11/11/2018

L'hostilité aux mortels (Perspectives, LXI)

60272946db5c060a79a60ba338f3df2e.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Demeure illuminée, dans lequel je rapporte avoir rencontré un étrange garde d'une étrange demeure, en compagnie de ma dame conductrice. Ils se sont mis à discuter, et le premier utilisait une langue que je ne connaissais pas, la seconde un français archaïque.

D'après ce que me dit plus tard Ithälun, donc, voici quelle fut la teneur de leurs propos échangés: «Salut à toi, noble garde, sage Ocalön! commença par dire la reine des fées.

- Halte! répondit abruptement cet Ocalön.

- Ne me reconnais-tu pas? repartit la plus belle des dames.

- Si fait, rétorqua Ocalön.

- Eh bien, ne puis-je passer?

- Toi, oui, lui, non, dit-il en me montrant d'un signe.

- Pourquoi? Ne sais-tu pas qui il est?

- Si fait.

- Alors?

- Il n'entrera pas.

- Ton seigneur, est-il d'accord?

- Je pense.

- Mais tu n'es pas sûr?

- Non.

- Pourquoi alors cette décision, de ta part?

- Parce que nul mortel n'est jamais entré ici, et qu'il ne le faut pas.

- Pour quelle raison, je te prie?»

Ocalön ne répondit pas. De son œil entièrement rouge, il me lança un rayon, qui m'atteignit à l'estomac: je le sentis le traverser, et une douleur y vint. Puis il regarda à nouveau la belle immortelle, et resta coi. Ithälun reprit: «Laisse-moi passer, ou il t'en cuira, car son ton seigneur est mon vassal.»

Ocalön serra les dents, et un feu diffus rayonna de son œil. Sa main se ferma plus étroitement sur son arme. Pendant un certain temps, il ne bougea pas. Ithälun le fixait, le visage flamboyant, sans bouger non plus. Soudain, Ocalön baissa le front, et recula. Il me laissait passer. Ithälun avança le pied, et je lui emboîtai le pas.

Nous parvînmes devant la porte close; Ithälun tourna la tête vers Ocalön, qui, sans lever la tête, prononça une sourde parole que je ne compris pas, et qu'Ithälun ne voulut jamais me traduire. Aussitôt, les lourds battants s'ouvrirent, découvrant une salle rayonnante de différentes couleurs: c'était comme si une obscurité était remplie de feux légers, volant, flottant, et flamboyant de toutes les teintes de l'arc-en-ciel. J'étais interloqué. Je m'attendais à trouver des hommes, ou des meubles; mais derrière cette porte qu'un mot d'Ocalön avait ouverte, ne se trouvait qu'une obscurité traversée de ces feux de couleurs, qui semblaient se mouvoir selon une volonté variée - mais dont je n'eusse su dire si elle était douée d'intelligence, ou non. Elle aurait pu aussi bien être celle de lucioles.

«Viens», me dit cependant celle qui me guidait. Et elle s'avança vers ces lueurs flottantes et volantes, colorées et douces. Or, au moment où je crus entrer dans leur troupe étrange, je vis des ombres se créer, des formes s'épanouir, et que ces feux étaient des pierres précieuses qui luisaient sur des fronts et des pourpoints, des bustes et des broches, des agrafes et des doigts. À vrai dire, je sursautai, car les êtres qui portaient ces gemmes semblaient être apparus d'un coup - et d'abord leur forme me parut imprécise, mais à mesure que je regardais, elle prit l'apparence d'êtres humains - quoique très beaux et légers, rayonnants, sveltes et souples sur leurs pieds touchant à peine le sol, et laissant derrière eux des traînées vagues de clarté.

(À suivre.)

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01/11/2018

Degolio CXXVII: la rencontre du dragon

28079_562668453748468_1419954099_n.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il venait de vaincre une gargouille gardienne de la forteresse de Fantômas, puis poursuivi son chemin.

Il avança plusieurs mètres, puis rencontra trois gargouilles armées qui dormaient, entassées, au pied d'une tourelle de pierre. Elles avaient confiance, folles qu'elles étaient, en Procoler, connaissant sa volonté de se venger. Solcum brandit son bâton et jeta, tranquillement et ayant tout le temps nécessaire pour cela, un sort sur les monstres: un filet de feu vert crépitant s'étira, depuis la gemme de son sceptre cosmique, vers les trois êtres, puis les enserra comme des cordes. Lorsqu'ils s'éveillèrent, gênés, oppressés par ces liens de feu, il était trop tard: ils étaient ligotés. Même leurs bouches étaient scellées, une bande de feu vert les recouvrant. Ils ne pouvaient que regarder de leurs yeux furieux celui qui les avait capturés. Sous son heaume, le Génie d'or riait de les voir vaincus. Il eut un geste moqueur, et s'en fut.

Continuant sa route, il vit devant lui un dragon - animal jadis dompté et domestiqué par les gargouilles; il croyait que les elfes ithälunides les avait tous tués. Lui-même en avait supprimé deux, du temps du roi Clovis. Apparemment, un rejeton avait été sauvé, à moins que l'art de Fantômas n'eût ramené cette maudite lignée dans les parages. Il avait pu en cultiver un germe resté du temps jadis, auquel les Elfes n'avaient pas pris garde. Le nourrissant de sang humain, il avait pu l'élever, le faire croître. Le Génie d'or pensa que ce mortel devenu disciple de Mardon en était capable...

Le monstre le regardait de son œil flamboyant, jaune, traversé de traits rouges. Il grogna, mais ne parla pas. Autrefois, pourtant, les dragons parlaient, ils étaient presque aussi intelligents que leurs maîtres; celui-ci était muet, n'ayant pas acquis toutes les facultés nécessaires. Ses yeux n'en luisaient pas moins d'une intelligence rusée, satanique et dangereuse. Le Génie d'or se mit en garde. Le dragon se leva, se mettant sur ses pattes. Il ouvrit sa gueule. Du feu en sortit.

Le Génie d'or bondit de côté, évitant de justesse le jet de salive embrasé. À son tour, il lança, de ses yeux de saphir, un rayon bleu, mais le dragon, avec une rapidité surprenante, sauta par dessus et, déployant ses 46-img-09.jpgailes, s'élança vers le Génie d'or les pattes antérieures levées. Au bout, étaient des mains griffues, qui pouvaient saisir des choses et les manier. Elles tenaient de la main de singe, avec des griffes longues en plus. Les bras étaient allongés devant l'épaule, et cela surprit le génie, qui ne put éviter que son épaule gauche ne fût saisie par une des mains du dragon hideux. Son mouvement n'avait point été suffisant, pour échapper à cette étreinte.

Or, elle était terrible. Il fut ramené vers le monstre, et saisi par ses deux bras, plaqué contre son ventre gluant, et comprimé à rompre l'échine d'un éléphant. Le dragon se tenait debout et, comme il était deux fois grand comme le Génie d'or, il le maintenait au-dessus du sol, l'empêchant de bouger. Il plongea ses yeux de feu dans ceux du gardien de Paris et celui-ci, au fond de cet œil démoniaque, ne vit pas autre chose que le visage de Fantômas!

Il le dirigeait à distance: il était son pantin. Le monstre lui prêtait son corps. Le mortel devenu immortel avait ce pouvoir, réservé aux démons; de spectre qui ne connaissait pas la mort, il était devenu l'un des seigneurs infernaux, à force de sorcellerie et de vices! Mais son origine humaine lui permettait de vivre à l'air libre, au-dessus du gouffre, à la surface de la Terre. Il était ainsi le héraut du Mal.

Mais il est temps, nobles lecteurs, de laisser là cet épisode déjà long, et de renvoyer, pour la suite de l'aventure du dragon, au prochain.

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22/10/2018

La demeure illuminée (Perspectives pour la République, LX)

97da282aec6aee7db9dde307d6533a54--mythology-alex-ross.jpgCe texte fait suite à celui appelé Les Motivations de Borolg, dans lequel je rapporte les paroles de ma fée conductrice selon lesquelles l'homme-sanglier Borolg a été lancé contre moi à l'instigation de Mardon, lieutenant de l'Innommable, et qu'à la fin de son discours nous sommes arrivés à une demeure illuminée sise au bord d'un lac, alors que la nuit était toujours profonde.

Elle était plus belle qu'aucune maison que j'eusse jamais vue. Ses tourelles luisaient comme si elles étaient faites de neige pure, et des fenêtres colorées les constellaient - semblant des rubis, des topazes, des diamants, des émeraudes, des saphirs - mais fins comme du verre, et laissant voir ce qui se mouvait derrière, du moins à la façon de silhouettes. Celles-ci étaient d'ailleurs étranges. Je me demandai s'il s'agissait d'êtres humains, ou d'une espèce inconnue. Je ne saurais bien dire ce qu'il y avait de bizarre en elles. Elles semblaient changer de forme à mesure qu'elles bougeaient dans les salles cachées de la demeure, mais peut-être que seules les fenêtres créaient ce sentiment, et qu'elles avaient un effet déformant. Je ne savais s'il fallait s'inquiéter, ou se réjouir de trouver un abri pour la fin de la nuit. Sur les lèvres de l'impassible Ithälun s'affinait un sourire énigmatique.

Nous approchâmes du pied de la demeure, et une porte rouge s'y trouvait, avec un garde. Il était vêtu d'une cotte de mailles brillantes, et tenait une lance dorée, dont la pointe brillait, comme si une lampe s'y trouvait; mais ce n'était pas le cas, on ne pouvait rien y voir de tel. L'homme avait d'étranges yeux rouges, sans iris: ils avaient seulement une étincelle d'or, en leur milieu, figurant la pupille. Je me demandais quel genre d'êtres pouvaient avoir de tels yeux. Mais cela me regardait-il? Je découvris quelque chose de plus étrange encore, chez ce garde: c'était sa voix. Il n'ouvrait pas réellement la bouche, qui restait fermée, comme celle d'une statue. Seuls ses yeux s'allumaient, à mesure que sa voix curieuse résonnait.

