Génie doré de Paris

  • CXLI: le feu des géants de fer

    blue.jpgDans le dernier épisode de cette série abominable, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il s'élançait vers les géants de fer de Fantômas, qui détruisaient la Ville, tuaient ses habitants, et étaient animés par un mystérieux feu bleu qui leur donnait, malgré leur taille, une incroyable vivacité.

    Il était apparenté au feu qui était dans le heaume du Génie d'or: il faut le savoir.

    Mais c'était naturellement, par la grâce divine, et l'art des fées du ciel, qu'il avait ce corps de feu lunaire; et c'était un feu plein de vie, servant d'enveloppe à des génies de l'orbe argenté de l'astre des nuits. Tandis que les géants de Fantômas puisaient leur vie dans les chaudrons assemblant ce qui dans ce feu lunaire était mort, et que volait Fantômas aux démons d'autrefois, tombés sous les coups de Diënïn, et dont le cœur abritait encore des éclats de vie.

    À vrai dire beaucoup d'entre eux le laissaient faire, dans l'espoir de se venger des hommes, qui les avaient supplantés à la surface. Car dans l'ancien temps ils avaient été des géants, lorsqu'ils avaient pris un corps physique, et ils avaient régné sur le monde; mais leur mauvaiseté avait mû les êtres célestes qui gardent la paix cosmique, et les avait poussés à doter de grâces divines plusieurs hommes, qui les avaient vaincus et chassés de la Terre visible, de la partie de la Terre qui s'ouvre sur les étoiles, et demeure au-dessus du Gouffre. Dans ce Gouffre, les géants avaient été précipités, et on les appelait désormais des démons.

    Or, les chaudrons contenant ce qui leur restait de sang – lequel apparaissait sous la forme de ce feu bleu épais, gluant, presque liquide –, ces chaudrons étaient confiés à Fantômas par les goules de l'Abîme, filles des géants morts qui obéissaient à leurs murmures vengeurs. Car ces êtres ne mouraient jamais vraiment, et si leur sommeil était plus profond que celui des hommes, et donc plus proche de la mort, ils n'en chuchotaient pas moins, en rêvant, d'horribles choses, annonçant leur retour, exprimant leur rage, délivrant à ceux qui pouvaient les entendre leur inextinguible haine.

    Et voici! Fantômas se servait par louchées de cette haine, il saisissait dans ses mains gantées des poignées épaisses de cette immonde rancœur, et cela brillait comme un sombre azur, et contenait le reflet des étoiles dont un jour ces êtres étaient venus, avant de choir. Il en demeurait ce pouvoir déchu, qui pouvait être utilisé par les blue 2.jpgsorciers – et qui, en vérité, l'a souvent été.

    Fantômas ainsi versait l'élixir maudit dans les veines artificielles, forgées par ses Gnomes, de ces géants de fer ses fils, qui renouvelaient pour ainsi dire les géants morts d'avant le Déluge, leur succédaient et les ramenaient sur la Terre sous une forme refaite, leur donnaient une nouvelle vie. L'effondrement de l'Atlantide les avait, pensait-on, fait disparaître de la surface de la Terre; mais grâce à Fantômas et à ses machines à visage humain, ils revenaient, leurs membres s'agitaient, ils agissaient par eux à distance.

    Car leur esprit n'était pas tout entier dans ces robots; mais il l'était en partie. Tel était l'art extraordinaire appris par Fantômas, cet ancien Romain devenu immortel à la suite de son pacte avec Mardon, prince des démons. Et il comptait bien s'en servir pour devenir le maître du monde, en cet hiver des siècles.

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, et de renvoyer au prochain, quant à la suite. Vous verrez alors comment on tenta vainement, depuis l'arrière, d'empêcher le Génie d'or d'abattre les robots géants de Fantômas.

  • La fin de la bataille séculaire (Perspectives, LXXIV)

    angel 03.jpgCe texte fait suite à celui appelé C'était un monde étranger tout proche, dans lequel je donne la nature intime du monde des génies, et son rapport avec celui des hommes mortels, avant d'annoncer le récit de la fin de la bataille contre mes hommes-chauves-souris du mal.

    Et donc, je continuais, sous la forme de Radumel, à donner des coups fulgurants, mais mon âme s'épuisait, et il en allait de même d'Othëcal. Seule Ithälun semblait garder son éclat, et ne douter en rien, parant les attaques à la fois des chauves-souris géantes et des spectres fins qui s'élançaient de leurs rangs – exécutant les ordres plus intimement donnés par Mardon. Je l'en admirais, cette dame ravissante, flamboyante, toute proche des anges. Mais mon sang se glaça quand j'aperçus, à son flanc droit, une blessure qui laissait couler un liquide rouge et brillant – son sang à elle. Elle ne perdait pas foi, mais du coup son corps subissait les assauts des chauves-souris, si son cœur restait intact, et je me demandai si ce ne serait pas elle, finalement, qui tomberait la première! À cette idée, une horreur sans nom m'étreignit, et une large souffrance m'enveloppa.

    Une ténèbre voila mon visage, et je sentis ma cuisse me brûler, me piquer. On avait dû l'atteindre, la percer. Je sombrai dans le désespoir, comme au fond d'un lac. Tout au loin, juste avant de perdre conscience, j'entendis crier, comme en un son étouffé et obscur: «Les célestes Dormïns arrivent!» Et la voix était joyeuse, mais pensant que je mourais, je me désolais de ne pas pouvoir voir ces nouveaux arrivants, et songeais que peut-être une merveille aurait lieu, que je ne verrais pas. Et j'en versai une larme grosse, avant de sombrer dans l'inconscience.

    Quand je me réveillai, j'étais étendu sur l'herbe, toujours vêtu de mon armure, et c'était le matin. Le sol était encore frais et humide, mais le soleil, bien dégagé de l'horizon, commençait à me chauffer. Ayant ouvert les yeux, je reconnus, autour de moi, le vallon d'Aslacïn, qui s'était étendu souvent sous nous durant notre combat dans les airs, bordé cependant par les hauts plateaux d'Orcled et le lac d'Icimïn. Nous allions et venions, sur nos chevaux volants, et parcourions, tout en donnant et en recevant les coups, de nombreuses lieues, et même si nous avions à peine le temps de reconnaître les montagnes et les rivières, d'un coup d'œil nous les voyions, et leurs noms rutilants passaient dans notre esprit agité.

    J'étais entouré de corps sans vie, jonchant épars l'herbe drue pleine de fleurs, surtout des corps de chauves-souris géantes (les Umulers), mais aussi de quelques chevaliers de la suite d'Othëcal; je reconnus notamment un homme que j'avais fréquenté, nommé Bëlal, fils d'Ontoloc. Je l'avais aimé, sous ma forme de Radumel, et avais mené avec lui quelques assauts, contre les troupes de Mardon, mais aussi accompli quelques cérémonies festives, dans la maison de Sëgwän. C'était un bon et joyeux compagnon, et mon cœur à sa vue se serra.

    Je songeai au cri que j'avais entendu au moment de sombrer dans les ténèbres, et tentai de voir, dans le ciel, les Dormïns. Des étoiles en troupe m'apparurent bientôt, volant dans les airs, et, aiguisant le feu de mon regard, je reconnus en elles des formes – celles de guerriers en armure qui avaient au dos des ailes. Je le savais, ils se les forgeaient eux-mêmes, les faisant pousser de leurs corps souples et mobiles, plastiques et purs, lorsqu'ils parvenaient dans l'atmosphère terrestre. Ils en avaient le pouvoir, pouvant changer de forme.

    Car voici! leur habitacle ordinaire était l'orbe lunaire. Ils vivaient là-haut dans une forteresse obscure, et ils n'en sortaient que lorsqu'ils étaient invoqués par des âmes saintes pour venir les secourir, et donc quand leur cause était juste au plus haut point. Alors leurs mots, leurs appels avaient une valeur injonctive puissante – et ils ne pouvaient y résister, tout virils qu'ils fussent. Car d'en haut, du grand orbe solaire, leur venait l'ordre répercuté et approuvé par le Conseil des Puissances – les maîtres occultes de notre système solaire; et ils devaient s'y plier.

    (À suivre.)

  • CXL: la grande attaque de Paris

    celestiales-marvel-ucm-1546873671.jpgDans le dernier épisode de cette geste intense, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors que, assailli et (apparemment) submergé par les troupes ordinaires de Fantômas sous les murs de sa forteresse, il aperçut aussi des géants de fer qui en sortaient.

    Or, si les hordes de démons armés se jetèrent comme naguère sur le Génie d'or, ces géants de fer se détournèrent sans tarder de lui et, sous ses yeux, comme pour le narguer, se dirigèrent vers Paris; et de la voix sortit de leurs bouches qui étaient comme des fentes dans un casque, et un chant se fit entendre, répétitif et lourd, laid et repoussant, mais dont le sens était qu'ils allaient détruire Paris, et en tirer un plaisir ineffable. Car ils haïssaient ce qui était vivant, l'appelaient sale et immonde, parasitaire et gluant, et proclamaient leur désir d'en débarrasser la Terre pour la purifier, pour la transformer en une boule de métal sans tache et sans pourriture. Ils affirmaient que Paris était pleine de boue et de sang, et que la détruire affranchirait l'univers, le libérerait de sa présence importune et infâme.

    Le Génie d'or était horrifié par ces paroles pleines d'orgueil et de haine, prétendues vénératrices des choses pures, en réalité méprisantes et envieuses pour tout ce qui poussait, croissait, créait – et passait par les mystères de l'eau, le grand agent chimique.

    Ces suppôts de la terre étaient habités par des êtres hideux, apparentés aux gnomes, aux esprits du métal et de la pierre, et ce qui était plastique et évolutif leur inspirait un dégoût satanique, n'étant adeptes que de ce qui était osseux, mort, solide et noir.

