19/07/2016

Nathalie Henneberg et l'Adramélech cosmique

Adramelech.jpgValère Novarina a un jour écrit Le Monologue d'Adramélech et il racontait que le nom lui était venu spontanément, qu'il ne savait pas où il l'avait pris: il avait surgi dans l'état de transe dans lequel le dramaturge écrit ses drames. On lui avait affirmé, continuait-il, qu'il s'agissait d'un nom démoniaque - porté par une entité infernale. Dans la Bible, il s'agit d'un mauvais roi, et, dans l'occultisme traditionnel, il est devenu un démon de l'enfer, un être mauvais agissant depuis le monde des morts. (Évolution qui n'a rien que d'habituel: le roi de Crète Minos est devenu aussi une entité de l'autre monde, quoique ce soit grâce à sa sagesse.)

Or, dans son roman de science-fiction La Plaie, Nathalie Henneberg recense une allusion à ce démon: Il y avait aussi Adramélech, grand chancelier infernal, adoré à Sepharvaïm, en Assyrie, où l'on brûlait et étouffait dans la fumée des nouveau-nés sur ses autels […]. (Nathalie C. Henneberg, La Plaie, Paris, Albin Michel, 1964, p. 154.) L'on vénérait ce roi défunt, comme à Rome on vénérait Auguste après sa mort, et on lui sacrifiait des enfants.

Peut-être que Valère Novarina avait aussi lu Nathalie Henneberg, ou alors sa source... Chez la romancière méconnue, ce passage n'est qu'un exemple des discours assez longs sur un mal spirituel existant dans le cosmos. Son roman évoque, dans le futur, une contamination globale de l'humanité par une force maléfique. Pour lui faire face apparaissent des mutants, devenus tels sans qu'on sache comment, la nature même ayant visiblement voulu trouver une parade à l'invasion mauvaise. Ils sont doués de pouvoirs surhumains - peut-être un peu trop grandioses pour être crédibles, comme de diriger le temps et l'espace.

C'est un roman qui ne manque pas de scènes et d'images fortes; beaucoup de descriptions sont splendides. Les anges y sont des extraterrestres très évolués, wallpaper-fantasy-angel-alonso.jpgayant éclairé l'humanité jusqu'à lui apprendre à vivre dans des cités fabuleuses parmi les étoiles. Ils ne sont pas comme les démons de la Plaie, ils ne sont pas une force spirituelle, qui cette fois serait bonne. C'est ce qui rend le roman bancal, car d'ordinaire les démons sont des anges déchus, or Nathalie Henneberg ne parle que de la force spirituelle mauvaise, et pour les anges, elle les matérialise. Quant à la force inconnue qui crée les mutants, elle reste une présence universelle vague, indéfinie.

L'ensemble donne le sentiment d'avoir mêlé la spiritualité à la science-fiction de façon plutôt disparate. Le monde futuriste est classique, avec des vaisseaux spatiaux et des pistolets-laser, et il contient des batailles célestes dignes de Star Wars; mais la part d'occultisme que l'auteur a ajoutée s'y insère par blocs, grumeaux - certes ne manquant pas d'intérêt en soi, mais ne parvenant pas toujours à faire avec le reste un tout, notamment parce que l'ésotérisme, au lieu de s'insérer dans l'action même, est constitué de discours plus ou moins dialogués, comme dans le Là-Bas de Huysmans.

La tentative de mêler science-fiction et monde des esprits reste intéressante, et le roman se lit agréablement. Même s'il y a un peu trop d'horreur, les décors et les combats sont souvent grandioses, et la force démoniaque donne de la profondeur et de l'ampleur.

08:43 Publié dans Exploration spatiale, Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

29/06/2016

L'exploration de la fin du monde

28_emsh_borderlandace_d553.jpgDans The House on the Borderland (1908), William Hope Hodgson (1877-1918) fait avoir des visions étranges à un homme perclus de douleur parce qu'il a perdu celle qu'il aimait, et après qu'il s'est isolé dans une maison mystérieuse, en Irlande, au bord d'un ravin. Le Thononais Maurice Dantand (1828-1909) avait eu une démarche semblable, dans L'Olympe disparu: sa défunte épouse l'emmenait dans le cosmos et il assistait aux combats des dieux à l'aube du monde. Mais chez Hodgson, c'est plus tragique.

Son personnage parcourt l'univers, va au-delà des étoiles, et s'il parcourt aussi le temps, c'est en allant dans l'avenir, au soir du monde.

Par-delà les étoiles il trouve un espace rouge sang, plein de nuages, entouré de montagnes où sont des divinités hideuses - telle Kâli, reine de la Mort. Au pied des montagnes qui font comme un cercle, une maison, bizarre parce qu'elle est exactement comme la sienne, se dresse. Un être bipède mais à la tête de porc en fait le tour, menaçant. Naturellement, à la fin du récit, il le verra s'approcher de sa maison, sur Terre. Le lieu aux confins de l'univers demeure mystérieux. Est-ce un lieu de l'âme? Sans doute.

À la fin du monde, la Terre sort de son orbite et se rapproche du Soleil, qui lui-même s'éteint. Le narrateur du récit voyage donc dans le cosmos sans quitter la Terre. Et cela, d'autant plus que le Soleil aussi voyage, et se rapproche d'une immense étoile verte, à côté de laquelle il n'est qu'un nain. Il en sort des rayons violets dans lesquels sont des traits de feu qui apparaissent comme des étincelles lorsqu'elles sortent du globe vert ou y retournent. Ce sont des messagers, nous dit le narrateur: des anges. Est-ce l'échelle de Jacob? On n'en saura pas plus.

Des sphères sortent aussi en foule du disque d'émeraude: certaines sont blanches et contiennent des âmes heureuses et une mer de sommeil, et le narrateur a la chance, alors, de revoir sa bien-aimée. Mais elle doit le quitter. D'autres sphères apparaissent, noires et rouges, et les êtres qui sont dedans sont des âmes malheureuses et aveugles, dont les orbites oculaires sont vides: vision affreuse!

Puis le narrateur, revenu sur Terre, est attaqué par l'homme-porc. Il est empoisonné par son chien lui-même atteint, et meurt; sa maison s'écroule dans le ravin qu'elle surplombe.

Ce récit énigmatique emporte dans des visions mythologiques et grandioses, mêlant subtilement le cosmique au mystique, mais refusant de donner un sens clair aux images. C'est peut-être ce qui justement permet le glissement du monde physique au monde psychique - glissement incomplet, puisqu'on ne sait pas si les phénomènes lumineux distingués au fond de l'univers sont réellement de nature spirituelle: c'est suggéré, dit, mais aucune explication distincte n'est donnée.

Il est certain que l'exploration cosmique débouche ici sur le mythologique, mais la mythologie n'en est pas claire pour autant. C'est sans doute ce qui permet sa force, sa suggestivité. C'est aussi ce qui frustre et angoisse. Comme dans les films de David Lynch, on est saisi de terreur parce qu'on ne comprend pas l'ensemble de ce qu'on voit, et que cela apparaît comme abominable. Mais Hodgson emmène plus loin, dans le temps et l'espace, que le cinéaste américain.

07:33 Publié dans Exploration spatiale | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

25/02/2016

J.R.R. Tolkien et les autres mondes

j-r-r-tolkien.jpgIl existe une tradition critique qui considère que J.R.R. Tolkien (1892-1973) a simplement voulu créer une combinaison de mythes préexistants dans un espace imaginaire. Mais lui-même voulait créer une mythologie originale s'insérant dans le passé de l'humanité européenne, et non seulement il regrettait, à la fin de sa vie, d'avoir, faisant appel à la mythologie germanique, nommé ses immortels des elfes, mais, dans une lettre, il affirmait: 'Middle-earth', by the way, is not a name of a never-never land without relation to the world we live in (like the Mercury of Eddison). […] And though I have not attempted to relate the shape of the mountains and land-masses to what geologists may say or surmise about the nearer past, imaginatively this 'history' is supposed to take place in a period of the actual Old World of this planet. (The Letters of J.R.R. Tolkien, London, Allen and Unwin, 1981, p. 220.)

Tolkien avoue n'avoir pas cherché à se mettre d'accord avec les données de la géologie, ou avec ses hypothèses, mais son imagination créait un monde qui n'était qu'une époque de notre Terre. La terre du Milieu n'était en rien un monde en soi fictif. Il essayait de la rendre plausible, quoique intégrant des êtres divins ou semi-divins, et c'est le fond de son projet. Il était à cet égard dans la lignée de Virgile et Ovide.

