25/12/2015

Conte de Noël

095a7ba21944ea6063c175e8ee5c49ca.jpgLa nuit dernière, m'a-t-on raconté ce matin, il s'est produit quelque chose de fâcheux. Le Père Noël a été bloqué sur le mont-Blanc.

En effet, c'est un secret qu'il faut maintenant révéler, qu'il s'y arrête aux alentours de minuit, pour se reposer quelques instants. Ce qui représente quelques instants pour les mortels peut être assez long chez les êtres enchantés, car le temps n'est pas le même pour eux. Dès qu'ils le désirent, ils le remontent, s'arrachant à l'emprise de la Terre. Et puis ils le descendent, quand ils s'y placent. C'est de cette façon que le Père Noël - saint Nicolas - a tout le loisir d'honorer l'ensemble de ses commandes. Il a d'ailleurs aussi des elfes qui le dédoublent. Il est le maître d'un grand nombre d'êtres élémentaires.

Chaque année, donc, il séjourne dans le royaume caché de la fée du mont-Blanc; il lui rend visite, l'assure des bonnes intentions à son égard de l'assemblée du Ciel, et c'est un rite qu'apprécie la reine secrète de notre montagne sainte.

Mais cette année, des brigands du monde immortel étaient passés par une brèche qu'ils avaient pratiquée dans le mur qui entoure la cité de la fée, et celle-ci, avec ses chevaliers et ses nymphes, avait dû fuir, prise par surprise. Ils s'étaient réfugiés dans une partie de leur cité qui est excentrée, et les brigands purent occuper le palais royal (évidemment fait de diamants), et leur chef s'asseoir sur le trône de la fée.

Ces brigands du monde immortel ont une apparence hideuse; ils sont ce que nous nommons des démons, et peuvent être monstrueux. Certains ont les bras doublés par des tentacules, parfois aussi les jambes, d'autres ont des cornes, d'autres encore des griffes, ou des défenses, comme les sangliers. Dans le septentrion on les appelle des trolls, et ils vivent dans les glaciers du massif du mont-Blanc - en particulier celui des Bossons.

Lorsque saint Nicolas, descendant de la Voie Lactée, est arrivé dans le royaume de la fée, il fut très surpris de n'être pas accueilli comme d'habitude; tout était désert. Le garde ordinaire - fameux fils de Heimdall - n'était point présent, avec son épée flamboyante. Il est quand même entré, circonspect, faisant glisser son traîneau sur le pavé de cristal.

Soudain, trois des monstres ci-dessus décrits fondirent sur lui et le ligotèrent, puis l'emmenèrent auprès de leur chef. Celui-ci se réjouit de le voir à sa merci, et pensa qu'il pourrait en tirer une grande rançon, et aussi qu'il pourrait s'emparer de ses pouvoirs et accroître les siens: car saint Nicolas peut matérialiser les rêves des enfants, mais c'est pour mieux les leur rendre; tandis que ce monstre voulait les leur voler, et donc les vampiriser, les assécher complètement de l'intérieur à son profit. Il exigeait en quelque sorte un sacrifice de ces innocents.

Par bonheur, un homme appartenant à la fée du mont-Blanc les vit enlever le Père Noël et le tourmenter, et il courut prévenir sa dame, passant par un souterrain secret que ne connaissaient pas les méchants. Celle-ci eut alors l'idée de faire prévenir Captain Savoy par sa sœur, la propre épouse de ce héros. Elle envoya vers la Lune une de ses nymphes armées, qui put échapper à quelques brigands du monde occulte en donnant des coups d'épée à droite et à gauche, et ainsi la belle épouse de Captain Savoy fut prévenue.

Or, on sait qu'elle entretient à distance une relation privilégiée avec son époux, qu'elle lui parle au sein de son âme. Celui-ci donc s'éveilla de son sommeil, et s'arracha à sa base secrète du Grand Bec, en Tarentaise, et accourut vers la première montagne de Savoie, pour y délivrer à la fois le Père Noël et la fée du mont-Blanc.