    Approchant des murs de Paris ils commencèrent à abattre les premiers immeubles de rayons de feu qui sortaient de leurs mains, et qui éclairaient la nuit et se reflétaient sur le métal de leur corps, de leurs bras, de leur plastron, de leurs jambes. Dans un fracas épouvantable et des nuées de poussière épaisses, les bâtiments s'effondraient, et les habitants, avant de mourir dans les décombres et dans leurs chutes, se demandaient s'ils devaient cette catastrophe à des terroristes ou à un tremblement de terre. Car ils ne voyaient rien, n'avaient que la vision de la mort qui abattait sur eux sa faux, et n'en comprenaient pas la cause seconde, ce qui dans le monde physique avait permis sa venue. Et mourant dans l'ignorance, ils en ressentaient une peine plus profonde, hélas!

    Tout le monde néanmoins ne mourait pas, et on entendait, sous les gravats entassés, d'horribles cris, de pitoyables gémissements, des voix désespérées et des mots incompréhensibles.

    Mais les robots immenses ne faisaient qu'en rire, s'il leur était possible d'en rire, ils ne faisaient qu'en tirer de la joie, une voluptéAjak-Eternos-2.png immonde.

    Dès lors le Génie d'or n'eut plus d'autre choix que de se détourner des troupes ordinaires de Fantômas qui l'attaquaient, de les placer à l'arrière, dans son dos, et de poursuivre les géants que la taille n'empêchait pas de se mouvoir à grande vitesse, étant animés par l'art secret de Fantômas et sa science illimitée: dans les profondeurs de la terre, un feu bleu existe, dans lequel il plongeait ses mains, pour en tirer l'âme de ses machines à visage humain.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, et de renvoyer au prochain, pour la bataille du Génie d'or contre les géants de fer de Fantômas.

  • C'était un monde étranger tout proche (Perspectives, LXXIII)

    cosmic viw.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Ennemi s'appelant Légion, dans lequel je raconte avoir vu la forme de l'âme-groupe des chauves-souris géantes à face humaine, et qu'il s'agissait d'un avatar de celui que les hommes souvent nomment Satan.

    Une rumeur sourde et lourde émanait à présent de cet être qui était une légion à soi seul – un grondement épouvantable, comme si, dans les profondeurs, un monde se craquelait, se brisait, s'effondrait. Mais nous devions continuer le combat. Il ne pouvait s'arrêter. Et dans la nuit de la bataille, alors que le feu de notre cœur ferait flamboyer nos armes, peut-être trouverions-nous une issue, peut-être une solution salvatrice brillerait-elle devant nous comme une chandelle, que porterait l'ange d'un dieu!

    Nous levâmes encore et encore le bras, et l'abattîmes mille fois, et maintînmes à distance l'ennemi malgré sa puissance, sa force redoublée, et ses assauts incessants. Nos bras ne se fatiguaient pas, seul notre cœur commençait à saigner, et à laisser des ombres s'y glisser.

    Elles se tenaient cachées derrière les hommes-chauves-souris et, servantes plus profondes de Mardon, plus proches de lui, plus liées à son être intime, elles pénétraient impromptues dans nos âmes occupées par la guerre contre les monstres armés, plus visibles dans ce monde de génies pourtant purs.

    Mais, comme je l'ai dit, à chaque niveau d'épreuve se trouve un péril différent, adapté, et le monde spirituel n'a rien d'uni, mais s'approfondit toujours davantage, se raffine pour ainsi dire sans fin, se subtilise, et ce qui est anges pour nous a d'autres anges pour eux, plus élevés dans l'ordre cosmique. Il est bien des sphères au-dessus de la nôtre, et la vérité est que le monde des génies est situé entre la sphère lunaire et la sphère terrestre: il est intermédiaire, il est ce qui reste du temps où la sphère terrestre et la sphère lunaire ne faisaient qu'une. Il n'en demeure pas moins sali et corrompu, puisque la partie pure est la sphère lunaire proprement dite: il est terrestre, mais plus fin, et il s'est retenu dans la chute dans laquelle est tombé le monde humain, il s'est pour ainsi dire accroché à une branche, il a tissé un sortilège pour s'empêcher de tomber tout à fait, quoi qu'il fît partie de la sphère terrestre destinée finalement à tomber. Cela explique sa nature, et livre son avenir.

    Je compris tout cela en intégrant les souvenirs de Radumel mon double astral. Car dans la sphère des génies, parce qu'elle est terrestre en principe, mais a gardé la qualité céleste des premiers temps du monde, les choses de la Terre mortelle ont toutes des reflets; simplement, le fossé entre les choses et leurs reflets est en général tellement grand, tellement vaste qu'on ne reconnaît rien. Tout paraît autre, comme dans un pays exotique.

    Il n'a pourtant rien d'exotique, il contient l'essence de tout ce qui est familier. S'il paraît exotique, c'est parce que les hommes qui périssent sont aveugles. Et si j'ai pu lier ma personne physique terrestre à mon reflet astral, c'est, je dois l'avouer, parce que j'ai reçu une grâce que je n'ai jamais méritée – mais quand même reçue, pour des desseins que je ne puis révéler, car ils relèvent encore de l'indicible.

    Je reviens à présent à la bataille qui nous opposa de longs jours aux hommes-chauves-souris de Mardon et à ses spectres, pour dire comment elle évolua, et se termina. Car tout a une fin, contrairement à ce que disent certains philosophes mal inspirés. Leur esprit ensorcelé est dans l'erreur, tournant en rond il croit que les choses sont dans le même cas. Mais il n'en est pas ainsi.

    (À suivre.)

  • CXXXIX: la convalescence du Génie d'or

    dwarf.jpgDans le dernier épisode de cette incroyable série, nous avons laissé notre héros, le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il avait vaincu les trois bêtes qui l'avaient attaqué et en le démembrant avaient cru le vaincre; mais, étrangement, sa jambe tranchée avait repoussé, et son bras paralysé avait repris vie.

    Il avait montré du courage, de la foi, de la persévérance, et un miracle avait suivi. Les trois monstres sous ses yeux se dissipèrent, se morcelèrent, se réduisirent en poudre, et lui baissa la tête. Ses armes lui furent enlevées, et un brouillard vint devant ses yeux. L'instant d'après, il était sur un lit, entouré des mires des Nains, médecins du peuple d'Alastor. Et Alastor était aussi présent, et ils souriaient, et ils lui annoncèrent qu'il était guéri, et sorti des épreuves qui avaient failli l'emporter. À son tour sourit-il, et tendit la main pour prendre celle d'Alastor, et celui-ci la prit, et tous deux sentirent une douce chaleur pénétrer leurs cœurs. Ainsi devinrent-ils amis pour toujours.

    Quelques jours plus tard, le Génie d'or put se lever de sa couche, et voici qu'il revêtit à nouveau son armure, qu'on lui avait conservée sur un siège près de son lit, et qu'il s'en fut voir Alastor dans sa salle royale, dont la direction lui fut indiquée par les gardes et les gens qui circulaient par les voies qu'il empruntait.

    Lorsqu'il y parvint, il le salua, et des larmes leur emplirent les yeux à tous deux. Alastor lui proposa, puisqu'il le voyait armé et prêt à repartir au combat, de l'accompagner avec plusieurs guerriers, ou de lui fournir au moins une légère escorte; mais le Génie d'or refusa, car, disait-il, il avait compris, durant ses errances dans le monde des rêves (ou Dévachan), qu'il devait accomplir sa mission seul, qu'en tout cas Alastor n'était pas celui qui devait l'aider: tel fut le message que lui avaient adressé les dames étoilées, lorsqu'elles lui avaient rendu visite après sa guérison; car elles l'avaient fait, une nuit, pendant qu'ailleurs, tous dormaient!

    Alastor sourit et dit qu'il comprenait. Dans les bras l'un de l'autre ils se serrèrent, et Solcum repartit, pour repasser la porte par laquelle il s'était, avec les autres, échappé du souterrain de Fantômas le démon. Mais cette fois deux Nains le guidèrent pour raccourcir son chemin et l'avancer sur sa voie, et l'empêcher de revoir le champ de bataille qui avait failli lui être fatal. C'est donc quasiment sous les murs de Fantômas qu'il se retrouva, et qu'il commença à avancer pour sa dernière bataille.

    Car les portes de la forteresse noire s'ouvrirent, et des hordes armées en sortirent, pour mettre fin à la menace du Génie d'or. Sa présence luisante, quoique soudainement apparue de la paroi d'une falaise, avait été tôt décelée, et le trouble jeté dans l'âme de Fantômas s'était aussitôt traduit par cette nouvelle attaque.

    Or, ces troupes étaient appuyées par des géants de fer auxquels par son art Fantômas avait donné naissance, après avoir enlevé des nymphes de la montagne. Ils étaient à demi vivants seulement, et tels que des robots. Ils giant robots.jpgétaient pareils aux cyborgs que déjà le Génie d'or en Corse avait combattus, mais bien plus grands, ils dépassaient par leur taille les plus hauts sapins dont s'orne la pente des Alpes, et ils n'étaient aucunement d'origine humaine, leur âme était tout entère démoniaque. Tout au plus eût-on pu déceler en eux des éléments d'hommes morts, de spectres qui avaient eu un corps; mais leurs membres étaient de métal et de plastique, et ils n'avaient en eux rien de la chair d'un homme.

    Mais il est temps, lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à ce que fit alors le Génie d'or pour sauver les Parisiens, malgré qu'il fût bloqué aux pieds de la forteresse de Fantômas, à l'extérieur de la ville.

  • L'ennemi s'appelant Légion (Perspectives, LXXII)

    legion.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Péril des chauves-souris géantes, dans lequel je raconte avoir participé à une bataille cosmique contre des hommes-chauves-souris sous la forme d'un guerrier céleste appelé Radumel, comme mon double astral. Je disais que le roi elfe Othëcal venait de venger une femme de son peuple en tuant son tueur.

    La fureur du roi elfe ne fut pas apaisée pour autant, et il creusa de son épée étincelante une véritable tranchée, dans l'essaim des hommes-chauves-souris, s'enfonçant dans leurs rangs. C'était là pauvre imprudence, car bientôt la troupe se referma sur lui, le cernant d'en bas, d'en haut, de la droite, de la gauche, de devant, de derrière - et nous le crûmes perdu, bien qu'il brillât encore comme une étoile dans leur obscurité multiple. Mais ses guerriers se précipitèrent à son secours, ouvrant une brèche, et Ithälun et moi en fîmes de même, protégeant les chevaliers qui protégeaient leur roi.

