05/11/2017

Face à l'homme-sanglier (Perspectives pour la République, XXXVII)

boar.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Brouet de l'elfe fou, dans lequel je raconte qu'un être étrange, après m'avoir appris à conduire une voiture volante, m'a préparé un excellent repas, que je ne suis pas près d'oublier, tant il était bon, et que nous avons ensuite la sieste sous un pavillon qu'il avait dressé.

Soudain, je fus réveillé par un souffle bruyant, et un piétinement sourd. J'ouvris les yeux, et vis qu'Ornuln était déjà debout, et que, un genou à terre, il écoutait, avec une grande attention, ce qui se tramait dehors; car il était à l'ouverture du pavillon. Je voulus lui demander ce qui se passait, mais, au son de ma voix, il me fit taire d'un geste brutal, ainsi que d'un son de sa bouche qui ne laissait aucun doute sur ce que je devais faire. Lentement, silencieusement, il sortit son épée, la posa à côté de lui, et prit son arc, plaçant une flèche sur la corde; il défit aussi son carquois, et mit le tas de flèches à sa droite, prêt à servir.

Le soleil était incliné dans le ciel, et sa lumière dorée entrait par la droite dans le pavillon, qu'il faisait reluire de son éclat: le jaune de la soie était lumineux et profond, et les bêtes dessinées à l'extérieur se voyaient depuis l'intérieur, brillantes et tremblantes. Mais le son du souffle rauque et du piétinement sourd ne cessait pas, et tournait autour de la tente en reniflant bruyamment. Sans bouger, l'elfe le suivait des yeux le plus possible, et levait la tête le plus possible, quand il était complètement derrière nous, comme pour mieux l'entendre.

Plus rapide que l'éclair, il décocha une flèche à sa gauche, alors que le souffle rauque semblait avoir fait une pause. Le trait traversa la toile et fit entendre un bruit sourd, comme s'il s'était planté dans une matière à la fois molle et compacte. On entendit un cri horrible, et la toile de soie de la tente vola dans tous les sens, jetant la plus grande confusion à mes yeux. Je pus à peine voir l'elfe, pas désorienté par cette envolée de la soie, saisir son épée après avoir posé son arc, et se précipiter vers la source du méfait. Mais il fut aussitôt repoussé par un coup qui l'envoya rouler à sa gauche, loin de moi. La tente fut complètement arrachée et ce qui se tint alors devant moi me fit frémir d'horreur.

C'était un sanglier, mais se tenant sur deux jambes, à la façon d'un être humain. Il était énorme, et ses yeux étaient flamboyants comme des braises, sous un front épais et des sourcils protubérants. Leur cruauté ne saurait se redire; ils étaient injectés de sang, et une haine sans nom s'y consumait.

Sa bouche hideuse était flanquée de deux défenses pareilles à des poignards, longues et pointues, luisantes comme de l'acier.

Si ses pieds semblaient bien avoir des sabots, ses mains énormes avaient des doigts, et la droite tenait une masse revêtue de fer, si la gauche était nue. Mais le poing en était fermé, et c'est sans doute lui qui avait envoyé rouler Ornuln, car la masse l'eût tué, et je croyais me souvenir qu'il l'avait justement attaqué par la gauche, peut-être conscient qu'il devait tenir une arme dans la main droite, car il pouvait connaître cet être. (C'était le cas: il me le confirmerait plus tard.)

Le monstre se dressait, planté sur ses deux jambes formidables, grand comme un petit arbre, et me fixait de ses yeux terribles. Une écume tombait de sa bouche entrouverte, mouillant sa barbe drue. La flèche tirée par Ornuln était enfoncée dans son flanc gauche, et un mince filet de sang noir en coulait: la flèche avait beau tenir dans son cuir, la blessure ne semblait guère profonde. Il n'y prêtait même pas attention.

(À suivre.)

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12/10/2017

Le brouet de l'elfe fou (Perspectives pour la République, XXXVI)

skylla.jpgCe texte fait suite à celui appelé Cours de conduite de voiture volante, dans lequel je raconte qu'un être étrange m'a appris à conduire un engin volant, après avoir été envoyé à cette fin par le seigneur du lieu, un certain Tornither. Il venait de m'annoncer en riant que j'étais plus adroit que la plupart des mortels.

Comme disait Molière, il n'est flatterie qui ne fasse croire à la plus grande folie, et, entendant son compliment, je ne pus m'empêcher de sourire aussi, bien qu'en réalité conduire ce véhicule n'avait rien de bien difficile et que n'eussent su faire aussi bien, et même mieux que moi, des milliers d'hommes et de femmes mortels.

Comme midi approchait, et que le soleil était haut dans le ciel, l'elfe, car c'en était un, me demanda de nous poser, et, après qu'il m'eut expliqué comment procéder, je m'y employai avec succès.

Lorsque nous fûmes parvenus au sol, il chercha dans le coffre et trouva, à ma grande surprise, du matériel que je n'avais pas vu, et que je n'aurais jamais pensé y être. Il déploya alors, en l'accrochant à des piquets plantés à terre, un pavillon de soie, sur lequel étaient dessinés de curieux symboles, notamment des animaux mélangeant plusieurs formes, proches de la chimère, du centaure, du sphinx, du griffon. Des hommes ailés aussi s'y trouvaient, colorés et brodés avec art. L'ouverture était large et laissait voir le paysage. L'elfe ne rabattit pas le pan qui permettait de la fermer. Nous nous mîmes à l'intérieur, à l'abri du soleil.

Puisant dans un sac du coffre, Ornuln m'offrit, à son tour, une sorte de thé, des gâteaux excellents, et il s'absenta quelques instants, avant de ramener de larges feuilles, semblables à du chou, qu'il commença à faire cuire dans de l'eau, en y plaçant aussi des herbes. Il m'indiqua comment je devais continuer cette préparation, et retourna à la recherche de nourriture. Il ramena des racines violettes et jaunes rappelant le navet, ainsi que des fruits de plantes poussant au sol, et ressemblant à des courgettes ou des concombres.

Quand il vit que je n'avais toujours pas sorti le chou de son eau bouillante, cependant, il parut mécontent. Sans rien dire, il jeta le tout au loin, et retourna à la vitesse de l'éclair chercher le même chou.

Il fit cuire à sa guise, à son retour, tous ces légumes, sans les laisser longtemps dans l'eau chaude, afin qu'ils craquassent sous la dent. Et, je l'avoue, jamais je n'avais mangé rien d'aussi bon. J'étais stupéfait. Je me sentais à nouveau léger et pur, après ce repas.

Je dois ajouter que celui-ci n'avait pas commencé sans une prière aux dieux du pays, aux êtres qui présidaient à la croissance végétale des différentes plantes, de nous pardonner nos emprunts, et par une action de grâce, pour les remercier de nous les laisser faire.

Or, j'eus la plus grande surprise de voir se matérialiser, dans l'air, des formes souriantes, assez semblables à l'elfe mais plus éthérées et dénuées de jambes distinctes: leur ventre se prolongeait en bas par des effilochements qui disparaissaient dans une nuée - ou plutôt deux nuées, une de chaque côté du corps, comme si leurs membres inférieurs avaient été dissous dans l'air et qu'il ne restait plus que la force qui les mouvait. Toutefois ces nuées s'enroulaient, mais vers l'extérieur, donnant à ces gens l'image des êtres jadis dits anguipèdes.

Ils s'inclinèrent devant Ornuln, et prirent tout à tour ses mains jointes dans les leurs. Il me sembla même qu'ils prenaient, de ces mains, un objet qui brillait, comme si ce fût de l'argent, mais je ne pus distinguer ce que c'était, et à aucun moment Ornuln ne me parut avoir quelque chose dans ses mains ou se saisir de quelque objet que ce fût, dans ses poches ou ailleurs.

C'était encore un mystère, pour moi, devant s'ajouter aux précédents.

Lorsque nous eûmes mangé, nous nous reposâmes sur des matelas fins et moelleux installés dans le pavillon, et bientôt j'entendis le souffle régulier d'Onuln, qui s'était endormi. Je m'endormis à mon tour.

(À suivre.)

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06/10/2017

Dante et l'héritage européen des Francs

CharlemagneCourronne.jpgJ'ai dit récemment que les Français assumaient peu leur véritable culture, puisqu'en général, lorsqu'ils se cherchent une référence fondamentale, ils se détournent des chansons de geste et des chroniques latines du temps des Francs, ne s'appuient même pas tellement sur l'ancienne Rome, mais se réclament des Grecs. Or c'est assez fabuleux, peu crédible, et il n'y a somme toute guère de logique à protester contre des invasions de cultures étrangères au nom de l'héritage grec.

Que les chansons de geste et le règne des Francs et de Charlemagne soient fédérateurs pour l'Europe ne fait pourtant pas beaucoup de doute. Les épopées espagnoles sont imitées des chansons de geste françaises et le Cid est aussi un héritage des Francs. Mieux encore, l'épopée franque est pour la littérature classique italienne la référence fondamentale: Dante cite Roland, Olivier et Guillaume comme étant parmi les héros transportés au paradis, mais aussi Godefroi de Bouillon, le champion de la première croisade et de la Jérusalem délivrée du Tasse.

En Allemagne, des poèmes en latin ont mis en scène des héros germains de la Gaule, notamment le Waltharius, et le Nibelungenlied est relatif aux Burgondes, venus en Gaule pour y fonder le royaume de Bourgogne. En dialecte dauphinois, une chanson de geste chante encore, au douzième siècle, les Bourguignons, issus des Burgondes, dans leur opposition aux Francs leurs maîtres - puisqu'ils admettent que le roi de France a un titre impérial auquel ils doivent se soumettre: c'est Girart de Roussillon, l'une des plus belles chansons de geste qui aient été composées.

