la Lune doivent venir aider les hommes saints de la Terre s'ils les appellent, parce que des êtres solaires répercutent auprès d'eux leurs ordres, et qu'ils ne peuvent s'en esquiver.

    Il est bien, en effet, des extraterrestres, comme l'ont conçu les savants parmi les hommes; mais ils n'ont pas la forme qu'ils imaginent, car le système planétaire dans lequel nous vivons est un immense géant, et en son sein vivent des races différentes, qui s'entraident les unes les autres pour assurer à l'énorme organisme la vie, la santé et la liberté.

    Il évolue dans l'espace cosmique, saluant ses frères les étoiles fixes – ou systèmes planétaires extérieurs, comme le disent les savants parmi les hommes. Là est le secret de l'univers.

    Du moins l'ai-je cru, en recevant, de l'esprit peut-être fantasmé de Radumel, des renseignements étranges!

    Par ses yeux extraordinaires, à même de percer le voile des mondes, je vis aussi les Dormïns, elfes aux grandes ailes d'or – et leur armée s'avançait lentement, dans le ciel, en laissant derrière elle des lignes de lumière – une pour chaque rang de guerriers étincelants. C'était splendide, et jamais je n'avais rien vu d'aussi pur. Un moment cosmique semblait être advenu, une heure immense semblait avoir sonné au clocher de l'éternité.

    L'horloge des temps avait annoncé l'avènement d'une armée sainte, et proclamé l'ouverture du passage menant à l'Homme Divisé, qui devait désormais être réuni!

    Je me levai, et m'en allai dans la direction qu'ils suivaient. Je vis bientôt, couché, le cheval que j'avais monté, le brave Isniecsil. Il respirait avec peine. Ses ailes étaient brisées. Les plumes en étaient rompues. Car elles n'étaient pas comme celles des oiseaux périssables. Quoique vivantes, elles avaient un rapport avec un vêtement, étaient comme une parure sur le dos. Et elles pouvaient se détacher – et se briser.

    Tout autour de son corps, mais surtout derrière, ces plumes dorées luisaient encore, à la clarté du soleil matinal, et l'œil de rubis d'Isniecsil, toujours allumé, était plein de tristesse et d'angoisse. Je m'agenouillai près de lui et, ce faisant, une douleur au flanc gauche remonta jusqu'à mon cerveau – si je puis dire. J'y portait instinctivement la main, et un sang luisant et clair, semblable à celui que j'avais vu couler du flanc d'Ithälun, se montra à mes yeux, quand j'eus relevé la main.

    J'avais été blessé, et une chaleur visqueuse descendant de mon front m'indiqua que j'avais été aussi frappé à la tête, et que mon inconscience en avait été l'effet funeste, mais ordinaire. Cependant je ne pensais pas avoir été blessé à mort, tandis que mon cheval respirait fort, et que son âme s'apprêtait visiblement à partir de son corps.

    Hélas! il m'avait si souvent transporté dans les nuées, il m'avait si souvent servi, m'avait tant aimé, et je l'avais tant aimé aussi! Ensemble, nous avions parcouru des chemins obscurs ou lumineux, luisant des couleurs de l'arc-en-ciel ou s'adombrant sous les collines, et avions franchi des seuils fatidiques que gardaient des créatures étranges. Souvent nous avions dû affronter celles-ci, et en général nous les avions vaincues, passant glorieusement les épreuves par lesquelles l'âme s'élève, et s'initie aux mystères du monde.

    (À suivre.)

  • CXLI: le feu des géants de fer

    blue.jpgDans le dernier épisode de cette série abominable, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il s'élançait vers les géants de fer de Fantômas, qui détruisaient la Ville, tuaient ses habitants, et étaient animés par un mystérieux feu bleu qui leur donnait, malgré leur taille, une incroyable vivacité.

    Il était apparenté au feu qui était dans le heaume du Génie d'or: il faut le savoir.

    Mais c'était naturellement, par la grâce divine, et l'art des fées du ciel, qu'il avait ce corps de feu lunaire; et c'était un feu plein de vie, servant d'enveloppe à des génies de l'orbe argenté de l'astre des nuits. Tandis que les géants de Fantômas puisaient leur vie dans les chaudrons assemblant ce qui dans ce feu lunaire était mort, et que volait Fantômas aux démons d'autrefois, tombés sous les coups de Diënïn, et dont le cœur abritait encore des éclats de vie.

    À vrai dire beaucoup d'entre eux le laissaient faire, dans l'espoir de se venger des hommes, qui les avaient supplantés à la surface. Car dans l'ancien temps ils avaient été des géants, lorsqu'ils avaient pris un corps physique, et ils avaient régné sur le monde; mais leur mauvaiseté avait mû les êtres célestes qui gardent la paix cosmique, et les avait poussés à doter de grâces divines plusieurs hommes, qui les avaient vaincus et chassés de la Terre visible, de la partie de la Terre qui s'ouvre sur les étoiles, et demeure au-dessus du Gouffre. Dans ce Gouffre, les géants avaient été précipités, et on les appelait désormais des démons.

    Or, les chaudrons contenant ce qui leur restait de sang – lequel apparaissait sous la forme de ce feu bleu épais, gluant, presque liquide –, ces chaudrons étaient confiés à Fantômas par les goules de l'Abîme, filles des géants morts qui obéissaient à leurs murmures vengeurs. Car ces êtres ne mouraient jamais vraiment, et si leur sommeil était plus profond que celui des hommes, et donc plus proche de la mort, ils n'en chuchotaient pas moins, en rêvant, d'horribles choses, annonçant leur retour, exprimant leur rage, délivrant à ceux qui pouvaient les entendre leur inextinguible haine.