    Le combat continua ainsi pendant un long moment, et tantôt nous avancions, tantôt nous reculions, et des troupes fraîches suppléaient à la fatigue des troupes fatiguées, et il en allait de même des autres, car, de derrière la montagne, toujours leur nuée noire se reformait, leur peuple semblant surgir des profondeurs d'une façon inépuisable, à la façon d'un jet de pétrole sortant de son puits. Mais l'ardeur des guerriers du bien ne semblait pas non plus devoir s'épuiser, puisqu'ils la tenaient du rayonnement des étoiles, et on ne pouvait savoir si cette bataille s'arrêterait, ou si elle continuerait jusqu'à la fin des temps.

    Le long moment dont je parlais s'étendit en heures, peut-être en jours, car Radumel mon double céleste ne vivait pas le temps comme nous, simples mortels. La bataille cosmique faisait un bruit qui résonnait jusque dans les astres, à ce qu'il me paraissait, et les montagnes sous nous en tremblaient. Car quand Radumel mon double faisait vibrer la corde de son arc et laissait partir une flèche pareille à la foudre, le tonnerre retentissait, et les hommes-chauves-souris étaient dispersés, et plusieurs tombaient au sol, comme effectivement frappés par un éclair venu du ciel. Et il en allait de même des deux autres héros de cette armée du bien, Ithälun et Othëcal, qui valaient, pour chacun d'eux, au moins vingt hommes-chauves-souris, tant leur puissance était grande.

    Mais l'ennemi était vraiment nombreux. On ne voyait pas finir sa nuée ténébreuse, qui à présent obscurcissait les étoiles et la lune (car la nuit était tombée). Seuls quelques rayons parfois traversaient leur épaisseur armée, aussitôt chassés par de nouvelles ombres ailées. Le désespoir commença à entrer dans le cœur de Radumel, qui était également le mien. Mais au fond de son âme, là où était le souvenir du mortel que j'avais été, il y avait aussi de la peur. Car l'assemblée volante des chauves-souris à tête d'hommes prenait la forme d'un monstre géant muni de mille tentacules, et je sentais que je découvrais là la véritable forme du terrible Mardon, dont le spectre se tenait derrière eux, et les dirigeait, à distance et par la force de la pensée seule, si grand était son pouvoir. Aussi Ithälun s'exclama: «C'est Mardon! Regardez donc. C'est lui.» Et Othëcal, levant les yeux, le perçut à son tour, et pâlit, et moi, ou Radumel mon double, fîmes: «Oui», et sentîmes quelque chose se nouer dans notre ventre.

    (À suivre.)

  • CXXXVIII: la défaite des cauchemars

    remi 01.jpgDans le dernier épisode de cette série d'horreur, nous avons laissé le Génie d'or à sa bataille contre les trois cauchemars qui hantaient son âme, pendant son évanouissement, et alors qu'il subissait d'importantes opérations chirurgicales; il venait de mettre à terre le démon jaune, et l'avait laissé tranquille, sans se douter qu'il préparait sa revanche et exagérait sa blessure, pour se faire plaindre et mieux tromper l'ennemi.

    Le spectre rougeâtre de toute façon avançait vers le Génie d'or pour le frapper de sa lance, et même si don Solcum s'était douté de la rouerie du monstre jaune, il n'eût pas agi autrement qu'il ne le fit pour se préparer à ce nouvel assaut – si ce n'est qu'il eût montré plus de vigilance. Car le spectre avançait à grande allure, et le génie doré de Paris, en voyant sa rapidité, savait qu'il aurait fort à faire pour parer ses coups. Et, de fait, quand il leva son arme, il fut vif comme l'éclair, et atteignit le Génie d'or au bras, sans qu'il pût rien faire contre, si ce n'est bouger légèrement à gauche, pour que le coup ne touchât point son cœur.

    Il sentit la pointe entrer dans son bras, donc, et la douleur en fut vive; il se comprit tout de suite paralysé de ce bras, car la lance contenait un poison qui avait cet effet – et le spectre, en le regardant, avait l'œil vitreux enflammé, comme traversé d'une joie mauvaise, et semblait se réjouir infiniment du mal qu'il lui faisait. Le Génie hésita un instant, fut même plongé dans le doute, le coup lui faisant presque moins mal que ce regard horrible, et cette hésitation lui fut fatale, car elle l'empêcha de percevoir le démon jaune, qui rampait derrière lui, et lui asséna un coup atroce de sa hache sur la jambe. Et, croyez-le si vous voulez, elle fut tranchée.

    Le Génie d'or tomba, et il se sut à la merci de ses ennemis. Le monstre bleu même se releva, et les trois l'entourèrent, ricanant, exultant, bavant déjà de joie cruelle. Car ils entendaient le découper, et le manger. Le démon bleu voulait les membres, le jaune le cœur, le rouge la tête avec sa cervelle, et Solcum fut sur le point de connaître le sort le plus épouvantable qu'un homme puisse connaître.

    Mais il se passa alors quelque chose d'extraordinaire. Car le génie doré de Paris prit son épée de sa main gauche, s'appuya dessus et, en un éclair, se plaça debout sur la jambe qui lui restait entière, la droite. Et, se tenant en équilibre sur ce seul pied qui lui restait, il donna trois coups à ses ennemis – inattendus, profonds, nets –, et voici! remi 01.jpgils s'écroulèrent à terre. Car le monstre bleu avait eu les hanches tranchées, et n'avait plus aucune jambe pour se mouvoir, mais n'était plus qu'un tronc; le gnome jaunâtre avait eu le cœur transpercé, et ne respirait plus; et le spectre rouge, sachez-le, avait eu sa tête tranchée d'un coup.

    Comment le Génie d'or avait-il trouvé en lui de telles ressources, qu'il pût vaincre si rapidement des ennemis apparemment invincibles, c'est ce qu'on ne saura jamais. Mais l'œil exercé de l'initié aguerri eût pu peut-être voir, alors qu'il était à terre, un rayon de lumière en forme de fée lui déposer un baiser au front, ou lui placer une main au cœur!

    Et il advint que, lui vainqueur, chose incroyable à dire, son bras fut instantanément délivré du sortilège qui le maintenait paralysé, et que sa jambe gauche lui fut instantanément restituée, elle réapparut – ou repoussa à une vitesse impossible à estimer, Dieu sait ce qu'il en est.

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, qui relatera le nouveau départ du Génie d'or vers la forteresse de Fantômas.

  • Le péril des chauves-souris géantes (Perspectives, LXXI)

    Camazotz_Gargoyle_Card.pngCe texte fait suite à celui appelé Le Nouveau Bond de Pégase, dans lequel j'évoque le caractère indicible des souvenirs de mon double divin, auquel je me suis intimement mêlé au cours de mon voyage au pays des génies. Dès que j'en parle, c'est par métaphores, je ne désigne pas de réalité physique, comme j'en ai pourtant l'air.

    Mais je ne mens pas, quand je dis que, monté sur un cheval volant, je foulais une route de lumière colorée comme un arc-en-ciel et, passant par-dessus la terre, m’élançais sans retenue vers la montagne de ma destinée, où je devais trouver le secret de l’Homme Divisé – et de le réunir.

    Du moins croyais-je – grisé par ma nouvelle nature et ma nouvelle personne, le nouveau corps, le nouveau masque que j’arborais – que ce serait une voie rapide et sans obstacle. Mais à tout état il est un danger, à toute métamorphose il est une réponse du Malin, de Mardon – et des ennemis nouveaux, d’une essence adaptée et plus haute, d'une certaine manière elle aussi métamorphosée! Et j’avais beau être désormais du même peuple qu’Ithälun et le Génie d’or, je n’étais pas forcément mieux armé pour affronter les terribles chauves-souris à corps d’hommes et à crocs de lion, portant des lances parcourues d’éclairs, qui se dressèrent bientôt devant moi, après avoir surgi du détour d’un sommet, d’une montagne que je m’apprêtais à longer et à dépasser.

    Sans doute étaient-ils sortis d’une grotte. Car le jour déclinait rapidement, à mes yeux devenus scintillants, pour qui le temps n’était point le même, et se confondait aisément avec la nuit – et je voyais souvent le soleil, la lune et les étoiles ensemble, dans ce monde nouveau, plus différent encore de la terre périssable qu’il ne l’avait été jusque-là, alors que je n’étais encore que le modeste poète nommé Rémi Mogenet que personne ne connaît ni n’admire, à raison. Et, sentant les premiers souffles de la nuit, percevant ses ombres, ces êtres s'étaient, comme leurs cousines mortelles, arrachés à leur abri souterrain, et s'étaient mus vers l'air libre en troupe.

    Ou avaient-ils, de toute façon, obéi à un signal? Car ils avaient un air menaçant, et étaient comme une armée en marche. Sans attendre ils se précipitaient sur moi et mes compagnons, Ithälun et Othëcal que suivaient ses meilleurs guerriers – hommes ou femmes, tous montés sur des chevaux ailés de feu.

    En hurlant les monstres volèrent, portés par leurs ailes énormes, et leurs visages, mélanges d'hommes et de bêtes, étaient terrifiants, et sans ambages le combat s'engagea, car nous brandissions des boucliers pour parer leurs coups, et nous leur en donnâmes à notre tour, perçant les cœurs et tranchant les membres, ou simplement ruinant les ailes et les forçant à se poser à terre. Certains s'y écrasèrent, leurs ailes ne les portant plus...

    Plusieurs d'entre nous reçurent des blessures, et même deux chevaliers d'Othëcal périrent, un homme et une femme, et mon cœur fut brisé quand je vis la femme s'écrouler, car elle était plus belle qu'on ne saurait dire. Et même Othëcal cria, et se précipita furieux vers le monstre qui l'avait tuée, et lui trancha la tête de haut en bas, en mettant en pièces la protection de métal qu'il avait placée sur son crâne dans l'espoir d'éviter les coups meurtriers. Mais quel heaume aurait pu résister à la fureur flamboyante d'Othëcal, et à son épée rutilante, qui s'enfonça jusqu'au cou de l'être horrible, lui rompant les dents, faisant sortir ses yeux de la tête, et laissant les deux pans de sa tête coupée tomber sur ses épaules, affreusement?