Pour se retrouver, certes, l'Europe doit établir une base culturelle commune, et elle n'est pas réellement dans l'ancienne Grèce, comme on le fait croire. Elle est plutôt dans l'ancienne Rome et l'empire carolingien.

L'Italie au fond fait mieux que la France, quand elle prend Dante pour classique de référence: il se réclame de cet empire carolingien archange.jpget de sa descendance germanique, espérant l'avènement d'un empereur romain d'origine allemande qui rétablira l'ordre antique, et il assume et illustre pleinement le merveilleux chrétien, qui est l'essence de l'Europe moderne, parce qu'il lui est aussi commun. Dans toute l'Europe on a vénéré les saints du christianisme, tandis que, personne ne l'ignore, les légendes païennes étaient très différentes d'un pays à l'autre. Dans toute l'Europe on a lu la Légende dorée en latin, et Dante montre qu'au paradis on rencontre non seulement Roland et Charlemagne, mais aussi, dans des cercles plus élevés, les saints du Nouveau Testament. C'est la mythologie commune à l'Europe, et la seule qui soit dans ce cas.

Pourquoi se leurrer? C'est bien cela, qu'il faut assumer. Sinon, l'Islam a aussi des liens profonds avec une partie de l'Europe, tout comme le paganisme de l'ancienne Grèce. Avoir une préférence à cet égard peut apparaître comme arbitraire.

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14/09/2017

Cours de conduite de voiture volante (Perspectives pour la République, XXXV)

hffg.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Elfe conducteur, dans lequel je raconte qu'un elfe est venu me voir de la part de son seigneur l'immortel Tornither, et m'a emmené dans la voiture volante jusque-là conduite par Ithälun disparue, m'annonçant même, en m'appelant « petit homme », qu'on l'avait chargé de m'apprendre à la conduire.

Je demeurai perplexe, en l'entendant me nommer ainsi, car je suis d'une taille au-dessus de la moyenne, et lui-même était plus petit que moi. Mais je devais apprendre, plus tard, que c'était illusoire, et qu'il avait réellement une taille supérieure à la mienne, mais qu'il avait comprimé son corps réel pour que nous pussions discuter aisément, et que nous fussions d'une même nature extérieure. Cela l'avait amené, cherchant à se proportionner selon ses vertus, à être plus petit que moi, qui peut-être ai somme toute de trop longues jambes, par rapport à mon buste: Dieu sait. Comme Tornither, en effet, il avait la faculté de cristalliser son enveloppe extérieure, et de réduire par conséquent son corps éthérique.

Je fus cependant assez effrayé par la perspective de devoir conduire le véhicule volant, même avec un moniteur à mes côtés, pour ne pas songer trop profondément au mystère du sobriquet qu'il m'avait donné. Ce moniteur était du reste fantasque à l'excès, et je craignais le pire. Quelle valeur auraient ses conseils? Devrais-je réellement les suivre?

Par bonheur, il m'en donna peu, me laissant conduire au hasard, et faire, par ma maladresse, pencher la voiture jusqu'au risque de la faire choir, ou de m'en expulser au péril de ma vie; mais il y prenait visiblement du plaisir, et ne craignait guère pour la sienne, et je finis par le soupçonner de n'être guère soucieux de mon sort, et de ne pas prendre du tout au sérieux la mission qu'il avait reçue.

Je devais en effet m'apercevoir que, comme le peuple de Tornither en général, il était de la race qui, sans être leur ennemie jurée, méprisait les mortels, et ne voulait pas frayer avec eux, regrettant secrètement de devoir leur laisser la place dans le règne du monde. Mais, ainsi qu'on le verra, Ornüln était amené à s'adoucir, dans ce mépris, et on espérait, en haut lieu, qu'il nouerait avec moi une amitié bénéfique pour lui.

Il n'était pas hostile, au demeurant, et il me mettait la main sur l'épaule lorsqu'il raillait ma maladresse, et demandait si je m'y prenais de la même façon sur terre, quand je conduisais ma voiture à pétrole, et si j'avais déjà écrasé beaucoup d'êtres humains. Et en disant ces mots, il souriait, et en finissant de parler, il riait un peu. Mais je ne prenais pas toujours en bonne part ses moqueries, car il dépassait parfois les bornes. Il se moqua même de ma maladresse supposée avec les femmes, puisque selon lui conduire ce véhicule volant était comme faire monter une femme au ciel, et j'en rougis, et mon visage se ferma.

Il sembla toutefois regretter sa plaisanterie juste après l'avoir faite, et reprit son sérieux, et m'expliqua plusieurs choses, pour que je la conduisisse mieux. Il me complimenta même, cette fois sans détours, et déclara que j'étais un bon camarade, et d'une patience pleine de vertu, puisque je soutenais sans me révolter son insolence et son indiscrétion, et même ses insultes! Mais je n'étais pas complètement apaisé, car qu'il en parlât me semblait destiné à minimiser celles qu'il m'avait lancées, et qui pour tous les hommes représentent un grave déshonneur, combien que le lot en soit, hélas, assez commun!

Nous continuâmes de la même manière un certain temps, et son calme et sa gentillesse, sa modestie, finirent par me faire oublier l'injure, et par me le rendre aimable. Grâce à lui, je pus bientôt conduire avec adresse le véhicule, et je lui en étais reconnaissant. Finalement, il me déclara: «Tu es vraiment adroit, pour un mortel, ô Rémi! Et je ne doute pas de tes capacités, parmi les tiens. Ne m'imite néanmoins pas, dans mes blagues insultantes, quand tu rentreras parmi eux, car ils n'ont pas ta patience, et l'ont d'autant moins qu'eux, contrairement à toi, sont réellement très maladroits!» Et ayant dit ces paroles, il cligna de l'œil, et afficha un large sourire.

(À suivre.)

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27/08/2017

L'elfe conducteur (Perspectives pour la République, XXXIV)

faun 01 (2).jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Apparition enchanteresse, dans lequel je raconte avoir vu venir à moi un elfe à la beauté séduisante, qui finalement me jeta un regard en riant.

Je souris, et lui demandai qui il était. Il me répondit qu'il était le premier serviteur de Tornither, et m'annonça que, à sa demande, Ithälun était venue boire le thé avec lui, et qu'elle y avait rejoint Dom Solcum son époux, invité lui aussi par le maître des lieux.

Il avait néanmoins tenu à ce que je ne fusse pas présent, et Ithälun l'avait accepté, à condition que je fusse protégé en son absence; or, lui, Ornüln, avait été chargé de cette mission, et voici! il était prêt à l'accomplir avec joie.

Je demandai alors pourquoi Tornither avait eu cette exigence, à quel moment il l'avait prononcée, et ce qu'il avait de si important à dire à Ithälun et à Solcum, que je ne pusse l'entendre; mais Ornüln ne fit que rire à ces demandes, et ne me répondit point.

Il se plaça néanmoins à côté de moi dans la voiture volante et, à un de ses mots, celle-ci s'éleva dans les airs. Il savait parfaitement la diriger.

Nous nous élançâmes vers l'ouest, où était ma destination.

Je fus bientôt surpris par sa conduite, qui n'avait rien de la douceur et de la sérénité de celle d'Ithälun, car lui, Ornüln, était facétieux, joueur, et il aimait à zig-zaguer, et à pencher l'engin à droite et à gauche, à accélérer, à ralentir, à aller en haut et en bas, se grisant au vent qui soulevait ses cheveux, et s'amusant de ces mouvements inutiles, riant même quand je manifestais de la peur.

Je m'enquis du motif de cette conduite étrange, et il en sourit, déclarant qu'il n'avait pas souvent l'occasion de manier ce genre de véhicules (que n'utilisait pas Tornither, quoiqu'il en eût d'autres), et qu'il était de tempérament tel qu'il se divertissait fort de cet exercice futile, comme d'ailleurs le faisait toute la maison de Tornither, ou presque. Cette franchise, dans ce qui me paraissait être un défaut, m'étonna.

Je demandai ensuite de quelle façon Ithälun comptait me rejoindre (si elle comptait effectivement le faire). Il rit encore, et me répondit que je verrais bien! Mais il était évident que Tornither ne manquait pas d'engins filant dans l'air, puisqu'il venait de m'en parler!

Cependant, ils s'apparentaient davantage à des bateaux flottant sur l'éther qu'à des voitures volant dans les airs, ajouta-t-il, toujours en riant, quoique je ne comprisse pas pourquoi.

Je crois, à présent, qu'il s'amusait de comparaisons impliquant les machines humaines, qu'il trouvait en réalité ridicules. Car, dès qu'il faisait allusion à la façon de vivre de nous autres mortels, il s'esclaffait comme si nous étions grotesques, et dès que j'évoquais cette vie que je menais avec les miens, il faisait de même, comme s'il n'y avait là qu'un sujet de moquerie. J'en fus à la fin choqué, car certains pans de mon existence que je peignais me paraissaient importants, dignes d'être pris tout à fait au sérieux; mais lui ne faisait qu'en rire. Même les peines humaines semblaient peu le toucher.

Une fois, néanmoins, il demeura songeur et grave, en m'écoutant parler. Mais j'anticipe trop: je redirai plus tard à quel propos il en fut ainsi.

Mon pilote me déclara, au bout de quelques lieues, qu'il avait aussi reçu la mission de m'apprendre à conduire ce véhicule, afin que je me débrouillasse sans lui, le cas échéant, et continuer seul mon voyage. J'hésitai à le croire, mais il bondit derrière moi, sur le coffre, se glissa à ma droite, et me poussa sur la gauche, où se trouvait le volant. Et en riant, il dit: «À toi, maintenant, petit homme!»