Elle était douce et mélodieuse, mais semblait sortir d'une boîte étouffant sa clarté, ou venir de loin, comme si elle me fût parvenue en rêve. Elle était ponctuée de sons étranges, comme des échos singuliers, ou comme si un chœur l'accompagnait et qu'il fût composé d'animaux pensants: car les voix en étaient celles d'oiseaux, de loups, de cerfs, de brebis, de vaches, d'ours, mais elles avaient quelque chose de profondément humain, notamment en ce qu'elles organisaient leurs interventions selon un rythme régulier, et le sens des paroles prononcées par le garde. Je ne devais pas tarder à m'apercevoir que tous les êtres de cette grande demeure partageaient avec lui ce trait, mais que, selon les uns ou les autres, les voix de telle ou telle espèce tendaient à dominer. Comme on pouvait s'y attendre, bien que j'aie honte de ce lieu commun, le garde était dominé, dans son fond sonore et choral, par le loup, qui, distillant ses hurlements, ressemblait à un chien; mais ils étaient plusieurs à avoir ce ton, au fond de sa parole mystérieuse.

Je ne sais quelle langue il parlait, mais Ithälun par la suite me traduisit tout, de telle sorte que je peux redire le contenu de son discours, et du dialogue entretenu avec ma dame conductrice, qui lui répondait dans ce que je pensais être du français, quoique l'accent en fût bizarre, comme archaïque et désuet. Pour ainsi dire, sa langue me rappelait celle de Charles d'Orléans, le poète. L'autre semblait la comprendre, mais n'être pas désireux d'user du même langage, plutôt d'utiliser le sien, plus onctueux et en même temps plus inquiétant, comme si une menace en lui alternait avec la lumière de puissantes flammes. Je ne saurais mieux peindre ce que je ressentais en l'écoutant.

(À suivre.)

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10/10/2018

Degolio CXXVI: la défaite de Procoler

41348499_416273372234605_8049610457574539264_n.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, nous avons laissé le Génie d'or, elfe tutélaire de Paris, alors qu'il initiait un combat contre une gargouille nommée Procoler, et qu'il venait de contrer sa première attaque.

Il répliqua, à son coup, par son bâton projeté devant lui, pointe en avant - et la cotte de maille du monstre se rompit à la poitrine. Mais le cuir qui était dessous tint bon, et Procoler n'en ressentit qu'un gros choc, qui ne le fit reculer que brièvement. À son tour il jeta devant lui la lame bleue de son épée, et, cette fois, le Génie d'or n'eut pas le temps de parer: lui aussi fut atteint, au ventre, et son haubert ne fut point brisé, mais un feu se répandit le long de ses mailles, qui pénétra dans le corps du génie, et le fit tressaillir.

Il n'en abattit pas moins, à la vitesse de l'éclair, son bâton d'or sur la lame encore levée devant lui, et elle se brisa, dans une aveuglante gerbe d'étincelles! Se retournant dans le même mouvement, le génie de Paris jeta son pied sur la figure de la gargouille, qu'il atteignit en pleine mâchoire. Malgré son heaume qui la protégeait d'une grille de fer, du sang jaillit; le coup avait été si violent! La bouche du monstre en fut sans tarder déformée.

Il n'avait, cependant, pas dit son dernier mot. Se penchant - et toujours persuadé qu'il vaincrait Solcum parce que le désir l'en brûlait -, il ne sonna pas du cor qui était posé près de la porte, mais se saisit de la lance appuyée le long du chambranle - et qui crépitait, comme l'épée, d'énergie bleue, Fantômas ayant pu, de son art satanique, renforcer les armes des gargouilles, leur confiant un pouvoir inconnu autrefois!

Avec la célérité que lui donnait sa nature, le monstre projeta sa lance vers Solcum, qui, lui aussi rapide comme l'éclair, détourna l'assaut de son bâton, et asséna, après une feinte habile, un coup de poing violent, de sa main gauche, sur l'œil droit de Procoler. Puis, il leva son bâton, et transperça, de son bout effilé, le 36525269_2170364183006166_4855404706438053888_n.jpghaubert du monstre, le plantant dans son flanc. La blessure n'était pas mortelle, mais suffisante pour mettre hors de combat l'ennemi, s'il voulait bien s'avouer vaincu.

Hélas, il ne le voulut pas. Le flanc percé, il regarda d'abord sa plaie, dont un flot noir coulait, eut un bref instant une détresse dans les yeux, puis, serrant les dents et plissant l'œil, tâcha de donner enfin un coup mortel à Solcum, malgré ses forces affaiblies. Sans peine le Génie d'or l'évita, et, cherchant à se défendre et à répliquer spontanément, fit tourner son bâton - et voici que la tête du monstre, puisque le bâton cosmique l'avait atteint au cou, sauta. Or, à terre, les yeux continuaient à rouler dans leurs orbites, et la bouche à remuer. Mais, mieux encore, le corps de la gargouille, dirigé à distance, s'avançait, quoique mollement, vers le chevalier d'Ëtön, et tâchait, toujours, de le meurtrir.

Le Génie d'or, mû par une grande pitié, aurait voulu épargner sa victime, et peut-être permettre aux médecins parmi les gargouilles de recoller sa tête (une décapitation, chez elles, n'étant jamais fatale absolument), mais il lui fallait accomplir sa mission, et il ne pouvait courir le risque qu'un adversaire si acharné fût laissé derrière, prêt à l'abattre en l'attaquant au dos. Il plongea son bâton effilé dans le cœur de Procoler, dont le corps s'abattit. Une dernière fois la tête roula des yeux, la mâchoire sanglante claqua des dents - puis elle s'immobilisa, le regard s'éteignant. Le Génie d'or soupira, et reprit sa marche, passant le seuil que Procoler gardait.

Mais il est temps, ô dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser, au prochain, la suite de cette incroyable histoire.

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27/09/2018

Les motivations de Borolg (Perspectives pour la République, LIX)

gemini.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Portrait de la Déesse, dans lequel je raconte que, de l'autre côté des astres, selon la princesse Ithälun, on peut distinguer les êtres qui vivent dans l'espace céleste.

De l'autre côté? Je n'osai confesser mon ignorance en demandant ce que cela voulait dire. Les champs étoilés ne s'étendent-ils pas à l'infini? Prudemment, je m'enquis de ce que, du coup, elle voyait. Et elle me parla en me disant ces mots: «Rémi, il y a là ce que tu appelles la constellation des Gémeaux, où toujours deux êtres divins, armés comme des guerriers d'antan, accomplissent les exploits par lesquels le monde s'est formé. Ils courent le long du Zodiaque, poursuivant, ensemble, un monstre fait de ténèbres qui menace le Soleil et la Lune, et le piquent et le harcèlent, pour ne pas lui laisser le temps de nuire, bénis soient-ils! Oh, comme je les aime, ces deux!»

Ce disant, ses yeux brillaient d'un éclat particulièrement vif, et son sourire s'accentuait. Savait-elle que j'étais moi-même du signe des Gémeaux? Cela avait-il pour elle la moindre importance?

Mes pensées passèrent d'un point à l'autre et, revenant en arrière, elles rebondirent sur une curiosité qui me vint soudain: «Ithälun», fis-je, «je voudrais savoir. Je voudrais savoir pourquoi Borolg m'a attaqué, ou s'il l'a fait par hasard. Qu'en est-il? Cela m'intrigue.»

Ithälun laissa son regard fixé quelques instants dans le ciel, comme suivant quelque aventure fabuleuse qui s'y déroulait, comme assistant à quelque récit en images visible d'elle seule, puis, baissant les yeux, recommença à effleurer les gemmes du tableau de bord. Alors la voiture, dont la course devenue flottante s'étiolait, vibra, et se relança. Puis elle leva les yeux, fixant une pensée, et me dit: «Tu fais bien, Rémi, de poser la question. Car c'est lié à ta mission! Oui, il y a des forces maléfiques qui veulent t'empêcher de la mener à bien. Oui, l'Homme Divisé est gardé tel quel par un abominable dragon, lui-même allié d'un être abominable, que je te nommerai dès que je le pourrai: car son nom est maudit, et le prononcer attire le mal, aussi faut-il d'abord se protéger par un rituel, créer une sphère protectrice par des gestes et des formules appropriés, que je n'ai pas le temps de faire. C'est tout un travail, il n'est pas facile.

«Sache que nous sommes toujours dans les terres de Tornither, qui ne sont pas loin du royaume de l'Ennemi. Aussi faut-il rester prudent.

«Mardon l'Adversaire a passé un pacte avec Ardul, dont les besoins dépendent en partie de lui: il en a profité. Il a exigé qu'ils envoient contre toi un de leurs meilleurs guerriers, et je fus plus que folle, lorsque je te laissai à sa merci, avec pour t'aider le seul vaillant, mais insuffisant Ornuln.

«Il y a chez Ardul un certain plaisir de la tuerie, de la mise en pièces des Humains, qui s'accorde de toute façon avec l'Innommable, dont Mardon est un lieutenant. Il était prédisposé, pour ainsi dire, à se mettre à son service. Mais il pourra être sauvé, peut-être, si la puissance mardonienne se réduit, et si l'Homme Divisé de nouveau est complété. Je ne le sais. Je ne peux, à ce sujet, que m'en remettre à la sagesse de nos guides occultes. Car nous en avons, qui sont pour moi ce que je suis pour toi, et que tu ne vois pas. C'est pour consulter l'un d'eux que j'ai accepté l'invitation de Tornither à venir prendre le thé chez lui.

«Car il est dans son palais un temple, et dans ce temple une porte menant à la loge d'un de ces êtres grandioses. Cela peut t'expliquer le rôle et la destinée de Tornither, si tu réfléchis bien. Mais tu les méditeras plus tard. Car, vois! nous arrivons où je voulais t'emmener cette nuit, pour y attendre le matin!»

Alors la voiture dépassa un rocher, et, derrière, un lac s'étendait, avec, à son bord, une demeure illuminée!

(À suivre.)

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15/09/2018

Degolio CXXV: l'entrée tourbillonnante

newgrange-ireland-celtic-mythology.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il s'élevait dans les airs en direction de la forteresse de Fantômas, sise à Puteaux, là où se tiennent aujourd'hui les tours de la Défense, afin de l'attaquer.