    (À suivre.)

  • CXXXVII: le combat des cauchemars

    Monster-water-tentacles-claws-art-picture_m.jpgDans le dernier épisode de cette psychédélique série, nous avons laissé le Génie d'or alors que, sous sa forme astrale, il affrontait des cauchemars vivants, des matérialisations de ses élans de peur, de doute, de honte. Il venait de briser de son épée divine celle d'un monstre bleu aux membres étonnamment maigres.

    Cependant, il en fallait davantage pour décontenancer le monstre affreux, qui allongea démesurément ses deux bras, jusqu'à les transformer en tentacules. Et, sous cette forme, ils s'enroulèrent autour du corps et du cou du Génie d'or, qui ne put éviter cette attaque. Immobilisé, il vit arriver le second monstre avec sa hache de bronze – riant du mal qu'il allait faire, s'apprêtant à l'abattre, profitant de sa soumission aux tentacules de pieuvre de l'être bleu!

    Le Génie d'or, néanmoins, n'eut pas assez peur pour ne pas réagir. Usant de sa puissance de détente musculaire, et rassemblant toute sa volonté, il s'élança vers les hauteurs, étirant encore les bras du monstre bleu, mais échappant à la course horizontale du monstre jaune: il lui passa par-dessus, sautant vers l'avant tout en tournant sur lui-même, afin de dérouler de son corps les bras du bleu. Et lorsque celui-ci, étiré à l'excès et surpris de cette initiative, eut relâché son étreinte, le Génie d'or leva son épée et coupa en deux les deux bras, qui laissèrent s'échapper des gerbes de brume grasse et noire, tandis que leur propriétaire poussait un horrible cri Goetheanum (2).pngaigu. Puis, le Génie d'or se retourna vers son second assaillant, qui l'avait suivi dans sa course nouvelle, afin de lui faire face.

    Il ne le laissa pas porter le premier coup mais, avec courage, le devança, lançant la pointe de son épée vers lui. Cette fois, pourtant, ce fut l'ennemi qui para. Il leva sa hache et détourna le coup d'épée. Puis, avec beaucoup de ruse, il lança son gros pied jaune à trois orteils vers la poitrine de Don Solcum, et l'atteignit d'une façon retentissante, avec un gros bruit qui résonna dans tout l'espace, et dans un énorme rire, qui fit se dresser les cheveux sur la tête au Génie d'or.

    Plus encore, le coup lui coupa le souffle, et il fut rejeté loin en arrière, manquant même de lâcher son épée. S'il n'avait pas été protégé par son brillant haubert, il eût eu les côtes brisées, à coup sûr, ou les poumons perforés. Tant était grande l'étonnante force de ce gnome perpétuellement grimaçant!

    Mais le Génie d'or justement était protégé de son armure forgée des anges, et il n'eut rien de rompu, il put revenir aussitôt à l'attaque. Il le fit en feintant de son épée, faisant lever au gnome sa hache, et lui donnant, à son tour, un magistral coup de pied, mais au visage, ce qui mit fin au rire hideux de cette bête, et l'envoya au sol.

    Il n'était pas assommé, mais au moins gémissant, et il rampait pour échapper au Génie d'or, qui pourtant le laissa tranquille, ne se doutant pas de son âme rusée et menteuse, et qu'il préparait une nouvelle attaque, n'étant pas si blessé qu'il voulait le faire croire; cela se mêlait aussi du plaisir qu'il avait à se faire plaindre. Tel était le caractère de cet être visqueux, répugnant.

    Mais il est temps, lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser au suivant la fin de cette intense bataille.

  • Le nouveau bond de Pégase (Perspectives, LXX)

    moi.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Métamorphose de moi, dans lequel je raconte m'être transformé en un génie que connaissaient bien les autres génies, et qui me semblait être plus moi que moi-même, si une telle chose est possible. Et sous cette forme on m'invita à m'envoler vers la destinée.

    Ithälun et moi saisîmes des chevaux piaffant que nous tendait Othëcal et, délaissant la voiture volante qui nous avait jusque-là servi de véhicule, nous montâmes dessus, et nous élançâmes vers l'ouest – bondissant par dessus les rivières, traversant les prés à la façon de foudres! Et soudain, nous frappâmes l'air lui-même des sabots de nos montures, et je ne fus pas surpris de les voir fouler les vents, et d'apercevoir, à leurs flancs, des ailes de lumière. Ils étaient pareils à Pégase, et nous emportaient vers l'ouest rutilant. Mais tout se passait comme si j'avais déjà monté de tels chevaux, et que j'eusse appris à les maîtriser parfaitement. Car le mien m'obéissait bien.

    J’étais autre que je ne suis, mais je n’étais pas différent de moi, je me sentais complètement l'autre, et mes souvenirs étaient les siens, je les avais moi, ils étaient aussi miens. Mais comment pourrais-je vous les dire? Ils étaient fabuleux, dépassant tout ce que vous pouvez imaginer. Les mots peinent à les dire, car ils sont faits pour la réalité mortelle, et ces souvenirs appartenaient à un monde immortel.

    Radumel était en somme mon double divin, tel qu’en parlent les traditions ésotériques les plus séculaires et les plus consacrées. Conscient du monde des anges et de l’éclat des dieux, il regardait leur visage en face, et n’était point anéanti.

    En même temps, le croirez-vous? il avait en lui l’expérience de la mortalité, il se souvenait d’avoir été moi, l’humble Rémi Mogenet. Il tirait de cette mémoire du monde ordinaire, physique, une étonnante capacité à voir clair en ce qui l’entourait, à penser les choses par lui-même, à ne pas être le simple réceptacle des pensées qui tombaient des étoiles comme des flocons de neige, ainsi que, à présent, je pouvais m’en apercevoir, quand, par ses yeux, je regardais les autres êtres de ce monde des génies...

    Il ne sert à rien d’essayer de décrire en détails les souvenirs de cet être appelé Radumel, qui étaient comme une nébuleuse d'astres révélés – et ressemblaient de toute façon à ce que j’ai déjà décrit, à ce que j’avais entrevu juste avant ma métamorphose. Ils étaient encore plus indicibles, néanmoins, si cela est possible. Si la conscience élargie de Radumel ne les avait pas adoucis et ordonnés en un tout cohérent, familier et clair, je serais certainement devenu fou, ou stupide, car leurs éclats fusaient comme des hallucinations terrifiantes, et étaient autant de monstres abominables au regard des mortels. Le vrai visage des anges, ou même des génies, a de quoi épouvanter, car il défie toute raison, il se forge au mépris de toute géométrie que l’entendement puisse saisir, et la vision imparfaite et non préparée de ces êtres a depuis toujours fait surgir en l’âme l’image des démons et des monstres les plus insupportables, les plus affreux. Le cœur se brise, l’âme se morcelle à leur vue, et bien des siècles s'écouleront, bien des millénaires, avant que l’homme ait appris à les voir. Quand je restitue ce que m'ont montré ses yeux, je le fais en grande partie par métaphores, par symboles, utilisant les mots pour saisir ce qu’ils peuvent saisir de leur nature – de la nature de ces gens –, et la rapporter à ce qui a un lien avec elle dans le monde terrestre - qu'ordinairement ces mots désignent. Il ne faut pas, certes, me prendre dans un sens littéral, dans ce que j’énonce. Ce serait une erreur.

    (À suivre.)

  • CXXXVI: les cauchemars de l'Intermonde

    cauhemar.jpgDans le dernier épisode de cette saga du Génie d'or, gardien secret de Paris, nous avons laissé notre héros alors que, détaché de son corps mais retenu dans le Dévachan inférieur, il était en butte à des assauts de monstres vulgairement appelés cauchemars. Toutefois n'avait-il pas son apparence habituelle, déjà souvent décrite – mais une autre.

    Voici quelle elle était. Débarrassé de son haubert, il avait un corps beau et transparent, à peine visible entre les étoiles, immense selon les critères illusoires de l'être humain – mais petit selon ceux, plus réels, des peuples qui habitent les étoiles. En un sens, il avait simplement une taille humaine, quoiqu'il eût paru très grand aux mortels, s'ils avaient pu le voir; il leur eût paru un géant – mais demeurant à l'échelle humaine, pareil seulement à deux ou trois fois la taille d'un homme ordinaire. Et, face à lui, les cauchemars étaient à peine plus vastes – pareils à des monstres, à des fauves, à des bêtes de la jungle ou de la savane.

    Il y en avait trois, suivis de leurs troupes – constituées d'êtres plus petits, tournant autour d'eux comme des guêpes. Le premier était bleu, hâve, tordu et pareil à un cadavre, long et maigre, muni d'ailes de peau trouées, avec des yeux globuleux pâles, des bras interminables et une figure hideuse, décharnée et horrible.

    Le second avait un visage ricanant et une peau jaunâtre parcheminée, des yeux étroits et rouges, des bras épais et des jambes naines, des ailes d'oiseau aux plumes sales et ébouriffées.

    Le troisième était rougeâtre, et ses ailes de flammes tremblotantes crachotaient et menaçaient constament de s'éteindre, ainsi qu'une vieille machine. Ses yeux étaient vitreux et ternes, ses mains larges, et ses jambes STARMAN.jpgétroites se terminaient en pointes, sans pieds.

    Ils étaient tous les trois armés: le premier d'une épée noire et courbe aux reflets d'acier bleu; le second d'une hache fine de bronze verdie par les siècles; le troisième d'une lance noircie par le sang, irrégulière dans sa forme, affreuse à voir.

    Ils l'attaquèrent l'un après l'autre. Et le Génie d'or au début n'était pas armé. Il parut devoir être tué par ces êtres.

    Mais il joignit les mains, ferma les yeux, et voici! un rayon jaillit du fond de l'espace. L'instant d'après, sa main droite tenait une épée brillante, et son corps était revêtu d'un haubert azuré. Il attendit, en garde, le premier des trois monstres.