Il cite E.R. Eddison (1882-1945), qui a tenté de créer un monde mythologique en le situant sur Mercure, dans The Worm Ouroboros. Les êtres pensants y sont séparés en différentes races nommées selon le folklore th.jpgancien: les Demons, les Goblins, les Pixies, et ainsi de suite. Ils ont une apparence fantastique, puisque doués de cornes ou munis de queues. Mais ensuite cela n'intervient pas beaucoup dans la narration. Ses héros agissent plutôt comme des personnages de récits du Moyen Âge ou de la Renaissance, et le merveilleux est plus directement présent par des suggestions et des épisodes épars: une fée dans un château enchanté ici, un monstre épouvantable là, des épées ou des joyaux qui viennent des elfes (eux présentés comme des êtres pleinement spirituels), ou encore des invocations du diable, et ainsi de suite. D'une certaine façon, d'avoir placé tout un univers sur une autre planète rend indistinct ce qui ressortit au merveilleux, c'est à dire au monde des esprits, et ce qui ressortit au réel. C'est le problème de la littérature excessivement imaginaire. Cela rappelle l'idée que dans la chaleur universelle la thermodynamie ne fonctionne plus, parce qu'il n'y a plus de pression créée par les différences de température.

Tolkien voulait conserver un lien avec le monde réel, afin que ses elfes montrassent une direction, fussent comme le reflet sur terre de quelque chose de céleste. Or, paradoxalement, ils sont plus présents et substantiels que les êtres fantastiques d'Eddison, et ils manifestent mieux, en même temps, une essence supérieure. C'est probablement en ce sens qu'il disait que la mythologie devait s'insérer dans un monde familier.

H.P. Lovecraft (1890-1937), qu'il ne connaissait pas, en était pareillement convaincu, et même plus encore, puisqu'il plaçait ses entités cosmiques dans le monde terrestre contemporain, en particulier en Nouvelle-Angleterre. Mais du coup il était moins facile de les montrer, ils étaient davantage suggérés, entrevus dans la pénombre. Ils ne manifestaient que la partie sombre de la chose, inquiétante, celle qui se mêle à l'expérience de tous les jours et rend douteux le monde tel qu'on le perçoit. Il disait du reste que le fantastique ne contredisait pas le réel mais en prolongeait les principes dans l'inconnu; et il avouait que pour lui la peur était le sentiment par lequel il était le plus facile de s'arracher aux lois du monde terrestre, et d'appréhender des êtres supérieurs.

11/10/2015

Les lampes cosmiques de Cyrano

Savinien_de_Cyrano_de_Bergerac.JPGDans Les États et empires de la Lune, Cyrano de Bergerac (1619-1655) a mêlé la satire à des images mythologiques d'une vivacité et d'une beauté rarement vues dans la littérature française. Je voudrais en donner aujourd'hui un exemple.

Le texte fait parler le démon de Socrate: être spirituel originaire du Soleil et qui vit sur la Lune après avoir été banni de la Terre. Cyrano s'inspire de la tradition issue d'Apulée, qui avait fait une dissertation sur les démons et avait cité celui de Socrate comme un des plus nobles et des plus connus. Les démons, dans l'ancienne Grèce, étaient des êtres intermédiaires des dieux et des hommes; en latin, on disait génies.

Le fameux inspirateur de Socrate évoque des sortes de lampes qui étonnent Cyrano: Ces flambeaux incombustibles, dit-il, nous serviront mieux que vos pelotons de vers [les habitants de la Lune ordinaires s’éclairent grâce à des vers luisants dont l’éclat se perd assez rapidement]. Ce sont des rayons de Soleil que j’ai purgés de leur chaleur, autrement les qualités corrosives de son feu auraient blessé votre vue en l’éblouissant, j’en ai fixé la lumière, et l’ai renfermée dedans ces boules transparentes que je tiens. Cela ne doit pas vous fournir un grand sujet d’admiration, car il ne m’est non plus difficile à moi qui suis né dans le Soleil de condenser des rayons qui sont la poussière de ce monde-là qu’à vous d’amasser de la poussière ou des atomes qui sont la terre pulvérisée de celui-ci.

N'est-ce pas magnifique? Cela ressemble indéniablement à ces gemmes rayonnantes qu'on trouve chez J.R.R. Tolkien, les Silmarils ou l'Arkenstone, et qui ont capté la clarté des astres. Des êtres surnaturels, feanor_with_silmaril_by_steamey-d5ohmzy.jpgmagiques, dont la nature est supérieure à celle des hommes, les ont créées.

Chez Tolkien, certes, les Elfes sont nés de la Terre - mais à une époque où celle-ci était jointe à la terre des dieux, des esprits immortels qui peuvent prendre l'apparence qu'ils veulent, et régentent le monde. À cette époque, même, ni la Lune ni le Soleil n'existaient, et les Silmarils ont pris leur éclat d'arbres enchantés du royaume des dieux; or, c'est d'une fleur et d'un fruit de ces arbres que plus tard furent créés la Lune et le Soleil. Mieux encore, l'une de ces pierres enchantées est devenue l'étoile de Vénus.

Naturellement, un écart considérable existe entre Savinien de Cyrano de Bergerac et Tolkien: le second a assez peu cherché à concilier sa mythologie avec les données de la science, tandis que le premier était disciple de Descartes, et plaçait ses imaginations dans l'astronomie de son temps - comme plus tard le fera Lovecraft, et plus généralement la science-fiction. Tolkien a élaboré son univers à partir des mythologies anciennes, créant un langage propre pour échapper à la censure rationaliste. En ce sens, il entretenait un lien avec Ramuz, qui cherchait à créer des mythes à l'intérieur de l'âme paysanne et usait à cette fin d'un langage spécifique.

Néanmoins, pour le contenu, Tolkien et Cyrano ont des liens évidents, à mes yeux. Consciemment ou non, le premier a créé des Elfes qui rappellent les Démons des anciens - même s'ils sont sans doute plus terrestres, plus matériels. Dans les deux cas, ce peuple a instruit l'humanité, lui a transmis l'enseignement des êtres célestes, et s'est mêlé à elle. Or les légendes en parlent constamment: Joseph de Maistre le rappelait, et, comme je l'ai raconté dans mes Portes de la Savoie occulte, l'art du fromage a été enseigné aux hommes par les fées, dans les légendes savoisiennes; en Corse, la recette du brocciu l'a été par les Ogres.

Le démon de Socrate de Cyrano nous montrait-il les lampes du futur? L'auteur de science-fiction qui n'en est pas convaincu n'a pas les perspectives qu'il devrait avoir.

08:55 Publié dans Exploration spatiale, Littérature, Poésie | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

26/08/2015

Bernard Mathon et les surhommes du futur

ldp7130-1990.jpgBernard Mathon (1945-2000) est un écrivain de science-fiction assez peu connu, n'ayant publié qu'un recueil de nouvelles dans sa jeunesse, plus rien ensuite; il est mort dans un accident de voiture peu après avoir échoué à publier un roman mêlant le créole et le futurisme.

Mais un de ses récits, paru en 1990 dans l'anthologie Les Mosaïques du temps, appelé Onze Malheureux Phonèmes, est un des plus intéressants qu'on ait alors produits en France. Il raconte qu'une expédition intersidérale atterrit sur une planète qu'on croyait inhabitée et que peuple étrangement une grosse douzaine d'êtres doués de pouvoirs fabuleux. Ils vivent nus, sont télépathes, meuvent les objets à distance, les créent même de toutes pièces à volonté, se téléportent. Ils vont s'unir charnellement et psychiquement aux Terriens, et leur ouvrir l'esprit aux véritables mystères cosmiques en changeant leur perception de la réalité. Pour ce faire, ils leur apprennent leur langue, mais surtout une phrase comprenant onze phonèmes. Ce mantram, une fois entendu, donne le vertige, et fait voir un abîme; mais il permet aussi d'acquérir les mêmes pouvoirs, et de devenir surhumain.

Or, on apprend que ces êtres de la planète lointaine sont en fait des hommes venus du futur pour rencontrer les trois cosmonautes de l'expédition, et en faire les apôtres de la nouvelle humanité une fois qu'ils seraient revenus sur Terre.

À vrai dire, on reconnaît un mélange entre The End of Eternity d'Asimov et Stranger in a Strange Land de Robert Heinlein: pour le premier, l'idée d'êtres venus du futur pour aider l'humanité à progresser; pour le second, l'idée que l'humanité accomplie est sortie des limites de la matière visible et contrôle le réel. Des similarités de détail démontrent l'imitation directe: comme chez Asimov, les hommes du futur sont incarnés principalement par une femme qui s'unit charnellement au personnage principal, et est comme une divinité aimante et bienfaisante; comme chez Heinlein, l'émancipation humaine émane d'un petit cercle d'apôtres, de gens éclairés par les surhommes.