    Et voici! Fantômas se servait par louchées de cette haine, il saisissait dans ses mains gantées des poignées épaisses de cette immonde rancœur, et cela brillait comme un sombre azur, et contenait le reflet des étoiles dont un jour ces êtres étaient venus, avant de choir. Il en demeurait ce pouvoir déchu, qui pouvait être utilisé par les blue 2.jpgsorciers – et qui, en vérité, l'a souvent été.

    Fantômas ainsi versait l'élixir maudit dans les veines artificielles, forgées par ses Gnomes, de ces géants de fer ses fils, qui renouvelaient pour ainsi dire les géants morts d'avant le Déluge, leur succédaient et les ramenaient sur la Terre sous une forme refaite, leur donnaient une nouvelle vie. L'effondrement de l'Atlantide les avait, pensait-on, fait disparaître de la surface de la Terre; mais grâce à Fantômas et à ses machines à visage humain, ils revenaient, leurs membres s'agitaient, ils agissaient par eux à distance.

    Car leur esprit n'était pas tout entier dans ces robots; mais il l'était en partie. Tel était l'art extraordinaire appris par Fantômas, cet ancien Romain devenu immortel à la suite de son pacte avec Mardon, prince des démons. Et il comptait bien s'en servir pour devenir le maître du monde, en cet hiver des siècles.

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, et de renvoyer au prochain, quant à la suite. Vous verrez alors comment on tenta vainement, depuis l'arrière, d'empêcher le Génie d'or d'abattre les robots géants de Fantômas.

  • La fin de la bataille séculaire (Perspectives, LXXIV)

    angel 03.jpgCe texte fait suite à celui appelé C'était un monde étranger tout proche, dans lequel je donne la nature intime du monde des génies, et son rapport avec celui des hommes mortels, avant d'annoncer le récit de la fin de la bataille contre mes hommes-chauves-souris du mal.

    Et donc, je continuais, sous la forme de Radumel, à donner des coups fulgurants, mais mon âme s'épuisait, et il en allait de même d'Othëcal. Seule Ithälun semblait garder son éclat, et ne douter en rien, parant les attaques à la fois des chauves-souris géantes et des spectres fins qui s'élançaient de leurs rangs – exécutant les ordres plus intimement donnés par Mardon. Je l'en admirais, cette dame ravissante, flamboyante, toute proche des anges. Mais mon sang se glaça quand j'aperçus, à son flanc droit, une blessure qui laissait couler un liquide rouge et brillant – son sang à elle. Elle ne perdait pas foi, mais du coup son corps subissait les assauts des chauves-souris, si son cœur restait intact, et je me demandai si ce ne serait pas elle, finalement, qui tomberait la première! À cette idée, une horreur sans nom m'étreignit, et une large souffrance m'enveloppa.

    Une ténèbre voila mon visage, et je sentis ma cuisse me brûler, me piquer. On avait dû l'atteindre, la percer. Je sombrai dans le désespoir, comme au fond d'un lac. Tout au loin, juste avant de perdre conscience, j'entendis crier, comme en un son étouffé et obscur: «Les célestes Dormïns arrivent!» Et la voix était joyeuse, mais pensant que je mourais, je me désolais de ne pas pouvoir voir ces nouveaux arrivants, et songeais que peut-être une merveille aurait lieu, que je ne verrais pas. Et j'en versai une larme grosse, avant de sombrer dans l'inconscience.

    Quand je me réveillai, j'étais étendu sur l'herbe, toujours vêtu de mon armure, et c'était le matin. Le sol était encore frais et humide, mais le soleil, bien dégagé de l'horizon, commençait à me chauffer. Ayant ouvert les yeux, je reconnus, autour de moi, le vallon d'Aslacïn, qui s'était étendu souvent sous nous durant notre combat dans les airs, bordé cependant par les hauts plateaux d'Orcled et le lac d'Icimïn. Nous allions et venions, sur nos chevaux volants, et parcourions, tout en donnant et en recevant les coups, de nombreuses lieues, et même si nous avions à peine le temps de reconnaître les montagnes et les rivières, d'un coup d'œil nous les voyions, et leurs noms rutilants passaient dans notre esprit agité.

    J'étais entouré de corps sans vie, jonchant épars l'herbe drue pleine de fleurs, surtout des corps de chauves-souris géantes (les Umulers), mais aussi de quelques chevaliers de la suite d'Othëcal; je reconnus notamment un homme que j'avais fréquenté, nommé Bëlal, fils d'Ontoloc. Je l'avais aimé, sous ma forme de Radumel, et avais mené avec lui quelques assauts, contre les troupes de Mardon, mais aussi accompli quelques cérémonies festives, dans la maison de Sëgwän. C'était un bon et joyeux compagnon, et mon cœur à sa vue se serra.

    Je songeai au cri que j'avais entendu au moment de sombrer dans les ténèbres, et tentai de voir, dans le ciel, les Dormïns. Des étoiles en troupe m'apparurent bientôt, volant dans les airs, et, aiguisant le feu de mon regard, je reconnus en elles des formes – celles de guerriers en armure qui avaient au dos des ailes. Je le savais, ils se les forgeaient eux-mêmes, les faisant pousser de leurs corps souples et mobiles, plastiques et purs, lorsqu'ils parvenaient dans l'atmosphère terrestre. Ils en avaient le pouvoir, pouvant changer de forme.

    Car voici! leur habitacle ordinaire était l'orbe lunaire. Ils vivaient là-haut dans une forteresse obscure, et ils n'en sortaient que lorsqu'ils étaient invoqués par des âmes saintes pour venir les secourir, et donc quand leur cause était juste au plus haut point. Alors leurs mots, leurs appels avaient une valeur injonctive puissante – et ils ne pouvaient y résister, tout virils qu'ils fussent. Car d'en haut, du grand orbe solaire, leur venait l'ordre répercuté et approuvé par le Conseil des Puissances – les maîtres occultes de notre système solaire; et ils devaient s'y plier.