(À suivre.)

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11/08/2017

L'apparition enchanteresse (Perspectives pour la République, XXXIII)

hawkeye_by_uncannyknack-d83yu49.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Campement féerique, dans lequel je raconte avoir dormi dans une tente avec la belle immortelle Ithälun, avant de la voir, en pleine nuit, embarquer dans une nef de l'air.

Mais j'étais fatigué, et un sort semblait peser sur mes paupières; car je ne tardai pas à me rendormir.

Quand je me réveillai une troisième fois, c'était le matin; le soleil se levait, et la rosée luisait sur les herbes de la montagne. Des oiseaux faisaient entendre leur chant, qui devaient être dans les sapins. Ithälun était effectivement partie. Le véhicule qui nous avait amenés était néanmoins toujours là.

Je sortis de la tente, et vis une nappe blanche, étendue sur le pré, portant des gâteaux, des fruits, une théière, ou ce qui y ressemblait, et une tasse. Je me versai un liquide chaud et fumant, dans cette tasse, préparé avec des herbes que je ne reconnus pas, mais d'une essence délicieuse. Le buvant, je me sentis rempli d'une chaleur douce et bonne, et le ciel sous mes yeux sembla devenir plus lumineux. Les gâteaux étaient également exquis, et suaves. Les ayant mangés, je me sentis plus léger et alerte que je ne l'avais jamais été. Les fruits ne comblèrent pas moins mon appétit, leur jus sucré imprégnant mon corps comme le fait le lait donné à l'enfant. Il avait un goût de miel que je ne saurais décrire.

Je me demandai toutefois ce que je devais faire, une fois que j'eus mangé. Comme rien ne se passait, je rangeai les restes de ce déjeuner, et les plaçai dans le coffre de la voiture. Puis je fis prendre le même chemin au matériel qui avait permis de dresser une tente, après avoir démonté celle-ci, et avoir nettoyé les piquets dont la pointe était pleine de terre, au moyen d'un chiffon et d'une eau qui coulait non loin. Je ne fus que brièvement retenu à son bord par son murmure argentin, et son éclat cristallin. Ma main, plongée dedans, me paraissait d'une pureté inconnue, mais je me m'attardai pas sur ce prodige: je revins à la voiture.

Une fois fini ce rangement, je ne sus, néanmoins, que faire, et m'assis sur le siège, pour ne pas me mouiller avec la rosée, et attendis. Je décidai, quoique ce fût un peu tard, de songer avec reconnaissance au dieu qui m'avait permis de me réveiller et de m'ouvrir à nouveau au monde, et me promis d'agir au mieux la journée suivante, quoi qu'il advînt. Mais cette méditation elle aussi prit fin, et de nouveau j'attendis que quelque chose se produisît et qu'Ithälun revînt.

Le temps commençait à me paraître long quand, soudain, je vis marcher vers moi un jeune homme d'une grande beauté. Il montait la pente de la montagne sur laquelle nous avions dressé notre tente.

Il était habillé légèrement, d'une chemise flottante et presque transparente à force de finesse et de blancheur, et de chausses plus épaisses, comme de lin, et légèrement jaunes. Il portait au front un cercle pour tenir ses longs cheveux blonds, et ses yeux effilés étaient luisants, et d'un beau vert. Leur éclat était singulier, et semblait dépasser les limites de l'œil même; une malice s'y trouvait - à moins que leur feu ne me fût une tentation dont j'étais le seul responsable, et ne me les fît regarder avec méfiance et ne me les rendît dangereux sans que de leur part il n'y eût aucune faute. Je n'eusse su que dire, à ce sujet.

Il avait un arc à la main et un carquois à l'épaule, rempli de flèches aux pennons bleus. Il marchait légèrement sur l'herbe, semblant à peine la plier, à peine la toucher, et quand il me vit, il rit.

(À suivre.)

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24/07/2017

Le campement féerique (Perspectives pour la République, XXXII)

546444_3808165729787_1446761217_3481624_1625942936_n.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Sauf-Conduit de Tornither le Brave, dans lequel j'évoque la bénédiction reçue par Ithälun et notre séparation d'avec le seigneur du lieu, Tornither. J'ai rappelé que nous avions ensuite repris notre voiture volante et qu'Ithälun avait annoncé que nous devions camper pour nous reposer et que nous ne risquions rien grâce au sauf-conduit du berger enchanté.

Nous nous posâmes sur le flanc de la montagne de droite, descendîmes de voiture, et Ithälun entreprit de dresser une tente, grâce à une toile proche de la soie par sa douceur, qu'elle accrocha à des piquets qu'elle planta dans le sol avec mon aide, après avoir sorti ce matériel du coffre de la voiture, comme l'auraient fait n'importe quels mortels dans leur pays périssable. Par terre, elle étendit un tapis mou et doux, parfumé, et y plaça des oreillers et une couette remplie de plumes d'eider, qu'à ce titre je ferais mieux d'appeler du vieux mot d'édredon. Comme l'air frais venait à mes narines mais que je n'avais nulle impression de froid grâce à cet édredon orné de figures pourpres, je m'apprêtai à passer l'une de mes meilleures nuits, car j'aime l'air du dehors, et il me semble que mon âme quitte mieux mon corps quand je le respire, et s'en va plus aisément, par les ailes des vents, dans le pays des esprits où tout être trouve le repos, consciemment ou non.

Toutefois, je dois avouer que je fus d'abord troublé par la proche présence d'Ithälun, car sa chaleur venait jusqu'à moi, et son odeur naturelle, qui était saisissante, et propre à enflammer les sens. Elle en était consciente, mais son regard lumineux, dans la nuit, m'en imposait, et elle me souhaita une bonne nuit d'une voix qui ne laissait pas d'autre réplique que de la lui souhaiter en retour. Sa beauté, loin de susciter en moi des émotions qui m'eussent privé de sommeil, me rassurait comme la présence bienveillante d'un astre, m'apaisait tout en se tenant hors de ma portée: jamais je n'eusse osé porter ma main sur elle. Je pensais, à tort ou à raison, qu'elle ne l'aurait pas permis. Car au-delà de sa bonté était en elle un air sévère.

Au reste, pourquoi le cacher? si je m'endormis d'abord sans peine, je me sentis, à demi somnolent, attiré encore vers elle, et je me pressai contre son corps, en plaçant mon bras sur son ventre. Mais elle se déplaça, pour ne pas sentir mon contact, et je me retournai, pour continuer à dormir. J'en avais usé avec elle comme je l'avais fait tant de nuits avec mon épouse, mais elle n'avait pas accepté que je fusse son mari, si j'ose m'exprimer ainsi.

Plus tard dans la nuit, je m'aperçus même qu'elle n'était plus à mes côtés, m'éveillant une fois encore. Je regardai dehors, par l'ouverture de l'espèce de tente qu'elle avait dressée, et elle était debout, armée, luisante sous la clarté des étoiles et de la lune, et sa cuirasse reflétait leurs lueurs comme si elle eût été effectivement un astre terrestre. Or, elle regardait devant elle, et je vis, dans la direction de son regard, une sorte de nef flottante, qui laissait derrière elle, en avançant dans l'air, un sillon d'or.

Et, comme s'il se fût agi d'un rêve, je la vis monter, elle, dans cette nef, après qu'une passerelle se fut silencieusement déployée de son flanc droit, jusqu'à se rendre accessible au pied léger d'Ithälun. Elle entra dans la nef, qui partit aussitôt, reprenant le chemin qu'elle avait pris en venant. Dans l'ouverture, j'avais cru distinguer la forme d'un homme que je ne connaissais pas.

(À suivre.)

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02/07/2017

Le sauf-conduit de Tornither le Brave (Perspectives pour la République, XXXI)

blessin.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Berger démonique, dans lequel j'évoque l'apparence bénigne de Tornither le Brave, terrible démon de feu, sous la forme d'un berger affable, mais étrange et angoissant à regarder. Refusant de répondre à une question d'Ithälun l'immortelle me servant de guide, il venait cependant de produire un petit discours durant lequel, sous le voile de demandes aimables, il se moquait visiblement d'Ithälun et des siens et de leur prétention à faire le bien.

Ce fut au tour d'Ithälun de ne rien répondre.

Nous restâmes tous trois ainsi immobiles et silencieux un long moment, et Ithälun et Tornither se regardaient fixement sans rien dire, comme s'ils s'échangeaient des pensées que je ne saisissais pas, parce qu'ils ne les prononçaient pas, mais se le transmettaient directement par leurs yeux. Ceux-ci, tant chez l'un que l'autre, étaient particulièrement brillants, comme s'ils étaient mobiles à un plan que je ne distinguais pas, semblant même rayonner devant eux. Des reflets apparurent dans une lumière, et je me demandai s'ils s'échangeaient en fait des images qui jaillissaient dans l'air, et étaient de véritables pensées. Cela devait être le cas. Finalement, Tornither eut un sourire en coin, et il se tourna vers moi, le regard moins ardent, comme si l'échange avec Ithälun était terminé.

Une parole résonna curieusement dans ma tête, comme si elle venait de quelqu'un d'autre, et j'eus le sentiment qu'elle venait du berger, mais son sens m'échappa; elle disait deux choses à la fois, comme si un mot faisait écho à l'autre: à la fois toi et lui. Elle avait un ton ambigu, entre l'exclamation et l'interrogation!

Moi? Qu'avaient-ils bien pu se dire? Pourquoi me nommait-il, cet être étrange? Quel rapport avais-je avec lui? Que pouvait-il attendre de moi?