Mais Bernard Mathon sut créer un univers cohérent et beau à partir de ces sources célèbres. J'ai particulièrement aimé le portrait qu'il fait de la femme magique, qu'il dit, au sens propre, éclairée de l'intérieur: elle rayonne visiblement. Il ne s'agit pas ici d'une métaphore pour parler de sa belle âme, 968948cbbb0bc4789d9cdf1655857c72-d4jymj5.jpgcar elle vient d'un temps où le corps et l'âme ne sont plus qu'une seule et même chose. (Qui n'est pas le nôtre, contrairement à ce que beaucoup disent, ou s'imaginent.) Dans Voyage to Arcturus, de David Lindsay, on trouve souvent de ces êtres illuminés de l'intérieur, dont la peau est rendue translucide par la mystérieuse lampe qui se trouve dessous. Cela renouvelle magnifiquement, en les concrétisant, les figures de femmes scintillantes qu'on trouve dans les chansons de geste, et dont l'arrivée dans une pièce illuminait tout. Lamartine, plus tard, dira qu'il ne s'agit pas d'une métaphore de rhéteur, mais d'une vision de poète, d'une forme de clairvoyance: le poète voit ce qui existe sur le plan spirituel. La science-fiction, faisant oublier la vieille rhétorique, a pu le rendre manifeste, non plus en se projetant dans un passé mythique, mais dans un avenir rêvé, un point Oméga au sein duquel l'homme est devenu un dieu.

09:38 Publié dans Exploration spatiale | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook

18/08/2015

Robert A. Heinlein: un monde étranger

7461055.jpgRobert A. Heinlein (1907-1988) passe pour être un des plus grands auteurs de science-fiction américains. Dans son célèbre roman Stranger in a Strange Land (1961), il évoque l'arrivée sur Terre d'un Terrien élevé sur Mars et qui en a acquis des pouvoirs fabuleux et une vision de la vie surprenante. À mon grand dépit, le livre parle peu de Mars et de ses merveilles, préférant évoquer les effets sur la société de l'arrivée de ce surhomme. Mais il en dit quand même quelques petites choses, qui surprennent parce qu'elles mêlent passéisme et futurisme.

Ou même y a-t-il là le moindre futurisme? La société martienne est extérieurement primitive: les Martiens, ovipares, font des œufs dont ils acceptent que la plupart n'éclosent jamais, et après la naissance laissent aussi mourir les progénitures qui ne parviennent pas à survivre: la sélection naturelle s'opère à ce moment. Or, Heinlein surprend en affirmant que c'est ce qui permet aux adultes martiens de ne justement pas être dans une situation de compétition: car il prétend que la loi de sélection naturelle doit obligatoirement s'appliquer, de telle sorte que si on ne l'a pas laissée s'exercer au début, elle se rattrape ensuite. Le choix des Martiens les conduit à vivre dans une société fraternelle, harmonieuse, juste et bonne.

Mais plus encore, ils vivent en communion constante avec le monde spirituel. La plupart des Martiens, nous raconte-t-on, sont des esprits désincarnés, qui ont vécu physiquement mais à présent se contentent de vivre dans l'atmosphère psychique de Mars. Or les vivants communiquent avec eux - et du reste ces esprits apparaissent eux-mêmes comme tout aussi vivants que les âmes incorporées, si ce n'est davantage. C'est par eux, par ces ancêtres, que leur viennent leur conscience cosmique, et leurs pouvoirs incroyables. Bref, Mars ressemble à ce que la mythologie attribue à la Terre primitive. Heinlein n'en affirme pas moins que la Terre devra ressembler de plus en plus à cela, si elle veut s'émanciper des préjugés, des limitations dans la vision. Et c'est alors que les ennuis pour notre homme de Mars commencent: car les Terriens, ne voulant pas être libres, s'en prennent à lui et le martyrisent. Mais c'est une autre histoire...

Ce qui est certain est que Mars est pour Heinlein l'occasion de rêver d'un monde au sein duquel la manifestation physique de la vie n'est que la partie émergée de l'iceberg, l'essentiel étant invisible pour les yeux, comme eût dit le Petit Prince: Mars réalise cet idéal, encore inaccessible aux Terriens.

09:25 Publié dans Exploration spatiale | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

14/12/2014

Rudolf Steiner et les habitants de la Lune

steiner.jpgRudolf Steiner ne croyait pas aux extraterrestres, ou à ce que nous nommerions tel: il affirmait qu’il n’y avait pas d’hommes sur les autres planètes. Mais il y avait bien des habitants: des êtres spirituels. Il a en particulier évoqué ceux de la Lune, les plus proches de ceux de la Terre, et il en a dit ce qu’en avait déjà dit, en son temps, Cyrano de Bergerac: ils se sont mêlés aux hommes dans les époques anciennes, leur inspirant diverses choses grandioses, avant de retourner sur leur astre.
 
Dans une conférence donnée à Vienne le 30 septembre 1923, il déclarait que, à l’œil intérieur, la Lune se présente comme une sorte de forteresse dans le cosmos. L’action extérieure de la Lune consiste à renvoyer vers la Terre non seulement les rayons lumineux du soleil, mais encore toutes les activités extérieures de l’univers. (Pour Steiner en effet la Lune reflétait aussi le rayonnement des autres planètes et des étoiles, des constellations.) Mais à l’intérieur de la Lune se trouve un monde clos, un monde qui, de nos jours, n’est accessible qu’à celui qui s’élève, en un certain sens, jusqu’au monde de l’esprit.

Ce monde clos est peuplé des êtres dont nous avons parlé, inspirant les hommes par la voie de l’instinct, et dont Cyrano de Bergerac (puisqu’il s’exprime de façon comparable à Steiner) a déclaré que le plus grand d’entre eux avait été le fameux démon de Socrate: celui qui lui inspirait, disait-il, l’idée de rester sur place, ou d’aller plus loin, selon ce que les dieux voulaient qu’il fît, et les rencontres qu’ils cherchaient à lui faire faire.
 
Steiner parla aussi dans cette conférence des habitants de Saturne; ils sont tels, dit-il, qu’ils conservent lC.s.lewis3.JPGa mémoire de tout ce qui s’est passé dans le système planétaire: sur eux se reflètent tous les événements qui ont présidé à la création de ce que la science habituelle appelle le système solaire.
 
Steiner dit aussi, un peu comme plus tard C. S. Lewis, que l’univers apparemment vide est plein de vie invisible, et qu’à cet égard les instruments de l’astronomie ne peuvent rien montrer. L’impression que nous ne sommes pas seuls est souvent interprétée dans la culture contemporaine par l’idée que des sortes d’êtres organiques intelligents vivraient sur d’autres mondes et nous rendraient visite au moyen de vaisseaux spatiaux incroyables; parfois cela est spiritualisé. Mais pour Steiner il s’agit d’êtres seulement spirituels, dont on sent la présence en soi, et qu’on ne peut pas déceler extérieurement, ou au moyen d’instruments. En revanche, ils peuvent venir d’astres tout proches, pas forcément de planètes immensément lointaines, comme on l’imagine en général.
 
Étranges perspectives, sans doute. Mais coordonnées avec les observations physiques, qui n’ont décelé aucune vie ailleurs que sur Terre, et avec le sentiment qu’il en existe une quand même.

08:46 Publié dans Exploration spatiale | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

03/05/2014

Olaf Stapledon et la vision du Créateur

1048.jpgAprès avoir décelé l’âme des nébuleuses, le narrateur de Star Maker (1937), d’Olaf Stapledon, acquiert une conscience cosmique: il se sent faire un avec l’univers. Dans le même temps, néanmoins, il se sent décliner - entrer en déliquescence: l’univers même a une fin, va vers sa destruction. Il dirige son regard vers le Suprême Moment de la création, et distingue une étoile éclatante, qui est le Star Maker, Créateur d’étoiles - ou faut-il dire Créateur-Étoile? Une vision surgit: I, in the supreme moment of my cosmical expérience, emerge from the mist of my finitude to be confronted by cosmos upon cosmos, and by the light itself that not only illumines but gives life to all. Il se trouve face à la lumière divine.
 