    Celui-ci, ouvrant hideusement la bouche, montrant le fond noir dans lequel sa langue sèche s'agitait, et roulant devant lui ses yeux verdâtres, tâcha de toucher le Génie d'or de son épée en se fendant, vif comme une guêpe, rapide comme une étincelle qui bondit d'un brasier, et pouvant, de manière inattendue, allonger démesurément et instantanément son bras – comme s'il n'eût été fait que d'un liquide durci, élastique et mou, ou même d'une brume pouvant se densifier, ou s'alléger à volonté. Le Génie d'or toutefois était prêt. Il para le coup d'un geste également vif, abattant la lame de son épée sur l'épée ennemie – et la brisant de sa puissance, tant était grande celle des êtres qui l'avaient forgée, et la lui avaient donnée. Et au moment où il l'avait brisée, une gerbe d'étincelles avait bondi, puis un liquide noirâtre avait coulé, dégoulinant de la lame brisée comme d'une plaie. Les gouttes longues et visqueuses s'en perdirent dans l'abîme dans lequel les quatre combattants étaient suspendus, parmi les étoiles lointaines et au-dessus d'une vague brume violette traversée d'éclairs jaunes.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain. Nous verrons la prochaine fois comment le Génie d'or vint à bout d'au moins deux de ces monstres.

  • La métamorphose de moi (Perspectives, LXIX)

    merkaba new copy.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Vision des éons, dans lequel je rapporte que des visions m'ont amené à perdre le sens, et à ne plus voir autour de moi qu'un monde noir, épais, sourd et oppressant.

    J'entendis alors un son de vague. Il venait de ma droite. Je me tournai, et vis une lueur violette dans l'obscurité. Elle ondoyait comme de l'eau. Elle disparut, puis reparut, fit cela plusieurs fois. À la fin elle s'en alla complètement. Mais une lueur plus claire surgit à sa place. Elle était comme la lumière signalant un bateau – et je me souvins de la première fois où m'était apparue la nef d'Ithälun, et de l'embouteillage où je m'étais trouvé, juste avant, dans la cité de Genève, alors que j'écoutais, à la radio, les nouvelles de l'attentat terroriste de Paris, dans la salle du Bataclan. J'avais oublié ce monde, qui avait pourtant été le mien depuis ma naissance – du moins le croyais-je.

    La clarté se rapprocha, et elle prit une teinte rougeoyante, et elle avait la forme de la pierre qu'Othëcal m'avait donnée. J'ouvris la main, elle n'y était plus. Mais comme elle rayonnait, éclairant l'air autour d'elle, je vis qu'elle était au front d'un homme beau et jeune, et qui avait des ailes de feu aux épaules, aussi curieux cela puisse-t-il paraître. Était-ce vraiment des ailes? De chaque épaule jaillissait un jet de flamme, ayant vaguement la forme d'ailes, et au pourtour doré, traversées d'éclairs, également d'or: de cela seul j'étais sûr. L'être avait des yeux profonds, qui me fixaient, et ce regard m'inquiéta, mais je n'eusse su dire pourquoi.

    Il leva le bras vers moi, et sa bouche s'ouvrit. Mais je n'entendis qu'un son indistinct, comme un vent qui se levait. Il eut l'air mécontent. Un éclair traversa l'air, et un coup de tonnerre retentit. Je me revis au volant de ma voiture. La voiture de devant continuait de faire clignoter son feu orange. J'étais de nouveau à Genève. Je fermai les yeux, les rouvris, mais j'étais toujours au volant de ma voiture.

    Puis il fondit dans mes mains, comme changé en liquide chaud, et mes mains fondirent aussi. Je sentis mes cheveux se dresser sur ma tête – avant qu'eux aussi ne fondissent, comme tout mon corps. Puis tout fut dissous comme dans un nuage de fines gouttelettes, et l'obscurité revint, et je revis le visage de l'ange portant sur son front ma pierre magique.

    Je levai le bras, et marchai vers lui. Il me toucha, me prit par les épaules, et je sentis un feu m'entourer, et me crus mort, consumé. Mais l'instant d'après, j'étais de nouveau, un genou à terre, à côté d'Ithälun. Or, cette fois, mon corps était revêtu d'un haubert éclatant, je tenais en main une épée scintillante, et ma poitrine brillait de la pierre magique qu'Othëcal m'avait donnée, inscrustée dans une cuirasse dorée. J'eusse pu m'étonner, mais je regardai l'épée que je tenais, et dont la lame brillait, et je ne l'étais pas; j'avais la sensation de savoir comment m'en servir, comme si les souvenirs d'une autre vie surgissaient en trombe. Je scrutai mes amis immortels, pensant qu'ils seraient peut-être étonnés par ma métamorphose. Mais ils n'en donnèrent aucun signe.

    Et ils me dirent: Es-tu prêt, désormais, Radumel le Preux, toi qu'on fit venir d'un pays lointain, où les temps sont différents? Ils m'avaient appelé d'un nom que je croyais n'être pas le mien, mais je m'entendis répondre, spontanément: Oui, prêt, je le suis! Allons, mes amis, marchons, dirigeons-nous vers la destinée. Car cette dame auguste nous attend! Ils acquiescèrent, et, comme devenu quelqu'un d'autre, je partis avec eux – l'égal de ces êtres, et leur frère, ou cousin, et non plus un mortel venu d'un autre monde, inférieur au leur. J'étais comme possédé, mais possédé par un autre moi-même, dont je n'eusse su dire s'il appartenait au passé, au futur ou à un autre monde, mais que je sentais être plus moi que moi-même, si une telle chose est possible!

    Me croirez-vous? Je n'en sais rien. Mais il en était bien ainsi. Je pourrais le jurer.

    (À suivre.)

  • CXXXV: l'opération du Génie d'or

    amongst_the_creation_by_hellsescapeartist-d4y50yg.jpgDans le dernier épisode de cette étonnante série consacrée au gardien secret de Paris, le Génie d'or, nous l'avons laissé alors qu'il venait de demander au roi des Nains Astalor de l'accompagner dans sa quête contre Fantômas – notamment parce que, blessé, il sentait ne pas pouvoir venir à bout seul de son ennemi.

    Alors Astalor le roi des Nains répondit: Seigneur Solcum, seigneur Solcum, même avec mon armée, si tu es ainsi blessé, tu ne pourras pas franchir les portes de Fantômas. Ton corps sera vaincu, déjà, avant que nous ne les atteignions. Tu dois venir dans ma cité, afin que mes médecins t'auscultent. Sache que de la part de sa demoiselle Inëlïn, Ithälun m'a fait dire que tu étais blessé, et a communiqué à mes mires les secrets d'un remède, tel qu'ils pouvaient le saisir dans leur science profonde mais limitée. Car si elle étonnerait les mortels par son étendue, elle ne peut tout faire, et plus d'un mort a échappé à leur étreinte, lorsqu'ils ont voulu le ressusciter. Mais viens, car tu n'en es pas encore là, et ils pourront faire merveille, sur toi, grâce à l'enseignement et aux indications qu'a livrés Inëlïn.

    Entendant ces paroles, le Génie d'or acquiesça, malgré qu'il allât perdre du temps, au cours de l'opération. Mais que pouvait-il faire? Car sa blessure le rongeait, et il fallait qu'il fût libéré du parasite, de l'instrus à l'âme sombre qui s'était mêlé à lui. Ensuite il reviendrait, et vaincrait.

    Longue fut la route jusqu'à la cité d'Astalor, pour lui; car il s'affaiblissait d'heure en heure, et bientôt les Nains durent le soutenir, lui bâtir un brancard, et, inquiet, Astalor le regardait dépérir, et craignait qu'on ne pût le récupérer, et que l'âme du Génie d'or s'envolât, partît loin de la Terre pour ne plus jamais revenir – sinon en de lointains éons –, et que, en son absence, Fantômas ne répandît partout un règne définitif, que nul ne pourrait plus combattre. La Terre serait alors saisie dans ses griffes, et le Chaos seul serait prince, en réalité, car Fantômas n'était que son agent, quoi qu'il crût, lui-même. Et la haine entre les hommes serait profonde, le meurtre et la trahison répandraient leurs souffles, les passions immondes justifieraient les pires exactions aux yeux de leurs auteurs, et tout cela aurait lieu sous le voile artificiellement doré du progrès indéfini et de l'émulation collective, 23031501_347179849075745_429127023592021686_n.jpget Fantômas rirait, et avec lui Mardon, seigneur du Chaos qui l'habite, et lui inspire presque tous ses sentiments. Le Génie d'or seul pouvait faire échapper l'humanité à ce fatal destin. Lui seul avait le pouvoir d'arrêter Fantômas, que toutes les forces de la Terre ne pouvaient arrêter, et c'est pourquoi il avait reçu du Ciel tant de dons. S'il ne pouvait pas les utiliser, l'humanité était perdue.

    On l'emmena, désormais plus mort que vif, jusqu'à la salle d'opération, où les chirurgiens agirent avec art, accompagnant leurs gestes sacrés de formules sacramentelles, évacuant l'esprit obscur du loup maudit, en même temps que ses restes infects.

    Trois lunes dura l'opération complexe, et mille fois les gestes sanglants des mires entrèrent dans le corps meurtri de Don Solcum. Et voici! ils y plaçaient du feu, et de l'eau, afin de le purifier, et de le nettoyer.

    Pendant ce temps, plongé dans l'inconscience, le seigneur Solcum voguait, en esprit, dans des limbes constellées de feux obscurs. Sur Terre, il respirait lentement, mais irrégulièrement, comme s'il souffrait, et dans les eaux éthériques où il nageait – tel un naufragé dans une mer infinie –, des cauchemars l'assaillirent, pleins de griffes et de dents longues, d'yeux de braise et de membres sombres. Il dut les combattre, mais sous une autre forme que celle qu'il avait habituellement, sur Terre.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, et de renvoyer au prochain, pour la peinture des combats violents du Génie d'or contre les cauchemars de l'Intermonde.

  • La vision des éons (Perspectives, LXVIII)

    ainur.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Pierre de ma mission, dans lequel je rapporte un discours que m'a tenu sur la ruine du royaume dont on m'avait confié le cœur sous la forme d'une pierre magique.