Tornither baissa les yeux, et leur lueur se fit moins encore vive; elle ne venait plus désormais que de la Lune, dont les rayons s'y reflétaient froidement. Mais je le vis sourire, d'un sourire moqueur, quoique non malveillant, et même rire silencieusement. Je regardai Ithälun; elle avait rougi, comme si elle avait honte de ce qu'elle lui avait dit et qu'il trouvât cela digne de raillerie.

Puis Tornither parla à haute voix, du même timbre guttural dont je l'avais déjà entendu parler. «Bien!», dit-il. Il leva la main, sans que je comprisse pourquoi.

Je vis, à ma grande surprise, Ithälun retirer son heaume, et s'avancer, puis s'agenouiller. Il posa sa main sur sa tête blonde, et une clarté sembla y naître au moment de la toucher, qui répandit des étincelles sur ses cheveux. Elle se releva, et remit son heaume. Il fit un signe de la tête, et recula dans l'ombre d'un rocher. Il se retourna et y disparut, à ma grande surprise, de nouveau.

Ithälun regarda brièvement dans sa direction, puis me dit: «Viens». Quand je sortis de ma torpeur, elle était déjà loin, près du véhicule posé à terre. Je courus après elle, et à sa suite montai dans la voiture volante.

Je fus plusieurs minutes sans parler, cherchant à comprendre ce qui venait de se passer. Je n'osai le demander: n'avais-je pas posé déjà beaucoup de questions?

À la fin, décontenancé par le silence d'Ithälun, je me risquai à dire: «Qu'allons-nous faire maintenant?» Elle répondit: «Camper. Dormir. Nous reposer.»

Elle fit avancer le véhicule encore quelques minutes, et le sol disparaissait, mais la bande ondulante d'argent de la rivière, en fond de vallée, déroulait ses anneaux, reflétant la clarté de la Lune d'une manière qui me troubla, parce qu'elle me rappelait quelque chose. Et tout à coup cela surgit en moi: c'était le même éclat que l'œil de Tornither, quand il avait cessé de briller de l'intérieur. Je regardai ces reflets étincelants, et je crus voir, dans ma folie, un œil rieur qui clignait, dans les ondes. Mes yeux s'écarquillèrent, et tentèrent de le voir une seconde fois, mais, on s'en doute, ils le distinguèrent plus rien.

Soudain, Ithälun s'écria, brisant le silence: «Ici. Ici, ce sera parfait.» Elle avait trouvé l'endroit idéal pour camper.

Je le trouvai inquiétant, et émis des doutes sur la vertu de ce lieu, et sa sûreté. Elle sourit et dit: «Ne t'inquiète pas. Nous sommes toujours sur les terres de Tornither et il nous a accordé son sauf-conduit. Toutes les créatures de ce royaume lui sont soumises, même celles qui sont apparemment les plus dénuées de conscience. Nous ne risquons rien. Tornither me fait confiance et compte sur toi, malgré le plaisir qu'il a à afficher du scepticisme.»

Je restai coi. Le contenu du dialogue mental ayant eu lieu entre le berger démonique et Ithälun m'apparut clairement.

(À suivre.)

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19/02/2017

La maison de Tornither le Brave (Perspectives pour la République, XXV)

anterne_3.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le pouvoir des Heures, dans lequel je prétends avoir appris d'une immortelle (avec laquelle je voyageais sur une voiture volante vers une mystérieuse Ultime Colline) que les années et les heures étaient des êtres réels qui anéantissaient les choses apparentes et en créaient de nouvelles. Après cette évocation, elle émit le désir de ne plus s'exprimer sur la question, de crainte de troubler le mortel que je suis.

- Je m'étonne cependant de ce tableau que tu brosses, ô Ithälun, ne pus-je m'empêcher d'ajouter. Les hommes subissent-ils comme des pantins l'action de ces êtres? Car, dans ton discours, ils n'ont aucune place, leur action semble vaine.

- Non, il n'en est pas ainsi, répondit la déesse. Les pensées, les sentiments, les actions des hommes impriment leur marque sur le monde, et les messagers du Temps n'agissent qu'en fonction de ce que font les hommes - ne les contraignant pas de l'extérieur, mais n'œuvrant que par grâce, et cristallisant dans la lumière leurs aspirations les plus secrètes, et les plus nobles, et auxquelles les êtres célestes ont donné corps et vie. Même leurs malheurs sont des dons, qu'ils doivent bénir, bien qu'ils ne les comprennent pas. Ils n'adviennent que parce qu'ils les ont appelés, aussi révoltante cette idée puisse-t-elle être pour toi. Dans les profondeurs de leur âme, ils les ont jugés utiles à leur évolution intime.

«Et moi-même je puis être terrible et, sous ma beauté, est une forme effrayante. Je puis donner naissance à un fils monstrueux, si tel souffle malin me pénètre.

«Tel est le destin des génies, à la forme fluctuante.

«Mais tu ne dois pas t'en inquiéter non plus, et garder foi. Du reste je ne t'en dirai pas plus, et tant pis pour toi si tu en perds le repos, et si le dépit te dévore!»

Son ton était sans appel. J'étais d'ailleurs surpris et troublé par ce qu'elle me disait et qui m'était peu compréhensible.

Sans mot dire, je regardai le paysage. De belles montagnes désormais se dressaient devant nous. Nous nous en approchâmes puis entrâmes dans une vallée en passant entre deux pilastres naturels, rocs immenses qui veillaient sur le seuil de la vallée comme le chambranle d'une gigantesque porte. Je crus voir, sur ces faces rocheuses, des visages sculptés, et même des membres, comme s'il s'agissait d'énormes guerriers armés, mais dès que l'angle changea l'impression disparut, et je n'osai questionner de nouveau Ithälun, après son serment de ne rien dire de plus. D'ailleurs j'étais fatigué de ses révélations, qui me brouillaient le cerveau, et je préférai demeurer avec ma vision, qu'elle fût illusoire ou fondée.

Les pentes, de chaque côté, se firent plus douces, et elles verdoyaient. Des cascades en tombaient, comme elles l'avaient fait aussi, sous mes yeux, des rochers immenses à l'entrée de la vallée. Une rivière serpentait en dessous, dépliant son argent pur.

À ma droite et à ma gauche, les montagnes étaient si grandes que je les crus toutes proches. Quand je vis des brebis paître l'herbe, je me détrompai: minuscules points blancs au loin, elles me révélèrent que la vallée était immense.

Soudain, en haut d'un sommet enneigé, et face à l'azur profond du ciel, je vis une lumière, une clarté vive. Je demandai à ma protectrice de quoi il s'agissait, et elle me répondit: «C'est la maison de Tornither le Brave! Car tu vois briller sa fenêtre, et la clarté de son foyer.»

Comme je ne comprenais pas sa réponse, je poursuivis: «Qui est Tornither le Brave?»

Elle répondit: «As-tu remarqué les brebis qui paissaient au loin?» J'acquiesçai. «C'est à lui qu'elles appartiennent, il en est le berger!

(À suivre.)

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13/02/2017

L'éducation par le débat

philos.jpgOn entend régulièrement dire qu'il faudrait que les enfants apprennent à philosopher dès leur plus jeune âge, que cela ferait croître leur esprit critique et épanouirait leur raison, qu'ensuite ils resteraient imperméables au fanatisme.

Je ne crois pas qu'à cet égard les intentions débouchent réellement sur les espérances - que les effets soient ceux que l'on attend. Mais même si on admettait une telle chose, il faut bien voir que l'homme n'agit pas, comme une machine, selon les directives qu'on lui donne - même lorsqu'il s'y est engagé. Non. Il doit être motivé en profondeur. Il faut qu'il tire, non de considérations intellectuelles, mais de ses sentiments profonds, de ses impulsions enfouies, le désir et le plaisir de travailler.

Le résultat concret d'une intellectualisation précoce des enfants serait qu'une partie y resterait rétive, et ne réussirait simplement pas des exercices philosophiques en fait donnés trop tôt, à un stade où l'enfant ne peut pas faire la différence entre ce qu'il veut, ressent et pense, et où, par conséquent, préférant rester dans son sentiment ou son désir, il rejetterait, simplement, la logique du discours abstrait.

Même les enfants qui y parviendraient (car il y en a toujours) sont en fait dans le cas de pouvoir facilement tomber malades longtemps avant la retraite, parce qu'en réalité cela n'est pas conforme aux nécessités de l'organisme. L'enfant a d'abord besoin de déployer ses sentiments, ou son activité physique, avant d'en venir à ce qui est intellectuel.

La question est donc de savoir comment développer, par l'éducation, les valeurs dites républicaines - ou même le plaisir et le désir de travailler, qui au fond en font partie. Cela ne vient pas tout seul et, à cet égard, compter sur l'ouvrage des parents, ou même l'hérédité, est illusoire et déraisonnable. Les enfants sont ce qu'ils sont, et l'éducateur doit les prendre tels qu'ils sont.

Ce qui donne sens aux valeurs morales, quelles qu'elles soient, ce sont, dans les premières années, les exemples donnés par l'entourage, dont font partie les éducateurs, et, ensuite, ce qui s'exprime sous forme Cato_of_Utica.jpgimaginative, à travers des symboles et des récits. Rousseau parlait à cet égard de la vie de Caton, dont Lucain disait qu'un dieu l'habitait. C'est une possibilité. Rudolf Steiner, plus globalement, évoquait les mythes et légendes, dont l'historiographie romaine est au fond un fragment parmi d'autres. Il voyait plus juste et plus large que Rousseau.