Cependant, une fois passée, cette révélation ne peut être décrite: elle est bien trop au-delà de la nature humaine. Il devra, pour parvenir à la dire, user de la métaphore, le langage des mortels étant impropre à la vérité métaphysique! Il en sortira un écho, un symbole, un mythe, un rêve fou, méprisable par sa crudité et fallacieux, mais pas totalement dénué de signification - affirme-t-il. Plus loin, il reconnaît que l’ensemble de son livre doit être pris de cette façon…
 
Il reprend alors la conception de saint Augustin: d’un côté, Dieu est l’être incompréhensible et absolu, sur qui toute pensée est dénuée de sens, de l’autre, il est celui  qui crée l’univers et qui devient à ce 10172818_10201587854887420_3863066785823451540_n.jpgmoment une personne, comparable à l’Homme. La distinction entre les deux est aussi indicible que chez l’auteur des Confessions, mais cela permet à Stapledon d’évoquer le créateur à la manière d’un artiste génial, quoique perfectible.
 
Il s’adonne, de fait, à mille expériences différentes - dont beaucoup sont décrites. Elles sont souvent bien difficiles à concevoir: dans celle-ci, les choses, sans épaisseur, ne sont que des sons; dans celle-là, le temps n’existe pas, l’espace est statique… Dans l’occultisme, ces mondes se superposent au nôtre; chez Stapledon, ils le précèdent, ou lui succèdent. Mais dans l’éternité, tout n’est-il pas contemporain?
 
Hors du temps d’un certain point de vue, le créateur, ici, est évolutif sous un autre: il croît, grandit, mûrit, vieillit. 
 
Finalement, il matérialise un univers qui est le plus beau de tous, parce qu’il synthétise les qualités de tous. Face à cet accomplissement, chacun de ceux qui l’ont précédé n’est comparable qu’à un atome face au corps humain: c’est dire l’impossibilité où l'on se trouve d’en donner une idée exacte. 
 
Alors l’esprit créateur redevient le dieu absolu dont en apparence il s’était distingué. Désormais le narrateur est complètement privé de parole: même la métaphore devient vide. Appeler esprit cet être devient faux, non parce qu’il n’est pas cela, mais parce qu’il est bien davantage! Seule l’adoration désormais convient: l’intellect doit s’effacer.
 
L’instant d’après, le narrateur se réveille sur Terre, et affirme que son voyage aux confins de l’espace et du temps l’aidera à affronter les périls de son époque: allusion au nazisme qui menace le monde. La vision cosmique renvoie l’être humain à ses tâches propres, et lui dévoile mystérieusement de quelle façon elles participent du Tout et la place qu’elles y occupent. Loin de rendre fou, le voyage au fond de l’éternité aiguise la conscience morale, l’élargit, l’approfondit, et éveille à l’action.
 
Une philosophie magnifique, qui une fois encore manifeste la grandeur de Stapledon.

08:51 Publié dans Exploration spatiale | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

23/04/2014

Olaf Stapledon et l’âme des nébuleuses

3163231.jpgAprès avoir découvert, au bout de l’univers et dans le futur, que les étoiles étaient vivantes et douées de conscience, le narrateur de Star Maker (1937), d’Olaf Stapledon, va plus loin encore: cette fois, ce sont les nébuleuses dont il perçoit l’âme. Elles existaient surtout au début de la création; peu à peu elles se sont dissoutes et ont laissé place aux corpuscules nés d’elles-mêmes, plus solides. Mais chacune était à l’origine - et encore à présent pour celles qui demeurent - des êtres vivants distincts, possédant une volonté, un sentiment, une pensée.
 
Certaines du reste se sont affrontées, étant d’un caractère antagoniste, et un long développement finalement supprimé de Star Maker a donné lieu à la publication d’un roman posthume sur ce sujet, Nebula Maker (1976), qui raconte que ces êtres cosmiques, comme les étoiles, accomplissent une grande danse aux motifs étranges mais esthétiques et harmonieux - mais que certains deviennent voraces, commençant à se nourrir du corps des autres, et qu’il s’ensuit des guerres.
 
Le roman se focalise en particulier sur deux nébuleuses aux personnalités antithétiques, Bright Heart (Cœur Brillant), semblable à un saint, détaché du monde et aspirant à se fondre dans la présence divine, et Fire Bolt (Foudre Flamboyant), vrai révolutionnaire cherchant à transformer l’espace environnant pour le rendre plus beau. Ce sont les deux attitudes que Stapledon regardait comme les plus profondes de la conscience en général: Prométhée, saint Paul. Le saint est finalement martyrisé parce qu’il prêche la paix, tandis que le révolutionnaire change brutalement le visage du cosmos.
 
Cependant, ce dernier s’écroule peu à peu, pris de vieillesse. Dès lors le peuple des nébuleuses cherche à instaurer la paix et l’harmonie, mais s’affronte pour savoir comment il faut s’y prendre, et son déclin devient fatal: on retrouve à ce moment le fil de nebuleuse-helix.jpgStar Maker, les luttes entre les nébuleuses les ayant tuées et amenées à être remplacées par des corps issus d’elles.
 
Stapledon s’efforce d’expliquer de l’intérieur l’évolution physique, telle que la science la représente: il entend lui donner des enjeux moraux, et montrer qu’en rien les objets matériels n’évoluent poussés seulement par des lois extérieures; c’est à partir de leur âme, cachée à la conscience humaine, que les objets cosmiques se transforment.
 
Face à une science qui établit des faits irréfutables, mais néglige de donner de l'âme au cosmos, du sens, qui pense même que lui en attribuer détourne des faits positifs et les rend mensongers, Stapledon entend montrer que l’exactitude factuelle n’empêche absolument pas l’existence et la perception de l’esprit des choses: il suffit d’avoir du génie pour retrouver l'ancienne mythologie au sein de la science moderne. Programme profondément romantique, rendu d’autant plus difficile au vingtième siècle que la science a multiplié les révélations de faits inconnus jusqu’alors, et que nombre d’entre eux semblent contredire les vieux systèmes mentaux. Mais le refus du matérialisme et l’inspiration poétique peuvent faire des miracles, et Stapledon en est une manifestation assurée!

08:12 Publié dans Exploration spatiale | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

31/03/2014

Olaf Stapledon et les étoiles douées d’âme

th.jpgDernièrement, nous avons évoqué, dans le Star Maker de Stapledon, les problèmes rencontrés par les êtres pensants de notre galaxie, dans le futur révélé à l’esprit du narrateur détaché de son corps, de la terre, de l’espace et du temps: unis par la télépathie, ils constituent un être collectif grandiose, et décident de s’unir de la même façon à d’autres galaxies; mais c’est alors que des catastrophes inexpliquées surviennent: les étoiles tombent malades, se mettent à exploser, ou se diluent.
 
D’abord les espèces pensantes et évoluées s’efforcent de les soigner; puis, peu à peu, la vérité surgit, grâce à un contact télépathique renforcé: les étoiles sont vivantes, et leurs maladies sont des formes de suicides ou de réactions spontanées à la honte qu’elles ressentent d’être déviées dans leurs cours par les êtres qui habitent les planètes, et qui en ont acquis le pouvoir. On avait déplacé des systèmes planétaires entiers pour mieux s’unir à d’autres!
 
Loin de n’être que des objets soumis à des lois abstraites, les étoiles ont une âme, et elles se perçoivent mutuellement, sont en lien télépathique, psychique. Pour elles, le ciel est plein de couleurs: chacune fait rayonner sa teinte propre sur le fond noir de l’univers. Leurs organes sensoriels sont les tissus gazeux qui les entourent. Et alors, Stapledon énonce une chose magnifique: leurs mouvements, que nos savants croient mécaniques, sont, de leur point de vue, effectués librement, émanent de leur volonté propre. Ils renvoient à un sentiment esthétique, s’apparentent à une danse, et sont liés à la photo_873T1.jpgperception de l’harmonie globale. Les unes avec les autres, elles se conduisent avec amour, et produisent un ballet cosmique mû par un sentiment divin. Car leur vie est animée par un double désir: celui de se placer dans cette danse commune, celui de percer à jour la véritable nature de l’univers. Elles ont, en ce sens, quelque chose de profondément angélique: A star must be thought of as vaguely aware of the gravitational influence of the whole galaxy, and more precisely aware of the « pull » of its near neighbours; though of course their influence would generally be too slight to be detected by human instruments. To these influences the star responds by voluntary movement, which to the astronomers of the little minded worlds seems purely mechanical; but the star itself unquestioningly 436px-Johannes_Kepler_1610.jpgand rightly feels this movement to be the freely will expression of its own psychological nature.