Muni de la lance et de l'anneau de saint Maurice - lequel les remplit à nouveau de puissance depuis le ciel où il réside -, Captain Savoy attaqua furieusement les démons, qui tentèrent quelques instants de résister, mais 988418_717006645055264_4058087367881277633_n.jpgrapidement n'en purent mais. Il leur envoyait la foudre, depuis sa lance éclatante; et eux en étaient transpercés, ou réduits en miettes. Une fois, l'un d'eux, propre frère du chef, parvint jusqu'à lui en se protégeant de son bouclier; et il tenta de lui infliger un coup de son épée noire, mais Captain Savoy para de sa lance, et de son poing muni de son anneau il l'abattit, par un crochet rudement asséné. Il allait l'achever de la pointe de sa lance, pointe qui brillait comme une étoile, mais le monstre demanda grâce, et le héros eut pitié.

Les ennemis crurent pouvoir se réfugier dans le palais de la fée, mais c'est alors que celle-ci, suivie de ses guerriers, effectua une sortie, au moment où sa nymphe préférée, entrant directement dans le palais par un passage secret, leur ouvrit la porte, ainsi qu'à Captain Savoy. Dès lors les démons se rendirent.

On délivra le Père Noël, et il put continuer sa mission; une petite fête fut donnée en l'honneur de Captain Savoy, mais il ne put pas y rester longtemps, car d'autres missions l'appelaient, et il demeurait mélancolique, car cette fête lui faisait penser à celle de ses noces, et il se languissait de sa femme. Les nymphes eurent beau s'efforcer de le dérider, il ne voulut point se laisser aller; il ne le pouvait.

Et c'est ainsi que cette nuit les enfants eurent leurs cadeaux. Car même s'il était vrai que le Père Noël n'existe pas, comme certains le prétendent, il faudrait bien savoir que c'est lui, saint Nicolas, qui inspire aux femmes et aux hommes le désir de faire des cadeaux aux enfants. Il agit invisiblement dans leur cœur. En quelque sorte il prend leur place, habitant à leur insu leur corps. C'est ce que voient les enfants en vision. Et en ce cas il faut dire que cette affaire du Père Noël kidnappé n'a pas eu lieu seulement cette nuit, mais durant plusieurs jours de la fin de l'automne. À présent l'hiver commence, et naturellement les dons célestes grandissent obscurément en chacun de nous, cherchant à honorer l'enfant spirituel qui est en nous. À cela toujours Captain Savoy aidera!

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07/01/2015

Multiple était la lune d’Hervé Thiellement

blackcoat381-2015.jpgJ’ai déjà évoqué Hervé Thiellement, qui fut professeur de biologie à l’université de Genève et qui se consacre à l’écriture de romans de science-fiction humanistes et marqués par ses méditations sur l’évolution. Il vient juste de sortir son meilleur livre, Multiple était la lune - suite de Le Dieu était dans la lune. À nouveau la lune qui se prend pour Dieu inquiète la galaxie, qu’elle veut assujettir à sa volonté par ses pouvoirs grandioses. Car ayant évolué, elle a senti s’éveiller en soi la multiplicité des personnalités, comme si elle donnait naissance à diverses espèces dont elle était l’unique esprit. Et son orgueil fait d’elle une sorte d’ange rebelle!
 
Les êtres pensants auront fort à faire pour déjouer ses plans odieux. Mais la lutte est acharnée, et c’est ce qui en fait le mieux composé des récits d’Hervé Thiellement: car le suspense est ardent, la lune tombant dans une mégalomanie qui en fait une méchante superbe. On est très pris! Comme l’auteur fait parler la lune, fait entrer dans ses pensées, son image s’approfondit dans l’esprit, et marque. L’aspect satirique certes est présent, mais pas au point d’empêcher cette figure du mal de se déployer dans l’âme et de créer de l’angoisse.
 
C’est d’autant plus impressionnant qu’Hervé Thiellement, rejetant le style académique - le langage d’instituteur dans lequel s’est souvent enfermée la science-fiction -, affecte une langue naturelle, spontanée, populaire, drolatique, et qu’il évoque des mœurs simples et normales, fondées sur le plaisir, l’amour, la fraternité: le contraste avec cette lune fanatique est frappant.
 
Ce monde contient un merveilleux authentique, avec par exemple des arbres pleins de sagesse dune.gifs’unissant en esprit collectif dont les hommes tirent une instruction majeure - et, comme nous l’avons dit, des corps célestes doués d’âme.
 
Hervé Thiellement reprend aussi avec humour des éléments connus du genre, telle la planète désertique créée par Frank Herbert, pleine de vers dont les excréments servent d’épices hallucinogènes aux hommes - ou alors de remèdes. Une planète est habitée de Nains de Jardin, dans la tradition de la fantasy; une autre de cloportes pensants dont le comportement finalement anodin et très humain rappelle beaucoup la Métamorphose de Kafka: on se souvient que la première pensée de Grégoire Samsa, en se voyant transformé, est pour son patron: il s’inquiète de sa réaction!
 