    Cet étrange discours me jeta dans de nouvelles affres. Je regardai Ithälun, étonné. Et, tout en l'écoutant, son visage me paraissait se détacher de son corps, de tout, et entrer en moi, dans mon cerveau, comme si plus rien au monde n'existait qu'elle – comme si elle me parlait du fond des mondes, et que je fusse ailleurs que sur Terre, et qu'elle m'eût entraîné dans les plus curieux lointains. Or, dans ses yeux devenus rayonnants, rendus pareils à des soleils, je vis soudain un monde que je n'avais jamais vu auparavant. D'abord perdu dans la lumière, inaccessible à mon éblouissement, il dessina peu à peu ses formes, ses teintes et ses êtres.

    Et j'y vis des âges, j'y vis se dérouler des éons – ils passaient comme des êtres vivants dans l'air, et sous leurs pas le monde se transformait. Dans une succession d'éclairs il se modifiait, et j'apercevais, dans le cycle des âges, des évolutions cosmiques, et des étoiles passaient en tournant, et elles étaient pareilles à des hommes et à des femmes, aussi étrange cela puisse-t-il paraître. Elles glissaient dans l'azur infini comme sur un sol de cristal – semblant danser –, et je savais que depuis la Terre elles prenaient la forme de ce qu'on nomme les étoiles filantes.

    Puis j'y vis des batailles entre les êtres planétaires – et elles étaient furieuses, et les guerres humaines les plus meurtrières et les plus destructrices m'apparurent comme peu de chose, à comparer de celles-là, dont l'univers tremblait jusque dans ses bases. Car d'un geste, d'un coup d'épée, d'une flèche lancée, des mondes disparaissaient, des races étaient anéanties, des planètes étaient supprimées, des époques ruinées parsemaient l'espace de leurs sinistres fragments, et l'homme n'était qu'un fétu de paille, entre les mains des Puissances.

    Les armées s'affrontaient parmi des nébuleuses luisantes, et surgissaient éclatantes de l'épaule d'Orion ou de la queue du Dragon, des ailes de Pégase ou des pinces du Crabe, des yeux de Méduse et de la voile d'Argo – et traversaient les astres, et des feux jaillissaient de leurs vaisseaux, et se croisant par milliers coloraient l'air de leurs teintes rouges, bleues, jaunes, vertes, mauves. J'en étais étourdi, ne comprenant rien, ne distinguant rien de connu, étonné que ce ciel que j'avais cru mort, ou mû par de simples mécanismes, s'animât de toutes parts de lui-même, et que ces batailles que j'y voyais fussent aussi des ballets rituels d'anges immenses, comme si la guerre parmi eux n'était qu'un jeu, ou qu'un art. Une harmonie se dégageait de ces visions dramatiques, et elle me parvenait comme depuis le fond d'un rêve, et parfois il me semblait n'entendre que le frou-frou d'un rideau, et des échos de rires et de cliquetis guerriers résonnaient comme dans des coulisses où l'on eût préparé un étonnant spectacle. Mais parfois je voyais des anges tomber vers la Terre, sous la forme de boules de feu, et je savais que ces êtres vivaient aussi d'affreux malheurs!

    Il y avait aussi des châteaux, des palais, des brumes vermeilles constellées de lampions énormes, et des fêtes se déroulaient, noces immenses – et je crus devenir fou, car cela dépassait l'entendement. Un vertige me saisit, et je mis un genou à terre, tandis qu'une nappe noire recouvrait mes sens et pénétrait mon esprit.

    Soudain, je ne vis plus Ithälun, ni Othëcal, ni rien du monde des génies. De toutes parts un épais mur noir m'entourait, bloquant ma vue. Je ne voyais plus mon corps, qui se perdait dans les ténèbres, et me sentais assiégé par des brumes lourdes, oppressantes, épaisses, et grand était mon tourment. J'entendais de vagues chuchotements qui m'inquiétèrent, une sourde rumeur monta ensuite, et, me tournant vers la droite, puis vers la gauche, levant les yeux, les abaissant, regardant devant, derrière, je n'aperçus plus rien – sinon de grosses bouffées plus noires encore que le reste, si une telle chose est possible.

    (À suivre.)

  • CXXXIV: le miracle d'Ithälun

    83be762699b0fd45b00fa434ef392950 (2).jpgDans le dernier épisode, chers lecteurs, de cette saga grandiose, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'il venait d'être sauvé par un peuple elfique de Nains qui l'aimaient, et le respectaient.

    Car il était d'un peuple proche du leur, quoique d'un rang plus élevé, plus proche des anges du ciel, comme on appelle souvent les esprits des étoiles. Et ils avaient entendu son appel. Mais voyez! cela ne se déroula pas comme vous pourriez le croire. Car plusieurs heures avant que le Génie d'or eût énoncé sa prière, ils virent arriver, dans leur cité rutilante aux tours ornées de pierres précieuses, une demoiselle étincelante, diaphane et pure, nimbée de lumière, et qui les éblouit: pour venir, elle avait chevauché un rayon de lune, car elle appartenait à la maison d'Ithälun, la pure épouse de Solcum. Par elle, elle avait été envoyée. Car Ithälun avait entendu la prière de Solcum avant même qu'il ne l'énonce ou, pour mieux dire, elle avait fait remonter le temps à sa demoiselle, pour que les Nains sussent ce qu'on attendait d'eux, et agissent au bon moment.

    Ceux-ci avec bonté l'avaient accueillie, et s'étaient enquis de la raison de sa venue; et elle leur avait tout expliqué, et ils avaient obéi – ils l'avaient fait avec joie, car trop peu souvent à leurs yeux avaient-ils des nouvelles de la reine de la Lune, et ils adoraient en avoir, et être ses obligés, la servir ou l'honorer, ou recevoir d'elle des présents. Après avoir béni de la part de sa maîtresse le peuple de la chaux, après avoir jeté sur leur front une poudre d'or que sa dame lui avait confiée, qui devait leur donner longue vie, sagesse et intime lumière, elle repartit sur un autre rayon de lune, traversant étrangement les murs du palais du roi, où elle s'était tenue, s'exprimant devant tous. Et les Nains s'étaient armés, le peuple d'Opaldur s'était muni de ses lances et de ses épées, et étaient venus jusqu'au Génie d'or par les voies connues d'eux seuls. Ainsi dirent-ils; ainsi s'expliquèrent-ils auprès du Génie d'or lui-même, qui en fut étonné et charmé, qui s'en réjouit infiniment, qui en fut même ému; et, des fentes de saphir de son heaume noir, une goutte d'or jaillit, et coula le long du jais, qui était une larme, une larme de reconnaissance et de gratitude, et aussi d'amour. Car il avait craint pour sa vie, et il voyait que sur lui veillait sa bien-aimée reine de la Lune.

    Les Nains sourirent, se regardèrent en se faisant des clins d'œil, et feignirent de ne rien voir en ne faisant aucune remarque au Génie d'or, et en se consacrant, dans leurs conversations, à leurs tâches nécessaires, aux soins à dwarf.jpgapporter aux blessés, et au nombre total des troupes debout, et par bonheur, ils n'eurent dans leurs rangs pas un seul tué.

    Mais le Génie d'or, se reprenant et songeant à sa mission, s'adressa bientôt au roi d'Opaldur, qu'on nommait Astalor: Roi, lui dit-il, tu es arrivé à point nommé. Le mystère de ta venue, tu viens de me le révéler, et il me bouleverse. Je ne cacherai pas le tressaillement de mon cœur, en apprenant le don d'Ithälun ma femme. Car je l'aime infiniment. Et qu'elle vous aime et vous ai envoyé une de ses divines demoiselles ne me laisse pas d'autre choix que de vous aimer tendrement aussi. Vous le savez, on pourrait croire à un miracle, puisque vous êtes arrivés juste au bon moment; mais il n'en est rien, car à travers les portes des mondes, les demoiselles d'Ithälun peuvent remonter ce que les mortels nomment le temps. Et moi-même je l'ai fait, déjà, entrant dans ce temps par une porte, alors que j'avais écouté, durant plusieurs siècles, les récits fabuleux de la maison de Cyrnos. Il m'a fallu revenir en arrière, franchissant, par la substance de la pensée, les éons, et entrant, depuis les hauteurs de l'éternité, dans le puits qui m'a ramené dans ce siècle pernicieux, où Fantômas répand ses hordes. Mais la question désormais est autre, il s'agit de savoir si vous allez continuer à m'aider, et m'accompagner jusqu'aux murs du palais maudit de Fantômas, pour l'assaillir et l'abattre. Vous savez, car vous le voyez, que je suis blessé: la chair d'un loup s'est mêlée à la mienne, et me ronge, tend à dissoudre mon corps. Seul, je ne parviendrai pas à vaincre l'adversaire.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode déjà long, pour renvoyer au prochain, quant à la réponse du roi des Nains Astalor.

  • La pierre de ma mission (Perspectives, LXVII)

    Red_Blood_Gem.pngCe texte fait suite à celui appelé Le Mystère de la pierre magique, dans lequel je rapporte avoir pris le joyau lumineux qu'on me tendait, et y avoir vu des visages étranges, qui me laissèrent stupéfait.

    J'entendis alors soupirer à côté de moi, et c'était Ithälun – et lorsque je la regardai, je vis qu'elle avait, sur le front, un nuage de tristesse et que, apparemment compatissante, elle jetait les yeux tantôt sur moi, tantôt sur la pierre que je tenais, tantôt sur Othëcal, tantôt sur ses gens, passant lentement des uns aux autres, bougeant imperceptiblement la tête, comme si le temps s'était arrêté, ou n'était plus fait que d'une succession d'images fixes. Un silence intense, semblant peser sur les mondes, s'était installé dans la salle, et les gemmes des habits des elfes luisaient sans qu'un bruit se fît entendre, comme les étoiles lors des nuits cosmiques – au-delà des oiseaux, des feuillages, des renards glapissants, ou des automobiles qui vrombissent dans les lointains de la Terre. Ce silence aussi était stupéfiant, et ma gemme sembla briller moins fortement, sous son poids. C'était comme un endormissement complet, et comme si les lumières de la salle et des parures se changeaient en veilleuses – comme on appelle les lampes qu'on laisse pour les dormeurs, notamment les enfants.