Il vola, et parvint non loin de la tour Eiffel, là où la Seine, faisant une courbe lente et paresseuse, créait en son sein des tourbillons qui n'étaient autre que des chemins pour les nids de gargouilles. Ils menaient à des antres, au-dessous des eaux. Le Génie d'or vit les fragments infimes de son morceau d'émeraude, les reflets infinitésimaux de son passage, consteller un de ces tourbillons, se diriger vers un de ces antres, puis continuer, à travers un chemin inconnu, jusqu'à la forteresse de Fantômas! Tel était le sentier étrange qu'avait pris la gargouille qu'il avait blessée.

Il savait, parce qu'il avait pratiqué ces voies quinze siècles auparavant, qu'elles étaient sèches, et que la Seine y était une illusion. Que son combat dût commencer dans ces grottes, avant-postes de la Forteresse Noire, l'arrangeait: il savait qu'il y trouverait une résistance moindre, et des ennemis disséminés, répartis sans ordre dans ce qui était pour eux de simples maisons. Sans doute la gargouille blessée était-elle d'abord passée par son foyer personnel, retrouvant les siens et se soignant de leurs soins et de leur art, avant de regagner le château de son nouveau seigneur, le sorcier Fantômas, homme à la force décuplée par le pacte avec le Démon!

Sans hésiter, le gardien de Paris se jeta dans le tourbillon encore marqué par la poussière verte de sa gemme enchantée. L'eau s'ouvrit devant lui, au moment où elle aurait dû le saisir: il avait trouvé le bon chemin. Bordé de hauts talus, il était pavé de pierres noires, et à sec, à peine luisant, puisque l'humidité s'y répandait. L'eau de la Seine, glauque et profonde, s'étendait des deux côtés du talus, y faisant glisser ses flots.

Bientôt le Génie d'or arriva devant une porte, que gardait une curieuse gargouille, ressemblant à un homme et vêtue d'une armure. Elle brandissait une épée, et son bras portait un bouclier. Ses yeux rouges s'allumèrent, dès qu'ils aperçurent le Génie d'or, qu'ils reconnurent sans peine: le démon Solcum était dans 55252f587244fb8981ade65bf4993397.jpgtoutes les mémoires, car il avait décimé les Gargouilles, à l'époque de sainte Geneviève, qui était Ithälun déguisée en mortelle. Cette gargouille était toute jeune, quand elle avait vu le Génie d'or abattre ses parents, couvrir de chaînes ses oncles et ses tantes, anéantir ceux des siens qui préféraient la mort à la défaite: il n'avait pas pu faire autrement. Une rancœur sans nom lui en restait, et quand elle reconnut le meurtrier de sa race, une rage mêlée de joie l'inonda comme un flot de feu, car elle avait, enfin, l'occasion de se venger! Elle ne doutait pas, dans sa folie, qu'elle en aurait la force, et ce fut un mal, pour elle, car elle était chargée de sonner l'alarme si un ennemi venait, mais la présence, devant elle, du maudit Solcum lui ôta de l'esprit tout sentiment du devoir, et ne laissa que le désir de se venger.

Elle leva son épée bleue, poussant un cri de triomphe, et le Génie d'or para sans peine son premier coup. Pourtant, l'épée était chargée de feu, et le bâton trembla, et jeta des étincelles, il grinça, même, comme s'il souffrait. Un enchantement était sur les armes du monstre – que Solcum reconnut: il l'avait banni, comme fils de chefs parmi les gargouilles qu'il avait tuées, et son nom, si sa mémoire ne le trompait pas, était Procoler - ce qui signifie, dans la langue de ce peuple maudit, Vertige du Flux, quoi que cela voulût signifier. Il comprenait son sentiment présent; mais cela ne provoqua en lui aucun effroi.

Mais il est temps, ô dignes lecteurs, de laisser là cet épisode déjà long. L'issue de ce combat sera pour la prochaine fois!

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05/09/2018

Le portrait de la Déesse (Perspectives pour la République, LVIII)

athena-goddess-roman-mythology.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Pilotage par les gemmes, dans lequel je décris la manière étrange dont notre voiture volante était conduite par ma bonne fée, ou reine Ithälun.

Je me tournai vers celle-ci, et voici! son visage, concentré sur la tâche à accomplir, était, sous la visière levée de son casque, plus beau qu'il ne m'avait jamais paru jusque-là - alors même que je l'avais trouvé à plusieurs reprises le plus beau du monde. Ses yeux brillaient d'un vif éclat, comme si un astre s'y était mis – ou comme s'ils avaient été la fenêtre d'étoiles à peine dissimulées par l'illusion d'un corps frêle!

Ses mains gantées d'argent reflétaient l'éclat des joyaux incrustés dans le métal poli qui s'étendait devant elle, et qu'elle allumait de ses mouvements rapides.

Son visage, blanc comme la neige, semblait confirmer l'idée que tout son corps cachait des étoiles, car, dans la nuit, une mystérieuse clarté en émanait, comme si une lampe avait été placée à l'intérieur. Sans qu'elle pût en rien être dite malade, sa peau avait quelque chose de diaphane. Aux joues, des roses couraient, étranges. Tel, l'enfant, qui, plaçant sa lampe de poche dans la main, la referme, et regarde ses doigts devenus rouges, comme s'ils étaient faits de braise; ainsi, le visage de neige d'Ithälun, contenant aussi du sang, rosissait selon un ondoiement inexplicable.

Ses lèvres au dessin idéal étaient fines, et ses cheveux descendaient en ruisseaux d'or sous l'argent de son heaume, avant de se répandre sur ses épaules recouvertes de mailles scintillantes.

À nouveau, je me demandai si j'étais digne de côtoyer tant de splendeur - et je me sentais honteux de ma nature vile, lorsque j'aperçus sa bouche, jusque-là illisible, s'étirer d'un délicat sourire, et son œil se tourner vers moi furtivement. Elle respira plus profondément que d'ordinaire, et son beau sein se souleva, puis, levant le regard, sembla fixer quelque chose parmi les étoiles - tandis que sa main s'était arrêtée, et que ses murmures doux adressés à la voiture s'étaient amuis en chuchotements, jusqu'à s'éteindre tout à fait. Je me souvenais de ce qu'elle m'avait dit, qu'elle voyait les êtres des hauteurs stellaires - et que les étoiles étaient pour eux comme des bijoux posés sur leurs fronts. Prenant mon courage à deux mains, j'osai rompre le silence qui s'était fait et, dans un souffle, demandai: «Que vois-tu, ô Ithälun? Peux-tu me le dire?

- Ah, Rémi, répondit-elle avec dans la voix la même douceur, si tu voyais ce que les immortels peuvent voir! Non seulement les constellations qu'ont répertoriées vos savants, mais les anges qui leur ont donné naissance, et vivent derrière elles! Le regard des génies est celui que tu aurais si tu pouvais voir les astres de l'autre côté, aussi étrange cela puisse te paraître.»

(À suivre.)

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26/08/2018

Degolio CXXIV: la mise en branle du guerrier céleste

moon.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il montrait à son disciple humain, Jean Levau, la puissance étendue de son sceptre cosmique, dont l'éclat les transporta!

Bientôt, la lumière du bâton s'amenuisa, et les deux hommes revinrent à eux-mêmes. Le salon fut de nouveau dans une pénombre à peine brisée par l'éclat bleu des yeux de gemme du Génie d'or; même l'émeraude de sa canne cosmique ne jeta plus qu'une faible lueur, tremblante et clignotante.

Car, sur les recommandations de ce noble Solcum, Jean n'avait pas allumé la pièce, lorsque, en pleine nuit, il lui était apparu. Il avait entendu, depuis sa chambre, du bruit dans son salon, et s'était rendu prudemment vers le lieu où avait choisi de se matérialiser, pour lui, le preux gardien de Paris. Là, il l'avait trouvé le fixant, et lui demandant de ne pas chercher à le voir mieux, de la lumière artificielle dont se pourvoient les hommes.

Jean ne regrettait pas de lui avoir obéi: c'est grâce à cela, certes, qu'il avait pu bien voir les clartés projetées de l'émeraude sainte.

Mais n'était-il pas présomptueux? Le Génie d'or n'avait-il pas surtout voulu préserver le système électrique de son immeuble, qui eût été à coup sûr détruit par l'énergie déployée par lui? Jean Levau eût assisté, sans doute, à l'explosion de toutes ses ampoules, et ses plombs auraient sauté. Tout l'immeuble peut-être se serait éteint, par une forme de contagion.

C'est à ce moment qu'il se produisit une chose extraordinaire. Sans doute, Jean avait déjà été le témoin de ce prodige; mais il l'étonnait toujours autant. D'elle-même la grande fenêtre de son salon s'ouvrit, après un bref regard jeté sur elle par le Génie d'or, comme si elle se soumettait à ses ordres. Alors, levant son bâton, où coururent de fins éclairs, au-dessus de sa tête, l'être lunaire fut hissé dans les airs - soulevé au-dessus du plancher -, et emporté d'un coup vers la fenêtre ouverte. Une fois dehors, le sceptre cosmique tira le paris.jpggénie au-dessus du balcon de fer forgé, et voici! il s'en fut vers l'ouest - vers Puteaux, où se dressait la forteresse abominable des Gargouilles.

Il l'apercevait au loin, sur la berge de la Seine, là où se tiennent aujourd'hui les tours de la Défense, dans l'obscurité nocturne faisant comme une masse plus sombre encore que l'air, et il voyait clignoter l'œil de Fantômas, rouge dans les nuées, scrutant devant lui, du sommet de sa tour, Paris, afin d'y préparer ses mauvais coups. Mais, à travers les murs de la forteresse, le Génie d'or, de ses yeux enchantés, distinguait à son tour l'éclat vert du morceau d'émeraude qu'il avait placé sur l'aile noire de la gargouille ennemie, et qui lui indiquait le chemin à suivre. Cet éclat avait laissé, derrière lui, plusieurs traces, comme de la poussière magique que seul le regard du Génie d'or percevait, et ainsi pourrait-il vaincre le sort qui laissait secret le chemin du fort: Fantômas, muni des dons faits à lui par le peuple du Gouffre, avait un tel pouvoir! Tissant des illusions devant ses constructions, il détournait le regard ordinaire, faisant croire à des forêts, à des bras de fleuve, pour cacher sa demeure, et ce qu'il y préparait.

Solcum se laissa porter par son sceptre, sentant à peine le vent frais courir le long de ses membres et soulever sa grande cape, et, comme la lune était claire, son heaume et ses gants s'argentèrent, et il était tel qu'un ange, dans le ciel noir!