Un livre qui fuit toute pompe, qui raille l’exaltation religieuse, mais n’en parvient pas moins à créer une galaxie pleine de vie, de couleurs, de tendresse. D’ailleurs les dernières pages évoquent un ordre cosmique qu’on ne peut rompre et qui de lui-même suscite des remèdes aux errements de ses particules. Une fin optimiste et qui au bout du compte est d’un spiritualisme plus authentique que ce qui souvent s’affiche comme tel.

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17/02/2014

Le Monde de Fernando d’Hervé Thiellement

fernando01.jpgJ’ai déjà évoqué la figure d’Hervé Thiellement, écrivain parisien installé à Genève après y avoir enseigné, à l’université, la biologie. Il y a à peine un mois, il a fait paraître un épais roman, fruit de toute une vie, Le Monde de Fernando, aux éditions Rivière Blanche. L’univers en est futuriste - postapocalyptique. Pendant des millénaires, les humains ont vécu sous terre sous forme de clones, parce que l’utilisation généralisée de bombes atomiques au cours d’une guerre a rendu impropre la vie à la surface. Des généticiens ont mis au point des clones susceptibles de coloniser à nouveau celle-ci une fois le moment venu, et c’est ce que fait un certain Fernando, issu de la lignée artificielle des fernands, répliques d’un homme appelé autrefois Fernand!
 
Mais les généticiens ont aussi placé des gènes d’homme dans des animaux afin qu’ils développent une intelligence, et lorsque les clones décident d’explorer une terre devenue verdoyante, ils les rencontrent et s’unissent à eux, à la fois physiquement et psychiquement, créant des hybrides et des égrégores - des sphères de pensée au sein desquelles les êtres conscients communiquent directement, sans passer par la parole.
 
Le roman raconte comment cette humanité du futur progresse sans cesse vers la superconscience, s’unissant aussi à l’esprit de la Terre, et éveillant d’anciens dieux, des êtres vivant à la fois dans les deux mondes, celui de la Pensée et celui du Corps, ou en affrontant d’autres, selon leur tournure d’esprit plus ou moins positive. Hervé Thiellement visiblement a pris l’Égypte pour idéal, puisque ses personnages remodèlent les Sphinx-von-Gizeh.jpgpyramides américaines selon les siennes; les êtres psychiques qui habitent les édifices amérindiens sont d’ailleurs peu sympathiques, contrairement au Sphinx de Gizeh!
 
Les mœurs dans ce monde sont très libres, et rappellent les années 1970. Le mélange de biotechnologie futuriste et de spiritualisme semble également un reste du psychédélisme festif de cette époque. D’ailleurs Hervé Thiellement, culturellement, s’y réfère.
 
L’univers du livre est chatoyant. Le style est gai, car il se veut familier, quoiqu’en réalité il soit très travaillé: le langage est celui du peuple de Paris; un rapport avec Boris Vian, ou Robert Desnos, peut être établi!
 
Le défaut global est peut-être le manque d’épaisseur psychologique: on ne vit pas à l’intérieur des personnages, et on ne partage pas leurs souffrances, leurs doutes, ou leurs espoirs; la chaîne des événements est comme poussée par une logique pleine d’optimisme, que subissent plutôt les âmes. Comme Hervé Thiellement est biologiste, je me suis souvenu en le lisant du grand Lamarck, qui lui aussi voyait la vie et son évolution comme une mécanique grandiose et pleine d’éclat. D’ailleurs sa façon d’embrasser de vastes périodes de temps et d’y saisir des lignes de force se retrouve dans Le Monde de Fernando. Mais cette puissance plastique de la vie est aussi ce qui crée justement le merveilleux, la fantaisie chatoyante de cet univers imaginé.
 
C’est un livre à lire!

13:11 Publié dans Culture, Fiction, Genève, Littérature & folklore, Poésie, Science | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

05/02/2014

Watchmen et la problématique du surhomme

watchmen.jpgJ’ai relu le roman graphique Watchmen, d’Alan Moore, au sein duquel il questionnait moralement le superhéros. Certains sont des mercenaires sans scrupules, d’autres des pusillanimes riches et sans courage, d’autres des fanatiques de l’ordre moral, d’autres encore des ambitieux démesurés qui veulent métamorphoser le monde, d'autres enfin sont issus d’accidents liés à la technologie moderne et leurs pouvoirs leur ont fait perdre tout intérêt pour l’humanité en général.
 