L'esprit critique ne saurait donc être systématique et exclusif. Il faut du reste voir ce qui le crée à l'âge adulte. Ce n'est pas forcément la philosophie. En réalité, c'est ceci: des récits ayant des sens moraux différents et contradictoires. Une fois les actions de César, une fois celles de Pompée.

Voilà pourquoi Rudolf Steiner ne recommandait pas, comme Rousseau (à cet égard doctrinaire), seulement les récits républicains des Grecs et des Romains, mais les mythes et légendes de tous les pays et de tous les siècles, enseignés au fur et à mesure, selon l'âge de l'enfant, ou la période de l'année.

C'est bien cela qui fait comprendre qu'il y a plusieurs points de vue, qui enseigne l'esprit critique, mais aussi permet des choix libres et épousés avec enthousiasme. Car tout critiquer ne mène nulle part, il faut aussi s'engager en faveur de quelque chose de positif.

Pour le lycée, il est évident que cela sera intellectualisé. Mais de nouveau, on présentera les différents points de vue en laissant les élèves choisir. Sans cela, l'individu n'aura plus de ressort, et, comme dans les républiques socialistes, s'étiolera, et ne travaillera plus, ne votera plus non plus.

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30/01/2017

Jean-Paul Sartre à New York

ny.jpgJ'ai toujours bien aimé Jean-Paul Sartre, aussi surprenant que cela paraisse. Car je n'approuve pas sa philosophie, je pense que son point de vue était étriqué et biaisé. Mais il ne manquait pas d'une certaine force intellectuelle, d'un certain courage, et il le devait à sa capacité imaginative développée. J'aime son style, parce qu'il est imagé.

Je lisais et étudiais l'autre jour, pour des motifs professionnels, un texte tiré de Situation III où il évoquait son amour pour New York, et il en fait l'éloge parce que ses formes géométriques la mettent en relation avec l'esprit de l'univers, dit-il, avec le mathématisme cosmique. C'est très bien vu, il a saisi quelque chose qu'on observe souvent dans la science-fiction la plus intelligente. Il l'a saisi rationnellement, mais aussi intuitivement.

Le plus beau, en effet, est que cela ne passe pas par de prosaïques raisonnements, des mises en relation purement intellectuelles, mais par des images qui relèvent au fond de la religion, car il évoque le ciel de New York comme étant un gardien de la ville: il s'agit bien de l'ange protecteur. Or, il oppose cette divinité tutélaire à celles des villes européennes. Le ciel de celles-ci, affirme-t-il, est domestiqué; au fond, il ressemble à ces statues de saints des églises catholiques qu'en tant que protestant, Sartre devait instinctivement abhorrer. Il ressemble à ces statues d'anges de l'art baroque, gentils et potelés, sortes d'elfes ailés qu'on peut trouver parfois ridicules, et manquant de noblesse, de grandeur.

Le ciel de New York - repoussé, rappelle-t-il, par la hauteur des gratte-ciel -, est sauvage, indompté, c'est celui du monde entier, de l'univers même; il se situe à une hauteur supérieure et touche à un ange plus élevé, ou même à Dieu, au dieu unique et mathématique des philosophes antiques, de la philosophie des Lumières - et même, au fond, de la Bible: c'est, au-delà des divinités des Gentils - des entités protectrices locales et païennes -, le vrai Dieu des Juifs - et des protestants, qui voulaient renouer, après la marée du merveilleux catholique, avec cette haute présence cosmique.

New York en est secrètement issue, avec son plan quadrillé, son organisation rigoureuse. Alors que les villes européennes conservent leur lien avec le monde végétal et sa polarisation éclatée, morcelée propre à la barbarie médiévale, cette ville américaine est la matérialisation de la raison pure, semble émaner des astres mêmes, plus forte en cela que le palais de Versailles Superman-the-Movie.pnget les jardins qui l'entourent, puisqu'il ne s'agit plus d'un Olympe réservé, mais d'une cité intégrant un peuple.

En ce sens, elle est la ville futuriste par excellence, celle où les rêves d'avenir pouvaient trouver une butée, celle qui pouvait donner le sentiment que l'âge d'or à venir était réalisé, et que le messie attendu pouvait y apparaître. Superman est ainsi la matérialisation de son air, il a surgi dans la brume dans laquelle, dit Sartre, se perdent au loin les buildings - au bout des falaises que forment les artères -, et il est venu dans la lumière de la cité. Il s'y est cristallisé au regard intérieur des artistes, qui étaient des voyants. Dans ses aventures New York prend significativement le nom de Metropolis.

C'est, je crois, ce que Sartre a intuitivement senti, car il avait un certain génie.

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28/01/2017

Le pouvoir des Heures (Perspectives pour la République, XXIV)

s-l1000.jpgCe texte fait suite à celui appelé Les Chevaux enchantés, dans lequel je raconte être parti avec une immortelle dans une voiture volante vers une mystérieuse Ultime Colline, et l'avoir entendue dire que le temps ne passait pas de la même manière au pays des génies que dans celui des hommes - et m'être inquiété que, lors de mon retour en ce dernier, trop d'années se soient déroulées en mon absence. Et à ces mots l'immortelle répondit:

«N'aie crainte, Rémi. Il pourra aussi se faire que pas plus de quelques secondes ne se seront passées. Le pouvoir qu'il en soit ainsi existe. S'il le faut, nous l'utiliserons. Tu passeras par une porte spéciale, qui le permettra. Si du moins nous y sommes autorisés!

- Par qui?

- Ah! par le père de Segwän, bien sûr. Tu ne le connais pas. Il peut être implacable, cruel! Il peut te manger tout cru. Il est sauvage, ardent. Quand une tempête éclate, il n'est jamais loin. J'espère, pour toi, que tu ne le rencontreras jamais. Il porte des cornes, sur la tête, et de sa bouche sortent des lames de feu! C'est un monstre, et je suis toujours étonnée quand je le compare avec sa fille, si belle, si pure!» Elle rit, et je pensai qu'elle se moquait de moi. Elle ajouta: «En tout cas il n'est pas d'un caractère facile, et il arrive souvent qu'il refuse d'accorder son aide à des mortels, ou même à nous autres génies, et d'accéder à nos demandes. Peut-être que quand tu reviendras parmi les tiens, si ton séjour ici est plus long que prévu, tu ne reconnaîtras plus personne, ni même Genève, voire les montagnes de Savoie, soudain aplanies! Et Paris, si jamais tu t'y rends, te semblera n'être qu'une grande forêt pleine de ruines et de serpents! Tu te sentiras dès lors pareil à l'unique survivant d'une catastrophe planétaire!» Elle souriait, en disant ces mots, comme si elle raillait mes peurs et celles des hommes.

Je dis, à mon tour: «Hélas! il se peut aussi qu'en touchant le sol de la terre périssable, je tombe en poussière, et que je ne puisse rien voir de tout cela!

- Oui, c'est possible», répliqua Ithälun. «Il est possible que tout à coup les années fondent sur toi et te mettent en pièces, te réduisent en poudre en quelques instants à la manière de flammes puissantes! Qui sait si elles n'ont pas plus de force qu'aucune de vos bombes?»

Je frissonnai.

Or, comme elle décrivait les années ainsi que des êtres réels, substantiels, je lui fis part de ma surprise. Elle me répondit une chose étrange: «Tu ne vois pas, Rémi, les ans, tu penses qu'il ne s'agit que d'idées abstraites; mais le temps les envoie comme des anges - ou comme des monstres ailés pleins de furie, selon ce qu'ils apportent -, et ils sont armés de fourches flamboyantes, qui lacèrent les choses, et les consument dans un feu dévorant - ou au contraire les bénissent.

«Car du creuset qu'ils créent sortent de nouveaux êtres. Le Temps jette dans le monde des germes secrets, que lui confièrent les dieux.

«Tu ne dois pas t'inquiéter. Même les heures sont des êtres vivants, comme les anciens le disaient, - mais les mortels ne les voient plus et, fous qu'ils sont, les croient inexistantes. Ils ne les voient pas comme elles sont, belles mais terribles dames descendant sur Terre tour à tour, le long d'une échelle d'or, et remontant ensuite vers le Ciel, laissant derrière elles les ruines de ce qui a été, et l'ébauche de ce qui sera.

«Mais je ne veux pas t'en dire trop, car tu serais pris de vertige, et ton âme irait tourner dans un gouffre.

(À suivre.)

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10/01/2017

Les chevaux héroïques (Perspectives pour la République, XXIII)

Horses-white-by-Paul-Pederson-700x350.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Voyage enchanté, dans lequel je raconte être parti avec une immortelle dans une voiture volante vers une mystérieuse Ultime Colline, et avoir vu des merveilles inouïes.

L'impression que je vivais un songe devenait toujours plus forte. Le doute m'envahissait. Étais-je le jouet d'une illusion?

Soudain, un troupeau de ce qui me parut être des daims jaillit de derrière une colline, et courut au-dessous de nous. Leur pas était bondissant et souple, et ils passaient comme des flots jaunes parmi les herbes; et ils ne semblaient pas fuir quelque prédateur, mais s'amuser à courir.

Plus loin, des chevaux en liberté paissaient paisiblement. À notre approche, ils levèrent les yeux, et j'eus la surprise de voir ceux-ci briller, à la façon de diamants, et de sembler disposer d'une intelligence, de sembler nous reconnaître, et nous suivre. Et ils nous saluèrent, même, inclinant leur museau, mais non comme le font les chevaux d'ordinaire, lorsqu'il leur prend un sentiment vif et qu'ils font aller vivement leur tête de haut en bas à toute vitesse: ils le faisaient comme des êtres réfléchis, lentement et maintenant un instant le front incliné. Et je vis, à ma grande surprise, Ithälun leur répondre, les saluant de la même manière, et y ajoutant une main levée. La voyant, ils hennirent, et se remirent à brouter.