Mais il est temps, ô lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, qui verra la grande bataille commencer!

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13/08/2018

Le pilotage par les gemmes (Perspectives pour la République, LVII)

dashboard 01.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Soumission d'Ardul, dans lequel je raconte qu'après avoir reçu la soumission des Hommes-Sangliers, j'ai suivi la dame immortelle qui me guidait vers le vivant véhicule qui nous portait.

De son langage étrange, elle donna un autre ordre à la voiture, qui trembla, puis s'éleva, avant de s'avancer au-dessus du sol, comme glissant sur une onde invisible.

Si on me demande à quoi pouvait bien ressembler le langage d'Ithälun quand elle livra son injonction, je répondrai que je serais bien en peine de le dire, cela ne ressemblant à aucune langue connue, et aucun alphabet de ma connaissance ne pouvant en rendre les sons. Si je disais que cela sonnait comme: «Inui ne melyun, tinel a tu menuïn», je trahirais la pureté de ce que j'entendis. D'un autre côté, on ne peut mieux faire à partir de l'alphabet romain, en tout cas moi je ne peux pas. Ce que prononça la bouche de lys, à la langue infiniment rose, de la dame de mes pensées, est au-delà du langage humain, rappelant un souffle créant de la musique, une parole ouïe seulement en rêve. Ainsi, lorsque, en dormant, un homme, sans se réveiller, entend le vent froisser l'air à ses oreilles, il croit que lui parlent des êtres autrefois connus, et depuis longtemps oubliés, sans comprendre ce qu'ils lui communiquent; puis, ouvrant les yeux, il ne voit qu'un bref éclat de lumière fuir, comme si son souvenir s'évanouissait dès qu'il était susceptible de le voir devant lui. De même, aux paroles d'Ithälun, d'insondables souvenirs semblaient revenir et fuir à mesure que je tournais le regard de mon esprit vers eux, et je ne savais quelles réminiscences d'une autre vie, antérieure à ma naissance, surgissaient, puis disparaissaient. Au doux son de sa voix des images se formaient, puis se dissolvaient, et je devinai, plus que je ne comprenais, ce qu'elle me disait. La beauté en était si grande qu'aujourd'hui encore le souvenir m'en tourmente, et que j'en entends régulièrement, la nuit, les singuliers échos.

Je signale quand même que dans ce que j'ai écrit ci-dessus, le u n'a pas la valeur qu'il a en français, mais celle qu'il avait en latin, et a en italien; il équivaut à ce que les Français écrivent ou, non à ce que les Allemands écrivent ü.

Ithälun se mit à diriger le véhicule de murmures mélodieux et d'attouchements subtils, passant les doigts sur les gemmes du tableau de bord - ou pour mieux dire les caressant, et éveillant en elles des éclats par ses affleurements furtifs. Elle était si rapide, à cet art, qu'elle m'émerveillait, et que je perdais de vue l'enchaînement de ses mouvements, pareil à celui du joueur de piano exercé qui, adonné à une partition de Mozart ou de Chopin, fait bondir ses doigts sur les touches blanches et noires, paraissant y faire naître la lumière! Par ces partitions silencieuses, faites de lumières colorées selon la nature des joyaux touchés, Ithälun, ainsi, émouvait la voiture, comme si elle communiquait avec elle et livrait en son cœur la joie d'une mélodie inaudible.

Le véhicule vibrait, ronronnait de plaisir comme un chat, et avançait souplement dans les airs, créant un mouvement harmonieux et pur dans la nuit qu'il éclairait de sa carrosserie luisante, laissant même derrière lui une traînée lumineuse, parsemée d'étincelles, qui retombaient ensuite sur le sol à la façon d'une neige. On n'entendait qu'un vague souffle de l'air déplacé le long de sa carène, comme si les sylphes mêmes se sentaient flattés par son entrée dans leur royaume, comme s'ils le soutenaient et l'aimaient, au lieu de lui résister et de le projeter à terre comme ils font d'habitude. Telle était la magie d'Ithälun, reine parmi les fées!

(À suivre.)

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02/08/2018

La soumission d'Ardul (Perspectives pour la République, LVI)

amongst_the_creation_by_hellsescapeartist-d4y50yg.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Attente des démons-sangliers, dans lequel je raconte qu'après avoir autorisé la famille de Borolg à venir chercher son membre blessé, nous nous mîmes, la fée Ithälun et moi, à l'attendre.

Ils parvinrent jusqu'au coteau au pied de la falaise et, lentement, s'avancèrent, le front baissé et marchant à quatre pattes à la façon de bêtes ordinaires, comme craignant la vengeance d'Ithälun ou mon changement d'avis. Ils nous regardaient par dessous, avec quelques lueurs de haine et d'amertume, mais s'employant bien vite à dissimuler leurs sentiments pour affecter la soumission.

Au nombre de six, les hommes-sangliers (dont Ithälun devait m'apprendre que le nom de leur peuple était Ardul) vinrent autour de Borolg, et, le soulevant de leurs pattes antérieures, se redressèrent, et, portant leur congénère, reprirent, en se mettant debout, leur posture humaine. Puis, s'inclinant devant nous, un peu comme l'avaient fait les proches d'Ornuln (ce qui était pour le moins curieux), ils repartirent vers leur grotte, remontant la pente qu'ils avaient descendue. Dans sa douleur, Borolg gémissait et grognait faiblement, et des effluves de dépit en montaient dans l'air; mais nous eûmes pitié de lui, car il souffrait atrocement. Ils disparurent à la fin par la fissure dont ils étaient sortis et que, étrangement, je ne pus bientôt plus distinguer, comme si elle s'était refermée, à la façon d'une porte.

Je me tournai vers Ithälun aux mailles reflétant la clarté des étoiles, et lui demandai: «Que faisons-nous, à présent, ô Ithälun?» La dame des fées demeura silencieuse un instant, regardant toujours l'endroit où avaient disparu

les hommes-sangliers, puis, se tournant vers moi, répondit: «Je ne pense pas, Rémi, que, comme cela te semblerait peut-être juste, nous puissions prendre du repos. Trop de peine et d'angoisse se sont abattues sur toi et sur moi, ces dernières heures. Nous ne trouverions pas le sommeil, et ce lieu, qui vit tant de malheurs l'infester de leurs cris, nous ferait à la fin horreur.

«Voyageons de nuit, pour une fois, sous les étoiles que tu pourras admirer, puisqu'elles sont ici si proches, et qu'il semble, au regard innocent, qu'elles ont des têtes derrière leur éclat, dont elles ornent les fronts comme des diamants grandioses. Tu l'as constaté, n'est-ce pas?»

À ces mots, je regardai le ciel, et il me parut que, effectivement, les étoiles étaient toutes proches et que, en montant au sommet des montagnes, on eût pu quasiment les toucher. Mais je ne vis pas les têtes dont parlait Ithälun: ses yeux devaient être meilleurs que les miens!

L'immortelle reprit la parole: «Viens», me dit-elle, «nous allons reprendre le véhicule avec lequel nous sommes partis de la maison de mon père, et dont je révélerai maintenant le nom: car elle a un nom propre, ayant une âme, et étant une personne, on l'appelle Olorgel. Elle fut engendrée, aussi curieux cela te paraisse-t-il, d'un cygne et d'un nain. Car en ce monde, les machines mêmes sont des êtres vivants, énigme profonde pour les mortels ordinaires. La raison pour laquelle elle a pris cette forme ne te sera cependant pas dite aujourd'hui. Contente-toi de monter sur le siège du passager, puisque tu es trop las pour la conduire, quoi que t'ait appris Ornuln en mon absence!»

Et ayant dit ces mots, elle s'en fut, et marcha vers la voiture volante. Je la suivis sans mot dire, et, dès que nous eûmes fini de ranger dans le coffre les restes de la tente montée par Ornuln, nous montâmes dedans conformément à ses ordres.

(À suivre.)

09:37 Publié dans Conte, Education, France, Génie doré de Paris | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook

25/07/2018

Degolio CXXIII: la lumière du sceptre cosmique

young_zeus___king_of_gods_at_his_prime_by_crimson_seal-db8r67b.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il expliquait à son disciple humain Jean Levau comment il allait attaquer la forteresse des Gargouilles de Puteaux.

Et ayant dit ces mots, il demeura silencieux quelques instants, immobile, l'air de songer à ce qu'il préparait. Puis, il s'exclama: Ne crains rien, Jean, car, voici! le sceptre cosmique que je tiens en main a été rempli de feu astral. Pendant ton séjour à l'hôpital, je me suis absenté, et, plongeant ce bâton au cœur d'une des étoiles les plus pures du ciel, j'en ai tiré une énergie nouvelle, qui le rend plus puissant que jamais. Il me suffit, à présent, de me concentrer, de projeter ma volonté sur lui, et il se met à luire comme il n'a jamais lui auparavant. Regarde!

Alors d'un mouvement souple ouvrit-il sa cape, et en dévoila son sceptre, qui aussitôt se mit à luire, jetant autour de lui comme des foudres! Jean en fut stupéfait, et plus encore le fut-il quand il vit la gemme verte sertissant le pommeau doré rayonner, comme jamais elle ne l'avait fait, sous le regard sur elle fixé du Génie d'or! Une clarté d'émeraude emplit la pièce où se trouvaient les deux hommes – et qui n'était autre que le salon de l'appartement de Jean Levau, rue Joseph de Maistre. Elle forma un œuf de lumière verte, dans laquelle le mortel crut distinguer des choses. Des étoiles étranges brillaient, et des êtres se montrèrent, il_fullxfull.670944968_69az_grande.jpgparmi elles, qui semblaient grandioses et tels que des dieux, ou des anges, Jean ne savait, car ils ressemblaient aux uns et aux autres sans être tout à fait les mêmes. Alors retentit à nouveau la voix du Génie d'or, et elle résonnait jusque dans le fond de cet espace cosmique, à la fois céleste et coloré, que lui montrait la gemme du pommeau: Vois, Jean, vois! Ce sont mes appuis, et je possède dorénavant le feu des étoiles, et la grâce des êtres stellaires! En moi combattent aussi ces gens, que tu n'as jamais vus, qui étaient déjà présents avant que la Terre n'apparaisse, et que nul n'a jamais vus tels qu'ils sont vraiment! Les légendes s'effacent, et voici que les choses rompent les limites de l'imagination. Car, tel que tu me distingues, je vais renverser le règne de l'usurpateur Fantômas et de ses gargouilles infâmes! Je n'ai point peur, car dans mon bras et mon bâton le feu des étoiles rayonne, par lequel la Terre sera régénérée! Et si jamais ma puissance n'est pas assez grande, je sais que tu viendras à mon secours, utilisant tes faibles moyens apparents - mais qui ont une portée plus grande, dans l'univers, que tu ne penses.