N’est-il pas sublime que Stapledon affirme que l’idée de mouvements purement mécaniques dans les étoiles n’appartienne qu’aux little minded worlds?
 
Un des points fondamentaux du romantisme fut la question de la mécanique céleste: on voulait rejeter la vision de Newton et de Galilée, et on se référait à Kepler, qui attribuait aux astres une vie, une âme. Bien qu’il reprenne apparemment le modèle de la science moderne, Stapledon le retourne et y ramène l’ancienne mythologie. C’est d’ailleurs un trait de psychologie remarquable: quand on regarde agir les autres hommes, on pense volontiers que seule une mécanique comportementale les pousse à faire ce qu’ils font; à soi-même, au contraire, on attribue toujours de nobles aspirations! De l’homme aux objets cosmiques, cela s’applique aussi.

13:09 Publié dans Exploration spatiale | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

21/03/2014

Olaf Stapledon et les êtres symbiotiques

9780486466835.jpgJ’ai laissé l’exploration de l’espace tel qu’il sera dans l’avenir selon Star Maker d’Olaf Stapledon au moment où les êtres pensants de la galaxie étaient comme dans une impasse. Un empire s’est créé, sur la base du don de la télépathie universelle; mais il est dominé par la technologie, et asservit les esprits à la pensée mécaniste, à l’intellect attelé à la matière. Les espèces marginales, qui ont des aspirations mystiques, sont exterminées peu à peu.
 
Or, en leur sein, un nouvel élan est donné. Une vieille race symbiotique, alliant des êtres qui tiennent au poisson et des êtres qui participent de l’araignée, et qui est parvenue à la conscience claire, va les sauver. Parce qu’elle a fait fusionner deux principes au départ différents, elle n’est pas sujette à la pensée univoque propre à l’empire galactique. Un équilibre constant entre l’aspiration à la technologie, propre aux arachnéens, et l’aspiration à la vie contemplative, propre aux poissonneux, permet à cette espèce d‘évoluer sans heurt - et de créer des lunes artificielles qui ont en elles de la vie, au lieu de n’être que des machines vides.
 
Or, tout en se cachant, les arachnéens influent sur la vie des espèces restées en arrière: par voies télépathiques, secrètes, sous forme de visions, de rêves, ils les aident à s’orienter vers l’affranchissement de l’esprit, à les arracher à ce qui les enferme dans l’enveloppe corporelle. Par-dessous l’empire galactique se développe ainsi une communion autre.
 
Stapledon a alors une idée sublime: ces initiateurs mystérieux se dissimulent parce qu’ils craignent d’effrayer les êtres inférieurs s’ils se dévoilent sous leur vrai visage… Lovecraft l’avait lu.
 
L’empire officiel cherche à supprimer ces mondes en marge, mais il les connaît mal. Au lieu d’y parvenir, de nouveau par la voie télépathique, les Subgalaxiens les influencent en insérant dans l’esprit des particuliers le doute, l’angoisse, le sentiment que la belle structure globale de l’empire est creuse, stérile; l’individualisme renaît au sein de ce communisme psychique.
 
Il s’ensuit des guerres, des martyres en masse, des persécutions, et l’effondrement progressif de l’empire. Beaucoup de colonies constituées de ces individualités réfractaires elles-mêmes s’étiolent, sod5b51aab.jpgmbrant dans une sorte de désespoir, étant trop engoncées dans les anciennes habitudes psychiques, et ne voyant pas de lumière: elles se contentent de rejeter ce dont-elles sont issues. Quelques-unes tout de même trouvent une voie, rejoignant le concert toujours plus harmonieux de la galaxie.
 
Car les Subgalaxiens semblaient, au premier abord, stagner dans leur évolution, mais c’est parce que, tournés vers un progrès invisible à l’œil nu, celui de l’Esprit, ils s’efforçaient de percer le mystère de l’âme cosmique - cherchant à voir Dieu face à face, à saisir la source de la lumière, de la vie, de l’amour! Or, ils y parvenaient. Et c’est ainsi qu’ils purent relancer l’Évolution.
 
Cependant, le désir de se lier psychiquement avec les galaxies voisines devait entraîner de nouvelles catastrophes. C’est ce dont nous parlerons une fois prochaine.

15:55 Publié dans Exploration spatiale | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

15/03/2014

Victor Hugo et l'exploration spatiale

31527081.jpg

En 1859, dans son poème Plein Ciel, Victor Hugo évoqua les hommes qui s'affranchiront des basses couches terrestres par leurs machines pour pénétrer les mystères d'en haut; parlant du sublime aéroscaphe, il s'écria:

Intrépide, il bondit sur les ondes du vent;
Il se rue, aile ouverte et a proue en avant,
Il monte, il monte, il monte encore,
Au delà de la zone ou tout s'évanouit,
Comme s'il s'en allait dans la profonde nuit
À la poursuite de l'aurore!

Calme, il monte ou jamais nuage n'est monté;
Il plane à la hauteur de la sérénité,
Devant la vision des sphères;
Elles sont là, faisant le mystère éclatant,
Chacune feu d'un gouffre, et toutes constatant
Les énigmes par les lumières.

orion.jpgAndromède étincelle, Orion resplendit;
L'essaim prodigieux des Pléiades grandit;
Sirius ouvre son cratère;
Arcturus, oiseau d'or, scintille dans son nid;
Le Scorpion hideux fait cabrer au zénith
Le poitrail bleu du Sagittaire.

L'aéroscaphe voit, comme en face de lui,
Là-haut, Aldébaran par Céphée ébloui,
Persée, escarboucle des cimes,
Le chariot polaire aux flamboyants essieux,
Et, plus loin, la lueur lactée, ô sombres cieux,
La fourmilière des abimes!

Vers l'apparition terrible des soleils,
Il monte ; dans l'horreur des espaces vermeils,
Il s'oriente, ouvrant ses voiles;
On croirait, dans l'éther où de loin on entend,
Que ce vaisseau puissant et superbe, en chantant,
Part pour une de ces étoiles;

Tant cette nef, rompant tous les terrestres nœuds,
Volante, et franchissant le ciel vertigineux,
Rêve des blêmes Zoroastres,
Comme effrénée au souffle insensé de la nuit,
Se jette, plonge, enfonce et tombe et roule et fuit
Dans le précipice des astres!

Cela annonce le voyage interplanétaire de Blaise Cendrars dans son Eubage (1926), dont j'ai déjà 699px-Piero_di_Cosimo_-_Libération_d'Andromède_1.jpgparlé, mais les images ici ne sont que celles des constellations telles que les a définies l'antiquité: la différence n'apparaît pas, entre ce passage et celui des Métamorphoses d'Ovide qui évoque Persée muni d'ailes aux pieds touchant à diverses figures célestes pour finalement se rendre au royaume d'Atlas, aux confins occidentaux du monde. Le fond du texte de Hugo, qui ne décrit pas le détail des planètes, place le fantastique seulement dans la machine, moyen de réaliser ce qui chez les Anciens apparaissait comme prodige: Persée tenait ses ailes de Mercure; c'était un don, ou un prêt divin. Ici la machine n'est pas présentée comme telle. Dans un enthousiasme débordant Hugo salue le progrès humain, mais sans rien inventer.

08:24 Publié dans Exploration spatiale | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

07/03/2014

Le voyage lunaire chez l'Arioste

Ludovico_Ariosto_2.jpgAvant qu’en 1657 Cyrano de Bergerac fît paraître ses États et empires de la Lune, le poète italien Ariosto, dans son Roland Furieux, composé entre 1503 et 1532, avait déjà raconté une visite de la Lune par un de ses dignes chevaliers, Astolphe.
 
Il avait commencé par se rendre au sommet d’une montagne qui abritait le paradis terrestre, et y avait retrouvé les saints antiques, en particulier Jean l’Évangéliste, qui ensuite l’avait emmené, sur le char d’Élie, attelé à des chevaux plus rouges que la flamme, à travers la sphère de feu qui entoure la Terre jusqu’à la Lune: Toute cette région, dit le poète, brillait comme l’acier qui n’aurait eu aucune souillure. […] Là, Astolphe éprouva un double étonnement, ce fut de voir si grande cette région qui, depuis nos campagnes terrestres, semble une petite assiette; puis, en regardant en bas, de n’apercevoir que difficilement la terre et les mers qui l’entourent. Le manque de lumière faisait qu’en effet on la distinguait à peine. Les fleuves, les lacs, les campagnes, sont, là-haut, tout autres que ceux qu’on voit chez nous. Les plaines, les vallées, les montagnes sont toutes différentes. Il en est de même des cités et des châteaux. Le paladins n’avait jamais vu jusqu’alors, et depuis ne vit jamais rien de si beau. Il y a de vastes et sauvages forêts, où les nymphes chassent éternellement les bêtes fauves.
 
