20/10/2017

Démocratie et programme électoral (Catalogne, II)

parlement-catalogne-indépendance.jpgOn rencontre beaucoup de philosophes qui reprochent au parlement catalan d'avoir appliqué le programme pour lequel il a été élu: entamer une procédure d'indépendance. La constitution et le roi sont tellement plus importants que les programmes électoraux! Au fond on donne des postes d'élus aux locaux pour qu'ils se sentent importants, et peut-être même que les programmes ne sont faits que pour donner l'illusion au peuple que les élus le représentent.

Cela me rappelle qu'une loge maçonnique, en France, se disant républicaine idéalement a un jour écrit aux parlementaires pour leur recommander de ne pas voter la Charte européenne des langues minoritaires et régionales comme ils en avaient l'intention; en effet, c'était dans le programme de François Hollande, sous la bannière duquel ils avaient été élus. La république, donc, cela peut être de ne pas respecter le programme pour lequel on a été élu; cela peut consister à ne pas représenter le peuple.

On pourrait faire remarquer que ce point était secondaire parmi ceux du candidat Hollande; mais on ne peut pas vraiment prétendre qu'il en aille de même pour l'indépendance de la Catalogne. Tout le monde le sait parfaitement.

Par ailleurs, pour aborder la question de fond sur les langues, vu.jpgVaugelas disait que le français était la langue de la Cour, c'est à dire du Roi; les langues régionales sont évidemment celles du peuple. La république française, comme la démocratie espagnole, a sa force dans la défense de la monarchie.

Joseph de Maistre annonçait que la république consisterait en une poignée de républicains avec des millions de sujets. Et Rousseau indirectement l'avait prévu, aussi, en affirmant que la république ne pouvait avoir que la taille d'une ville, que s'il y en avait plusieurs et qu'une seule était une capitale, la république serait inégalitaire et donc illégitime.

Rappelons, également, ce que disait Charles Duits: la force et la légitimité d'une authentique démocratie viennent de ses minorités. Ce sont elles qui rendent un pays démocratique.

Mais peut-être que les peuples issus des Romains préfèrent au fond la monarchie, et que la démocratie est une façade imposée par le charme des peuples du nord - notamment les Anglais. Quand les Anglo-Américains sont devenus les maîtres du commerce mondial, il a fallu donner aux peuples latins l'illusion qu'ils avaient les mêmes droits que les Anglais. Il a fallu donner aux Catalans l'illusion qu'ils pourraient voter pour leur indépendance comme les Québécois et les Écossais.

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14/10/2017

Catalogne

drapeau-catalan.jpgL'illusion de la liberté aura souvent fait avancer l'humanité. Les forces mécaniques terrestres, pour ainsi dire, ne veulent pas d'elle pour l'être humain, et volontiers elles invoquent la loi, qui n'est que l'habitude imposée par le pouvoir temporel.

Je rappellerai ce que Jean-Jacques Rousseau disait du contrat social: il peut être rompu à tout moment soit par l'ensemble des contractants, soit par une partie. Il est évident que la plupart des démocraties modernes se contentent de faire voter les citoyens jusqu'au moment où cela ne rompt pas l'ordre séculaire imposé par les princes. Le contrat social a du mal à rompre avec la tradition du pacte féodal.

Mais on ne peut pas ignorer que Rousseau planait dans les hauteurs - que, même s'il s'en défendait, il croyait vraiment que la république des anges pouvait être instaurée sur terre. Peut-être, un jour. Mais l'être humain n'est sans doute pas encore assez évolué, notamment dans les parties du monde où le poids de l'ancienne Rome reste important.

Rappelons en effet que l'empereur Constantin était persuadé que pour rendre l'empire romain éternel, il fallait au pire que tout le monde parle latin, au mieux que tout le monde soit chrétien. Environ cent cinquante ans après son entreprise, néanmoins, l'Empire romain s'effondrait. Il ne devait renaître charlemagne.jpgqu'avec Charlemagne et l'idée d'un saint Empire romain germanique, c'est à dire d'un empire romain certes chrétien, mais embrassant des langues et des nations différentes; et c'est ainsi, au fond, qu'est né le fédéralisme.