    Je vis soudain, tel un diamant, une larme surgir de l'œil d'Ithälun. Elle aussi était émue par ce fatidique moment, bien que je n'en devinasse en rien la cause. Pourquoi était-elle si mélancolique? Ce qui arrivait n'était-il pas ce qu'elle avait attendu, en se rendant avec moi en ces lieux? Je ne comprenais pas vraiment ce que tout cela signifiait, et me demandai si je n'avais pas commis une grave faute, en m'emparant de la pierre qu'on m'avait offerte. Je fis un mouvement traduisant mon désir de la lui donner à mon tour, mais elle m'arrêta, posant son bras sur le mien, et dit: «Non, Rémi, non. Tu dois la garder. C'est maintenant la tienne. Maintenant et à jamais. Ne t'inquiète pas. Il te la fallait, pour accomplir ta mission. Tu as bien fait, de la prendre. Car je vois que ton cœur est troublé, mais il ne doit pas l'être. Sache que si tu nous vois un regard triste, ce n'est pas pour cette raison, que tu eusses dû agir autrement que tu ne l'as fait. Non. Il n'en est rien. Tu as agi conformément à nos vœux. Mais vois-tu, même quand on sait qu'un ami doit mourir, et que, en mourant, il ira rejoindre les dieux – entrera dans le pays des étoiles et sera accueilli avec joie par ceux qui gardent ces joyaux du ciel au front –, et que ses bonnes actions mêmes accourront à lui en dansant, comme des vierges, et l'entoureront de leurs bras tendres et frais, même quand cela arrive, tu le sais, nous sommes tristes, parce que nous aurions voulu garder avec nous cet ami, et, malgré ce que dit la raison, la passion fait surgir des larmes, car la séparation est un déchirement; et un vide se crée, au sein de l'âme, dès que l'ami s'éloigne.

    «Or, cette pierre était le secret de la royauté d'Othëcal sur la Terre, et le moyen qu'il avait, avec son peuple, pour y vivre, s'y maintenir, et créer le cercle enchanté qui y maintenait, aussi, les splendeurs des temps anciens – justement celles des étoiles. Oui, par cette pierre, sache-le, Othëcal conservait sur la Terre où vivent les mortels la gloire du Ciel où sont nés les génies, elle était le secret de leurs enchantements les plus nobles, les plus purs. Et qu'Othëcal te l'ait donnée veut dire une chose claire: pour toi, pour le salut de l'homme, pour le salut, aussi, de la Terre, il a accepté de renoncer à son royaume, de laisser dépérir ce qu'il a bâti sur la Terre. C'est donc avec peine que nous entrevoyons la déperdition du pays où il veut – de ce royaume qu'il gouverne, de la fin de ses enchantements qui étaient parmi les plus purs de la Terre, et qui étaient parmi ceux qui y conservaient le mieux les splendeurs astrales. Comprends-tu? Nous savons qu'en partant sur l'orbe lunaire, Othëcal et les siens gagneront un royaume plus pur, plus noble; mais celui-ci, où ils vivaient, étaient leur patrie, leur maison, et, même si, en haut, ou au fond du Ciel, ils retrouveront bien des amis, des cousins, des congénères – même si, avec le temps, ils s'y referont volontiers une patrie, ils avaient assimilé ce royaume, ici-bas, à eux, y avaient versé leur sang, y avaient sacrifié leur sueur, leur vie, leur âme, et s'en séparer leur brise le cœur, le leur crève. Ils savent que certains d'entre eux ne le supporteront pas, ne le souffriront pas, et qu'ils erreront parmi les ombres, sans pouvoir monter dans le vaisseau spatial qui emmènera la plupart d'entre eux dans leur nouvelle maison; ils savent que ce sera pour eux une épreuve, et que tous ne la surmonteront pas – et que, attachés à ce sol, ils s'y mêleront aux plantes, aux rochers, aux bêtes: triste sera leur destin! Mais ils ne peuvent pas faire autrement, ils le savent aussi, et maintenant qu'ils te connaissent, ils comprennent qu'il le faut, que c'est fatal. C'est ainsi, et tu dois respecter leur peine.»

    (À suivre.)

  • CXXXIII: l'ouverture de la porte rocheuse

    dwarves_by_jubjubjedi-d7jggk0.jpgDans le dernier épisode de cette série étrange, nous avons laissé le Génie d'or alors que, de son bâton magique, il envoyait des feux dévastateurs contre des zombies qui l'attaquaient, sans pouvoir pour autant empêcher leur inexorable avance.

    Il arrêta brusquement de faire tourner sa baguette cosmique d'or, et se figea. Surpris, jusqu'aux morts-vivants s'arrêtèrent aussi. Le Génie d'or ferma les yeux, ainsi que l'assombrissement de la fente bleue de son heaume le montrait. Il priait. Il appelait à l'aide ses amis lunaires. Ou d'autres êtres inconnus.

    Or, il se passa alors quelque chose d'extraordinaire. Lentement, étrangement, silencieusement, une porte s'ouvrit dans la paroi rocheuse de la grotte, à droite du Génie d'or. Elle glissa en biais dans la pierre même, et personne ne l'avait jamais vue, sans doute, car les démons de Fantômas tournèrent vers elle leurs yeux, et s'étonnèrent. Si les zombies ne détournèrent pas leur regard vide et aveugle du Génie d'or - qu'ils ne fixaient d'ailleurs pas réellement, seul leur corps étant tourné vers lui -, ils n'en demeurèrent pas moins figés dans leur marche, comme si l'esprit qui les animait, lui-même étonné, pouvait, à distance, distinguer ce prodige. Des hommes armés, revêtus de hauberts étincelants, et avec à la main des épées et des boucliers brillants, apparurent à la porte et, au cri de Dorlad!, se jetèrent sur l'ennemi, qui sur les monstres en retrait, qui sur les zombies en pointe dans l'attaque contre le Génie d'or.

    Qui étaient-ils? Ils étaient les elfes de la Seine, ou de la terre dont elle a fait son lit, et leur petite taille indiquait qu'ils étaient liés au règne minéral, même s'ils n'avaient rien de minuscules; ils étaient juste semblables à des hommes petits. Ce peuple, dans la langue des génies, se nommait Opaldur, ce qui signifie souffles de la chaux, si orc_king_by_manzanedo-dax4vgc.jpgon peut traduire un tel mot, issu d'une langue d'immortels. Communément, les hommes les appellent aussi des Nains.

    Leur âpreté était grande et, parmi eux, on voyait un guerrier couronné, ayant au front un cercle d'or, qui se dépensait plus que les autres, luttait avec acharnement. Ce peuple était connu pour détester les êtres sortis au jour par Fantômas, et issus de races démoniaques diverses, toutes maudites, à des degrés différents, toutes corrompues, quoique leur mauvaiseté eût des caractères dissemblables selon les cas.

    Avec leurs armes fulgurantes, ils découpaient les zombies plus vite que ceux-ci ne pouvaient s'en rendre compte - et rares sont les Opaldurs qu'ils purent saisir et tuer, en les déchirant de leur force terrible. Même ceux qu'ils saisissaient étaient rapidement défendus par leurs frères, et la bourrasque de leur venue eut tôt fait de réduire les zombies et de les changer en un tas de boue immonde, puante et sanglante, et de faire fuir les monstres qui avaient auparavant attaqué le Génie d'or, et se tenaient en retrait.

    Ils les poursuivirent quelque temps dans leurs souterrains, mais n'osèrent pas aller très loin, car la forteresse de Fantômas était proche, et ils savaient qu'il avait des armes redoutables, qu'ils ne pouvaient dominer qu'en menant un assaut ordonné et ensemble, peut-être soutenus par la puissance du Génie d'or, qu'ils aimaient et respectaient.

    Mais il est temps, chers lecteurs, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, pour ce qui est d'expliquer la venue inattendue de ces valeureux Nains.

  • Le mystère de la pierre magique (Perspectives, LXVI)

    Satana.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Don sacré de l'Ornim, dans lequel je rapporte m'être apprêté à prendre un joyau lumineux qu'on me tendait, et qui semblait contenir une bête dangereuse, tant la vie en elle était grande.

    Pour autant, Othëcal ne me le confiait pas comme s'il se fût agi d'un être mauvais, et Ithälun, que je regardai à ce moment, ne cilla pas, ne dit rien, ne bougea pas, ne m'empêchant aucunement de le saisir – mais, au contraire, par son inaction, semblait simplement attendre que je m'emparasse du joyau. J'en fus surpris, mais, dans ce monde, à vrai dire, les choses n'étaient pas toujours ce qu'elles paraissaient, n'étaient pas toujours ce que les hommes croient qu'elles sont, et les symboles que je pensais y reconnaître n'y étaient en rien des idées prédéfinies (évidemment), mais des choses vivantes et mouvantes, des esprits, des souffles rendus visibles par le don que m'avait fait Solcum (le Génie d'or), et qu'avait prolongé en moi la noble Ithälun son épouse. Le bien et le mal n'y étaient ainsi pas aussi simples que dans les représentations humaines, et on me confiait une gemme habitée par un démon qui peut-être était favorable à ma quête: je n'eusse su le dire. L'attitude d'Ithälun, toutefois, le laissait penser, et je n'avais aucune raison de douter d'elle.

    Je pris donc la pierre entre mes doigts, et faillis aussitôt la lâcher – non qu'elle fût brûlante comme une flamme, mais que, au contraire, un étrange mélange de chaleur et de fraîcheur la rendait comme vivante, comme semblable à la peau d'un animal – une fois de plus. Mais quel animal pouvait bien se trouver dans cette petite prison, c'était impossible à dire. Je crus d'autant plus fortement qu'il allait me mordre, ou me faire du mal, enrouler une queue serpentine autour de mon poignet, et qu'on m'avait trompé, mais rien n'advint, sinon ceci: soudain, sur la facette du rubis taillé, mais à l'intérieur, apparut un visage qui riait, et qui l'instant d'après disparut!