    (À suivre.)

  • CXL: la grande attaque de Paris

    celestiales-marvel-ucm-1546873671.jpgDans le dernier épisode de cette geste intense, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors que, assailli et (apparemment) submergé par les troupes ordinaires de Fantômas sous les murs de sa forteresse, il aperçut aussi des géants de fer qui en sortaient.

    Or, si les hordes de démons armés se jetèrent comme naguère sur le Génie d'or, ces géants de fer se détournèrent sans tarder de lui et, sous ses yeux, comme pour le narguer, se dirigèrent vers Paris; et de la voix sortit de leurs bouches qui étaient comme des fentes dans un casque, et un chant se fit entendre, répétitif et lourd, laid et repoussant, mais dont le sens était qu'ils allaient détruire Paris, et en tirer un plaisir ineffable. Car ils haïssaient ce qui était vivant, l'appelaient sale et immonde, parasitaire et gluant, et proclamaient leur désir d'en débarrasser la Terre pour la purifier, pour la transformer en une boule de métal sans tache et sans pourriture. Ils affirmaient que Paris était pleine de boue et de sang, et que la détruire affranchirait l'univers, le libérerait de sa présence importune et infâme.

    Le Génie d'or était horrifié par ces paroles pleines d'orgueil et de haine, prétendues vénératrices des choses pures, en réalité méprisantes et envieuses pour tout ce qui poussait, croissait, créait – et passait par les mystères de l'eau, le grand agent chimique.

    Ces suppôts de la terre étaient habités par des êtres hideux, apparentés aux gnomes, aux esprits du métal et de la pierre, et ce qui était plastique et évolutif leur inspirait un dégoût satanique, n'étant adeptes que de ce qui était osseux, mort, solide et noir.

    Approchant des murs de Paris ils commencèrent à abattre les premiers immeubles de rayons de feu qui sortaient de leurs mains, et qui éclairaient la nuit et se reflétaient sur le métal de leur corps, de leurs bras, de leur plastron, de leurs jambes. Dans un fracas épouvantable et des nuées de poussière épaisses, les bâtiments s'effondraient, et les habitants, avant de mourir dans les décombres et dans leurs chutes, se demandaient s'ils devaient cette catastrophe à des terroristes ou à un tremblement de terre. Car ils ne voyaient rien, n'avaient que la vision de la mort qui abattait sur eux sa faux, et n'en comprenaient pas la cause seconde, ce qui dans le monde physique avait permis sa venue. Et mourant dans l'ignorance, ils en ressentaient une peine plus profonde, hélas!

    Tout le monde néanmoins ne mourait pas, et on entendait, sous les gravats entassés, d'horribles cris, de pitoyables gémissements, des voix désespérées et des mots incompréhensibles.

    Mais les robots immenses ne faisaient qu'en rire, s'il leur était possible d'en rire, ils ne faisaient qu'en tirer de la joie, une voluptéAjak-Eternos-2.png immonde.

    Dès lors le Génie d'or n'eut plus d'autre choix que de se détourner des troupes ordinaires de Fantômas qui l'attaquaient, de les placer à l'arrière, dans son dos, et de poursuivre les géants que la taille n'empêchait pas de se mouvoir à grande vitesse, étant animés par l'art secret de Fantômas et sa science illimitée: dans les profondeurs de la terre, un feu bleu existe, dans lequel il plongeait ses mains, pour en tirer l'âme de ses machines à visage humain.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, et de renvoyer au prochain, pour la bataille du Génie d'or contre les géants de fer de Fantômas.

  • C'était un monde étranger tout proche (Perspectives, LXXIII)

    cosmic viw.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Ennemi s'appelant Légion, dans lequel je raconte avoir vu la forme de l'âme-groupe des chauves-souris géantes à face humaine, et qu'il s'agissait d'un avatar de celui que les hommes souvent nomment Satan.

    Une rumeur sourde et lourde émanait à présent de cet être qui était une légion à soi seul – un grondement épouvantable, comme si, dans les profondeurs, un monde se craquelait, se brisait, s'effondrait. Mais nous devions continuer le combat. Il ne pouvait s'arrêter. Et dans la nuit de la bataille, alors que le feu de notre cœur ferait flamboyer nos armes, peut-être trouverions-nous une issue, peut-être une solution salvatrice brillerait-elle devant nous comme une chandelle, que porterait l'ange d'un dieu!

    Nous levâmes encore et encore le bras, et l'abattîmes mille fois, et maintînmes à distance l'ennemi malgré sa puissance, sa force redoublée, et ses assauts incessants. Nos bras ne se fatiguaient pas, seul notre cœur commençait à saigner, et à laisser des ombres s'y glisser.

    Elles se tenaient cachées derrière les hommes-chauves-souris et, servantes plus profondes de Mardon, plus proches de lui, plus liées à son être intime, elles pénétraient impromptues dans nos âmes occupées par la guerre contre les monstres armés, plus visibles dans ce monde de génies pourtant purs.

    Mais, comme je l'ai dit, à chaque niveau d'épreuve se trouve un péril différent, adapté, et le monde spirituel n'a rien d'uni, mais s'approfondit toujours davantage, se raffine pour ainsi dire sans fin, se subtilise, et ce qui est anges pour nous a d'autres anges pour eux, plus élevés dans l'ordre cosmique. Il est bien des sphères au-dessus de la nôtre, et la vérité est que le monde des génies est situé entre la sphère lunaire et la sphère terrestre: il est intermédiaire, il est ce qui reste du temps où la sphère terrestre et la sphère lunaire ne faisaient qu'une. Il n'en demeure pas moins sali et corrompu, puisque la partie pure est la sphère lunaire proprement dite: il est terrestre, mais plus fin, et il s'est retenu dans la chute dans laquelle est tombé le monde humain, il s'est pour ainsi dire accroché à une branche, il a tissé un sortilège pour s'empêcher de tomber tout à fait, quoi qu'il fît partie de la sphère terrestre destinée finalement à tomber. Cela explique sa nature, et livre son avenir.