L'État ne doit pas être neutre seulement en matière de religion, mais en matière de culture en général. Tout État légitime est supraculturel, et fédéral, comme en Suisse. Comme disait Louis Rendu, les peuples appartiennent à la nature; les institutions doivent émaner, elles, d'une justice céleste. Donc un État ne doit pas se confondre avec un peuple, une culture; il doit être dans le projet commun aux citoyens, quelle que soit leur culture.

Pourquoi le cacher? Si les dirigeants essaient d'imposer une culture unique au nom de l'unicité de la nation, c'est parce qu'ils veulent orienter les projets communs dans un sens qui leur convient.

La liberté des peuples est donc conditionnée par l'existence d'un État fédéral, comme les protestants européens l'ont conçu, bien qu'un tel État impliquât la liberté, pour les cités, de développer une culture catholique si bon leur semblait.

Le problème catalan est que la culture, à Barcelone, a allié le catholicisme et l'Art Nouveau, comme le montre l'exemple de gaudi.jpgGaudì, c'est à dire que l'art religieux a été imprégné de modernisme sous l'influence des donateurs appartenant à la bourgeoisie industrielle locale. C'est grand, c'est beau, c'est justement admiré.

Face à cela, l'Espagne castillane s'appuyait sur les grands propriétaires terriens - et Franco l'a imposée à l'inverse de ce qui s'est passé en Amérique du nord au dix-neuvième siècle. On peut, pour en livrer le symbole, évoquer les statues de Jean-Paul II en Andalousie, et les monuments, du reste sympathiques, consacrant les prêtres martyrisés durant la guerre civile: je ne suis pas de ceux qui donnent raison à leurs persécuteurs. Mais il s'agit, comme eût dit Victor Hugo, d'une culture encore liée au passé, à la tradition médiévale ou romaine.

Un décalage existait, et un conflit était inévitable. Surtout si on affectait de ne pas se comprendre. Le roi intervient, il règle les problèmes constitutionnels quoique pense le peuple, il est des pays où le passé restera encore longtemps, comme cristallisé. Et en son sein, évidemment, des régions qui s'impatientent. Le respect du principe de liberté de chacun pourrait imposer la paix, s'il était bien compris - c'est à dire appliqué à l'autre, plus qu'à soi.

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06/10/2017

Dante et l'héritage européen des Francs

CharlemagneCourronne.jpgJ'ai dit récemment que les Français assumaient peu leur véritable culture, puisqu'en général, lorsqu'ils se cherchent une référence fondamentale, ils se détournent des chansons de geste et des chroniques latines du temps des Francs, ne s'appuient même pas tellement sur l'ancienne Rome, mais se réclament des Grecs. Or c'est assez fabuleux, peu crédible, et il n'y a somme toute guère de logique à protester contre des invasions de cultures étrangères au nom de l'héritage grec.

Que les chansons de geste et le règne des Francs et de Charlemagne soient fédérateurs pour l'Europe ne fait pourtant pas beaucoup de doute. Les épopées espagnoles sont imitées des chansons de geste françaises et le Cid est aussi un héritage des Francs. Mieux encore, l'épopée franque est pour la littérature classique italienne la référence fondamentale: Dante cite Roland, Olivier et Guillaume comme étant parmi les héros transportés au paradis, mais aussi Godefroi de Bouillon, le champion de la première croisade et de la Jérusalem délivrée du Tasse.

En Allemagne, des poèmes en latin ont mis en scène des héros germains de la Gaule, notamment le Waltharius, et le Nibelungenlied est relatif aux Burgondes, venus en Gaule pour y fonder le royaume de Bourgogne. En dialecte dauphinois, une chanson de geste chante encore, au douzième siècle, les Bourguignons, issus des Burgondes, dans leur opposition aux Francs leurs maîtres - puisqu'ils admettent que le roi de France a un titre impérial auquel ils doivent se soumettre: c'est Girart de Roussillon, l'une des plus belles chansons de geste qui aient été composées.

Pour se retrouver, certes, l'Europe doit établir une base culturelle commune, et elle n'est pas réellement dans l'ancienne Grèce, comme on le fait croire. Elle est plutôt dans l'ancienne Rome et l'empire carolingien.