« Quels sont-ils? » demandai-je.

La dame répondit: « Ce sont les chevaux sacrés du royaume de Segwän, le pays de Stën. Ils sont nés jadis d'un vent puissant, venu du nord et doué de conscience, un noble fils de celui que vos pères nommèrent Éole. Ils ne se laissent monter que par les hommes et les femmes les plus dignes, et non seulement ils choisissent ceux qu'ils laissent monter sur leur dos, mais ils reconnaissent ceux qui le méritent: ainsi en fut-il dès l'origine de leur existence, et ce peuple de chevaux a un nom particulier, qui est Irmen. Jadis accompagnèrent-ils Solcum dans sa croisade contre Ornicalc; il était accompagné, lui-même, d'un fameux roi de France, et de six des siens.

- Un roi de France? m'écriai-je. Lequel? Au reste il n'y en a plus depuis longtemps. Quel âge a donc Solcum?

- Il est plus vieux que tu ne saurais dire, et pourtant, pour le peuple qui est le nôtre, ses années sont encore en petit nombre, et il est toujours en pleine force d'âge.

« Sache, en effet, que nos jours sont des années, ou du moins des mois, pour vous, et que Solcum n'était pas beaucoup plus jeune qu'à présent, quand il chevauchait avec celui que vous nommez Louis de France, neuvième du nom, que vos prêtres longtemps ont dit saint.

- Solcum a chevauché avec saint Louis, il y a huit cents ans, et il a à peine vieilli? Je ne puis y croire.

- Il en est pourtant bien ainsi.

- Mais alors, quand je reviendrai parmi les hommes, au bout de deux, trois jours, ou plus, que j'aurai passés avec vous, des années se seront écoulées parmi les miens? m'inquiétai-je. Et peut-être ils seront morts? Peut-être je ne les reconnaîtrai pas? Peut-être rien de ce que j'aurai connu n'existera? Peut-être, même, que je tomberai en poussière dès que j'aurai remis le pied dans ce monde mortel? »

Disant ces mots, j'étais effrayé.

(À suivre.)

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11/12/2016

Le voyage enchanté (Perspectives pour la République, XXII)

impressionism-flowers-dreaming-of-spring-kathy-symonds.jpgCe texte fait suite à celui appelé Départ pour l'Ultime Colline, dans lequel je raconte être parti avec une immortelle dans une voiture volante vers une mystérieuse Ultime Colline, et avoir cru rêver, tant mes sensations étaient pures.

Mais Ithälun me parla. Elle me demanda ce que je pensais de ce vol léger dans la voiture des bons génies de Paris. Et ce disant, elle semblait se moquer, ou du moins badiner. Je m'en étonnai: je n'avais pas pensé qu'elle pût adopter ce ton. Elle m'avait paru si grave!

Je lui répondis que je le trouvais exquis. Que jamais, parmi les hommes mortels, en voyageant dans l'une de leurs machines, je n'avais éprouvé une telle impression de bien-être.

Elle rit, et je renchéris, car quand je commence à parler, je suis de ceux qui ont du mal à s'arrêter et à laisser aux autres le temps de songer à une réponse. Je déclarai que c'était comme un rêve, et que je me sentais non comme quand j'étais dans une voiture ou un avion, mais comme quand, étant petit, je m'imaginais qu'on devait être dans les belles voitures et les beaux avions que je voyais passer sur les routes et dans le ciel!

Elle rit encore, l'idée lui paraissant peut-être ingénieuse, mais je la vis rester silencieuse, et je me rendis compte qu'elle avait peut-être voulu engager un dialogue, et que mes remarques successives l'avaient découragée de continuer. Au moment où je commençais à m'en vouloir bêtement d'avoir fait cette sorte de blague sur la naïveté des enfants face aux machines, elle reprit la parole: « Tends la main, me dit-elle. Touche le capot, ou ce que tu appelleras à ta guise, et qui se trouve devant toi. » Je m'exécutai, sans mot dire.

Ce que j'avais pris pour une carrosserie métallique était curieusement chaud, tendre et palpitant. Je retirai ma main. « Comment est-ce possible ? » questionnai-je. Elle rit encore. Mais elle ne répondit pas, et je continuai : « S'agit-il d'un animal ? » Ithälun fit « Non » de la tête.

« Pas vraiment », dit-elle à haute voix. « Ou bien d'un être qui est comme un animal, mais n'a point de corps. Cette voiture lui sert de corps. Nous la lui faisons, et il accepte d'y entrer. Ou plus exactement, un groupe d'êtres de cette nature accepte d'y entrer, et d'y agir de concert, dirigé par l'un d'eux, qui relaie nos ordres. C'est un mystère, pour vous autres hommes. Mais il en est ainsi. »

Je ne pus rien ajouter. Je ne pus que m'étonner. Je remis la main sur le capot, et il me parut souple et tiède, non de la chaleur dont s'emplit le capot d'une voiture en marche, mais d'une chaleur douce, semblable à celle d'un corps d'homme. « C'est prodigieux, murmurai-je.

- Oui », fit Ithälun.

Nous continuâmes à avancer. Je m'intéressai au paysage. Il devenait curieux. Les collines étaient de plus en plus hautes et abruptes, se changeant peu à peu en montagnes. Des lacs parsemaient les combes. Des rivières merveilleuses ondulaient, lentes et brillantes, parmi les fleurs. Mais ce qui m'étonna, et que je n'avais pas vu de loin, était les couleurs des pentes. À cause, naturellement, des fleurs, et de leur nombre, elles prenaient des teintes irréelles. Elles étaient jaunes, rouges, violettes, bleues, et, de loin, j'avais le sentiment de voyager le long de champs de rubis, d'améthystes, de béryls, de diamants, de saphirs.

Je me demandai du reste si c'était bien les fleurs qui donnaient à ces collines cet aspect, car elles luisaient comme si elles étaient réellement faites de ces gemmes. Mais de l'herbe s'y voyait, également, et des rivières rapides, parfois des torrents, et même des cascades se jetant de rochers. Aspergeant l'air de gouttelettes luisantes, leurs eaux se fondaient dans les lacs des combes que nous surplombions. Or, elles paraissaient emporter des reflets de ces pierres précieuses que j'ai évoquées: de fins éclats colorés paraissaient tomber avec elles dans les lacs, avant de disparaître, ainsi que les étincelles d'un feu.

(À suivre.)

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01/12/2016

L'histoire de la Savoie n'est pas ethnique

220px-Petr2trubka.jpgComme je propose régulièrement d'enseigner l'histoire de la Savoie en Savoie, je me suis vu opposer, dans l'institution éducative d'État, l'argument suivant: beaucoup d'élèves et de professeurs ne sont pas d'origine savoyarde. Sans faire remarquer qu'on apprend aussi l'histoire de France aux Français d'origine étrangère, je dirai que cela tombe bien: l'autorité du duc de Savoie s'exerçait aussi sur les étrangers!

En effet, elle s'exerçait sur tous les êtres humains vivant sur le territoire de la Savoie, quelles que soient leurs origines et leur nationalité. Son autorité n'était pas ethnique, mais territoriale. Tous ceux qui vivent sur ce territoire qu'il dirigeait sont donc invités à en étudier et enseigner l'histoire.

La réaction selon laquelle l'origine étrangère excuserait d'apprendre l'histoire de la Savoie me rappelle l'idée que peut-être certains se font: en pays étranger, on reste assujetti à la seule loi de son pays, et non à celle du pays où l'on va. J'ai le sentiment que beaucoup de Français ont ce sentiment totalement erroné. Dès qu'ils sont condamnés dans un autre pays, ils espèrent que le tout-puissant État de Paris les ramènera en France, et les exonérera de leurs péchés. Les touristes français autrefois n'avaient pas bonne réputation, peut-être à cause de cela.

À vrai dire, cela rappelle aussi l'esprit des colonies. Il est évident que des Français installés en Algérie n'auraient jamais pensé légitime d'apprendre l'histoire de l'Algérie. Par contre, que les Algériens apprennent l'histoire de France, c'est tellement indispensable! C'est la voie du salut.

François Fillon aurait déclaré que le colonialisme consistait en réalité à partager les cultures. Cela consiste plutôt à imposer la sienne.

Dans la France républicaine, on dit que l'origine ethnique est sans importance: oui, l'origine ethnique des Français d'origine étrangère est sans importance. Par contre, il est républicain d'aller en Savoie et de faire valoir ses origines ethniques françaises pour ne pas apprendre l'histoire de la Savoie!

C'est beau, la France.

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19/11/2016

Départ pour l'Ultime Colline (Perspectives pour la République, XXI)

yellow-sky-no-frame.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Repas enchanté, dans lequel je raconte avoir pris un repas étrange au pays des génies d'Île de France, puis avoir dormi chez leur reine, la belle Segwän. Le lendemain matin, il me fut signifié qu'il était temps de se préparer à partir pour l'Ultime Colline.

Je m'exécutai. Je me laissai entraîner dehors par le Génie d'or, et les dames nous suivirent. Devant l'entrée, était un des véhicules que j'avais admirés la veille. Il était suspendu au-dessus du sol, et les sièges étaient vides. Le Génie d'or tendit la main, m'invitant à m'asseoir. J'hésitai. Ithälun vint à ma hauteur, me prit par la main, et monta dans le véhicule, me contraignant à la suivre. Lorsque je grimpai dans la voiture, celle-ci oscilla à peine sous mon pied. La dame me montra le siège qui était à sa gauche. Je m'y assis docilement, et elle s'assit à ma droite.