Ce remarquable réalisme psychologique touche souvent au burlesque, en même temps qu’il donne de la solidité à un monde au sein duquel les superpouvoirs ne sont pas feints: on nage en plein fantastique.
Mais il est toujours d’origine humaine, et c’est ce qui me fait penser que cet album n’a pas, en réalité, épuisé le sujet, tel qu’il s’est déployé en Amérique. Il manque en effet la partie de l’univers des superhéros qui a un rapport plus direct avec la mythologie ancienne: qui les fait être surhumains par nature, et les place parmi les hommes parce qu’ils ont une mission à remplir. Le pays des immortels entre alors en relation avec celui des mortels, comme dans Wonder Woman; et même les extraterrestres ont alors une relation avouée avec les anges - ou du moins les génies des peuples. C'est particulièrement sensible chez les New Gods de Jack Kirby. Or, dans Watchmen, la créature extraterrestre n’est qu’un mensonge d’un superhéros dévoyé qui cherche à créer un épouvantail pour l’humanité. La dimension cosmique du cycle créé par les comics ne s’y trouve pas, puisque lorsque les étoiles sont évoquées, elles sont vides: l’homme seul les peuple, lorsqu’il en a le pouvoir. Il n’y a pas ce mélange inextricable d’imagerie populaire et de religiosité qui est le propre de l’Amérique. On est dans un agnosticisme qui reste européen.
 
Il est vrai que l’extraterrestre tendait à matérialiser l’être angélique, comme en général dans la
science-fiction: on en fait une créature pensante plus évoluée, par exemple, et disposant d’une technologie supérieure. Mais la dimension transcendantale de ces êtres venus d’ailleurs pour aider les humains ou au contraire les attaquer, pour les guider ou les surveiller, n’a échappé au fond à personne. Si Alan Moore refuse d’entrer dans ce cosmos peuplé d’entités vivantes, pensantes, sentantes, c’est wonder_woman.gifprobablement qu’il a perçu, ne serait-ce qu’obscurément, qu’il était directement issu de la mythologie universelle.
 
Or, personnellement, je ne crois pas à la possibilité de créer d’authentiques surhommes par la seule intelligence humaine, par la volonté consciente et la technologie; et je dois dire que ce qui m’a le plus fasciné dans les superhéros, c’est justement leur lien avec la mythologie antique. Je comprends donc qu’il raille les sortes de superhéros qui me paraissent illusoires, mais je reste dubitatif sur l’idée, énoncée par certains, qu’il aurait rendu le superhéros désormais impossible: le divin peut encore être symbolisé par des figures.

09:30 Publié dans Culture, Fiction | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

23/01/2013

Degolio X: le double extraterrestre

Dans le dernier épisode de cette curieuse série, nous avons laissé Charles de Gaulle au moment où il dialoguait intérieurement avec son double, sur le toit d’un immeuble où devait venir un malandrin 2380595394.jpgcroyant pouvoir échapper à la justice. Or, lorsqu’il prit connaissance du nom de génie par lequel cet être énigmatique se caractérisait, il demeura perplexe: cela lui semblait étrange. Et il lui demanda: Appartenez-vous donc à cette catégorie d'êtres qu'on nomme Extraterrestres?

Or, l’être répondit: Si on utilise les mots des hommes, en un sens, c'est exact; nombre d’êtres de mon peuple apparaissent sous la forme de créatures des étoiles, naviguant dans des vaisseaux d'or au sein de l’éther! Mais il existe un gouffre entre ce que croient les mortels, à cet égard, et ce qu'il en est vraiment. Nous ne venons pas d’une planète au sens où vous l'entendez. Vos ancêtres, lorsqu'ils appelaient de cette façon la sphère parcourue par les corps célestes, s'approchaient bien davantage de la vérité. Ils faisaient de nous, car ils nous connaissaient déjà, des génies planétaires, sans nous donner une nature matérielle comme vous. Il est vrai que nous différons les uns des autres selon l'astre dont nous émanons. Cela se reconnaît par exemple au joyau qui brille à nos fronts: il a une teinte qui n'est pas la même selon que nous venons de tel ou tel. Pour autant, nous ne vivons pas dans un corps physique tiré de ces planètes comme vous le faites sur la Terre; nous en sommes affranchis. Nous sommes seulement liés aux forces qui font mouvoir les astres: elles sont pour nous ce qu'est pour vous le corps visible.