L'Italie au fond fait mieux que la France, quand elle prend Dante pour classique de référence: il se réclame de cet empire carolingien archange.jpget de sa descendance germanique, espérant l'avènement d'un empereur romain d'origine allemande qui rétablira l'ordre antique, et il assume et illustre pleinement le merveilleux chrétien, qui est l'essence de l'Europe moderne, parce qu'il lui est aussi commun. Dans toute l'Europe on a vénéré les saints du christianisme, tandis que, personne ne l'ignore, les légendes païennes étaient très différentes d'un pays à l'autre. Dans toute l'Europe on a lu la Légende dorée en latin, et Dante montre qu'au paradis on rencontre non seulement Roland et Charlemagne, mais aussi, dans des cercles plus élevés, les saints du Nouveau Testament. C'est la mythologie commune à l'Europe, et la seule qui soit dans ce cas.

Pourquoi se leurrer? C'est bien cela, qu'il faut assumer. Sinon, l'Islam a aussi des liens profonds avec une partie de l'Europe, tout comme le paganisme de l'ancienne Grèce. Avoir une préférence à cet égard peut apparaître comme arbitraire.

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26/09/2017

L'Europe s'assume-t-elle?

grec_vase_noir.jpgJe lis et entends l'idée que l'Occident ne s'assumerait pas, et laisserait les religions orientales l'envahir sous prétexte d'ouverture d'esprit. Mais dès qu'on demande ce qu'il faudrait assumer, on est loin de quelque chose qui s'enracine profondément dans les âmes, aussi profondément que le font les religions orientales en Orient.

En général, on parle des Grecs. Et ce n'est pas que je n'aime pas les Grecs, je suis d'eux un grand admirateur, mais je suis d'accord avec J.R.R. Tolkien lorsqu'il ressentait que la Grèce antique était abstraite et sans lien intime avec l'Europe moderne.

Déjà les anciens Romains ont un lien plus clair, et ils sont délaissés, dans la classe cultivée, au profit des Grecs. On parle peu de Virgile, on parle beaucoup d'Homère.

Mais, plus encore, le lien est clair avec la littérature médiévale: la France a une mythologie dans les chansons de geste et les chroniques latines, de Grégoire de Tours à La Chanson de Roland. Or, c'est cela qui n'est pas assumé.

Quand on parle de culture française fondamentale, on ressort soit les auteurs qui, nourris de culture antique, se sont moqués des traditions gauloises et les ont parodiées, tel Rabelais, soit les auteurs qui, nourris aussi de culture antique, l'ont illustrée, tel Racine. Mais il est évident que Racine est excessivement abstrait. Cela ne peut donc pas fonctionner.

Le rêve que la France soit dans la continuité de la Grèce ôte toute vitalité aux références classiques. Il est somme toute logique que les traditions orientales s'imposent, ou même que l'Amérique s'impose, puisqu'elle s'appuie sur la Bible, qui a été intégrée à la culture médiévale latine, notamment pour le Nouveau Testament, et qui, à ce titre, semble bien plus proche que l'ancienne Grèce.

Je ne juge pas ici dans l'absolu les qualités des uns et des autres; mais, organiquement, la Grèce antique ne peut pas être dite fondatrice. C'est un constat qu'il faut faire, qu'on s'en plaigne ou félicite. La littérature roland.jpgmédiévale reste excessivement négligée, comme si les élites ne voulaient pas qu'on pût dire que la France vient des Francs.

Quand on en parle, le sentiment spontané affirme fréquemment que c'est faux; mais les arguments sont inexistants. C'est juste qu'on n'a pas envie que cela soit le cas. Venir des anciens Grecs est tellement plus valorisant! Mais cela ne correspond pas à quelque chose qu'on ressent en profondeur. Les légendes françaises sont celles des Francs - ou des Burgondes, des Wisigoths et des Bretons qu'ils ont vaincus.

Des anciens Gaulois, il ne reste rien: leur littérature n'existe pas. À leur égard, on ne peut que se référer à l'ancienne Rome, ou aux écrits de ceux qui se sont soumis aux Francs et qui s'exprimaient en latin, comme Grégoire de Tours ou Avit de Vienne.

L'Europe s'assume peu, la France moins que toutes ses composantes peut-être.

10:08 Publié dans Culture, Europe, France, Littérature | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Facebook