Diane étant liée à la Lune, on ne peut pas être étonné que les nymphes chasseresses qui formaient sa suite vivent sur l’astre des nuits.
 
Astolphe découvre bientôt quelque chose d’étonnant: la Lune matérialise les actions et les penchants des êtres humains, tout ce qui s’est perdu dans l’ordre spirituel, les chagrins, les vœux, les prières, les haines, les flatteries - devenues par exemple des hameçons d’or et d’argent -, et même le bon sens - Astolfo_sulla_Luna.jpgdevenu une vapeur subtile ayant la forme d’une montagne. Le monde moral a trouvé une apparence visible. Au contraire, ce qui est terrestre n’y existe plus. L’astre d’argent est le lieu où les métaphores sont devenues des réalités. Cela donne l’occasion à l’Arioste de plaisanter sur la véritable forme de ce à quoi les hommes sur Terre attachent tant d’importance, et aussi sur l’épaisseur du bon sens qui à l’insu de ses propriétaires a été égaré.
 
Mais le plus fascinant est la rencontre d’Astolphe avec les Parques, qui y vivent. Là filent-elles les destins, en soie ou en fibres hideuses selon qu’ils mènent au paradis ou à l’enfer; et de ces liens les hommes après leur mort sont entourés d’une façon qu’ils peuvent désormais clairement déceler. 
En outre, les Parques gravent le nom des défunts sur des plaques de fer, d’argent ou d’or, et un vieillard plein de célérité s’empresse de les jeter dans le fleuve du Pô, où elles sombrent dans l’oubli. Cependant, deux cygnes d’une blancheur de neige parviennent parfois à en sauver quelques-unes: recueillies par des nymphes dédiées à un temple, elles sont portées à l’immortalité. Le vieillard qui accomplit cette œuvre n’est autre que le Temps, ainsi que cela est révélé par le guide sacré d’Astolphe, saint Jean.
 
Le poème ensuite passe à un autre sujet et signale simplement un peu plus loin que le chevalier est redescendu sur la Terre. Cyrano de Bergerac s’inspirera évidemment d’Arioste, en décrivant plus en détail le séjour lunaire, et en le détachant davantage de la morale, mais en conservant la fantaisie de son prédécesseur.

08:21 Publié dans Exploration spatiale | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

19/02/2014

Chateaubriand et le ciel des Anges

1364582354.JPGLa préoccupation de Chateaubriand de substituer aux figures du paganisme grec et latin celles du christianisme, jugées plus fraîches, plus vivantes, plus vraies, incluait évidemment le Ciel. Dans Les Natchez (1826), il consacra quelques pages d'épopée à un empyrée peuplé d'anges, d'intelligences célestes, de saints glorifiés. Un passage dit: L'Ange protecteur de l'Amérique […] montait vers le Soleil […]. Déjà il a laissé derrière lui les planètes les plus éloignées de l’œil du monde; il traverse les deux globes que les hommes plongés dans les ténèbres de l'idolâtrie, profanèrent par les noms de Mercure et de Vénus. Il entre ensuite dans ces régions où se forment les couleurs du soleil couchant et de l'aurore; il nage dans des mers d'or et de pourpre; et sans en être ébloui, les regards fixés sur l'astre du jour, il surgit à son orbite immense.

Puis il converse avec l’ange gardien de l’astre d’or, Uriel. Il lui demande notamment si ce que disent les hommes sur la création de celui-ci est véritable; or, l’archange répond qu'il n'en est rien: il est né d'un rayon de la lumière universelle primordiale que le Fils, Emmanuel, demanda l'autorisation de briser, parce que l'univers était menacé par la clarté trop forte du Saint des saints. En effet, de ce rayon brisé s'échappa une goutte de feu que le Fils nomma Soleil. Uriel reçoit alors l'ordre de s'asseoir à son foyer, moins pour veiller à la marche des sphères que pour empêcher leur destruction: le Fils a voulu tempérer le feu du Père pour permettre aux hommes de vivre. Le ressort profond de l'univers sensible est l'amour, non la mécanique. Chateaubriand s'efforce d'inverser lgod.jpega logique du matérialisme pour lui substituer un ordre cosmique moral. Ce faisant, il dédaigne les planètes comme objets physiques: il se contente de condamner l'appellation idolâtre de Vénus et Mercure sans évoquer même un ange pour les remplacer, sans dire ce qui s'y trouve. Il méprise trop la science de son temps, et est trop dans une perspective catholique, pour s'abaisser même aux conjectures d’un Bernardin de Saint-Pierre: seule l'histoire humaine dans ses rapports avec le Ciel le préoccupe.
 
Pourtant, de par son éducation, il se situe déjà dans une perspective physique: l'ange de l'Amérique parcourt des espaces, traverse les globes – et le narrateur l'accompagne dans son cheminement, jusqu’à rencontrer l’archange qui conserve au Soleil ses propriétés naturelles. Il place, ainsi, des esprits célestes en profondeur d'un cosmos mécanisé, comme le fera jusqu'à un certain point cet autre auteur chrétien que fut C. S. Lewis, lequel affirmait que la lumière est pleine d'anges pour qui les planètes physiques ne sont que des ombres dénuées de réalité propre.

09:18 Publié dans Exploration spatiale | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

04/01/2014

Auguste Blanqui et l’identité des mondes

1005605-Louis_Auguste_Blanqui.jpgAuguste Blanqui (1805-1881) est un socialiste français qui, partisan de l’insurrection violente, fut souvent mis en prison. Il y rédigea un ouvrage étrange, L’Éternité par les astres, qui postule l’existence de types immortels inlassablement répétés. Il alliait bizarrement la pensée de Goethe, qui postulait un type primordial à partir duquel la nature œuvrait pour le différencier à l’infini, et une philosophie mécaniste qui, ne voyant pas de solution de continuité entre l’idéel et le matériel, considérait les modèles ontologiques comme devant engendrer directement des formes sensibles. Or, comme ces types étaient en nombre fini et que l’univers était infini, les mêmes choses devaient se produire plusieurs fois. Ainsi, ailleurs, ou dans un autre siècle, on trouvait forcément des clones de la France, de la Suisse, de soi-même, de tout ce qu’on connaît!
 
Flaubert s’est moqué de cette idée, dans Bouvard et Pécuchet. Mais la science-fiction s’y est intéressée. Cela pourrait constituer un soubassement de La Planète des singes, roman de Pierre Boulle dans lequel il apparaît qu’il s’est produit les mêmes événements sur deux planètes différentes - car sur ce point il ne faut pas se fier au film de Schaffner, qui présente les cosmonautes comme n’ayant fait que revenir à leur point de départ. D’ailleurs le thème de la répétition à l’infini des mêmes concepts est explicitement présent, chez Boulle, les singes ayant justement la caractéristique de ne faire qu’imiter statiquement les hommes qui les ont précédés!
 
Le principe du clone qui accueillerait la même conscience que le modèle peut avoir également un lien avec cette doctrine. Voici en tout cas une citation de Blanqui: Tous les astres sont des répétitions d’une combinaison originale, ou type. Il ne saurait se former de nouveaux types. Le nombre en est nécessairement épuisé dès l’origine des choses, - quoique les choses n’aient point eu d’origine. Cela signifie qu’un nombre fixe de combinaisons originales existe de toute éternité et n’est pas plus susceptible d’augmenter ou de diminuer que la matière. Il est et restera le même jusqu’à la fin des choses, qui ne peuvent pas plus finir que commencer. (…) Notre terre, ainsi que les autres corps célestes, est la répétition d’une combinaison primordiale qui se reproduit toujours la même, et qui existe simultanément en milliards d’exemplaires identiques. (…) De là des milliards de Terres, absolument sosies, personnel et matériel, où pas un fétu ne varie, soit en temps, soit en lieu, ni d’un star-wars-episode-ii-02-87-g.jpgmillième de seconde ni d’un fil d’araignée. Du coup la bataille de Valmy se livre en ce moment dans des milliers de républiques françaises.
 
Une image pittoresque de l’univers - qui effectivement étonne, notamment parce que son auteur est plutôt affirmatif. Comment sait-il que les types sont en nombre fini? L’expérience ne montre-t-elle pas au contraire que chaque être humain est unique, a une identité bien distincte? L’éternité a-t-elle une capacité bornée, elle-même? N’est-elle qu’une grosse machine? Cela paraît arbitraire. On a le sentiment que Blanqui veut assimiler le monde intelligible, archétypal, de Platon à une bulle restreinte, apparue par hasard, et qu’il demeure avant tout matérialiste et mécaniste.
 