    Je compris tout cela en intégrant les souvenirs de Radumel mon double astral. Car dans la sphère des génies, parce qu'elle est terrestre en principe, mais a gardé la qualité céleste des premiers temps du monde, les choses de la Terre mortelle ont toutes des reflets; simplement, le fossé entre les choses et leurs reflets est en général tellement grand, tellement vaste qu'on ne reconnaît rien. Tout paraît autre, comme dans un pays exotique.

    Il n'a pourtant rien d'exotique, il contient l'essence de tout ce qui est familier. S'il paraît exotique, c'est parce que les hommes qui périssent sont aveugles. Et si j'ai pu lier ma personne physique terrestre à mon reflet astral, c'est, je dois l'avouer, parce que j'ai reçu une grâce que je n'ai jamais méritée – mais quand même reçue, pour des desseins que je ne puis révéler, car ils relèvent encore de l'indicible.

    Je reviens à présent à la bataille qui nous opposa de longs jours aux hommes-chauves-souris de Mardon et à ses spectres, pour dire comment elle évolua, et se termina. Car tout a une fin, contrairement à ce que disent certains philosophes mal inspirés. Leur esprit ensorcelé est dans l'erreur, tournant en rond il croit que les choses sont dans le même cas. Mais il n'en est pas ainsi.

    (À suivre.)

  • CXXXIX: la convalescence du Génie d'or

    dwarf.jpgDans le dernier épisode de cette incroyable série, nous avons laissé notre héros, le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il avait vaincu les trois bêtes qui l'avaient attaqué et en le démembrant avaient cru le vaincre; mais, étrangement, sa jambe tranchée avait repoussé, et son bras paralysé avait repris vie.

    Il avait montré du courage, de la foi, de la persévérance, et un miracle avait suivi. Les trois monstres sous ses yeux se dissipèrent, se morcelèrent, se réduisirent en poudre, et lui baissa la tête. Ses armes lui furent enlevées, et un brouillard vint devant ses yeux. L'instant d'après, il était sur un lit, entouré des mires des Nains, médecins du peuple d'Alastor. Et Alastor était aussi présent, et ils souriaient, et ils lui annoncèrent qu'il était guéri, et sorti des épreuves qui avaient failli l'emporter. À son tour sourit-il, et tendit la main pour prendre celle d'Alastor, et celui-ci la prit, et tous deux sentirent une douce chaleur pénétrer leurs cœurs. Ainsi devinrent-ils amis pour toujours.

    Quelques jours plus tard, le Génie d'or put se lever de sa couche, et voici qu'il revêtit à nouveau son armure, qu'on lui avait conservée sur un siège près de son lit, et qu'il s'en fut voir Alastor dans sa salle royale, dont la direction lui fut indiquée par les gardes et les gens qui circulaient par les voies qu'il empruntait.

    Lorsqu'il y parvint, il le salua, et des larmes leur emplirent les yeux à tous deux. Alastor lui proposa, puisqu'il le voyait armé et prêt à repartir au combat, de l'accompagner avec plusieurs guerriers, ou de lui fournir au moins une légère escorte; mais le Génie d'or refusa, car, disait-il, il avait compris, durant ses errances dans le monde des rêves (ou Dévachan), qu'il devait accomplir sa mission seul, qu'en tout cas Alastor n'était pas celui qui devait l'aider: tel fut le message que lui avaient adressé les dames étoilées, lorsqu'elles lui avaient rendu visite après sa guérison; car elles l'avaient fait, une nuit, pendant qu'ailleurs, tous dormaient!

    Alastor sourit et dit qu'il comprenait. Dans les bras l'un de l'autre ils se serrèrent, et Solcum repartit, pour repasser la porte par laquelle il s'était, avec les autres, échappé du souterrain de Fantômas le démon. Mais cette fois deux Nains le guidèrent pour raccourcir son chemin et l'avancer sur sa voie, et l'empêcher de revoir le champ de bataille qui avait failli lui être fatal. C'est donc quasiment sous les murs de Fantômas qu'il se retrouva, et qu'il commença à avancer pour sa dernière bataille.

    Car les portes de la forteresse noire s'ouvrirent, et des hordes armées en sortirent, pour mettre fin à la menace du Génie d'or. Sa présence luisante, quoique soudainement apparue de la paroi d'une falaise, avait été tôt décelée, et le trouble jeté dans l'âme de Fantômas s'était aussitôt traduit par cette nouvelle attaque.

    Or, ces troupes étaient appuyées par des géants de fer auxquels par son art Fantômas avait donné naissance, après avoir enlevé des nymphes de la montagne. Ils étaient à demi vivants seulement, et tels que des robots. Ils giant robots.jpgétaient pareils aux cyborgs que déjà le Génie d'or en Corse avait combattus, mais bien plus grands, ils dépassaient par leur taille les plus hauts sapins dont s'orne la pente des Alpes, et ils n'étaient aucunement d'origine humaine, leur âme était tout entère démoniaque. Tout au plus eût-on pu déceler en eux des éléments d'hommes morts, de spectres qui avaient eu un corps; mais leurs membres étaient de métal et de plastique, et ils n'avaient en eux rien de la chair d'un homme.

    Mais il est temps, lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à ce que fit alors le Génie d'or pour sauver les Parisiens, malgré qu'il fût bloqué aux pieds de la forteresse de Fantômas, à l'extérieur de la ville.

  • L'ennemi s'appelant Légion (Perspectives, LXXII)

    legion.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Péril des chauves-souris géantes, dans lequel je raconte avoir participé à une bataille cosmique contre des hommes-chauves-souris sous la forme d'un guerrier céleste appelé Radumel, comme mon double astral. Je disais que le roi elfe Othëcal venait de venger une femme de son peuple en tuant son tueur.

    La fureur du roi elfe ne fut pas apaisée pour autant, et il creusa de son épée étincelante une véritable tranchée, dans l'essaim des hommes-chauves-souris, s'enfonçant dans leurs rangs. C'était là pauvre imprudence, car bientôt la troupe se referma sur lui, le cernant d'en bas, d'en haut, de la droite, de la gauche, de devant, de derrière - et nous le crûmes perdu, bien qu'il brillât encore comme une étoile dans leur obscurité multiple. Mais ses guerriers se précipitèrent à son secours, ouvrant une brèche, et Ithälun et moi en fîmes de même, protégeant les chevaliers qui protégeaient leur roi.

    Le combat continua ainsi pendant un long moment, et tantôt nous avancions, tantôt nous reculions, et des troupes fraîches suppléaient à la fatigue des troupes fatiguées, et il en allait de même des autres, car, de derrière la montagne, toujours leur nuée noire se reformait, leur peuple semblant surgir des profondeurs d'une façon inépuisable, à la façon d'un jet de pétrole sortant de son puits. Mais l'ardeur des guerriers du bien ne semblait pas non plus devoir s'épuiser, puisqu'ils la tenaient du rayonnement des étoiles, et on ne pouvait savoir si cette bataille s'arrêterait, ou si elle continuerait jusqu'à la fin des temps.

    Le long moment dont je parlais s'étendit en heures, peut-être en jours, car Radumel mon double céleste ne vivait pas le temps comme nous, simples mortels. La bataille cosmique faisait un bruit qui résonnait jusque dans les astres, à ce qu'il me paraissait, et les montagnes sous nous en tremblaient. Car quand Radumel mon double faisait vibrer la corde de son arc et laissait partir une flèche pareille à la foudre, le tonnerre retentissait, et les hommes-chauves-souris étaient dispersés, et plusieurs tombaient au sol, comme effectivement frappés par un éclair venu du ciel. Et il en allait de même des deux autres héros de cette armée du bien, Ithälun et Othëcal, qui valaient, pour chacun d'eux, au moins vingt hommes-chauves-souris, tant leur puissance était grande.

    Mais l'ennemi était vraiment nombreux. On ne voyait pas finir sa nuée ténébreuse, qui à présent obscurcissait les étoiles et la lune (car la nuit était tombée). Seuls quelques rayons parfois traversaient leur épaisseur armée, aussitôt chassés par de nouvelles ombres ailées. Le désespoir commença à entrer dans le cœur de Radumel, qui était également le mien. Mais au fond de son âme, là où était le souvenir du mortel que j'avais été, il y avait aussi de la peur. Car l'assemblée volante des chauves-souris à tête d'hommes prenait la forme d'un monstre géant muni de mille tentacules, et je sentais que je découvrais là la véritable forme du terrible Mardon, dont le spectre se tenait derrière eux, et les dirigeait, à distance et par la force de la pensée seule, si grand était son pouvoir. Aussi Ithälun s'exclama: «C'est Mardon! Regardez donc. C'est lui.» Et Othëcal, levant les yeux, le perçut à son tour, et pâlit, et moi, ou Radumel mon double, fîmes: «Oui», et sentîmes quelque chose se nouer dans notre ventre.

    (À suivre.)

  • CXXXVIII: la défaite des cauchemars

    remi 01.jpgDans le dernier épisode de cette série d'horreur, nous avons laissé le Génie d'or à sa bataille contre les trois cauchemars qui hantaient son âme, pendant son évanouissement, et alors qu'il subissait d'importantes opérations chirurgicales; il venait de mettre à terre le démon jaune, et l'avait laissé tranquille, sans se douter qu'il préparait sa revanche et exagérait sa blessure, pour se faire plaindre et mieux tromper l'ennemi.

    Le spectre rougeâtre de toute façon avançait vers le Génie d'or pour le frapper de sa lance, et même si don Solcum s'était douté de la rouerie du monstre jaune, il n'eût pas agi autrement qu'il ne le fit pour se préparer à ce nouvel assaut – si ce n'est qu'il eût montré plus de vigilance. Car le spectre avançait à grande allure, et le génie doré de Paris, en voyant sa rapidité, savait qu'il aurait fort à faire pour parer ses coups. Et, de fait, quand il leva son arme, il fut vif comme l'éclair, et atteignit le Génie d'or au bras, sans qu'il pût rien faire contre, si ce n'est bouger légèrement à gauche, pour que le coup ne touchât point son cœur.

    Il sentit la pointe entrer dans son bras, donc, et la douleur en fut vive; il se comprit tout de suite paralysé de ce bras, car la lance contenait un poison qui avait cet effet – et le spectre, en le regardant, avait l'œil vitreux enflammé, comme traversé d'une joie mauvaise, et semblait se réjouir infiniment du mal qu'il lui faisait. Le Génie hésita un instant, fut même plongé dans le doute, le coup lui faisant presque moins mal que ce regard horrible, et cette hésitation lui fut fatale, car elle l'empêcha de percevoir le démon jaune, qui rampait derrière lui, et lui asséna un coup atroce de sa hache sur la jambe. Et, croyez-le si vous voulez, elle fut tranchée.

    Le Génie d'or tomba, et il se sut à la merci de ses ennemis. Le monstre bleu même se releva, et les trois l'entourèrent, ricanant, exultant, bavant déjà de joie cruelle. Car ils entendaient le découper, et le manger. Le démon bleu voulait les membres, le jaune le cœur, le rouge la tête avec sa cervelle, et Solcum fut sur le point de connaître le sort le plus épouvantable qu'un homme puisse connaître.

    Mais il se passa alors quelque chose d'extraordinaire. Car le génie doré de Paris prit son épée de sa main gauche, s'appuya dessus et, en un éclair, se plaça debout sur la jambe qui lui restait entière, la droite. Et, se tenant en équilibre sur ce seul pied qui lui restait, il donna trois coups à ses ennemis – inattendus, profonds, nets –, et voici! remi 01.jpgils s'écroulèrent à terre. Car le monstre bleu avait eu les hanches tranchées, et n'avait plus aucune jambe pour se mouvoir, mais n'était plus qu'un tronc; le gnome jaunâtre avait eu le cœur transpercé, et ne respirait plus; et le spectre rouge, sachez-le, avait eu sa tête tranchée d'un coup.

    Comment le Génie d'or avait-il trouvé en lui de telles ressources, qu'il pût vaincre si rapidement des ennemis apparemment invincibles, c'est ce qu'on ne saura jamais. Mais l'œil exercé de l'initié aguerri eût pu peut-être voir, alors qu'il était à terre, un rayon de lumière en forme de fée lui déposer un baiser au front, ou lui placer une main au cœur!

    Et il advint que, lui vainqueur, chose incroyable à dire, son bras fut instantanément délivré du sortilège qui le maintenait paralysé, et que sa jambe gauche lui fut instantanément restituée, elle réapparut – ou repoussa à une vitesse impossible à estimer, Dieu sait ce qu'il en est.

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, qui relatera le nouveau départ du Génie d'or vers la forteresse de Fantômas.

  • Le péril des chauves-souris géantes (Perspectives, LXXI)

    Camazotz_Gargoyle_Card.pngCe texte fait suite à celui appelé Le Nouveau Bond de Pégase, dans lequel j'évoque le caractère indicible des souvenirs de mon double divin, auquel je me suis intimement mêlé au cours de mon voyage au pays des génies. Dès que j'en parle, c'est par métaphores, je ne désigne pas de réalité physique, comme j'en ai pourtant l'air.

    Mais je ne mens pas, quand je dis que, monté sur un cheval volant, je foulais une route de lumière colorée comme un arc-en-ciel et, passant par-dessus la terre, m’élançais sans retenue vers la montagne de ma destinée, où je devais trouver le secret de l’Homme Divisé – et de le réunir.

    Du moins croyais-je – grisé par ma nouvelle nature et ma nouvelle personne, le nouveau corps, le nouveau masque que j’arborais – que ce serait une voie rapide et sans obstacle. Mais à tout état il est un danger, à toute métamorphose il est une réponse du Malin, de Mardon – et des ennemis nouveaux, d’une essence adaptée et plus haute, d'une certaine manière elle aussi métamorphosée! Et j’avais beau être désormais du même peuple qu’Ithälun et le Génie d’or, je n’étais pas forcément mieux armé pour affronter les terribles chauves-souris à corps d’hommes et à crocs de lion, portant des lances parcourues d’éclairs, qui se dressèrent bientôt devant moi, après avoir surgi du détour d’un sommet, d’une montagne que je m’apprêtais à longer et à dépasser.

    Sans doute étaient-ils sortis d’une grotte. Car le jour déclinait rapidement, à mes yeux devenus scintillants, pour qui le temps n’était point le même, et se confondait aisément avec la nuit – et je voyais souvent le soleil, la lune et les étoiles ensemble, dans ce monde nouveau, plus différent encore de la terre périssable qu’il ne l’avait été jusque-là, alors que je n’étais encore que le modeste poète nommé Rémi Mogenet que personne ne connaît ni n’admire, à raison. Et, sentant les premiers souffles de la nuit, percevant ses ombres, ces êtres s'étaient, comme leurs cousines mortelles, arrachés à leur abri souterrain, et s'étaient mus vers l'air libre en troupe.

    Ou avaient-ils, de toute façon, obéi à un signal? Car ils avaient un air menaçant, et étaient comme une armée en marche. Sans attendre ils se précipitaient sur moi et mes compagnons, Ithälun et Othëcal que suivaient ses meilleurs guerriers – hommes ou femmes, tous montés sur des chevaux ailés de feu.

    En hurlant les monstres volèrent, portés par leurs ailes énormes, et leurs visages, mélanges d'hommes et de bêtes, étaient terrifiants, et sans ambages le combat s'engagea, car nous brandissions des boucliers pour parer leurs coups, et nous leur en donnâmes à notre tour, perçant les cœurs et tranchant les membres, ou simplement ruinant les ailes et les forçant à se poser à terre. Certains s'y écrasèrent, leurs ailes ne les portant plus...

    Plusieurs d'entre nous reçurent des blessures, et même deux chevaliers d'Othëcal périrent, un homme et une femme, et mon cœur fut brisé quand je vis la femme s'écrouler, car elle était plus belle qu'on ne saurait dire. Et même Othëcal cria, et se précipita furieux vers le monstre qui l'avait tuée, et lui trancha la tête de haut en bas, en mettant en pièces la protection de métal qu'il avait placée sur son crâne dans l'espoir d'éviter les coups meurtriers. Mais quel heaume aurait pu résister à la fureur flamboyante d'Othëcal, et à son épée rutilante, qui s'enfonça jusqu'au cou de l'être horrible, lui rompant les dents, faisant sortir ses yeux de la tête, et laissant les deux pans de sa tête coupée tomber sur ses épaules, affreusement?