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Alors De Gaulle s'étonna: Mais comment se fait-il en ce cas que tu m'apparaisses, et que je puisse te toucher?

L'autre rétorqua: Sache que j'ai reçu des puissances d'en haut le pouvoir de me matérialiser sur Terre, dès qu'un mortel en aurait émis la prière, et m'eût donné, par l'ardeur de son imagination et de sa foi, un corps dans lequel m'insérer. Il s'agit de ce que vous appeliez autrefois un miracle: une pensée qui monte vers les dieux, et qu'incarne un génie. Car lorsque les êtres humains font naître de leur âme de belles formes, elles sont pour nous comme une ravissante femme, dont nous tombons amoureux, et à laquelle nous éprouvons le besoin irrépressible de nous unir. Tel est le pouvoir qu'ils méconnaissent! Je suis bien là, quoi qu'il en soit; je ne suis en rien une illusion: je peux agir sur Terre, grâce à toi!

L'homme du 18 juin 1940 allait de surprise en surprise. Il insista, demandant quel rapport existait exactement entre lui et les astres qu'on put voir; car cela le laissait perplexe: il avait beaucoup de mal à le comprendre. L'être fit alors cette révélation: Ce que vous appelez l'espace physique est pour nous ouvert; nous le parcourons comme vous voulons. Il n'est à nos yeux qu'une ombre. En réalité, nous touchons les étoiles du doigt, comme le disaient vos vieux poètes lorsqu'ils parlaient de l'homme avant sa chute; le ciel n'est pour nous qu'un plafond que nous voyons. Cristallin, il porte comme une onde les vaisseaux des anges. Et nous montons dedans, à l'occasion.

1552440676.jpgSonge à ceci: dans la mer de l'âme, des pensées se cristallisent: elles sont les êtres vivants qui nagent dans les ondes intérieures. Dans le ciel, bien plus que vos savants ne s'en sont rendu compte, il en est ainsi. Car ce qui est à l'intérieur de l'être humain est justement un morceau du véritable ciel, tandis que le ciel visible n'est qu'une projection. Je ne puis t'en dire plus: il te faudra grandir, pour que saisisses le sens de ces paroles; aucun mot ne saurait mieux les expliquer. Sache seulement que pour nous ce que vous appelez planètes ne sont que les ports permettant de passer d'un monde à l'autre: on pourrait aussi les dire des portes. Mais je ne t'en dirai pas davantage.

Charles de Gaulle demeura un instant songeur. Autour de lui le temps s'était comme arrêté; il éprouvait une sorte de vertige. Cependant, la force lui revint de demander des précisions sur le pouvoir qu'il avait eu de l'invoquer; pouvait-il au moins dire encore quelques mots, à ce sujet?

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- Voyons, répliqua alors l’être étrange, comment est-il possible que tu ne l'aies pas compris? Ne te souvient-il donc pas de la fée qui te fit l’offrande d’un anneau qu’ornait un saphir rayonnant? Cela ne devrait-il pas achever de t’éclairer pleinement? Moi-même lorsqu'ellle te l'a donné j'étais présent: tu m'as vu. Par le pouvoir de cette dame tu acquis celui de tisser dans l'éthérique une forme idéale, dans laquelle je ne pouvais pas ne pas désirer de venir: elle était pour moi pareille à une sirène, son chant était doux, gracieux, magnifique! Je n'eusse su résister: tel est le pouvoir de la pierre, lorsqu'elle est allumée par le feu humain! Sache que si j'avais refusé d'y céder, j'eusse souffrir plus que tu ne pourras jamais l'imaginer. Car telle est la loi divine: l'on doit s'y plier, ou devenir mauvais, et prendre la forme hideuse d'un monstre. Certains de mes semblables sont tombés dans cette funeste erreur: les dieux me gardent de les imiter! Au demeurant, j'accomplis une mission que je regarde comme légitime; cette dame qui te fit ce don brille aussi à mes yeux, mais elle a par surcroît l'éclat d'une infinie sagesse: elle se lie aux dieux. Dans mon royaume je suis l'un de ses chevaliers: je la sers du mieux possible. Mais maintenant, il faut mettre fin à cette discussion. Vois!