Le Génie d'or et Segwän levèrent la main, pour me saluer. « Fais un bon voyage, dit Segwän; et n'aie crainte, car Ithälun sera un guide précieux, pour toi, et elle te protègera, autant que ses forces le lui permettent; et elles sont grandes. »

Le Génie d'or renchérit: « Aie courage, Rémi, car tu as en toi la ressource nécessaire à l'accomplissement de ta mission, et, à côté de toi, une merveilleuse gardienne, comme l'a dit Segwän. Sois plein de confiance en tes forces cachées, car elles se révèleront. »

Je ne répondis pas, oscillant entre le doute et l'espoir, mais levai la main aussi, pour répondre à leur salut. Or, voici qu'Ithälun ferma les yeux, et murmura quelques paroles que je ne compris pas, la langue m'en étant inconnue. Je crus entendre un chuchotement, dans l'air, en guise de réponse, et un souffle léger me souleva les cheveux. Puis, la voiture sans roues se mit en branle, glissant sur l'air d'abord lentement, puis de plus en plus vite. J'avais le sentiment qu'elle était portée par des êtres que je ne voyais pas, et tirée de même. Un monde de bruissements, de chuchotements, de souffles m'entourait; les esprits de l'air semblaient au bord du monde visible.

La voiture prit de l'altitude, sans aller pourtant très haut, sans s'élever autant qu'aucun de nos avions ou hélicoptères. Mais le vol en était plus doux, plus souple, moins bruyant, comme si le véhicule flottait, et le parfum d'un air rempli des exhalaisons de la terre, imprégné de végétation, infusé de l'herbe des prairies qui s'étendaient sous mes yeux, m'entrait plus vivement dans les narines que quand j'y marchais à pied, rivé au sol. Peut-être même y avait-il une vague senteur propre à ce réseau de souffles qui nous portaient, et qui était pareille à celle du printemps, à celle des plantes pleines de sève qui s'élancent et s'ouvrent à la clarté céleste pour produire leurs fleurs. Je ne saurais le dire. Il y avait dans cette odeur une qualité indéfinissable.

La lumière, à cette hauteur, était également plus pure, et les étoiles, que je voyais même en plein jour, comme la veille, me paraissaient plus proches. Le soleil faisait baigner l'air dans une brume d'or, mais n'agressait point les yeux; il était comme bénin, plein d'amour, et dénué de colère, de feu. Sa chaleur était douce. C'était très étrange. Je me sentais comme en plein rêve, et me demandais si je m'étais réveillé, depuis la nuit que j'avais passée dans la maison de Segwän.

(À suivre.)

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01/11/2016

Le repas enchanté (Perspectives pour la République, XX)

Ce texte fait suite à celui appelé Le Secret du Génie d'or, dans lequel je raconte avoir entendu d'étranges mystères de la bouche du génie de Paris, lorsqu'il voulut se justifier de ne pas m'accompagner jusqu'à l'Ultime edc813c9097eb999b8747822cb6c24dc.jpgColline, où je devais me rendre pour percer le secret de l'Homme Divisé. Il me parla et me déclara que cette voie lui était interdite parce que sa mission était de garder les Parisiens de la furie des éléments, toujours hostiles à cette noble ville, quoique leurs habitants ne le sussent pas.

Satisfait de cette réponse, je demandai ce que nous allions faire en attendant la nuit. Il me fut répondu qu'elle allait bientôt venir, et qu'il était temps de prendre un petit repas. Ce que nous fîmes.

De belles jeunes filles nous apportèrent sur un plateau des bols remplis d'une soupe exquise, que je pensai faite des herbes poussant aux abords de la maison. Un breuvage également suave fut versé dans une coupe d'or ciselée, et tendu vers moi. Je la pris, bus et le goût en était savoureux, mais il n'y avait point d'alcool, ce qui me réjouit, car je n'en bois pas. On refusa de me dire de quoi elle était faite. Mais le repas terminé, et quelques propos menus échangés - paroles légères et sans conséquence, non dignes d'être rapportées -, je ressentis de la fatigue, et on m'emmena vers une chambre, où je trouvais un lit muni de draps de satin jaune, et d'un oreiller de velours rouge. Je m'y mis, et m'endormis aussitôt.

Je fis d'étranges rêves. Il me semblait que de grandes figures me parlaient, mais il y avait aussi des êtres inquiétants, qui ricanaient, et je m'éveillai en sursaut. Je transpirais.

L'aube paraissait. Je le vis entre les deux pans de la fenêtre de la chambre: ils s'étaient rapprochés, comme pour l'autre, la veille, mais de minces ouvertures, de l'épaisseur d'un fil, laissaient passer la lumière et montraient le jour. J'avais beaucoup dormi. Je me sentais somme toute bien.

Je demeurai quelque temps dans le lit, ressassant mes rêves puis me promettant d'agir au mieux durant cette journée, prenant à témoin les anges et les dieux. Enfin je me levai, m'habillai, et entrai dans la salle où j'avais laissé mes compagnons.

Ils étaient toujours là. Ils se tenaient dans trois fauteuils, et étaient immobiles. Ils semblaient ne pas me voir, et pourtant leurs yeux ouverts brillaient. Je crus un instant être face à des statues dont les traits eussent été peints au naturel, et les yeux ornés de pierres précieuses diffusant une fine clarté propre - peut-être contenant une petite lampe, à l'intérieur. Leurs habits me parurent ce matin-là irréels; leurs teintes et leurs formes ressemblaient à celles des statues des dieux de l'Inde, ou à celles des dieux antiques, telles que la science a pu les rétablir. Je me demandai si je n'avais pas rêvé ce qui était arrivé la veille et si je ne m'étais pas simplement endormi dans quelque église, par exemple celle de Saint-Étienne-du-Mont, à Paris, ou bien un temple indien quelconque: j'eusse oublié que j'étais en voyage.

Mais je me souvins que j'avais quitté le monde ordinaire à Genève, non à Paris, et aucune image d'avion récemment pris ne me restait. Et soudain, alors que mon pas venait de retentir dans la salle, un éclair jaillit des yeux des trois êtres, et ils se tournèrent vers moi, et se levèrent. Ils me saluèrent et m'invitèrent à prendre une collation, ressemblant beaucoup à la précédente, mais cette fois accompagnée de fruits sucrés.

Je voulus leur demander s'ils avaient passé la nuit sur leur fauteuil immobiles, mais ils me regardèrent sans répondre. « Il est temps de se préparer à partir », dit simplement le Génie d'or. Segwän me regardait intensément. Un peu en retrait, Ithälun attendait.

(À suivre.)

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14/10/2016

Le secret du Génie d'or (Perspectives pour la République, XIX)

vengeful-spirit-fan-art-wallpaper.pngCe texte fait suite à celui appelé L'Ultime Colline, dans lequel je raconte avoir distingué le royaume où vivent les trois dames qui connaissent le secret de l'Homme Divisé, que je devais percer en me rendant auprès d'elles. Je devais y aller en compagnie d'une immortelle qu'on nommait Ithälun, mais le Génie d'or ne m'y accompagnerait pas; et je m'en étonnai auprès de lui.

- Je le voudrais, répliqua-t-il; mais ne le puis. Car il est des chemins qui me sont interdits, pour des raisons qu'il me peine de dévoiler. S'il advint qu'un trop grand danger vous oppresse, je serai contraint de venir. Mais il me faudra alors le payer cher.

« Ecoute: j'ai reçu l'ordre de demeurer aux portes du règne immortel - à celles qui le séparent du royaume des mortels, où j'interviens constamment pour régler les affaires trop difficiles pour eux. Je ne puis m'éloigner, et dois rester en compagnie de ma mère, non loin de ce que tu appelles Paris. Si je m'éloignais, il en adviendrait des malheurs, car je maintiens à distance des êtres avides de commander les éléments d'une manière hostile aux hommes, remplis qu'ils sont de haine pour eux, et assoiffés de leur sang. Ils désirent détruire Paris, et on les distingue, au fond des tempêtes, hurlant leur rage, montrant leurs bouches énormes à ceux qu'ils veulent voir y entrer, jetant des éclairs de leurs yeux furieux. Je dois sauver les êtres humains d'eux-mêmes en maintenant la cité sous une bulle, en la défendant contre ces êtres; je dois maintenir à distance des spectres que les hommes eux-mêmes créent, par leur folie, mais sans en être conscients. Le Christ me commande de les épargner de leurs propres péchés et de leurs conséquences, afin qu'ils aient le temps de gagner le ciel et de se repentir. Et mon devoir est de ne pas faire différemment. Or, si je m'éloignais pour te secourir, je ne le remplirais plus, et des désastres pourraient en survenir, car chaque jour, chaque nuit, des Parisiens s'élèvent des vapeurs qui renforcent les êtres odieux qui veulent les détruire. Je suis leur bouclier, et sans moi les traits de ces êtres les consumeraient et les transperceraient - les anéantiraient, les mettraient en pièces.