Jean sentait sa raison chavirer, et, en même temps, cet être nimbé de clarté, debout dans son salon, avec son bâton qui était désormais comme un faisceau de rayons solaires cristallisés, lui procurait une joie intense, une exaltation dont toute raison était bannie, pour ne plus laisser en lui qu'une immense bouffée stellaire! Il croyait, en cet instant, le Génie d'or, son alter ego, invincible absolument, et du ciel se déversait, à son regard intérieur, une véritable cascade de grâces tombant dans le lac de son cœur, et courant le long de pentes fleuries, et créant le nuage de gouttelettes d'or qui noyait sa pensée pour n'y laisser que le bonheur immense de savoir qu'enfin, le Génie d'or triompherait!

Poursuivant sa vision, Jean aperçut, sur la cascade de ses rêves, un arc-en-ciel, et les êtres qu'il avait vus dans la lumière de la gemme s'y tenaient, mais plus nombreux, inge-dick-motiv-02.pnget armés, et rangés, comme attendant d'intervenir dans la vie des hommes pour les libérer des maux qui les accablaient!

La volupté de Jean ne connut plus de bornes, et il se mit à rire, et, miracle à dire, le Génie d'or se mit à rire aussi, derrière son heaume aux saphirs flamboyants qui lui servaient d'yeux! Jean l'entendit distinctement, et ce rire était clair, comme celui d'un enfant, mais ayant en lui une virilité et une maturité qui ne sauraient se définir, comme si le démon bienveillant de Paris était un enfant doué de plusieurs siècles, voire de plusieurs millénaires, mais qui eût la taille et la stature d'un adulte humain!

Mais il est temps, ô lecteur, de laisser là cet épisode déjà long. La prochaine fois, le combat avec les gargouilles pourra commencer!

Ce sera fracassant, je pense.

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08/07/2018

L'attente des démons-sangliers (Perspectives pour la République, LV)

567bb6436838cfee0f2275663ecf539d.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Sens d'une mission, dans lequel je raconte qu'entendant une fée raconter des choses bizarres et contradictoires, je me pris à douter, jusqu'à ce que je me rende compte que je recevais ces paroles pour m'édifier, et non pour m'informer.

Ithälun dut lire en mon cœur ces pensées nouvelles, car elle me regarda et dit: «En vain tu te tourmentes, ô Rémi! Il est un problème à présent plus important que de savoir si Astalcalc a le moindre rapport avec celui que tu nommes Esculape. Tu devrais plutôt te demander pourquoi Borolg, l'Homme-Sanglier, t'a attaqué, et ce qu'il va advenir de lui et de son corps, s'il est mort. Car il est toujours étendu sur le sol, agonisant et respirant avec peine, et Tornither ne s'étant nullement occupé de lui, il nous a laissé comme le soin de le faire.» Je la regardai, effaré. «Mais comment? demandai-je.

- Nous devons, répondit Ithälun, le rendre à son peuple propre, qui a le droit d'avoir sa dépouille, ou le vase de sa vie persistante s'il ne meurt pas, tout vil qu'il soit. Car de ce peuple, il est tel qu'un membre, un morceau de ce grand corps que ce peuple constitue. Il doit rentrer dans leur cité, et y être accueilli comme le retour d'une pièce séparée d'un tout vivant, qu'il meure et qu'on doive l'ensevelir, ou qu'il vive et qu'on doive, comme Ornuln, le soigner parmi les siens. À sa famille, nous ne devons pas, sache-le, ôter la possibilité de l'avoir avec eux; ce serait une action mout mauvaise, orde et impie.

- Mais où se trouve donc ce peuple, auquel il appartient? demandai-je.

- Non loin, fit Ithälun. Regarde.» Elle leva la main et du doigt montra un lieu précis, sur la montagne. «Là», reprit-elle, «se trouve l'entrée de leur règne, de leur bauge énorme, et, au bord de la faille qui leur sert de porte, vois! ils attendent notre permission de venir le chercher!»

D'abord je ne vis rien. Puis, il se produisit quelque chose de singulier. À force de regarder le doigt et de suivre la ligne qu'il montrait, je crus distinguer un long fil tendu, lumineux et fin, comme si un rayon de clarté partait de ce doigt et d'une étincelle qui demeurait à son bout. Il allait vers le flanc de la montagne s'étendant au nord, et touchait un point net, une faille plus sombre que le reste de la paroi rocheuse qui tombait brutalement le long de cette haute élévation. Mais il arriva quelque chose d'encore plus étrange; car en principe j'étais trop loin de cette montagne pour distinguer quoi que ce fût, pourtant, comme si mon œil s'était détaché de mon crâne et s'était approché de ce point montré, je vis distinctement des lueurs rouges qui tremblaient et clignotaient, et que je reconnus bientôt pour être des yeux. Autour, les silhouettes de plusieurs hommes-sangliers, immobiles et semblant attendre, se dessinèrent. La peur et la colère étaient mêlées, dans ces regards et les gestes que ces monstres faisaient. Un sort les retenait-il? Ou craignaient-ils, simplement, la puissance d'Ithälun?

Celle-ci se tourna vers moi et demanda: «Autorises-tu?» Je répondis: «Est-ce à moi de le faire?

- Oui, repartit la dame enchantée.

- Qu'il en soit fait ainsi.»

Elle sortit alors son épée du fourreau, cessant de montrer les monstres, et un éclair jaillit de la lame étincelante. Une palpitation courait le long du métal. J'en fus à nouveau admiratif. Elle leva cette arme, et fit un signe avec sa pointe, traçant dans l'air un bref sillon d'argent. Il se dissolut rapidement, mais, apparemment, cela suffit aux démons-sangliers, car ils aperçurent le signe, et commencèrent à descendre de leur bauge, prenant soin de ne pas dévaler imprudemment la falaise, et empruntant un chemin étroit que je n'avais pas vu, et qui la traversait de biais. Ithälun rangea son épée, et, les regardant, attendit. Je fis de même.

(À suivre.)

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30/06/2018

Degolio CXXII: le mystère de la Vierge lunaire

Masaaki Sasamoto 笹本正明 Tutt'Art@ (51).jpgDans le dernier épisode de cette incroyable geste, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il évoquait, auprès de son alter ego humain, un être mystérieux qui pourrait l'aider dans sa quête contre les Gargouilles dirigées par Fantômas.

- Mais quel est son nom? demanda Jean Levau. Qui est-il?

- Écoute, Jean, répondit le gardien secret de Paris: il s'agit d'une femme. Elle est la gardienne enchantée de ce qu'on appelait autrefois la Neustrie, et on la nomme Vierge lunaire. Elle vit dans une île de la mer, au large de l'embouchure de la Seine, et, tu dois le savoir, depuis sa loge, le feu de ses yeux est tourné vers nous: elle suit attentivement l'évolution des choses, et les péripéties de ma guerre contre Fantômas. Jadis elle a enfermé, dans un rocher ayant forme d'aiguille, un terrible allié de celui-ci qui menaçait son royaume, un montre à la force démesurée appelé Lupiar. Elle ne veut pas le voir libérer par son ancien maître. Ce démon rumine sa vengeance, et tâche d'ameuter les tritons de la Manche, comme on les appelle, pour enfoncer la porte de sa prison située sous la mer, et elle doit mener une surveillance de tous les instants, grâce à ses elfes. Il se pourrait, oui, que nous eussions besoin d'elle. Mais je ne veux pas la gêner dans son difficile travail. Je te préviens: s'il m'arrivait malheur, tu pourrais avoir à te rendre auprès d'elle, pour lui demander son secours.

- Mais comment le saurai-je, s'il t'arrive malheur? dit alors Jean Levau.

Le Génie d'or rit. Tu le sauras, fit-il, crois-moi! N'as-tu pas vu que désormais nous étions étroitement liés? Je puis te parler à distance à volonté, et tu pourras souffrir à distance ce que je souffre à foison, si tu n'y prends garde. Nous sommes presque à présent, toi et moi, un même être: tu dois en être conscient. Même quand nos deux corps sont distants dans l'espace, dans la nappe astrale ils n'en forment qu'un seul, et les mêmes étoiles les meuvent, les mêmes rayons les lient. Il est difficile de te l'expliquer avec tes mots; mais il en est bien ainsi: nous sommes à présents pareils à des frères jumeaux, voire siamois! Ne l'as-tu pas compris, depuis le temps?

- Il me semblait bien, répondit Jean Levau, qu'il en était ainsi. Mais je m'inquiète, et voudrais que nous requérions l'aide tout de suite de cette mystérieuse Vierge lunaire, s'il était possible.

- Mais cela ne l'est pas! coupa le bon génie de Paris. Il faut en agir comme je l'ai dit: il n'est point d'alternative, tu dois me croire.

- Bien, fit Jean Levau, et il n'ajouta rien, se tenant pour suffisamment renseigné. Sage était-il, puisque telles étaient les choses!

Cependant le Génie d'or reprit la parole afin d'annoncer à Jean ce qu'il allait précisément faire, en le priant de l'écouter attentivement: le repaire des Gargouilles était, disait-il, en aval de la Seine, hors de Paris, à 07ma-c.jpgPuteaux, près de l'île qui porte son nom, mais on ne pouvait y accéder que depuis la Seine: l'eau, affirmait-il, y créait un leurre, et là se dressait l'atroce forteresse des Gargouilles, sur lesquelles couronné régnait Fantômas! Sa tour majeure, que nul mortel ne pouvait voir si ce n'est à la façon d'une ombre dans les nuages, faisait face à Paris, et la menaçait; mais l'essentiel de la citadelle était sous terre et, par des souterrains, se reliait à l'abîme dans lequel, jadis, les Gargouilles avaient été confinées par lui, le Génie d'or, et ses amis enchantés. C'est là, en vérité, qu'allait se rendre le noble Solcum, gardien secret de Paris, pour détruire ce repaire immonde!