L'être se tourna soudain en direction d'une trappe qui, sur le toit de l'immeuble, s'ouvrait: le brigand en sortit, croyant avoir échappé à cet ange de justice! Car il n’avait pas vu l’ombre solide de l’être étrange, ou s'il l'avait vue, il n'avait naturellement pas compris de quoi il s'agissait; pour lui, ce n'était qu'une ombre parmi d'autres, créée par un voile jeté sur la lumière, en cette nuit où luisait la Lune, et où la ville était éclairée par ses réverbères. Il se dirigea sans se douter de rien, sans crainte aucune, apaisé, se croyant en sécurité, jusqu’au bord du toit, pour regarder ce qui se passait en bas. Il s'étonnait, tout de même, de n’avoir entendu aucun bruit dans l’escalier.

Ce qui arriva alors sera raconté une fois prochaine.

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09/11/2012

Degolio VI: le mystère des songes

rêve.jpgDans le dernier épisode de cette mystérieuse série, nous avons raconté comment Charles de Gaulle, après avoir vécu quelque chose d’extraordinaire, s’était retrouvé inconscient sur le trottoir de Paris, pensant avoir rêvé. D’abord, il crut pouvoir oublier ces événements étranges, mais lorsqu’il dormait, il faisait des rêves qui sans cesse les lui remettaient en mémoire. En particulier, il revoyait la fée, qui ressemblait tant à Marianne, et son chevalier servant, qui ressemblait tant au génie de la liberté qui est sur la colonne de Juillet, place de la Bastille; et tantôt elle lui souriait gentiment, les yeux brillants, et lui disait des mots doux, et tantôt elle le regardait d’un air sévère et lui tournait le dos, et il ne comprenait pas ce que cela signifiait. Une nuit, même, elle prononça, avec douceur, le mot amour, et il s’approcha d’elle et posa ses lèvres contre les siennes. Elle était si belle! Une autre nuit, pendant qu’elle parlait avec son chevalier, il lui prit la main, et elle se laissa faire. Mais d’autres nuits, au contraire, elle s’en allait avec le génie de la Liberté, et lui marquait du mépris, semblant penser beaucoup de mal de lui. En vérité, il ne savait plus à quel saint se vouer. Car il l’aimait; mais il se demandait si c’était légitime, et si elle n’était pas une pure illusion de ses sens, une séduction du malin, si le diable ne se riait pas de lui, et de ses doutes!
 
Un jour, n’en pouvant plus, et tourmenté au possible, il décida de retourner sur les lieux où il avait cru voir l’immeuble ouvrir ses portes devant lui et l’attirer dans ses profondeurs pour retrouver la belle fée. Or, il eut beau parcourir en tous sens la rue qu’il avait alors empruntée, il ne retrouva aucun immeuble qui ressemblât à celui dans lequel il avait pénétré: aucune porte n’était entourée de statues de surhommes fils d’Hercule, et le mystère resta pour lui entier.
 
Il retourna plusieurs nuits de suite dans cette même rue, ne parvenant pas à dormir, torturé par l’amour qu’il vouait à une femme qu’il pensait n’exister que dans ses songes!
 
Degolio.jpgMais un soir, alors qu’il errait dans les rues entourant celle de l’immeuble, quelque chose arriva. Dans une ruelle obscure, il entendit des cris étouffés et des menaces. Il s’approcha, et vit que deux hommes étaient en train de s’en prendre à une femme et brandissaient sous ses yeux un couteau dont la lame brillait sous l’éclat de la lune, qui alors était pleine. Et elle, pleurait, et tremblait. Aussitôt, De Gaulle se sentit pétrifié: l’horreur l’avait saisi. Et voici qu’à son auriculaire droit une grande flamme bleue jaillit!
 
Et il vit se détacher de lui une forme, qui d’abord fut imprécise, mais qui bientôt se cristallisa, se matérialisa, et devint un héros portant une cape et un casque noir des plus étranges, puisque ne laissant aucun espace apparent pour les yeux ou la bouche. Seules quatre raies de lumière bleue ornaient son visage sombre; il y en avait deux de chaque côté de son nez, et elles partaient d’endroits qui eussent pu être des yeux ou des joues et s’effilaient jusqu’au bas du visage après avoir abandonné leur forme oblique pour devenir verticales. Là où aurait dû se trouver la bouche, un renforcement prolongeait la mâchoire inférieure, et sur ce renforcement était tracé la lettre G en rouge brillant.
 
Mais cet épisode est long: la description du héros sera achevée une autre fois, si la possibilité en existe.

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