« Certes, Ithälun n'est pas dans ce cas; elle est libre, appartient à une classe d'êtres plus élevés. Et elle ne doit que peu aux dieux, contrairement à moi, qui ai commis des fautes que je dois réparer: car c'est en partie moi qui ai créé la situation que je t'ai décrite, et ai permis aux déchets des âmes des hommes de Paris de nourrir les démons et de les renforcer, voire de les créer. Je ne puis t'en dire davantage; mais dans les temps anciens je n'avais pas choisi le bon camp, et dans mon ombre des crimes furent commis. À présent je dois me repentir et payer, mais combien le prix de mon rachat sera grand, si j'abandonne cette tâche qui est une pénitence! Il se pourrait faire qu'il devînt hors de ma portée, et que d'autres sacrifices lui fussent nécessaires, accomplis par des innocents, selon la loi de réversibilité des peines des coupables par le don des martyrs. Le sang des justes alors est une grâce, une puissance par laquelle je puis me libérer de chaînes méritées et m'arracher aux tourments qui les accompagnent. Il est porté jusqu'à moi par des anges, et, dans une coupe d'or, l'essence m'en est donnée - et ma force en est décuplée, par laquelle je puis me délivrer du mal!

« Ithälun, Ithälun me décrit cette mission qui est la mienne, et me la confie, car elle est une messagère; elle se dévoue pour moi et voici! elle t'accompagnera en mon nom, puisqu'elle peut s'éloigner de la cité des hommes et gagner le monde où se résoudra l'énigme de l'Homme Divisé - et où tu dois donc te rendre avec elle.

- Ô Génie d'or! j'avoue peu comprendre tes paroles, m'écriai-je. Mais je comprends que je dois agir comme tu me le demandes, et ainsi ferai-je, puisqu'aucun autre choix n'est possible à l'homme de bien. Mais pourrai-je rentrer ensuite parmi les miens - parmi les mortels, dont je suis issu?

- Oui, répondit le guerrier étincelant. Tu pourras rentrer, quand tu auras consulté l'oracle du Temple de l'Ultime Colline, comme nous l'appelons. Quand tu auras rencontré les trois dames mystérieuses qui connaissent le secret qu'ici nous avons perdu, tu pourras t'en retourner parmi les tiens, parmi les mortels dont tu es issu. »

(À suivre.)

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24/09/2016

L'Ultime Colline (Perspectives pour la République, XVIII)

Flying_Car_by_husseindesign.jpgCe texte fait suite à celui appelé Les Véhicules volants, dans lequel je raconte m'être extasié devant des véhicules qui avançaient au-dessus du sol sans moteur ni ailes et avoir demandé au Génie d'or (qui m'avait enjoint à scruter l'horizon occidental pour trouver une mystérieuse Ultime Colline), quelle était la nature de ces étranges voitures.

Le Génie d'or demeura un moment silencieux. Était-il déçu que je n'eusse pas cherché davantage ce qu'il m'avait montré à l'horizon? À la fin, il dit: « Ce sont des véhicules que nous utilisons, et que tu pourras emprunter lors de ta mission. Ils fonctionnent au moyen d'une énergie mystérieuse que nous appelons l'anha, et qui est celle qui fait croître les plantes. Nous l'en avons arrachée et soumise à notre volonté, et elle peut jusqu'à un certain point soulever nos véhicules, voire nous-mêmes, dans les airs. Cette sorte de feu qui ne consume rien et diffuse une étrange et douce odeur est un don précieux des dieux, qui nous en apprirent les secrets; un jour peut-être les hommes mortels le connaîtront aussi, et leur science fera alors d'immenses progrès, car la maîtrise de cette force est de celles qui ne vicient pas l'air, ne le remplissent point de cendres. Aucun son important n'en sort, si ce n'est un léger souffle, un murmure curieux, qui est le langage des êtres qui vivent dedans, et que l'œil mortel ne voit pas. Toutefois, ô mon ami, as-tu trouvé ce que je voulais que tu cherches? »

Faisant tourner ses mots dans ma tête, je me rendis compte que j'avais brièvement été surpris du silence avec lequel ces véhicules glissaient dans l'air, comme s'il se fût agi d'un rêve; et quelques secondes après le passage du second véhicule, un flux curieux, sentant la fleur, était parvenu jusqu'à mon nez.

Je songeai aussi à l'éclat doux de la carrosserie - si on peut la nommer telle -, pareil à celui de l'argent, mais qu'on n'eût pu croire froid et dur, et qui semblait palpiter d'une certaine chaleur.

Puis je me repris, et reportai le regard vers l'horizon occidental. Je me concentrai, et vis, à la fin, derrière une brume bleue, une élévation singulière, dont la forme arrondie suggérait un dôme, ou la partie supérieure d'une énorme planète. Là, compris-je soudain, devais-je me rendre: là attendait-on que je me rendisse! Là était le secret de la réunion des Trois, et le retour à la vie de l'Homme Divisé, et donc, le salut du royaume enchanté, où je me trouvais, et la fin du danger qui le guettait. « Est-ce là? » demandai-je en connaissant la réponse. « Oui, me répondit le Génie d'or. Oui, c'est là; tu sais; tu as vu. Il faut que tu t'y rendes.

- Seul?

- Avec toi se rendra celle qui t'a accueilli dans son navire, ô Rémi: Ithälun la belle, ma fidèle amie, revenue dans notre règne pour t'aider à surmonter tes épreuves. »

Je levai les yeux vers la guerrière étincelante, et, aux mots du Génie d'or, elle reluit de plus belle, faisant rayonner d'elle une clarté étonnante, et sa chevelure même me parut de lumière, et ses yeux pleins d'étoiles.

« Quand partons-nous? demandai-je, rendu courageux par l'abord de l'immortelle.

- Ah! fit le Génie en riant. La beauté d'Ithälun t'impressionne, et, peut-être, tu as hâte de te retrouver seul avec elle. Mais ne t'y trompe pas: elle ne sera à tes côtés que pour te guider vers ta mission. Crains sa force, qui peut t'abattre d'un seul coup de poing – bien qu'elle ait les doigts fins, et légers, et transparents. Elle t'aidera dans les périls qui t'attendent, et à passer les gouffres qui s'étendront sous tes pieds. Et voici que vous partirez dès demain, à l'aube, et qu'il faudra que d'ici là, tu te sois bien reposé.

- Mais je ne comprends pas, dis-je; pourquoi ne viens-tu pas avec moi?

(À suivre.)

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31/08/2016

Reconnaissance d’État en matière d'Histoire

jean-paul-sartre.jpgQue l'esprit de la religion d'État n'ait pas réellement disparu même dans les pays à prétention laïque est attesté par l'idée qu'un État puisse valider ou non une vision historique, dire celle-ci juste, celle-là fausse. En effet, la religion d'État comprenait bien une part historique: elle imposait l'histoire sainte comme authentique. En un sens, la poursuite de cette méthode crée une histoire sainte d'un nouveau genre, sans supprimer le concept. Sartre même s'en moquait, dans Les Mots: il ironisait sur l'histoire sainte de la République, réputée avoir créé la liberté en supprimant les rois et les empereurs - et voici que maintenant tout allait bien.

La laïcité, ici, n'est pas dans l'absence d'intervention de l'État dans le travail ou l'expression des historiens, puisqu'elle a lieu, mais dans la prétention à la Science par suppression notamment du merveilleux. L'histoire d'État ne traduit plus dès lors la neutralité, mais le scientisme, le positivisme – le matérialisme. Même si elle ne se dit pas athée, elle affirme que les faits doivent être compris sans dieu, et donc, elle promeut l'athéisme.

Néanmoins, c'est assez illusoire, car si la République est la liberté apportée au peuple contre la tyrannie, on est déjà dans le mythe: il suffit d'être attentif aux personnifications. Car qui peut apporter la liberté si ce n'est une personne? On retombe sur l'idée d'une nation qui est un être spirituel distinct. Elle n'est simplement pas assumée par des historiens qui essaient de faire passer, jusqu'à leurs propres yeux, leur sentiment républicain pour un concept scientifique: ils ne veulent donc pas de merveilleux franc, visible, et passent par des personnifications abusives dont ils minimisent la portée (si même ils en sont BIO018_1.jpgconscients) - et le font d'autant plus qu'ils les reprennent, souvent, de leurs aînés, et qu'ils les assimilent, ainsi, à des évidences, à des faits objectifs: si grande est l'illusion que peut à cet égard donner la tradition! Mais, à l'origine de cette tradition, il y avait bien la mythologie républicaine de Hugo, de Michelet.

On peut me dire que cela n'existe pas, que l'histoire enseignée sous l'égide de l'État reste scientifique et ne contraint pas au nationalisme. Mais je suis sceptique sur le droit qu'aurait un historien de collège de raconter à ses élèves que la Savoie a beaucoup perdu à se rattacher à la France. D'ailleurs, en quoi raconter l'histoire de la France est plus scientifique que de raconter l'histoire de la Chine? La science se fonde sur une raison à vocation universelle. Si on raconte l'histoire de France en France, c'est bien mû par un sentiment national, qui n'a rien de scientifique, qui émane du sentiment personnel, de la religion privée. On le fait parce qu'on croit à la France.

À la rigueur je n'y suis pas opposé; mais en ce cas il faut l'assumer.

Mais si on l'assumait, peut-être, la neutralité obligatoire de l'État détacherait l'enseignement de celui-ci et autoriserait les professeurs à s'opposer aux croyances des classes dirigeantes sur la grandeur de la France et la divinité de la République, en racontant tout autre chose...

Il y a là une certaine inconséquence. D'ailleurs, même l'idée que l'histoire doit se passer de dieu nous rappelle que selon Charles Duits, l'athéisme et le matérialisme reviennent à vouer un culte au Dieu sans Tête: on place dans la matière aveugle et stupide l'origine de l'évolution historique.

Toute orientation préétablie rompt le principe de neutralité. Il n'existe pas d'histoire neutre. Les historiens doivent donc être libres, et l'éducation à l'histoire se faire par l'exposition de plusieurs explications possibles, non par celle d'une seule explication présentée comme absolument vraie - soit au nom de la Bible, soit au nom de la Science. L'élève seul peut choisir.

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