    (À suivre.)

  • CXXXVII: le combat des cauchemars

    Monster-water-tentacles-claws-art-picture_m.jpgDans le dernier épisode de cette psychédélique série, nous avons laissé le Génie d'or alors que, sous sa forme astrale, il affrontait des cauchemars vivants, des matérialisations de ses élans de peur, de doute, de honte. Il venait de briser de son épée divine celle d'un monstre bleu aux membres étonnamment maigres.

    Cependant, il en fallait davantage pour décontenancer le monstre affreux, qui allongea démesurément ses deux bras, jusqu'à les transformer en tentacules. Et, sous cette forme, ils s'enroulèrent autour du corps et du cou du Génie d'or, qui ne put éviter cette attaque. Immobilisé, il vit arriver le second monstre avec sa hache de bronze – riant du mal qu'il allait faire, s'apprêtant à l'abattre, profitant de sa soumission aux tentacules de pieuvre de l'être bleu!

    Le Génie d'or, néanmoins, n'eut pas assez peur pour ne pas réagir. Usant de sa puissance de détente musculaire, et rassemblant toute sa volonté, il s'élança vers les hauteurs, étirant encore les bras du monstre bleu, mais échappant à la course horizontale du monstre jaune: il lui passa par-dessus, sautant vers l'avant tout en tournant sur lui-même, afin de dérouler de son corps les bras du bleu. Et lorsque celui-ci, étiré à l'excès et surpris de cette initiative, eut relâché son étreinte, le Génie d'or leva son épée et coupa en deux les deux bras, qui laissèrent s'échapper des gerbes de brume grasse et noire, tandis que leur propriétaire poussait un horrible cri Goetheanum (2).pngaigu. Puis, le Génie d'or se retourna vers son second assaillant, qui l'avait suivi dans sa course nouvelle, afin de lui faire face.

    Il ne le laissa pas porter le premier coup mais, avec courage, le devança, lançant la pointe de son épée vers lui. Cette fois, pourtant, ce fut l'ennemi qui para. Il leva sa hache et détourna le coup d'épée. Puis, avec beaucoup de ruse, il lança son gros pied jaune à trois orteils vers la poitrine de Don Solcum, et l'atteignit d'une façon retentissante, avec un gros bruit qui résonna dans tout l'espace, et dans un énorme rire, qui fit se dresser les cheveux sur la tête au Génie d'or.

    Plus encore, le coup lui coupa le souffle, et il fut rejeté loin en arrière, manquant même de lâcher son épée. S'il n'avait pas été protégé par son brillant haubert, il eût eu les côtes brisées, à coup sûr, ou les poumons perforés. Tant était grande l'étonnante force de ce gnome perpétuellement grimaçant!

    Mais le Génie d'or justement était protégé de son armure forgée des anges, et il n'eut rien de rompu, il put revenir aussitôt à l'attaque. Il le fit en feintant de son épée, faisant lever au gnome sa hache, et lui donnant, à son tour, un magistral coup de pied, mais au visage, ce qui mit fin au rire hideux de cette bête, et l'envoya au sol.

    Il n'était pas assommé, mais au moins gémissant, et il rampait pour échapper au Génie d'or, qui pourtant le laissa tranquille, ne se doutant pas de son âme rusée et menteuse, et qu'il préparait une nouvelle attaque, n'étant pas si blessé qu'il voulait le faire croire; cela se mêlait aussi du plaisir qu'il avait à se faire plaindre. Tel était le caractère de cet être visqueux, répugnant.

    Mais il est temps, lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser au suivant la fin de cette intense bataille.

  • Le nouveau bond de Pégase (Perspectives, LXX)

    moi.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Métamorphose de moi, dans lequel je raconte m'être transformé en un génie que connaissaient bien les autres génies, et qui me semblait être plus moi que moi-même, si une telle chose est possible. Et sous cette forme on m'invita à m'envoler vers la destinée.

    Ithälun et moi saisîmes des chevaux piaffant que nous tendait Othëcal et, délaissant la voiture volante qui nous avait jusque-là servi de véhicule, nous montâmes dessus, et nous élançâmes vers l'ouest – bondissant par dessus les rivières, traversant les prés à la façon de foudres! Et soudain, nous frappâmes l'air lui-même des sabots de nos montures, et je ne fus pas surpris de les voir fouler les vents, et d'apercevoir, à leurs flancs, des ailes de lumière. Ils étaient pareils à Pégase, et nous emportaient vers l'ouest rutilant. Mais tout se passait comme si j'avais déjà monté de tels chevaux, et que j'eusse appris à les maîtriser parfaitement. Car le mien m'obéissait bien.

    J’étais autre que je ne suis, mais je n’étais pas différent de moi, je me sentais complètement l'autre, et mes souvenirs étaient les siens, je les avais moi, ils étaient aussi miens. Mais comment pourrais-je vous les dire? Ils étaient fabuleux, dépassant tout ce que vous pouvez imaginer. Les mots peinent à les dire, car ils sont faits pour la réalité mortelle, et ces souvenirs appartenaient à un monde immortel.

    Radumel était en somme mon double divin, tel qu’en parlent les traditions ésotériques les plus séculaires et les plus consacrées. Conscient du monde des anges et de l’éclat des dieux, il regardait leur visage en face, et n’était point anéanti.

    En même temps, le croirez-vous? il avait en lui l’expérience de la mortalité, il se souvenait d’avoir été moi, l’humble Rémi Mogenet. Il tirait de cette mémoire du monde ordinaire, physique, une étonnante capacité à voir clair en ce qui l’entourait, à penser les choses par lui-même, à ne pas être le simple réceptacle des pensées qui tombaient des étoiles comme des flocons de neige, ainsi que, à présent, je pouvais m’en apercevoir, quand, par ses yeux, je regardais les autres êtres de ce monde des génies...

    Il ne sert à rien d’essayer de décrire en détails les souvenirs de cet être appelé Radumel, qui étaient comme une nébuleuse d'astres révélés – et ressemblaient de toute façon à ce que j’ai déjà décrit, à ce que j’avais entrevu juste avant ma métamorphose. Ils étaient encore plus indicibles, néanmoins, si cela est possible. Si la conscience élargie de Radumel ne les avait pas adoucis et ordonnés en un tout cohérent, familier et clair, je serais certainement devenu fou, ou stupide, car leurs éclats fusaient comme des hallucinations terrifiantes, et étaient autant de monstres abominables au regard des mortels. Le vrai visage des anges, ou même des génies, a de quoi épouvanter, car il défie toute raison, il se forge au mépris de toute géométrie que l’entendement puisse saisir, et la vision imparfaite et non préparée de ces êtres a depuis toujours fait surgir en l’âme l’image des démons et des monstres les plus insupportables, les plus affreux. Le cœur se brise, l’âme se morcelle à leur vue, et bien des siècles s'écouleront, bien des millénaires, avant que l’homme ait appris à les voir. Quand je restitue ce que m'ont montré ses yeux, je le fais en grande partie par métaphores, par symboles, utilisant les mots pour saisir ce qu’ils peuvent saisir de leur nature – de la nature de ces gens –, et la rapporter à ce qui a un lien avec elle dans le monde terrestre - qu'ordinairement ces mots désignent. Il ne faut pas, certes, me prendre dans un sens littéral, dans ce que j’énonce. Ce serait une erreur.

    (À suivre.)

  • CXXXVI: les cauchemars de l'Intermonde

    cauhemar.jpgDans le dernier épisode de cette saga du Génie d'or, gardien secret de Paris, nous avons laissé notre héros alors que, détaché de son corps mais retenu dans le Dévachan inférieur, il était en butte à des assauts de monstres vulgairement appelés cauchemars. Toutefois n'avait-il pas son apparence habituelle, déjà souvent décrite – mais une autre.

    Voici quelle elle était. Débarrassé de son haubert, il avait un corps beau et transparent, à peine visible entre les étoiles, immense selon les critères illusoires de l'être humain – mais petit selon ceux, plus réels, des peuples qui habitent les étoiles. En un sens, il avait simplement une taille humaine, quoiqu'il eût paru très grand aux mortels, s'ils avaient pu le voir; il leur eût paru un géant – mais demeurant à l'échelle humaine, pareil seulement à deux ou trois fois la taille d'un homme ordinaire. Et, face à lui, les cauchemars étaient à peine plus vastes – pareils à des monstres, à des fauves, à des bêtes de la jungle ou de la savane.

    Il y en avait trois, suivis de leurs troupes – constituées d'êtres plus petits, tournant autour d'eux comme des guêpes. Le premier était bleu, hâve, tordu et pareil à un cadavre, long et maigre, muni d'ailes de peau trouées, avec des yeux globuleux pâles, des bras interminables et une figure hideuse, décharnée et horrible.

    Le second avait un visage ricanant et une peau jaunâtre parcheminée, des yeux étroits et rouges, des bras épais et des jambes naines, des ailes d'oiseau aux plumes sales et ébouriffées.

    Le troisième était rougeâtre, et ses ailes de flammes tremblotantes crachotaient et menaçaient constament de s'éteindre, ainsi qu'une vieille machine. Ses yeux étaient vitreux et ternes, ses mains larges, et ses jambes STARMAN.jpgétroites se terminaient en pointes, sans pieds.

    Ils étaient tous les trois armés: le premier d'une épée noire et courbe aux reflets d'acier bleu; le second d'une hache fine de bronze verdie par les siècles; le troisième d'une lance noircie par le sang, irrégulière dans sa forme, affreuse à voir.

    Ils l'attaquèrent l'un après l'autre. Et le Génie d'or au début n'était pas armé. Il parut devoir être tué par ces êtres.

    Mais il joignit les mains, ferma les yeux, et voici! un rayon jaillit du fond de l'espace. L'instant d'après, sa main droite tenait une épée brillante, et son corps était revêtu d'un haubert azuré. Il attendit, en garde, le premier des trois monstres.

    Celui-ci, ouvrant hideusement la bouche, montrant le fond noir dans lequel sa langue sèche s'agitait, et roulant devant lui ses yeux verdâtres, tâcha de toucher le Génie d'or de son épée en se fendant, vif comme une guêpe, rapide comme une étincelle qui bondit d'un brasier, et pouvant, de manière inattendue, allonger démesurément et instantanément son bras – comme s'il n'eût été fait que d'un liquide durci, élastique et mou, ou même d'une brume pouvant se densifier, ou s'alléger à volonté. Le Génie d'or toutefois était prêt. Il para le coup d'un geste également vif, abattant la lame de son épée sur l'épée ennemie – et la brisant de sa puissance, tant était grande celle des êtres qui l'avaient forgée, et la lui avaient donnée. Et au moment où il l'avait brisée, une gerbe d'étincelles avait bondi, puis un liquide noirâtre avait coulé, dégoulinant de la lame brisée comme d'une plaie. Les gouttes longues et visqueuses s'en perdirent dans l'abîme dans lequel les quatre combattants étaient suspendus, parmi les étoiles lointaines et au-dessus d'une vague brume violette traversée d'éclairs jaunes.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain. Nous verrons la prochaine fois comment le Génie d'or vint à bout d'au moins deux de ces monstres.