Mais il est temps, ô lecteur, de laisser là cet épisode, pour renvoyer la suite au prochain! Nous verrons alors quel feu nouveau fait briller le sceptre cosmique du Génie d'or!

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20/06/2018

Le sens d'une mission (Perspectives pour la République, LIV)

Ampurias4657.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Légende du médecin-dieu, dans lequel je prétends qu'Ithälun, reine des fées, m'a raconté, au cours de mon séjour au pays des génies de France, l'histoire étrange d'un médecin divin, à même par son art de soigner l'elfe qui m'avait protégé, Ornuln.

Je fus ému par ces paroles, même si ce qu'Ithälun me disait semblait étrangement contredire ses paroles antérieures. Mais je n'en étais plus à cela près, car ce pays plein de mystères était aussi plein de folie! Ma tête tournait, et j'avais du mal à saisir ce que j'entendais. Ainsi que je l'ai déjà énoncé, les choses se dédoublaient et se croisaient, se séparant en plusieurs voies avant de se réunir et de se mêler à nouveau, comme si, en ce monde, rien n'était parfaitement unitaire. Les hommes mêmes me paraissaient doués d'ubiquité, comme s'ils vivaient plusieurs vies à la fois, comme si le temps n'était fait que de différents lieux dans lesquels on pût se rendre à volonté, voyant plus tard des êtres rajeunis. Était-ce vraiment après son veuvage, comme on me l'avait dit, qu'Astalcalc était retourné à la cour de Tornither? Ou le temps s'étant annulé, s'était-il retrouvé au moment où il ne s'était pas encore marié? Je n'ai pas, en effet, restitué toutes les paroles étranges entendues ce jour, et Ithälun m'a suggéré que la décision d'Astalcalc l'avait fait revenir à son ancienne vie; or, elle n'en parlait pas d'une façon métaphorique, elle s'exprimait comme s'il avait réellement remonté le temps, ce qui me semble impossible, mais cela l'est-il vraiment?

Je dois avouer au lecteur que je ne rends pas compte exactement de ce qui a été énoncé à mon intention ou autour de moi; souvent les hommes de ce pays utilisaient un langage étrange, que je ne comprenais qu'à demi, et qui faisait surgir en moi des images qui peut-être étaient fausses. Je restitue ce que montraient ces images par des mots pris de la langue commune, mais je ne sais si on peut les dire fidèles. Il faut bien, néanmoins, qu'ils s'ordonnent avec clarté, et, pour cela, il faut passer par les concepts auxquels sont accoutumés les gens. Fou est celui qui tente de restituer, par transparence, une expérience aussi singulière, car, au sein de ce pays des génies, les habitants se comprennent tous très bien, et n'ont rien de fou; mais leurs pensées ne sont pas les nôtres, ni ne s'expriment-ils de la même façon. Aussi ne peut-on créer qu'un équivalent.

En un sens, la traduction littérale serait fausse, puisqu'elle donnerait l'impression de la confusion, qui n'existe pas du tout chez ceux qui s'expriment et vivent dans ce royaume dangereux. Même, elle ne serait qu'une manière de créer une forme mystérieuse dénuée de vie propre. Or, ce qui caractérise d'abord le pays des génies, c'est qu'il est la vie même. Du moins c'est ce qu'il m'a semblé.

Comme le feu de l'existence y est plus nu que parmi les hommes, il paraît fugitif, incertain; mais sans l'être.

Certes, en écoutant Ithälun, je fus surpris d'y reconnaître certains traits de la légende d'Esculape. Fou que j'étais, je crus bon de lui demander s'il y avait un rapport. Elle me répondit, alors, qu'elle n'en savait rien, et qu'elle ne connaissait absolument pas cette légende. Elle ne saisissait même pas, affirmait-elle, le sens de mes propos, ce qui m'étonna fort.

Pour elle, en effet, le monde des mortels et de leurs contes ne correspondait pas à ce que j'en disais, mes mots étant comme vides à son âme, et ne renvoyant à rien. Si elle avait paru répéter une légende connue des hommes, elle ne l'avait point fait exprès, et peut-être était-ce moi qui l'avais comprise de cette façon. En réalité, Astalcalc était seulement un grand médecin de la cour de Tornither, qui avait fait des émules ici ou là, et qui, de maillon en maillon d'une longue chaîne, avait même essaimé parmi les mortels, les aidant dans leurs aspirations à soigner et à guérir, fondant parmi eux une belle lignée médicale. Mais elle n'en savait pas plus que ce qu'elle m'en avait dit, et elle ne pensait pas qu'on pouvait réellement donner le nom d'Esculape à Astalcalc, ni même à son fils, bien qu'il fût effectivement regardé à son tour comme un dieu par de nombreux mortels.

Stupéfait, je me tus. Je me demandai, une fois de plus, si elle ne se moquait pas de moi.

Se pouvait-il que ce royaume des génies ne fût qu'un passé immortalisé et figé, une ombre dans laquelle je croyais vivre?

Mais cela importait-il vraiment? Ce qui comptait, je le sentais, était d'accomplir la mission qu'on m'avait impartie, d'exécuter la tâche que l'on m'avait confiée, et qui était bonne parce qu'elle aussi apportait une forme de guérison. Seule la portée morale de mon action, je le saisis soudain, avait une vraie importance. Les questions sur ce qui existait ou non, et de quelle manière, n'étaient que secondaires.

Jusqu'aux récits d'Ithälun n'étaient là que pour m'aider à diriger mon cœur, et non pour nourrir mon âme d'une vaine érudition. Astalcalc devait m'encourager à agir, et me rassurer sur le sort d'Ornuln. Il ne me serait pas présenté, peut-être. Je ne pourrais pas me vanter de l'avoir rencontré - car tel n'était pas le but de mon immortelle!

(À suivre.)

07:46 Publié dans Conte, Génie doré de Paris, Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

12/06/2018

Degolio CXXI: génies cachés de France et d'Europe

captain_francefg1.jpgDans le dernier épisode de cette incroyable geste, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il annonçait à son alter ego Jean Levau qu'il agirait seul, face à Fantômas et à l'armée de ses gargouilles.

À ces mots effrayants, Jean Levau sentit comme éclore un froid dans sa poitrine; mais il demanda: Mais, seigneur Solcum, n'as-tu donc point d'alliés? Captain Corsica ne peut-il venir t'aider, avec Sainte Apsara? D'autres génies ou guerriers de l'ordre des Captains ne peuvent-ils venir de lointaines provinces de France, voire d'Europe? Je dois t'avouer que, en Corse, à distance, je t'ai ouï converser avec Captain Corsica, Sainte Apsara et le Cyborg d'argent - et même Cyrnos et son médecin Tilistal, tous barons de haut rang; or, vous évoquiez souvent d'autres gardiens occultes du monde. Je me souviens de Captain Corsica faisant allusion à la mystérieuse Galatée, nymphe bleue du Forez, armée d'armes de saphir; que toi-même tu évoquas Captain Savoy et ses Douze Disciples, qui peuplent les Alpes gauloises; que Cyrnos mentionna le nom de l'Homme-Cygne, baron de Genève; et que le Cyborg d'argent confessa se soucier de Captain France et même de Captain Europe - sans parler des hommes d'Amérique qui remplissent le même rôle, où ceux des autres pays d'Europe. Le bon génie de Sardaigne et Captain Ytaille furent, enfin, nommés par Tilistal, et il semblait compter sur eux. Qu'en est-il, en vérité? Pourquoi dois-tu affronter seul tes ennemis, si tu as tant d'amis dans l'univers?

- Jean, Jean, répondit le Génie d'or, tous ceux que tu nommes, hélas! ont leurs propres affaires. Ils sont, eux aussi, pris dans des combats difficiles, ne leur laissant un seul instant de répit. Tu me parles, par exemple, de Captain Corsica, Sainte Apsara et le Cyborg d'argent; mais sais-tu qu'en ce moment même ils sont en prise avec star_sapphire_by_garang76-d47kd9b.jpgleur terrible ennemi séculaire, le puissant Lestrygon, à nouveau délivré de ses chaînes, et que, comme puni pour ses fautes passées, le Cyborg d'argent, en particulier, qui devait garder sa geôle, subit mille morts? qu'à grand-peine Captain Corsica, malgré sa vaillance, œuvre pour le délivrer de ses maux, et que Sainte Apsara réclame de Cyrnos qu'il la laisse aller à cette bataille, pour le secourir, et le seconder? N'en parle point si légèrement. Captain France est coincé dans un labyrinthe dont il ne parvient pas à sortir, y affrontant sans cesse des monstres contre lui lancés, et nul ne sait quand cette sienne épreuve sera achevée: pour le peuple des génies (auquel il appartient depuis plusieurs siècles), son aventure ne dure pas depuis un temps si long qu'il paraît aux mortels; mais pour ceux-ci, justement, cela relève de la décennie, voire du siècle. (Car tu sais que, dépendant de la Lune, les génies voient le temps passer bien plus lentement que les hommes, même quand ils vivent avec eux sur Terre: un charme en effet les ceint, apparaissant aux mortels tel qu'un nimbe argenté, les protégeant du temps terrestre.) Il est donc trop occupé pour me secourir, et le salut de Paris ne dépend que de moi.

Captain Europe, peut-être, pourrait m'aider, si je le lui demandais; mais je voudrais d'abord voir si je peux vaincre les ennemis de Paris avec mes propres forces, que je tiens du dieu qui fonda jadis la ville: il me l'a confiée.

Cependant, il est un être auquel il serait permis, peut-être, de demander plus rapidement de l'aide. J'y songe, à présent.

Mais il est temps, ô lecteur, de laisser là cet épisode déjà extrêmement long; la prochaine fois, nous apprendrons que le repaire des Gargouilles se tenait en 1952 là où se dresse aujourd'hui le quartier de la Défense, à Courbevoie, dans ce qu'on appelle le Grand Paris. À très bientôt!

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29/05/2018

La légende du médecin-dieu (Perspectives pour la République, LIII)

fantasyart-1525637366026-8400.jpgCe texte fait suite à celui appelé Confins des déraisons, dans lequel Ithälun me soutint si avant que je retrouvai l'équilibre dangereusement entamé par mon expérience du départ d'Ornuln et des paroles étranges de la fée, ainsi que de visions trop belles pour ma faible nature.

Me voyant apaisé, elle dit: «Puisse Ornuln, quoi qu'il en soit, guérir de ses maux et être bien soigné, dans la cité du noble Tornither!» Sa voix était mélodieuse, rassurante, sereine et douce, et c'est à peine si elle murmurait, et pourtant je l'entendais si clairement! Je me rappelai alors l'elfe qui avait tenté de me protéger. Et je répondis: «A-t-il, lui, le berger des moutons de ces pentes, le moyen de le guérir?» Ithälun dit: «Il est, en son palais, un guérisseur fameux du nom d'Astalcalc. Il fut, en vérité, le maître de nombreux médecins célèbres, y compris chez les mortels - qu'il initia jadis à son art. D'ordinaire il leur apparaissait comme en songe, nimbé de lumière et d'écharpes de couleurs transparentes, mais une fois, il tomba amoureux de la fille d'un de ces mortels qu'il instruisait, et voici! il l'épousa, et engendra en elle un fils qui fut le plus grand des médecins parmi les hommes. Ce fut un péché, en un sens, et en un autre, l'humanité en fut grandement améliorée, par la suite. La sagesse des dieux l'avait voulu, peut-être, et lui avait donné de l'amour pour cette vierge ravissante!

«À sa mort, cependant, il lui fallut revenir auprès de Tornither, malgré sa tristesse. Car il l'aima sincèrement et profondément. Mais il ne pouvait mourir avec elle.

«Il demeura de longs siècles en repos, dormant dans sa maison du fond des bois, puis, un jour, se réveilla, car, déclarait-il, il avait, en songe, revu sa belle, et elle lui avait ordonné de ne pas lui rester obstinément fidèle au point de ne rien faire du tout, puisque, quant à elle, elle boirait le lait de l'oubli, et partirait vers d'autres existences: elle accomplirait sa destinée et, cette fois, épouserait l'homme qui lui avait été réservé durant sa précédente vie, et qu'avait, de façon impromptue, remplacé ce noble immortel, appelé Astalcalc! Ils se reverraient plus tard, peut-être.

«Il pleura de nouveau abondamment, mais, le matin suivant, il sortit de sa maison et rejoignit Tornither dans son palais. Celui-ci lui demanda s'il avait terminé son deuil, et s'il était prêt à soigner à nouveau ses gens, et Astalcalc répondit: "Oui". Il prit un appartement dans la vaste demeure du prince, et resta auprès de lui pour mille éons, le conseillant de ses sages avis renouvelés. Grâce à lui les elfes de Tornither reprirent vie et santé, et il s'efforça de payer ses fautes par son dévouement à leur égard. Puisant la nuit ses obscurs secrets dans les étoiles, vouant le jour aux soins à donner aux gens ordinaires et aux bêtes, il est devenu un sage mage aux mains vides, n'acceptant nul argent de quiconque, ni aucune fille à épouser, ni don du troupeau ou du potager. Les dieux seuls savent ce qu'il mange, et l'on dit que les rayons des astres le nourrissent pendant que son esprit, planant au-dessus des sphères, distingue leurs secrets et appréhende les soins de la guérison, béni soit-il!

«Aussi tu peux m'en croire: entre ses mains Ornuln est entre de bonnes mains, et s'il est une chance qu'il guérisse, à coup sûr Astalcalc la saisira! Il mettra tout en œuvre, pour ce faire, errant sous la lune et la pluie parmi les collines, et arrachant les herbes le permettant, alors que les signes étoilés sont favorables! Il ira par les montagnes, au fond des lacs, au bord des rivières, et cueillera les simples bénis dont Ornuln a besoin. Aie confiance! Rien ne dit encore qu'Ornuln mourra, lui, ton elfe protecteur - je dirai même ton elfe sauveur!»

(À suivre.)

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15/05/2018

Degolio CXX: le plan du Génie d'or

puppets-fantasy-artist.jpgDans le dernier épisode de cette fascinante série, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il expliquait à son digne alter ego Jean Levau, comment les gargouilles avaient pris l'apparence d'hommes mortels voués à Fantômas par leur propre folie. Mais le discours du bon démon n'était pas fini, et il le poursuivit en ces termes:

Ces gargouilles déguisées forment à présent une guilde secrète qui s'emploie à conquérir Paris, à se rendre maître de son activité en agissant dans l'ombre, par le biais d'agents à leur tour séduits, quoique pas jusqu'au point d'être complètement arrachés à eux-mêmes comme les maîtres occultes de cette abominable guilde. Bien sûr, ils sont persuadés de n'œuvrer que par leur intelligence propre, ils pensent devoir leurs succès à leurs immenses qualités, mais ils sont maniés comme des pantins: ainsi, si les marionnettes avaient une pensée, pourraient-elles s'imaginer, lorsque, depuis les hauteurs, un homme les dirige par des fils, qu'elles agissent par elles-mêmes, et que tous les gestes ne sont inspirés que par leur intelligence. Mais, curieusement, la situation serait telle qu'elles croiraient faire une chose, et ne feraient pas attention que c'est autre chose qu'elles font, qui a un effet, et que ce qu'elles croiraient accomplir ne serait qu'un rêve, qu'elles penseraient vivre véritablement, étrange mystère. Plus de gens que tu ne le penses agissent ainsi, à demi dans le sommeil, comme s'ils somnolaient. C'est par eux que les mages dissimulant les gargouilles accroissent encore leur puissance, et ainsi, de degré en degré, par une hiérarchie qui descend jusqu'à l'homme ordinaire qui exécute une tâche simplement parce qu'il est payé pour l'exécuter, et que l'argent lui sert pour vivre, s'est développée une société secrète qui promeut leur prince à tous, le terrible Fantômas, assis sur son trône de fer dans les profondeurs de la Seine, entouré de rusées gargouilles.

Le rang le plus élevé de cette confrérie est fait d'hommes méconnaissables à leur propre famille, qui les regarde comme n'étant plus eux-mêmes; mais leur puissance apparente est si grande que souvent elle s'en glorifie à son tour, comme trompée par des voiles illusoires. Toutefois des hommes les craignent, car ils les savent sans pitié, et demon_assassin_bruiser_by_benedickbana-d5x1gtv.jpgsentent que leur humanité a été dissoute par leur assujettissement aux hommes-gargouilles de Fantômas. Ce n'est pas qu'ils l'expliquent, car ce que je te dis là, personne encore ne s'en est rendu compte à Paris. Quelques poètes et peintres en ont fait des rêves, ou pour mieux dire des cauchemars, mais ils ne savent comment les interpréter, et les livres qui sortent en librairie, et qui parlent de choses proches, attestent des pressentiments qui existent chez les artistes. Cependant, ils comprennent en général mal ce qui les entoure dans l'ombre, chuchote autour d'eux, murmure à leurs oreilles, et les mêlent d'idées fantaisistes que tu ne dois point prendre au sérieux.

De cette sorte, seuls des reflets qui semblent ne rien dire et n'être nés que de rêveries individuelles affleurent à la surface de la conscience populaire, et nous sommes seuls, Jean, pour combattre ces maufaés et rétablir la sainte justice parmi les hommes de Paris et des villes qui lui sont assujetties, et qui sont assez nombreuses, comme tu le sais. Car si plus d'hommes qu'on ne croit, en France, restent indifférents à ce qui s'exprime à Paris, et se contentent de le subir quand la police l'applique, à l'inverse, à l'étranger, beaucoup d'hommes regardent vers cette ville et son rougeoiement, et adoptent, dans leur attitude, les formes qu'ils voient s'y déployer comme au loin. C'est donc seul que je combattrai les gargouilles de Fantômas, et Fantômas même, ô Jean! C'est seul que je remettrai les premières dans leur geôle, et renverrai leur chef dans sa tombe, dont il n'aurait jamais dû sortir. Tel est mon destin.

Mais il est temps, ô lecteur, de laisser là cet épisode étrange, pour renvoyer au prochain la révélation du pouvoir retrouvé du Génie d'or.

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03/05/2018

Confins des déraisons (Perspectives pour la République, LII)

1.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Destin de l'elfe chu, dans lequel Ithälun m'a présenté le cheminement de la Terre dans l'espace cosmique d'une bien bizarre façon, m'annonçant que je pourrais revoir un elfe parti au Ciel si elle croisait de nouveau sa route!

Je n'étais pas bien sûr de comprendre ces paroles ésotériques; mais, en les prononçant, Ithälun avait un air serein que je me réjouissais de lui voir. L'ombre qui avait pesé sur son cœur, et avait noirci son visage depuis son arrivée et sa découverte d'Ornuln blessé, semblait s'être dissipée. À ce moment même, au nord, sous l'étoile polaire dont elle venait justement de parler et qui était apparue il y a peu, la lune fit son apparition, comme sortant d'une montagne qui bouchait l'horizon: elle obscurcit le signal chéri des nautes, et lança un éclat d'or, comme si, surgissant d'une porte ouverte dans la masse des montagnes assombries, elle me faisait un clin d'œil.

Le regard d'Ithälun se porta à sa rencontre, et elle sourit, comme si elle lui entendait dire des mots qu'elle comprenait. Son visage refléta son argent, et son œil brilla tout particulièrement, comme s'il contenait des flammes. De nouveau j'étais face à une vision fabuleuse, dont la beauté suffirait à briser le cœur de tous les incrédules, si elle leur venait brusquement dans sa nudité. Je craignis, moi-même, de m'effondrer sous le poids de l'émotion, notamment quand il me sembla que, entre la lune et les yeux d'Ithälun, un semblant d'arc-en-ciel un bref instant surgit. Mes genoux en tremblèrent, tant j'avais d'étonnement, et je sentais ma raison se dissoudre. Cela devenait une suite de visions de rêve perdant tout sens, et ne renvoyant qu'à ma folie.

Je sentis, alors, la main douce d'Ithälun se poser sur mon épaule, et je relevai les yeux, que j'avais baissés, submergé par une vague noire. Elle souriait, et ressemblait simplement à une très belle dame. La lune, à ma gauche, me parut normale, les montagnes aussi, tout comme les étoiles. Rien ne m'étonna plus, comme si, rasséréné par la main de la fée, je parvenais à voir les choses comme elle, sans m'étonner outre mesure d'un pays où je fusse né. Toutefois, il demeurait plus, en cette terre, qu'en un simple royaume étranger, où je fusse parti en vacances. Les choses, alors que la nuit s'épaississait, me semblaient briller d'un vague éclat propre, comme si l'idée qui les formait se voyait en transparence, ce qui, de nouveau, était propre à rendre fou un homme ordinaire, comme j'étais.

Suppliant, je regardai Ithälun dans les yeux, et elle me parut pleine de bienveillance. Un rayon doux en sortit et vint en moi. Alors les choses m'apparurent avec plus de calme, et de paix en mon cœur. Elles prirent une solidité normale - sans quitter pour autant leur éclat propre. Elles ne cessèrent pas de se manifester à moi comme étant d'un seul tenant, unitaires, et je sus que l'aide d'Ithälun me serait désormais absolument nécessaire, et qu'elle était le lien obligatoire entre moi et le monde qui m'entourait, elle m'y introduisait, en même temps qu'elle en était la gardienne. Elle avait le pouvoir, en effet, de chasser de moi les perceptions superfétatoires m'empêchant d'y voir clair, et de ramener en moi une vision harmonieuse des choses, et l'équilibre qui me laissait debout et mouvant sur cette terre étrange. Elle ne le faisait pas pour m'humilier, mais pour me protéger, bénie fût-elle!

(À suivre.)

08:29 Publié dans Conte, Education, Génie doré de Paris, Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

19/04/2018

Degolio CXIX: la grotte aux Gargouilles

29026495_314001499123653_4211342921242247168_n.jpgDans le dernier épisode de cette fastueuse série, nous avons assisté à la blessure du Génie d'or, reçue d'une gargouille et transmise à son alter ego humain, qui en guérit et tira de la fierté de sa cicatrice.

Il se demanda quand le Génie d'or verrait opportun de partir en chasse contre la gargouille marquée de son signe vert, et fut impatient qu'il le décidât. Il se concentra en lui-même, tâcha de s'adresser à distance au Génie d'or et de l'interroger à ce sujet. D'abord, ce fut en vain, et il ne reçut aucune réponse. Mais soudain une voix se fit jour en lui, qui ressemblait à la sienne mais s'adressait à lui comme s'il était quelqu'un d'autre.  Or, elle disait: N'attendons plus. Ce sera ce soir! Ce sera maintenant! Et la brume bleue et scintillante sortit du corps de Jean Levau, et se matérialisa devant lui en Génie d'or!

Celui-ci dit - de sa voix lointaine et sourde, et comme sortie d'un rêve: Tu seras bientôt prêt à distinguer mes traits dans la lumière qui est sous mon heaume, Jean! Car ton cœur maintenant s'ennoblit à toute allure, il développe chaque jour son éclat, et efface chaque jour, ou presque, une tache qui l'empêche de rayonner; tu ne le vois pas, mais tes yeux en prennent un feu nouveau, propre à te faire distinguer de plus en plus de choses, au sein de l'Invisible! Car tu dois le savoir, le pouvoir d'y voir quelque chose n'est pas comme celui de voir le monde physique; celui-ci te vient sans que tu aies rien à faire, mais, pour percer le voile de l'Inconnu, il faut que ton âme s'arme et éclaire elle-même le pan caché de l'existence. Tu ne peux recevoir passivement des révélations, ou elles seraient des tromperies du Malin; ce sont tes vertus qui, faisant de ton cœur une nouvelle étoile, me donnent du pouvoir, certes, mais te donnent aussi celui de me distinguer, tel que je suis vraiment!

Mais il n'est plus temps de s'adonner à de longues discussions. L'heure est grave. Il m'a été révélé, pendant ton sommeil, que Fantômas s'était entouré d'une nuée de gargouilles, dans une grotte sous la Seine, qu'après avoir royalchambersofbrahmajackkirbyargo8uraosidflkjalskd1.jpgéveillé de leur tombeau de nombreuses créatures confinées là par les elfes du temps jadis - dont en vérité j'étais -, il leur avait créé un abri, et donné le pouvoir de se répandre parmi les hommes, en forgeant des copies de leurs corps, et en se cachant sous ce vêtement. Pendant ce temps, les mortels dont ils volaient l'identité étaient enfermés dans leur caverne, enclos dans des boîtes de fer, et ils souffraient le martyre.

On ne peut guère les plaindre, car ils ont provoqué eux-mêmes leur perte: séduits par Fantômas, trompés par ses mensonges, ils se sont persuadés qu'ils pourraient renforcer leurs facultés en suivant ses suppôts jusque dans cette caverne, qu'il appelait un lieu de métamorphose. Il leur promettait, par des rituels spéciaux, de devenir tels que des surhommes. Et un un sens, c'était vrai: les Gobelins qui ont pris leur place sont à présent des chefs parmi les Hommes, et, même sous leur apparence anodine, ils déploient une force énorme, et sont doués de prescience et apparaissent aux autres comme de véritables mages. Or, ces corps copiés, ce que les mortels appelleraient des clones, entretiennent un lien avec leurs originaux, qui font que les hommes dont on a volé l'identité les voient agir; mais c'est comme à l'extérieur d'eux-mêmes: ils sont les spectateurs passifs de leur action. Un autre être les anime pour eux, et leur peine est profonde, de s'en apercevoir, et de saisir l'ampleur de la tromperie dont ils ont été victimes!

Mais il est temps, ô cher lecteur, de laisser pour le prochain épisode les explications supplémentaires du Génie d'or, et l'annonce de son plan pour conquérir la caverne maudite de Fantômas, s'étendant sous la Seine où fut jadis enfermé le peuple des gargouilles par les bons génies de Paris - par les elfes de l'Île de France, bénis soient-ils!

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09/04/2018

Le destin de l'elfe chu (Perspectives pour la République, LI)

earth.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Départ de l'elfe Ornuln, dans lequel je raconte avoir vu embarquer, par une théorie d'elfes, le corps inanimé d'Ornuln mon protecteur dans une superbe nef elfique.

Elle disparut au loin, après avoir franchi une chaîne de montagnes qui découpait l'azur assombri du ciel de sa noirceur plus profonde, et je vis une clarté renouvelée s'élever, se mêler aux étoiles naissantes, puis toute trace de la nef enchantée s'en fut à jamais de mes yeux. Car je ne devais de ma vie revoir Tornither, et quand Ornuln se manifesterait de nouveau à moi, ce serait après avoir emprunté un autre véhicule – que, pour le moment, je ne révèlerai pas.

Me tournant vers Ithälun, je la vis qui tenait sur moi les yeux fixés, et, quand nos regards se croisèrent, elle ouvrit la bouche, et me parla dans un souffle. En soupirant, elle déclara qu'elle regrettait de m'avoir laissé seul avec Ornuln, aussi vaillant fût-il, et aussi béni eût été le moment où il avait pu le démontrer!

Je lui demandai s'il était mort, ou s'il allait mourir, et elle hésita, avant de répondre: «Non point», fit-elle. «Mais il est grièvement blessé, et ne pourra se rétablir qu'avec les dons exprès des entités solaires - celles que les hommes appellent les anges, et qui devront les lui apporter, s'ils agréent sa guérison. Ce n'est cependant pas sûr. En attendant, il dort. Sa femme est auprès de lui – c'est celle que tu as vue pleurant -, et ses fils aussi s'occuperont de lui, pendant qu'il est encore de ce monde. Tu le reverras peut-être un jour - si ce n'est dans cette vie, ce sera dans une autre.

- Tu veux dire, au ciel, parmi les anges? Au paradis?» demandai-je naïvement. Elle rit, et dit: «Puisse-t-il en être comme tu le dis! Mais tu devras, Rémi, apprendre que les mots utilisés par les hommes pour désigner les mystères qui les entourent ne sont pas toujours appropriés, notamment quand ils sont anciens, et qu'ils ne renvoient plus qu'aux images que les hommes se sont faites de ces choses. J'ai dit, entends-le bien, que tu le reverras sans aucun doute dans une autre vie, et cela pourrait aussi être après une seconde naissance, non dans le ciel, au paradis, mais sur terre, dans un autre temps - lorsque la Terre, elle-même, aura assez parcouru de chemin, dans l'immensité cosmique, pour faire apparaître l'endroit où elle se trouve comme étant un ciel pour les hommes qui y ont vécu dans une époque antérieure! Car, tu ne le sais pas, ou ne mesures pas les effets de ce que tu sais, mais la Terre voyage, elle ne reste pas immobile, et c'est ainsi que les époques se succèdent, non en revenant toujours au même point, mais en gravissant des marches. La Terre tourne en spirale, s'élevant vers un point obscur, que l'étoile polaire toutefois manifeste aux yeux, et le ciel d'hier est la terre de demain – à moins que ce ne soit le contraire, et que la Terre ne cesse de tomber, la Terre d'aujourd'hui devenant le Ciel de demain: qui le sait? Ce ne sont d'ailleurs pas des vérités contradictoires, même si elles te paraissent telles. Mais ton esprit est encore informe, et ne peut saisir ce mystère. Ne t'en préoccupe donc pas, il te sera révélé quand tu le seras prêt, un autre jour.

«Sache seulement qu'il arrivera un moment où la Terre, avançant sur son chemin en faisant des cercles s'enroulant dans l'éther cosmique, loin de revenir jamais à son point de départ, rejoindra Ornuln où il sera lui-même parti. Tu peux, si tu le veux, te représenter cela comme une élévation prématurée de cet ami, rejointe plus tard par la Terre qui supporte tes membres. Il renaîtra, pour ainsi dire, quand la Terre croisera de nouveau sa route, et vous vous reverrez.

«Un autre jour, comme tu l'as suggéré, citant indirectement les sages de ta race qui ont songé à ces choses, la Terre atteindra un seuil fatidique, et, face à la puissance qui sera devant elle, ne pourra rien faire d'autre que se dissoudre. Mais un peu plus loin, portée par son élan, elle se reformera, et même plus grande, plus belle, comme cela a été pensé. Cependant, tiens pour assuré que c'est avant ce moment fatidique et terrible que tu reverras ton cher ami Ornuln, à cet égard ne connais aucune crainte!»

(À suivre.)

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