Son mélange de magie et de positivisme est en tout cas assez typique de la science-fiction, je crois.

08:50 Publié dans Exploration spatiale | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

24/12/2013

Jean Reynaud et son temps

saint-denis-hierarchie-celeste.jpgJ’ai évoqué la figure de Jean Reynaud, qui pensait que les astres étaient répartis dans le ciel selon un ordre moral universel, et que les hommes pouvaient y renaître en monstres ou en anges selon leurs pensées et actions en cette vie. Il établit ainsi une hiérarchie, et affirme qu’on peut communier en esprit avec les êtres sublimes, que l’âme les touche invisiblement.
 
Victor Hugo reprendra cette image de la hiérarchie des êtres dans ses Contemplations. L’existence ne s’arrête pas à la matière, mais continue au-delà, affirme-t-il, pour se perdre à la fin dans la clarté divine:
 
Crois-tu que cette vie énorme, remplissant
De souffles le feuillage et de lueurs la tête,
Qui va du roc à l’arbre et de l’arbre à la bête,
Et de la pierre à toi monte insensiblement,
S’arrête sur l’abîme à l’homme, escarpement?
Non, elle continue, invincible, admirable,
Entre dans l’invisible et dans l’impondérable,
Y disparaît pour toi, chair vile, emplit l’azur
D’un monde éblouissant, miroir du monde obscur,
D’êtres voisins de l’homme et d’autres qui s’éloignent,
D’esprits purs, de voyants dont les splendeurs témoignent,
D’anges faits de rayons comme l’homme d’instincts;
Elle plonge à travers les cieux jamais atteints,
Sublime ascension d’échelles étoilées (…)!
 
Dans le même temps, en Savoie, Marguerite Chevron, inspirée par Lamartine, fit des poèmes sur la hiérarchie des anges et leurs vertus et attributs - mais d’une façon plus conforme et plus fidèle à l’ésotérisme chrétien, plus détaché de la science moderne, qui avait encore peu pénétré le Duché. Maurice Dantand, un peu plus tard, commencera à l’intégrer, tout en restant très catholique. Il se posait comme adorateur du Christ tout en évoquant avec sérieux les vies successives, ainsi que la présence d’hommes sur les autres planètes et des dieux de l’Olympe dans l’espace intersidéral!
 
Lorsqu’il évoquait les peuples extraterrestres, néanmoins, ils étaient en général infâmes, dirigés par de mauvais prêtres, parce que non régénérés par Jésus-Christ. Peut-être avait-il lu Reynaud, car il semble l’imiter; à moins FCLetters_1926 North. lights.jpgqu’il n’ait puisé dans la poésie de Victor Hugo. Tout en demeurant à certains égards classique, ayant pour clairs modèle Ovide et Virgile, il appartenait à la communauté oubliée de ces philosophes romantiques illuminés et auteurs de poèmes en prose - tels Ballanche, Quinet.
 
Henry Bordeaux a parlé de lui et de son Olympe disparu, de son veuvage et de ses filles extrêmement pieuses; c’est un auteur méconnu.
 
(Ce jour invite à ajouter plaisamment que ces strates invisibles des êtres évoquées par Hugo sont certainement le lieu d'habitation permanent de notre sympathique Père Noël - qui, je crois, en descend chaque année pour distiller ses grâces sur les cœurs; je souhaite donc aux lecteurs de ce blog un joyeux Noël.) 

08:52 Publié dans Exploration spatiale | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

10/12/2013

Olaf Stapledon et les civilisations du futur

galaxy_universe-normal.jpgPoursuivant son exploration de l’univers, le narrateur de Star Maker, d’Olaf Stapledon, se détache progressivement de sa nature de Terrien pour pénétrer les mystères des autres civilisations, grâce à une perception toujours plus vaste, toujours plus profonde, toujours plus étendue dans le temps et l’espace - dont sa conscience peu à peu s’affranchit.
 
Or, c’est dans le futur que se trouvent la plupart des espèces qui sont allées plus loin dans l’Évolution que l’humanité. Stapledon montre alors l’étendue de son génie. Il affirme que les créatures éclairées par la raison se sont toutes trouvées à une sorte d’impasse, à un moment donné: quand le monde devenait unitaire, quand les consciences devenaient planétaires, l’on parvenait au stade où en est la Terre actuellement: toute évolution ultérieure se heurtait à des conflits inextricables, parce que l’espèce douée d’esprit aspirait désormais à un monde plus beau, une société plus juste, de type utopique, mais ne comprenait absolument pas de quelle façon y parvenir, et s’engageait dans des voies dont aucune n’avait d’issue.
 
Alors, dit Stapledon, advinrent les miracles. Du moins parurent-ils tels sur le moment mais ensuite, ils semblèrent naturels, on les regarda comme des événements décisifs conformes en réalité aux lois normales du monde, bien qu’on ne les eût absolument pas prévues auparavant! Remarquable définition de l’Évolution, assurément…
 
Un miracle commun est l’acquisition d’une forme de télépathie consciente qui a permis l’unité réelle des esprits au niveau planétaire: on est soudain alors entré dans l’utopie sans même s’en rendre compte. Le changement devait être spirituel, et non matériel: il devait constituer en l’acquisition d’une faculté nouvelle, en la capacité à vivre dans un monde tissé de sentiments et de pensées d’une façon aussi f8ac3f620c82cfb4bbdff093c613b2a94.jpgamilière que dans le tissu physique. Ainsi sont nés des superorganismes. Stapledon ici se fait prophète. Teilhard de Chardin aurait parlé d’éveil collectif à la noosphère…
 
Il est apparu, cependant, de nouveaux problèmes: la vie intérieure collective a déclenché une pulsion effroyable, le désir de civiliser les autres planètes en leur imposant les principes, les valeurs acquises grâce à  ce seuil  franchi dans l’Évolution. Il s’en est suivi d’affreuses guerres, dans lesquelles les espèces fanatiques ont exterminé ou asservi les autres, même celles qui restaient saines tout en ayant atteint le même stade. Des empires intersidéraux se sont créés, tendant à l’abomination.
 
Une attitude étonnante fut celle de plusieurs planètes se résignant à l’extermination, à l’anéantissement, les âmes entrevoyant la façon dont leurs aspirations leur survivraient au sein de l’univers pris globalement. Cela augurait d’un avenir encore inexplicable pour le narrateur, non encore parvenu à un degré de clairvoyance suffisant…
 
À son regard, à ce moment, un drame se joue: les civilisations au sein de la galaxie sont toutes menacées de disparition. La solution va venir d’une espèce depuis longtemps parvenue, par un biais particulier, à l’osmose mentale. J’en parlerai une fois prochaine, si je puis.

08:38 Publié dans Exploration spatiale | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

26/11/2013

La carrière de Gérard Klein

GK-GDE-B.GIFGérard Klein est un auteur de science-fiction remarquable, dont j’ai déjà parlé plusieurs fois ici. Mais il a curieusement écrit ses plus beaux récits quand il était tout jeune; ensuite, il a publié des récits plus secs, plus abstraits - avant de s’arrêter d’écrire. Or, en lisant Georges Gusdorf et son livre sur le romantisme, je me suis rendu compte que le cas avait souvent eu lieu, au sein de ce mouvement: soit les poètes romantiques mouraient jeunes, soit ils ne vieillissaient pas romantiques.
 
Pourtant, Goethe - qui n’est pas considéré comme un romantique - a écrit son texte le plus imaginatif, le plus fabuleux, à la toute fin de sa vie: le Second Faust. Victor Hugo fut largement dans ce cas: La Fin de Satan est sans doute un de ses ouvrages les plus romantiques au sens propre. Mais chez ces écrivains, la philosophie de l’âge mûr a relayé l’énergie de la jeunesse, parce qu’elle donnait à l’imagination une valeur qui lui était propre. Chez les poètes romantiques ordinaires, ou leurs homologues surréalistes, l’imagination correspondait à un besoin, ou à un parti pris, mais elle ne renvoyait pas à une doctrine claire. Le lien entre l’imagination et la connaissance, en particulier, n’était pas nettement établi: elle semblait gratuite. Comme elle brouillait le propos, elle était même déconseillée. Ainsi, après avoir fait de la science-fiction une voie de libération de la faculté imaginative, Gérard Klein a tendu à dire que ce genre devait surtout illustrer des théories scientifiques à la mode. Sa portée mystique tenait à ce que cette mode était regardée comme une forme d’aboutissement de la pensée, conformément au plan jadis tracé pour l’esprit humain par le brave Condorcet: il allait, dans sa conception, vers des hauteurs toujours plus sublimes! En soi, c’était déjà de la science-fiction...
 