    Je criai, et lâchai la pierre de surprise, mais j'ai toujours été assez adroit avec les objets que mes mains lançaient, et, déjà convaincu que cette gemme était précieuse, et qu'il fallait la traiter avec le plus grand respect – déjà saisi d'amour pour elle, je la rattrapai de l'autre main, plus rapide, plus vif, dans mes réflexes, que je ne m'en serais pourtant cru capable. Elle brillait entre mes doigts, chatoyante, douce, plus belle qu'aucun joyau que j'eusse vu de ma vie, et mon désir s'enflamma, de la porter sur moi, de l'absorber – ou d'être absorbé par elle –, et, lors, une chose des plus incroyables survint, car, à l'intérieur de la pierre, je ne vis plus un visage bestial ricanant, comme j'avais cru l'apercevoir un bref instant, mais le visage d'une femme souriante et belle, aux cheveux purs et blonds, et dont les mèches dorées se fondaient dans l'air vermeil qui la nimbait. Je fus, à nouveau, stupéfait, et, comme je craignais d'être le jouet d'une illusion, je levai le regard vers Ithälun, et celle-ci ne m'aida pas beaucoup: car elle me continuait de me regarder sans rien dire, et sans faire montre d'aucune émotion distincte. Je regardai alors Othëcal, et lui avait un étrange sourire en coin, mais très léger; et ses yeux brillaient, comme si des paillettes d'or s'y étaient agitées, sous l'effet du plaisir, ou d'une quelconque malice difficile à définir.

    «Qu'est ceci?» murmurai-je alors. Je tournai la tête autour de moi, attendant que quelqu'un me répondît. Mais les sujets d'Othëcal gardaient l'œil baissé, comme s'ils s'étaient changés en pierre – et seules des larmes luisantes coulant sur leurs joues, reflétant, même, la lumière de ma gemme, attestaient que ce n'était pas le cas.

    (À suivre.)

  • CXXXII: la bataille des zombies de Paris

    Amazing-Zombie-Art-520x623.jpgDans le dernier épisode de cette insigne saga, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors que, blessé, il combattait les monstres de Fantômas et que, soudain, d'un trou qui menait au château de celui-ci, il avait vu quelque chose qui l'avait terrorisé, lui, l'elfe cosmique des temps!

    Il s'agissait d'hommes morts qui bougeaient encore, ou qu'animait un esprit mystérieux, quelque sortilège abject. Leur corruption était visible, car leurs yeux étaient blancs, retournés ou vitreux, et leur bouche ouverte laissait souvent couler du sang, mais un sang épais et noir, ou bien était remplie de vermine grouillante; et souvent aussi leurs membres étaient brisés, et ils boitaient - voire, pour certains, rampaient. Mais ils avançaient, inexorables, se mouvant d'un même rythme comme si un seul esprit les dirigeait à distance, et, sortis de sombres tombes, ne semblaient point pouvoir être arrêtés.

    Le Génie d'or y songeait: quelle blessure pouvait empêcher de tels êtres d'avancer? Puisque (la couleur de leur peau pâle le montrait) ils n'étaient point vivants, quelle mort eût pu freiner leur pas, anéantir leur action? Il avait ouï parler de ces êtres abjects, corps sans vie que mouvait un sorcier, ou bien un démon, et qui ravageaient toutes les terres qu'ils traversaient. Comment les vaincre, si ce n'est par une destruction totale - par le feu ou l'eau? Car leurs membres n'étaient pas si solides, ni si bien liés entre eux, qu'un torrent n'eût pu les dissoudre, ou les émietter.

    Mais, en attendant, ils ne connaissaient nulle peur, car ils n'avaient nulle conscience, ils n'étaient poussés que par le désir de tuer. Car la Mort les habitait, et même seul son esprit les animait, en plus de celui du mage qui les avait éveillés, ou libérés de leurs tombes. Car ainsi la magie procédait-elle: elle passait un pacte avec la Mort!

    Quoi qu'il en fût, il n'y avait d'autre choix que de combattre cette nouvelle arme, et le Génie d'or, vaillant Solcum des ères, entreprit de jeter ses traits de feu, qui fulguraient de son rutilant sceptre d'or, sur ces êtres que la langue populaire appelle zombies. Et, certes, ils les perçaient de part en part, entraient dans leur ventre et ressortaient dans leur dos, traversaient leurs crânes sans effort, et en expulsaient des yeux, des dents, des wei-feng-001q7wp3gy6ut4qu2aq4e.jpgoreilles, ou ils achevaient de briser leurs bras, de trancher leurs jambes, les contraignant à ramper davantage, ou à marcher sur leurs genoux, ou leurs moignons. Car ces traits de feu doré s'abattaient sur eux comme une pluie, et jamais peut-être le Génie d'or n'avait déployé une telle puissance. Dans sa main droite son bâton tournait comme une hélice, ou une toupie, et les traits qui en jaillissaient étaient innombrables et indistincts, de telle sorte qu'une mortel eût pu, ne voyant plus tourner cette baguette, croire être en face d'une étoile. Dons de la lune d'argent, ces flèches de lumière concentrée manifestaient la volonté de la dame céleste d'abattre ces êtres immondes en venant en aide à son protégé le Génie d'or.

    Las, la masse de ces hommes et de ces femmes qu'un mage avait arrachés au sépulcre n'en était point arrêtée pour autant: car si les premiers tombaient, les suivants montaient sur ce qu'il restait d'eux sans se soucier de rien, et ils continuaient d'avancer, tendant leurs mains noires et décharnées vers le Génie d'or, s'apprêtant à le saisir et, peut-être, dans leur sauvagerie spontanée, à le détruire, à l'anéantir, à le mettre en pièces!

    Le génie lunaire n'en avait pas peur: il s'inquiétait seulement de la réussite ou non de sa mission. Et, s'il était brisé dans son corps terrestre par ces horreurs marchantes, il ne pourrait plus la mener à bien, il le savait. Peu importait sa douleur, puisqu'il habitait ce corps de toute son âme, et que sa vie l'irriguait: il n'en avait cure. Seule la tâche divine, confiée à lui par sa mère céleste, le préoccupait.

    Mais, précisément, il ressentit une douleur pénible, à l'idée qu'elle pourrait ne pas être menée à bien, être accomplie. Et il voyait avec inquiétude les mains décharnées et crispées, imprégnées de boue et de sang, qui se tendaient vers lui, et les regards vides, vitreux, hideux, de ceux qui les avaient. Il continuait à jeter sur eux son feu, mais cela ne suffisait pas, ils poursuivaient leur avance inexorable, comme au sein d'un cauchemar.

    Mais il est temps, lecteur digne, de laisser là cet épisode, pour laisser au prochain l'issue de cette terrible bataille.

  • Le don sacré de l'Ornim (Perspectives, LXV)

    ruby.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Résignation d'Othëcal, dans lequel je rapporte un changement d'attitude du roi elfique auquel ma dame protectrice et moi rendions visite: soudain il s'est fait plus doux. Et j'avais l'impression qu'il projetait en moi ses pensées, que je comprenais mieux.

    Mais lui-même, pouvait-il lire dans mon esprit, et ses yeux avaient-ils la faculté de déceler mes pensées, par-delà mon enveloppe corporelle? Je me rendis soudain compte que quand son regard s'était abaissé, c'était aussi mon cœur que, à distance, il avait sondé - y projetant sa conscience, comme il en avait le pouvoir. Le froid que j'avais alors ressenti, l'impression d'être épié, me revint en mémoire, et je sus qu'un lien s'était établi entre Othëcal et moi, qui était de nature occulte, et comportait un danger - mais aussi une chance. Car bien des pans du réel à mon esprit alors s'ouvrirent et, jusqu'à un certain point, Othëcal, plus généreux qu'il n'avait paru au cours de son échange avec Ithälun, m'avait fait son héritier parmi les mortels, me révélant quelques-uns de ses secrets les plus chers, quoique je n'eusse su les exprimer, et qu'ils demeurassent en moi comme d'obscures images. Ils m'avaient effleuré, et j'eusse pu croire à de brèves illusions si mon séjour déjà long dans le pays des génies ne m'en avait appris davantage, et ne m'avait montré comment prendre au sérieux les sentiments étranges que dans la vie ordinaire on étouffe en riant, comme s'ils n'étaient que folie.

    Accompagnant le geste au mystère, il tendit le bras dans ma direction, et je crus un instant qu'il me mettait en accusation; mais, au lieu de cela, sa main s'ouvrit et, sur sa paume longue et blanche, et tournée vers les hauteurs, je vis un singulier joyau, une sorte de pierre rayonnante, qui me parut d'abord être une lampe, mais diffusant une lumière rouge; un regard plus attentif me montra qu'il ne s'agissait que d'une gemme apparentée au rubis, telle que celles qui ornaient autrefois les couronnes des rois, et que son cœur rayonnant ne s'expliquait par aucune forme d'énergie électrique. Il semblait palpiter et luire à la façon d'une étoile, de son propre feu, comme s'il était vivant et que sa vie s'exprimât justement à travers cet éclat. Une sorte de clignement, ou d'alternance de vivacité et de retenue, évoquait la respiration, comme si ce fût de la lumière qu'effectivement cet objet exhalât. Les yeux d'Othëcal reflétaient son éclat d'une façon étrange, comme si un lien secret existât entre lui et la pierre, à la façon du lien qui unit le chien à son maître. Mais qui était le maître, et qui le valet, je n'eusse su le dire. Cette pierre contenait-elle l'esprit d'un dieu, ou d'un elfe serviteur, je ne pouvais en juger avec certitude. En tour cas des étincelles, dans son éclat rouge, couraient, et une force intense s'en dégageait, qui me médusa. L'être qu'elle contenait attendait-il d'être libéré? J'eus le spoupçon qu'il était assez puissant pour ravager la Terre, et que cette sorte de talisman – car je ne doutais pas que ce fût un, tel que les anciens réellement les concevaient, contenant un esprit, un souffle cosmique – devrait être manié avec prudence et dextérité, et que je n'en étais guère digne.

    Comme Othëcal attendait visiblement que je prenne cette pierre dans ma propre main, je la levai et la tendis en tremblant, craignant qu'elle ne fût brûlée, consumée en un instant, ou bien mordue par l'esprit qui était dedans; car, en un étrange éclair, au moment où mes doigts s'apprêtaient à la toucher, j'eus la vision d'un animal aux yeux rouges et aux dents longues et blanches, en son sein; il avait aussi des ailes noires et des griffes acérées, et je me demandai s'il s'agissait d'un dragon, ou d'un démon à tête de chauve-souris, je ne savais pas vraiment.

    (À suivre.)