LaLoiDuTalion_small.jpgLe fait est qu’en France, ce genre ne s’est jamais vraiment coupé du rationalisme du dix-huitième siècle: il est resté intellectualiste, et a souvent refusé de dépasser les limites de l’entendement dit normal - attelé au sensible. Or lorsque l’imagination perdure, chez un écrivain, c’est parce qu’elle va de pair avec l’idée qu’elle est une voie d’exploration de l’inconnu, de l’invisible: pas seulement de ce qui se tient matériellement au-delà des sens, et que vont permettre de dévoiler des outils d’observation nouveaux, mais aussi ce qui se tient spirituellement à l’intérieur des choses, par delà la matière. L’âme du monde pouvait, pour Goethe ou Hugo, se manifester par des images.
 
Gérard Klein a estimé, jadis, que cette manière de procéder, hostile au matérialisme scientifique, relevait de la fantasy - assimilée par lui à une démarche archaïque, réactionnaire. Beaucoup en France l’ont imité; Simon Bréan, professeur de littérature à la Sorbonne, est allé jusqu’à refuser à Olaf Stapledon l’appellation d’auteur de science-fiction - alors même qu’il situait ses imaginations dans un univers galiléen. Mais le fait est qu’en art, l’imagination ne dure que si la pensée en approuve l’essence; les éruptions de la jeunesse ne se maintiennent pas, si leur sens est démenti par la raison.

09:02 Publié dans Culture, Exploration spatiale | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

16/11/2013

Les visions de Jean Reynaud

REYNAUD_Med.jpgJean Reynaud était un romantique visionnaire français, d’origine lyonnaise, vivant au dix-neuvième siècle. Il a écrit un traité appelé Terre et Ciel, dans lequel il affirmait que les astres reflétaient des états moraux. L’être humain, après la mort, se rendait sur tel ou tel, selon ce qu’il avait fait durant sa vie, et puis poursuivait son chemin de cette façon, vers des hauteurs toujours plus sublimes. Les anges existaient: il s’agissait soit d’extraterrestres placés sur des astres plus élevés, spirituellement, que la Terre, soit d’êtres humains devenus semblables à eux: on parlait alors de saints du Ciel. Ces êtres supérieurs mouraient et renaissaient d’une manière bien plus fluide que les simples mortels…
 
Il évoquait, ainsi, au sein de ces énormes rassemblements d’étoiles que nous découvrons dans les lointains du ciel, des êtres acquérant de leur vivant, par l’exercice même de leurs vertus, des organes d’une nature plus relevée, à l’aide desquels, sans perdre un instant conscience d’eux-mêmes, ils se transporteraient successivement, avec d’inexprimables ravissements, en compagnie de leurs amis, d’une résidence à une résidence meilleure. Je les vois comme dans la légende d’Élie, s’enlevant glorieusement sur des chars de feu, aux yeux de la multitude animée par leur exemple, et enthousiasmée par l’espérance de les suivre bientôt. L’effet eREYNAUD_CrtPst.jpgssentiel de la mort, qui est le départ d’un monde pour un autre, ne cesserait pas de se produire, mais (…) il changerait absolument de caractère, et le jour du trépas, au lieu d’être comme ici-bas un jour de deuil, deviendrait pour tous un jour de fête.
 
Un tableau qui essaie de concilier les visions de la science moderne et celles des religions anciennes…
 
Les mondes planétaires peuvent aussi être des lieux d’expiation, où se trouvent des assemblages de monstres de toute espèce, nature hostile, corps infirmes et hideux, crimes, blasphèmes, tortures, désespoirs; toute misère est admissible, pourvu que la mort n’y manque pas, car c’est elle qui sauve tout, en ouvrant, au temps voulu, la porte qui, des quartiers les plus désolés du labyrinthe pénitentiaire, conduit à des quartiers meilleurs. On s’incarne dans ces mondes horribles le temps de se purifier de ses imperfections! Un ordre moral caché habite l’univers tout entier…
 
Aux êtres qui se sont, peu ou prou, arrachés aux conditions matérielles de l’existence, on peut s’unir intérieurement: cela aide à évoluer vers le sommet, auquel on tend sans jamais pouvoir le rejoindre. Car là est ce qu’on nomme la divinité suprême, si tant est qu’on puisse la nommer sans arrêter la pensée de l’infini dans le fini! On communie avec elle par l’intermédiaire de ces anges, avec lesquels nous pouvons entrer en correspondance réelle, affirme Reynaud, et pas seulement en imagination, même si l’image porte vers eux l'âme qu'elle enflamme...
 
Reynaud eut une probable influence sur Victor Hugo.

09:00 Publié dans Exploration spatiale | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

06/11/2013

Olaf Stapledon et les hommes-arbres

J’ai déjà évoqué l’impressionnant ouvrage d’Olaf Stapledon Star Maker. Si on poursuit plus avant l’exploration de l’univers à laquelle s’adonne son narrateur sorti de son corps et uni à d’autres âmes d’élite, on découvre, parmi plusieurs, une planète remarquable parce qu’elle donne l’exemple d’une espears_dota_2_enchantress_ents_treant_protector_1440x900_35949.jpgspèce végétale qui a connu l’humanité sans passer par le stade animal: Stapledon entend par là la conscience de soi et la faculté de penser.
 
On se souvient peut-être des Ents de J. R. R. Tolkien, arbres éveillés à la conscience par les Elfes, sortes de dieux vivant sur Terre. Les arbres pensants de Stapledon sont parvenus au même stade par l’évolution naturelle qui fait fleurir l’esprit dans la création; à leur sujet, il n’est pas question d’anges, ou d’intermédiaires qu’on puisse cerner. Mais une poussée divine n’en existe pas moins, et le résultat est identique: les arbres développent des organes sensoriels, et apprennent à se créer des membres - à partir de leurs racines pour se déplacer, à partir de leurs branches pour travailler.
 
Si les Ents, néanmoins, disparaissaient parce que leurs femmes s’étaient enfuies - symbole probable de l'âme se dissipant dans l'air -, il n’en est pas ainsi des arbres doués de conscience de Stapledon, qui renvoient d'une façon plus satirique à l’histoire de la civilisation humaine sur Terre; car c'est en s’industrialisant, en se dotant d’outils permettant de mieux vivre et de s’arracher à leur milieu naturel, qu'ils ont peu à peu perdu leur ancienne vigueur, la nourriture de synthèse ne pouvant remplacer celle qu’ils arrachaient du sol en y plongeant leurs racines. De surcroît, ils ont trouvé le moyen de ne plus dormir, ou de dormir n’importe quand, et se sont privés ainsi des forces propres au sommeil diurne qu’ils pratiquaient. Alors, en eent1.jpgffet, ils communiaient par le biais de leur soleil avec l’univers entier, vivant une véritable expérience mystique qui bientôt leur sera enlevée, les plongeant dans une sorte de désespoir.
 
S’apercevant de l’erreur qu’ils faisaient en s’en remettant au seul artifice de l’intelligence, ils ont opéré un brusque retour vers leur ancien état. Mais si corrompues, dit Stapledon, étaient désormais leurs conceptions, qu’ils ne savaient plus comment conserver un juste milieu, et qu’ils ont laissé leur conscience se dissoudre dans les cycles cosmiques dont leur vie naturelle dépendait. Or, ce faisant, ils n’ont pas pu s’adapter aux changements de la planète, dont les ressources s’épuisaient, et ils ont disparu, laissant le soin au Créateur de poursuivre ailleurs l’expérience de la Vie, ou de la Conscience.
 
Un tableau pessimiste, peut-être, parce qu’il tend à opposer l’esprit absolu du Créateur à celui des êtres qu’il conçoit, dont l’éternité n’est qu’en Lui. Notre auteur, néanmoins, l’affirme, il existe un stade au sein duquel la vie collective et la vie individuelle ne font plus qu’une: l’Esprit dans sa pureté les unit!
 
Il est donc possible de se remémorer spirituellement le stade au sein duquel la conscience s’est déposée dans le végétal; Tolkien en a parlé, Stapledon aussi! Deux génies d’une égale force.

09:26 Publié dans Exploration spatiale | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook